Le marais de la Grande Brière - « Comment classer un site de marais avec et pour ses habitants »

BAILLEUL, Didier

Auteur moral
Société nationale de protection de la nature (France)
Auteur secondaire
Résumé
<div style="text-align: justify;">Cet article est inclus dans le dossier "Les paysages des zones humides" paru en septembre 2012, dans le numéro 73-74 de "Zones Humides Infos".<br /><br />Plus de quarante ans après l'inscription en mai 1967 de ce site, on constate que la dégradation s'est poursuivie, même si celle-ci a pris d'autres formes, en « s'adaptant » aux différentes époques. Cette situation a donc conduit la DREAL des Pays de la Loire à proposer aux acteurs locaux une évolution de la protection privilégiant deux approches spécifiques : les espaces naturels et les espaces bâtis homogènes, ainsi que les aires de mise en valeur de l'architecture et du patrimoine de quatre communes : Saint Lyphard, Saint Joachim, Herbignac et La Chapelle des Marais.</div>
Editeur
DREAL Pays de la Loire
Descripteur Urbamet
site protégé ; protection de la nature ; architecture traditionnelle ; patrimoine architectural ; marais
Descripteur écoplanete
bâti
Thème
Environnement - Paysage ; Environnement - Nature
Texte intégral
Zones Humides Infos ? n° 73-74 ? 3-4èmes trimestres 201116 ZH Infos LE PAYSAGE EN ZONE HUMIDE 17Zones Humides Infos ? n° 73-74 ? 3-4èmes trimestres 2011 ZH InfosOutils de gestion des paysages de terre et d?eau Positionnée entre l?estuaire de la Loire et le sillon de Bretagne, la Grande Brière Mottière est l?un des plus étran- ges paysages de France. Cette dé- pression humide (près de 25 000 ha) est une vaste plaine, hérissée d?une vingtaine de buttes où les hommes se sont installés, dans un habitat mo- deste et rustique. Sur ces îles, l?orga- nisation des villages a pris une forme particulière, avec une « gagnerie » centrale, rassemblant les terres hautes dans un enclos collectif, fermé par les « chaumières », chacune débouchant sur une frange de prés, les « levées », avant d?atteindre une douve circulaire, « la curée », donnant accès au marais par la voie d?eau. Un monde singulier, qui change de physionomie suivant les saisons Le regard porte loin et cherche des repères : la ligne sombre de la grande faille au nord, désormais marquée par la présence d?un champ d?éoliennes, les chantiers navals de Saint-Nazaire, au sud, où se reflètent encore les co- ques des paquebots en construction et la silhouette élégante du pont qui franchit le fleuve, les clochers qui marquent la présence des bourgs, les bouquets d?arbres qui progressent. À cet endroit se trouvait la forêt primi- tive de chênes et de bouleaux, détruite par une invasion de la mer et recou- verte depuis par une épaisse couche de tourbe, cette matière combustible qui fut pendant longtemps l?élément structurant de ce territoire, avant que le charbon ne prenne le dessus. C?est un monde singulier, un paysa- ge en mouvement, qui change de phy- sionomie suivant les saisons. L?été, c?est le règne de la prairie pâturée, quadrillée des chemins d?eau. D?abord très ver- doyante, celle-ci va progressivement roussir jusqu?à l?automne. C?est aussi une savane de roseaux et de masset- tes où se reflètent les « piardes », ces étangs de tourbières envahis de nénu- phars. L?hiver, c?est l?inondation, trans- formant la cuvette en un immense lac immobile recouvert de brume, où l?on ne circule plus qu?en chalands *, monde du silence seulement perturbé par un vol de canards et d?oies sauvages. Le mythe du marais indivis Comme partout, l?homme a cher- ché à tirer profit du marais et à le rendre moins inhospitalier, inspiré par cette forme de loi universelle qui impose de répondre à la variabilité de l?élément liquide en n?ayant de cesse de maîtriser l?eau à son profit avant de la reconduire à la mer. Sans oublier, bien sûr, d?