Aménager la ville productive
FERCHAUD Flavie ;BLEIN Alexandre ;IDT, Joël ;LECOINTRE Daphné ;TRAUTMANN, Flore ;BERAUD, Hélène
Auteur moral
Auteur secondaire
Résumé
"Accueillir des activités productives au sein des villes est une problématique qui suscite un intérêt renouvelé de la part des collectivités. Comment peuvent-elles accompagner l'intégration de ces activités ? C'est tout l'objet de la Note Aménager la ville productive, réalisée dans le cadre du programme de recherche Ville productive initié par le PUCA, la Fabrique de l'industrie et l'Institut pour la recherche de la Caisse des dépôts."
Editeur
PUCA
Descripteur Urbamet
Descripteur écoplanete
processus de production
;système productif
;retour d'expérience
;étude comparative
Thème
Aménagement du territoire
;Aménagement rural
;Aménagement urbain
;Économie - Société
;Administration publique
Texte intégral
50
Les Notes de La Fabrique
Aménager la ville productive
Flavie Ferchaud, Alexandre Blein, Joël Idt,
Daphné Lecointre, Flore Trautmann, Hélène Beraud
GOUVERNEMENT
Un laboratoire d?idées pour l?industrie
La Fabrique de l?industrie est un laboratoire d?idées créé pour que la réflexion collective sur les enjeux
industriels gagne en ampleur et en qualité. Elle est co-présidée par Louis Gallois, ancien président du
conseil de surveillance du Groupe PSA, et Pierre-André de Chalendar, président de Saint-Gobain. Elle
a été fondée en octobre 2011 par des associations d?industriels (Union des industries et des métiers
de la métallurgie, France Industrie, rejoints en 2016 par le Groupe des industries métallurgiques)
partageant la conviction qu?il n?y a pas d?économie forte sans industrie forte. Lieu de réflexion et
de débat, La Fabrique travaille de façon approfondie et pluridisciplinaire sur les perspectives de
l?industrie en France et en Europe, sur l?attractivité de ses métiers, sur les opportunités et les défis
liés à la mondialisation.
Les notes de La Fabrique
La collection des notes de La Fabrique rassemble des contributions écrites aux principaux débats
en cours: emploi et dialogue social, compétitivité, comparaisons internationales... Rédigées par
des observateurs et des experts, et parfois avec le concours d?organisations partenaires, les notes
s?appuient soit sur une analyse collective préalable (typiquement, un groupe de travail), soit sur une
expérience individuelle incontestable. Les notes sont soumises au contrôle des membres du conseil
d?orientation de La Fabrique.
Le programme Ville productive
En 2020, le Plan Urbanisme Construction Architecture (PUCA), en partenariat avec La Fabrique de
l?industrie et l?Institut pour la recherche de la Caisse des dépôts, initie un programme de recherche
et d?expérimentation sur les conditions économiques, sociales et environnementales de la « ville
productive».
La transformation des activités industrielles (transition numérique) et des conditions de travail
(évolution des rythmes du travail, demande accrue pour le télétravail, féminisation des salariés parmi
d?autres) ainsi que l?urgence climatique modifient le rapport des entreprises aux territoires : leur
stratégie de localisation évolue tandis que les territoires doivent répondre à de nouveaux besoins,
ce qui en retour influe sur la manière de concevoir les villes et le foncier en particulier. La question
du maintien ou du retour des activités de fabrication dans les villes s?inscrit dans ces réflexions. Elle
nous invite à imaginer de nouveaux rapprochements entre des lieux (entre sites de conception et
sites de production, entre habitat et atelier de fabrication, entre nouveaux programmes résidentiels et
réhabilitation des friches) et entre des acteurs (industriels et aménageurs par exemple).
Derrière la proposition de maintenir voire de faire revenir les activités productives dans les villes se
cachent une diversité d?enjeux et de questionnements que ce projet cherche à éclairer. Parmi eux,
la manière dont les activités productives sont appréhendées par les différents acteurs de la ville, le
rôle joué par les documents d?urbanisme et autres outils de planification urbaine, la compatibilité
des besoins fonciers des entreprises avec la forme urbaine existante ou encore l?acceptabilité des
activités productives et leur conciliation avec l?environnement et une bonne qualité de vie. Et si
l?implantation des activités productives était (re)devenue un problème d?action publique?
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Aménager la ville productive
Flavie Ferchaud, Alexandre Blein, Joël Idt, Daphné Lecointre, Flore Trautmann,
Hélène Beraud, Aménager la ville productive, Les Notes de La Fabrique, Paris, Presses
des Mines, 2024.
ISBN : 978-2-38542-529-6
ISSN : 2495-1706
© Presses des Mines ? Transvalor, 2024
60, boulevard Saint-Michel ? 75272 Paris Cedex 06 ? France
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© La Fabrique de l?industrie
81, boulevard Saint-Michel ? 75005 Paris ? France
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Direction artistique : Franck Blanchet
Couverture et mise en page : Gwendolyne Tikonoff
Dépôt légal : 2024
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Tous droits de reproduction, de traduction, d?adaptation et d?exécution réservés pour tous les pays.
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(1895-1946)
Localisation : Berlin, Allemagne,
Nationalgalerie.
© BPK, Berlin.
Dist. RMN-Grand Palais / Jörg P. Anders
Aménager la ville productive
Flavie Ferchaud, Alexandre Blein, Joël Idt, Daphné Lecointre,
Flore Trautmann, Hélène Beraud
5
Préface
Signe du regain d?intérêt contemporain pour le « faire en France », les réflexions consa-
crées à la « ville productive » montent en puissance depuis quelques années. Ce qui a été
longtemps un impensé des politiques urbaines revient par la grande porte dans les travaux
de recherche et le débat public. C?est heureux. Ces réflexions permettent de rappeler que
de nombreuses agglomérations françaises préservent un fort profil industriel et une base
manufacturière qui constitue encore, pour beaucoup d?entre elles, le catalyseur de leur
développement économique. Leur identité productive en a très souvent façonné la trame
urbanistique, le patrimoine bâtimentaire et architectural, l?histoire politique et sociale.
