Prix de thèse sur la ville 2023, 18ème édition.

Auteur moral
France. Plan Urbanisme construction architecture
Auteur secondaire
PERROCHEAU, Christophe (coord.)
Résumé
<span new="" roman="" style="font-size:10.0pt;font-family:" times="">Après un texte introductif de la présidente du jury qui observe que les objets traités par les lauréats se situent en marge des grandes thématiques généralement abordées dans les études urbaines, et commente la répartition des disciplines des thèses (aménagement, géographie, architecture, mais aussi philosophie, droit public, histoire) et la forte présence de l'environnement ou de la transition écologique, cette publication présente tout d'abord les lauréats du Prix de thèse sur la ville (entretien avec les lauréats, large présentation de la thèse). Sont plus précisément présentés le Grand Prix 2023 (thèse en études urbaines : Des métabolismes territoriaux en transformation ? Gouvernance des matériaux de chantier et expérimentations de nouvelles valorisations en Île-de-France et dans la région de Bruxelles), et les deux Prix Spéciaux (une thèse de sociologie : Demain c'est loin, et aujourd'hui c'est déjà trop tard. Vivre et gouverner le délogement dans deux espaces populaires en attente de rénovation urbaine ; et une thèse de géographie : Négocier la ville en escales. Les espaces publics au prisme des expériences trans à Paris, Rennes et Londres). Sont ensuite indiquées les thèses nommées au premier tour. Suit un bref rappel des lauréats des années précédentes.</span>
Editeur
Puca
Descripteur Urbamet
documentation ; gouvernance ; matériau de construction ; expérimentation ; logement ; projet d'aménagement ; projet d'urbanisme ; rénovation ; quartier ; sociologie ; appropriation de l'espace ; relations sociales
Descripteur écoplanete
Thème
Architecture ; Aménagement urbain ; Sciences humaines
Texte intégral
© D an G ol d su r U ns pl as h PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 18ème édition Les thèses primées PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 18ème édition Plan Urbanisme Construction Architecture Ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires Ministère de la Transition énergétique Arche Sud - 92055 La Défense cedex Novembre 2023 Directrice de la publication Hélène Peskine, secrétaire permanente du PUCA Responsable de l?action Lionel Martins, chargé de mission Coordination éditoriale et conception graphique Christophe Perrocheau, chargé de valorisation ISBN : 978-2-11-138223-7 Couverture : Karen Lau sur Unsplash Site internet : www.urbanisme-puca.gouv.fr Twitter : @puca_gouv Linkedin : .puca 4 Le mot de la Présidente du jury 10 Grand Prix 2023 : Agnès Bastin 28 Prix Spécial 2023 : Charles Reveillere 50 Prix Spécial 2023 : Milan Bonté 66 Thèses nommées au 1er tour 68 Le Prix de Thèse sur la Ville 84 Les partenaires du Prix Sommaire 4 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Les éditions se suivent et ne se res- semblent pas. D?abord, cette année, la jauge a été nettement réduite : 105 thèses ? un tiers de moins qu?en 2022, effet d?une plus grande exigence dans le « recrutement », pour revenir à un for- mat plus raisonnable. En conséquence, le jury a compté 30 membres en 2023 alors qu?il était monté à 52 l?année pré- cédente ! Universitaires et praticien.ne.s, toujours en parts égales, nous sommes donc revenus au niveau de 2021. Si le modus operandi n?a pas changé, chaque thèse bénéficiant de deux évaluations, l?une par un.e universitaire, l?autre par un.e praticien.ne, qui sont ensuite har- monisées et donnent lieu à une pre- mière sélection, ce sont les deux tiers des thèses qui ont été mises « hors-jeu » avant la session du premier tour du jury, processus délicat mené par Lionel Mar- tins avec l?esprit d?équité et le doigté qui le caractérisent. 36 candidatures sont restées en lice (contre 49 l?an dernier) pour être versées aux débats du jury en session plénière. A l?issue de ce premier tour, ce sont 15 thèses qui ont été rete- nues, et confiées à un nouveau duo uni- versitaire-praticien, chaque thèse nom- mée pour le second tour faisant donc l?objet d?une quadruple évaluation. Di- sons d?emblée qu?elles ont toutes été présentées comme excellentes par leurs 4 rapporteurs respectifs, et que le choix fut tout sauf aisé. C?est donc à l?issue de deux journées de travail intenses et souvent passionnées (les 7 et 30 juin) que le jury de la 18ème édition du Prix de Thèse sur la Ville a ren- du ses conclusions. Comme l?an dernier nous avons dû jongler entre présentiel et distanciel, mais ce fut plus facile dans le périmètre réduit, qui a certainement amélioré la qualité des échanges en aug- mentant le temps dévolu aux débats, même s?il faut souhaiter progresser en- core ! Ce qui frappe cette année, c?est que les objets traités par les lauréats se situent en marge des grandes thématiques abordées de manière plus attendue ou plus classique par les Urban Studies : migrations et mobilités, justice spatiale Claire LEVY-VROELANT Université Paris 8 Saint-Denis LE M O T D E LA P RÉ SI D EN TE D U JU RY LA VILLE ET SES MARGES ÉDIFIANTES et inégalités, formes de régulations po- litiques et financières. Comme s?il fallait démontrer que les villes, objectivables à travers les populations qui y vivent, les politiques dont elles sont l?objet, les di- visions et les flux qui les traversent, sont aussi espaces de perceptions, de repré- sentations et de discours pour celles et ceux qui les pratiquent. Et d?expériences. Espaces construits, perçus, vécus, ima- ginés, ces différents niveaux de réalité définissent la ville sans se recouvrir ni s?exclure ; mieux, leur prise en compte permet d?articuler plus finement les dif- férentes facettes du fait urbain. Car les questions abordées, notamment par les thèses primées ou remarquées par le jury, sont en prise sur l?actualité de la ville, et ont répondu de façon parti- culièrement pertinente aux attentes du comité d?organisation du Prix de Thèse sur la Ville. Comme indiqué dans l?article du règlement du Prix, modifié pour cette édition (et les prochaines) dans ce sens, il était attendu que les thèses candidates « révèlent des façons nouvelles ou re- nouvelées de saisir les enjeux contem- porains de la ville, du fait urbain, et [en] appréhendent les transformations, y compris selon une approche historique; qu?elles contribuent à éclairer voire in- terpeller l?action sur la ville et les espaces urbanisés, les activités de l?ensemble des opérateurs urbains, que ce soit dans le cadre de leurs politiques publiques, de leurs pratiques professionnelles, ou de la gestion urbaine ». Cette année, il semble que l?objectif soit bien atteint. Nous pouvons nous en fé- liciter car si les sujets et les méthodes relèvent du monde académique, de ses orientations et de ses temporalités, il n?en demeure pas moins que les thèses reçues s?inscrivent de plus en plus dans les attendus des promoteurs du Prix. Comment ? Tout d?abord, d?un point de vue des dis- ciplines convoquées pour saisir le fait urbain, et ses transformations. Certes, on retrouve dans l?édition 2023 la pré- dominance des thèses en aménagement (39, soit plus d?un tiers des candidatures) puis en géographie (20), en architec- ture (12). Mais il est remarquable qu?à l?issue du long processus de sélection du premier tour, des disciplines moins représentées, voire représentées par une seule thèse (comme la philosophie ou les études littéraires) ou par un petit nombre (comme le droit public, l?his- toire ou encore la science politique) aient été choisies pour concourir au second tour, non parce qu?elles étaient uniques en leur genre mais parce qu?elles faisaient consensus sur leur qualité. Si la sociologie et l?histoire sont moins présentes cette année par rapport aux précédentes éditions, des thèses d?éco- logie appliquée apparaissent, qu?elles émargent en urbanisme, en géographie ou en architecture, voire en science de l?environnement. Plus largement, près d?un tiers des thèses candidates inter- rogent, directement ou indirectement, la transition écologique, sous toutes ses formes : la préservation de la biodi- versité, la rareté de l?eau, la conception bioclimatique à l?épreuve des vagues de chaleur à répétition, le partage des sols, la mobilité douce, pour n?en citer que quelques-unes. Par ailleurs, nous constatons avec plaisir ces deux dernières éditions la montée en puissance de thèses CIFRE (Conven- tions Industrielles de Formation par la Recherche) dont le dispositif permet à un jeune doctorant de bénéficier d?une 5PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Madrid, Osaka, Hô Chi Minh Ville, Bo- bo-Dioulassou au Burkina Faso, Santiago du Chili, Bangkok, Douala, Kigali, Le Cap ou encore Thessalonique. La liste est très longue et elle n?est pas exhaustive ! Ce qui ne saurait nous faire passer sous si- lence la variété des échelles choisies, les terrains allant de la ruralité à la mégalo- pole, selon des approches comparatives ou monographiques savamment élabo- rées. Voici pour les terrains. Qu?en est-il des problématiques ? Quels sont les sujets qui ressortent du bouquet final, com- posé par les trois thèses primées et les douze thèses nommées ? Sans doute est-il nécessaire d?évoquer quelques élé- ments de contexte qui ont pu orienter le choix des problématiques par les jeunes doctorant.e.s. Les thèses candidates sont arrivées à maturité et ont été sou- tenues en 2022 ? c?est le règlement qui l?impose. La seconde moitié de la décen- nie 2010 est donc la période pendant laquelle elles ont été conçues, initiées puis développées. Or, ces années sont marquées par des crises diverses mais qui ne sont pas sans rapport avec le fait urbain. C?est la pandémie du Covid qui vient immédiatement à l?esprit. Si les sujets ont été choisis antérieurement au déclenchement de la crise, les bou- leversements qu?elle a entraînés dans les modes de vie et les régulations col- lectives n?ont pas pu ne pas affecter la trajectoire des recherches. Une prise de conscience de la finitude des ressources et de la vulnérabilité des réseaux ur- bains s?est imposée en temps de crises combinées : crises énergétiques, crises démocratiques, émergence de formes d?expression politiques nouvelles avec les Gilets Jaunes, pour ne citer que les plus discutées. La pandémie, ce fut le aide financière pour être recruté par une entreprise tout en étant encadré par un laboratoire public de recherche. Re- cherche hybridée, donc, entre pratique réflexive et théorie appliquée, favorisant des savoirs urbains chers au PUCA et à l?APERAU, notamment à Franck Scher- rer, l?un des pères-fondateurs du Prix de Thèse sur la Ville en 2006 alors qu?il prési- dait l?APERAU France. Trois de ces thèses CIFRE (Jules Boileau, Romain Puchaczews- ki, Tanaïs Rolland) se retrouvent d?ailleurs dans les thèses finalistes. Et qu?il s?agisse, pour l?une d?entre elles, d?une thèse en philosophie confirme que la frontière entre théorie et pratique, sur les sujets qui nous intéressent, est plus que jamais perméable. Notons qu?indépendam- ment du dispositif CIFRE, bon nombre de thèses que nous avons eues à exper- tiser formulent, de façon plus ou moins explicite, des recommandations à visées opérationnelles. Enfin, près du quart des thèses can- didates relèvent cette année (contre 10-15 % en moyenne les précédentes éditions) de la catégorie dite internatio- nale (mais francophones, règlement du Prix oblige) qu?elles soient soutenues à l?étranger (principalement en Belgique, au Québec ou dans l?un des pays du Maghreb) ou en France en cotutelle in- ternationale (avec Haïti, le Brésil ou encore l?Espagne ou l?Italie). Le Prix de Thèse sur la Ville n?est plus strictement « franco-français », et c?est une autre bonne nouvelle. Il a d?ailleurs toujours été international si l?on considère les terrains mis à l?honneur, notamment à travers les thèses primées. Depuis 2006, année de création du Prix, c?est d?abord Palerme qui remporte le Prix, si l?on peut dire, jusqu?à Beyrouth ou Tunis l?année dernière, en passant par Milan, Moscou, 6 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 rétrécissement du domaine de la vie en ville, certes, mais peut-être aussi l?appé- tit pour un « monde d?après » qui soit meilleur. Meilleur parce que capable de soigner, réparer, créer ; meilleur aussi parce que plus conscient des enjeux et plus apte à les prendre à bras le corps pour « éclairer l?action ». Envisageons d?abord le propos des douze thèses finalistes. Nous avons re- levé plus haut l?importance des thèses « internationales ». Il n?est pas indiffé- rent que quatre d?entre elles (trois en cotutelle, une soutenue au Québec) fi- gurent parmi les thèses finalistes. Les dis- ciplines habituelles sont bien présentes mais les « minoritaires» sont toujours là : droit public, philosophie et études litté- raires. Grâce au doctorat de philosophie de Tanaïs Rolland, on visite à nouveaux frais la question de la démocratie mise en rapport avec le droit à l?oeuvre ur- baine dans une perspective stimulante « d?urbanisme profane », de bricolage urbanistique. La thèse de droit public de Jeanne-Louise Deschamps ouvre des perspectives fort intéressantes pour l?in- tégration, par la sécurisation juridique, de l?habitat participatif dans les politiques publiques. Enfin, c?est par les études lit- téraires que Marie-Eve Sévigny éclaire de manière remarquable la bipolarité d?une ville, Québec, à travers l?analyse de romans québécois publiés depuis les années 1930 : sa thèse est une invitation, saluée par le jury, à intégrer la littérature, mais plus largement des disciplines ar- tistiques, dans l?éventail des approches qui participent à éclairer le fait urbain et ses transformations. On peut citer ici la thèse également très remarquée de Damien Petermann sur l?image de Lyon d?après les guides de voyage aux XIXe et XXe siècles, qui offre une approche ori- ginale de la ville désirable sur le temps long, associant l?histoire d?un genre litté- raire, l?image plurielle d?une ville, et une très forte implication dans la traduction cartographique de l?information. Dans des disciplines plus classiques, l?enga- gement pour une ville meilleure, mieux gouvernée, plus accueillante vis-à-vis des migrants, des minorités sexuelles, et même de ses propres habitants, moins polluante et moins polluée, est au coeur des choix : ainsi, de la modélisation éco- logique participative (Jules Boileau) aux préconisations en matière de santé pu- blique (Julie Cardi), des urbanités hydrau- liques (Virginia Laguia) aux villes-refuges (Louise Hombert), de l?urbanisme de la petite industrie en contexte rural (Ales- sandra Marcon) aux politiques cyclables (Romain Puchaczewski), de l?approche ethnographique de la pacification d?une favela (Joana Sisternas Tusell) à l?ap- proche sociologique de la financiarisa- tion de l?immobilier en France (Marine Duros), c?est le souci d?une recherche ur- baine dont les résultats peuvent contri- buer à soigner, réparer, inventer, ouvrir des perspectives. La thèse de Julie Cardi sur les nouveaux quartiers du moustique tigre, qui a fait l?objet d?un vif échange au sein du jury est à cet égard exemplaire : à travers un « petit » objet de recherche, le moustique, aux premiers abords ba- nal, elle pointe les tensions et les contra- dictions au carrefour des politiques urbaines, de santé publique et de tran- sition écologique, pour mieux proposer une démonstration très convaincante de ce que pourrait être une démarche d?écologie politique urbaine. Mais venons-en aux prix décernés. Là en- core, la discussion aurait pu se prolonger, tant les arguments apportés par les un.es et les autres à l?appui de telle ou telle 7PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 sont rendus explicites. Que cette filière vertueuse prenne son essor et la ville dé- sirable se trouve confortée. Est-ce aller trop loin que d?avancer que les deux Prix Spéciaux apportent aussi, chacun à leur manière puissamment ori- ginale, de l?eau au moulin de la ville non seulement vivable, mais apaisée et bien- veillante ? Les analyses de Milan Bonté font entrer dans « la ville en escales », que les personnes trans expérimentent dans trois villes choisies : Paris, Rennes et Londres. Elles permettent de com- prendre comment l?espace public est façonné par les pratiques, et réciproque- ment. Là encore, ce sont les marges qui sont édifiantes. L?ambition est ici d?ap- porter des enseignements de portée générale sur les conditions d?usage des espaces publics dans les grandes villes, en plaçant au centre de l?analyse la nor- mativité relative au genre. Hétérosexuel et patriarcal, le système de normes qui gouverne l?usage des espaces publics in- duit des dynamiques de marginalisation sociale et spatiale des populations mi- noritaires discriminées, et notamment les minorités sexuelles et de genre. C?est donc l?accessibilité postulée des es- paces publics dans deux villes capitales (Londres et Paris) et une ville moyenne marquée par une forte présence étu- diante (Rennes), qui se trouve question- née à nouveaux frais : les personnes trans y inventent des parcours et des formes d?appropriation susceptibles de les mettre à l?abri des discriminations genrées. La démarche, résolument eth- nographique, est aussi participative : elle a été co-construite avec les personnes et a bénéficié du relais de groupes d?auto-support, ainsi que sur quelques rares rapports nationaux (surtout bri- tanniques) traitant de la question. Deux thèse étaient séduisants. Le Grand Prix récompense finalement une thèse qui traite d?une question aussi fondamen- tale pour l?avenir des villes que celle de la construction, à savoir la démolition et le sort réservé aux matériaux de chantier. L?expérimentation consistant à mettre en place une filière de retraitement des matériaux de construction amène Agnès Bastin à formuler l?hypothèse de « métabolismes territoriaux en transfor- mation » dans la région de Bruxelles et l?Île-de-France. Au-delà des clarifications et des avancées dans les débats théo- riques, des résultats originaux pour le développement de la recherche et pour l?action sont dégagés, que l?on peut ré- sumer en quelques enseignements ma- jeurs : les entreprises du BTP, dans les deux contextes, développent de nom- breuses pratiques de valorisation inter- nalisées, allant du stockage au recyclage en matériaux secondaires, principale- ment pour la construction routière et les aménagements paysagers. Mais des ver- rous réglementaires sont à l?oeuvre, qui entravent les dynamiques, de sorte que le passage des déchets à des ressources, objectif des enjeux métaboliques, reste expérimental : il s?agit pour l?heure de «faire modèle ». « La circularité ne peut être ni un dogme, ni une soumission à des impératifs venus du centre, ni un retour déguisé du localisme », résume l?un des rapporteurs de la thèse. C?est que la coordination entre les différentes échelles de décision et de compétence territoriale est en butte à la concurrence qu?elles peuvent se faire entre elles. Ce sont donc les fondements théoriques et pratiques des politiques publiques, mais aussi leurs limites, face aux transitions métaboliques, aux ambitions de la circu- larité et de l?acceptabilité citoyenne, qui 8 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 grandes configurations de lieux sont identifiées : les « lieux à éviter » d?une par, les lieux considérés comme accueil- lants et tolérants d?autre part. Les méta- phores du « placard » et des « escales » sont mobilisées par l?auteur. Le placard renvoie aux risques de surexposition, de stress et de violences transphobes, face auxquels il est préférable de se cacher, ou, a minima, de maintenir une face, pour reprendre le langage goffmanien. Les escales sont autant d?aménagements trouvés, grâce à des ressources générées au fil des parcours biographiques, pour accéder à la ville malgré les épreuves. Ainsi, est donnée à lire une ville plus fa- milière et plus praticable. La thèse de Charles Reveillere, joliment intitulée « Demain c?est loin, et au- jourd?hui c?est déjà trop tard. Vivre et gouverner le délogement dans deux es- paces populaires en attente de rénova- tion urbaine » donne à voir le jeu d?ac- teurs complexe et inégal révélé par ce que l?on pourrait appeler une impossible sociologie de l?attente. L?auteur explicite brillamment comment se fabrique un consentement au départ. De façon tra- gique, le consentement ré-sulte d?une in- supportable dégradation des conditions de vie dans des logements qui ne sont plus entretenus par le bailleur. L?attente, c?est ce moment qui s?étire à l?infini, pen- dant le-quel il ne se passe apparemment rien, mais où de multiples petits faits sur- viennent, qui con-courent à ce que, usés et désabusés, les habitants en viennent à accepter des relogements qu?ils avaient initialement refusés. Si la thèse ? déjà forte de 800 pages ? ne va pas jusqu?au relogement, l?histoire est édifiante : l?ex- périence du transitoire qui dure n?a rien d?exceptionnel dans les quartiers tou- chés par la rénovation. « Elle s?inscrit dans la continuité d?une action publique qui gère à répétition les crises qu?elle produit, et qui s?accompagne d?une in- jonction : celle de regarder vers l?avenir, de détourner le regard des oppressions du présent, et d?oublier celles du pas- sé», écrit l?auteur de la thèse qui a passé deux ans et demi sur le terrain, bloqué par le confinement. Une leçon qui re- met en cause les processus de rénova- tion urbaine, une enquête hors normes, nourrie de rencontres et d?engagements, appuyée sur une masse documentaire impressionnante. Où la ville désirable s?appréhende de loin et se fait attendre. Le jury a été unanime à considérer que de telles richesses devaient être mises à disposition du public. Chacun.e de ses membres a cité des « pépites » qu?il se- rait bon de partager, de diffuser au-delà du monde académique. Aussi, le comi- té d?organisation du Prix de Thèse sur la Ville s?est rapproché de la revue Mé- tropolitiques pour mettre davantage en lumière la jeune recherche urbaine. Des articles-recension et des articles-pé- pites, tant sur les thèses primées que sur certaines thèses nommées, seront publiés au cours des prochains mois par la revue. Nous n?avons sans doute jamais eu tant besoin de la recherche pour mieux penser le monde d?après, et la jeune recherche urbaine est en ce sens essentielle. A condition de la diffuser, et de se l?approprier, tant dans le monde académique que celui de la pratique et du politique. Gageons alors que cette nouvelle alliance avec la revue Métropo- litiques y contribuera ! 9PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 S?il fallait retenir une ou deux idées, résultats de votre thèse, ce serait... L?idée générale de la thèse est d?étudier les transformations du métabolisme des matériaux de chantier dans un contexte de déstabilisation de son fonctionne- ment historique. Les matières minérales de chantier, principalement des terres et des gravats de béton, constituent la première matière solide consommée et rejetée par les systèmes urbains. Elles sont historiquement gérées par les ac- teurs du bâtiment et des travaux publics qui ont organisé des filières de stockage et de valorisation en sous-couches rou- tières, en comblements de carrières et en aménagements paysagers. Seule une très faible part de ces matières réintègre le cycle de la construction de bâtiments. Ce fonctionnement est mis en question par la conjonction de plusieurs phéno- mènes : la raréfaction des ressources mi- nérales locales pour approvisionner les chantiers, l?augmentation de la produc- tion de déchets de chantier et la mon- tée de contestations du stockage d?un côté et de l?extraction de l?autre. La thèse s?intéresse ainsi aux recomposi- tions en cours de ce métabolisme sous trois angles : les transformations des fi- lières économiques de gestion des terres et des gravats, l?émergence de politiques publiques d?économie circulaire ciblant les déchets de chantier et le rôle d?expé- rimentations de pratiques de recyclage dans la construction. La comparaison entre les régions francilienne et bruxel- loise permet de repérer des trajectoires différentes caractérisées par un déve- loppement plus précoce du recyclage en Belgique et une permanence plus mar- quée des pratiques de stockage en Île- de-France. La structuration historique de ces filières et, en particulier, le rôle plus ou moins grand des acteurs des travaux publics, dotés de forte capacité d?in- fluence, contribuent à expliquer des ver- rouillages normatifs et réglementaires qui limitent le développement du recy- Agnès BASTIN IN TE RV IE W G R A N D P RI X 2 02 3 10 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Des métabolismes territoriaux en transformation ? Gouvernance des matériaux de chantier et expérimentations de nouvelles valorisations en Île-de-France et dans la région de Bruxelles clage et de la sobriété. Les expérimen- tations de bouclage des flux de matière participent également de ces recompo- sitions. La thèse montre une diffusion et une intégration des pratiques de surcy- clage dans les régimes sociotechniques d?approvisionnement et de gestion des déchets. Cependant, elles ne se font pas par duplication, en tous cas pas pour l?instant, mais plutôt par déstabilisation et transformation de certaines étapes des filières de valorisation existantes. Comment celles et ceux qui gouvernent et/ou font la ville pourraient se saisir de vos travaux ? Les bilans de flux de matière ont contri- bué à mettre le métabolisme des ma- tériaux de construction à l?agenda des collectivités parce qu?ils ont montré que ces matériaux constituent une impor- tante ressource du stock bâti. D?autres travaux quantifient et évaluent le stock bâti pour identifier des freins et des le- viers à une circularisation des flux de matière. À la différence de ces recherches, ma thèse ne produit pas de connaissances directement transférables dans les mondes opérationnels. En revanche, elle propose une analyse des acteurs des filières économiques, de leurs percep- tions de l?économie circulaire et de leurs stratégies de recyclage. Cela peut aider les gouvernements urbains à envisager leurs propres politiques d?économie cir- culaire dans un paysage plus large. La di- mension comparative peut aussi contri- buer à faire circuler les expertises et les expériences entre les professionnels, pu- blics et privés, de Paris et Bruxelles. Enfin, certains résultats de la thèse, s?ils ne donnent pas des préconisations opé- rationnelles, incitent à mettre l?accent sur les politiques d?écoconception en complément des politiques de recyclage et de réemploi, qui ne s?accompagnent pas automatiquement d?une diminution de l?extraction de matières premières. Les études de cas montrent également l?importance de l?accès au foncier pour implanter des activités de stockage et de transformation des matières. Comment en êtes-vous venu à choisir ce sujet de thèse ? J?ai commencé mes études d?urbanisme avec un projet professionnel plutôt tour- né vers la lutte contre les inégalités so- cio-spatiales, que je n?articulais pas avec les enjeux écologiques à l?époque. Au cours d?un stage à l?Université de Mon- tréal, j?ai découvert la notion d?écono- mie circulaire qui m?a interpellée, car elle mettait l?accent sur la matérialité du monde et ses limites physiques. Dans mon master 2, j?ai suivi un cours de Sa- bine Barles sur le métabolisme et l?éco- logie territoriale, qui m?a passionné et a fait écho à ce stage en apportant un regard critique sur la circularité. Les ana- lyses de flux de matière présentées dans ce cours montraient le poids important des matières minérales pour la construc- tion dans le métabolisme des villes. Cela m?a vraiment surprise de n?avoir ja- mais rencontré ce sujet plus tôt dans mes cours et dans mes stages. Il s?agit pour- tant d?un sujet d?urbanisme à plusieurs titres : comment planifier la gestion des approvisionnements en matériaux et la gestion des déchets de chantier ? Mais, surtout, comment prendre des décisions urbanistiques plus sobres en ressources minérales ? Cela m?a conduit à travail- 11PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Quels conseils pourriez-vous donner aux générations prochaines qui souhaiteraient se tourner vers la recherche ? Je n?ai pas vraiment de conseils parce qu?il y a plein de manières de faire de la recherche. Pour celles et ceux qui au- raient la possibilité de réaliser un doc- torat dans de bonnes conditions maté- rielles (avec un contrat, un lieu de travail, des financements pour le terrain?) alors je leur dirais de ne pas hésiter à se lan- cer dans ce travail. Je les avertirais néan- moins que la carrière académique est très difficile et incertaine. Il y a plein d?autres choses dans la vie que la carrière académique, surtout dans la recherche urbaine, mais ce n?est pas toujours facile de s?orienter. Si je devais malgré tout donner un conseil, je dirais aux doctorantes et aux doctorants de discuter le plus possible de leur travail au sein d?arènes collec- tives pour ne pas faire du doctorat un parcours trop solitaire. Il ne faut pas hé- siter à solliciter des chercheurs et des chercheuses. pour relire un article, dis- cuter d?un projet ou d?un cours. C?est difficile de présenter son travail, qu?on considère toujours comme non abouti et non légitime, mais cela permet vrai- ment d?avancer et d?enrichir ses ques- tionnements. Que représente ce prix pour vous ? Pourquoi avoir candidaté ? Je suis très honorée de recevoir ce prix qui représente une reconnaissance des milieux académiques et professionnels. De prime abord, le sujet de ma thèse, le métabolisme des matériaux de construc- tion et de démolition, peut sembler très ler sur la politique émergente d?écono- mie circulaire d?une intercommunali- té, en l?occurrence Plaine Commune, pour mon mémoire. Cette première re- cherche m?a donné envie d?explorer da- vantage le fonctionnement des filières économiques qui transforment et font circuler les matériaux de construction. J?ai souhaité élargir le questionnement en comparant la région parisienne à un autre cas. L?aire urbaine bruxelloise, caractérisée par un profil métabolique comparable, m?a semblé intéressante, car elle développait une politique am- bitieuse de circularité. Ce cas s?est avé- ré passionnant, du fait des spécificités de la gouvernance bruxelloise, à cheval entre trois régions. Qu?est-ce-qui vous a motivé pour vous tourner vers la recherche ? Racontez-nous votre parcours... J?ai eu la chance de suivre une forma- tion de géographie et d?urbanisme qui donnait une grande place au travail de terrain : arpenter des quartiers, observer des usages, recueillir la parole habitante, politique et technique. C?est cette expé- rience du terrain qui m?a donné envie de faire de la recherche. La réalisation des mémoires en master a confirmé cette envie. J?ai ressenti une grande liberté dans ce travail? et aussi un peu d?angoisse à l?idée de me tromper dans mes interprétations ou de passer complètement à côté d?un élément majeur ! On pouvait poser la question qui nous intéressait puis se nourrir de la littérature sur le sujet. Dans mon cas, quel que soit l?objet d?étude, fi- nalement, la question qui m?a intéressée c?est pourquoi ça change et comment comprendre ces transformations. 12 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 technique voire ennuyeux. Or, c?est un objet de recherche à travers lequel on peut explorer les filières économiques de la construction, leurs relations avec les gouvernements territoriaux ou retra- cer l?émergence de collectifs d?acteurs qui contestent les modes de gestion existants et expérimentent des pra- tiques circulaires. Ce prix montre que le métabolisme et la matérialité urbaine sont désormais considérés par les pro- fessionnels de l?aménagement et de l?ur- banisme comme des objets d?étude et d?action au coeur de la fabrique urbaine. Et maintenant quelles perspectives ? Je suis actuellement post-doctorante à l?ISIGE-Mines Paris PSL, au sein d?un projet portant sur l?écologisation des modèles économiques des aménageurs. Cette recherche, pilotée par Daniel Flo- rentin et Magali Castex, porte sur les entreprises d?aménagement. Je me fami- liarise donc au fonctionnement de ces acteurs via des immersions de courte durée au sein de sociétés d?économie mixte d?aménagement dans différentes villes françaises (Lille, Nantes, Montreuil, Rennes). Les questionnements de ce projet rejoignent ceux de ma thèse au- tour des enjeux de transformation éco- logique de la fabrique urbaine. Ils me conduisent également à interroger la transformation de la production urbaine vers des formes plus sobres en foncier, en matière et en énergie. C?est une perspective stimulante et complémentaire à celle de ma thèse. En effet, celle-ci se concentrait sur la ges- tion des matières produites par les chan- tiers, soit l?aval de la production urbaine. Ma recherche actuelle m?amène à étu- dier davantage les décisions d?aména- gement, soit l?amont de la production. Quelle que soit la forme future de mon emploi, j?espère continuer à enseigner et à réfléchir aux modalités d?écologisation de la production urbaine ! 13PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 L es matières minérales destinées aux chantiers, comme le sable, les granulats ou le plâtre, représentent la deuxième matière consommée par les villes après l?eau, et le premier déchet so- lide rejeté. En Île-de-France par exemple, les chantiers rejettent environ 30 millions de tonnes de déchets, majoritairement des terres d?excavation et des gravats de béton. Ce qui représente une quantité environ 5 fois supérieure à la production de déchets ménagers. Les matériaux de construction et de démolition forment donc un enjeu de poids dans la transi- tion socio-écologique des villes (Barles, 2014 ; Augiseau, 2017). La production ur- baine actuelle est caractérisée par une forte intensité matérielle, par une exter- nalisation croissante de son approvision- nement en ressources et de la gestion des déchets et par une accumulation grandissante de matière. D?un côté, elle génère des tensions sur l?approvisionne- ment en ressources minérales locales, qui se raréfient. De l?autre, elle contri- bue à la transformation des sols via la mise en décharge des matières issues des chantiers (Fernandez et al., 2019). Ce fonctionnement intense et linéaire pose question : quelles seraient les caractéris- tiques d?un métabolisme des matériaux de construction compatible avec les li- mites planétaires ? Alors que les matériaux de construction constituent la matière même avec la- quelle les urbanistes travaillent, il s?agit pourtant d?un objet relativement peu étudié par les études urbaines. Ce point aveugle de l?aménagement mérite atten- tion, d?autant plus qu?à l?actualité scien- tifique de cette question correspond une actualité politique. En effet, ces ma- tières sont progressivement saisies par Mots-clefs : déchets de chantier ; métabolisme territorial ; régimes sociotechniques ; expérimentation ; économie circulaire ; transition socio-écologique ; terres excavées; béton. LA T H ÈS E LA U RÉ AT E EN R ÉS U M É DES MÉTABOLISMES TERRITORIAUX EN TRANSFORMATION ? GOUVERNANCE DES MATÉRIAUX DE CHANTIER ET EXPÉRIMENTATIONS DE NOUVELLES VALORISATIONS EN ÎLE- DE-FRANCE ET DANS LA RÉGION DE BRUXELLES Thèse de doctorat en études urbaines, soutenue à l?Institut d?Études Politiques de Paris, sous la direction d?Eric VERDEIL 14 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 les politiques publiques européennes, nationales et locales sous les effets convergents d?évolutions réglementaires et de préoccupations sanitaires et envi- ronnementales, telles que la raréfaction des ressources minérales locales dispo- nibles pour alimenter des chantiers ur- bains fortement consommateurs. Par exemple, plusieurs métropoles, comme Paris, Bruxelles, Londres ou Amsterdam, ont lancé des stratégies d?économie cir- culaire dans le secteur de la construc- tion. Le métabolisme des matériaux de construction constitue donc un objet de recherche innovant, qui croise un intérêt scientifique - approfondir la connais- sance de ce flux du métabolisme ? et un intérêt contextuel et politique ? analyser de manière critique les politiques pu- bliques de circularité à destination de ces matières, celles-ci mettant l?accent sur le recyclage, parfois aux dépens de la limitation de la consommation et de l?extraction de matières. UNE ANALYSE POLITISÉE DU MÉTABOLISME, UNE APPROCHE TERRITORIALE DE SES TRANSFORMATIONS Pour construire son questionnement, Agnès Bastin s?est appuyée sur trois en- sembles de travaux afin de développer une analyse politisée du métabolisme et une approche territoriale de ses trans- formations. Le premier ensemble est constitué des études de métabolisme et de l?écolo- gie territoriale. Ce champ de recherche quantifie les matières mobilisées dans différents types de territoires (urbains, insulaires, portuaires, denses, diffus, etc.) et cartographie les empreintes en- 15PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Installation de stockage des déchets inertes à Moissy-Cramayel, Île-de-France © Agnès Bastin vironnementales et spatiales associées, c?est-à-dire les espaces impliqués dans l?approvisionnement matériel et éner- gétique des villes et dans la gestion de leurs déchets. Ces travaux sont progres- sivement complétés par des approches aux méthodologies plus qualitatives, qui donnent à comprendre les détermi- nants sociopolitiques et économiques du métabolisme (Heynen et al., 2006). Ce travail s?inscrit dans ces travaux qua- litatifs sur le métabolisme, en particulier ceux inspirés de l?écologie politique ur- baine qui étudient les rapports de pou- voir tout au long des circulations et des transformations de matière au sein des villes et avec les espaces environnants. Elle propose d?analyser la gouvernance des flux de matériaux de construction et de déconstruction : quelles sont les ressources matérielles et immatérielles activées, échangées, mobilisées, et par quels acteurs, pour faire circuler les flux et, éventuellement, transformer ces circulations ? Comprendre les jeux d?acteurs et les rapports de pouvoir qui structurent le métabolisme des maté- riaux de construction représente une 16 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Stockage de matières premières et tri de terres excavées le long du canal de Willebroek, Bruxelles © Agnès Bastin première étape dans son analyse des changements métaboliques, qui consti- tue le deuxième enjeu de la thèse. Pour analyser les transformations du mé- tabolisme, Agnès Bastin mobilise un deu- xième ensemble de travaux, issu des tran- sition studies, en particulier le cadre de l?analyse multi-niveaux (multi-level pers- pective). Ce champ de recherche s?inté- resse au développement et à la diffusion d?innovations techniques. L?analyse mul- ti-niveaux étudie ces transitions comme l?interaction entre trois niveaux d?ana- lyse : le paysage, les régimes, les niches. Une transition désigne un changement de régime qui résulte le plus souvent de la concordance temporelle entre des perturbations aux différents niveaux de l?analyse (Geels, Schot, 2004). Cette ap- proche a de nombreuses limites, notam- ment sa faible spatialisation, mais elle a l?intérêt de replacer les changements sociotechniques dans un ensemble de transformations sociales, économiques, politiques et culturelles. Ainsi, elle évite de les réduire à des problèmes d?optimi- sation économique ou de levée de freins techniques et comportementaux. C?est pourquoi Agnès Bastin s?est inspirée de ce cadre, en le croisant aux apports de l?