évoquer les conflits d?intérêts sur la durée et le niveau des évacuations en fonction des activités. Mais ici, il faut cependant introduire une nuance liée au statut du marais « indivis ** » et du lien particulier existant entre ce territoire et les Briérons. Certes, des travaux d?assèchement et de gestion hydraulique ont bien été entrepris à partir du XVIII e siècle, mais ils ont essentiellement affecté la zone située en dehors de la propriété collective, le marais « privé ». Cette distinction du reste du ter- ritoire par un statut juridique qui confère aux Briérons un droit d?usage collectif est fondée sur des titres qui remonteraient au XV e siècle. Elle per- met d?aborder le mythe fondateur qui a fourni l?argument du livre d?Alphonse de Châteaubriant, paru en 1923 : La Brière. La trame conduit en effet le garde de Brière (Aoustin, dit Lucifer) à rechercher des lettres patentes perdues qui attestent de la propriété communautaire. La mémoire col- lective a transformé le contenu d?un document qui n?était au départ qu?un simple mandatement du duc de Breta- gne (en date du 8 août 1461) : celui-ci avait pour objet d?ordonner des mesu- res pour mettre fin à un conflit avec les seigneurs de Saint-Nazaire et de Lucé. Ce ne sont, en définitive, que les lettres patentes du 28 janvier 1784 qui ont re- connu cette propriété indivise. C?est malgré tout cette histoire singulière et son lien avec l?exploita- tion de la tourbe (la Grande Brière Mottière a longtemps été un centre essentiel de production de « mot- tes » utilisées pour le chauffage domestique) qui ont longtemps con- tribué à maintenir les caractères tra- ditionnels du paysage briéron. Même si la page de la tourbe semble pour l?instant tournée et que l?exploitation du roseau n?a pas encore trouvé de nouvelles voies (comme isolant ou combustible ?), on lit encore, au sein de ce pays d?eaux stagnantes, les ves- tiges de ce que l?on doit considérer comme ayant valeur de patrimoine Le marais de la Grande Brière : « Comment classer un site de marais avec et pour ses habitants » * Chaland : bateau à fond plat. ** Indivis : bien qui appartient à un ensemble de personnes, sans que l?on puisse le répartir en lots entre elles, ni qu?elles puissent vendre leurs parts sans l?accord des autres. Photos : DREAL Pays de la Loire Ici, les clôtures ne marquent pas des limites de propriété, ce sont juste des barrières contre la divagation du bétail. Zones Humides Infos ? n° 73-74 ? 3-4èmes trimestres 201116 ZH Infos LE PAYSAGE EN ZONE HUMIDE 17Zones Humides Infos ? n° 73-74 ? 3-4èmes trimestres 2011 ZH InfosOutils de gestion des paysages de terre et d?eau national. Même si cet espace ne jouit pas (encore ?) d?une notoriété aussi forte que celle des marais salants de Guérande. Protéger le site des mutations de la société ? Le site de la Grande Brière a été ins- crit le 13 mars 1967. Les fondements de cette protection reposaient sur le constat d?une dégradation progressive de l?espace naturel et de l?habitat, liée à l?activité de la population (celle-ci abandonnant progressivement les métiers traditionnels pour se rendre dans les sites industriels proches) et à un apport d?habitants nouveaux, issus de la classe ouvrière nazairienne. La vo- lonté de l?État était de sauvegarder l?ar- chitecture coutumière et de préserver l?