Cette publication, qui s?inscrit dans le programme Ville productive réunissant le PUCA,
la Fabrique de l?industrie et l?Institut pour la recherche de la Caisse des dépôts, radio-
graphie deux cas d?espèces à travers les métropoles de Bordeaux et de Rennes, utilement
complétés en fin d?ouvrage par des excursions comparatives à Berlin, Vienne ou Turin.
Les conditions du maintien d?usines et d?ateliers artisanaux dans les villes européennes
au xxie siècle sont ainsi mises en lumière dans ce travail minutieux, documenté et pas-
sionnant. Elles donnent un aperçu de la volonté politique locale opiniâtre dont il faut
faire preuve pour préserver les activités de production au coeur ou à proximité des tissus
urbains denses, que ce soit dans des métropoles ou dans des villes moyennes. Enjeux de
gestion des risques technologiques ? que les drames d?AZF Ã Toulouse en 2001 ou de
Lubrizol à Rouen en 2019 ont illustrés ? , conflits d?usage et de voisinage, durcissement
des réglementations, inflation des valeurs foncières? sont autant de paramètres qui fa-
vorisent tendanciellement la mise à distance des activités de production, voire les paris
de délocalisation. Les conflits suscités en 2023 par des projets industriels à Soissons
(Rockwool) comme à Liffré (Le Duff), à proximité de Rennes, sont venus rappeler les
obstacles rencontrés pour accueillir de nouvelles implantations à proximité de zones habi-
tées. Quant aux concertations animées actuellement par la commission nationale du débat
public (CNDP) sur plusieurs projets de « gigafactories », elles témoignent elles aussi du
cahier des charges exigeant auquel les investisseurs doivent faire face.
6 Aménager la ville productive
Au-delà des productions artisanales ou d?activités manufacturières très spécifiques (comme
la maroquinerie Hermès ouverte l?an passé à Louviers) qu?il est encore possible d?accueillir
dans des espaces mixtes, au milieu de quartiers résidentiels, la plupart des activités indus-
trielles ont besoin de vastes emprises spécialisées, équipées en réseaux techniques, connec-
tées aux axes rapides de communication, adaptées à des manipulations de flux volumi-
neux de matière et d?énergie. De récents travaux de l?Insee consacrés aux zones d?activités
montrent que deux emplois industriels sur trois sont aujourd?hui implantés dans ces espaces
dédiés. Parmi les 13 700 zones recensées, souvent situées aux franges des agglomérations,
le long des rocades ou sur des vastes emprises portuaires, 27 % des emplois relèvent à ce
jour des activités manufacturières, soit le double de leur poids relatif dans l?économie géné-
rale. L?enjeu majeur de l?avenir sera de sanctuariser ces fonciers à vocation industrielle et
de les protéger du grignotage progressif par les autres usages du sol.
C?est un fait que l?effort de revitalisation manufacturière de la France se heurte non seu-
lement à des difficultés de recrutement des entreprises mais aussi à l?effet de verrouillage
spatial suscité par la raréfaction des terrains disponibles. Très rares sont les parcelles de
plus de 50 hectares capables d?accueillir de nouveaux sites d?envergure dans des délais
d?attente raisonnables. Deux décennies de vaches maigres en matière de grands projets
d?investissement en greenfield ont déshabitué les acteurs locaux à mettre en réserve de
vastes emprises d?un seul tenant. Une part substantielle des fonciers économiques amé-
nageables a été consommée par l?urbanisme commercial et ses bases arrière logistiques,
ou réallouée aux projets résidentiels et tertiaires.
Cela donne une idée de la soudaineté du changement d?époque que nous vivons. Les appels
aux relocalisations industrielles, la montée à l?échelle des industries 4.0 comme les sou-
tiens publics impressionnants alloués aux projets inscrits dans les transitions énergétique
et écologique (batteries, énergies renouvelables, pompes à chaleur, hydrogène bas carbone,
semi-conducteurs, écomatériaux?), viennent prendre à contrepied les tendances passées.
Ils invitent à reconstituer des capacités d?accueil et à repenser les parcs industriels du xxie
siècle, mieux insérés dans les territoires, bien desservis en transports collectifs, conçus pour
favoriser les synergies inter-entreprises et des logiques d?économie circulaire.
La démarche engagée au niveau national pour identifier des sites clés en main, à même de
répondre aux besoins futurs, ne peut qu?être saluée. L?urgence est d?autant plus forte que
l?équation s?est compliquée avec les nouvelles perspectives tracées par l?objectif « zéro
artificialisation nette » (ZAN) inscrit dans la loi Climat et résilience de 2021. La réduction
par deux des consommations foncières au cours de la décennie puis l?application progres-
7Préface
sive de ce fameux ZAN vont durcir l?application des principes Éviter-Réduire-Compenser
en vigueur depuis plusieurs années. Comme le montre très bien cette étude, la logique de
compensation exerce d?ores et déjà des effets tangibles sur les coûts complets des opéra-
tions d?aménagement et sur les concurrences entre usages. S?il n?y est pris garde, un nou-
vel effet d?éviction est susceptible de se produire au détriment des activités productives.
Pour conjurer ce risque, il apparaît absolument nécessaire d?amplifier la réappropriation
du récit industriel et le changement d?image des usines dans l?opinion. Sauf à se sacrifier
eux-mêmes, les décideurs publics locaux les plus volontaristes ont besoin de compter sur
la bienveillance de leurs assemblées et l?adhésion des populations, par-delà les conten-
tieux de riverains.