écologie territoriale et de l?écologie politique urbaine, pour construire une approche territoriale des transforma- tions métaboliques. La thèse étudie les villes comme des espaces dans lesquels s?enchevêtrent différents régimes socio- techniques (construction, transports, déchets, etc.). Ces régimes sont carac- térisés par des éléments spécifiques aux secteurs en question, comme les innovations technologiques ou les stra- tégies nationales des gestionnaires de déchets ou des entrepreneurs du BTP. Ils sont également influencés par des caractéristiques territoriales, telles que les formes du développement urbain, la capacité d?action des gouvernements urbains et la géographie des ressources locales. Agnès Bastin parle donc de ré- gimes territorialisés. Ces régimes socio- techniques territorialisés structurent les métabolismes territoriaux, qui en sont la résultante matérielle. Ainsi, les transfor- mations du métabolisme territorial sont analysées comme des transformations de régimes sociotechniques territoriali- sés. Enfin, ce travail se positionne par rap- port aux recherches récentes portant sur les matériaux de construction en ville. Des travaux en aménagement et urbanisme documentent les liens entre formes d?urbanisation et consomma- tion de matières, souvent de manière quantitative et cartographique. D?autres adoptent une visée normative et iden- tifient des freins et des « bonnes pra- tiques » de gestion des matériaux de construction. Des recherches en archi- tecture et en géographie se concentrent sur les secondes vies des matières is- sues des chantiers (Ghyoot et al., 2018). L?analyse des politiques publiques, de leur genèse et de leur mise en oeuvre, occupe une place secondaire dans ces recherches. Les travaux quantitatifs développent une approche évaluative des politiques publiques. Par exemple, ils modélisent les conséquences maté- rielles des politiques de densification ou de rénovation énergétique. De leur côté, les travaux qualitatifs décryptent le fonc- tionnement des filières économiques ou l?action spécifique des architectes en laissant de côté l?action publique, c?est-à-dire les régulations et les coordi- nations d?acteurs impliqués dans la cir- culation de ces matières ainsi que les en- 17PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 de matériaux de construction et produc- tion de déchets de chantier. Cette situa- tion métabolique ouvre des possibilités de création de boucles matérielles via la réutilisation des déchets de chantier. Leur comparaison est également mo- tivée par l?émergence de politiques lo- cales d?économie circulaire ciblant spéci- fiquement le secteur de la construction et les matériaux et déchets de chantier. Cependant, ces deux métropoles dif- fèrent par leur structuration politique et administrative, par leurs morphologies urbaines et par les filières économiques existantes de gestion des matériaux et déchets de construction. Les filières éco- nomiques bruxelloises sont depuis plus longtemps tournées vers le recyclage et fortement marquées par la régionalisa- tion de la Belgique alors que les filières franciliennes composent entre stockage et différentes formes de valorisation. Paris et Bruxelles constituent donc des cas intéressants pour étudier le rôle des configurations locales dans les tra- jectoires et les stratégies de circularité mises en oeuvre par des villes soumises à des enjeux métaboliques similaires. La dimension européenne joue égale- ment un rôle important dans le dispo- sitif comparatif. Les régulations environ- nementales et économiques qui cadrent la gestion des matériaux et des déchets de construction sont, pour beaucoup, initiées par l?Union Européenne, comme la directive-cadre déchets ou la stratégie européenne pour l?économie circulaire. La comparaison entre deux métropoles européennes permet ainsi d?analyser l?appropriation locale de ces régulations supra-locales et d?interroger leur contri- bution à la transformation des métabo- lismes territoriaux. jeux politiques et sociaux sous-jacents à leur transformation. En complément de ces travaux, Agnès Bastin propose une analyse davantage tournée vers l?action collective incluant les acteurs des filières économiques mais aussi les décideurs politiques et les administrations impli- quées dans la conception des politiques publiques. L?enjeu de la thèse est de caractériser la transformation de la gouvernance des flux de matières issues des activités de construction et de déconstruction et les recompositions sociotechniques induites par les expérimentations de nouvelles valorisations. Quelles sont les recompositions en cours des régimes sociotechniques existants de gestion des matériaux de construction et dans quelle mesure les expérimentations de nouvelles valorisations de matières y contribuent-elles ? Pour répondre à cette question, la thèse développe trois angles d?étude : les fi- lières économiques de gestion des terres et des bétons et leur régulation, c?est-à- dire comprendre le régime sociotech- nique de gestion de ces matières, la mise en politique de ces matières dont la gestion est une compétence des acteurs privés, l?expérimentation de filières al- ternatives et de dispositifs de bouclage des flux de matière. PARIS, BRUXELLES : UNE APPROCHE COMPARÉE ET EMBARQUÉE La thèse compare deux aires métropo- litaines européennes : Paris et Bruxelles. Ces deux villes présentent un profil mé- tabolique comparable, caractérisé par un fort renouvellement urbain condui- sant à un équilibre entre consommation 18 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 19PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 rimentations : Cycle terre, un projet de création d?une fabrique de matériaux de construction en terre crue à partir de déblais, et ZIN, un projet de rénova- tion d?un ensemble de bureau avec re- cyclage de béton. Ces expérimentations sont donc hétérogènes. Elles portent sur des matières et des types de projets dif- férents : terres de déblais dans un pro- jet industriel en Île-de-France et gravats de béton dans un projet immobilier à Bruxelles. Face à cette hétérogénéité, le dispositif comparatif mis en oeuvre ne vise pas à comparer les expérimen- tations directement entre elles mais à mettre en regard leurs effets sur les régimes sociotechniques dans chacun des deux contextes territoriaux. Les ex- périmentations sont pensées comme des scènes d?observation des recom- positions sociopolitiques et matérielles Une comparaison à « double focale » La comparaison déployée articule deux niveaux : un premier qui est celui des régimes sociotechniques, analysés à l?échelle des aires urbaines, et un deu- xième qui correspond à des expéri- mentations à l?échelle d?opérations. La première échelle se concentre sur le fonctionnement et les transformations des filières économiques de gestion des matières, principalement des déchets de terres et de béton. Quant aux expé- rimentations analysées, elles portent sur des politiques locales intercommunales de circularité et des projets plus opéra- tionnels de réutilisation à haute valeur ajoutée de matières issues des chantiers. La pratique du terrain et les opportuni- tés qui s?y sont ouvertes ont conduit à sélectionner principalement deux expé- Le dispositif méthodologique de comparaison à « double focale » par les administrations publiques et les fédérations professionnelles. Cette en- quête a permis d?étudier l?organisation des filières économiques et la fabrique des régulations du secteur. Elle a été complétée par des périodes d?observation participante au sein de l?équipe du projet Cycle terre à Sevran (Île-de-France) et au sein de Perspective Brussels, l?administration bruxelloise en charge de la planification territoriale et impliquée dans la mise en oeuvre de stratégies territoriales de circularité. L?observation au sein du projet Cycle terre s?est étalée sur les quatre années de la thèse, tandis que l?observation bruxel- loise a été concentrée sur quatre mois et malheureusement interrompue par la pandémie. Ainsi, plusieurs opportunités de participation directe aux expérimen- tations menées par les acteurs locaux n?ont pas pu être mises à profit alors qu?elles auraient permis d?analyser plus finement la manière dont les différents acteurs associatifs investis dans le quar- tier Nord de la Région Bruxelles-Capitale interagissent et conçoivent la question de la circularité. Néanmoins, les entre- tiens menés auprès des acteurs des ex- périmentations, croisés avec la littéra- ture grise, ont permis de mener à bien la contextualisation du projet ZIN. L?ob- servation participante a permis d?accé- der aux coulisses des expérimentations, aux visions et aux cultures de chacun des acteurs impliqués ainsi qu?aux processus de décision qui permettent de retracer et d?identifier les facteurs contextuels et structurels des évolutions des pro- jets, dans une perspective de montée en généralité. Cependant cette position a exigé de la part d?Agnès Bastin une forte réflexivité sur le rôle du chercheur et a impliqué une gestion, parfois difficile, des modes de gestion des matériaux de chantier à Paris et Bruxelles. La compa- raison s?appuie sur une grille commune, qui puisse fonctionner malgré la diver- sité des espaces, matières, échelles et acteurs en jeu. Elle se déploie autour de trois catégories qui désignent diffé- rentes dimensions des transformations du métabolisme et des régimes socio- techniques sous-jacents : rematériali- sation, territorialisation et bouclage. La rematérialisation désigne l?intégration et la réduction de l?empreinte matérielle de la production urbaine dans les choix d?aménagement face aux tensions crois- santes sur les ressources. La territorialisa- tion désigne l?intégration d?un référent territorial dans la gouvernance des flux et stocks de matériaux de construction, face à des métabolismes largement ex- ternalisés. Enfin, le bouclage désigne la réutilisation des matières résiduelles générées par la production urbaine de manière à limiter voire à supprimer la production de déchets. La thèse combine une enquête par en- tretiens et une enquête embarquée au sein de deux expérimentations urbaines de circularité, au cours de laquelle Agnès Bastin a adopté une position d?observa- tion participante. Une centaine d?entretiens semi-directifs ont été réalisés, auprès d?acteurs des fi- lières économiques de gestion des ma- tériaux et déchets de chantier, d?acteurs publics et de personnes engagées dans des expérimentations de valorisation des matières. Les entretiens ont été in- tégrés à un « réseau documentaire » plus vaste comprenant l?analyse de plai- doyers de groupes professionnels, de rapports, d?articles de presse et l?obser- vation de réunions et d?ateliers organisés 20 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 21PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 charge par des entreprises du BTP qui ont développé cette activité à côté de leur coeur de métier, c?est-à-dire de leur activité principale et souvent historique, comme la démolition et le terrassement, les travaux publics et le génie civil, l?ex- traction et la fabrication de matériaux dans les carrières. Cela consolide les observations réalisées par Laetitia Mon- geard dans la région lyonnaise (2018). Les matières secondaires issues des chan- tiers alimentent la fondation de routes, l?aménagement de remblais et le com- blement de carrières. Ce métabolisme génère d?importants mouvements de matière à l?échelle régionale, consomme du foncier et de l?énergie pour stocker, trier, broyer, concasser les matières. Il demeure majoritairement linéaire dans la mesure où les valorisations existantes ne conduisent qu?une très faible part des déchets de chantier à retourner vers le cycle de la construction de nouveaux bâtiments. Ces valorisations ne parti- cipent donc que très marginalement à li- miter l?extraction de matières minérales primaires pour la construction. La comparaison entre Paris et Bruxelles montre que les filières de valorisation diffèrent selon les configurations spa- tiales. D?une part, la géopolitique locale, notamment la régionalisation du droit environnemental en Belgique et la mul- tiplication des échelles de régulation en Île-de-France, oriente fortement les flux. D?autre part, la structuration héri- tée des filières économiques joue forte- ment sur les trajectoires de valorisation empruntées : plus précocement tour- nées vers le recyclage en Belgique qu?en Île-de-France. Notamment, on observe une imbrication plus grande, en Île-de- France qu?en Belgique, entre les diffé- rents maillons de la chaîne de valeur de des inconforts suscités par la multiposi- tionnalité. UNE ANALYSE COMPARÉE DE LA GOUVERNANCE DES FLUX DE MATÉRIAUX ET DÉCHETS DE CHANTIER À PARIS ET BRUXELLES Premièrement, la thèse documente le fonctionnement des filières de gestion des matériaux de construction et de déconstruction dans les régions bruxel- loise et francilienne. Elle montre qu?il existe de nombreuses pratiques de va- lorisation, majoritairement prises en charge par les entreprises du secteur de la construction et des travaux publics elles-mêmes. Le recyclage des déchets de chantier est principalement pris en Formation de l?équipe du projet Cycle terre par Amàco à Villefontaine : production de briques de terre comprimée © Agnès Bastin 22 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 la construction, de l?extraction des ma- tières à la gestion des déchets. En parti- culier, les entreprises de travaux publics semblent jouer un rôle central en Île-de- France, à la fois dans l?extraction de ma- tériaux et dans la gestion des déchets. Ce que l?on ne retrouve pas en Belgique où la situation diffère entre la Flandre, où les activités de valorisation des dé- chets inertes sont dominées par les dé- molisseurs, et la Wallonie, où des entre- prises spécialisées dans la valorisation se sont développées. Ces différences d?organisation des filières économiques se cristallisent dans la structuration des organisations professionnelles et des groupes d?intérêt du secteur. Le rôle des entreprises ayant des activités intégrées de gestion des carrières, de production de granulats, de gestion des déchets de chantier et de travaux publics dans les organisations professionnelles est plus important en France qu?en Belgique. Cette forte imbrication entre les diffé- rents sous-systèmes de la fabrique ma- térielle du cadre bâti en Île-de-France pourrait constituer un avantage pour la mise en place de stratégies de circula- rité en limitant les enjeux d?articulation entre les maillons de la chaîne : les dé- chets des uns devenant plus facilement les ressources des autres. Des échanges de matière pour du comblement et des aménagements ont effectivement lieu entre entreprises. Cependant, on ob- serve également un verrouillage autour des pratiques existantes de stockage et de remblayage, plutôt qu?un dévelop- pement du recyclage en produits de construction. Ces effets de verrouillage sont illustrés par les trajectoires régle- mentaires différentes de la Flandre et de la France concernant le stockage des dé- chets inertes. Celui-ci a été progressive- ment interdit en Flandre tandis qu?il est autorisé en France et exempté de taxe générale sur les activités polluantes. Les différences de positionnement des en- treprises de travaux publics au sein du secteur de la gestion des déchets inertes semblent particulièrement explicatives des différences de trajectoire, d?autant plus que les entreprises de travaux pu- blics et leurs groupes d?intérêt ont des capacités d?influence très structurées. Plus largement, ces résultats montrent qu?une lecture territoriale des transi- tions sociotechniques permet de mettre en évidence des facteurs explicatifs des variabilités entre les régimes sociotech- niques localisés et leurs facteurs de re- composition. LES ADAPTATIONS DU RÉGIME SOCIOTECHNIQUE DOMINANT FACE À UNE DEMANDE DE CIRCULARITÉ Un deuxième ensemble d?apports de la thèse concerne les changements méta- boliques et la question du déploiement des expérimentations. Agnès Bastin montre que les régimes sociotechniques se recomposent sous l?effet combiné de multiples facteurs. Certains facteurs sont internes au régime, tels que l?ame- nuisement progressif des débouchés his- toriques de gestion des déchets inertes de chantier, à savoir le comblement des carrières, les grands remblais et les constructions routières. Le développe- ment urbain a entretenu un débouché important pour les déblais et les gravats en créant des besoins pour les fonda- tions des infrastructures qui l?accom- pagnent et, indirectement, en augmen- tant les capacités de stockage dans les 23PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Les tours du World Trade Center (futur projet ZIN) avant leur rénovation lourde, Bruxelles © Agnès Bastin Les tours en cours de rénovation : conservation des noyaux centraux en béton mais dépose des vitrages, Bruxelles © Agnès Bastin 24 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 carrières dont les matériaux sont extraits pour l?approvisionnement des chan- tiers. Ces débouchés historiques sont remis en question par les évolutions des formes de l?urbanisation, notamment la lutte contre l?étalement urbain, et par les contestations citoyennes que gé- nèrent ces installations. À ces facteurs internes, s?ajoute la montée du référen- tiel de l?économie circulaire et la mise en oeuvre de stratégies de circularité. Les processus de transition qui résultent de ces facteurs de déstabilisation de- meurent ambivalents et encore incer- tains, ce qui justifie la formule interroga- tive du titre de la thèse. D?un côté, les régimes existants sont consolidés par l?adaptation des pratiques de sous-cy- clage et de valorisation volume (rem- blais, aménagements paysagers, etc.). De l?autre, on observe des bifurcations du fait de l?émergence de nouveaux acteurs qui expérimentent de hauts niveaux de bouclage des matières. L?analyse dé- taillée des deux expérimentations, ZIN et Cycle terre, montre une diffusion et une intégration des pratiques de surcy- clage dans les régimes sociotechniques d?approvisionnement et de gestion des déchets. Cependant, elles ne se font pas par duplication, du moins pas en- core comme on pourrait l?imaginer, mais plutôt par déstabilisation et transfor- mation de certaines étapes des filières existantes de valorisation. Elles s?ap- puient également sur la participation de certains acteurs dominants du régime, qui se diversifient et coopèrent avec les acteurs émergents. Les processus de bi- furcation observés fonctionnent donc plutôt par changements incrémentaux du fonctionnement des filières que par substitution des filières par d?autres pra- tiques. LES LIMITES DE LA SYMBIOSE COMME STRATÉGIE DE BOUCLAGE DES FLUX DE MATIÈRES L?analyse des deux expérimentations, croisée avec l?étude d?autres acteurs innovants repérés à la fois à Paris et à Bruxelles, conduit à un troisième en- semble de résultats concernant la flexi- bilité des dispositifs sociotechniques de bouclage des flux de matières. La thèse questionne le recours à la figure de la symbiose, c?est-à-dire l?échange direct de matière entre deux sites ou au sein d?un même site, qui est fréquemment recherchée par les politiques d?éco- nomie circulaire et présentée comme solution à sa mise en oeuvre. En effet, les expérimentations analysées, initiale- ment développées à partir de l?idée de symbiose, se sont en fait appuyées sur le développement d?étapes intermé- diaires pour le traitement des matières. Les symbioses sont rendues incertaines par la sous-estimation des besoins fon- ciers des opérations de valorisation, qui peuvent difficilement être réalisées directement sur les chantiers dans la plupart des cas. Alors qu?elles reposent sur la concordance temporelle entre les chantiers fournisseurs et récepteurs de matières, elles sont fragilisées par les aléas de calendrier. Dans nos cas d?études, ces éléments ont conduit à un élargissement spatial des dispositifs étu- diés qui intègrent des sites plus lointains, souvent hors des centres-villes, pour le stockage et la transformation des ma- tières. Les configurations sociotechniques de bouclage des flux de matière qui se déve- loppent utilisent les symbioses mais aus- si d?autres configurations caractérisées par leur flexibilité. Cette flexibilité vise à s?adapter aux particularités des res- sources secondaires, à savoir leur varia- bilité qualitative et géographique. L?en- quête conduit à distinguer deux types de dispositifs qui correspondent à deux stratégies différentes d?opérationnalisa- tion du bouclage des flux de matières en ville. Premièrement, la réalisation d?infrastructures fixes dédiées aux acti- vités de transformation des matériaux de chantier. Elles reposent sur un espace d?approvisionnement variable dans le temps, ce qui implique une flexibilité de l?outil de production. La généralisation de cette stratégie risquerait de limiter la proximité spatiale des démarches de ré- utilisation. Deuxièmement, la réalisation d?infrastructures mobiles et temporaires installées au sein de grands chantiers ou de friches, c?est-à-dire dans des in- terstices spatio-temporels de la ville. La généralisation de cette stratégie pour- rait conduire à contenir ces activités à la marge du régime, sur des fonciers non pérennes. Ce résultat, à dimension opérationnelle, interroge les modalités d?insertion du foncier à destination des activités du métabolisme dans la planifi- cation territoriale. 25PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 L?unité de transformation des terres excavées en matériaux de construction en terre crue Cycle terre à Sevran © Agnès Bastin 26 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 BIBLIOGRAPHIE AUGISEAU V. (2017), La dimension ma- térielle de l?urbanisation. Flux et stocks de matériaux de construction en Île-de- France, Thèse de doctorat en géographie et aménagement, Paris, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. BARLES S. (2014), « L?écologie territoriale et les enjeux de la dématérialisation des sociétés : l?apport de l?analyse des flux de matières », Développement durable et territoire. Economie, géographie, poli- tique, droit, sociologie, n°5 (1). 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Alors que je m?at- tendais à rencontrer des institutions qui cherchent à vider les lieux au plus vite pour réaliser leurs opérations, je réalise que c?est l?inverse : je rencontre des ha- bitant.e.s qui veulent, pour la plupart, partir de chez elles et de chez eux le plus rapidement possible. À mesure que le temps passe, iels sont même de plus en plus impatient.e.s qu?arrivent, enfin, les dispositifs de déplacement habituel- lement qualifiés de « contraints ». Cela devient l?énigme de départ de la thèse: pourquoi les habitant.e.s en viennent-ils à aspirer elles-mêmes et eux-mêmes au déplacement que ces projets leur im- posent ? La thèse résout cette énigme, en investiguant ce qu?il se passe quand il ne se passe (apparemment) rien : dans les périodes d?attente qui séparent l?an- nonce d?un projet urbain futur et le mo- ment de sa mise en oeuvre. Elle décrit la rénovation urbaine comme un proces- sus qui bouleverse le quotidien des ha- bitant.e.s au long cours. Pendant des an- nées voire des décennies, au nom de la promesse d?une opération à venir, la ges- tion courante des quartiers populaires est minorée et leur politique de peuple- ment est mise en suspens. Les lieux et les biens se dégradent ; les liens sociaux sont affectés par une transformation sociale de la population. En imposant une dyna- mique de la projection permanente aux habitant.e.s, les projets urbains rendent le présent inhabité. En dégradant leurs Charles REVEILLERE IN TE RV IE W P RI X S PÉ C IA L 20 23 28 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Demain c?est loin, et aujourd?hui c?est déjà trop tard. Vivre et gouverner le délogement dans deux espaces populaires en attente de rénovation urbaine conditions matérielles d?existence, ils le rendent inhabitable. Cette épreuve de l?attente est si éprouvante qu?elle fait consentir les habitant.e.s au départ, avant même que le moment de la mise en oeuvre soit arrivé: iels préfèrent partir au plus vite pour en finir avec tout ça, quitte à accepter des modalités de dé- part (offres de relogement, d?indemnisa- tion?) bien en deçà de leurs espérances. Comment celles et ceux qui gouvernent et/ou font la ville pourraient se saisir de vos travaux ? La rénovation urbaine tend à détourner le regard : en orientant les projecteurs vers l?avenir radieux (mais fictif) promis aux quartiers populaires ; en laissant dans l?ombre le quotidien dégradé (mais bien réel) de ces espaces relégués de la ville. J?espère que cette thèse jettera la lumière sur ce que ces opérations pro- duisent pendant ces années, voire ces décennies d?attente. J?espère qu?elle sera saisie, plus largement, comme une invi- tation à adopter un regard critique sur le gouvernement des villes par projets. Il tend à orienter les financements vers les opérations de démolition-reconstruc- tion de grande ampleur, plutôt que vers la gestion du quotidien et de l?existant. Il se fait au prix d?un bilan écologique et social désastreux, qui entretient un cycle sans fin : pourquoi les quartiers populaires sont-ils si souvent rénovés, en comparaison à ceux dans lesquels vivent les classes moyennes et supérieures par exemple ? Il n?y a pas là la marque de leur traite- ment préférentiel mais, à l?inverse, de leur discrimination dans l?attribution des ressources : les carences structurelles de la gestion courante sont telles qu?ils doivent, cycliquement, être rénovés à coups de grands projets dévastateurs. Certain.e.s habitant.e.s s?auto-qualifient ironiquement comme des « générations rénovation urbaine », tant iels ont passé leur vie à se remettre d?une réhabilita- tion, et à vivre dans l?attente de la pro- chaine. Pour garantir une meilleure continuité dans la gestion des quartiers populaires, les maîtres d?oeuvre et les porteurs de projet gagneraient à organiser une ité- ration plus régulière entre les équipes chargées de la gestion courante et celles chargées des projets (dans les organismes HLM par exemple, au sein des collecti- vités territoriales ou entre un aména- geur et les services de ces dernières?). À l?échelle nationale, et notamment au sein de l?Agence Nationale pour la Réno- vation Urbaine, les acteurs gagneraient à mettre fin à la course à la démolition et aux grands projets, pour se poser la question du financement, par l?État, de la gestion courante des résidences HLM et du parc résidentiel privé dégradé. Enfin, la ville est faite, aussi, par les mou- vements sociaux qui portent la voix des habitantes et des habitants. Cette thèse développe des réflexions qui peuvent être saisies dans le cadre de mobilisa- tions collectives. Elle plaide pour des organisations syndicales de quartier qui défendent les droits des habitant.e.s au quotidien. Elle argue en faveur de cer- taines formes de négociations avec les pouvoirs publics : celles qui explicitent les lignes de clivage qui traversent le ca- pitalisme urbain, souvent euphémisées derrière la rhétorique des « communs » qui domine dans la participation institu- tionnelle ; celles qui rappellent les dis- criminations structurelles subies par les 29PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 ensuite avec celles qui cadrent les pra- tiques des professionnels. Le terrain m?a vite amené à comprendre que les habi- tant.e.s se plaignaient notamment de leurs conditions actuelles d?existence, et d?une incertitude radicale vécue au présent, face un avenir incertain. C?est ce qui m?a amené à déplacer le regard et à enquêter non pas sur la projection urbaine en elle-même, mais plutôt sur le vécu de son attente, et sur la production institutionnelle de cette attente : les classes populaires passent suffisamment de temps à attendre l?action publique qu?on leur promet, pour qu?on en fasse un sujet de thèse. Qu?est-ce-qui vous a motivé pour vous tourner vers la recherche ? Racontez-nous votre parcours? Je me dois d?être honnête : cette orien- tation professionnelle a fortement été facilitée par une socialisation familiale à la recherche. J?avais d?emblée le pri- vilège d?en maîtriser certains codes. J?ai cependant longuement hésité, d?abord avec les secteurs sociaux de l?action pu- blique, ensuite avec certaines branches du droit (au logement, des étrangers et du travail), puis avec le secteur associa- tif. En licence, j?ai suivi des études géné- ralistes en sciences sociales, en parallèle d?études spécialisées en philosophie. En master, j?ai continué deux formations en parallèle, en philosophie des sciences sociales, et en sociologie. Le choix de poursuivre en doctorat de sociologie répondait à deux aspirations: un intérêt pour la production scienti- fique des savoirs, l?enquête empirique et la contribution méthodologique aux analyses de la société ; une envie d?être spécialiste d?un sujet, de le maîtriser sur quartiers populaires, et qui permettent de souligner que les projets urbains ne sont pas une « chance » pour les quar- tiers, mais des politiques de rattrapage. Comment en êtes-vous venu à choisir ce sujet de thèse ? J?ai débuté cette thèse à la fin de l?été 2017, après deux mémoires de master 2. Le premier était un mémoire de sociolo- gie, sur la Cour Pénale Internationale. Il a confirmé mon intérêt pour la sociologie du droit, mais il m?a aussi frustré : j?avais envie d?enquêter de près sur la manière dont le droit cadre la vie quotidienne des administré.e.s ; j?avais envie de travailler à une échelle où je pouvais trouver une utilité sociale à mon travail, et croire en la possibilité de le diffuser auprès de col- lectifs mobilisés et à même de transfor- mer, même en partie, certains rapports de domination existants. Le second était un mémoire de philosophie des sciences sociales. Un travail qui m?a permis de réfléchir au projet politique de la socio- logie, et qui m?a amené à conclure en faveur d?une certaine conception de sa méthode : celle qui consiste à partir des critiques formulées par des personnes à l?égard d?une situation, pour cadrer le problème posé. Ces préoccupations se sont croisées avec des expériences d?engagement personnel sur la question du déloge- ment, en Afrique du Sud (éviction des townships), puis en France (expulsion des squats, éviction des camps et har- cèlement policier des personnes en si- tuation d?exil à la rue). Cela m?a amené à souhaiter travailler sur le délogement, en partant des catégorisations faites par les habitant.e.s du problème qui se pose à elles et à eux, pour les comparer 30 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 31PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 exige donc de croire à l?utilité de ce mé- tier particulier, qui consiste à produire scientifiquement des savoirs. J?y trouve personnellement beaucoup de sens et de plaisir, mais je pense que c?est impor- tant de le savoir avant de se lancer ! Un deuxième conseil touche à l?atten- tion accordée aux conditions maté- rielles de travail. Dans ce domaine, il y a une forte continuité entre études et vie professionnelle : en témoigne cette chose hybride qu?est le doctorat, à la fois diplôme et contrat de travail ? dans le meilleur des cas ?, bourse ? dans des situations plus précaires ? ou travail gra- tuit ? dans la pire des situations. Avant de s?engager, on se pose beaucoup la question de la vocation, de la passion, ou tout simplement de la possibilité d?être admis en thèse tant il est difficile de l?être. Mais on n?est parfois, selon moi, pas assez informé de ce qu?implique ce choix, en tant que travail ensuite. La continuité avec les études peut occulter certaines questions qu?on se pose habi- tuellement quand on hésite à prendre un poste (rémunération, temps de tra- vail hebdomadaire, horaires, lieu de vie, sécurité d?emploi, vacances?). Je conseil- lerais de bien s?informer des conditions matérielles du métier académique au- jourd?hui, de l?état de ce marché pro- fessionnel, et de toujours avoir en tête ensuite, dans la pratique de ce métier, que la recherche est un travail, et qu?elle doit être associée, donc, à des droits du travail et à certaines protections. Le troisième conseil est d?ordre plus per- sonnel. Pour moi, cela a été déterminant de faire une recherche qui offre des op- portunités, en continu, de restitution aux acteurs. Ne jamais perdre le contact avec le terrain, et me servir des savoirs le bout des doigts et de pouvoir le dif- fuser de manière utile aux acteurs d?un domaine. Je vois dans ce choix une ma- nière de continuer à garder un pied dans certains secteurs de l?action (publique, associative et militante), mais de le faire, armé des outils des sciences sociales. Quels conseils pourriez-vous donner aux générations prochaines qui souhaiteraient se tourner vers la recherche ? Le contexte est difficile pour faire de la recherche aujourd?hui. Les conditions matérielles sont fortement dégradées ; le champ professionnel est animé par des luttes concurrentielles éprouvantes, du fait de la pénurie des postes et des réformes récentes. J?ai réalisé mon doc- torat dans des conditions privilégiées, au Centre de Sociologie des Organisations de Sciences Po Paris, sous la co-direction de deux personnes (Claire Lemercier et Jérôme Pélisse) qui ont été très soute- nantes, tout en me laissant beaucoup d?autonomie. Je préfère commencer par ces quelques éléments de réflexivité, car c?est toujours facile de donner des conseils depuis une telle position ! Un premier conseil touche à la question à se poser, avant de se lancer. Quand on hésite à faire de la recherche, on se de- mande souvent : quel sujet m?intéresse? Mais je pense qu?il y a une autre ques- tion, à ne pas oublier, qui est : ai-je envie de faire de l?analyse scientifique de ce su- jet mon métier ? On risque sinon d?être déçu, quand on comprend à quel point la recherche est un processus lent, qui exige beaucoup de minutie. On passe parfois des années à démontrer quelque chose de finalement assez intuitif, mais à le faire avec méthode. Y trouver du sens Ensuite, écrire : j?espère publier plusieurs articles dans des revues à comité de lec- ture, et un ouvrage tiré de mon terrain principal de thèse, sur le gouvernement des quartiers d?habitat social. Je suis par ailleurs engagé dans des démarches de diffusion qui espèrent toucher un pu- blic (un peu) plus large et (un peu) moins académique. Je suis en train de rédiger le synopsis d?un livre d?interpellation, à mi-chemin entre journal de terrain, récit d?expérience militante et essai sociolo- gique, sur les délogements et la gentri- fication à Marseille. La forme est encore ouverte, entre bande dessinée et court essai. Par ailleurs, avec deux collègues, je projette d?écrire un livre de bilan et de réflexion stratégique sur les luttes ur- baines. Mais aussi, parler : les restitutions orales touchent souvent un tout autre public. Avec une collègue à Marseille, nous orga- nisons un cycle de débats sur les projets urbains, dans un centre social autogéré. Grâce notamment au contact engagé avec des journalistes, nous espérons nourrir le débat public à l?appui de nos enquêtes, et interpeller publiquement les responsables politiques et tech- niques. En parallèle, j?aimerais trouver le temps d?organiser des restitutions, ou des ateliers de formation, auprès d?agents des collectivités territoriales et des bailleurs sociaux. Et enfin, militer ! Depuis 2020, avec des camarades, nous avons construit un groupe d?appui aux habitant.e.s délo- gé.e.s par la rénovation urbaine à Mar- seille. Les résultats de la thèse sont utilisés pour animer des ateliers d?auto-défense face au relogement et accompagner des collectifs dans la rédaction et dans la négociation de chartes de relogement, produits pour défendre les droits des habitant.e.s, interpeller les pouvoirs pu- blics et tenter de transformer certains rapports de force m?a épargné nombre de questionnements existentiels quant au sens à donner à mon travail. Il ne s?agit pas là, du tout, d?une condition en soi pour trouver du sens dans la re- cherche. Mais, dans certains cas où des personnes hésiteraient avec certains secteurs associatifs ou publics, cela peut être une manière de concilier la tempo- ralité longue du travail scientifique et celle, plus courte, de certaines formes d?action liées aux enjeux sur lesquels on travaille. Que représente ce prix pour vous ? Pourquoi avoir candidaté ? Je suis très honoré de ce prix de thèse. Il représente une occasion unique de valoriser mon travail. Dans le champ académique, tout d?abord : il m?accom- pagnera dans mes candidatures, qu?il s?agisse de chercher à obtenir un poste ou de trouver un.e édit.eur.rice pour un futur ouvrage. Auprès des professionnels ensuite : il s?agit de leur donner des res- sources scientifiques d?analyse de leurs pratiques et de leurs incidences sur le quotidien des habitant.e.s des quartiers populaires. Et maintenant quelles perspectives ? Tout d?abord, enseigner ! La meilleure manière de transformer les pratiques des professionnels de la ville est sûrement de s?impliquer dans leurs formations : j?occuperai un poste d?Attaché Tempo- raire d?Enseignement et de Recherche l?année prochaine, au sein du BUT Villes et territoires durables d?Aix-Marseille Université. 32 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 33PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 ou dans la lutte contre la démolition im- posée de certains immeubles. Grâce à la mobilisation dans un quartier, il y a déjà eu une victoire déterminante : un enga- gement de la métropole quant à l?instau- ration de compensations inter-bailleurs en cas de hausse de loyer causée par le relogement, à l?échelle métropolitaine. Cette décision permet d?atténuer les mécanismes discriminatoires du reloge- ment ? éviter que les habitant.e.s les plus précaires ne puissent accéder qu?aux quartiers les plus relégués. Mais elle n?est qu?une première étape : la mobilisation ambitionne d?obtenir la remise en cause des démolitions, et de s?ancrer dans une alliance inter-quartiers, puis nationale, pour modifier l?équilibre du rapport de force en faveur des habitants des quar- tiers populaires. © B er na rd S ua rd | Te rr a L a rénovation urbaine est souvent décrite comme un « événement perturbateur » (Grafmeyer, 2010), qui déracine soudainement les habi- tants des quartiers populaires d?espaces auxquels ils sont attachés. Lorsque l?on se rend dans des espaces ciblés par des politiques urbaines impliquant des dé- molitions, on s?attend donc à rencontrer des habitants qui veulent rester, et des administrations qui veulent les déplacer « au plus vite » (François, 2014) pour réa- liser des projets d?aménagement. Autant dire que l?on est particulièrement éton- né, quand on comprend que ce sont les habitants qui veulent, parfois, partir de chez eux le plus rapidement possible. La thèse de Charles Reveillere résout cet étonnement. Elle démontre que les habitants des quartiers populaires font l?