équilibre général du marais en interve- nant désormais sur les autorisations de construire et les projets d?assèchement qui étaient alors envisagés. Plus de quarante ans après cette protection, on ne peut que constater que la dégradation s?est poursuivie, même si celle-ci a pris d?autres formes, en « s?adaptant » aux différentes épo- ques. D?une part, la pression urbaine n?a fait que s?accentuer et prendre un ca- ractère « agressif » depuis le début des années 2000 (le littoral du départe- ment de la Loire-Atlantique est saturé et ce territoire offre des zones d?accueil proches de la mer). Cette nouvelle vague d?arrivants produit aussi une mutation de la population : une pro- portion importante d?actifs urbains, qui n?a plus aucun lien avec le marais, s?installe en Brière. D?autre part, la règlementation (notamment européenne) a con- sacré le caractère exceptionnel des milieux humides de ce département, et la Grande Brière fait évidem- ment partie des zones majeures à préserver. Cet objectif de conser- vation des espèces et des paysages a d?ailleurs été une préoccupation constante du Parc naturel régional depuis sa création en 1969. Une redéfinition de la stra- tégie de protection Cette situation a conduit la direc- tion régionale de l?environnement, de l?aménagement et du logement (DREAL), en collaboration étroite avec la direction régionale des affaires culturelles (DRAC ; service territorial de l?architecture et du patrimoine), à proposer aux acteurs locaux une évo- lution de la protection pouvant aller jusqu?à une désinscription partielle. L?État dispose désormais des élé- ments nécessaires pour proposer aux différents partenaires, collectivités locales et acteurs du Parc naturel ré- gional, une réorganisation de la pro- tection de la Grande Brière intégrant les évolutions de la sensibilité de cet espace depuis la mise en place du site inscrit. Cette redéfinition globale privilégie deux approches principales, attachées à deux procédures spécifi- ques : ? les espaces naturels et les en- sembles bâtis homogènes qui ont conservé un caractère exceptionnel, constituant un témoignage signi- ficatif de l?activité humaine tradi- tionnelle ou présentant une grande richesse écologique, ont vocation à être intégrés dans un site classé re- levant des dispositions des articles L. 341-10 et suivants du Code de l?environnement, pour une surface de 24 000 ha ; ? la préservation des fenêtres sur le marais, des silhouettes des bourgs et des villages, la conservation de certains bâtiments, de structures vé- gétales ou éléments bâtis remarqua- bles, la transition entre le paysage urbain, industriel et agricole trouve- ront plutôt un cadre efficace d?inter- vention dans la mise en place d?aires de mise en valeur de l?architec- ture et du patrimoine (AVAP) dans quatre communes : Saint-Lyphard, Saint-Joachim, Herbignac et la Cha- pelle-des-Marais. Cette approche patrimoniale doit être aussi l?occasion de fédérer l?en- semble des partenaires sur un projet commun visant à préserver durable- ment l?identité du marais de Brière. Puis la parole sera donnée aux habitants, puisque désormais les projets de site classé font l?objet d?une enquête publique. L?on dispo- sera alors d?un ensemble cohérent et abouti qui pourra franchir sans encombre les dernières étapes de la procédure qui le conduira jusqu?au Conseil d?État. D. Bailleul Bibliographie Donadieu, P. (sous la dir.). Paysages de Marais, Éd. Jean- Pierre de Monza, Paris, 1996. A.U.P. SCPA Steff Lemoine Davy Geffard Berthome, Phy- tolab. Note de présentation de l?étude sur le bilan du site ins- crit de la Brière, Nantes, mars 2008. Gallice, A. Tourbe, propriété indivise, commission syndi- cale, enjeux territoriaux et identité en Grande Brière Mottière (1842-1921). Histoire économique et sociale de la tourbe et des tourbières, Æstuaria, 2009. Gallice, A. Le statut juridique de la Grande Brière Mot- tière . La Grande Brière Mottière du début du XIX ème siècle à la mise en place du Parc naturel régional, Les Cahiers du Pays de Guérande, 2011, n° 54. Un marais qui déborde et brouille les limites à l?automne. Un « espace naturel homogène » à protéger. Contact : Didier Bailleul Inspecteur des sites DREAL Pays de la Loire

puce  Accés à la notice sur le site du portail documentaire du Ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires

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