Une fois affermie la volonté politique locale, celle-ci doit trouver sa traduction concrète
dans les documents d?urbanisme de nouvelle génération que sont les plans locaux d?urba-
nisme et leurs différents volets programmatiques (les orientations d?aménagement et de
programmation ou OAP). Ce sont ces documents qui pourront sanctuariser dans la longue
durée la vocation industrielle de certains espaces. Le caractère de plus en plus intercom-
munal des plans locaux d?urbanisme permet de repenser à bonne échelle les polarités
économiques des bassins de vie, leur dialogue avec la ville tertiaire, en transformant peu
à peu l?urbanisme horizontal sans âme des premières générations de zones périphériques
en véritables quartiers productifs, inscrits dans une logique de fabrique urbaine.
Parmi les autres avancées notables doit être mentionnée la clarification des compétences
intervenue depuis la loi NOTRe : les intercommunalités disposent désormais d?une com-
pétence exclusive en matière d?aménagement économique et d?immobilier d?entreprises.
Responsables de la totalité des zones et parcs d?activité de leur territoire, elles portent
une vision complète de l?offre foncière disponible dans leur bassin de vie. Elles sont
en mesure de mieux anticiper les risques de saturation et d?engager des programmes de
requalification des zones industrielles de première génération, aujourd?hui vieillissantes,
peu adaptées aux besoins contemporains des entreprises et de leurs salariés. Leur enjeu
sera d?avoir un coup d?avance afin de disposer à tout instant de solutions foncières pour
des implantations nouvelles, des transferts d?établissements ou extensions de sites. Cette
maîtrise complète est également une opportunité pour mieux spécifier les vocations res-
pectives de ces différents sites d?accueil et en recomposer les usages. Les industries se
regroupent par grandes affinités, dans des écosystèmes collaboratifs qui apportent de la
valeur ajoutée collective.
8 Aménager la ville productive
Cette recomposition des sites existants sera, dans un contexte de ZAN, la meilleure manière
d?optimiser les aménagements économiques hérités d?un demi-siècle d?urbanisme « spa-
civore ». De nombreuses études mettent aujourd?hui en évidence la faible « productivité »
spatiale en France de cet aménagement à plat, qui se traduit par de faibles nombres d?em-
plois (mais aussi de logements) par hectare artificialisé. Se dessine à bas bruit le retour
à des formes plus compactes et plus denses d?aménagement, recourant à de l?immobilier
vertical en « 3D » (structures en étages, sous-sols?) et plus sobre en matière d?équipements
auxiliaires (parkings, dessertes, lieux de stockage?) grâce à des solutions optimisées ou
mutualisées. Partout en France, des réflexions sont engagées pour recomposer ce qui a long-
temps été une question orpheline. Il faudra néanmoins aller bien au-delà des documents de
planification, car si ceux-ci ont été structurants pour ouvrir des terrains à l?urbanisation ou
déterminer leurs vocations préférentielles, ils seront impuissants à eux seuls à requalifier
les espaces et les optimiser. Un tel chantier va prendre du temps et se heurter aux droits de
propriété comme à l?inertie des occupations actuelles.
Maîtriser le foncier, au besoin par préemption voire par expropriation, redevient le mot d?ordre
de nombreuses agglomérations, s?inspirant pour beaucoup du modèle rennais. Comme le
montre l?étude, la métropole de Rennes se singularise pour sa maîtrise foncière. Aux belles
heures de l?aménagement extensif et horizontal, elle s?est interdit de vendre ses terrains quand
l?immense majorité des collectivités françaises trouvait dans les plus-values des terrains ren-
dus constructibles une source de recettes pour amortir les opérations d?aménagement. Dans un
mouvement assez général de repentir, collectivités et établissements publics fonciers repensent
aujourd?hui le logiciel en pratiquant activement la préemption, quitte à racheter à prix haut ce
qui avait été vendu naguère à bas prix, ou en activant de nouvelles pratiques de dissociation
foncière (baux à construction, baux emphytéotiques?) afin de demeurer maîtres du jeu.
Les études de cas présentées dans cet ouvrage sont illustratives des transformations en
cours et des effets d?apprentissage qui caractérisent les politiques publiques locales. Elles
invitent à l?optimisme et montrent l?importance d?accompagner les volontés d?agir au
niveau local par la mise à disposition d?un outillage réglementaire et technique adapté
aux besoins du temps. Des étapes restent encore à franchir pour rendre la fiscalité locale,
notamment la part de la taxe foncière assise sur les locaux professionnels, plus cohérente
avec les responsabilités de l?aménagement économique. Cela viendra.
Nicolas Portier,
enseignant à l?École urbaine de Sciences Po Paris,
ancien délégué général d?Intercommunalités de France.
9
Résumé
Le maintien et l?implantation d?activités de fabrication, de production ou de réparation
dans des espaces urbains denses font l?objet de récentes actions d?aménagement de la part
de collectivités. Les métropoles de Bordeaux et de Rennes en sont une bonne illustration.
Sur le plan du développement économique et industriel, Bordeaux et Rennes ont connu
des trajectoires distinctes. Le développement industriel de Bordeaux est historique grâce
à son port alors que celui de Rennes est plus tardif. Les deux métropoles présentent éga-
lement des spécificités sectorielles, avec une forte présence de l?aérospatial à Bordeaux
et des télécommunications à Rennes, par exemple. Ayant obtenu toutes les deux le label
French Tech, elles sont inscrites en revanche dans une même stratégie de développement
de l?innovation, de l?économie numérique et de soutien aux start-up.
Bien que leurs histoires économiques soient différentes, ces deux villes présentent des
dynamiques de localisation des activités productives relativement similaires. Entre 1995
et 2019, ces activités ont en partie été évincées des centres-villes du fait notamment de
l?augmentation du prix du foncier. Elles se sont implantées le long des infrastructures
routières, et de manière homogène dans l?espace périphérique, c?est-à -dire dans toutes
les directions cardinales.