épreuve d?une expérience difficilement supportable de l?attente, dans la pé- riode qui sépare les premières annonces d?un projet urbain à venir et le moment de sa mise en oeuvre. Au nom de la pro- messe d?une opération à venir, la gestion courante est minorée et la politique de peuplement mise en suspens. Les lieux et les biens se dégradent ; les liens so- ciaux sont affectés par une transforma- tion sociale de la population. L?épreuve de l?attente est si éprouvante qu?elle amène souvent les habitants à consentir au départ, avant même que quiconque ait à les y contraindre ou que le projet entre dans sa phase de mise en oeuvre. La rénovation urbaine est un proces- sus dont la brutalité se déploie au long cours : il impose une dynamique de la projection épuisante aux habitants ; il dégrade considérablement leurs condi- tions matérielles d?existence, au point de les faire consentir au déplacement qu?on leur impose. L?énigme de départ de la thèse de Charles Reveillere l?a donc amené à dé- placer le regard, par rapport aux travaux existants sur les politiques urbaines : il a Mots-clefs : rénovation urbaine ; quartiers populaires ; délogement ; attente ; gouver- nement des villes. LA T H ÈS E PR IM ÉE E N R ÉS U M É DEMAIN C?EST LOIN, ET AUJOURD?HUI C?EST DÉJÀ TROP TARD. VIVRE ET GOUVERNER LE DÉLOGEMENT DANS DEUX ESPACES POPULAIRES EN ATTENTE DE RÉNOVATION URBAINE Thèse de doctorat en sociologie, soutenue à l?Institut d?Études Politiques de Paris, sous la direction de Claire LEMERCIER et de Jérôme PELISSE 34 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 cherché à comprendre ce qu?il se passe quand il ne se passe (apparemment) rien. La rénovation urbaine fait partie de ces formes d?action publique qui induisent des formes d?inaction publique, dans l?attente de leur mise en oeuvre. Ces «mises en attente » (Aguilera, 2018) sont parfois mentionnées, mais elles sont ra- rement érigées en objet d?étude pleine- ment légitime : un prisme événementiel prévaut dans l?analyse de la rénovation urbaine. Or tout l?enjeu de cette thèse consiste à adopter une approche pro- cessuelle, qui fait de ces espaces-temps de transition des objets de recherche à part entière, et non seulement transi- toires, pour contribuer à la compréhen- sion de la transformation des villes. Une démarche qui démontre que l?évaluation des politiques urbaines change radicale- ment, lorsque l?on intègre à l?analyse de leurs effets ceux produits par la mise en attente qu?elles induisent, avant même le moment de leur mise en oeuvre. Quelles sont ces formes d?action pu- blique qui produisent une inaction pu- blique sur les territoires qu?elles ciblent? Qu?est-ce que les projets urbains font aux territoires et aux populations qu?ils ciblent, dans l?attente de leur mise en oeuvre ? Ces interrogations sont indis- sociables d?un questionnement général sur le lien entre temps, pouvoir et gou- vernement des villes. Dans l?attente de la mise en oeuvre des projets urbains, ha- 35PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Démolition d?un bâtiment de logements en vue d?une rénovation urbaine © Laurent Mignaux | Terra UNE ENQUÊTE COMPARATIVE EN IMMERSION Pour y répondre, Charles Reveillere a comparé deux processus de rénovation urbaine. L?un cible un quartier populaire du parc privé. Il est piloté par un aména- geur (établissement public), tenu par des contrats passés avec des promoteurs immobiliers (principaux maîtres d?oeuvre des constructions de logement et de bureaux) et des collectivités territoriales (maîtres d?oeuvre des aménagements et des équipements publics). L?autre cible un quartier d?habitat social. Il est pilo- té à distance par une agence nationale (Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine), dans le cadre de conventions bitants et organisations de la rénovation urbaine tentent chacun d?anticiper les actions des autres : pour sécuriser leurs projections résidentielles, les habitants tentent de visualiser, de transformer et de stabiliser le calendrier du déplace- ment à venir ; pour sécuriser leurs pro- jets d?aménagement, les rénovateurs tentent de garantir que les habitants partiront suffisamment rapidement pour ne pas retarder le calendrier parte- narial du gouvernement urbain. Si bien qu?une question se pose : qui maîtrise le temps des transformations de la ville ? Qu?est-ce que la maîtrise inégale du temps fait aux rapports de pouvoir qui structurent les négociations autour de la production de la ville et des conditions de relogement des habitants ? 36 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Porte d?entrée d?une habitante, qui voisine avec des bâtiments murés © Charles Reveillere passées avec un bailleur social public (propriétaire des résidences et maître d?oeuvre du projet) et avec différentes collectivités territoriales. Le prisme événementiel, qui prévaut habituellement dans la sociologie de la rénovation urbaine, a une incidence mé- thodologique : pour l?enquêteur, l?enjeu est d?arriver pendant l?intervention d?un dispositif de relogement, après la mise en oeuvre d?un projet (Gilbert, 2014), ou suffisamment avant mais pas trop non plus pour comparer l?avant à l?après (Habouzit, 2017). Les sociologues de la rénovation urbaine se mettent souvent en « veille » en attendant que « quelque chose se pass[e] » (Borja 2013, p. 81). Le risque d?une telle focalisation sur le mo- ment des déplacements, ou sur ce qui le devance et le suit de peu, est cependant de passer « sous silence » le long « dé- logement qui les précède » (Deboulet, Lafaye, 2018). Un élément a donc été déterminant dans la méthode d?enquête : qu?il arrive sur les terrains avant la mise en oeuvre et les dispositifs officiels de déplacement, pour observer ce qu?il se passe quand il ne se passe (apparemment) rien. Il a donc engagé des ethnographies de long cours, qui lui ont permis de réaliser un suivi lon- gitudinal des trajectoires de délogement des habitants : avant, et pendant la prise en charge par des dispositifs de déplace- ment. Entre le début de l?année 2018 et le milieu de l?année 2020, il a réalisé 95 37PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Quartier ANRU © Manuel Bouquet | Terra de leurs processus biographiques et ré- sidentiels. Enfin, la démarche a consisté de partir de l?attente telle qu?elle est vécue par les habitants, pour investiguer ensuite les politiques urbaines qui la produisent. Des travaux suggèrent parfois que l?at- tente est le fait d?une « désorganisation objective » de l?État (Auyero, 2012), ou que l?inaction publique est causée par une simple absence d?action publique. La démarche de cette thèse a cherché, à l?inverse, à investiguer les formes de gou- vernement des villes qui produisent les phénomènes d?attente dans les espaces urbains, et les dynamiques organisation- nelles sur lesquelles elles reposent. L?observation des pratiques des orga- nisations de la rénovation urbaine a re- posé sur 148 entretiens réalisés avec 102 enquêtés, membres des collectivités ter- ritoriales, de l?État local et de différentes organisations partenaires des projets. Grâce à des relations d?alliance tissées avec des représentants d?organisations rencontrés régulièrement sur la durée de l?ethnographie, Charles Reveillere a pu suivre en parallèle le processus de dé- logement depuis plusieurs scènes : rési- dentielles (habitants), du guichet (agents de relogement et de terrain), organisa- tionnelles et inter-organisationnelles (agents des bailleurs sociaux, des collec- tivités territoriales, de l?État?). Dans l?un des terrains, il a notamment suivi le processus de maîtrise foncière piloté par un aménageur et un établis- sement public depuis la fin des années 2000. Les relations tissées avec des alliés de l?enquête lui ont permis d?obtenir des sources écrites déterminantes : notam- ment l?intégralité du « dossier acquisi- tions » et les tableaux de suivi du reloge- séances d?ethnographie dans un quartier d?habitat social, 63 dans un quartier du parc résidentiel privé. L?immersion a été pratiquée depuis des places variées (ob- servation participante dans des collec- tifs et associations, insertion dans diffé- rents groupes de sociabilité de voisinage, relations de conseil et d?appui juridique avec des habitants isolés, etc.). L?ethno- graphie a permis de produire une base de données longitudinales sur 70 habi- tants. Ces données ont été complétées par des entretiens biographiques avec 58 d?entre eux, locataires (des parcs rési- dentiels social et privé) et propriétaires, pour inscrire l?analyse du vécu de la ré- novation urbaine dans celle, plus longue, 38 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Montée d?escalier d?un immeuble en attente de rénovation © Daniel Coutelier | Terra ment des locataires à différentes dates. Il a produit une base de données mixte liant les transformations urbaines de l?espace ciblé et les pratiques des orga- nisations les ayant causées, à l?échelle de chaque numéro de rue, depuis le milieu des années 2000. Dans le second terrain, il a retracé de manière détaillée les processus de né- gociation du projet urbain et de gestion courante du quartier depuis le début des années 2000. Ici aussi, les relations d?alliance ont été déterminantes pour obtenir des sources écrites : notamment les traces écrites laissées par les négocia- tions autour du conventionnement du projet, ou des décisions d?intervention ou de non-intervention dans l?attente de sa mise en oeuvre. Il a également consulté les archives du bailleur social et revisité les travaux de sociologues passés avant lui sur ce terrain, pour en- gager une comparaison avec différentes séquences de rénovation du quartier de- puis sa création, en 1972. GOUVERNER LA VILLE PAR LE TEMPS: LA MISE EN ATTENTE La thèse produit un premier résultat déterminant pour l?évaluation des po- litiques urbaines, qui nourrit la discus- sion critique autour du gouvernement des villes par projet (Pinson, 2009). Inté- grer les séquences d?attente à l?analyse permet de comprendre que certaines formes d?action publique induisent des formes, temporaires, d?inaction pu- blique. Au point de produire une situa- tion conforme à leur diagnostic, si bien qu?elles se justifient elles-mêmes dans le cadre de prophéties autoréalisatrices. Concrètement, la thèse démontre com- ment, dans certaines situations, la réno- vation urbaine produit le « mal » (Tissot, 2007) des quartiers qu?elle prétend sau- ver. Dans un quartier du parc résidentiel privé, l?entrée par l?attente permet de comprendre comment un projet de ré- novation se justifie en promettant de remédier à un « déclin » qu?il a lui-même produit. Une politique de « veille » foncière est engagée plus de dix ans avant la déclaration d?utilité publique du projet et la phase dite « active » de mise en oeuvre. La stratégie d?anticipa- tion, qui vise notamment à stabiliser les prix du marché foncier et à rassu- rer les investisseurs privés partenaires du projet, consiste à mener une poli- tique de préemption systématique sur le périmètre et à négocier de manière « proactive » avec les propriétaires des plus grosses parcelles ? principalement des concessionnaires automobiles. Les portes murées et les friches se multi- plient progressivement, dans le cadre d?un déclin qui s?auto-alimente : après le départ des principaux foyers d?emploi, nombre de propriétaires de petits com- merces ouvriers qui y trouvaient leur clientèle vendent d?eux-mêmes à l?amé- nageur, anticipant une baisse du chiffre d?affaires à venir. Enfin, dans cette pé- riode de « veille », les collectivités terri- toriales prennent un ensemble de déci- sions de non-intervention, au nom de la mise en oeuvre future du projet (non-ré- novation d?écoles et d?espaces publics, non-reconstruction d?un centre social après un incendie?). Le « déclin » des ac- tivités économiques et « l?exode » de la population, brandis pour justifier le pro- jet dix ans après ses premières actions de « veille », sont donc produits dans l?attente de la mise en oeuvre. 39PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 logements laissés vacants, produisant une situation d?« urgence » (risques in- cendie et sanitaire). La situation se dé- grade au point de justifier, finalement, l?opportunité de l?opération pourtant jusque-là contestée. La mobilisation d?archives et la revisite de travaux sociologiques antérieurs sur ce terrain permet d?opérer une montée en généralité, et d?apporter une contri- bution à l?histoire de la gestion des quar- tiers grands ensembles. Une structure se dégage, relativement stable dans la ges- tion du quartier depuis le début des an- nées 1970 : celle d?une action publique caractérisée par une carence structu- relle des moyens, qui gère à retardement les situations de crise qu?elle produit, au Dans un quartier d?habitat social, la thèse décrit une autre forme de prophé- tie auto-réalisatrice. Elle démontre com- ment un projet de rénovation urbaine se justifie au nom d?une « urgence » qu?il a lui-même produit. Depuis le début des années 2000, soit plus de quinze ans avant la mise en oeuvre du projet, l?an- nonce d?une opération future a eu une incidence déterminante sur la gestion des bâtiments : cessation des attribu- tions de logement et augmentation du squat, mise en suspens des travaux d?en- tretien et de réhabilitation, abandon des projets de gestion urbaine de proximi- té, etc. Des trafics de drogue, de traite sexuelle et des marchands de sommeil s?implantent progressivement dans les 40 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Intérieur d?un appartement en attente de rénovation © Daniel Coutelier | Terra nom d?une « urgence » brandie à répéti- tion. Au-delà des ambitieuses réformes de « démolition-reconstruction » de l?État de la rénovation urbaine au début des années 2000 (Epstein, 2013), ou en- core du passage d?une « démarche » à une autre pour gouverner la ville depuis les années 1980 (Pinson, 2009), la thèse démontre donc une continuité de la gestion urbaine dans certains quartiers d?habitat social, lorsqu?on la saisit au regard de sa temporalité d?intervention dans ces espaces relégués de la ville. La comparaison permet de dégager un résultat transversal, quant à ce que le gouvernement par projets fait à la ville, dans l?attente de la mise en oeuvre : une dégradation des espaces ciblés, dont la gestion courante est minorée au nom de la projection d?une intervention à venir. Que la principale source de financement des politiques urbaines soit publique (ANRU par ex.) ou privée (promoteurs immobiliers par ex.), le gouvernement par projet tend à détourner les res- sources de la gestion courante, pour les cibler vers la projection future. Lorsqu?il n?est pas articulé à une prise en compte des enjeux de la gestion courante, il s?ex- pose au risque d?un gouvernement des villes par à-coups, où se succèdent des périodes de fort investissement et des périodes de fort désinvestissement, lais- sant les espaces urbains se dégrader cy- cliquement au gré de l?inattention mé- diatique et politique qu?on leur accorde. VIVRE ET CONTESTER L?ATTENTE URBAINE Charles Reveillere investigue dans sa thèse non seulement sur les conditions de production institutionnelle de l?at- tente, mais enquête également sur la manière dont elle est vécue et contes- tée par les habitants qui en font l?expé- rience. En cherchant à comprendre comment les habitants essayent d?habiter l?at- tente, il identifie un ensemble de phé- nomènes déjà documentés, mais avec une différence notable : ils ont lieu avant la cause qu?on leur attribue habituelle- ment. La rénovation urbaine bouleverse l?ordre du quotidien avant l?arrivée des dispositifs MOUS1 ; elle perturbe les trois « avoirs familiaux » des « mondes privés » des classes populaires (Gilbert, 2014) avant même que le déménage- ment ait lieu. Le rapport aux « biens » est perturbé par les difficultés de pro- jection qui empêchent d?investir le chez-soi (entretien, travaux, etc.). Celui aux « lieux » de l?environnement immé- diat est perturbé par la dégradation que cause l?inaction publique induite par la promesse d?une action publique à venir. Enfin, les « liens » de la sociabilité locale sont bouleversés. Privées de leur droit au logement, nombre de personnes exilées récemment arrivées en France se logent dans les friches et les squats qui font le paysage des territoires en attente de rénovation urbaine. L?élargissement des distances sociales qui cohabitent à proxi- mité fragmente considérablement les sociabilités locales, et tend à exacerber les conflits de voisinage. La rénovation urbaine reproduit ainsi un mécanisme central de la fabrication capitaliste du consentement (Burawoy, 1982), qui fait primer la concurrence horizontale entre dominés sur la divergence verticale des intérêts. L?ennemi premier devient le « migrant » qui habite le squat, plutôt que l?aménageur ; le concurrent devient le locataire populaire qui aura un accès ? 41PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 publiques. Les premières expropriations ont cependant lieu plus de cinq ans plus tard, après que les habitants mo- bilisés aient fait l?objet d?un fort discré- dit dans le voisinage : plusieurs voisins leur reprochent d?avoir « crié au loup » pendant plusieurs années. Lorsque la mise en oeuvre devient imminente, il est pourtant déjà trop tard pour construire une mobilisation : la plupart des habi- tants se sont faits à l?idée du départ, voire le souhaitent au plus vite. La thèse discute cependant une repré- sentation trop mécanique qui voudrait que « l?attente implique la soumis- sion » (Bourdieu, 1997, p. 328-332). Elle démontre que dans certaines condi- tions, les espaces et les temps d?attente peuvent être propices au déploiement de résistances. Certaines dynamiques collectives prennent d?autant plus de centralité qu?elles comblent le manque de communication des organisations de la rénovation urbaine et l?absence des guichets du relogement, dans ce que les agents appellent parfois les « temps creux » de l?aménagement. La thèse suit par exemple un groupe de femmes ma- joritairement racisées et sans emploi, qui se saisissent de l?attente comme d?une fenêtre d?opportunité : elles anti- cipent et négocient des conditions favo- rables pour leurs futurs relogements, qui s?imposent ensuite en grande partie aux professionnels du relogement accusés d?arriver « trop tard ». DEUX MODES DE GOUVERNEMENT DES QUARTIERS POPULAIRES Enfin, la comparaison spatiale engagée dans la thèse permet d?identifier deux modes de gouvernement des quartiers supposé ? aux nouvelles résidences, plu- tôt que le bourgeois à qui le projet est pourtant prioritairement adressé. L?épreuve de l?attente est donc celle d?un déclassement résidentiel immobile, qui amène les habitants à qualifier né- gativement l?évolution de leur environ- nement résidentiel et à manifester de moins en moins d?attachement aux res- sources de l?ancrage. Chez nombre de personnes immigrées et descendantes de l?immigration, le sentiment du tran- sitoire réactive une expérience du provi- soire structurante dans leurs trajectoires résidentielles (Sayad, 2006), qu?elles aient vécu en cité de transit ou qu?elles aient déjà longuement attendu dans les filières d?accès à l?hébergement ou au logement social. Un phénomène d?usure agit sur le temps long, qui amène les ha- bitants à finir par « craquer » et accepter les propositions qui leur sont faites, pour en finir en plus vite avec cette mise en suspens de leurs quotidiens. Par ailleurs, la thèse montre que la mise en attente fabrique non seulement le consentement individuel, mais aussi le consentement collectif. La « disper- sion spatiale des classes populaires » et l?adage du « diviser pour mieux régner» font partie des facteurs explicatifs du bâillonnement des quartiers populaires (Talpin, 2020, p. 153). La thèse creuse l?hypothèse selon laquelle la disper- sion temporelle tend également à pro- duire de la démobilisation. Elle montre à quel point les dynamiques collectives peinent à se structurer face à des pro- jets particulièrement étalés dans le temps. Dans un quartier par exemple, un collectif se forme au tournant des années 2010, lorsque les premières an- nonces d?un projet à venir sont rendues 42 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 populaires, situés aux deux extrêmes d?un spectre qui pourra fournir une grille d?analyse utile pour des travaux ultérieurs. Le raisonnement repose sur la comparaison entre un cas positif et un cas négatif de gouvernement par les intermédiaires. L?un des objectifs de la comparaison est notamment de ré- pondre à la question suivante : qu?est- ce qui amène les acteurs des politiques urbaines à négocier avec les populations qui habitent les territoires concernés ? Plus largement, qu?est-ce qui amène une administration à négocier avec ses admi- nistrés, ou avec leurs représentants ? En complément de facteurs déjà pointés par la littérature existante, l?approche temporelle permet d?identifier deux fac- teurs explicatifs originaux. Le premier est celui de l?horizon tem- porel de projection de la relation qui lie gouvernés et gouvernants. Dans la réno- vation urbaine qui cherche à gentrifier le parc résidentiel privé populaire, le rap- port entre un aménageur et les habitants qu?il déplace se déroule parfois dans un horizon one shot. Politiques de peuple- ment et pratiques du délogement sont découplées, si bien que les agents de l?aménageur anticipent qu?ils n?auront plus de relation avec les habitants une fois le déplacement mis en oeuvre. Le gouvernement des déplacements passe, en grande partie, par un usage, au moins 43PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 « Y a pas un appart? ? Ils se foutent de ma gueule ! Ils ont construit une ville, c?est New York ! Y a pas un appart? de disponible ? » Premières réalisations du projet Smartsud (au fond), friche (au milieu), angle d?un bâtiment habité par 15 ménages et prévu à la démolition (à droite). La citation est de Walid, agent d?entretien de profession qui est délogé du bâtiment prévu à la démolition (à droite sur la photo). Il réagit à l?annonce d?une chargée de relogement qui vient de lui dire qu?il n?y avait « aucun logement disponible » pour le reloger dans la résidence Smartsud, qu?il voit depuis sa fenêtre. Il dénonce un projet « pour les riches », alors qu?on lui propose à lui un relogement dans les « pires quartiers » © Charles Reveillere Charles Reveillere, où le territoire relève d?enjeux stratégiques du capitalisme urbain, les stratégies anticipées d?un aménageur lui permettent de désyn- chroniser les calendriers du délogement, pour éviter une éventuelle mobilisation collective et garantir le respect du ca- lendrier de rénovation promis aux pro- moteurs qui apportent les principaux fi- nancements. Les tactiques des quelques habitants qui résistent en pensant jouer la montre sont en fait intégrées dans un outil de prévision, appelé rétroplanning. Sur l?autre terrain d?enquête, qui se dé- roule dans un quartier d?habitat social relégué, les carences de financement expliquent les retards à répétition dans la conduite du projet. Les habitants et invocatoire, de la contrainte juridique. À l?inverse, dans la rénovation urbaine qui cherche à dédensifier les quartiers d?habitat social, les locataires déplacés par les projets restent souvent locataires d?un seul et même bailleur après le re- logement. La projection d?une relation future explique en grande partie que les agents s?efforcent de négocier les condi- tions de relogement avec ceux qui reste- ront leurs administrés à l?avenir, notam- ment en vue d?identifier certains « bons locataires » sélectionnés pour peupler les futures résidences. Le deuxième facteur renvoie à la distri- bution asymétrique de la maîtrise du temps. Sur l?un des terrains d?enquête de 44 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Habitantes d?un quartier en renouvellement urbain © Damien Carles | Terra leurs intermédiaires se saisissent alors de l?attente comme d?une fenêtre d?op- portunité. Elle leur permet d?élargir leurs marges de manoeuvre, et de se doter d?un pouvoir de négociation. La thèse montre donc que pour com- prendre ce qui amène une adminis- tration à négocier ou non, il faut com- prendre comment se distribue la maîtrise du temps. On pourrait résumer le résul- tat comparatif par une formule simple : qui n?anticipe pas assez, est obligé de se confronter à ses administrés. Temporali- té et spatialité des modes de gouverne- ment sont indissociables. Si bien qu?en comparant des formes plus ou moins anticipées d?action publique, la thèse compare des formes plus ou moins né- gociées de gouvernement, et plus ou moins rapprochées de domination ins- titutionnelle. Dans un cas, les acteurs du gouvernement urbain détiennent le pouvoir de prévoir, notamment grâce à la maîtrise des temporalités du droit, et se passent de négociation véritable. Dans l?autre, il sont contraints de négo- cier, mais ils détiennent le pouvoir du proche, notamment via le recours à des intermédiaires clientélaires. Ce mode de gouvernement passe par un usage récurrent de la négociation, via une in- termédiation personnalisée, qui donne un accès privilégié aux biens publics (lo- gements sociaux) aux personnes qui se montrent fidèles à une notable, et qui font ainsi partie d?une « communauté gagnante » de ce mode de distribution (Mattina, 2016). L?analyse de ce mode de gouvernement clientélaire produit trois sous-résultats importants. Premièrement, la thèse montre ce que le clientélisme fait aux rapports de do- mination (distribution des biens symbo- liques et matériels dans l?ordre social). Une première question se pose d?em- blée : pourquoi parler de clientélisme, alors que la littérature parle du déclin de ce système de distribution des lo- gements sociaux à Marseille depuis les années 1980 ? L?enquête y répond en ré-inscrivant la question du clientélisme dans une perspective de sociologie plus générale. Le clientélisme est un système de croyances qui cadre les rapports po- pulaires aux administrations et les rap- ports sociaux localisés. Ce cadre peut fonctionner en partie indépendamment de sa capacité distributive effective. Les espaces-temps d?attente sont donc une entrée déterminante pour le saisir, parce qu?il opère en grande partie par voie de promesse. Il reste que la thèse démontre, aussi, que le clientélisme continue de distribuer effectivement certains biens publics : dans les espaces relégués par la ségrégation socio-spa- tiale. Un résultat qui a amené l?auteur à déplacer doublement les frontières de la littérature française sur le clientélisme. Dans l?espace des rapports sociaux tout d?abord : l?enquête invite à passer de l?analyse d?une forme d?intermédiation d?hommes de classe moyenne blanche, à celle d?une intermédiation incarnée par des femmes issues des strates les plus précaires des classes populaires. Dans le champ organisationnel ensuite: cette thèse montre que l?intermédia- tion clientélaire se joue au street-level des organisations du logement social. Ce qui s?y échange relève moins d?une monnaie électorale, que gestionnaire. À ce niveau, le clientélisme est à la fois moins reproducteur de discriminations macro-sociales que les guichets statu- taires, mais plus reproducteur de hiérar- chisations locales. La thèse décrit en ef- 45PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 qu?ils sont une ressource pour les gou- vernants. Leur accès d?insider au « texte caché » (Scott, 2009) des subalternes leur permet de déjouer les ruses des administrés, ou encore de réprimer des mobilisations contestataires par l?arme des rumeurs. Mais c?est aussi ce qui fait la précarité irréductible de leur place : ils doivent, constamment, prouver des allé- geances contradictoires. Ce résultat per- met de discuter les travaux qui analysent l?encadrement des classes populaires en termes d?institutionnalisation, de coop- tation ou d?incorporation de membres des classes populaires au groupe des gouvernants. Enfin, la thèse s?intéresse à la non-régula- tion de certaines pratiques clientélaires par l?État. Le clientélisme est souvent décrit comme un système micro-local et informel de domination rapprochée. Charles Reveillere amène à discuter cette représentation. Tout d?abord, il montre les conditions de production nationales d?un monopole clientélaire local. Celles- ci sont à chercher dans les transforma- tions du gouvernement des mondes as- sociatifs (par les labels notamment), et dans la construction d?alliances larges, qui s?étendent parfois d?une association de quartier à des ministères, en passant par différents services de l?État local et des collectivités territoriales. De plus, la thèse montre que le clientélisme est loin d?être un système informel. L?intermé- diation clientélaire produit des règles, et l?analyse processuelle permet de voir ce qu?il se passe quand ces règles en ren- contrent d?autres, produites à d?autres niveaux. L?analyse du clientélisme fournit ainsi une entrée privilégiée dans l?analyse des rapports entre droit, État et (non-)ré- gulation. Elle permet d?observer ce qu?il se passe, lorsque l?idéal d?une action pu- fet un système où un groupe de femmes majoritairement racisées et sans emploi bénéficient de la promesse d?un accès privilégié à des biens, alors qu?elles sont habituellement triplement discriminées aux guichets du logement social. Leurs pratiques définissent les frontières d?un entre-soi, et leur permettent de choisir collectivement leurs futures voisines en sélectionnant parmi les actuelles : elles se distinguent en tant que locataires «respectables » ou « tranquilles », vis-à- vis d?autres locataires tenus à distance de ce mode de distribution. Cette thèse montre ainsi comment certaines formes localisées de production des droits dé- placent les inégalités d?accès et de trai- tement des usagers. L?atténuation des discriminations macro-sociales et de la violence symbolique souvent observées au guichet se fait au prix d?une repro- duction de certaines formes de hiérar- chisation locales et d?un renforcement des clivages dans le voisinage, au point de produire des controverses dans les- quelles s?expriment les conceptions de ce à quoi chacune devrait « avoir droit ». Par ailleurs, la thèse investigue le lien entre intermédiation clientélaire et rap- ports de pouvoir (maintien de la paix sociale). Le clientélisme a certes cer- taines vertus redistributives. Mais cela n?empêche pas qu?il soit un levier déter- minant de maintien de la paix sociale : les intermédiaires clientélaires suggèrent aux habitants que leur déférence sera rétribuée. Autrement dit, les biens s?é- changent contre de la discipline. Doit- on en conclure que les notables clien- télaires sont du côté des gouvernants? La thèse propose une réponse plus com- plexe. Elle montre que c?est parce que les notables clientélaires continuent à faire partie du groupe des gouvernés, 46 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 blique territorialisée est mis à l?épreuve par l?appropriation clientélaire d?un dis- positif de distribution d?un bien public (relogements dans le parc social). L?iden- tité professionnelle des intervenants so- ciaux est tiraillée, entre les deux pôles de la controverse qui travaille l?État so- cial depuis les années 1980 : d?un côté l?idéal d?intervention sociale qui cherche à « faire avec » les acteurs locaux, de l?autre celui d?un État providence univer- saliste. Malgré les dénonciations en illé- galité formulées par un ensemble d?entre eux à l?égard des règles de relogement en vigueur dans un quartier, celles-ci ne sont cependant pas remises en cause par les institutions publiques partenaires du projet. L?analyse de ces mécanismes produit un résultat déterminant pour comprendre les mécanismes explicatifs de la non-régulation, par l?État, de pra- tiques discriminatoires en vigueur au sein d?organisations publiques. La thèse montre que les interprétation des règle- ments nationaux peuvent faire l?objet de négociations entre institutions, quitte à ce que les agents de l?État accordent un laissez-passer diplomatique à certaines organisations, dans le cadre d?un jeu de concessions et d?obligations mutuelles. À Marseille, les agents de l?État décident de ne pas sanctionner les pratiques d?un organisme HLM, parce qu?il est rattaché à une collectivité territoriale de tutelle avec laquelle ils négocient en vue de la construction future d?une gouvernance 47PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Habitants d?un quartier en attente de rénovation urbaine © Laurent Mignaux| Terra 48 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 métropolitaine de la rénovation urbaine. L?ambigüité du droit, ici de la notion de « mixité sociale », est alors mobilisée comme une ressource dans les négo- ciations diplomatiques entre État et territoires. Elle permet au premier d?af- ficher des objectifs ambitieux, sans pour autant contraindre trop rigoureusement les seconds, dont l?État souhaite obtenir l?engagement dans ses politiques, et avec qui ses agents négocient discrètement des laissez-passer. Ce résultat prolonge des travaux américains sur la (non-)régu- lation des pratiques discriminatoires des entreprises par les autorités publiques (Edelman, 2016). La thèse propose non seulement d?importer cette littérature contemporaine pour mieux comprendre la perpétuation de pratiques discrimina- toires en France, mais elle permet aus- si de la renouveler en investiguant une forme souvent suspectée, mais rare- ment documentée, de contournement des obligations juridiques : celle qui passe par des formes discrètes de négo- ciation, observées grâce à l?immersion de long cours dans le tissu relationnel des acteurs institutionnels. Au final, la thèse de Charles Reveillere contribue notamment au débat public sur la rénovation urbaine, en mettant en lumière des effets du gouvernement par projet, souvent passés sous les radars. Qu?il s?agisse des rapports d?évaluation ou des articles de presse, les projets sont souvent jugés à l?aune d?une comparai- son entre l?avant et l?après rénovation urbaine. Ce prisme tend à occulter que l?avant était souvent déjà, en grande partie, dégradé par la mise en attente de la gestion courante induite par la projection d?une rénovation à venir. Cette thèse interroge donc un mode de gouvernement par projet des villes qui tend à orienter les financements vers les opérations de démolition-reconstruc- tion de grande ampleur, plutôt que vers la gestion du quotidien et de l?existant. Elle fournit des ressources non seule- ment pour analyser de manière critique la production de la « dégradation », du «déclin » et de « l?urgence » qui justifient parfois les opérations de rénovation ur- baine, mais aussi pour nourrir la discus- sion critique autour du bilan écologique de ce mode de gouvernement des villes. NOTE 1 Les Maîtrises d?OEuvre Urbaine et Sociale (MOUS) sont des dispositifs départementaux ayant pour objectif de promouvoir l?accès au logement des personnes et familles défavorisées, dans des si- tuations très diverses (MOUS relogement, MOUS projets, MOUS insalubrité, etc). GILBERT P. (2014), Les classes populaires à l?épreuve de la rénovation urbaine. Transformations spatiales et changement social dans une cité HLM, Thèse de doc- torat de sociologie, Université Lumière Lyon 2. GRAFMEYER Y. (2010), « Approches so- ciologiques des choix résidentiels », in AUTHIER J-Y., BONVALET C., LEVY J-P. (eds.), Élire domicile. La construction so- ciale des choix résidentiels, Lyon : Presses Universitaires de Lyon. HABOUZIT R. (2017), « Le logement so- cial sinon rien : les inégalités face à la propriété des habitants relogés d?une copropriété dégradée », Espaces et so- ciétés, n°170 (3), pp. 107-122. MATTINA C. (2016), Clientélismes ur- bains. 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Une transition de genre est parfois visible, parfois non, selon les personnes auprès de qui l?on se présente : dans son quartier d?origine, fréquenté par d?ancien.ne.s ca- marades de classe ou par des connais- sances de longue date, il est par exemple difficile de cacher une transition, tandis qu?il peut être facile de se présenter auprès de personnes inconnues dans le genre de destination du parcours de transition. Auprès d?une administration, une transition peut être également ren- due plus ou moins visible selon les actes de transition administrative, sociale et médicale engagés par la personne? qui dépendent bien entendu de l?accessi- bilité des parcours de transition. Dans ce cadre, le « placard trans » est parti- culièrement complexe : il peut exclure de quartiers connus et fréquentés de- puis longtemps, de certains services ou de certains commerces, ou au contraire enfermer, cantonner, dans l?espace do- mestique ou d?autres lieux rassurants et appropriés. C?est afin de naviguer dans les dimensions territoriales complexes du placard trans que les personnes trans s?approprient des escales au sein des villes. Ces lieux accueillants et pour- voyeurs de ressources ? commerces, parcs, lieux d?étude, domiciles d?amis, etc. ? sont le support de leurs mobilités et permettent une appropriation pro- gressive des espaces publics urbains. Milan BONTÉ IN TE RV IE W P RI X S PÉ C IA L 20 23 50 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Négocier la ville en escales. Les espaces publics au prisme des expériences trans à Paris, Rennes et Londres Un second résultat vient parler de ce que les vécus trans disent sur la ville et ses es- paces publics. Une idée reçue largement répandue par la culture LGBTI est celle que les villes sont accueillantes et éman- cipatrices pour les minorités sexuelles et de genre. Grâce à l?exploitation sta- tistique de bases de questionnaires pas- sés en France et au Royaume-Uni, cette thèse montre qu?au contraire de ce que l?on pourrait penser, les personnes trans sont plus exposées aux violences phy- siques et sexuelles en ville que dans les espaces ruraux ou périurbains. Pourtant, les participant.e.s à cette recherche, qui ont en majorité vécu une migration rési- dentielle d?un espace rural ou peu dense vers une métropole, déclarent que ce déplacement vers la ville enquêtée a été libérateur dans leur parcours personnel. En me questionnant sur les aspects ma- tériels et immatériels de ces trajectoires d?émancipation, j?ai pu montrer ce qui rend réellement la migration vers une ville intéressante pour les personnes trans. L?importance des ressources col- lectives, médicales ou associatives dans les premières années de transition est ainsi mis en valeur. Toutefois, cette re- cherche tend à minorer le rôle joué par la ville en elle-même dans ces possibili- tés d?émancipation, pour mettre davan- tage en lumière celui, plus simple, de la migration résidentielle : pour une per- sonne trans, quitter le domicile familial et le cercle social dans lequel on a gran- di, représente en soi un bol d?air frais, car changer de genre est rarement discret. Il reste à présent à se questionner sur la proximité des vécus trans à ceux des autres personnes LGBTI : les villes sont- elles rendues attractives aux personnes gays et lesbiennes pour les mêmes rai- sons ? Comment celles et ceux qui gouvernent et/ou font la ville pourraient se saisir de vos travaux ? Je n?ai pas pensé cette thèse en fonction des besoins du secteur opérationnel. Deux éléments peuvent toutefois inté- resser celles et ceux qui font et gèrent la ville. D?abord, ce travail éclaire la manière dont des populations minoritaires « font avec » la normativité de l?aménagement et de la gestion des villes. L?enquête montre que, bien que les personnes trans soient plus exposées aux violences physiques et sexuelles en ville que dans des espaces ruraux ou périurbains, la mi- gration résidentielle vers une métropole représente une possibilité d?