Rennes et Bordeaux s?orientent vers une répartition assez similaire des activités, en
termes de distance au centre. Les activités productives n?ont toutefois pas disparu des
centres-villes ; elles tendent même à s?y densifier dans certains quartiers comme les bords
de la Garonne à Bordeaux. La concentration de ces entreprises est liée à une raréfaction
des fonciers économiques dans le centre, qui ne permet plus d?accueillir les nouvelles
arrivantes ni d?agrandir les entreprises actuelles.
En outre, ces dynamiques similaires s?observent dans ces deux métropoles dont les mo-
dalités d?action publique sont différentes. La maîtrise foncière par la collectivité rennaise
est plus forte qu?Ã Bordeaux par exemple.
10
Comme d?autres collectivités, Rennes et Bordeaux activent un certain nombre de leviers
pour maintenir ou faire revenir les activités productives et aménager la ville. Ces leviers
peuvent être classés en six familles selon la méthode et l?objectif visé. À titre d?illustra-
tion, pour réserver du foncier aux activités productives, elles peuvent utiliser le zonage du
plan local d?urbanisme. Si l?objectif est plutôt de lutter contre l?augmentation des valeurs
foncières, peu compatible avec le maintien des activités productives, elles peuvent consti-
tuer des réserves foncières à vocation économique, mettre à disposition des entreprises
du foncier dans des conditions plus favorables que celles du marché ou encore mobiliser
le droit de préemption. Pour optimiser l?espace, les collectivités vont plutôt expérimenter
des dispositifs tels que la mutualisation ou la verticalisation des activités. Pour favoriser
l?implantation des activités de l?économie sociale et solidaire (ESS) et de l?économie
circulaire ainsi que des activités de taille modeste, les villes peuvent recourir aux occu-
pations transitoires et aux pépinières. Quand il s?agit de mobiliser les acteurs privés dans
les projets d?aménagement, les collectivités peuvent s?appuyer sur les appels à projets, ce
qui est particulièrement développé à Bordeaux.
Ces leviers peuvent aussi être combinés pour servir un projet, comme c?est le cas à la
Janais, territoire emblématique de l?industrie rennaise ou à l?Aéroparc de Bordeaux-
Mérignac, à condition qu?ils soient adaptés au projet, à la configuration urbaine et à l?en-
vironnement social et économique.
Étudier la « ville productive » revient à interroger la place des activités de fabrication,
de production et de réparation dans les politiques urbaines. Dans les villes de Rennes et
de Bordeaux, il semble que le portage politique local soit relativement faible en dehors
du soutien aux activités de l?ESS, à l?économie circulaire et aux industries de pointe.
L?argumentaire politique en faveur du maintien ou de l?accueil de ces activités est peu
structuré. Des leviers opérationnels sont donc activés sans que des objectifs, notamment
quantitatifs, ne soient annoncés ni partagés, en d?autres termes sans qu?une politique pu-
blique ne soit formellement établie. Or, un portage politique fort est nécessaire afin que
les actions déployées s?inscrivent dans une même direction, qu?elles soient coordonnées
et articulées.
11
Remerciements
Cet ouvrage est issu d?une recherche s?inscrivant dans le programme « Ville productive »
lancé par le Plan urbanisme construction architecture (PUCA) en mai 2020. Nous tenons
à remercier les équipes du PUCA, de l?Institut pour la recherche de la Caisse des Dépôts
et de La Fabrique de l?industrie pour leur soutien et leur accompagnement tout au long
de cette recherche. Nous remercions particulièrement Caroline Granier et Emilie Binois
pour leur relecture attentive, leurs remarques et suggestions ainsi que pour l?ensemble du
processus éditorial ayant permis d?aboutir à cette publication.
Nous remercions également toutes les personnes rencontrées à Bordeaux, à Rennes, Ã
Berlin, à Vienne et à Turin dans le cadre de ce travail, pour le temps accordé et le par-
tage de leurs réflexions. Un temps d?échange a eu lieu avec une partie d?entre eux en
juin 2023. Leurs retours ont été précieux pour l?aboutissement de ce travail. Ils en sont
donc remerciés particulièrement.
Ont également contribué à cette recherche : Bruno Yvin et Benjamin Christiaen, respec-
tivement directeur associé et chef de projet chez Alphaville ; Adela Hamcho, étudiante
en licence 3 Génie urbain, à l?université Gustave Eiffel ; Valentin Mathiot, étudiant de
troisième année à l?École nationale des sciences géographiques ; Brice Leblanc, étudiant
en master 2 Développement urbain durable, à l?université Gustave Eiffel ; Alice Flon, étu-
diante en master 2 Aide à la décision en aménagement urbain et régional à l?université de
Franche-Comté ; Solène Tixadou, doctorante au laboratoire ESO de Le Mans université.
12
Sommaire
Préface 5
Résumé 9
Introduction 17
PARTIEI
LA LOCALISATION DES ACTIVITÉS PRODUCTIVES, QUESTION
SPATIALE ET POLITIQUE 21
Chapitre 1
L?éviction limitée des activités productives 22
Aux origines, des constructions différentes du paysage industriel 22
Ces dernières années, des tendances similaires 25
FOCUS ? Quels sont les critères d?implantation des activités
productives? 40
Chapitre 2
Une action publique en faveur de la ville productive sans
véritable feuille de route 44
Une problématique récente 44
Une action publique ancienne en faveur de l?ESS et de l?économie circulaire 47
13Sommaire
PARTIE II
LES LEVIERS D?ACTION PUBLIQUE 51
Chapitre 3
Les instruments réglementaires pour gérer la concurrence
entre les différentes activités 52
Le zonage 53
Les OAP, un levier stratégique mais peu contraignant 55
Le diffus, angle mort réglementaire 57
Chapitre 4
L?action foncière: maîtriser les terrains pour en contrôler
l?usage 59
Constituer des réserves foncières pour l?activité économique: le modèle de la ZAE 60
Vendre le foncier communautaire à prix décoté 62
Utiliser la dissociation foncière 64
Intervenir pour contenir la hausse des valeurs 65
Chapitre 5
L?optimisation spatiale: de la densification à la
diversification 67
L?incontournable densification des ZAE 68
De rares tentatives d?optimisation par mutualisation 70
La verticalisation, un affichage plus qu?une solution aboutie 73
Un besoin en outils spécifiques 75
14 Aménager la ville productive
Chapitre 6
Aux interstices spatiotemporels, les occupations
temporaires 80
Une diversité de modes d?occupation temporaire 81
Une solution à double tranchant 82
FOCUS ? Les Halles en commun: un projet d?urbanisme
transitoire favorisant l?implantation de l?économie circulaire 83
Une volonté de construire le lieu et ses usages futurs à travers une occupation
transitoire 83
Une orientation favorable à l?économie circulaire 84
Un équilibre financier qui reste à trouver 85
Chapitre 7
Un parc public et semi-public en évolution 86
Une offre historique: pépinières et hôtels d?entreprises 87
De récents outils de portage spécifiques 88
FOCUS ? Le Mur habité: des ateliers artisanaux gérés par
l?aménageur 90
Réaliser les opérations «que les privés ne veulent ou ne peuvent pas faire» 90
Favoriser l?implantation d?artisans créateurs au démarrage de leur activité 91
À l?avenir, une péréquation possible 92
15Sommaire
Chapitre 8
Mobiliser les acteurs privés 93
L?AMI AIRE (aménager, innover, redessiner, entreprendre) 95
Les résultats de l?AMI AIRE 95
FOCUS ? À la Janais et à l?OIM Aéroparc, une combinaison
d?outils 99
La Janais: une mobilisation pour maintenir l?emploi productif en coeur de ville 99
L?OIM Aéroparc, territoire d?entrée de ville pilote 102
Chapitre 9
Et ailleurs en Europe? 107
Vienne 108
Berlin 112
Turin 116
Conclusion 121
Point de vue 124
Annexes
Annexe I - Méthodologie 131
AnnexeII - Analyse géomatique des données Sirene 132
AnnexeIII - Liste des sigles et acronymes 135
Port de Bordeaux,mars 2022 (crédit: F. Ferchaud)
17
INTRODUCTION
Bien que le retour de la production en France se soit imposé dans les discours politiques
et médiatiques, la ville apparaît rarement comme un lieu à privilégier dans cette optique.
Pourtant, la question du maintien ou de l?implantation d?activités de fabrication, de pro-
duction ou de réparation dans les villes fait l?objet d?un intérêt renouvelé depuis les an-
nées 2010. L?usage de l?expression « ville productive » par les acteurs de l?urbanisme
est manifeste depuis 2014 et les ateliers menés à Bruxelles dans le cadre du Plan Canal
(2011-2014) sous l?influence de l?architecte londonien Mark Brearley (Gilbart, 2023). La
labellisation en tant que Territoires d?industrie des métropoles de Bordeaux, de Nantes ou
de Clermont-Ferrand est en outre venue récemment matérialiser la volonté politique des
villes de retrouver une identité plus productive.
Ce regain est lié à plusieurs facteurs, dont la crise écologique, qui imposent de repenser
nos pratiques de consommation et de production. On peut aussi citer le renouveau du
« faire » et du « faire soi-même », qui se traduit à la fois par l?émergence de nouveaux
lieux et de nouveaux collectifs de fabrication et par des trajectoires d?individus en recon-
version faisant le choix de l?artisanat, de l?artisanat d?art, de l?agroalimentaire (brasserie,
torréfaction, maraîchage?).
Accueillir des activités productives en centre urbain nécessite néanmoins une véritable
réflexion sur l?aménagement de la ville, tant les problématiques sont nombreuses : dis-
ponibilité du foncier, mixité entre logements et activités, choix des activités implantées,
etc. Les réponses apportées et les modalités d?intervention des acteurs publics locaux
sont propres à chaque territoire. Elles dépendent notamment de l?histoire de leur déve-
loppement économique, social et politique. Néanmoins, les acteurs du territoire peuvent
se servir d?instruments d?aménagement pour maintenir ou faire revenir les activités pro-
ductives. Parmi les leviers identifiés, certains sont anciens et éprouvés, d?autres sont en
cours d?expérimentation. Quels sont-ils ? Comment les acteurs publics locaux les mo-
bilisent-ils ? Pour quels résultats ? Voici les questions auxquelles cet ouvrage cherche Ã
répondre.
18 Aménager la ville productive
Dans cet objectif, nous avons interrogé quinze collectivités françaises sur les dispositifs
qu?elles utilisent, puis nous avons réalisé une enquête de terrain sur les agglomérations
bordelaise et rennaise. Ce choix s?est opéré à partir de nos connaissances préalables de
ces deux territoires et des dynamiques différentes dans l?appréhension des activités pro-
ductives. Après avoir analysé l?évolution de la localisation des activités productives dans
ces deux territoires, nous avons interrogé les acteurs concernés par cette question : acteurs
de l?aménagement ou du développement économique au sein des collectivités, aména-
geurs, promoteurs et commercialisateurs, chambres consulaires, agences d?urbanisme,
entreprises, etc.
Cet ouvrage est structuré en deux parties. La première vise à décrire les dynamiques de
localisation des activités productives à Rennes et à Bordeaux et à exposer le contexte
historique et politique dans lequel elles s?inscrivent. La seconde partie présente les diffé-
rents leviers recensés dans les villes étudiées, en les illustrant par des exemples de projets
d?aménagement. Ces exemples sont mis en perspective avec trois territoires européens :
Berlin, Vienne et Turin.