émancipa- tion. En effet, les villes offrent un certain nombre de ressources essentielles aux personnes trans, en particulier médi- cales et associatives. Ces territoires sont toutefois fortement normés, à la fois par leurs usages et par l?action des poli- tiques locales. Ce savoir peut permettre aux gestionnaires des villes une meilleure prise en compte des besoins des minori- tés dans l?aménagement, à la fois dans le cadre de la prise en compte de besoins spécifiques et dans celui de la gestion des normativités de classe, genre et race. Ensuite, ce travail porte à plusieurs re- prises sur les interactions entre associa- tions trans et pouvoirs publics locaux. A ce titre, il éclaire les enjeux des né- gociations pour l?accès à certains équi- pements publics comme les piscines municipales, à propos desquelles les mécanismes de l?obtention de créneaux réservés aux personnes trans fait l?ob- jet d?une étude de cas comparée entre Rennes, Paris et Londres. La comparai- son entre trois traditions de gestion des 51PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 normés et gérés pour une majorité. Je me suis ensuite concentré sur les vécus trans, d?abord, car il s?agissait à l?époque d?un sujet nouveau dans la géographie francophone, qui méritait d?être défri- ché, ensuite, car la transition de genre offre une importante portée heuris- tique aux recherches : il s?agit d?étudier les interactions entre une population qui change au cours de sa vie, et des normes spatiales, sociales, politiques, qui ne prennent pas en compte le chan- gement. Je trouve cela passionnant. Qu?est-ce-qui vous a motivé pour vous tourner vers la recherche ? Racontez-nous votre parcours... Je ne me suis pas tourné initialement vers la recherche, bien au contraire. Lorsque j?ai candidaté au magistère d?urbanisme de l?université Paris 1, à la fin de ma L2 de géographie, j?ai affirmé avec aplomb au jury de recrutement que je souhaitais rejoindre une formation professionnali- sante le plus rapidement possible, avec pour objectif d?exercer en tant qu?urba- niste dans une collectivité territoriale. Mais après avoir travaillé deux années de suite sur la prévention du risque d?inon- dation, d?abord dans le cadre d?un stage de L3 à la Métropole de Montpellier, puis d?un mémoire de M1 sur les liens entre classe sociale et vulnérabilité aux risques, j?ai compris qu?il était possible de faire de la recherche au sujet des politiques locales et en lien étroit avec le secteur opérationnel. Je me suis tourné plus tard vers la question des minorités, mais ces premières expériences épanouissantes m?avaient déjà permis de développer mon intérêt pour la recherche. discriminations par les politiques locales peut permettre aux acteurs et actrices de l?aménagement une prise de recul pour alimenter les processus décision- nels. Cette étude de cas permet égale- ment de comprendre qu?outre l?accès effectif aux piscines, la prise en compte d?une difficulté par les gestionnaires politiques et techniques des villes re- présente un fort enjeu symbolique pour les minorités. Prendre en compte les besoins d?une population minoritaire, c?est, à toutes les échelles politiques, lui accorder le statut d?être humain. Comment en êtes-vous venu à choisir ce sujet de thèse ? Dès ma licence de géographie, j?ai porté un fort intérêt aux approches sociales de l?aménagement. J?aimais me saisir de tous les sujets que nous étions ame- né.e.s à étudier pour les réexaminer sous l?angle des inégalités : j?ai ainsi travaillé à de nombreuses occasions sur la ques- tion des inégalités socio-spatiales face à la vulnérabilité aux risques naturels. En master 1, alors que je préparais un mémoire sur la classe sociale et la vulné- rabilité au risque d?inondation à Mont- pellier (Hérault) et à Leeds (Yorkshire), notre enseignante de sociologie urbaine nous a demandé de réaliser un état de l?art sur le sujet de notre choix. Pour me changer les idées et par curiosité person- nelle, j?ai lu sur les géographies du genre et des sexualités. Au fil de mes lectures, j?ai réalisé que les vécus trans étaient très peu étudiés en géographie, ou plus largement, en rapport avec l?espace : c?est ainsi que j?ai investi de nouvelles questions de recherches, comme celle de la marginalisation, des altérités et des vécus minoritaires au sein de territoires 52 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 53PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Quels conseils pourriez-vous donner aux générations prochaines qui souhaiteraient se tourner vers la recherche ? La recherche peut être un travail aussi stimulant que solitaire et éreintant. Il existe beaucoup de manières de vivre heureux et la recherche n?est pas une voie plus fiable qu?une autre. Mais ef- fectuée dans de bonnes conditions ma- térielles, il s?agit d?une perspective épa- nouissante. Je conseillerais aux futur.e.s chercheurs.ses de ne se tourner vers la recherche que lorsque cela ne repré- sente pas de sacrifice dans leur parcours professionnel ou personnel : un contrat de travail, une équipe de recherche po- sitive et vivante, des encadrant.e.s et collègues prêt.e.s à vous accompagner dans vos premiers pas ainsi qu?un labo- ratoire support sur le plan matériel sont autant d?éléments indispensables à ces perspectives heureuses. Que représente ce prix pour vous ? Pourquoi avoir candidaté ? Ce prix de thèse représente une recon- naissance institutionnelle, à la fois dans le champ de la recherche et aux côtés de l?opérationnel, de l?importance de l?approche sociale des villes et de leur gestion par les politiques locales. Les re- cherches sur les minorités, par exemple les populations LGBTI, sont souvent reléguées et séparées des objets de re- cherche classiques en urbanisme ou en géographie : on reproche aux cher- cheurs.ses qui portent ces objets de ne pas s?intéresser à la « population géné- rale », ou bien on les cantonne à ces questions minoritaires, sans chercher à savoir ce qu?ils et elles apportent aux connaissances sur nos objets d?intérêt collectif comme les villes, l?aménage- ment du territoire ou les politiques lo- cales. Pour moi, ce prix de thèse est une reconnaissance du fait que mon travail de thèse, mené par le prisme des vécus trans, porte aussi sur la ville. J?ai candi- daté à ce prix en espérant contribuer à réconcilier les recherches sur la ville et sa gestion, avec celles sur les populations minoritaires. Et maintenant quelles perspectives ? Au risque de décevoir les membres du jury, je m?écarte actuellement de la question des villes pour enquêter sur les territoires ruraux, périphérisés, mar- ginalisés ou en décroissance. Je suis ac- tuellement postdoctorant à l?université de Reims ? Champagne Ardennes, où je travaille sur les trajectoires résidentielles des personnes LGBTI originaires des es- paces périphérisés de la région Grand- Est. Au sein de l?équipe, nous cherchons à comparer les dimensions matérielles et immatérielles de ces trajectoires, entre celles des personnes qui restent vivre dans ces espaces marginalisés, et celles des personnes qui migrent vers une métropole. Ce projet prend place, de manière plus large, dans une réflexion collective menée au sein de la commis- sion de géographie féministe du CNFG sur les liens entre marginalisations so- ciales et marginalisations spatiales. M ilan Bonté étudie dans sa thèse les logiques de construction des normes de genre dans les espaces publics de villes d?Europe de l?Ouest au prisme des parcours de tran- sition de genre. Les espaces publics sont des lieux de renforcement des rapports sociaux de genre, classe et race. En ce sens, ils sont normés et normatifs. Cette recherche étudie l?évolution des pratiques, représentations et stratégies d?accès ou d?appropriation des espaces publics par les personnes trans au cours de leur trajectoire de changement de genre. Elle interroge autant les processus de socialisation genrée et minoritaire aux espaces publics métropolitains, que les espaces publics en tant qu?objet d?étude en géographie ou comme espace pensé et travaillé par les politiques locales. ÉTUDIER LES ESPACES PUBLICS DU QUOTIDIEN: ENTRE APPROPRIATION ET RAPPORTS DE POUVOIR Dans cette thèse, les espaces publics sont considérés selon trois dimensions. D?abord, en tant qu?objet géographique et échelle d?interprétation, les espaces publics sont les lieux de la vie quoti- dienne (Pecqueux, 2018). Milan Bonté s?intéresse dans sa thèse aux méca- nismes de reproduction des rapports de domination les plus ordinaires et bana- lisés. Ensuite, comme lieux gérés, imagi- nés, fréquentés, appropriés, ils sont alors le support et l?outil du renforcement des rapports de pouvoir (Clerval et al., 2019 ; Mitchell, 2003). Milan Bonté propose de Mots-clefs : espaces publics ; genre ; sexualités ; personnes trans ; politiques locales ; rapports de domination ; méthodes participatives. LA T H ÈS E PR IM ÉE E N R ÉS U M É NÉGOCIER LA VILLE EN ESCALES. LES ESPACES PUBLICS AU PRISME DES EXPÉRIENCES TRANS À PARIS, RENNES ET LONDRES Thèse de doctorat en géographie, soutenue à l?Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sous la direction de Nadine CATTAN 54 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 mettre en lumière les mécanismes qui poussent les pouvoirs publics locaux à créer et entretenir la subalternité d?un groupe social marginalisé. Enfin, les es- paces publics sont considérés dans ce travail pour ce qu?ils sont, c?est-à-dire les lieux de la reproduction des rap- ports de domination, en fonction de ce qu?ils devraient être, c?est-à-dire des lieux librement accessibles au public. La confrontation entre cet idéal-type et la réalité observée sur le terrain permet de mettre en lumière les mécanismes qui sous-tendent les dimensions spatiales des rapports sociaux (Flyvbjerg, 1998 ; Fraser, 1990). Dans ce cadre, la comparaison des villes de Paris, Rennes et Londres et de leurs périphéries permet de porter le regard sur une grande variété d?espaces publics qui font partie des lieux ordinaires, du quotidien des participant.e.s à cette thèse. Des espaces publics londoniens caractéristiques du capitalisme urbain et des dynamiques contemporaines de privatisation, à la mise en tourisme des espaces publics et des commerces des quartiers centraux parisiens, jusqu?à la saisonnalité des migrations étudiantes caractérisant les lieux publics du centre de la ville moyenne de Rennes, ces trois terrains et leurs périphéries offrent une grande variété d?éclairages sur les spatia- lités de la vie quotidienne. C?est également par les politiques lo- cales que se distinguent ces terrains, en particulier du point de vue de la lutte contre les discriminations et le traite- ment de l?accès aux espaces publics. La comparaison de l?universalisme à la française, entre sa déclinaison dans une ville universitaire moyenne et dans une capitale qui se raconte « ville phare de l?inclusion et de la diversité », avec le particularisme britannique pris dans le contexte londonien dont les représen- tant.e.s politiques promeuvent « l?unité dans la diversité », permet l?analyse des mécanismes politiques qui mènent à la marginalisation des populations minori- taires et à la reproduction de l?ordre so- cial dominant dans les espaces publics métropolitains. Les expériences des per- sonnes trans dans ces trois villes mettent en lumière les normativités des espaces publics dans leur diversité. PENSER LA NORMATIVITÉ DES ESPACES PUBLICS ET DES MOBILITÉS GRÂCE AU CHANGEMENT DE GENRE Les recherches sur le genre, les sexualités et les espaces publics ont montré que les pratiques, représentations et straté- gies d?accès ? ou d?appropriation ? des espaces publics sont fortement genrées. Les pratiques et représentations fémi- nines des espaces publics sont marquées par les peurs (Lieber, 2008) et l?assigna- tion au travail domestique (Chabaud-Ry- chter et al., 1985 ; Coutras, 1996). À l?in- verse, les hommes semblent jouir d?un accès généralisé et non contraint aux es- paces publics (Calogirou, Touché, 2000 ; Day, 2001). Ces pratiques et représenta- tions différenciées sont en outre enca- drées et encouragées par des politiques publiques de construction, gestion et animation des espaces publics insidieu- sement genrées (Biarrotte, 2021 ; Doan, 2011). Cette thèse propose de mobiliser la transition des personnes trans comme une forme de mobilité sociale de genre (Beaubatie, 2019), pour mieux com- 55PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Toutefois, si ce protocole d?enquête ambitieux a permis la récolte de maté- riaux précieux et inédits, il a également été l?objet d?une réitération des vio- lences vécues au quotidien sur les par- ticipant.e.s qui en sont victimes. Cette thèse propose ainsi une réflexion pous- sée sur les conditions de production de la recherche en terrain sensible et mino- ritaire. Les résultats soulevés par cette re- cherche sont lisibles à trois échelles d?appréhension des espaces publics et de leurs normes. Un premier volet de résultats porte sur les mécanismes de socialisation aux normes de genre dans les espaces publics : il décrit des formes d?incorporation de pratiques et représentations qui se jouent à l?échelle individuelle, bien qu?elles soient gui- dées par la position des individus dans les rapports sociaux de genre, classe et race. Un second volet porte sur la né- gociation de l?accès à la ville et ses res- sources à l?échelle des communautés trans : l?attractivité des métropoles oc- cidentales pour les personnes trans est questionnée à la lumière des ressources mises à disposition par les associations, et les processus de négociation entre ces dernières et les représentant.e.s des politiques locales sont analysés. Un troi- sième volet porte enfin sur les stratégies d?accès à la ville et ses ressources, cette fois-ci à l?échelle d?espaces publics pen- sés en réseau les uns avec les autres. En explorant les métaphores spatiales du placard et des escales, ce volet permet de conceptualiser des stratégies de mise en accessibilité des espaces publics mal- gré les contraintes spatialement contra- dictoires de la transphobie. Enfin, en filigrane de l?ensemble de cette thèse, la démarche de recherche est question- prendre les mécanismes qui mènent à la construction des normes de genre dans les espaces publics. Il s?agit d?interroger les pratiques, représentations et stra- tégies des personnes trans dans les es- paces publics à la lumière des transitions de genre, en questionnant à la fois leurs évolutions au cours des changements de genre et les processus de négociations de ces pratiques, en tant que population minoritaire. DES MÉTHODES MIXTES AU SERVICE D?UN TERRAIN SENSIBLE Milan Bonté mobilise trois méthodes pour sa recherche, mixtes et com- plémentaires. Le corpus principal est composé d?une enquête ethnogra- phique participative menée à Londres (Royaume-Uni), Paris et Rennes (France). Il est composé d?entretiens biogra- phiques et de journaux de bord des pratiques des espaces publics tenus par une trentaine de participant.e.s. Le second corpus est tiré d?une investiga- tion des politiques publiques locales et des négociations entre communautés trans, pouvoirs publics et gestionnaires d?équipements sportifs et médicaux. Il se compose d?une série d?entretiens menés avec des représentant.e.s asso- ciatifs.ves et des agent.e.s et élu.e.s des collectivités locales, et est complété par une observation participante des interactions entre associations trans et pouvoirs publics locaux. Enfin, ces maté- riaux qualitatifs sont analysés au regard de l?exploitation de deux enquêtes par questionnaire, le « National LGBT Sur- vey » commandé par le gouvernement du Royaume-Uni et l?enquête « Trans et transports » menée par l?association pa- risienne FéminiCités (figure 1). 56 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 57PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Figure 1. Planche récapitulative des méthodes utilisées dans la thèse, 2022 © Milan Bonté l?exposition au harcèlement de rue, des pratiques féminines ou masculines des espaces publics ainsi que les représen- tations qui y sont associées. Cette thèse les interroge et met ainsi en lumière les mécanismes par lesquels se construisent les normes, en particulier de genre, dans les espaces publics occidentaux. En particulier, Milan Bonté montre le rôle des violences masculines dans la sociali- sation de genre aux espaces publics. Les femmes trans, dès le début de leur tran- sition, sont exposées à un fort niveau de violence, notamment par le biais du harcèlement de rue. A titre d?exemple, la carte présentée en figure 2, réalisée après une promenade d?une dizaine de minutes en compagnie de l?une des par- ticipantes à l?enquête, illustre bien ce fort degré d?exposition à la violence. Cette exposition soudaine aux violences masculines pousse les femmes trans à in- térioriser de nouvelles peurs ? que l?on née, en particulier le recours aux mé- thodes participatives dans le contexte financier et temporel de la thèse de doctorat. COMPRENDRE LA SOCIALISATION GENRÉE AUX ESPACES PUBLICS GRÂCE AU VÉCU DES PERSONNES TRANS D?abord, la mobilité sociale de genre qui caractérise les parcours trans est mobi- lisée pour comprendre les mécanismes de socialisation genrée aux espaces pu- blics. L?évolution des personnes trans au sein des catégories de genre se tra- duit par un ensemble de processus de resocialisation, à l?âge adulte, à de nou- velles pratiques des espaces publics. Les hommes et femmes trans, au fur et à mesure de l?avancée de leur transition, réincorporent, notamment par le biais d?une baisse ou d?une augmentation de 58 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Figure 2. Carte des interactions indésirables reçues lors d?une promenade commentée, 2019 © Milan Bonté peut qualifier de féminines ? et ainsi, des pratiques d?évitement, de contourne- ment ou des stratégies d?autodéfense. Ce niveau de violence ne s?estompe que lorsque la personne adopte une position, des pratiques et des représen- tations féminines des espaces publics? c?est-à-dire subordonnées aux hommes. Aussi, si les hommes trans vivent une masculinisation de leurs pratiques et re- présentations suite à une baisse progres- sive de l?exposition aux violences mascu- lines, une certaine persistance des peurs est observée : cela informe sur le pouvoir socialisateur des violences masculines sur le long terme. Enfin, l?étude des tra- jectoires des hommes trans non-blancs, précaires ou en situation de handicap pousse à envisager, plutôt qu?une socia- lisation féminine et une autre masculine, une socialisation dominante face à un ensemble de socialisations minoritaires. En ce sens, les espaces publics sont les lieux de la production et de la reproduc- tion de l?ordre social, genré, mais aussi de classe et de race. NÉGOCIER SA PLACE EN TANT QUE COMMUNAUTÉ : DES RESSOURCES INÉGALEMENT ACCESSIBLES DANS DES VILLES-REFUGES, IDÉALISÉES Milan Bonté interroge plus largement dans sa thèse le rapport d?une popula- tion minoritaire aux villes occidentales et à leurs espaces publics, dans la dimen- sion matérielle de l?accès aux ressources, comme idéelle des représentations. D?abord, en questionnant la relation des individus aux ressources administratives, médicales et sociales qui sont mises à leur disposition par la présence com- munautaire dans les trois villes étudiées, la thèse montre que si ces ressources rendent les villes attractives, elles sont en réalité saisies de manière très disparate parmi les personnes trans, voire totale- ment ignorées. Ce rapport ambigu à l?at- tractivité des villes pour cette minorité est confirmé par les statistiques. Dans les deux enquêtes exploitées, les violences transphobes physiques et sexuelles sont surreprésentées dans les villes, en parti- culier les métropoles. Ces violences sont d?ailleurs l?objet d?une communication importante de la part des associations (voir par exemple figure 3). Pourtant, les personnes enquêtées, pour la plupart originaires d?espaces ruraux, périurbains ou encore de petites villes, témoignent toutes avoir été attirées par la métro- pole dans laquelle elles vivent pour ses ressources, et s?y sentir particulièrement mieux que dans leur territoire d?origine. C?est pour mieux comprendre les enjeux de ce décalage entre des représenta- tions presque idéalisées des métropoles et une réalité davantage marquée par les violences et l?inaccessibilité des res- sources communautaires que le rapport aux différents espaces de vie ? quartier, lieu de travail, ville de naissance, ville de résidence ? et aux lieux de différentes densités ? espaces ruraux, urbains, pé- riurbains ? est étudié. À la lumière de la rupture biographique provoquée par le changement de genre, la migration des personnes trans vers les villes prend tout son sens : il ne s?agit pas seulement d?aller vers la ville et ses ressources, mais aussi et surtout, de quitter un cadre fa- milial et scolaire contraignant. Cela per- met de mieux comprendre l?attractivité supposée des métropoles pour les mino- rités sexuelles et de genre : en plus d?être des lieux pourvoyeurs de ressources, notamment communautaires et mé- dicales, elles sont aussi souvent la pre- 59PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 time des espaces publics. Elle met ainsi en lumière la manière dont se profile un ensemble d?usager.es illégitimes des espaces publics des métropoles occi- dentales. Pour les représentant.e.s des communautés trans, revendiquer le droit d?accéder librement aux espaces publics est une manière de faire valoir leur statut d?être humain. Les acteurs. rices, élu.e.s et gestionnaires des équi- pements publics mobilisent quant à elles-eux alternativement la notion d?«espace public» pour justifier l?inclu- sion ou l?exclusion des personnes trans. Certain.e.s soutiennent l?aménagement de l?accès des piscines aux associations trans au nom d?un idéal d?accessibilité mière étape d?une trajectoire migratoire émancipatrice. En quittant le domicile familial pour étudier ou travailler en ville, les personnes trans s?en émancipent. Ensuite, la position subalterne de cette population est interrogée pour com- prendre son exclusion dans les discours et prises de décision politiques, natio- naux et locaux. En se fondant sur une étude de cas comparative entre Paris, Rennes et Londres des négociations entre associations trans et pouvoirs publics locaux pour l?ouverture de cré- neaux réservés aux personnes trans dans les piscines municipales, cette recherche apporte des éléments de compréhen- sion pour saisir le profil de l?usager légi- 60 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Figure 3. Pancarte brandie lors de la marche des fiertés de Rennes, par un.e membre de l?association Iskis, centre LGBTI d?Ille-et-Vilaine, 2019 © Milan Bonté 61PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Figure 4. Marques de visibilité renforçant un sentiment d?acceptation, des pouvoirs publics locaux aux associations, 2022 © Milan Bonté par le prisme du parcours biographique est pour le moment absente de la litté- rature scientifique. Afin de comprendre en finesse ces mécanismes d?exclusion, cette thèse s?approprie deux métaphores géogra- phiques ? celle du placard et celle des escales ? et utilise leur portée allégorique pour les illustrer, malgré les difficultés à conceptualiser des phénomènes spa- tiaux complexes. On observe alors que les dimensions excluante et enfermante spécifiques au placard trans poussent les personnes trans à développer des stratégies d?appropriation des espaces publics inhabituelles. La figure 5 montre l?influence de la com- binaison de l?exclusion et de l?enferme- ment du placard trans sur les pratiques quotidiennes des espaces publics de Ruth, étudiante londonienne. Tandis que la transphobie contribue, de manière gé- nérale et principalement par le biais du harcèlement de rue, à cantonner Ruth à une sphère domestique élargie à son domicile et aux espaces publics de son immédiate proximité (par exemple, la bibliothèque municipale), elle l?exclut aussi de certains quartiers et lieux dans lesquels Ruth est connue : son univer- sité, où elle peut être scrutée, et son quartier de naissance (Hackney), où elle risque d?être reconnue, par exemple par d?ancien.ne.s camarades de classe. Les spatialités de la transphobie imprègnent de cette manière l?expérience que les personnes trans font des métropoles et de leurs espaces publics : tantôt exclues et repoussées, tantôt incluses, mais can- tonnées, elles doivent composer avec ces contraintes pour accéder à la ville, à ses espaces publics et à leurs ressources. Afin de naviguer dans les espaces pu- des espaces publics, qui doivent être se- lon eux ouverts et accessibles à toutes et tous. Dans le même temps, d?autres, au nom de ce même idéal d?accessibi- lité généralisée, refusent de passer par ce qu?ils et elles considèrent comme un traitement de faveur à l?égard d?une communauté discriminée. Ainsi, un dé- bat moral sur le sens des espaces publics dans les sociétés occidentales remplace progressivement la recherche de solu- tions concrètes aux problèmes d?acces- sibilité rencontrés au quotidien par les personnes trans. Les mécanismes struc- turels de mise à l?écart des populations minoritaires des espaces publics sont ainsi étudiés et expliqués. UNE APPROPRIATION DE LA VILLE PAR ESCALES POUR COMPOSER AVEC LES SPATIALITÉS COMPLEXES D?UN PLACARD TRANS Envisagée dans ses dimensions spatiales, l?exclusion des espaces publics ordinaires que subissent individuellement et col- lectivement les personnes trans apparaît doublement complexe. Cette recherche adresse cette complexité spatiale. La transphobie, dans les espaces publics de la vie quotidienne, comporte à la fois des dimensions enfermantes ? elle can- tonne à la sphère domestique ? et ex- cluantes ? elle éloigne des lieux familiers, scolaires ou fréquentés par le passé : ces forces d?enfermement et d?exclusion ont des effets contradictoires et peuvent pourtant s?exercer dans les mêmes lieux. Cela s?inscrit en fait dans une complexi- té temporelle due à la trajectoire biogra- phique de transition de genre : changer de genre ne peut pas passer inaperçu dans les lieux où l?on est connu.e. Cette appréhension spatiale des LGBT-phobies 62 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 blics métropolitains malgré les pro- cessus d?enfermement et d?exclusion propres au placard trans, les personnes trans s?approprient des lieux qui s?appa- rentent à des escales dans leurs mobili- tés quotidiennes (voir figures 6 et 7). Rassurantes, pourvoyeuses de ressources urbaines ou communautaires, ces escales sont le support d?une appropriation des espaces publics métropolitains au-delà de la dichotomie entre ancrage et mobi- lités. En fournissant ponctuellement des ressources (communautaires, médicales ou ordinaires) et en y assurant l?accès, elles deviennent des points « sûrs » et sont le support d?un accès aux espaces publics à proximité. Elles sont également les lieux de l?investissement d?une forme de proximité sociale, qui vient rempla- cer la proximité sociospatiale caractéris- tique des processus habituels d?ancrage local. Leur appropriation progressive dans des espaces publics métropolitains marqués par une transphobie complexe et omniprésente en fait les supports d?un « habiter polytopique » (Le Bigot, 2017 ; Stock, 2006), qui est autant le support des mobilités quotidiennes des personnes trans qu?une stratégie d?accès à la ville et ses ressources. En multipliant l?appropriation d?escales au sein des mé- tropoles, les personnes trans s?assurent un droit à la ville malgré les multiples contraintes de la transphobie. En ce sens, cette thèse propose une re- lecture des dynamiques de marginali- sation sociale et spatiale des minorités sexuelles et de genre à la lumière de leurs parcours biographiques. Elle offre ainsi un éclairage original sur les mécanismes 63PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Figure 5. Influence des différentes dimensions du placard dans les espaces du quotidien de Ruth, 21 ans, étudiante, serveuse et travailleuse du sexe (Londres), 2019 © Milan Bonté de socialisation genrée aux espaces pu- blics des métropoles occidentales et aux processus d?exclusion qui en découlent, de l?échelle de la confrontation des in- dividus aux normes sociales à celle de la fabrique administrative et politique des espaces publics urbains. 64 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Figure 6. Rôle joué par les escales progressive- ment appropriées par Ella, comme support de ses mobilités quotidiennes, 2022 © Milan Bonté Figure 7. Carte mentale des mobilités quotidiennes de Justine, 21 ans, ingénieure d?études, Rennes, 2019 © Milan Bonté BIBLIOGRAPHIE BEAUBATIE E. (2019), « L?espace social du genre. Diversité des registres d?action et d?identification dans la population trans? en France », Sociologie, Vol. 10 (4), pp. 395 414. BIARROTTE L. (2021), Déconstruire le genre des pensées, normes & pratiques de l?urbanisme, Thèse de doctorat en géographie, Université Paris-Est. CALOGIROU C., TOUCHE M. (2000), « Le skateboard : une pratique urbaine spor- tive, ludique et de liberté », Hommes & Migrations, n° 1226 (1), pp. 33-43. CHABAUD-RYCHTER D., FOUGEYROL- LAS-SCHWEBEL D., SONTHONNAX F. (1985), Espace et temps du travail domes- tique, Paris : Meridiens-Klincksieck. CLERVAL A., FLEURY A. REBOTIER J., WEBER S. 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Jeanne-Louise DESCHAMPS pour sa thèse de doctorat en droit public ?Contribution juridique à l?intégration de l?habitat participatif dans les poli- tiques publiques?, soutenue à l?Universi- té de Limoges, sous la direction de Jessi- ca MAKOWIAK et de Séverine NADAUD. Marine DUROS pour sa thèse de doc- torat en sociologie ?L?édifice de la va- leur. Sociologie de la financiarisation de l?immobilier en France, de la fin des années 1980 à 2019?, soutenue à l?École des Hautes Études en Sciences Sociales, sous la direction de Florence WEBER. Louise HOMBERT pour sa thèse de doc- torat en sciences sociales ?Des ?villes refuges? ? Émergence et institutionnali- sation de politiques municipales de ré- ception des exilé.es. Les cas de Paris et Barcelone?, soutenue à l?Université Pa- ris-Dauphine, sous la direction d?Emma- nuel HENRY. Virginia LAGUIA pour sa thèse de doc- torat en aménagement ?L?eau anthro- pique. Urbanités hydrauliques. Cordoue, La Havanne?, soutenue à l?Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne en cotutelle avec l?Universidad de Sevilla, sous la di- rection de Christian PEDELAHORE de LODDIS et de Francisco GOMEZ DIAZ. Alessandra MARCON pour sa thèse de doctorat en urbanisme ?Déconstruire les paradigmes des territoires productifs contemporains. L?urbanisme de la petite industrie et la petite agriculture dans les cas du Bocage vendéen et du Val-de Marne?, soutenue à l?Université Gustave Eiffel en cotutelle avec l?Universita IUAV di Venezia, sous la direction de Sébas- tien MAROT et de Mara Chiara TOSI Damien PETERMANN pour sa thèse de doctorat en géographie ?L?image de Lyon d?après les guides de voyage aux XIXe et XXe siècles, une étonnante per- manence?, soutenue à l?Université Jean Moulin Lyon III, sous la direction de Ber- nard GAUTHIEZ. Robin PUCHACZEWSKI pour sa thèse de doctorat en urbanisme et aména- gement ?Observation, évaluation et fa- brique des politiques cyclables à l?heure du retour du vélo : le cas de l?aggloméra- tion toulousaine?, soutenue à l?Universi- té Toulouse II Jean Jaurès, sous la direc- tion de Jean-Pierre WOLFF. Tanaïs ROLLAND pour sa thèse de doc- torat en philosophie ?Démocratie et droit à l?oeuvre urbaine : perspectives de philosophie politique pour un urba- nisme profane?, soutenue à l?Université Jean Moulin Lyon II, sous la direction de Jean-Philippe PIERRON et de Sandra FIO- RI. TH ÈS ES N O M M ÉE S A U 1 ER T O U R 66 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 67PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 © U ns pl as h Marie-Eve SEVIGNY pour sa thèse de doctorat en études littéraires ?Bipolari- té d?une ville-récit : Québec dans le ro- man québécois (1934-2008)?, soutenue à l?Université du Québec à Montréal, sous la direction de Lucie ROBERT et de Lucie K. MORISSET. Joana SISTERNAS TUSELL pour sa thèse de doctorat en sociologie ?Chapéu Man- gueira et ses mondes imbriqués : ethno- graphie d?une favela ?pacifiée? ?, soutenue à l?École des Hautes Études en Sciences Sociales en cotutelle avec l?Universidade Estadual do Rio de Janeiro, sous la direc- tion de Daniel CEFAI et de Neiva VIEIRA da CUNHA. Pour lire les résumés des thèses nommées, flashez ce QR code le Prix de Thèse sur la Ville a pour objet de récompenser les meilleures thèses de doctorat soutenues en France ou à l?étran- ger, rédigées en langue française, et traitant de la ville avec une réflexion sur l?action et (ou) tournée vers l?action opération- nelle. COMITÉ D?ORGANISATION Lionel MARTINS, PUCA Christophe PERROCHEAU, PUCA Marc DUMONT, APERAU Juliette MAULAT, APERAU Laurent COUDROY DE LILLE, APERAU LE P RI X D E TH ÈS E SU R LA V IL LE 68 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 ORGANISÉ PAR LE PLAN URBANISME CONSTRUCTION ARCHITECTURE (PUCA) ET L?ASSOCIATION POUR LA PROMOTION DE L?ENSEIGNEMENT ET DE LA RECHERCHE EN AMÉNAGEMENT ET URBANISME (APERAU INTERNATIONALE), Les disciplines candidates 2023 105 2022 146 2021 109 2020 83 2019 59 2018 58 2017 36 2016 64 2015 66 2014 66 2013 45 2012 50 2011 63 2010 38 2009 42 2008 45 2007 28 2006 45 Origine des thèses candidates Établissements Île-de-France 52 dont cotutelle internationale 12 Établissements Province 44 dont cotutelle internationale 4 Établissements hors France 9 Le Prix de Thèse sur la Ville 2023 en chiffres 69PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Nombre de thèses candidates Terrains de thèses France 59 Hors France 31 Comparaison France / hors France 15 Thèses Cifre 2023 15,24% 2022 15,17% 2021 11,93% JOUBERT Michel, Université Paris 8 LACOUR Claude, Université de Bordeaux LE GOFF William, Fédération des Offices Publics de l?Habitat LEROUSSEAU Nicole, Université de Tours LORCERIE Françoise, Université Aix-Marseille MAILLERE Claude, Agence d?urbanisme de Saint-Nazaire MAISETTI Nicolas, GIP EPAU MÉNARD François, PUCA MICHEAU Michel, Sciences Po Paris NOVARINA Gilles, ENSA Grenoble SELIM Monique, CESSMA SILLY Delphine, Ville de Lille THIBAULT Serge, Université de Tours TOBIN Lara, EPF Île-de-France VOLKWEIN Magali, Devillers & Associés Présidente LEVY-VROELANT Claire, Université Paris 8 Membres ALTABER Cécile, Auxilia Conseil AUBERTEL Patrice, retraité PUCA BACCAÏNI Brigitte, Inspection Géné- rale de l?Environnement et du Déve- loppement Durable BERLAND-BERTHON Agnès, Université de Bordeaux BURGEL Guy, Université Paris Nanterre DORMOIS Rémi, Saint Etienne Métro- pole DUBOIS-MAURY Jocelyne, Université Paris Est Créteil ESTEBE Philippe, Acadie FOURCAUT Annie, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne GAY Georges, Université Saint-Etienne GILLI Fréderic, Métropolitiques GODILLON Sylvanie, Agence d?urba- nisme de Lyon GUIGOU Brigitte, Institut Paris Région HAUMONT Bernard, ENSA Paris-Val de Seine JAILLET Marie-Christine, Université Toulouse Jean Jaurès Jury du Prix de Thèse sur la Ville 2023 70 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 © U ns pl as h Lauréats du Prix de Thèse sur la Ville (2006-2023) 72 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Le Prix de Thèse sur la Ville (PTV) a été créé en 2006 par l?APERAU, le Conseil Français des Urbanistes, le Centre d?Études sur les Réseaux, les Transports, l?Urbanisme et les constructions publiques et le Plan Urbanisme Construction Architecture. Ce Prix aspire à être une vitrine de la jeune recherche ur- baine. Mais pas n?importe quelle recherche urbaine. Une recherche urbaine si ce n?est opérationnelle, du moins tournée vers l?action, utile à l?action, avec une réflexivité sur/pour l?action. Car c?est bien là l?essence même de ce concours, qui en fait son originalité, sa singularité. C?est bien là l?esprit qui anime les débats passionnants au sein du jury, qui le guide dans ses choix, d?abord des thèses nom- mées, ensuite de thèses primées combinant excellence scientifique et pertinence pour l?action. Chaque année, le jury trouve, au fil des lectures des thèses candidates, qui plus est des thèses sélectionnées, des pé- pites pour l?action, des nouvelles façons de saisir les trans- formations urbaines en cours, de nouvelles manières de concevoir la ville, de faire société en ville. Plus d?un millier de jeunes docteur.e.s ont candidaté au Prix de Thèse sur la Ville depuis sa création ; 48 thèses ont été honorées : 18 ont reçu un Grand Prix et 30 un Prix Spécial. Qu?ils en soient toutes et tous remerciés ! Lionel Martins, Pour le comité d?organisation Pour retrouver toutes les éditions du Prix de thèse sur la ville, flashez ce QR code GRAND PRIX Paul LECAT, pour sa thèse de doctorat en histoire ?La fabrique d?un quartier ordinaire. Le quartier de la Réunion entre Cha- ronne et Paris des années 1830 aux années 1930?, soutenue à l?Université Gustave Eiffel, sous la direction de Fré- deric MORET et de Charlotte VORMS PRIX SPÉCIAUX Marion CHAPOUTON, pour sa thèse de doctorat en droit public ?La ville durable au prisme du droit?, soutenue à l?Université Paris II Panthéon Assas, sous la direction de Jacques CHEVALLIER Mazen HAIDAR, pour sa thèse de doctorat en archi- tecture ?La réception et les pratiques d?appropriation de l?immeuble rési- dentiel ?moderne? à Beyrouth entre 1946 et 1990?, soutenue à l?Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sous la di- rection de Valérie NEGRE Sarra KASRI, pour sa thèse de doctorat en architec- ture ?L?architecture comme marqueur de risque, au risque des temporalités urbaines?, soutenue à l?Université Pa- ris Est, sous la direction de Jean-Pierre LEVY et d?Abdallah FARHI 73PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 2022 2021 U ns pl as h GRAND PRIX Julien MIGOZZI, pour sa thèse de doctorat en géographie ?Une ville à vendre. Numérisation et fi- nanciarisation du marché du logement au Cap : stratification et ségrégation de la métropole émergente?, soutenue à l?Université Grenoble Alpes, sous la direction de Renaud LE GOIX et de My- riam HOUSSAY?HOLZSCHUCH PRIX SPÉCIAUX Pierre-Antoine CHAUVIN, pour sa thèse de doctorat en sociologie ?L?administration de l?attente. Politiques et trajectoires de relogement des fa- milles sans domicile à Paris?, soutenue à l?Université Paris Nanterre, sous la direc- tion de Catherine BONVALET Camilo LEON-QUIJANO, pour sa thèse de doctorat en sociolo- gie ?Fabriquer la communauté imagée. Une ethnographie visuelle à Sarcelles?, soutenue à l?