Halle industrielle du site de la Janais à Rennes, janvier 2022 (crédit: F. Ferchaud)
21
PARTIEI
LA LOCALISATION DES ACTIVITÉS
PRODUCTIVES, QUESTION SPATIALE ET
POLITIQUE
Les stratégies d?implantation des activités productives s?inscrivent toujours dans un
contexte spatial et politique. Elles dépendent notamment de l?histoire et de la géographie
des territoires mais aussi de l?action publique locale mise en oeuvre pour attirer ou au
contraire repousser ces activités de production. À cela s?ajoute la pression foncière dans
les milieux urbains denses, qui pousse les activités en périphérie, et le contexte macroé-
conomique (hier la tertiarisation de l?économie, aujourd?hui la limitation de l?artificiali-
sation des sols). Il résulte de ces facteurs des dynamiques hétérogènes entre les territoires.
22
CHAPITRE 1
L?éviction limitée des activités productives
Le retour des activités productives en
centre urbain suscite un intérêt renouvelé
de la part des collectivités. Mais ont-elles
véritablement été évincées des villes au
cours des dernières décennies ? Les dy-
namiques de localisation sur une période
de vingt-cinq ans, à Rennes et à Bordeaux,
montrent leur éloignement des centres his-
toriques mais pas leur disparition.
Aux origines, des
constructions différentes du
paysage industriel
Pour appréhender la localisation des activi-
tés productives à Bordeaux et à Rennes, il est
essentiel de rappeler la façon dont l?industrie
s?est développée dans chacune de ces villes.
À Rennes, un développement
industriel tardif
Pendant longtemps, le développement in-
dustriel de Rennes se restreint aux activités
militaires, avec l?Arsenal de Rennes qui
produit des munitions. Il s?étend ensuite
grâce aux efforts de ce qui a été appelé le
« lobby breton », dans le cadre des pre-
mières politiques d?aménagement du terri-
toire visant à contrebalancer le centralisme
parisien. Le Comité d?étude et de liaison
des intérêts bretons (Celib) met ainsi l?ac-
cent sur l?importance d?assurer la transition
d?une partie des activités agricoles vers
l?industrie. Le Celib fait la promotion au-
près des industriels des implantations que
la Bretagne peut offrir et incite les com-
munes à améliorer leurs conditions d?ac-
cueil : infrastructures, formations, incita-
tions fiscales et financières.
C?est dans ce cadre que Citroën implante
en 1953 un premier site de production dans
la zone industrielle de la route de Lorient,
la Barre Thomas. En 1960, l?acquisition
de 150 hectares à Chartres-de-Bretagne
permet ensuite à Citroën de construire de
nouveaux ateliers et bureaux, et d?y instal-
ler la totalité de ses moyens de production.
Le pôle industriel de la Janais, qui réunit
23Chapitre 1. L?éviction limitée des activités productives
non seulement Citroën mais aussi nombre
de sous-traitants, est né. Les usines de la
Janais et de la Barre Thomas comptent
14 000 salariés dans les années 1970.
En parallèle, le développement universi-
taire local entraîne l?essor de l?industrie
électronique. La société SGS Fairchild,
spécialisée dans la fabrication de transistors
et de circuits intégrés, implante sa première
usine française au Blosne, la ZUP du sud
de Rennes, en 1966. D?autres entreprises
évoluant dans le secteur de l?électronique
suivent ses traces, notamment après qu?une
équipe d?ingénieurs rennais a mis au point
le Minitel.
Dans les années 2000, le site de la Janais,
occupé par le groupe PSA-Citroën (fusion
de Peugeot SA et de Citroën), s?essouffle :
la suppression de certaines lignes de pro-
duction entraîne le départ volontaire de
1 800 salariés. Ils sont 8 600 salariés en
2008 et 4 639 en 2015. Au Blosne, la dy-
namique est similaire : STMicroelectronics
(fusion entre l?entreprise SGS et Thomson)
licencie 429 salariés en 2004. En 2016, 120
salariés travaillent sur ce site.
1. La zone d?emploi de Rennes comprend Rennes et 159 communes environnantes. Elle reflète la zone géographique dans
laquelle les actifs résident et travaillent.
2. Derrière les catégories « construction » (4,5 %), « administration publique, enseignement, santé, action sociale » (12,7 %) et
« commerce, transports, services divers » (79,9 %), selon l?Insee.
3. Rennes Métropole est constituée, à sa création en 2014, de 43 communes réunies jusqu?alors dans la communauté
d?agglomération. Des compétences déjà exercées par Rennes Métropole se trouvent renforcées (zones d?activités par exemple)
et de nouvelles compétences sont acquises, notamment dans le domaine du développement économique, à l?instar du copilotage
avec la région des pôles de compétitivité.
Aujourd?hui, les principales industries ren-
naises se situent dans les secteurs de l?au-
tomobile, de l?imprimerie-reproduction, de
l?agroalimentaire, de l?énergie et de la méca-
nique (CCI Ille-et-Vilaine, 2023). En 2021,
au sein de la zone d?emploi de Rennes1,
2,8 % des établissements sont dans les sec-
teurs de l?industrie2 et 10,2 % des entreprises
de Rennes Métropole3 sont des entreprises
artisanales (7 453 établissements), évoluant
majoritairement dans le secteur du bâtiment
(CMA, 2022). Les principales activités du
secteur de la production sont la fabrication
d?articles divers, le textile et l?habillement,
ainsi que le bois et l?ameublement.