École des Hautes Études en Sciences Sociales, sous la direction d?An- ne MONJARET et de Juliette RENNES Pe xe ls GRAND PRIX Julien DARIO, pour sa thèse de doctorat en géographie ?Géographie d?une ville fragmentée. Morphogenèse, gouvernance des voies et impacts de la fermeture résidentielle à Marseille?, thèse soutenue à l?Universi- té Aix-Marseille, sous la direction d?Eliza- beth DORIER et de Sébastien BRIDIER PRIX SPÉCIAUX Louis BALDASSERONI, pour sa thèse de doctorat en histoire ?Du macadam au patrimoine : modernisation de la voirie et conflits d?usage. L?exemple de Lyon, fin XIXe-fin XXe siècle?, thèse soutenue à l?Université Paris-Est Marne- la-Vallée, sous la direction de Loïc VADE- LORGE Vincent Le ROUZIC, pour sa thèse de doctorat en urbanisme ?Essais sur la post-propriété. Les orga- nismes de foncier solidaire face au défi du logement abordable?, thèse soute- nue à l?Université Paris 1 Panthéon-Sor- bonne, sous la direction de Natacha AVELINE-DUBACH 2020 2019 Te rr a GRAND PRIX Gaspard LION, pour sa thèse de doctorat en sociologie ?Habiter en camping. Trajectoires de membres des classes populaires dans le logement non ordinaire?, thèse soutenue à l?École des Hautes Études en Sciences Sociales, sous la direction d?Isabelle BACKOUCHE et d?Olivier SCHWARTZ PRIX SPÉCIAUX Annarita LAPENNA, pour sa thèse de doctorat en architec- ture ?Le dispositif intermilieux : mode de culture du projet urbain ouvert. Enquête sur des espaces végétalisés à Milan (1953- 2016)?, thèse soutenue à l?Université Pa- ris 8 et au Politecnico di Milano, sous la direction de Chris YOUNÈS et d?Alessan- dro BALDUCCI Pierre MAURER, pour sa thèse de doctorat en histoire de l?architecture ?Architectures et amé- nagement urbain à Metz (1947-1970). Ac- tion municipale : la modernisation d?une ville?, thèse soutenue à l?Université de Lorraine, sous la direction d?Hélène VA- CHER et d?Anne-Marie CHÂTELET 74 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Er ic B er na th 75PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 GRAND PRIX Matthieu GIMAT, pour sa thèse de doctorat en géographie ?Produire le logement social. Hausse de la construction, changements institu- tionnels et mutations de l?intervention publique en faveur des HLM (2004- 2014)?, thèse soutenue à l?Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sous la direction de Sylvie FOL PRIX SPÉCIAUX Zhipeng LI, pour sa thèse de doctorat en géographie ?La diaspora Wenzhou en France et ses relations avec la Chine?, thèse soutenue à l?Université de Poitiers, sous la direc- tion d?Emmanuel MA MUNG Julie VASLIN, pour sa thèse de doctorat en science politique ?Esthétique propre. La mise en administration des graffitis à Paris de 1977 à 2017?, thèse soutenue à l?Univer- sité de Lyon 2, sous la direction de Gilles POLLET 2018 2017 A? U rb a Ro m ai n G ib er t GRAND PRIX Perrine POUPIN, pour sa thèse de doctorat en sociologie ?Action de rue et expérience politique à Moscou. Une enquête filmique?, thèse soutenue à l?École des Hautes Études en Sciences Sociales, sous la direction de Daniel CEFAI et d?Yves COHEN PRIX SPÉCIAUX Paul CITRON, pour sa thèse de doctorat en géographie ?Les promoteurs immobiliers dans les projets urbains. Enjeux, mécanismes et conséquences d?une production urbaine intégrée en zone dense?, thèse soutenue à l?Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sous la direction de Sylvie FOL Antoine COURMONT, pour sa thèse de doctorat en science politique ?Politique des données ur- baines. Ce que l?open data fait au gou- vernement urbain?, thèse soutenue à Sciences Po, sous la direction de Domi- nique BOULLIER GRAND PRIX Sophie BUHNIK, pour sa thèse de doctorat en géographie ?Métropole de l?endroit et métropole de l?envers, décroissance urbaine, vieillisse- ment et mobilité dans les périphéries de l?aire métropolitaine d?Osaka, Japon?, thèse soutenue à l?Université Paris 1 Pan- théon-Sorbonne, sous la direction de Natacha AVELINE et de Sylvie FOL PRIX SPÉCIAUX Thomas AGUILERA, pour sa thèse de doctorat en science politique ?Gouverner les illégalismes ur- bains, les politiques publiques face aux squats et aux bidonvilles dans les régions de Paris et Madrid?, thèse soutenue à l?Institut d?Études Politiques de Paris, sous la direction de Patrick LE GALÈS Claire LAGESSE, pour sa thèse de doctorat en physique ?Lire les Lignes de la Ville. Méthodolo- gie de caractérisation des graphes spa- tiaux?, thèse soutenue à l?Université Paris Diderot, sous la direction de Stéphane DOUADY et de Patricia BORDIN 2016 2015 U ns pl as h 76 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 GRAND PRIX Marie GIBERT, pour sa thèse de doctorat en géographie ?Les ruelles de Hô Chi Minh Ville, Viet- nam. Trame viaire et recomposition des espaces publics?, thèse soutenue à l?Uni- versité Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sous la direction de Thierry SANJUAN PRIX SPÉCIAL Kristel MAZY, pour sa thèse de doctorat en aména- gement et urbanisme ?Villes et ports fluviaux: le projet comme dispositifs de reconnexion ? Regards croisés sur Bruxelles et Lille?, thèse soutenue à l?Uni- versité Libre de Bruxelles et à l?Universi- té Lille 1, sous la direction de Jean-Luc QUOISTIAUX, de Philippe MENERAULT et d?Yves RAMMER Te rr a GRAND PRIX Ophélie ROBINEAU, pour sa thèse en géographie et aména- gement de l?espace ?Vivre de l?agricultu- re africaine. Une géographie des arrange- ments entre acteurs à Bobo-Dioulasso, Burkina Faso?, thèse soutenue à l?Univer- sité Paul Valéry Montpellier, sous la direc- tion de Lucette LAURENS PRIX SPÉCIAL Marion BONHOMME, pour sa thèse en génie civil ?Contribu- tion à la génération de données multis- calaires et évolutives pour une approche pluridisciplinaire de l?énergie urbaine?, thèse soutenue à l?INSA Toulouse, sous la direction de Luc ADOLPHE 2014 2013 Te rr a U ns pl as h 77PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 GRAND PRIX Rodrigo Andres CATTANEO PINEDA, pour sa thèse en géographie ?La fabrique de la ville : promoteurs immobiliers et fi- nanciarisation de la filière du logement à Santiago du Chili?, thèse soutenue à l?Université Paris 8, sous la direction de Marie-France PRÉVÔT-SCHAPIRA PRIX SPÉCIAL Fanny GERBEAUD, pour sa thèse en sociologie ?L?habitat spontané : une architecture adaptée pour le développement des métropoles. Le cas de Bangkok (Thaïlande)?, thèse soutenue à l?Université Bordeaux 2, sous la direction de Guy TAPIE GRAND PRIX Max ROUSSEAU, pour sa thèse en science politique ?Vendre la ville (post)industrielle. Capi- talisme, pouvoir et politiques d?image à Roubaix et Sheffield, (1945-2010)?, thèse soutenue à l?Université de Lyon, sous la direction de Joseph FONTAINE et de Gilles PINSON PRIX SPÉCIAL Benjamin MICHELON, pour sa thèse en sciences de la ville ?Pla- nification urbaine et usages des quar- tiers précaires en Afrique, études de cas à Douala et Kigali?, thèse soutenue à l?École Polytechnique Fédérale de Lau- sanne, sous la direction de Jean-Claude Biolay 2012 2011 U ns pl as h 78 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 GRAND PRIX Athina VITOPOULOU, pour sa thèse en histoire ?Mutations fon- cières et urbaines pour la production des espaces et équipements publics dans la ville grecque moderne. Les pro- priétés de l?armée et de l?université et la formation de l?espace public de Thessa- lonique de 1912 jusqu?à nos jours?, thèse soutenue à l?École des Hautes Études en Sciences Sociales, sous la direction de Yannis TSIOMIS PRIX SPÉCIAUX Fanny LOPEZ, pour sa thèse en histoire de l?architec- ture ?Déterritorialisation énergétique 1970-1980 : de la maison autonome à la cité auto-énergétique, le rêve d?une dé- connexion?, thèse soutenue à l?Universi- té Paris 1, sous la direction de Dominique ROUILLARD Élise ROCHE, pour sa thèse en géographie ?Territoires institutionnels et vécus de la participa- tion en Europe. La démocratie en ques- tions à travers trois expériences (Berlin, Reggio Emilia et Saint-Denis)?, thèse soutenue à l?École des Hautes Études en Sciences Sociales, sous la direction de Marie-Vic OZOUF-MARIGNIER U ns pl as h 79PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 GRAND PRIX Amélie LE RENARD, pour sa thèse en science politique ?Styles de vie citadins, réinvention des féminités. Une sociologie politique d?ac- cès aux espaces publics des jeunes Saou- diennes à Ryad?, thèse soutenue à l?Ins- titut d?Études Politiques de Paris, sous la direction de Ghassan SALAME PRIX SPÉCIAL Sandrine GUEYMARD, pour sa thèse en urbanisme et aména- gement ?Inégalités environnementales en IIe de France : répartition socio-spa- tiale des ressources, des handicaps et satisfaction environnementale des ha- bitants?, thèse soutenue à l?Université Paris-Est, Créteil-Val de Marne, sous la direction de Jean-Pierre ORFEUIL et Guil- laume FABUREL 2010 2009 U ns pl as h U ns pl as h GRAND PRIX Stéphanie VINCENT-GESLIN, pour sa thèse en sociologie ?Les ?alter- mobilités?: analyse sociologique d?usages de déplacements alternatifs à la voiture individuelle. Des pratiques en émer- gence ??, thèse soutenue à l?Université Paris 5, sous la direction de Dominique DESJEUX PRIX SPÉCIAL Marcel MORITZ, pour sa thèse en droit public ?Les com- munes et la publicité commerciale ex- térieure. Pour une valorisation environ- nementale et économique de l?espace public?, thèse soutenue à l?Université Aix-Marseille, sous la direction de Jean FRAYSSINET GRAND PRIX Bénédicte GROSJEAN, pour sa thèse en sciences appliquées et architecture ??La ville diffuse? à l?épreuve de l?Histoire. Urbanisme et urbanisation dans le Brabant belge?, thèse soutenue à l?Université catholique de Louvain et à l?Université Paris 8, sous la direction de Christian GILOT et de Yannis TSIOMIS PRIX SPÉCIAL Laurent SABY, pour sa thèse en génie civil ?Vers une amélioration de l?accessibilité urbaine pour les sourds et les malentendants : quelles situations de handicap résoudre et sur quelles spécificités s?appuyer?, thèse soutenue à l?INSA Lyon, sous la direction de Gérard GUARRACINO et d?Eric PREMAT 2008 2007 U ns pl as h GRAND PRIX William LE GOFF, pour sa thèse en géographie ?Divisions sociales et questions du logement en Grande Bretagne, entre technicisation et privatisation, les cas de Leicester et Bradford?, thèse soutenue à l?Université Paris 1, sous la direction de Pétros PET- SIMERIS PRIX SPÉCIAUX David CAUBEL, pour sa thèse en sciences économiques ?Politiques de transport et accès à la ville pour tous, une méthode d?évalua- tion appliquée à l?agglomération lyon- naise?, thèse soutenue à l?Université Lyon 2, sous la direction de Dominique MIGNOT Elisabeth ESSAÏAN, pour sa thèse en architecture ?Le plan général de reconstruction de Moscou de 1935. La ville, l?architecte et le politique. Héritages culturels et pragmatisme éco- nomique?, thèse soutenue à l?Université Paris8, sous la direction de Jean-Louis COHEN 80 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 U ns pl as h 81PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 GRAND PRIX Agnès BERLAND-BERTHON, pour sa thèse en aménagement et urba- nisme ?La démolition des ensembles de logements sociaux. L?urbanisme, entre scènes et coulisses?, thèse soutenue à l?Université Bordeaux 3, sous la direction de Jean DUMAS 2006 Te rr a PRIX SPÉCIAUX Claude NAPOLÉONE, pour sa thèse en sciences économiques ?Prix fonciers et immobiliers et localisa- tion des ménages au sein d?une agglo- mération urbaine?, thèse soutenue à l?Université catholique de Louvain, sous la direction d?Hubert JAYET Fabrizio MACCAGLIA pour sa thèse en géographie ?Gouver- ner la ville. Approche géographique de l?action publique à Palerme?, thèse sou- tenue à l?Université Paris 10, sous la direc- tion de Colette VALLAT © Arnaud Bouissou | Terra Le Plan Urbanisme Construction Architecture (PUCA) est un Plan interministériel de recherche et d?expérimentation placé sous la tutelle des ministères de la Cohésion des territoires, de la Transition écologique et solidaire, de la Culture, et de la Recherche. Le PUCA développe des programmes de recherche incitative, de recherche-action et d?expérimentation. Il apporte son soutien à l?innovation et à la valorisation scientifique et technique dans les domaines de l?aménagement des territoires, de l?habitat, de la construction et de la conception architecturale et urbaine. www.urbanisme-puca.gouv.fr L'Aperau Internationale, l?Association pour la Promotion de l?Enseignement et de la Recherche en Aménagement et Urbanisme, regroupe des institutions d?enseignement supérieur du monde francophone qui s?engagent à appliquer les principes d?une charte de qualité dans les formations et diplômes en aménagement et urbanisme qu?elles délivrent. L?Aperau Internationale promeut également la recherche scientifique dans le champ de l?aménagement et de l?urbanisme, sous toutes ses formes. www.aperau.org LE S PA RT EN A IR ES D U P RI X D E TH ÈS E SU R LA V IL LE 84 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 © D an G ol d su r U ns pl as h PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 18ème édition Les thèses primées  Page vierge  Page vierge (ATTENTION: OPTION étalés dans le temps. Dans un quartier par exemple, un collectif se forme au tournant des années 2010, lorsque les premières an- nonces d?un projet à venir sont rendues 42 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 populaires, situés aux deux extrêmes d?un spectre qui pourra fournir une grille d?analyse utile pour des travaux ultérieurs. Le raisonnement repose sur la comparaison entre un cas positif et un cas négatif de gouvernement par les intermédiaires. L?un des objectifs de la comparaison est notamment de ré- pondre à la question suivante : qu?est- ce qui amène les acteurs des politiques urbaines à négocier avec les populations qui habitent les territoires concernés ? Plus largement, qu?est-ce qui amène une administration à négocier avec ses admi- nistrés, ou avec leurs représentants ? En complément de facteurs déjà pointés par la littérature existante, l?approche temporelle permet d?identifier deux fac- teurs explicatifs originaux. Le premier est celui de l?horizon tem- porel de projection de la relation qui lie gouvernés et gouvernants. Dans la réno- vation urbaine qui cherche à gentrifier le parc résidentiel privé populaire, le rap- port entre un aménageur et les habitants qu?il déplace se déroule parfois dans un horizon one shot. Politiques de peuple- ment et pratiques du délogement sont découplées, si bien que les agents de l?aménageur anticipent qu?ils n?auront plus de relation avec les habitants une fois le déplacement mis en oeuvre. Le gouvernement des déplacements passe, en grande partie, par un usage, au moins 43PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 « Y a pas un appart? ? Ils se foutent de ma gueule ! Ils ont construit une ville, c?est New York ! Y a pas un appart? de disponible ? » Premières réalisations du projet Smartsud (au fond), friche (au milieu), angle d?un bâtiment habité par 15 ménages et prévu à la démolition (à droite). La citation est de Walid, agent d?entretien de profession qui est délogé du bâtiment prévu à la démolition (à droite sur la photo). Il réagit à l?annonce d?une chargée de relogement qui vient de lui dire qu?il n?y avait « aucun logement disponible » pour le reloger dans la résidence Smartsud, qu?il voit depuis sa fenêtre. Il dénonce un projet « pour les riches », alors qu?on lui propose à lui un relogement dans les « pires quartiers » © Charles Reveillere Charles Reveillere, où le territoire relève d?enjeux stratégiques du capitalisme urbain, les stratégies anticipées d?un aménageur lui permettent de désyn- chroniser les calendriers du délogement, pour éviter une éventuelle mobilisation collective et garantir le respect du ca- lendrier de rénovation promis aux pro- moteurs qui apportent les principaux fi- nancements. Les tactiques des quelques habitants qui résistent en pensant jouer la montre sont en fait intégrées dans un outil de prévision, appelé rétroplanning. Sur l?autre terrain d?enquête, qui se dé- roule dans un quartier d?habitat social relégué, les carences de financement expliquent les retards à répétition dans la conduite du projet. Les habitants et invocatoire, de la contrainte juridique. À l?inverse, dans la rénovation urbaine qui cherche à dédensifier les quartiers d?habitat social, les locataires déplacés par les projets restent souvent locataires d?un seul et même bailleur après le re- logement. La projection d?une relation future explique en grande partie que les agents s?efforcent de négocier les condi- tions de relogement avec ceux qui reste- ront leurs administrés à l?avenir, notam- ment en vue d?identifier certains « bons locataires » sélectionnés pour peupler les futures résidences. Le deuxième facteur renvoie à la distri- bution asymétrique de la maîtrise du temps. Sur l?un des terrains d?enquête de 44 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Habitantes d?un quartier en renouvellement urbain © Damien Carles | Terra leurs intermédiaires se saisissent alors de l?attente comme d?une fenêtre d?op- portunité. Elle leur permet d?élargir leurs marges de manoeuvre, et de se doter d?un pouvoir de négociation. La thèse montre donc que pour com- prendre ce qui amène une adminis- tration à négocier ou non, il faut com- prendre comment se distribue la maîtrise du temps. On pourrait résumer le résul- tat comparatif par une formule simple : qui n?anticipe pas assez, est obligé de se confronter à ses administrés. Temporali- té et spatialité des modes de gouverne- ment sont indissociables. Si bien qu?en comparant des formes plus ou moins anticipées d?action publique, la thèse compare des formes plus ou moins né- gociées de gouvernement, et plus ou moins rapprochées de domination ins- titutionnelle. Dans un cas, les acteurs du gouvernement urbain détiennent le pouvoir de prévoir, notamment grâce à la maîtrise des temporalités du droit, et se passent de négociation véritable. Dans l?autre, il sont contraints de négo- cier, mais ils détiennent le pouvoir du proche, notamment via le recours à des intermédiaires clientélaires. Ce mode de gouvernement passe par un usage récurrent de la négociation, via une in- termédiation personnalisée, qui donne un accès privilégié aux biens publics (lo- gements sociaux) aux personnes qui se montrent fidèles à une notable, et qui font ainsi partie d?une « communauté gagnante » de ce mode de distribution (Mattina, 2016). L?analyse de ce mode de gouvernement clientélaire produit trois sous-résultats importants. Premièrement, la thèse montre ce que le clientélisme fait aux rapports de do- mination (distribution des biens symbo- liques et matériels dans l?ordre social). Une première question se pose d?em- blée : pourquoi parler de clientélisme, alors que la littérature parle du déclin de ce système de distribution des lo- gements sociaux à Marseille depuis les années 1980 ? L?enquête y répond en ré-inscrivant la question du clientélisme dans une perspective de sociologie plus générale. Le clientélisme est un système de croyances qui cadre les rapports po- pulaires aux administrations et les rap- ports sociaux localisés. Ce cadre peut fonctionner en partie indépendamment de sa capacité distributive effective. Les espaces-temps d?attente sont donc une entrée déterminante pour le saisir, parce qu?il opère en grande partie par voie de promesse. Il reste que la thèse démontre, aussi, que le clientélisme continue de distribuer effectivement certains biens publics : dans les espaces relégués par la ségrégation socio-spa- tiale. Un résultat qui a amené l?auteur à déplacer doublement les frontières de la littérature française sur le clientélisme. Dans l?espace des rapports sociaux tout d?abord : l?enquête invite à passer de l?analyse d?une forme d?intermédiation d?hommes de classe moyenne blanche, à celle d?une intermédiation incarnée par des femmes issues des strates les plus précaires des classes populaires. Dans le champ organisationnel ensuite: cette thèse montre que l?intermédia- tion clientélaire se joue au street-level des organisations du logement social. Ce qui s?y échange relève moins d?une monnaie électorale, que gestionnaire. À ce niveau, le clientélisme est à la fois moins reproducteur de discriminations macro-sociales que les guichets statu- taires, mais plus reproducteur de hiérar- chisations locales. La thèse décrit en ef- 45PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 qu?ils sont une ressource pour les gou- vernants. Leur accès d?insider au « texte caché » (Scott, 2009) des subalternes leur permet de déjouer les ruses des administrés, ou encore de réprimer des mobilisations contestataires par l?arme des rumeurs. Mais c?est aussi ce qui fait la précarité irréductible de leur place : ils doivent, constamment, prouver des allé- geances contradictoires. Ce résultat per- met de discuter les travaux qui analysent l?encadrement des classes populaires en termes d?institutionnalisation, de coop- tation ou d?incorporation de membres des classes populaires au groupe des gouvernants. Enfin, la thèse s?intéresse à la non-régula- tion de certaines pratiques clientélaires par l?État. Le clientélisme est souvent décrit comme un système micro-local et informel de domination rapprochée. Charles Reveillere amène à discuter cette représentation. Tout d?abord, il montre les conditions de production nationales d?un monopole clientélaire local. Celles- ci sont à chercher dans les transforma- tions du gouvernement des mondes as- sociatifs (par les labels notamment), et dans la construction d?alliances larges, qui s?étendent parfois d?une association de quartier à des ministères, en passant par différents services de l?État local et des collectivités territoriales. De plus, la thèse montre que le clientélisme est loin d?être un système informel. L?intermé- diation clientélaire produit des règles, et l?analyse processuelle permet de voir ce qu?il se passe quand ces règles en ren- contrent d?autres, produites à d?autres niveaux. L?analyse du clientélisme fournit ainsi une entrée privilégiée dans l?analyse des rapports entre droit, État et (non-)ré- gulation. Elle permet d?observer ce qu?il se passe, lorsque l?idéal d?une action pu- fet un système où un groupe de femmes majoritairement racisées et sans emploi bénéficient de la promesse d?un accès privilégié à des biens, alors qu?elles sont habituellement triplement discriminées aux guichets du logement social. Leurs pratiques définissent les frontières d?un entre-soi, et leur permettent de choisir collectivement leurs futures voisines en sélectionnant parmi les actuelles : elles se distinguent en tant que locataires «respectables » ou « tranquilles », vis-à- vis d?autres locataires tenus à distance de ce mode de distribution. Cette thèse montre ainsi comment certaines formes localisées de production des droits dé- placent les inégalités d?accès et de trai- tement des usagers. L?atténuation des discriminations macro-sociales et de la violence symbolique souvent observées au guichet se fait au prix d?une repro- duction de certaines formes de hiérar- chisation locales et d?un renforcement des clivages dans le voisinage, au point de produire des controverses dans les- quelles s?expriment les conceptions de ce à quoi chacune devrait « avoir droit ». Par ailleurs, la thèse investigue le lien entre intermédiation clientélaire et rap- ports de pouvoir (maintien de la paix sociale). Le clientélisme a certes cer- taines vertus redistributives. Mais cela n?empêche pas qu?il soit un levier déter- minant de maintien de la paix sociale : les intermédiaires clientélaires suggèrent aux habitants que leur déférence sera rétribuée. Autrement dit, les biens s?é- changent contre de la discipline. Doit- on en conclure que les notables clien- télaires sont du côté des gouvernants? La thèse propose une réponse plus com- plexe. Elle montre que c?est parce que les notables clientélaires continuent à faire partie du groupe des gouvernés, 46 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 blique territorialisée est mis à l?épreuve par l?appropriation clientélaire d?un dis- positif de distribution d?un bien public (relogements dans le parc social). L?iden- tité professionnelle des intervenants so- ciaux est tiraillée, entre les deux pôles de la controverse qui travaille l?État so- cial depuis les années 1980 : d?un côté l?idéal d?intervention sociale qui cherche à « faire avec » les acteurs locaux, de l?autre celui d?un État providence univer- saliste. Malgré les dénonciations en illé- galité formulées par un ensemble d?entre eux à l?égard des règles de relogement en vigueur dans un quartier, celles-ci ne sont cependant pas remises en cause par les institutions publiques partenaires du projet. L?analyse de ces mécanismes produit un résultat déterminant pour comprendre les mécanismes explicatifs de la non-régulation, par l?État, de pra- tiques discriminatoires en vigueur au sein d?organisations publiques. La thèse montre que les interprétation des règle- ments nationaux peuvent faire l?objet de négociations entre institutions, quitte à ce que les agents de l?État accordent un laissez-passer diplomatique à certaines organisations, dans le cadre d?un jeu de concessions et d?obligations mutuelles. À Marseille, les agents de l?État décident de ne pas sanctionner les pratiques d?un organisme HLM, parce qu?il est rattaché à une collectivité territoriale de tutelle avec laquelle ils négocient en vue de la construction future d?une gouvernance 47PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Habitants d?un quartier en attente de rénovation urbaine © Laurent Mignaux| Terra 48 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 métropolitaine de la rénovation urbaine. L?ambigüité du droit, ici de la notion de « mixité sociale », est alors mobilisée comme une ressource dans les négo- ciations diplomatiques entre État et territoires. Elle permet au premier d?af- ficher des objectifs ambitieux, sans pour autant contraindre trop rigoureusement les seconds, dont l?État souhaite obtenir l?engagement dans ses politiques, et avec qui ses agents négocient discrètement des laissez-passer. Ce résultat prolonge des travaux américains sur la (non-)régu- lation des pratiques discriminatoires des entreprises par les autorités publiques (Edelman, 2016). La thèse propose non seulement d?importer cette littérature contemporaine pour mieux comprendre la perpétuation de pratiques discrimina- toires en France, mais elle permet aus- si de la renouveler en investiguant une forme souvent suspectée, mais rare- ment documentée, de contournement des obligations juridiques : celle qui passe par des formes discrètes de négo- ciation, observées grâce à l?immersion de long cours dans le tissu relationnel des acteurs institutionnels. Au final, la thèse de Charles Reveillere contribue notamment au débat public sur la rénovation urbaine, en mettant en lumière des effets du gouvernement par projet, souvent passés sous les radars. Qu?il s?agisse des rapports d?évaluation ou des articles de presse, les projets sont souvent jugés à l?aune d?une comparai- son entre l?avant et l?après rénovation urbaine. Ce prisme tend à occulter que l?avant était souvent déjà, en grande partie, dégradé par la mise en attente de la gestion courante induite par la projection d?une rénovation à venir. Cette thèse interroge donc un mode de gouvernement par projet des villes qui tend à orienter les financements vers les opérations de démolition-reconstruc- tion de grande ampleur, plutôt que vers la gestion du quotidien et de l?existant. Elle fournit des ressources non seule- ment pour analyser de manière critique la production de la « dégradation », du «déclin » et de « l?urgence » qui justifient parfois les opérations de rénovation ur- baine, mais aussi pour nourrir la discus- sion critique autour du bilan écologique de ce mode de gouvernement des villes. NOTE 1 Les Maîtrises d?OEuvre Urbaine et Sociale (MOUS) sont des dispositifs départementaux ayant pour objectif de promouvoir l?accès au logement des personnes et familles défavorisées, dans des si- tuations très diverses (MOUS relogement, MOUS projets, MOUS insalubrité, etc). GILBERT P. (2014), Les classes populaires à l?épreuve de la rénovation urbaine. Transformations spatiales et changement social dans une cité HLM, Thèse de doc- torat de sociologie, Université Lumière Lyon 2. GRAFMEYER Y. (2010), « Approches so- ciologiques des choix résidentiels », in AUTHIER J-Y., BONVALET C., LEVY J-P. (eds.), Élire domicile. La construction so- ciale des choix résidentiels, Lyon : Presses Universitaires de Lyon. HABOUZIT R. (2017), « Le logement so- cial sinon rien : les inégalités face à la propriété des habitants relogés d?une copropriété dégradée », Espaces et so- ciétés, n°170 (3), pp. 107-122. MATTINA C. (2016), Clientélismes ur- bains. 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Une transition de genre est parfois visible, parfois non, selon les personnes auprès de qui l?on se présente : dans son quartier d?origine, fréquenté par d?ancien.ne.s ca- marades de classe ou par des connais- sances de longue date, il est par exemple difficile de cacher une transition, tandis qu?il peut être facile de se présenter auprès de personnes inconnues dans le genre de destination du parcours de transition. Auprès d?une administration, une transition peut être également ren- due plus ou moins visible selon les actes de transition administrative, sociale et médicale engagés par la personne? qui dépendent bien entendu de l?accessi- bilité des parcours de transition. Dans ce cadre, le « placard trans » est parti- culièrement complexe : il peut exclure de quartiers connus et fréquentés de- puis longtemps, de certains services ou de certains commerces, ou au contraire enfermer, cantonner, dans l?espace do- mestique ou d?autres lieux rassurants et appropriés. C?est afin de naviguer dans les dimensions territoriales complexes du placard trans que les personnes trans s?approprient des escales au sein des villes. Ces lieux accueillants et pour- voyeurs de ressources ? commerces, parcs, lieux d?étude, domiciles d?amis, etc. ? sont le support de leurs mobilités et permettent une appropriation pro- gressive des espaces publics urbains. Milan BONTÉ IN TE RV IE W P RI X S PÉ C IA L 20 23 50 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Négocier la ville en escales. Les espaces publics au prisme des expériences trans à Paris, Rennes et Londres Un second résultat vient parler de ce que les vécus trans disent sur la ville et ses es- paces publics. Une idée reçue largement répandue par la culture LGBTI est celle que les villes sont accueillantes et éman- cipatrices pour les minorités sexuelles et de genre. Grâce à l?exploitation sta- tistique de bases de questionnaires pas- sés en France et au Royaume-Uni, cette thèse montre qu?au contraire de ce que l?on pourrait penser, les personnes trans sont plus exposées aux violences phy- siques et sexuelles en ville que dans les espaces ruraux ou périurbains. Pourtant, les participant.e.s à cette recherche, qui ont en majorité vécu une migration rési- dentielle d?un espace rural ou peu dense vers une métropole, déclarent que ce déplacement vers la ville enquêtée a été libérateur dans leur parcours personnel. En me questionnant sur les aspects ma- tériels et immatériels de ces trajectoires d?émancipation, j?ai pu montrer ce qui rend réellement la migration vers une ville intéressante pour les personnes trans. L?importance des ressources col- lectives, médicales ou associatives dans les premières années de transition est ainsi mis en valeur. Toutefois, cette re- cherche tend à minorer le rôle joué par la ville en elle-même dans ces possibili- tés d?émancipation, pour mettre davan- tage en lumière celui, plus simple, de la migration résidentielle : pour une per- sonne trans, quitter le domicile familial et le cercle social dans lequel on a gran- di, représente en soi un bol d?air frais, car changer de genre est rarement discret. Il reste à présent à se questionner sur la proximité des vécus trans à ceux des autres personnes LGBTI : les villes sont- elles rendues attractives aux personnes gays et lesbiennes pour les mêmes rai- sons ? Comment celles et ceux qui gouvernent et/ou font la ville pourraient se saisir de vos travaux ? Je n?ai pas pensé cette thèse en fonction des besoins du secteur opérationnel. Deux éléments peuvent toutefois inté- resser celles et ceux qui font et gèrent la ville. D?abord, ce travail éclaire la manière dont des populations minoritaires « font avec » la normativité de l?aménagement et de la gestion des villes. L?enquête montre que, bien que les personnes trans soient plus exposées aux violences physiques et sexuelles en ville que dans des espaces ruraux ou périurbains, la mi- gration résidentielle vers une métropole représente une possibilité d?émancipa- tion. En effet, les villes offrent un certain nombre de ressources essentielles aux personnes trans, en particulier médi- cales et associatives. Ces territoires sont toutefois fortement normés, à la fois par leurs usages et par l?action des poli- tiques locales. Ce savoir peut permettre aux gestionnaires des villes une meilleure prise en compte des besoins des minori- tés dans l?aménagement, à la fois dans le cadre de la prise en compte de besoins spécifiques et dans celui de la gestion des normativités de classe, genre et race. Ensuite, ce travail porte à plusieurs re- prises sur les interactions entre associa- tions trans et pouvoirs publics locaux. A ce titre, il éclaire les enjeux des né- gociations pour l?accès à certains équi- pements publics comme les piscines municipales, à propos desquelles les mécanismes de l?obtention de créneaux réservés aux personnes trans fait l?ob- jet d?une étude de cas comparée entre Rennes, Paris et Londres. La comparai- son entre trois traditions de gestion des 51PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 normés et gérés pour une majorité. Je me suis ensuite concentré sur les vécus trans, d?abord, car il s?agissait à l?époque d?un sujet nouveau dans la géographie francophone, qui méritait d?être défri- ché, ensuite, car la transition de genre offre une importante portée heuris- tique aux recherches : il s?agit d?étudier les interactions entre une population qui change au cours de sa vie, et des normes spatiales, sociales, politiques, qui ne prennent pas en compte le chan- gement. Je trouve cela passionnant. Qu?est-ce-qui vous a motivé pour vous tourner vers la recherche ? Racontez-nous votre parcours... Je ne me suis pas tourné initialement vers la recherche, bien au contraire. Lorsque j?ai candidaté au magistère d?urbanisme de l?université Paris 1, à la fin de ma L2 de géographie, j?ai affirmé avec aplomb au jury de recrutement que je souhaitais rejoindre une formation professionnali- sante le plus rapidement possible, avec pour objectif d?exercer en tant qu?urba- niste dans une collectivité territoriale. Mais après avoir travaillé deux années de suite sur la prévention du risque d?inon- dation, d?abord dans le cadre d?un stage de L3 à la Métropole de Montpellier, puis d?un mémoire de M1 sur les liens entre classe sociale et vulnérabilité aux risques, j?ai compris qu?il était possible de faire de la recherche au sujet des politiques locales et en lien étroit avec le secteur opérationnel. Je me suis tourné plus tard vers la question des minorités, mais ces premières expériences épanouissantes m?avaient déjà permis de développer mon intérêt pour la recherche. discriminations par les politiques locales peut permettre aux acteurs et actrices de l?aménagement une prise de recul pour alimenter les processus décision- nels. Cette étude de cas permet égale- ment de comprendre qu?outre l?accès effectif aux piscines, la prise en compte d?une difficulté par les gestionnaires politiques et techniques des villes re- présente un fort enjeu symbolique pour les minorités. Prendre en compte les besoins d?une population minoritaire, c?est, à toutes les échelles politiques, lui accorder le statut d?être humain. Comment en êtes-vous venu à choisir ce sujet de thèse ? Dès ma licence de géographie, j?ai porté un fort intérêt aux approches sociales de l?aménagement. J?aimais me saisir de tous les sujets que nous étions ame- né.e.s à étudier pour les réexaminer sous l?angle des inégalités : j?ai ainsi travaillé à de nombreuses occasions sur la ques- tion des inégalités socio-spatiales face à la vulnérabilité aux risques naturels. En master 1, alors que je préparais un mémoire sur la classe sociale et la vulné- rabilité au risque d?inondation à Mont- pellier (Hérault) et à Leeds (Yorkshire), notre enseignante de sociologie urbaine nous a demandé de réaliser un état de l?art sur le sujet de notre choix. Pour me changer les idées et par curiosité person- nelle, j?ai lu sur les géographies du genre et des sexualités. Au fil de mes lectures, j?ai réalisé que les vécus trans étaient très peu étudiés en géographie, ou plus largement, en rapport avec l?espace : c?est ainsi que j?ai investi de nouvelles questions de recherches, comme celle de la marginalisation, des altérités et des vécus minoritaires au sein de territoires 52 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 53PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Quels conseils pourriez-vous donner aux générations prochaines qui souhaiteraient se tourner vers la recherche ? La recherche peut être un travail aussi stimulant que solitaire et éreintant. Il existe beaucoup de manières de vivre heureux et la recherche n?est pas une voie plus fiable qu?une autre. Mais ef- fectuée dans de bonnes conditions ma- térielles, il s?agit d?une perspective épa- nouissante. Je conseillerais aux futur.e.s chercheurs.ses de ne se tourner vers la recherche que lorsque cela ne repré- sente pas de sacrifice dans leur parcours professionnel ou personnel : un contrat de travail, une équipe de recherche po- sitive et vivante, des encadrant.e.s et collègues prêt.e.s à vous accompagner dans vos premiers pas ainsi qu?un labo- ratoire support sur le plan matériel sont autant d?éléments indispensables à ces perspectives heureuses. Que représente ce prix pour vous ? Pourquoi avoir candidaté ? Ce prix de thèse représente une recon- naissance institutionnelle, à la fois dans le champ de la recherche et aux côtés de l?opérationnel, de l?importance de l?approche sociale des villes et de leur gestion par les politiques locales. Les re- cherches sur les minorités, par exemple les populations LGBTI, sont souvent reléguées et séparées des objets de re- cherche classiques en urbanisme ou en géographie : on reproche aux cher- cheurs.ses qui portent ces objets de ne pas s?intéresser à la « population géné- rale », ou bien on les cantonne à ces questions minoritaires, sans chercher à savoir ce qu?ils et elles apportent aux connaissances sur nos objets d?intérêt collectif comme les villes, l?aménage- ment du territoire ou les politiques lo- cales. Pour moi, ce prix de thèse est une reconnaissance du fait que mon travail de thèse, mené par le prisme des vécus trans, porte aussi sur la ville. J?ai candi- daté à ce prix en espérant contribuer à réconcilier les recherches sur la ville et sa gestion, avec celles sur les populations minoritaires. Et maintenant quelles perspectives ? Au risque de décevoir les membres du jury, je m?écarte actuellement de la question des villes pour enquêter sur les territoires ruraux, périphérisés, mar- ginalisés ou en décroissance. Je suis ac- tuellement postdoctorant à l?université de Reims ? Champagne Ardennes, où je travaille sur les trajectoires résidentielles des personnes LGBTI originaires des es- paces périphérisés de la région Grand- Est. Au sein de l?équipe, nous cherchons à comparer les dimensions matérielles et immatérielles de ces trajectoires, entre celles des personnes qui restent vivre dans ces espaces marginalisés, et celles des personnes qui migrent vers une métropole. Ce projet prend place, de manière plus large, dans une réflexion collective menée au sein de la commis- sion de géographie féministe du CNFG sur les liens entre marginalisations so- ciales et marginalisations spatiales. M ilan Bonté étudie dans sa thèse les logiques de construction des normes de genre dans les espaces publics de villes d?Europe de l?Ouest au prisme des parcours de tran- sition de genre. Les espaces publics sont des lieux de renforcement des rapports sociaux de genre, classe et race. En ce sens, ils sont normés et normatifs. Cette recherche étudie l?évolution des pratiques, représentations et stratégies d?accès ou d?appropriation des espaces publics par les personnes trans au cours de leur trajectoire de changement de genre. Elle interroge autant les processus de socialisation genrée et minoritaire aux espaces publics métropolitains, que les espaces publics en tant qu?objet d?étude en géographie ou comme espace pensé et travaillé par les politiques locales. ÉTUDIER LES ESPACES PUBLICS DU QUOTIDIEN: ENTRE APPROPRIATION ET RAPPORTS DE POUVOIR Dans cette thèse, les espaces publics sont considérés selon trois dimensions. D?abord, en tant qu?objet géographique et échelle d?interprétation, les espaces publics sont les lieux de la vie quoti- dienne (Pecqueux, 2018). Milan Bonté s?intéresse dans sa thèse aux méca- nismes de reproduction des rapports de domination les plus ordinaires et bana- lisés. Ensuite, comme lieux gérés, imagi- nés, fréquentés, appropriés, ils sont alors le support et l?outil du renforcement des rapports de pouvoir (Clerval et al., 2019 ; Mitchell, 2003). Milan Bonté propose de Mots-clefs : espaces publics ; genre ; sexualités ; personnes trans ; politiques locales ; rapports de domination ; méthodes participatives. LA T H ÈS E PR IM ÉE E N R ÉS U M É NÉGOCIER LA VILLE EN ESCALES. LES ESPACES PUBLICS AU PRISME DES EXPÉRIENCES TRANS À PARIS, RENNES ET LONDRES Thèse de doctorat en géographie, soutenue à l?Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sous la direction de Nadine CATTAN 54 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 mettre en lumière les mécanismes qui poussent les pouvoirs publics locaux à créer et entretenir la subalternité d?un groupe social marginalisé. Enfin, les es- paces publics sont considérés dans ce travail pour ce qu?ils sont, c?est-à-dire les lieux de la reproduction des rap- ports de domination, en fonction de ce qu?ils devraient être, c?est-à-dire des lieux librement accessibles au public. La confrontation entre cet idéal-type et la réalité observée sur le terrain permet de mettre en lumière les mécanismes qui sous-tendent les dimensions spatiales des rapports sociaux (Flyvbjerg, 1998 ; Fraser, 1990). Dans ce cadre, la comparaison des villes de Paris, Rennes et Londres et de leurs périphéries permet de porter le regard sur une grande variété d?espaces publics qui font partie des lieux ordinaires, du quotidien des participant.e.s à cette thèse. Des espaces publics londoniens caractéristiques du capitalisme urbain et des dynamiques contemporaines de privatisation, à la mise en tourisme des espaces publics et des commerces des quartiers centraux parisiens, jusqu?à la saisonnalité des migrations étudiantes caractérisant les lieux publics du centre de la ville moyenne de Rennes, ces trois terrains et leurs périphéries offrent une grande variété d?éclairages sur les spatia- lités de la vie quotidienne. C?est également par les politiques lo- cales que se distinguent ces terrains, en particulier du point de vue de la lutte contre les discriminations et le traite- ment de l?accès aux espaces publics. La comparaison de l?universalisme à la française, entre sa déclinaison dans une ville universitaire moyenne et dans une capitale qui se raconte « ville phare de l?inclusion et de la diversité », avec le particularisme britannique pris dans le contexte londonien dont les représen- tant.e.s politiques promeuvent « l?unité dans la diversité », permet l?analyse des mécanismes politiques qui mènent à la marginalisation des populations minori- taires et à la reproduction de l?ordre so- cial dominant dans les espaces publics métropolitains. Les expériences des per- sonnes trans dans ces trois villes mettent en lumière les normativités des espaces publics dans leur diversité. PENSER LA NORMATIVITÉ DES ESPACES PUBLICS ET DES MOBILITÉS GRÂCE AU CHANGEMENT DE GENRE Les recherches sur le genre, les sexualités et les espaces publics ont montré que les pratiques, représentations et straté- gies d?accès ? ou d?appropriation ? des espaces publics sont fortement genrées. Les pratiques et représentations fémi- nines des espaces publics sont marquées par les peurs (Lieber, 2008) et l?assigna- tion au travail domestique (Chabaud-Ry- chter et al., 1985 ; Coutras, 1996). À l?in- verse, les hommes semblent jouir d?un accès généralisé et non contraint aux es- paces publics (Calogirou, Touché, 2000 ; Day, 2001). Ces pratiques et représenta- tions différenciées sont en outre enca- drées et encouragées par des politiques publiques de construction, gestion et animation des espaces publics insidieu- sement genrées (Biarrotte, 2021 ; Doan, 2011). Cette thèse propose de mobiliser la transition des personnes trans comme une forme de mobilité sociale de genre (Beaubatie, 2019), pour mieux com- 55PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Toutefois, si ce protocole d?enquête ambitieux a permis la récolte de maté- riaux précieux et inédits, il a également été l?objet d?une réitération des vio- lences vécues au quotidien sur les par- ticipant.e.s qui en sont victimes. Cette thèse propose ainsi une réflexion pous- sée sur les conditions de production de la recherche en terrain sensible et mino- ritaire. Les résultats soulevés par cette re- cherche sont lisibles à trois échelles d?appréhension des espaces publics et de leurs normes. Un premier volet de résultats porte sur les mécanismes de socialisation aux normes de genre dans les espaces publics : il décrit des formes d?incorporation de pratiques et représentations qui se jouent à l?échelle individuelle, bien qu?elles soient gui- dées par la position des individus dans les rapports sociaux de genre, classe et race. Un second volet porte sur la né- gociation de l?accès à la ville et ses res- sources à l?échelle des communautés trans : l?attractivité des métropoles oc- cidentales pour les personnes trans est questionnée à la lumière des ressources mises à disposition par les associations, et les processus de négociation entre ces dernières et les représentant.e.s des politiques locales sont analysés. Un troi- sième volet porte enfin sur les stratégies d?accès à la ville et ses ressources, cette fois-ci à l?échelle d?espaces publics pen- sés en réseau les uns avec les autres. En explorant les métaphores spatiales du placard et des escales, ce volet permet de conceptualiser des stratégies de mise en accessibilité des espaces publics mal- gré les contraintes spatialement contra- dictoires de la transphobie. Enfin, en filigrane de l?ensemble de cette thèse, la démarche de recherche est question- prendre les mécanismes qui mènent à la construction des normes de genre dans les espaces publics. Il s?agit d?interroger les pratiques, représentations et stra- tégies des personnes trans dans les es- paces publics à la lumière des transitions de genre, en questionnant à la fois leurs évolutions au cours des changements de genre et les processus de négociations de ces pratiques, en tant que population minoritaire. DES MÉTHODES MIXTES AU SERVICE D?UN TERRAIN SENSIBLE Milan Bonté mobilise trois méthodes pour sa recherche, mixtes et com- plémentaires. Le corpus principal est composé d?une enquête ethnogra- phique participative menée à Londres (Royaume-Uni), Paris et Rennes (France). Il est composé d?entretiens biogra- phiques et de journaux de bord des pratiques des espaces publics tenus par une trentaine de participant.e.s. Le second corpus est tiré d?une investiga- tion des politiques publiques locales et des négociations entre communautés trans, pouvoirs publics et gestionnaires d?équipements sportifs et médicaux. Il se compose d?une série d?entretiens menés avec des représentant.e.s asso- ciatifs.ves et des agent.e.s et élu.e.s des collectivités locales, et est complété par une observation participante des interactions entre associations trans et pouvoirs publics locaux. Enfin, ces maté- riaux qualitatifs sont analysés au regard de l?exploitation de deux enquêtes par questionnaire, le « National LGBT Sur- vey » commandé par le gouvernement du Royaume-Uni et l?enquête « Trans et transports » menée par l?association pa- risienne FéminiCités (figure 1). 56 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 57PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Figure 1. Planche récapitulative des méthodes utilisées dans la thèse, 2022 © Milan Bonté l?exposition au harcèlement de rue, des pratiques féminines ou masculines des espaces publics ainsi que les représen- tations qui y sont associées. Cette thèse les interroge et met ainsi en lumière les mécanismes par lesquels se construisent les normes, en particulier de genre, dans les espaces publics occidentaux. En particulier, Milan Bonté montre le rôle des violences masculines dans la sociali- sation de genre aux espaces publics. Les femmes trans, dès le début de leur tran- sition, sont exposées à un fort niveau de violence, notamment par le biais du harcèlement de rue. A titre d?exemple, la carte présentée en figure 2, réalisée après une promenade d?une dizaine de minutes en compagnie de l?une des par- ticipantes à l?enquête, illustre bien ce fort degré d?exposition à la violence. Cette exposition soudaine aux violences masculines pousse les femmes trans à in- térioriser de nouvelles peurs ? que l?on née, en particulier le recours aux mé- thodes participatives dans le contexte financier et temporel de la thèse de doctorat. COMPRENDRE LA SOCIALISATION GENRÉE AUX ESPACES PUBLICS GRÂCE AU VÉCU DES PERSONNES TRANS D?abord, la mobilité sociale de genre qui caractérise les parcours trans est mobi- lisée pour comprendre les mécanismes de socialisation genrée aux espaces pu- blics. L?évolution des personnes trans au sein des catégories de genre se tra- duit par un ensemble de processus de resocialisation, à l?âge adulte, à de nou- velles pratiques des espaces publics. Les hommes et femmes trans, au fur et à mesure de l?avancée de leur transition, réincorporent, notamment par le biais d?une baisse ou d?une augmentation de 58 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Figure 2. Carte des interactions indésirables reçues lors d?une promenade commentée, 2019 © Milan Bonté peut qualifier de féminines ? et ainsi, des pratiques d?évitement, de contourne- ment ou des stratégies d?autodéfense. Ce niveau de violence ne s?estompe que lorsque la personne adopte une position, des pratiques et des représen- tations féminines des espaces publics? c?est-à-dire subordonnées aux hommes. Aussi, si les hommes trans vivent une masculinisation de leurs pratiques et re- présentations suite à une baisse progres- sive de l?exposition aux violences mascu- lines, une certaine persistance des peurs est observée : cela informe sur le pouvoir socialisateur des violences masculines sur le long terme. Enfin, l?étude des tra- jectoires des hommes trans non-blancs, précaires ou en situation de handicap pousse à envisager, plutôt qu?une socia- lisation féminine et une autre masculine, une socialisation dominante face à un ensemble de socialisations minoritaires. En ce sens, les espaces publics sont les lieux de la production et de la reproduc- tion de l?ordre social, genré, mais aussi de classe et de race. NÉGOCIER SA PLACE EN TANT QUE COMMUNAUTÉ : DES RESSOURCES INÉGALEMENT ACCESSIBLES DANS DES VILLES-REFUGES, IDÉALISÉES Milan Bonté interroge plus largement dans sa thèse le rapport d?une popula- tion minoritaire aux villes occidentales et à leurs espaces publics, dans la dimen- sion matérielle de l?accès aux ressources, comme idéelle des représentations. D?abord, en questionnant la relation des individus aux ressources administratives, médicales et sociales qui sont mises à leur disposition par la présence com- munautaire dans les trois villes étudiées, la thèse montre que si ces ressources rendent les villes attractives, elles sont en réalité saisies de manière très disparate parmi les personnes trans, voire totale- ment ignorées. Ce rapport ambigu à l?at- tractivité des villes pour cette minorité est confirmé par les statistiques. Dans les deux enquêtes exploitées, les violences transphobes physiques et sexuelles sont surreprésentées dans les villes, en parti- culier les métropoles. Ces violences sont d?ailleurs l?objet d?une communication importante de la part des associations (voir par exemple figure 3). Pourtant, les personnes enquêtées, pour la plupart originaires d?espaces ruraux, périurbains ou encore de petites villes, témoignent toutes avoir été attirées par la métro- pole dans laquelle elles vivent pour ses ressources, et s?y sentir particulièrement mieux que dans leur territoire d?origine. C?est pour mieux comprendre les enjeux de ce décalage entre des représenta- tions presque idéalisées des métropoles et une réalité davantage marquée par les violences et l?inaccessibilité des res- sources communautaires que le rapport aux différents espaces de vie ? quartier, lieu de travail, ville de naissance, ville de résidence ? et aux lieux de différentes densités ? espaces ruraux, urbains, pé- riurbains ? est étudié. À la lumière de la rupture biographique provoquée par le changement de genre, la migration des personnes trans vers les villes prend tout son sens : il ne s?agit pas seulement d?aller vers la ville et ses ressources, mais aussi et surtout, de quitter un cadre fa- milial et scolaire contraignant. Cela per- met de mieux comprendre l?attractivité supposée des métropoles pour les mino- rités sexuelles et de genre : en plus d?être des lieux pourvoyeurs de ressources, notamment communautaires et mé- dicales, elles sont aussi souvent la pre- 59PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 time des espaces publics. Elle met ainsi en lumière la manière dont se profile un ensemble d?usager.es illégitimes des espaces publics des métropoles occi- dentales. Pour les représentant.e.s des communautés trans, revendiquer le droit d?accéder librement aux espaces publics est une manière de faire valoir leur statut d?être humain. Les acteurs. rices, élu.e.s et gestionnaires des équi- pements publics mobilisent quant à elles-eux alternativement la notion d?«espace public» pour justifier l?inclu- sion ou l?exclusion des personnes trans. Certain.e.s soutiennent l?aménagement de l?accès des piscines aux associations trans au nom d?un idéal d?accessibilité mière étape d?une trajectoire migratoire émancipatrice. En quittant le domicile familial pour étudier ou travailler en ville, les personnes trans s?en émancipent. Ensuite, la position subalterne de cette population est interrogée pour com- prendre son exclusion dans les discours et prises de décision politiques, natio- naux et locaux. En se fondant sur une étude de cas comparative entre Paris, Rennes et Londres des négociations entre associations trans et pouvoirs publics locaux pour l?ouverture de cré- neaux réservés aux personnes trans dans les piscines municipales, cette recherche apporte des éléments de compréhen- sion pour saisir le profil de l?usager légi- 60 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Figure 3. Pancarte brandie lors de la marche des fiertés de Rennes, par un.e membre de l?association Iskis, centre LGBTI d?Ille-et-Vilaine, 2019 © Milan Bonté 61PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Figure 4. Marques de visibilité renforçant un sentiment d?acceptation, des pouvoirs publics locaux aux associations, 2022 © Milan Bonté par le prisme du parcours biographique est pour le moment absente de la litté- rature scientifique. Afin de comprendre en finesse ces mécanismes d?exclusion, cette thèse s?approprie deux métaphores géogra- phiques ? celle du placard et celle des escales ? et utilise leur portée allégorique pour les illustrer, malgré les difficultés à conceptualiser des phénomènes spa- tiaux complexes. On observe alors que les dimensions excluante et enfermante spécifiques au placard trans poussent les personnes trans à développer des stratégies d?appropriation des espaces publics inhabituelles. La figure 5 montre l?influence de la com- binaison de l?exclusion et de l?enferme- ment du placard trans sur les pratiques quotidiennes des espaces publics de Ruth, étudiante londonienne. Tandis que la transphobie contribue, de manière gé- nérale et principalement par le biais du harcèlement de rue, à cantonner Ruth à une sphère domestique élargie à son domicile et aux espaces publics de son immédiate proximité (par exemple, la bibliothèque municipale), elle l?exclut aussi de certains quartiers et lieux dans lesquels Ruth est connue : son univer- sité, où elle peut être scrutée, et son quartier de naissance (Hackney), où elle risque d?être reconnue, par exemple par d?ancien.ne.s camarades de classe. Les spatialités de la transphobie imprègnent de cette manière l?expérience que les personnes trans font des métropoles et de leurs espaces publics : tantôt exclues et repoussées, tantôt incluses, mais can- tonnées, elles doivent composer avec ces contraintes pour accéder à la ville, à ses espaces publics et à leurs ressources. Afin de naviguer dans les espaces pu- des espaces publics, qui doivent être se- lon eux ouverts et accessibles à toutes et tous. Dans le même temps, d?autres, au nom de ce même idéal d?accessibi- lité généralisée, refusent de passer par ce qu?ils et elles considèrent comme un traitement de faveur à l?égard d?une communauté discriminée. Ainsi, un dé- bat moral sur le sens des espaces publics dans les sociétés occidentales remplace progressivement la recherche de solu- tions concrètes aux problèmes d?acces- sibilité rencontrés au quotidien par les personnes trans. Les mécanismes struc- turels de mise à l?écart des populations minoritaires des espaces publics sont ainsi étudiés et expliqués. UNE APPROPRIATION DE LA VILLE PAR ESCALES POUR COMPOSER AVEC LES SPATIALITÉS COMPLEXES D?UN PLACARD TRANS Envisagée dans ses dimensions spatiales, l?exclusion des espaces publics ordinaires que subissent individuellement et col- lectivement les personnes trans apparaît doublement complexe. Cette recherche adresse cette complexité spatiale. La transphobie, dans les espaces publics de la vie quotidienne, comporte à la fois des dimensions enfermantes ? elle can- tonne à la sphère domestique ? et ex- cluantes ? elle éloigne des lieux familiers, scolaires ou fréquentés par le passé : ces forces d?enfermement et d?exclusion ont des effets contradictoires et peuvent pourtant s?exercer dans les mêmes lieux. Cela s?inscrit en fait dans une complexi- té temporelle due à la trajectoire biogra- phique de transition de genre : changer de genre ne peut pas passer inaperçu dans les lieux où l?on est connu.e. Cette appréhension spatiale des LGBT-phobies 62 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 blics métropolitains malgré les pro- cessus d?enfermement et d?exclusion propres au placard trans, les personnes trans s?approprient des lieux qui s?appa- rentent à des escales dans leurs mobili- tés quotidiennes (voir figures 6 et 7). Rassurantes, pourvoyeuses de ressources urbaines ou communautaires, ces escales sont le support d?une appropriation des espaces publics métropolitains au-delà de la dichotomie entre ancrage et mobi- lités. En fournissant ponctuellement des ressources (communautaires, médicales ou ordinaires) et en y assurant l?accès, elles deviennent des points « sûrs » et sont le support d?un accès aux espaces publics à proximité. Elles sont également les lieux de l?investissement d?une forme de proximité sociale, qui vient rempla- cer la proximité sociospatiale caractéris- tique des processus habituels d?ancrage local. Leur appropriation progressive dans des espaces publics métropolitains marqués par une transphobie complexe et omniprésente en fait les supports d?un « habiter polytopique » (Le Bigot, 2017 ; Stock, 2006), qui est autant le support des mobilités quotidiennes des personnes trans qu?une stratégie d?accès à la ville et ses ressources. En multipliant l?appropriation d?escales au sein des mé- tropoles, les personnes trans s?assurent un droit à la ville malgré les multiples contraintes de la transphobie. En ce sens, cette thèse propose une re- lecture des dynamiques de marginali- sation sociale et spatiale des minorités sexuelles et de genre à la lumière de leurs parcours biographiques. Elle offre ainsi un éclairage original sur les mécanismes 63PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Figure 5. Influence des différentes dimensions du placard dans les espaces du quotidien de Ruth, 21 ans, étudiante, serveuse et travailleuse du sexe (Londres), 2019 © Milan Bonté de socialisation genrée aux espaces pu- blics des métropoles occidentales et aux processus d?exclusion qui en découlent, de l?échelle de la confrontation des in- dividus aux normes sociales à celle de la fabrique administrative et politique des espaces publics urbains. 64 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Figure 6. Rôle joué par les escales progressive- ment appropriées par Ella, comme support de ses mobilités quotidiennes, 2022 © Milan Bonté Figure 7. Carte mentale des mobilités quotidiennes de Justine, 21 ans, ingénieure d?études, Rennes, 2019 © Milan Bonté BIBLIOGRAPHIE BEAUBATIE E. (2019), « L?espace social du genre. Diversité des registres d?action et d?identification dans la population trans? en France », Sociologie, Vol. 10 (4), pp. 395 414. BIARROTTE L. (2021), Déconstruire le genre des pensées, normes & pratiques de l?urbanisme, Thèse de doctorat en géographie, Université Paris-Est. CALOGIROU C., TOUCHE M. (2000), « Le skateboard : une pratique urbaine spor- tive, ludique et de liberté », Hommes & Migrations, n° 1226 (1), pp. 33-43. CHABAUD-RYCHTER D., FOUGEYROL- LAS-SCHWEBEL D., SONTHONNAX F. (1985), Espace et temps du travail domes- tique, Paris : Meridiens-Klincksieck. CLERVAL A., FLEURY A. REBOTIER J., WEBER S. 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Pratiquer les lieux géographiques dans les sociétés à indivi- dus mobiles », EspacesTemps.net. 65PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Jules BOILEAU pour sa thèse de doc- torat en aménagement ?Planification de l?aménagement des territoires et intégration des enjeux écologiques : améliorer l?application de la séquence Éviter-Réduire-Compenser par la modé- lisation écologique participative?, soute- nue à l?Université Paul Valéry Montpellier III, sous la direction de Sylvain PIOCH et de Coralie CALVET. Julie CARDI pour sa thèse de docto- rat en aménagement ?Les nouveaux quartiers du moustique tigre. Concep- tion des espaces bâtis et prolifération d?Aedes albopictus dans trois villes des Bouches-du-Rhône : diagnostic et pré- conisations?, soutenue à l?Université Aix-Marseille, sous la direction de Jérôme DUBOIS et de Cécilia CLAEYS. Jeanne-Louise DESCHAMPS pour sa thèse de doctorat en droit public ?Contribution juridique à l?intégration de l?habitat participatif dans les poli- tiques publiques?, soutenue à l?Universi- té de Limoges, sous la direction de Jessi- ca MAKOWIAK et de Séverine NADAUD. Marine DUROS pour sa thèse de doc- torat en sociologie ?L?édifice de la va- leur. Sociologie de la financiarisation de l?immobilier en France, de la fin des années 1980 à 2019?, soutenue à l?École des Hautes Études en Sciences Sociales, sous la direction de Florence WEBER. Louise HOMBERT pour sa thèse de doc- torat en sciences sociales ?Des ?villes refuges? ? Émergence et institutionnali- sation de politiques municipales de ré- ception des exilé.es. Les cas de Paris et Barcelone?, soutenue à l?Université Pa- ris-Dauphine, sous la direction d?Emma- nuel HENRY. Virginia LAGUIA pour sa thèse de doc- torat en aménagement ?L?eau anthro- pique. Urbanités hydrauliques. Cordoue, La Havanne?, soutenue à l?Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne en cotutelle avec l?Universidad de Sevilla, sous la di- rection de Christian PEDELAHORE de LODDIS et de Francisco GOMEZ DIAZ. Alessandra MARCON pour sa thèse de doctorat en urbanisme ?Déconstruire les paradigmes des territoires productifs contemporains. L?urbanisme de la petite industrie et la petite agriculture dans les cas du Bocage vendéen et du Val-de Marne?, soutenue à l?Université Gustave Eiffel en cotutelle avec l?Universita IUAV di Venezia, sous la direction de Sébas- tien MAROT et de Mara Chiara TOSI Damien PETERMANN pour sa thèse de doctorat en géographie ?L?image de Lyon d?après les guides de voyage aux XIXe et XXe siècles, une étonnante per- manence?, soutenue à l?Université Jean Moulin Lyon III, sous la direction de Ber- nard GAUTHIEZ. Robin PUCHACZEWSKI pour sa thèse de doctorat en urbanisme et aména- gement ?Observation, évaluation et fa- brique des politiques cyclables à l?heure du retour du vélo : le cas de l?aggloméra- tion toulousaine?, soutenue à l?Universi- té Toulouse II Jean Jaurès, sous la direc- tion de Jean-Pierre WOLFF. Tanaïs ROLLAND pour sa thèse de doc- torat en philosophie ?Démocratie et droit à l?oeuvre urbaine : perspectives de philosophie politique pour un urba- nisme profane?, soutenue à l?Université Jean Moulin Lyon II, sous la direction de Jean-Philippe PIERRON et de Sandra FIO- RI. TH ÈS ES N O M M ÉE S A U 1 ER T O U R 66 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 67PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 © U ns pl as h Marie-Eve SEVIGNY pour sa thèse de doctorat en études littéraires ?Bipolari- té d?une ville-récit : Québec dans le ro- man québécois (1934-2008)?, soutenue à l?Université du Québec à Montréal, sous la direction de Lucie ROBERT et de Lucie K. MORISSET. Joana SISTERNAS TUSELL pour sa thèse de doctorat en sociologie ?Chapéu Man- gueira et ses mondes imbriqués : ethno- graphie d?une favela ?pacifiée? ?, soutenue à l?École des Hautes Études en Sciences Sociales en cotutelle avec l?Universidade Estadual do Rio de Janeiro, sous la direc- tion de Daniel CEFAI et de Neiva VIEIRA da CUNHA. Pour lire les résumés des thèses nommées, flashez ce QR code le Prix de Thèse sur la Ville a pour objet de récompenser les meilleures thèses de doctorat soutenues en France ou à l?étran- ger, rédigées en langue française, et traitant de la ville avec une réflexion sur l?action et (ou) tournée vers l?action opération- nelle. COMITÉ D?ORGANISATION Lionel MARTINS, PUCA Christophe PERROCHEAU, PUCA Marc DUMONT, APERAU Juliette MAULAT, APERAU Laurent COUDROY DE LILLE, APERAU LE P RI X D E TH ÈS E SU R LA V IL LE 68 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 ORGANISÉ PAR LE PLAN URBANISME CONSTRUCTION ARCHITECTURE (PUCA) ET L?ASSOCIATION POUR LA PROMOTION DE L?ENSEIGNEMENT ET DE LA RECHERCHE EN AMÉNAGEMENT ET URBANISME (APERAU INTERNATIONALE), Les disciplines candidates 2023 105 2022 146 2021 109 2020 83 2019 59 2018 58 2017 36 2016 64 2015 66 2014 66 2013 45 2012 50 2011 63 2010 38 2009 42 2008 45 2007 28 2006 45 Origine des thèses candidates Établissements Île-de-France 52 dont cotutelle internationale 12 Établissements Province 44 dont cotutelle internationale 4 Établissements hors France 9 Le Prix de Thèse sur la Ville 2023 en chiffres 69PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Nombre de thèses candidates Terrains de thèses France 59 Hors France 31 Comparaison France / hors France 15 Thèses Cifre 2023 15,24% 2022 15,17% 2021 11,93% JOUBERT Michel, Université Paris 8 LACOUR Claude, Université de Bordeaux LE GOFF William, Fédération des Offices Publics de l?Habitat LEROUSSEAU Nicole, Université de Tours LORCERIE Françoise, Université Aix-Marseille MAILLERE Claude, Agence d?urbanisme de Saint-Nazaire MAISETTI Nicolas, GIP EPAU MÉNARD François, PUCA MICHEAU Michel, Sciences Po Paris NOVARINA Gilles, ENSA Grenoble SELIM Monique, CESSMA SILLY Delphine, Ville de Lille THIBAULT Serge, Université de Tours TOBIN Lara, EPF Île-de-France VOLKWEIN Magali, Devillers & Associés Présidente LEVY-VROELANT Claire, Université Paris 8 Membres ALTABER Cécile, Auxilia Conseil AUBERTEL Patrice, retraité PUCA BACCAÏNI Brigitte, Inspection Géné- rale de l?Environnement et du Déve- loppement Durable BERLAND-BERTHON Agnès, Université de Bordeaux BURGEL Guy, Université Paris Nanterre DORMOIS Rémi, Saint Etienne Métro- pole DUBOIS-MAURY Jocelyne, Université Paris Est Créteil ESTEBE Philippe, Acadie FOURCAUT Annie, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne GAY Georges, Université Saint-Etienne GILLI Fréderic, Métropolitiques GODILLON Sylvanie, Agence d?urba- nisme de Lyon GUIGOU Brigitte, Institut Paris Région HAUMONT Bernard, ENSA Paris-Val de Seine JAILLET Marie-Christine, Université Toulouse Jean Jaurès Jury du Prix de Thèse sur la Ville 2023 70 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 © U ns pl as h Lauréats du Prix de Thèse sur la Ville (2006-2023) 72 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Le Prix de Thèse sur la Ville (PTV) a été créé en 2006 par l?APERAU, le Conseil Français des Urbanistes, le Centre d?Études sur les Réseaux, les Transports, l?Urbanisme et les constructions publiques et le Plan Urbanisme Construction Architecture. Ce Prix aspire à être une vitrine de la jeune recherche ur- baine. Mais pas n?importe quelle recherche urbaine. Une recherche urbaine si ce n?est opérationnelle, du moins tournée vers l?action, utile à l?action, avec une réflexivité sur/pour l?action. Car c?est bien là l?essence même de ce concours, qui en fait son originalité, sa singularité. C?est bien là l?esprit qui anime les débats passionnants au sein du jury, qui le guide dans ses choix, d?abord des thèses nom- mées, ensuite de thèses primées combinant excellence scientifique et pertinence pour l?action. Chaque année, le jury trouve, au fil des lectures des thèses candidates, qui plus est des thèses sélectionnées, des pé- pites pour l?action, des nouvelles façons de saisir les trans- formations urbaines en cours, de nouvelles manières de concevoir la ville, de faire société en ville. Plus d?un millier de jeunes docteur.e.s ont candidaté au Prix de Thèse sur la Ville depuis sa création ; 48 thèses ont été honorées : 18 ont reçu un Grand Prix et 30 un Prix Spécial. Qu?ils en soient toutes et tous remerciés ! Lionel Martins, Pour le comité d?organisation Pour retrouver toutes les éditions du Prix de thèse sur la ville, flashez ce QR code GRAND PRIX Paul LECAT, pour sa thèse de doctorat en histoire ?La fabrique d?un quartier ordinaire. Le quartier de la Réunion entre Cha- ronne et Paris des années 1830 aux années 1930?, soutenue à l?Université Gustave Eiffel, sous la direction de Fré- deric MORET et de Charlotte VORMS PRIX SPÉCIAUX Marion CHAPOUTON, pour sa thèse de doctorat en droit public ?La ville durable au prisme du droit?, soutenue à l?Université Paris II Panthéon Assas, sous la direction de Jacques CHEVALLIER Mazen HAIDAR, pour sa thèse de doctorat en archi- tecture ?La réception et les pratiques d?appropriation de l?immeuble rési- dentiel ?moderne? à Beyrouth entre 1946 et 1990?, soutenue à l?Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sous la di- rection de Valérie NEGRE Sarra KASRI, pour sa thèse de doctorat en architec- ture ?L?architecture comme marqueur de risque, au risque des temporalités urbaines?, soutenue à l?Université Pa- ris Est, sous la direction de Jean-Pierre LEVY et d?Abdallah FARHI 73PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 2022 2021 U ns pl as h GRAND PRIX Julien MIGOZZI, pour sa thèse de doctorat en géographie ?Une ville à vendre. Numérisation et fi- nanciarisation du marché du logement au Cap : stratification et ségrégation de la métropole émergente?, soutenue à l?Université Grenoble Alpes, sous la direction de Renaud LE GOIX et de My- riam HOUSSAY?HOLZSCHUCH PRIX SPÉCIAUX Pierre-Antoine CHAUVIN, pour sa thèse de doctorat en sociologie ?L?administration de l?attente. Politiques et trajectoires de relogement des fa- milles sans domicile à Paris?, soutenue à l?Université Paris Nanterre, sous la direc- tion de Catherine BONVALET Camilo LEON-QUIJANO, pour sa thèse de doctorat en sociolo- gie ?Fabriquer la communauté imagée. Une ethnographie visuelle à Sarcelles?, soutenue à l?École des Hautes Études en Sciences Sociales, sous la direction d?An- ne MONJARET et de Juliette RENNES Pe xe ls GRAND PRIX Julien DARIO, pour sa thèse de doctorat en géographie ?Géographie d?une ville fragmentée. Morphogenèse, gouvernance des voies et impacts de la fermeture résidentielle à Marseille?, thèse soutenue à l?Universi- té Aix-Marseille, sous la direction d?Eliza- beth DORIER et de Sébastien BRIDIER PRIX SPÉCIAUX Louis BALDASSERONI, pour sa thèse de doctorat en histoire ?Du macadam au patrimoine : modernisation de la voirie et conflits d?usage. L?exemple de Lyon, fin XIXe-fin XXe siècle?, thèse soutenue à l?Université Paris-Est Marne- la-Vallée, sous la direction de Loïc VADE- LORGE Vincent Le ROUZIC, pour sa thèse de doctorat en urbanisme ?Essais sur la post-propriété. Les orga- nismes de foncier solidaire face au défi du logement abordable?, thèse soute- nue à l?Université Paris 1 Panthéon-Sor- bonne, sous la direction de Natacha AVELINE-DUBACH 2020 2019 Te rr a GRAND PRIX Gaspard LION, pour sa thèse de doctorat en sociologie ?Habiter en camping. Trajectoires de membres des classes populaires dans le logement non ordinaire?, thèse soutenue à l?École des Hautes Études en Sciences Sociales, sous la direction d?Isabelle BACKOUCHE et d?Olivier SCHWARTZ PRIX SPÉCIAUX Annarita LAPENNA, pour sa thèse de doctorat en architec- ture ?Le dispositif intermilieux : mode de culture du projet urbain ouvert. Enquête sur des espaces végétalisés à Milan (1953- 2016)?, thèse soutenue à l?Université Pa- ris 8 et au Politecnico di Milano, sous la direction de Chris YOUNÈS et d?Alessan- dro BALDUCCI Pierre MAURER, pour sa thèse de doctorat en histoire de l?architecture ?Architectures et amé- nagement urbain à Metz (1947-1970). Ac- tion municipale : la modernisation d?une ville?, thèse soutenue à l?Université de Lorraine, sous la direction d?Hélène VA- CHER et d?Anne-Marie CHÂTELET 74 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Er ic B er na th 75PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 GRAND PRIX Matthieu GIMAT, pour sa thèse de doctorat en géographie ?Produire le logement social. Hausse de la construction, changements institu- tionnels et mutations de l?intervention publique en faveur des HLM (2004- 2014)?, thèse soutenue à l?Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sous la direction de Sylvie FOL PRIX SPÉCIAUX Zhipeng LI, pour sa thèse de doctorat en géographie ?La diaspora Wenzhou en France et ses relations avec la Chine?, thèse soutenue à l?Université de Poitiers, sous la direc- tion d?Emmanuel MA MUNG Julie VASLIN, pour sa thèse de doctorat en science politique ?Esthétique propre. La mise en administration des graffitis à Paris de 1977 à 2017?, thèse soutenue à l?Univer- sité de Lyon 2, sous la direction de Gilles POLLET 2018 2017 A? U rb a Ro m ai n G ib er t GRAND PRIX Perrine POUPIN, pour sa thèse de doctorat en sociologie ?Action de rue et expérience politique à Moscou. Une enquête filmique?, thèse soutenue à l?École des Hautes Études en Sciences Sociales, sous la direction de Daniel CEFAI et d?Yves COHEN PRIX SPÉCIAUX Paul CITRON, pour sa thèse de doctorat en géographie ?Les promoteurs immobiliers dans les projets urbains. Enjeux, mécanismes et conséquences d?une production urbaine intégrée en zone dense?, thèse soutenue à l?Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sous la direction de Sylvie FOL Antoine COURMONT, pour sa thèse de doctorat en science politique ?Politique des données ur- baines. Ce que l?open data fait au gou- vernement urbain?, thèse soutenue à Sciences Po, sous la direction de Domi- nique BOULLIER GRAND PRIX Sophie BUHNIK, pour sa thèse de doctorat en géographie ?Métropole de l?endroit et métropole de l?envers, décroissance urbaine, vieillisse- ment et mobilité dans les périphéries de l?aire métropolitaine d?Osaka, Japon?, thèse soutenue à l?Université Paris 1 Pan- théon-Sorbonne, sous la direction de Natacha AVELINE et de Sylvie FOL PRIX SPÉCIAUX Thomas AGUILERA, pour sa thèse de doctorat en science politique ?Gouverner les illégalismes ur- bains, les politiques publiques face aux squats et aux bidonvilles dans les régions de Paris et Madrid?, thèse soutenue à l?Institut d?Études Politiques de Paris, sous la direction de Patrick LE GALÈS Claire LAGESSE, pour sa thèse de doctorat en physique ?Lire les Lignes de la Ville. Méthodolo- gie de caractérisation des graphes spa- tiaux?, thèse soutenue à l?Université Paris Diderot, sous la direction de Stéphane DOUADY et de Patricia BORDIN 2016 2015 U ns pl as h 76 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 GRAND PRIX Marie GIBERT, pour sa thèse de doctorat en géographie ?Les ruelles de Hô Chi Minh Ville, Viet- nam. Trame viaire et recomposition des espaces publics?, thèse soutenue à l?Uni- versité Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sous la direction de Thierry SANJUAN PRIX SPÉCIAL Kristel MAZY, pour sa thèse de doctorat en aména- gement et urbanisme ?Villes et ports fluviaux: le projet comme dispositifs de reconnexion ? Regards croisés sur Bruxelles et Lille?, thèse soutenue à l?Uni- versité Libre de Bruxelles et à l?Universi- té Lille 1, sous la direction de Jean-Luc QUOISTIAUX, de Philippe MENERAULT et d?Yves RAMMER Te rr a GRAND PRIX Ophélie ROBINEAU, pour sa thèse en géographie et aména- gement de l?espace ?Vivre de l?agricultu- re africaine. Une géographie des arrange- ments entre acteurs à Bobo-Dioulasso, Burkina Faso?, thèse soutenue à l?Univer- sité Paul Valéry Montpellier, sous la direc- tion de Lucette LAURENS PRIX SPÉCIAL Marion BONHOMME, pour sa thèse en génie civil ?Contribu- tion à la génération de données multis- calaires et évolutives pour une approche pluridisciplinaire de l?énergie urbaine?, thèse soutenue à l?INSA Toulouse, sous la direction de Luc ADOLPHE 2014 2013 Te rr a U ns pl as h 77PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 GRAND PRIX Rodrigo Andres CATTANEO PINEDA, pour sa thèse en géographie ?La fabrique de la ville : promoteurs immobiliers et fi- nanciarisation de la filière du logement à Santiago du Chili?, thèse soutenue à l?Université Paris 8, sous la direction de Marie-France PRÉVÔT-SCHAPIRA PRIX SPÉCIAL Fanny GERBEAUD, pour sa thèse en sociologie ?L?habitat spontané : une architecture adaptée pour le développement des métropoles. Le cas de Bangkok (Thaïlande)?, thèse soutenue à l?Université Bordeaux 2, sous la direction de Guy TAPIE GRAND PRIX Max ROUSSEAU, pour sa thèse en science politique ?Vendre la ville (post)industrielle. Capi- talisme, pouvoir et politiques d?image à Roubaix et Sheffield, (1945-2010)?, thèse soutenue à l?Université de Lyon, sous la direction de Joseph FONTAINE et de Gilles PINSON PRIX SPÉCIAL Benjamin MICHELON, pour sa thèse en sciences de la ville ?Pla- nification urbaine et usages des quar- tiers précaires en Afrique, études de cas à Douala et Kigali?, thèse soutenue à l?