Bordeaux: ville portuaire,
agglomération industrielle
Le développement économique et industriel
de Bordeaux repose historiquement sur son
port. Le commerce triangulaire puis la colo-
nisation ont profité au développement d?ac-
tivités portuaires. Cela a conduit à l?aména-
gement du port de Bordeaux avec la création
de quais verticaux en 1926, la construction
du chenal et d?un avant-port sur la Garonne
puis, plus tard, l?élaboration de hangars mo-
24 Aménager la ville productive
dernes et de quais adaptés aux transports
transatlantiques. Après la Première Guerre
mondiale, les secteurs de la métallurgie, de
l?industrie chimique et de l?agroalimentaire
profitent de ces installations et dominent
alors l?industrie bordelaise. Après la Se-
conde Guerre mondiale, pendant laquelle le
port de Bordeaux devient un port militaire
stratégique pour les Allemands, de nouveaux
sites voient le jour, Ã l?instar du terminal
conteneurs de Verdon sur les rives de Bas-
sens. À partir des années 1950, certaines ac-
tivités portuaires comme les chantiers navals
sont touchées par une diminution d?activité.
Actuellement, seule subsiste une entreprise
spécialisée dans la création et la construction
de voiliers de plaisance ; et les perspectives
du port autonome, même en matière de lo-
gistique, ne sont pas optimistes.
Dans le secteur de l?agroalimentaire, les
activités relatives à la production viticole
(embouteillage, étiquetage, transport?), Ã
la distillerie et à la production de liqueurs
sont importantes et encore présentes au-
jourd?hui, avec l?entreprise Bardinet Ã
Blanquefort ou Lucien Bernard à Ambès,
par exemple. Les rives de Bassens sont
également marquées par les Grands Mou-
lins, « moulins les plus modernes d?Eu-
rope », rachetés par Bouygues en 1989.
Ce secteur est aussi caractérisé par une di-
minution d?activité et des transformations.
La raffinerie de sucre Saint-Rémi située
à Bacalan, et rachetée par Beghin Say en
1967, a définitivement fermé ses portes en
1984. Parmi la trentaine de sècheries pré-
sentes sur le territoire bordelais en 1907,
seule l?entreprise Sar?Océan (ex-établisse-
ments Boyer), située à Bègles, est encore
présente aujourd?hui (Clouet, 2021). Elle
emploie une cinquantaine de salariés.
Le secteur de la chimie s?est d?abord dé-
veloppé de manière connexe aux chantiers
navals, car la résine de pin était utilisée
pour le calfatage des bateaux. L?industrie
des résines a ensuite subi un fort déclin en
raison du développement de l?industrie
pétrochimique, qui a amené des procédés
à base de plastique. L?industrie Saint-Go-
bain, qui produit des engrais, s?implante
au début du xxe siècle à Brazza. Plusieurs
usines Saint-Gobain sont encore présentes
actuellement, principalement à Mérignac.
Enfin, impossible d?évoquer le développe-
ment industriel de Bordeaux sans parler de
l?industrie aéronautique. Le premier hangar
de production d?avions est construit à Bègles
en 1924 par la société Blériot-SPAD. Après
que l?usine a été nationalisée pour créer un
groupement d?usines de production aéro-
nautique, d?autres usines sous-traitantes
s?implantent à proximité. C?est le cas de
l?Atelier industriel aéronautique (AIA),
implanté à Floirac, qui supervise la main-
tenance des moteurs d?avion. Plus tard, une
nouvelle usine destinée à la fabrication de
fuselages et de certains modèles d?avion est
créée à Talence, à l?instigation de Marcel
Bloch (Marcel Dassault). Le développement
de l?entreprise Dassault contribue ensuite
à l?extension d?un complexe aérospatial, Ã
25Chapitre 1. L?éviction limitée des activités productives
proximité de l?aéroport de Bordeaux-Méri-
gnac et sur plusieurs communes. L?installa-
tion de l?usine Ford à Blanquefort en 1973
ne s?est pas accompagnée d?un développe-
ment de l?industrie automobile. Fermée en
2019, puis démantelée, ce site doit accueillir
en 2024 une usine de piles à hydrogène de
forte puissance.
Aujourd?hui, le paysage industriel de
l?agglomération bordelaise se caractérise
par la prédominance de trois principaux
secteurs : l?aéronautique, l?aérospatial
et la défense ; l?agroalimentaire (viticul-
ture-viniculture) ; la filière bois et nou-
velles énergies. En 2021, au sein de la
zone d?emploi de Bordeaux comprenant
164 communes, dont la ville de Bordeaux,
4. Derrière les catégories « administration publique, enseignement, santé, action sociale » (11,1 %), « construction » (11,9 %)
et « commerce, transport, services divers » (69,5 %), selon l?Insee.
5,4 % des établissements sont dans le sec-
teur de l?industrie4. L?artisanat (alimen-
tation, bâtiment, fabrication, services)
représente 16 321 établissements, parmi
lesquels 42 % évoluent dans le domaine
du bâtiment (CMA, 2017).
Ces dernières années, des
tendances similaires
Pour observer et qualifier l?évolution de
la localisation des activités productives Ã
Rennes et à Bordeaux, nous la décomposons
en jalons de cinq ans entre 1995 et 2019.
Pour notre analyse, nous nous sommes ap-
puyés sur une définition des activités pro-
Figure1.1 - Les activités productives retenues pour effectuer notre
analyse quantitative
Codes NAF
définition 2
Activités
10 Ã 32
Transformation de produits manufacturés (alimentaire, textile, impression, mobilier,
plastique et métal, chimie, informatique, électrique?)
33 Réparation et installation de machines et d?équipements
95 Réparation de biens personnels et domestiques
46 Commerce de gros
49.2, 49.4, 50.2, 50.4, 51.2 Transport de fret (routier, ferroviaire, maritime, fluvial, aérien)
52, 53 Services d?entreposage, services auxiliaires et de poste
26 Aménager la ville productive
ductives élaborée par Alphaville et Le Sens
de la Ville à partir des codes NAF (voir
figure 1.1). Le premier niveau d?activités
productives désigne strictement les activi-
tés manufacturières. Les codes NAF 10 Ã
32 retenus désignent la transformation de
l?ensemble des produits manufacturés mais
excluent le secteur primaire d?extraction
des ressources brutes, qui fait souvent l?ob-
jet d?infrastructures très spécifiques et se si-
tue rarement en milieu métropolitain. Nous
avons fait le choix d?y ajouter la réparation
d?équipements professionnels et de biens
personnels, considérant que ces services
contribuent au cycle de vie des produits
manufacturés, même si certains ont parfois
un positionnement sur des commerces.