École Polytechnique Fédérale de Lau- sanne, sous la direction de Jean-Claude Biolay 2012 2011 U ns pl as h 78 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 GRAND PRIX Athina VITOPOULOU, pour sa thèse en histoire ?Mutations fon- cières et urbaines pour la production des espaces et équipements publics dans la ville grecque moderne. Les pro- priétés de l?armée et de l?université et la formation de l?espace public de Thessa- lonique de 1912 jusqu?à nos jours?, thèse soutenue à l?École des Hautes Études en Sciences Sociales, sous la direction de Yannis TSIOMIS PRIX SPÉCIAUX Fanny LOPEZ, pour sa thèse en histoire de l?architec- ture ?Déterritorialisation énergétique 1970-1980 : de la maison autonome à la cité auto-énergétique, le rêve d?une dé- connexion?, thèse soutenue à l?Universi- té Paris 1, sous la direction de Dominique ROUILLARD Élise ROCHE, pour sa thèse en géographie ?Territoires institutionnels et vécus de la participa- tion en Europe. La démocratie en ques- tions à travers trois expériences (Berlin, Reggio Emilia et Saint-Denis)?, thèse soutenue à l?École des Hautes Études en Sciences Sociales, sous la direction de Marie-Vic OZOUF-MARIGNIER U ns pl as h 79PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 GRAND PRIX Amélie LE RENARD, pour sa thèse en science politique ?Styles de vie citadins, réinvention des féminités. Une sociologie politique d?ac- cès aux espaces publics des jeunes Saou- diennes à Ryad?, thèse soutenue à l?Ins- titut d?Études Politiques de Paris, sous la direction de Ghassan SALAME PRIX SPÉCIAL Sandrine GUEYMARD, pour sa thèse en urbanisme et aména- gement ?Inégalités environnementales en IIe de France : répartition socio-spa- tiale des ressources, des handicaps et satisfaction environnementale des ha- bitants?, thèse soutenue à l?Université Paris-Est, Créteil-Val de Marne, sous la direction de Jean-Pierre ORFEUIL et Guil- laume FABUREL 2010 2009 U ns pl as h U ns pl as h GRAND PRIX Stéphanie VINCENT-GESLIN, pour sa thèse en sociologie ?Les ?alter- mobilités?: analyse sociologique d?usages de déplacements alternatifs à la voiture individuelle. Des pratiques en émer- gence ??, thèse soutenue à l?Université Paris 5, sous la direction de Dominique DESJEUX PRIX SPÉCIAL Marcel MORITZ, pour sa thèse en droit public ?Les com- munes et la publicité commerciale ex- térieure. Pour une valorisation environ- nementale et économique de l?espace public?, thèse soutenue à l?Université Aix-Marseille, sous la direction de Jean FRAYSSINET GRAND PRIX Bénédicte GROSJEAN, pour sa thèse en sciences appliquées et architecture ??La ville diffuse? à l?épreuve de l?Histoire. Urbanisme et urbanisation dans le Brabant belge?, thèse soutenue à l?Université catholique de Louvain et à l?Université Paris 8, sous la direction de Christian GILOT et de Yannis TSIOMIS PRIX SPÉCIAL Laurent SABY, pour sa thèse en génie civil ?Vers une amélioration de l?accessibilité urbaine pour les sourds et les malentendants : quelles situations de handicap résoudre et sur quelles spécificités s?appuyer?, thèse soutenue à l?INSA Lyon, sous la direction de Gérard GUARRACINO et d?Eric PREMAT 2008 2007 U ns pl as h GRAND PRIX William LE GOFF, pour sa thèse en géographie ?Divisions sociales et questions du logement en Grande Bretagne, entre technicisation et privatisation, les cas de Leicester et Bradford?, thèse soutenue à l?Université Paris 1, sous la direction de Pétros PET- SIMERIS PRIX SPÉCIAUX David CAUBEL, pour sa thèse en sciences économiques ?Politiques de transport et accès à la ville pour tous, une méthode d?évalua- tion appliquée à l?agglomération lyon- naise?, thèse soutenue à l?Université Lyon 2, sous la direction de Dominique MIGNOT Elisabeth ESSAÏAN, pour sa thèse en architecture ?Le plan général de reconstruction de Moscou de 1935. La ville, l?architecte et le politique. Héritages culturels et pragmatisme éco- nomique?, thèse soutenue à l?Université Paris8, sous la direction de Jean-Louis COHEN 80 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 U ns pl as h 81PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 GRAND PRIX Agnès BERLAND-BERTHON, pour sa thèse en aménagement et urba- nisme ?La démolition des ensembles de logements sociaux. L?urbanisme, entre scènes et coulisses?, thèse soutenue à l?Université Bordeaux 3, sous la direction de Jean DUMAS 2006 Te rr a PRIX SPÉCIAUX Claude NAPOLÉONE, pour sa thèse en sciences économiques ?Prix fonciers et immobiliers et localisa- tion des ménages au sein d?une agglo- mération urbaine?, thèse soutenue à l?Université catholique de Louvain, sous la direction d?Hubert JAYET Fabrizio MACCAGLIA pour sa thèse en géographie ?Gouver- ner la ville. Approche géographique de l?action publique à Palerme?, thèse sou- tenue à l?Université Paris 10, sous la direc- tion de Colette VALLAT © Arnaud Bouissou | Terra Le Plan Urbanisme Construction Architecture (PUCA) est un Plan interministériel de recherche et d?expérimentation placé sous la tutelle des ministères de la Cohésion des territoires, de la Transition écologique et solidaire, de la Culture, et de la Recherche. Le PUCA développe des programmes de recherche incitative, de recherche-action et d?expérimentation. Il apporte son soutien à l?innovation et à la valorisation scientifique et technique dans les domaines de l?aménagement des territoires, de l?habitat, de la construction et de la conception architecturale et urbaine. www.urbanisme-puca.gouv.fr L'Aperau Internationale, l?Association pour la Promotion de l?Enseignement et de la Recherche en Aménagement et Urbanisme, regroupe des institutions d?enseignement supérieur du monde francophone qui s?engagent à appliquer les principes d?une charte de qualité dans les formations et diplômes en aménagement et urbanisme qu?elles délivrent. L?Aperau Internationale promeut également la recherche scientifique dans le champ de l?aménagement et de l?urbanisme, sous toutes ses formes. www.aperau.org LE S PA RT EN A IR ES D U P RI X D E TH ÈS E SU R LA V IL LE 84 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 © D an G ol d su r U ns pl as h PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 18ème édition Les thèses primées Page vierge Page vierge INVALIDE) (ATTENTION: OPTION LA VILLE 2023 populaires, situés aux deux extrêmes d?un spectre qui pourra fournir une grille d?analyse utile pour des travaux ultérieurs. Le raisonnement repose sur la comparaison entre un cas positif et un cas négatif de gouvernement par les intermédiaires. L?un des objectifs de la comparaison est notamment de ré- pondre à la question suivante : qu?est- ce qui amène les acteurs des politiques urbaines à négocier avec les populations qui habitent les territoires concernés ? Plus largement, qu?est-ce qui amène une administration à négocier avec ses admi- nistrés, ou avec leurs représentants ? En complément de facteurs déjà pointés par la littérature existante, l?approche temporelle permet d?identifier deux fac- teurs explicatifs originaux. Le premier est celui de l?horizon tem- porel de projection de la relation qui lie gouvernés et gouvernants. Dans la réno- vation urbaine qui cherche à gentrifier le parc résidentiel privé populaire, le rap- port entre un aménageur et les habitants qu?il déplace se déroule parfois dans un horizon one shot. Politiques de peuple- ment et pratiques du délogement sont découplées, si bien que les agents de l?aménageur anticipent qu?ils n?auront plus de relation avec les habitants une fois le déplacement mis en oeuvre. Le gouvernement des déplacements passe, en grande partie, par un usage, au moins 43PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 « Y a pas un appart? ? Ils se foutent de ma gueule ! Ils ont construit une ville, c?est New York ! Y a pas un appart? de disponible ? » Premières réalisations du projet Smartsud (au fond), friche (au milieu), angle d?un bâtiment habité par 15 ménages et prévu à la démolition (à droite). La citation est de Walid, agent d?entretien de profession qui est délogé du bâtiment prévu à la démolition (à droite sur la photo). Il réagit à l?annonce d?une chargée de relogement qui vient de lui dire qu?il n?y avait « aucun logement disponible » pour le reloger dans la résidence Smartsud, qu?il voit depuis sa fenêtre. Il dénonce un projet « pour les riches », alors qu?on lui propose à lui un relogement dans les « pires quartiers » © Charles Reveillere Charles Reveillere, où le territoire relève d?enjeux stratégiques du capitalisme urbain, les stratégies anticipées d?un aménageur lui permettent de désyn- chroniser les calendriers du délogement, pour éviter une éventuelle mobilisation collective et garantir le respect du ca- lendrier de rénovation promis aux pro- moteurs qui apportent les principaux fi- nancements. Les tactiques des quelques habitants qui résistent en pensant jouer la montre sont en fait intégrées dans un outil de prévision, appelé rétroplanning. Sur l?autre terrain d?enquête, qui se dé- roule dans un quartier d?habitat social relégué, les carences de financement expliquent les retards à répétition dans la conduite du projet. Les habitants et invocatoire, de la contrainte juridique. À l?inverse, dans la rénovation urbaine qui cherche à dédensifier les quartiers d?habitat social, les locataires déplacés par les projets restent souvent locataires d?un seul et même bailleur après le re- logement. La projection d?une relation future explique en grande partie que les agents s?efforcent de négocier les condi- tions de relogement avec ceux qui reste- ront leurs administrés à l?avenir, notam- ment en vue d?identifier certains « bons locataires » sélectionnés pour peupler les futures résidences. Le deuxième facteur renvoie à la distri- bution asymétrique de la maîtrise du temps. Sur l?un des terrains d?enquête de 44 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Habitantes d?un quartier en renouvellement urbain © Damien Carles | Terra leurs intermédiaires se saisissent alors de l?attente comme d?une fenêtre d?op- portunité. Elle leur permet d?élargir leurs marges de manoeuvre, et de se doter d?un pouvoir de négociation. La thèse montre donc que pour com- prendre ce qui amène une adminis- tration à négocier ou non, il faut com- prendre comment se distribue la maîtrise du temps. On pourrait résumer le résul- tat comparatif par une formule simple : qui n?anticipe pas assez, est obligé de se confronter à ses administrés. Temporali- té et spatialité des modes de gouverne- ment sont indissociables. Si bien qu?en comparant des formes plus ou moins anticipées d?action publique, la thèse compare des formes plus ou moins né- gociées de gouvernement, et plus ou moins rapprochées de domination ins- titutionnelle. Dans un cas, les acteurs du gouvernement urbain détiennent le pouvoir de prévoir, notamment grâce à la maîtrise des temporalités du droit, et se passent de négociation véritable. Dans l?autre, il sont contraints de négo- cier, mais ils détiennent le pouvoir du proche, notamment via le recours à des intermédiaires clientélaires. Ce mode de gouvernement passe par un usage récurrent de la négociation, via une in- termédiation personnalisée, qui donne un accès privilégié aux biens publics (lo- gements sociaux) aux personnes qui se montrent fidèles à une notable, et qui font ainsi partie d?une « communauté gagnante » de ce mode de distribution (Mattina, 2016). L?analyse de ce mode de gouvernement clientélaire produit trois sous-résultats importants. Premièrement, la thèse montre ce que le clientélisme fait aux rapports de do- mination (distribution des biens symbo- liques et matériels dans l?ordre social). Une première question se pose d?em- blée : pourquoi parler de clientélisme, alors que la littérature parle du déclin de ce système de distribution des lo- gements sociaux à Marseille depuis les années 1980 ? L?enquête y répond en ré-inscrivant la question du clientélisme dans une perspective de sociologie plus générale. Le clientélisme est un système de croyances qui cadre les rapports po- pulaires aux administrations et les rap- ports sociaux localisés. Ce cadre peut fonctionner en partie indépendamment de sa capacité distributive effective. Les espaces-temps d?attente sont donc une entrée déterminante pour le saisir, parce qu?il opère en grande partie par voie de promesse. Il reste que la thèse démontre, aussi, que le clientélisme continue de distribuer effectivement certains biens publics : dans les espaces relégués par la ségrégation socio-spa- tiale. Un résultat qui a amené l?auteur à déplacer doublement les frontières de la littérature française sur le clientélisme. Dans l?espace des rapports sociaux tout d?abord : l?enquête invite à passer de l?analyse d?une forme d?intermédiation d?hommes de classe moyenne blanche, à celle d?une intermédiation incarnée par des femmes issues des strates les plus précaires des classes populaires. Dans le champ organisationnel ensuite: cette thèse montre que l?intermédia- tion clientélaire se joue au street-level des organisations du logement social. Ce qui s?y échange relève moins d?une monnaie électorale, que gestionnaire. À ce niveau, le clientélisme est à la fois moins reproducteur de discriminations macro-sociales que les guichets statu- taires, mais plus reproducteur de hiérar- chisations locales. La thèse décrit en ef- 45PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 qu?ils sont une ressource pour les gou- vernants. Leur accès d?insider au « texte caché » (Scott, 2009) des subalternes leur permet de déjouer les ruses des administrés, ou encore de réprimer des mobilisations contestataires par l?arme des rumeurs. Mais c?est aussi ce qui fait la précarité irréductible de leur place : ils doivent, constamment, prouver des allé- geances contradictoires. Ce résultat per- met de discuter les travaux qui analysent l?encadrement des classes populaires en termes d?institutionnalisation, de coop- tation ou d?incorporation de membres des classes populaires au groupe des gouvernants. Enfin, la thèse s?intéresse à la non-régula- tion de certaines pratiques clientélaires par l?État. Le clientélisme est souvent décrit comme un système micro-local et informel de domination rapprochée. Charles Reveillere amène à discuter cette représentation. Tout d?abord, il montre les conditions de production nationales d?un monopole clientélaire local. Celles- ci sont à chercher dans les transforma- tions du gouvernement des mondes as- sociatifs (par les labels notamment), et dans la construction d?alliances larges, qui s?étendent parfois d?une association de quartier à des ministères, en passant par différents services de l?État local et des collectivités territoriales. De plus, la thèse montre que le clientélisme est loin d?être un système informel. L?intermé- diation clientélaire produit des règles, et l?analyse processuelle permet de voir ce qu?il se passe quand ces règles en ren- contrent d?autres, produites à d?autres niveaux. L?analyse du clientélisme fournit ainsi une entrée privilégiée dans l?analyse des rapports entre droit, État et (non-)ré- gulation. Elle permet d?observer ce qu?il se passe, lorsque l?idéal d?une action pu- fet un système où un groupe de femmes majoritairement racisées et sans emploi bénéficient de la promesse d?un accès privilégié à des biens, alors qu?elles sont habituellement triplement discriminées aux guichets du logement social. Leurs pratiques définissent les frontières d?un entre-soi, et leur permettent de choisir collectivement leurs futures voisines en sélectionnant parmi les actuelles : elles se distinguent en tant que locataires «respectables » ou « tranquilles », vis-à- vis d?autres locataires tenus à distance de ce mode de distribution. Cette thèse montre ainsi comment certaines formes localisées de production des droits dé- placent les inégalités d?accès et de trai- tement des usagers. L?atténuation des discriminations macro-sociales et de la violence symbolique souvent observées au guichet se fait au prix d?une repro- duction de certaines formes de hiérar- chisation locales et d?un renforcement des clivages dans le voisinage, au point de produire des controverses dans les- quelles s?expriment les conceptions de ce à quoi chacune devrait « avoir droit ». Par ailleurs, la thèse investigue le lien entre intermédiation clientélaire et rap- ports de pouvoir (maintien de la paix sociale). Le clientélisme a certes cer- taines vertus redistributives. Mais cela n?empêche pas qu?il soit un levier déter- minant de maintien de la paix sociale : les intermédiaires clientélaires suggèrent aux habitants que leur déférence sera rétribuée. Autrement dit, les biens s?é- changent contre de la discipline. Doit- on en conclure que les notables clien- télaires sont du côté des gouvernants? La thèse propose une réponse plus com- plexe. Elle montre que c?est parce que les notables clientélaires continuent à faire partie du groupe des gouvernés, 46 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 blique territorialisée est mis à l?épreuve par l?appropriation clientélaire d?un dis- positif de distribution d?un bien public (relogements dans le parc social). L?iden- tité professionnelle des intervenants so- ciaux est tiraillée, entre les deux pôles de la controverse qui travaille l?État so- cial depuis les années 1980 : d?un côté l?idéal d?intervention sociale qui cherche à « faire avec » les acteurs locaux, de l?autre celui d?un État providence univer- saliste. Malgré les dénonciations en illé- galité formulées par un ensemble d?entre eux à l?égard des règles de relogement en vigueur dans un quartier, celles-ci ne sont cependant pas remises en cause par les institutions publiques partenaires du projet. L?analyse de ces mécanismes produit un résultat déterminant pour comprendre les mécanismes explicatifs de la non-régulation, par l?État, de pra- tiques discriminatoires en vigueur au sein d?organisations publiques. La thèse montre que les interprétation des règle- ments nationaux peuvent faire l?objet de négociations entre institutions, quitte à ce que les agents de l?État accordent un laissez-passer diplomatique à certaines organisations, dans le cadre d?un jeu de concessions et d?obligations mutuelles. À Marseille, les agents de l?État décident de ne pas sanctionner les pratiques d?un organisme HLM, parce qu?il est rattaché à une collectivité territoriale de tutelle avec laquelle ils négocient en vue de la construction future d?une gouvernance 47PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Habitants d?un quartier en attente de rénovation urbaine © Laurent Mignaux| Terra 48 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 métropolitaine de la rénovation urbaine. L?ambigüité du droit, ici de la notion de « mixité sociale », est alors mobilisée comme une ressource dans les négo- ciations diplomatiques entre État et territoires. Elle permet au premier d?af- ficher des objectifs ambitieux, sans pour autant contraindre trop rigoureusement les seconds, dont l?État souhaite obtenir l?engagement dans ses politiques, et avec qui ses agents négocient discrètement des laissez-passer. Ce résultat prolonge des travaux américains sur la (non-)régu- lation des pratiques discriminatoires des entreprises par les autorités publiques (Edelman, 2016). La thèse propose non seulement d?importer cette littérature contemporaine pour mieux comprendre la perpétuation de pratiques discrimina- toires en France, mais elle permet aus- si de la renouveler en investiguant une forme souvent suspectée, mais rare- ment documentée, de contournement des obligations juridiques : celle qui passe par des formes discrètes de négo- ciation, observées grâce à l?immersion de long cours dans le tissu relationnel des acteurs institutionnels. Au final, la thèse de Charles Reveillere contribue notamment au débat public sur la rénovation urbaine, en mettant en lumière des effets du gouvernement par projet, souvent passés sous les radars. Qu?il s?agisse des rapports d?évaluation ou des articles de presse, les projets sont souvent jugés à l?aune d?une comparai- son entre l?avant et l?après rénovation urbaine. Ce prisme tend à occulter que l?avant était souvent déjà, en grande partie, dégradé par la mise en attente de la gestion courante induite par la projection d?une rénovation à venir. Cette thèse interroge donc un mode de gouvernement par projet des villes qui tend à orienter les financements vers les opérations de démolition-reconstruc- tion de grande ampleur, plutôt que vers la gestion du quotidien et de l?existant. Elle fournit des ressources non seule- ment pour analyser de manière critique la production de la « dégradation », du «déclin » et de « l?urgence » qui justifient parfois les opérations de rénovation ur- baine, mais aussi pour nourrir la discus- sion critique autour du bilan écologique de ce mode de gouvernement des villes. NOTE 1 Les Maîtrises d?OEuvre Urbaine et Sociale (MOUS) sont des dispositifs départementaux ayant pour objectif de promouvoir l?accès au logement des personnes et familles défavorisées, dans des si- tuations très diverses (MOUS relogement, MOUS projets, MOUS insalubrité, etc). GILBERT P. (2014), Les classes populaires à l?épreuve de la rénovation urbaine. Transformations spatiales et changement social dans une cité HLM, Thèse de doc- torat de sociologie, Université Lumière Lyon 2. GRAFMEYER Y. (2010), « Approches so- ciologiques des choix résidentiels », in AUTHIER J-Y., BONVALET C., LEVY J-P. (eds.), Élire domicile. La construction so- ciale des choix résidentiels, Lyon : Presses Universitaires de Lyon. HABOUZIT R. (2017), « Le logement so- cial sinon rien : les inégalités face à la propriété des habitants relogés d?une copropriété dégradée », Espaces et so- ciétés, n°170 (3), pp. 107-122. MATTINA C. (2016), Clientélismes ur- bains. 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Une transition de genre est parfois visible, parfois non, selon les personnes auprès de qui l?on se présente : dans son quartier d?origine, fréquenté par d?ancien.ne.s ca- marades de classe ou par des connais- sances de longue date, il est par exemple difficile de cacher une transition, tandis qu?il peut être facile de se présenter auprès de personnes inconnues dans le genre de destination du parcours de transition. Auprès d?une administration, une transition peut être également ren- due plus ou moins visible selon les actes de transition administrative, sociale et médicale engagés par la personne? qui dépendent bien entendu de l?accessi- bilité des parcours de transition. Dans ce cadre, le « placard trans » est parti- culièrement complexe : il peut exclure de quartiers connus et fréquentés de- puis longtemps, de certains services ou de certains commerces, ou au contraire enfermer, cantonner, dans l?espace do- mestique ou d?autres lieux rassurants et appropriés. C?est afin de naviguer dans les dimensions territoriales complexes du placard trans que les personnes trans s?approprient des escales au sein des villes. Ces lieux accueillants et pour- voyeurs de ressources ? commerces, parcs, lieux d?étude, domiciles d?amis, etc. ? sont le support de leurs mobilités et permettent une appropriation pro- gressive des espaces publics urbains. Milan BONTÉ IN TE RV IE W P RI X S PÉ C IA L 20 23 50 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Négocier la ville en escales. Les espaces publics au prisme des expériences trans à Paris, Rennes et Londres Un second résultat vient parler de ce que les vécus trans disent sur la ville et ses es- paces publics. Une idée reçue largement répandue par la culture LGBTI est celle que les villes sont accueillantes et éman- cipatrices pour les minorités sexuelles et de genre. Grâce à l?exploitation sta- tistique de bases de questionnaires pas- sés en France et au Royaume-Uni, cette thèse montre qu?au contraire de ce que l?on pourrait penser, les personnes trans sont plus exposées aux violences phy- siques et sexuelles en ville que dans les espaces ruraux ou périurbains. Pourtant, les participant.e.s à cette recherche, qui ont en majorité vécu une migration rési- dentielle d?un espace rural ou peu dense vers une métropole, déclarent que ce déplacement vers la ville enquêtée a été libérateur dans leur parcours personnel. En me questionnant sur les aspects ma- tériels et immatériels de ces trajectoires d?émancipation, j?ai pu montrer ce qui rend réellement la migration vers une ville intéressante pour les personnes trans. L?importance des ressources col- lectives, médicales ou associatives dans les premières années de transition est ainsi mis en valeur. Toutefois, cette re- cherche tend à minorer le rôle joué par la ville en elle-même dans ces possibili- tés d?émancipation, pour mettre davan- tage en lumière celui, plus simple, de la migration résidentielle : pour une per- sonne trans, quitter le domicile familial et le cercle social dans lequel on a gran- di, représente en soi un bol d?air frais, car changer de genre est rarement discret. Il reste à présent à se questionner sur la proximité des vécus trans à ceux des autres personnes LGBTI : les villes sont- elles rendues attractives aux personnes gays et lesbiennes pour les mêmes rai- sons ? Comment celles et ceux qui gouvernent et/ou font la ville pourraient se saisir de vos travaux ? Je n?ai pas pensé cette thèse en fonction des besoins du secteur opérationnel. Deux éléments peuvent toutefois inté- resser celles et ceux qui font et gèrent la ville. D?abord, ce travail éclaire la manière dont des populations minoritaires « font avec » la normativité de l?aménagement et de la gestion des villes. L?enquête montre que, bien que les personnes trans soient plus exposées aux violences physiques et sexuelles en ville que dans des espaces ruraux ou périurbains, la mi- gration résidentielle vers une métropole représente une possibilité d?émancipa- tion. En effet, les villes offrent un certain nombre de ressources essentielles aux personnes trans, en particulier médi- cales et associatives. Ces territoires sont toutefois fortement normés, à la fois par leurs usages et par l?action des poli- tiques locales. Ce savoir peut permettre aux gestionnaires des villes une meilleure prise en compte des besoins des minori- tés dans l?aménagement, à la fois dans le cadre de la prise en compte de besoins spécifiques et dans celui de la gestion des normativités de classe, genre et race. Ensuite, ce travail porte à plusieurs re- prises sur les interactions entre associa- tions trans et pouvoirs publics locaux. A ce titre, il éclaire les enjeux des né- gociations pour l?accès à certains équi- pements publics comme les piscines municipales, à propos desquelles les mécanismes de l?obtention de créneaux réservés aux personnes trans fait l?ob- jet d?une étude de cas comparée entre Rennes, Paris et Londres. La comparai- son entre trois traditions de gestion des 51PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 normés et gérés pour une majorité. Je me suis ensuite concentré sur les vécus trans, d?abord, car il s?agissait à l?époque d?un sujet nouveau dans la géographie francophone, qui méritait d?être défri- ché, ensuite, car la transition de genre offre une importante portée heuris- tique aux recherches : il s?agit d?étudier les interactions entre une population qui change au cours de sa vie, et des normes spatiales, sociales, politiques, qui ne prennent pas en compte le chan- gement. Je trouve cela passionnant. Qu?est-ce-qui vous a motivé pour vous tourner vers la recherche ? Racontez-nous votre parcours... Je ne me suis pas tourné initialement vers la recherche, bien au contraire. Lorsque j?ai candidaté au magistère d?urbanisme de l?université Paris 1, à la fin de ma L2 de géographie, j?ai affirmé avec aplomb au jury de recrutement que je souhaitais rejoindre une formation professionnali- sante le plus rapidement possible, avec pour objectif d?exercer en tant qu?urba- niste dans une collectivité territoriale. Mais après avoir travaillé deux années de suite sur la prévention du risque d?inon- dation, d?abord dans le cadre d?un stage de L3 à la Métropole de Montpellier, puis d?un mémoire de M1 sur les liens entre classe sociale et vulnérabilité aux risques, j?ai compris qu?il était possible de faire de la recherche au sujet des politiques locales et en lien étroit avec le secteur opérationnel. Je me suis tourné plus tard vers la question des minorités, mais ces premières expériences épanouissantes m?avaient déjà permis de développer mon intérêt pour la recherche. discriminations par les politiques locales peut permettre aux acteurs et actrices de l?aménagement une prise de recul pour alimenter les processus décision- nels. Cette étude de cas permet égale- ment de comprendre qu?outre l?accès effectif aux piscines, la prise en compte d?une difficulté par les gestionnaires politiques et techniques des villes re- présente un fort enjeu symbolique pour les minorités. Prendre en compte les besoins d?une population minoritaire, c?est, à toutes les échelles politiques, lui accorder le statut d?être humain. Comment en êtes-vous venu à choisir ce sujet de thèse ? Dès ma licence de géographie, j?ai porté un fort intérêt aux approches sociales de l?aménagement. J?aimais me saisir de tous les sujets que nous étions ame- né.e.s à étudier pour les réexaminer sous l?angle des inégalités : j?ai ainsi travaillé à de nombreuses occasions sur la ques- tion des inégalités socio-spatiales face à la vulnérabilité aux risques naturels. En master 1, alors que je préparais un mémoire sur la classe sociale et la vulné- rabilité au risque d?inondation à Mont- pellier (Hérault) et à Leeds (Yorkshire), notre enseignante de sociologie urbaine nous a demandé de réaliser un état de l?art sur le sujet de notre choix. Pour me changer les idées et par curiosité person- nelle, j?ai lu sur les géographies du genre et des sexualités. Au fil de mes lectures, j?ai réalisé que les vécus trans étaient très peu étudiés en géographie, ou plus largement, en rapport avec l?espace : c?est ainsi que j?ai investi de nouvelles questions de recherches, comme celle de la marginalisation, des altérités et des vécus minoritaires au sein de territoires 52 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 53PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Quels conseils pourriez-vous donner aux générations prochaines qui souhaiteraient se tourner vers la recherche ? La recherche peut être un travail aussi stimulant que solitaire et éreintant. Il existe beaucoup de manières de vivre heureux et la recherche n?est pas une voie plus fiable qu?une autre. Mais ef- fectuée dans de bonnes conditions ma- térielles, il s?agit d?une perspective épa- nouissante. Je conseillerais aux futur.e.s chercheurs.ses de ne se tourner vers la recherche que lorsque cela ne repré- sente pas de sacrifice dans leur parcours professionnel ou personnel : un contrat de travail, une équipe de recherche po- sitive et vivante, des encadrant.e.s et collègues prêt.e.s à vous accompagner dans vos premiers pas ainsi qu?un labo- ratoire support sur le plan matériel sont autant d?éléments indispensables à ces perspectives heureuses. Que représente ce prix pour vous ? Pourquoi avoir candidaté ? Ce prix de thèse représente une recon- naissance institutionnelle, à la fois dans le champ de la recherche et aux côtés de l?opérationnel, de l?importance de l?approche sociale des villes et de leur gestion par les politiques locales. Les re- cherches sur les minorités, par exemple les populations LGBTI, sont souvent reléguées et séparées des objets de re- cherche classiques en urbanisme ou en géographie : on reproche aux cher- cheurs.ses qui portent ces objets de ne pas s?intéresser à la « population géné- rale », ou bien on les cantonne à ces questions minoritaires, sans chercher à savoir ce qu?ils et elles apportent aux connaissances sur nos objets d?intérêt collectif comme les villes, l?aménage- ment du territoire ou les politiques lo- cales. Pour moi, ce prix de thèse est une reconnaissance du fait que mon travail de thèse, mené par le prisme des vécus trans, porte aussi sur la ville. J?ai candi- daté à ce prix en espérant contribuer à réconcilier les recherches sur la ville et sa gestion, avec celles sur les populations minoritaires. Et maintenant quelles perspectives ? Au risque de décevoir les membres du jury, je m?écarte actuellement de la question des villes pour enquêter sur les territoires ruraux, périphérisés, mar- ginalisés ou en décroissance. Je suis ac- tuellement postdoctorant à l?université de Reims ? Champagne Ardennes, où je travaille sur les trajectoires résidentielles des personnes LGBTI originaires des es- paces périphérisés de la région Grand- Est. Au sein de l?équipe, nous cherchons à comparer les dimensions matérielles et immatérielles de ces trajectoires, entre celles des personnes qui restent vivre dans ces espaces marginalisés, et celles des personnes qui migrent vers une métropole. Ce projet prend place, de manière plus large, dans une réflexion collective menée au sein de la commis- sion de géographie féministe du CNFG sur les liens entre marginalisations so- ciales et marginalisations spatiales. M ilan Bonté étudie dans sa thèse les logiques de construction des normes de genre dans les espaces publics de villes d?Europe de l?Ouest au prisme des parcours de tran- sition de genre. Les espaces publics sont des lieux de renforcement des rapports sociaux de genre, classe et race. En ce sens, ils sont normés et normatifs. Cette recherche étudie l?évolution des pratiques, représentations et stratégies d?accès ou d?appropriation des espaces publics par les personnes trans au cours de leur trajectoire de changement de genre. Elle interroge autant les processus de socialisation genrée et minoritaire aux espaces publics métropolitains, que les espaces publics en tant qu?objet d?étude en géographie ou comme espace pensé et travaillé par les politiques locales. ÉTUDIER LES ESPACES PUBLICS DU QUOTIDIEN: ENTRE APPROPRIATION ET RAPPORTS DE POUVOIR Dans cette thèse, les espaces publics sont considérés selon trois dimensions. D?abord, en tant qu?objet géographique et échelle d?interprétation, les espaces publics sont les lieux de la vie quoti- dienne (Pecqueux, 2018). Milan Bonté s?intéresse dans sa thèse aux méca- nismes de reproduction des rapports de domination les plus ordinaires et bana- lisés. Ensuite, comme lieux gérés, imagi- nés, fréquentés, appropriés, ils sont alors le support et l?outil du renforcement des rapports de pouvoir (Clerval et al., 2019 ; Mitchell, 2003). Milan Bonté propose de Mots-clefs : espaces publics ; genre ; sexualités ; personnes trans ; politiques locales ; rapports de domination ; méthodes participatives. LA T H ÈS E PR IM ÉE E N R ÉS U M É NÉGOCIER LA VILLE EN ESCALES. LES ESPACES PUBLICS AU PRISME DES EXPÉRIENCES TRANS À PARIS, RENNES ET LONDRES Thèse de doctorat en géographie, soutenue à l?Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sous la direction de Nadine CATTAN 54 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 mettre en lumière les mécanismes qui poussent les pouvoirs publics locaux à créer et entretenir la subalternité d?un groupe social marginalisé. Enfin, les es- paces publics sont considérés dans ce travail pour ce qu?ils sont, c?est-à-dire les lieux de la reproduction des rap- ports de domination, en fonction de ce qu?ils devraient être, c?est-à-dire des lieux librement accessibles au public. La confrontation entre cet idéal-type et la réalité observée sur le terrain permet de mettre en lumière les mécanismes qui sous-tendent les dimensions spatiales des rapports sociaux (Flyvbjerg, 1998 ; Fraser, 1990). Dans ce cadre, la comparaison des villes de Paris, Rennes et Londres et de leurs périphéries permet de porter le regard sur une grande variété d?espaces publics qui font partie des lieux ordinaires, du quotidien des participant.e.s à cette thèse. Des espaces publics londoniens caractéristiques du capitalisme urbain et des dynamiques contemporaines de privatisation, à la mise en tourisme des espaces publics et des commerces des quartiers centraux parisiens, jusqu?à la saisonnalité des migrations étudiantes caractérisant les lieux publics du centre de la ville moyenne de Rennes, ces trois terrains et leurs périphéries offrent une grande variété d?éclairages sur les spatia- lités de la vie quotidienne. C?est également par les politiques lo- cales que se distinguent ces terrains, en particulier du point de vue de la lutte contre les discriminations et le traite- ment de l?accès aux espaces publics. La comparaison de l?universalisme à la française, entre sa déclinaison dans une ville universitaire moyenne et dans une capitale qui se raconte « ville phare de l?inclusion et de la diversité », avec le particularisme britannique pris dans le contexte londonien dont les représen- tant.e.s politiques promeuvent « l?unité dans la diversité », permet l?analyse des mécanismes politiques qui mènent à la marginalisation des populations minori- taires et à la reproduction de l?ordre so- cial dominant dans les espaces publics métropolitains. Les expériences des per- sonnes trans dans ces trois villes mettent en lumière les normativités des espaces publics dans leur diversité. PENSER LA NORMATIVITÉ DES ESPACES PUBLICS ET DES MOBILITÉS GRÂCE AU CHANGEMENT DE GENRE Les recherches sur le genre, les sexualités et les espaces publics ont montré que les pratiques, représentations et straté- gies d?accès ? ou d?appropriation ? des espaces publics sont fortement genrées. Les pratiques et représentations fémi- nines des espaces publics sont marquées par les peurs (Lieber, 2008) et l?assigna- tion au travail domestique (Chabaud-Ry- chter et al., 1985 ; Coutras, 1996). À l?in- verse, les hommes semblent jouir d?un accès généralisé et non contraint aux es- paces publics (Calogirou, Touché, 2000 ; Day, 2001). Ces pratiques et représenta- tions différenciées sont en outre enca- drées et encouragées par des politiques publiques de construction, gestion et animation des espaces publics insidieu- sement genrées (Biarrotte, 2021 ; Doan, 2011). Cette thèse propose de mobiliser la transition des personnes trans comme une forme de mobilité sociale de genre (Beaubatie, 2019), pour mieux com- 55PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Toutefois, si ce protocole d?enquête ambitieux a permis la récolte de maté- riaux précieux et inédits, il a également été l?objet d?une réitération des vio- lences vécues au quotidien sur les par- ticipant.e.s qui en sont victimes. Cette thèse propose ainsi une réflexion pous- sée sur les conditions de production de la recherche en terrain sensible et mino- ritaire. Les résultats soulevés par cette re- cherche sont lisibles à trois échelles d?appréhension des espaces publics et de leurs normes. Un premier volet de résultats porte sur les mécanismes de socialisation aux normes de genre dans les espaces publics : il décrit des formes d?incorporation de pratiques et représentations qui se jouent à l?échelle individuelle, bien qu?elles soient gui- dées par la position des individus dans les rapports sociaux de genre, classe et race. Un second volet porte sur la né- gociation de l?accès à la ville et ses res- sources à l?échelle des communautés trans : l?attractivité des métropoles oc- cidentales pour les personnes trans est questionnée à la lumière des ressources mises à disposition par les associations, et les processus de négociation entre ces dernières et les représentant.e.s des politiques locales sont analysés. Un troi- sième volet porte enfin sur les stratégies d?accès à la ville et ses ressources, cette fois-ci à l?échelle d?espaces publics pen- sés en réseau les uns avec les autres. En explorant les métaphores spatiales du placard et des escales, ce volet permet de conceptualiser des stratégies de mise en accessibilité des espaces publics mal- gré les contraintes spatialement contra- dictoires de la transphobie. Enfin, en filigrane de l?ensemble de cette thèse, la démarche de recherche est question- prendre les mécanismes qui mènent à la construction des normes de genre dans les espaces publics. Il s?agit d?interroger les pratiques, représentations et stra- tégies des personnes trans dans les es- paces publics à la lumière des transitions de genre, en questionnant à la fois leurs évolutions au cours des changements de genre et les processus de négociations de ces pratiques, en tant que population minoritaire. DES MÉTHODES MIXTES AU SERVICE D?UN TERRAIN SENSIBLE Milan Bonté mobilise trois méthodes pour sa recherche, mixtes et com- plémentaires. Le corpus principal est composé d?une enquête ethnogra- phique participative menée à Londres (Royaume-Uni), Paris et Rennes (France). Il est composé d?entretiens biogra- phiques et de journaux de bord des pratiques des espaces publics tenus par une trentaine de participant.e.s. Le second corpus est tiré d?une investiga- tion des politiques publiques locales et des négociations entre communautés trans, pouvoirs publics et gestionnaires d?équipements sportifs et médicaux. Il se compose d?une série d?entretiens menés avec des représentant.e.s asso- ciatifs.ves et des agent.e.s et élu.e.s des collectivités locales, et est complété par une observation participante des interactions entre associations trans et pouvoirs publics locaux. Enfin, ces maté- riaux qualitatifs sont analysés au regard de l?exploitation de deux enquêtes par questionnaire, le « National LGBT Sur- vey » commandé par le gouvernement du Royaume-Uni et l?enquête « Trans et transports » menée par l?association pa- risienne FéminiCités (figure 1). 56 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 57PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Figure 1. Planche récapitulative des méthodes utilisées dans la thèse, 2022 © Milan Bonté l?exposition au harcèlement de rue, des pratiques féminines ou masculines des espaces publics ainsi que les représen- tations qui y sont associées. Cette thèse les interroge et met ainsi en lumière les mécanismes par lesquels se construisent les normes, en particulier de genre, dans les espaces publics occidentaux. En particulier, Milan Bonté montre le rôle des violences masculines dans la sociali- sation de genre aux espaces publics. Les femmes trans, dès le début de leur tran- sition, sont exposées à un fort niveau de violence, notamment par le biais du harcèlement de rue. A titre d?exemple, la carte présentée en figure 2, réalisée après une promenade d?une dizaine de minutes en compagnie de l?une des par- ticipantes à l?enquête, illustre bien ce fort degré d?exposition à la violence. Cette exposition soudaine aux violences masculines pousse les femmes trans à in- térioriser de nouvelles peurs ? que l?on née, en particulier le recours aux mé- thodes participatives dans le contexte financier et temporel de la thèse de doctorat. COMPRENDRE LA SOCIALISATION GENRÉE AUX ESPACES PUBLICS GRÂCE AU VÉCU DES PERSONNES TRANS D?abord, la mobilité sociale de genre qui caractérise les parcours trans est mobi- lisée pour comprendre les mécanismes de socialisation genrée aux espaces pu- blics. L?évolution des personnes trans au sein des catégories de genre se tra- duit par un ensemble de processus de resocialisation, à l?âge adulte, à de nou- velles pratiques des espaces publics. Les hommes et femmes trans, au fur et à mesure de l?avancée de leur transition, réincorporent, notamment par le biais d?une baisse ou d?une augmentation de 58 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Figure 2. Carte des interactions indésirables reçues lors d?une promenade commentée, 2019 © Milan Bonté peut qualifier de féminines ? et ainsi, des pratiques d?évitement, de contourne- ment ou des stratégies d?autodéfense. Ce niveau de violence ne s?estompe que lorsque la personne adopte une position, des pratiques et des représen- tations féminines des espaces publics? c?est-à-dire subordonnées aux hommes. Aussi, si les hommes trans vivent une masculinisation de leurs pratiques et re- présentations suite à une baisse progres- sive de l?exposition aux violences mascu- lines, une certaine persistance des peurs est observée : cela informe sur le pouvoir socialisateur des violences masculines sur le long terme. Enfin, l?étude des tra- jectoires des hommes trans non-blancs, précaires ou en situation de handicap pousse à envisager, plutôt qu?une socia- lisation féminine et une autre masculine, une socialisation dominante face à un ensemble de socialisations minoritaires. En ce sens, les espaces publics sont les lieux de la production et de la reproduc- tion de l?ordre social, genré, mais aussi de classe et de race. NÉGOCIER SA PLACE EN TANT QUE COMMUNAUTÉ : DES RESSOURCES INÉGALEMENT ACCESSIBLES DANS DES VILLES-REFUGES, IDÉALISÉES Milan Bonté interroge plus largement dans sa thèse le rapport d?une popula- tion minoritaire aux villes occidentales et à leurs espaces publics, dans la dimen- sion matérielle de l?accès aux ressources, comme idéelle des représentations. D?abord, en questionnant la relation des individus aux ressources administratives, médicales et sociales qui sont mises à leur disposition par la présence com- munautaire dans les trois villes étudiées, la thèse montre que si ces ressources rendent les villes attractives, elles sont en réalité saisies de manière très disparate parmi les personnes trans, voire totale- ment ignorées. Ce rapport ambigu à l?at- tractivité des villes pour cette minorité est confirmé par les statistiques. Dans les deux enquêtes exploitées, les violences transphobes physiques et sexuelles sont surreprésentées dans les villes, en parti- culier les métropoles. Ces violences sont d?ailleurs l?objet d?une communication importante de la part des associations (voir par exemple figure 3). Pourtant, les personnes enquêtées, pour la plupart originaires d?espaces ruraux, périurbains ou encore de petites villes, témoignent toutes avoir été attirées par la métro- pole dans laquelle elles vivent pour ses ressources, et s?y sentir particulièrement mieux que dans leur territoire d?origine. C?est pour mieux comprendre les enjeux de ce décalage entre des représenta- tions presque idéalisées des métropoles et une réalité davantage marquée par les violences et l?inaccessibilité des res- sources communautaires que le rapport aux différents espaces de vie ? quartier, lieu de travail, ville de naissance, ville de résidence ? et aux lieux de différentes densités ? espaces ruraux, urbains, pé- riurbains ? est étudié. À la lumière de la rupture biographique provoquée par le changement de genre, la migration des personnes trans vers les villes prend tout son sens : il ne s?agit pas seulement d?aller vers la ville et ses ressources, mais aussi et surtout, de quitter un cadre fa- milial et scolaire contraignant. Cela per- met de mieux comprendre l?attractivité supposée des métropoles pour les mino- rités sexuelles et de genre : en plus d?être des lieux pourvoyeurs de ressources, notamment communautaires et mé- dicales, elles sont aussi souvent la pre- 59PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 time des espaces publics. Elle met ainsi en lumière la manière dont se profile un ensemble d?usager.es illégitimes des espaces publics des métropoles occi- dentales. Pour les représentant.e.s des communautés trans, revendiquer le droit d?accéder librement aux espaces publics est une manière de faire valoir leur statut d?être humain. Les acteurs. rices, élu.e.s et gestionnaires des équi- pements publics mobilisent quant à elles-eux alternativement la notion d?«espace public» pour justifier l?inclu- sion ou l?exclusion des personnes trans. Certain.e.s soutiennent l?aménagement de l?accès des piscines aux associations trans au nom d?un idéal d?accessibilité mière étape d?une trajectoire migratoire émancipatrice. En quittant le domicile familial pour étudier ou travailler en ville, les personnes trans s?en émancipent. Ensuite, la position subalterne de cette population est interrogée pour com- prendre son exclusion dans les discours et prises de décision politiques, natio- naux et locaux. En se fondant sur une étude de cas comparative entre Paris, Rennes et Londres des négociations entre associations trans et pouvoirs publics locaux pour l?ouverture de cré- neaux réservés aux personnes trans dans les piscines municipales, cette recherche apporte des éléments de compréhen- sion pour saisir le profil de l?usager légi- 60 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Figure 3. Pancarte brandie lors de la marche des fiertés de Rennes, par un.e membre de l?association Iskis, centre LGBTI d?Ille-et-Vilaine, 2019 © Milan Bonté 61PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Figure 4. Marques de visibilité renforçant un sentiment d?acceptation, des pouvoirs publics locaux aux associations, 2022 © Milan Bonté par le prisme du parcours biographique est pour le moment absente de la litté- rature scientifique. Afin de comprendre en finesse ces mécanismes d?exclusion, cette thèse s?approprie deux métaphores géogra- phiques ? celle du placard et celle des escales ? et utilise leur portée allégorique pour les illustrer, malgré les difficultés à conceptualiser des phénomènes spa- tiaux complexes. On observe alors que les dimensions excluante et enfermante spécifiques au placard trans poussent les personnes trans à développer des stratégies d?appropriation des espaces publics inhabituelles. La figure 5 montre l?influence de la com- binaison de l?exclusion et de l?enferme- ment du placard trans sur les pratiques quotidiennes des espaces publics de Ruth, étudiante londonienne. Tandis que la transphobie contribue, de manière gé- nérale et principalement par le biais du harcèlement de rue, à cantonner Ruth à une sphère domestique élargie à son domicile et aux espaces publics de son immédiate proximité (par exemple, la bibliothèque municipale), elle l?exclut aussi de certains quartiers et lieux dans lesquels Ruth est connue : son univer- sité, où elle peut être scrutée, et son quartier de naissance (Hackney), où elle risque d?être reconnue, par exemple par d?ancien.ne.s camarades de classe. Les spatialités de la transphobie imprègnent de cette manière l?expérience que les personnes trans font des métropoles et de leurs espaces publics : tantôt exclues et repoussées, tantôt incluses, mais can- tonnées, elles doivent composer avec ces contraintes pour accéder à la ville, à ses espaces publics et à leurs ressources. Afin de naviguer dans les espaces pu- des espaces publics, qui doivent être se- lon eux ouverts et accessibles à toutes et tous. Dans le même temps, d?autres, au nom de ce même idéal d?accessibi- lité généralisée, refusent de passer par ce qu?ils et elles considèrent comme un traitement de faveur à l?égard d?une communauté discriminée. Ainsi, un dé- bat moral sur le sens des espaces publics dans les sociétés occidentales remplace progressivement la recherche de solu- tions concrètes aux problèmes d?acces- sibilité rencontrés au quotidien par les personnes trans. Les mécanismes struc- turels de mise à l?écart des populations minoritaires des espaces publics sont ainsi étudiés et expliqués. UNE APPROPRIATION DE LA VILLE PAR ESCALES POUR COMPOSER AVEC LES SPATIALITÉS COMPLEXES D?UN PLACARD TRANS Envisagée dans ses dimensions spatiales, l?exclusion des espaces publics ordinaires que subissent individuellement et col- lectivement les personnes trans apparaît doublement complexe. Cette recherche adresse cette complexité spatiale. La transphobie, dans les espaces publics de la vie quotidienne, comporte à la fois des dimensions enfermantes ? elle can- tonne à la sphère domestique ? et ex- cluantes ? elle éloigne des lieux familiers, scolaires ou fréquentés par le passé : ces forces d?enfermement et d?exclusion ont des effets contradictoires et peuvent pourtant s?exercer dans les mêmes lieux. Cela s?inscrit en fait dans une complexi- té temporelle due à la trajectoire biogra- phique de transition de genre : changer de genre ne peut pas passer inaperçu dans les lieux où l?on est connu.e. Cette appréhension spatiale des LGBT-phobies 62 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 blics métropolitains malgré les pro- cessus d?enfermement et d?exclusion propres au placard trans, les personnes trans s?approprient des lieux qui s?appa- rentent à des escales dans leurs mobili- tés quotidiennes (voir figures 6 et 7). Rassurantes, pourvoyeuses de ressources urbaines ou communautaires, ces escales sont le support d?une appropriation des espaces publics métropolitains au-delà de la dichotomie entre ancrage et mobi- lités. En fournissant ponctuellement des ressources (communautaires, médicales ou ordinaires) et en y assurant l?accès, elles deviennent des points « sûrs » et sont le support d?un accès aux espaces publics à proximité. Elles sont également les lieux de l?investissement d?une forme de proximité sociale, qui vient rempla- cer la proximité sociospatiale caractéris- tique des processus habituels d?ancrage local. Leur appropriation progressive dans des espaces publics métropolitains marqués par une transphobie complexe et omniprésente en fait les supports d?un « habiter polytopique » (Le Bigot, 2017 ; Stock, 2006), qui est autant le support des mobilités quotidiennes des personnes trans qu?une stratégie d?accès à la ville et ses ressources. En multipliant l?appropriation d?escales au sein des mé- tropoles, les personnes trans s?assurent un droit à la ville malgré les multiples contraintes de la transphobie. En ce sens, cette thèse propose une re- lecture des dynamiques de marginali- sation sociale et spatiale des minorités sexuelles et de genre à la lumière de leurs parcours biographiques. Elle offre ainsi un éclairage original sur les mécanismes 63PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Figure 5. Influence des différentes dimensions du placard dans les espaces du quotidien de Ruth, 21 ans, étudiante, serveuse et travailleuse du sexe (Londres), 2019 © Milan Bonté de socialisation genrée aux espaces pu- blics des métropoles occidentales et aux processus d?exclusion qui en découlent, de l?échelle de la confrontation des in- dividus aux normes sociales à celle de la fabrique administrative et politique des espaces publics urbains. 64 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Figure 6. Rôle joué par les escales progressive- ment appropriées par Ella, comme support de ses mobilités quotidiennes, 2022 © Milan Bonté Figure 7. Carte mentale des mobilités quotidiennes de Justine, 21 ans, ingénieure d?études, Rennes, 2019 © Milan Bonté BIBLIOGRAPHIE BEAUBATIE E. (2019), « L?espace social du genre. Diversité des registres d?action et d?identification dans la population trans? en France », Sociologie, Vol. 10 (4), pp. 395 414. BIARROTTE L. (2021), Déconstruire le genre des pensées, normes & pratiques de l?urbanisme, Thèse de doctorat en géographie, Université Paris-Est. CALOGIROU C., TOUCHE M. (2000), « Le skateboard : une pratique urbaine spor- tive, ludique et de liberté », Hommes & Migrations, n° 1226 (1), pp. 33-43. CHABAUD-RYCHTER D., FOUGEYROL- LAS-SCHWEBEL D., SONTHONNAX F. (1985), Espace et temps du travail domes- tique, Paris : Meridiens-Klincksieck. CLERVAL A., FLEURY A. REBOTIER J., WEBER S. 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Pratiquer les lieux géographiques dans les sociétés à indivi- dus mobiles », EspacesTemps.net. 65PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Jules BOILEAU pour sa thèse de doc- torat en aménagement ?Planification de l?aménagement des territoires et intégration des enjeux écologiques : améliorer l?application de la séquence Éviter-Réduire-Compenser par la modé- lisation écologique participative?, soute- nue à l?Université Paul Valéry Montpellier III, sous la direction de Sylvain PIOCH et de Coralie CALVET. Julie CARDI pour sa thèse de docto- rat en aménagement ?Les nouveaux quartiers du moustique tigre. Concep- tion des espaces bâtis et prolifération d?Aedes albopictus dans trois villes des Bouches-du-Rhône : diagnostic et pré- conisations?, soutenue à l?Université Aix-Marseille, sous la direction de Jérôme DUBOIS et de Cécilia CLAEYS. Jeanne-Louise DESCHAMPS pour sa thèse de doctorat en droit public ?Contribution juridique à l?intégration de l?habitat participatif dans les poli- tiques publiques?, soutenue à l?Universi- té de Limoges, sous la direction de Jessi- ca MAKOWIAK et de Séverine NADAUD. Marine DUROS pour sa thèse de doc- torat en sociologie ?L?édifice de la va- leur. Sociologie de la financiarisation de l?immobilier en France, de la fin des années 1980 à 2019?, soutenue à l?École des Hautes Études en Sciences Sociales, sous la direction de Florence WEBER. Louise HOMBERT pour sa thèse de doc- torat en sciences sociales ?Des ?villes refuges? ? Émergence et institutionnali- sation de politiques municipales de ré- ception des exilé.es. Les cas de Paris et Barcelone?, soutenue à l?Université Pa- ris-Dauphine, sous la direction d?Emma- nuel HENRY. Virginia LAGUIA pour sa thèse de doc- torat en aménagement ?L?eau anthro- pique. Urbanités hydrauliques. Cordoue, La Havanne?, soutenue à l?Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne en cotutelle avec l?Universidad de Sevilla, sous la di- rection de Christian PEDELAHORE de LODDIS et de Francisco GOMEZ DIAZ. Alessandra MARCON pour sa thèse de doctorat en urbanisme ?Déconstruire les paradigmes des territoires productifs contemporains. L?urbanisme de la petite industrie et la petite agriculture dans les cas du Bocage vendéen et du Val-de Marne?, soutenue à l?Université Gustave Eiffel en cotutelle avec l?Universita IUAV di Venezia, sous la direction de Sébas- tien MAROT et de Mara Chiara TOSI Damien PETERMANN pour sa thèse de doctorat en géographie ?L?image de Lyon d?après les guides de voyage aux XIXe et XXe siècles, une étonnante per- manence?, soutenue à l?Université Jean Moulin Lyon III, sous la direction de Ber- nard GAUTHIEZ. Robin PUCHACZEWSKI pour sa thèse de doctorat en urbanisme et aména- gement ?Observation, évaluation et fa- brique des politiques cyclables à l?heure du retour du vélo : le cas de l?aggloméra- tion toulousaine?, soutenue à l?Universi- té Toulouse II Jean Jaurès, sous la direc- tion de Jean-Pierre WOLFF. Tanaïs ROLLAND pour sa thèse de doc- torat en philosophie ?Démocratie et droit à l?oeuvre urbaine : perspectives de philosophie politique pour un urba- nisme profane?, soutenue à l?Université Jean Moulin Lyon II, sous la direction de Jean-Philippe PIERRON et de Sandra FIO- RI. TH ÈS ES N O M M ÉE S A U 1 ER T O U R 66 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 67PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 © U ns pl as h Marie-Eve SEVIGNY pour sa thèse de doctorat en études littéraires ?Bipolari- té d?une ville-récit : Québec dans le ro- man québécois (1934-2008)?, soutenue à l?Université du Québec à Montréal, sous la direction de Lucie ROBERT et de Lucie K. MORISSET. Joana SISTERNAS TUSELL pour sa thèse de doctorat en sociologie ?Chapéu Man- gueira et ses mondes imbriqués : ethno- graphie d?une favela ?pacifiée? ?, soutenue à l?École des Hautes Études en Sciences Sociales en cotutelle avec l?Universidade Estadual do Rio de Janeiro, sous la direc- tion de Daniel CEFAI et de Neiva VIEIRA da CUNHA. Pour lire les résumés des thèses nommées, flashez ce QR code le Prix de Thèse sur la Ville a pour objet de récompenser les meilleures thèses de doctorat soutenues en France ou à l?étran- ger, rédigées en langue française, et traitant de la ville avec une réflexion sur l?action et (ou) tournée vers l?action opération- nelle. COMITÉ D?ORGANISATION Lionel MARTINS, PUCA Christophe PERROCHEAU, PUCA Marc DUMONT, APERAU Juliette MAULAT, APERAU Laurent COUDROY DE LILLE, APERAU LE P RI X D E TH ÈS E SU R LA V IL LE 68 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 ORGANISÉ PAR LE PLAN URBANISME CONSTRUCTION ARCHITECTURE (PUCA) ET L?ASSOCIATION POUR LA PROMOTION DE L?ENSEIGNEMENT ET DE LA RECHERCHE EN AMÉNAGEMENT ET URBANISME (APERAU INTERNATIONALE), Les disciplines candidates 2023 105 2022 146 2021 109 2020 83 2019 59 2018 58 2017 36 2016 64 2015 66 2014 66 2013 45 2012 50 2011 63 2010 38 2009 42 2008 45 2007 28 2006 45 Origine des thèses candidates Établissements Île-de-France 52 dont cotutelle internationale 12 Établissements Province 44 dont cotutelle internationale 4 Établissements hors France 9 Le Prix de Thèse sur la Ville 2023 en chiffres 69PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Nombre de thèses candidates Terrains de thèses France 59 Hors France 31 Comparaison France / hors France 15 Thèses Cifre 2023 15,24% 2022 15,17% 2021 11,93% JOUBERT Michel, Université Paris 8 LACOUR Claude, Université de Bordeaux LE GOFF William, Fédération des Offices Publics de l?Habitat LEROUSSEAU Nicole, Université de Tours LORCERIE Françoise, Université Aix-Marseille MAILLERE Claude, Agence d?urbanisme de Saint-Nazaire MAISETTI Nicolas, GIP EPAU MÉNARD François, PUCA MICHEAU Michel, Sciences Po Paris NOVARINA Gilles, ENSA Grenoble SELIM Monique, CESSMA SILLY Delphine, Ville de Lille THIBAULT Serge, Université de Tours TOBIN Lara, EPF Île-de-France VOLKWEIN Magali, Devillers & Associés Présidente LEVY-VROELANT Claire, Université Paris 8 Membres ALTABER Cécile, Auxilia Conseil AUBERTEL Patrice, retraité PUCA BACCAÏNI Brigitte, Inspection Géné- rale de l?Environnement et du Déve- loppement Durable BERLAND-BERTHON Agnès, Université de Bordeaux BURGEL Guy, Université Paris Nanterre DORMOIS Rémi, Saint Etienne Métro- pole DUBOIS-MAURY Jocelyne, Université Paris Est Créteil ESTEBE Philippe, Acadie FOURCAUT Annie, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne GAY Georges, Université Saint-Etienne GILLI Fréderic, Métropolitiques GODILLON Sylvanie, Agence d?urba- nisme de Lyon GUIGOU Brigitte, Institut Paris Région HAUMONT Bernard, ENSA Paris-Val de Seine JAILLET Marie-Christine, Université Toulouse Jean Jaurès Jury du Prix de Thèse sur la Ville 2023 70 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 © U ns pl as h Lauréats du Prix de Thèse sur la Ville (2006-2023) 72 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Le Prix de Thèse sur la Ville (PTV) a été créé en 2006 par l?APERAU, le Conseil Français des Urbanistes, le Centre d?Études sur les Réseaux, les Transports, l?Urbanisme et les constructions publiques et le Plan Urbanisme Construction Architecture. Ce Prix aspire à être une vitrine de la jeune recherche ur- baine. Mais pas n?importe quelle recherche urbaine. Une recherche urbaine si ce n?est opérationnelle, du moins tournée vers l?action, utile à l?action, avec une réflexivité sur/pour l?action. Car c?est bien là l?essence même de ce concours, qui en fait son originalité, sa singularité. C?est bien là l?esprit qui anime les débats passionnants au sein du jury, qui le guide dans ses choix, d?abord des thèses nom- mées, ensuite de thèses primées combinant excellence scientifique et pertinence pour l?action. Chaque année, le jury trouve, au fil des lectures des thèses candidates, qui plus est des thèses sélectionnées, des pé- pites pour l?action, des nouvelles façons de saisir les trans- formations urbaines en cours, de nouvelles manières de concevoir la ville, de faire société en ville. Plus d?un millier de jeunes docteur.e.s ont candidaté au Prix de Thèse sur la Ville depuis sa création ; 48 thèses ont été honorées : 18 ont reçu un Grand Prix et 30 un Prix Spécial. Qu?ils en soient toutes et tous remerciés ! Lionel Martins, Pour le comité d?organisation Pour retrouver toutes les éditions du Prix de thèse sur la ville, flashez ce QR code GRAND PRIX Paul LECAT, pour sa thèse de doctorat en histoire ?La fabrique d?un quartier ordinaire. Le quartier de la Réunion entre Cha- ronne et Paris des années 1830 aux années 1930?, soutenue à l?Université Gustave Eiffel, sous la direction de Fré- deric MORET et de Charlotte VORMS PRIX SPÉCIAUX Marion CHAPOUTON, pour sa thèse de doctorat en droit public ?La ville durable au prisme du droit?, soutenue à l?Université Paris II Panthéon Assas, sous la direction de Jacques CHEVALLIER Mazen HAIDAR, pour sa thèse de doctorat en archi- tecture ?La réception et les pratiques d?appropriation de l?immeuble rési- dentiel ?moderne? à Beyrouth entre 1946 et 1990?, soutenue à l?Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sous la di- rection de Valérie NEGRE Sarra KASRI, pour sa thèse de doctorat en architec- ture ?L?architecture comme marqueur de risque, au risque des temporalités urbaines?, soutenue à l?Université Pa- ris Est, sous la direction de Jean-Pierre LEVY et d?Abdallah FARHI 73PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 2022 2021 U ns pl as h GRAND PRIX Julien MIGOZZI, pour sa thèse de doctorat en géographie ?Une ville à vendre. Numérisation et fi- nanciarisation du marché du logement au Cap : stratification et ségrégation de la métropole émergente?, soutenue à l?Université Grenoble Alpes, sous la direction de Renaud LE GOIX et de My- riam HOUSSAY?HOLZSCHUCH PRIX SPÉCIAUX Pierre-Antoine CHAUVIN, pour sa thèse de doctorat en sociologie ?L?administration de l?attente. Politiques et trajectoires de relogement des fa- milles sans domicile à Paris?, soutenue à l?Université Paris Nanterre, sous la direc- tion de Catherine BONVALET Camilo LEON-QUIJANO, pour sa thèse de doctorat en sociolo- gie ?Fabriquer la communauté imagée. Une ethnographie visuelle à Sarcelles?, soutenue à l?École des Hautes Études en Sciences Sociales, sous la direction d?An- ne MONJARET et de Juliette RENNES Pe xe ls GRAND PRIX Julien DARIO, pour sa thèse de doctorat en géographie ?Géographie d?une ville fragmentée. Morphogenèse, gouvernance des voies et impacts de la fermeture résidentielle à Marseille?, thèse soutenue à l?Universi- té Aix-Marseille, sous la direction d?Eliza- beth DORIER et de Sébastien BRIDIER PRIX SPÉCIAUX Louis BALDASSERONI, pour sa thèse de doctorat en histoire ?Du macadam au patrimoine : modernisation de la voirie et conflits d?usage. L?exemple de Lyon, fin XIXe-fin XXe siècle?, thèse soutenue à l?Université Paris-Est Marne- la-Vallée, sous la direction de Loïc VADE- LORGE Vincent Le ROUZIC, pour sa thèse de doctorat en urbanisme ?Essais sur la post-propriété. Les orga- nismes de foncier solidaire face au défi du logement abordable?, thèse soute- nue à l?Université Paris 1 Panthéon-Sor- bonne, sous la direction de Natacha AVELINE-DUBACH 2020 2019 Te rr a GRAND PRIX Gaspard LION, pour sa thèse de doctorat en sociologie ?Habiter en camping. Trajectoires de membres des classes populaires dans le logement non ordinaire?, thèse soutenue à l?École des Hautes Études en Sciences Sociales, sous la direction d?Isabelle BACKOUCHE et d?Olivier SCHWARTZ PRIX SPÉCIAUX Annarita LAPENNA, pour sa thèse de doctorat en architec- ture ?Le dispositif intermilieux : mode de culture du projet urbain ouvert. Enquête sur des espaces végétalisés à Milan (1953- 2016)?, thèse soutenue à l?Université Pa- ris 8 et au Politecnico di Milano, sous la direction de Chris YOUNÈS et d?Alessan- dro BALDUCCI Pierre MAURER, pour sa thèse de doctorat en histoire de l?architecture ?Architectures et amé- nagement urbain à Metz (1947-1970). Ac- tion municipale : la modernisation d?une ville?, thèse soutenue à l?Université de Lorraine, sous la direction d?Hélène VA- CHER et d?Anne-Marie CHÂTELET 74 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 Er ic B er na th 75PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 GRAND PRIX Matthieu GIMAT, pour sa thèse de doctorat en géographie ?Produire le logement social. Hausse de la construction, changements institu- tionnels et mutations de l?intervention publique en faveur des HLM (2004- 2014)?, thèse soutenue à l?Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sous la direction de Sylvie FOL PRIX SPÉCIAUX Zhipeng LI, pour sa thèse de doctorat en géographie ?La diaspora Wenzhou en France et ses relations avec la Chine?, thèse soutenue à l?Université de Poitiers, sous la direc- tion d?Emmanuel MA MUNG Julie VASLIN, pour sa thèse de doctorat en science politique ?Esthétique propre. La mise en administration des graffitis à Paris de 1977 à 2017?, thèse soutenue à l?Univer- sité de Lyon 2, sous la direction de Gilles POLLET 2018 2017 A? U rb a Ro m ai n G ib er t GRAND PRIX Perrine POUPIN, pour sa thèse de doctorat en sociologie ?Action de rue et expérience politique à Moscou. Une enquête filmique?, thèse soutenue à l?École des Hautes Études en Sciences Sociales, sous la direction de Daniel CEFAI et d?Yves COHEN PRIX SPÉCIAUX Paul CITRON, pour sa thèse de doctorat en géographie ?Les promoteurs immobiliers dans les projets urbains. Enjeux, mécanismes et conséquences d?une production urbaine intégrée en zone dense?, thèse soutenue à l?Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sous la direction de Sylvie FOL Antoine COURMONT, pour sa thèse de doctorat en science politique ?Politique des données ur- baines. Ce que l?open data fait au gou- vernement urbain?, thèse soutenue à Sciences Po, sous la direction de Domi- nique BOULLIER GRAND PRIX Sophie BUHNIK, pour sa thèse de doctorat en géographie ?Métropole de l?endroit et métropole de l?envers, décroissance urbaine, vieillisse- ment et mobilité dans les périphéries de l?aire métropolitaine d?Osaka, Japon?, thèse soutenue à l?Université Paris 1 Pan- théon-Sorbonne, sous la direction de Natacha AVELINE et de Sylvie FOL PRIX SPÉCIAUX Thomas AGUILERA, pour sa thèse de doctorat en science politique ?Gouverner les illégalismes ur- bains, les politiques publiques face aux squats et aux bidonvilles dans les régions de Paris et Madrid?, thèse soutenue à l?Institut d?Études Politiques de Paris, sous la direction de Patrick LE GALÈS Claire LAGESSE, pour sa thèse de doctorat en physique ?Lire les Lignes de la Ville. Méthodolo- gie de caractérisation des graphes spa- tiaux?, thèse soutenue à l?Université Paris Diderot, sous la direction de Stéphane DOUADY et de Patricia BORDIN 2016 2015 U ns pl as h 76 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 GRAND PRIX Marie GIBERT, pour sa thèse de doctorat en géographie ?Les ruelles de Hô Chi Minh Ville, Viet- nam. Trame viaire et recomposition des espaces publics?, thèse soutenue à l?Uni- versité Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sous la direction de Thierry SANJUAN PRIX SPÉCIAL Kristel MAZY, pour sa thèse de doctorat en aména- gement et urbanisme ?Villes et ports fluviaux: le projet comme dispositifs de reconnexion ? Regards croisés sur Bruxelles et Lille?, thèse soutenue à l?Uni- versité Libre de Bruxelles et à l?Universi- té Lille 1, sous la direction de Jean-Luc QUOISTIAUX, de Philippe MENERAULT et d?Yves RAMMER Te rr a GRAND PRIX Ophélie ROBINEAU, pour sa thèse en géographie et aména- gement de l?espace ?Vivre de l?agricultu- re africaine. Une géographie des arrange- ments entre acteurs à Bobo-Dioulasso, Burkina Faso?, thèse soutenue à l?Univer- sité Paul Valéry Montpellier, sous la direc- tion de Lucette LAURENS PRIX SPÉCIAL Marion BONHOMME, pour sa thèse en génie civil ?Contribu- tion à la génération de données multis- calaires et évolutives pour une approche pluridisciplinaire de l?énergie urbaine?, thèse soutenue à l?INSA Toulouse, sous la direction de Luc ADOLPHE 2014 2013 Te rr a U ns pl as h 77PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 GRAND PRIX Rodrigo Andres CATTANEO PINEDA, pour sa thèse en géographie ?La fabrique de la ville : promoteurs immobiliers et fi- nanciarisation de la filière du logement à Santiago du Chili?, thèse soutenue à l?Université Paris 8, sous la direction de Marie-France PRÉVÔT-SCHAPIRA PRIX SPÉCIAL Fanny GERBEAUD, pour sa thèse en sociologie ?L?habitat spontané : une architecture adaptée pour le développement des métropoles. Le cas de Bangkok (Thaïlande)?, thèse soutenue à l?Université Bordeaux 2, sous la direction de Guy TAPIE GRAND PRIX Max ROUSSEAU, pour sa thèse en science politique ?Vendre la ville (post)industrielle. Capi- talisme, pouvoir et politiques d?image à Roubaix et Sheffield, (1945-2010)?, thèse soutenue à l?Université de Lyon, sous la direction de Joseph FONTAINE et de Gilles PINSON PRIX SPÉCIAL Benjamin MICHELON, pour sa thèse en sciences de la ville ?Pla- nification urbaine et usages des quar- tiers précaires en Afrique, études de cas à Douala et Kigali?, thèse soutenue à l?École Polytechnique Fédérale de Lau- sanne, sous la direction de Jean-Claude Biolay 2012 2011 U ns pl as h 78 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 GRAND PRIX Athina VITOPOULOU, pour sa thèse en histoire ?Mutations fon- cières et urbaines pour la production des espaces et équipements publics dans la ville grecque moderne. Les pro- priétés de l?armée et de l?université et la formation de l?espace public de Thessa- lonique de 1912 jusqu?à nos jours?, thèse soutenue à l?École des Hautes Études en Sciences Sociales, sous la direction de Yannis TSIOMIS PRIX SPÉCIAUX Fanny LOPEZ, pour sa thèse en histoire de l?architec- ture ?Déterritorialisation énergétique 1970-1980 : de la maison autonome à la cité auto-énergétique, le rêve d?une dé- connexion?, thèse soutenue à l?Universi- té Paris 1, sous la direction de Dominique ROUILLARD Élise ROCHE, pour sa thèse en géographie ?Territoires institutionnels et vécus de la participa- tion en Europe. La démocratie en ques- tions à travers trois expériences (Berlin, Reggio Emilia et Saint-Denis)?, thèse soutenue à l?École des Hautes Études en Sciences Sociales, sous la direction de Marie-Vic OZOUF-MARIGNIER U ns pl as h 79PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 GRAND PRIX Amélie LE RENARD, pour sa thèse en science politique ?Styles de vie citadins, réinvention des féminités. Une sociologie politique d?ac- cès aux espaces publics des jeunes Saou- diennes à Ryad?, thèse soutenue à l?Ins- titut d?Études Politiques de Paris, sous la direction de Ghassan SALAME PRIX SPÉCIAL Sandrine GUEYMARD, pour sa thèse en urbanisme et aména- gement ?Inégalités environnementales en IIe de France : répartition socio-spa- tiale des ressources, des handicaps et satisfaction environnementale des ha- bitants?, thèse soutenue à l?Université Paris-Est, Créteil-Val de Marne, sous la direction de Jean-Pierre ORFEUIL et Guil- laume FABUREL 2010 2009 U ns pl as h U ns pl as h GRAND PRIX Stéphanie VINCENT-GESLIN, pour sa thèse en sociologie ?Les ?alter- mobilités?: analyse sociologique d?usages de déplacements alternatifs à la voiture individuelle. Des pratiques en émer- gence ??, thèse soutenue à l?Université Paris 5, sous la direction de Dominique DESJEUX PRIX SPÉCIAL Marcel MORITZ, pour sa thèse en droit public ?Les com- munes et la publicité commerciale ex- térieure. Pour une valorisation environ- nementale et économique de l?espace public?, thèse soutenue à l?Université Aix-Marseille, sous la direction de Jean FRAYSSINET GRAND PRIX Bénédicte GROSJEAN, pour sa thèse en sciences appliquées et architecture ??La ville diffuse? à l?épreuve de l?Histoire. Urbanisme et urbanisation dans le Brabant belge?, thèse soutenue à l?Université catholique de Louvain et à l?Université Paris 8, sous la direction de Christian GILOT et de Yannis TSIOMIS PRIX SPÉCIAL Laurent SABY, pour sa thèse en génie civil ?Vers une amélioration de l?accessibilité urbaine pour les sourds et les malentendants : quelles situations de handicap résoudre et sur quelles spécificités s?appuyer?, thèse soutenue à l?INSA Lyon, sous la direction de Gérard GUARRACINO et d?Eric PREMAT 2008 2007 U ns pl as h GRAND PRIX William LE GOFF, pour sa thèse en géographie ?Divisions sociales et questions du logement en Grande Bretagne, entre technicisation et privatisation, les cas de Leicester et Bradford?, thèse soutenue à l?Université Paris 1, sous la direction de Pétros PET- SIMERIS PRIX SPÉCIAUX David CAUBEL, pour sa thèse en sciences économiques ?Politiques de transport et accès à la ville pour tous, une méthode d?évalua- tion appliquée à l?agglomération lyon- naise?, thèse soutenue à l?Université Lyon 2, sous la direction de Dominique MIGNOT Elisabeth ESSAÏAN, pour sa thèse en architecture ?Le plan général de reconstruction de Moscou de 1935. La ville, l?architecte et le politique. Héritages culturels et pragmatisme éco- nomique?, thèse soutenue à l?Université Paris8, sous la direction de Jean-Louis COHEN 80 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 U ns pl as h 81PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 GRAND PRIX Agnès BERLAND-BERTHON, pour sa thèse en aménagement et urba- nisme ?La démolition des ensembles de logements sociaux. L?urbanisme, entre scènes et coulisses?, thèse soutenue à l?Université Bordeaux 3, sous la direction de Jean DUMAS 2006 Te rr a PRIX SPÉCIAUX Claude NAPOLÉONE, pour sa thèse en sciences économiques ?Prix fonciers et immobiliers et localisa- tion des ménages au sein d?une agglo- mération urbaine?, thèse soutenue à l?Université catholique de Louvain, sous la direction d?Hubert JAYET Fabrizio MACCAGLIA pour sa thèse en géographie ?Gouver- ner la ville. Approche géographique de l?action publique à Palerme?, thèse sou- tenue à l?Université Paris 10, sous la direc- tion de Colette VALLAT © Arnaud Bouissou | Terra Le Plan Urbanisme Construction Architecture (PUCA) est un Plan interministériel de recherche et d?expérimentation placé sous la tutelle des ministères de la Cohésion des territoires, de la Transition écologique et solidaire, de la Culture, et de la Recherche. Le PUCA développe des programmes de recherche incitative, de recherche-action et d?expérimentation. Il apporte son soutien à l?innovation et à la valorisation scientifique et technique dans les domaines de l?aménagement des territoires, de l?habitat, de la construction et de la conception architecturale et urbaine. www.urbanisme-puca.gouv.fr L'Aperau Internationale, l?Association pour la Promotion de l?Enseignement et de la Recherche en Aménagement et Urbanisme, regroupe des institutions d?enseignement supérieur du monde francophone qui s?engagent à appliquer les principes d?une charte de qualité dans les formations et diplômes en aménagement et urbanisme qu?elles délivrent. L?Aperau Internationale promeut également la recherche scientifique dans le champ de l?aménagement et de l?urbanisme, sous toutes ses formes. www.aperau.org LE S PA RT EN A IR ES D U P RI X D E TH ÈS E SU R LA V IL LE 84 PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 © D an G ol d su r U ns pl as h PRIX DE THÈSE SUR LA VILLE 2023 18ème édition Les thèses primées Page vierge Page vierge INVALIDE)

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