Le deuxième niveau implique aussi les ac-
tivités nécessaires au fonctionnement de la
production. Elles incluent l?ensemble du
transport de fret, d?entreposage et du com-
merce de gros, qui constituent différentes
étapes de déplacement et de stockage des
produits manufacturés une fois fabriqués5.
5. Un troisième niveau élargit encore le spectre, en y ajoutant des activités qui se placent en amont et en aval de la production,
comme ce qui relève de la R&D par exemple, mais il n?a pas été inclus dans la définition utilisée pour l?analyse spatiale
des activités productives. Il est souvent difficile à distinguer statistiquement (intégration dans les activités de l?établissement
principal par exemple) et constitue moins, en première approche, une activité à risque en milieu urbain.
6. L?aire d?attraction est le nouveau zonage créé en 2020 par l?Insee et est constituée d?un pôle d?emploi entouré par une couronne
(anciennement aire urbaine). Il est retenu que les mobilités domicile-travail de 15 % des actifs déterminent cette polarisation.
Si cette représentation est parfois critiquée comme sur-représentant l?aire d?influence de certaines métropoles, elle permet de
représenter de façon suffisamment large les dynamiques d?installation des entreprises, tout en s?arrêtant aux limites des aires
d?influence des villes moyennes voisines (par exemple Vitré à Rennes ou Libourne à Bordeaux), qui ont leur propre dynamique.
Deux situations initiales très
différentes
Les entreprises sont représentées sur
l?ensemble de l?aire d?attraction 2020 de
chaque ville6. Celle-ci n?a donc aucune
existence statistique sur la période 1995-
1999 mais elle sert à circonscrire les en-
treprises étudiées dans un périmètre de
communes constant. La comparaison des
deux agglomérations entre 1995 et 1999
montre que l?activité productive est loin
d?occuper l?ensemble de l?aire d?attraction
2020. On observe deux situations initiales
très différentes, liées au passé industriel
de chaque ville. À Bordeaux, les emplois
sont répartis entre trois polarités : les rives
de la Garonne, qui abritent de nombreuses
petites activités, l?aéroport de Mérignac et
ses alentours, et la rive droite historique-
ment industrielle de Bordeaux. Ces deux
dernières polarités accueillent des acteurs
de poids représentant plusieurs milliers
d?emplois tels que Thalès, Sanofi et Das-
sault. À Rennes, on constate une concen-
tration de l?emploi productif à la Janais, au
sud-ouest, du fait de l?implantation d?un
acteur dominant, PSA, et de ses sous-trai-
tants, et de la présence plus dispersée de
l?industrie agroalimentaire.
27Chapitre 1. L?éviction limitée des activités productives
Figure1.2 - Dynamiques de localisation des activités productives dans
l?aire d?attraction de Bordeaux sur la période 1995-1999
Comment lire les cartes?
Les entreprises productives sont géolocalisées et forment un « semis » de points. La
taille des points est proportionnelle à l?effectif, plus précisément, à la valeur moyenne de
la tranche d?effectif indiquée dans le fichier Sirene. Par exemple, des entreprises dont la
tranche d?effectif est de 1000à 2000 salariés se voient attribuer un poids de 1500. Pour
analyser ces semis de points, nous avons utilisé la centrographie, une méthode d?analyse
spatiale qui permet de visualiser par un indicateur d?étalement les changements survenant
dans le temps et dans l?espace de la population d?entreprise (Dablanc et Andriankaja,
2010). Nous avons retenu une méthode dans laquelle il y a 64 % de chances qu?une
entreprise de la distribution se situe à l?intérieur de l?ellipse (voir annexe II).
Aire d?attraction Mairie
Centre de l?ellipse
Établissements productifs
ouverts 1995-1999
Ellipse de répartition des emplois
productifs 1995-1999 (64%)
Source: données Sirene (Insee), traitement par A. Blein.
28 Aménager la ville productive
Figure1.3 - Dynamiques de localisation des activités productives dans
l?aire d?attraction de Rennes sur la période 1995-1999
Source: données Sirene (Insee), traitement par A. Blein.
Aire d?attraction Mairie
Centre de l?ellipse
Établissements productifs
ouverts 1995-1999
Ellipse de répartition des emplois
productifs 1995-1999 (64%)
29Chapitre 1. L?éviction limitée des activités productives
La densification commune autour des
grands axes
De 1995 Ã 2019, dans l?ensemble, la loca-
lisation des entreprises à Rennes comme Ã
Bordeaux suit la même dynamique. Cer-
taines activités consommatrices d?espaces
situées en coeur de métropole y demeurent,
mais des établissements importants s?im-
plantent également à 20 ou 30 kilomètres
du centre au gré des opportunités fon-
cières.
À Rennes (figures 1.3 et 1.5), certaines
entreprises initialement présentes dans le
centre et le sud-ouest se positionnent le
long des routes nationales radiales s?éloi-
gnant de la ville. Le développement se fait
par grappes, notamment dans les zones
d?activités économiques (ZAE) commu-
nales hors métropole, et traduit l?exis-
tence d?une ceinture verte rennaise (voir
encadré) de la ville archipel, organisation
urbaine caractérisée par une métropole et
des noyaux périphériques, par opposition
au continuum de développement urbain
bordelais. Le poids de la Janais s?allège,
et des polarités mineures se créent autour
de la transformation agroalimentaire ou
de ses sous-traitants dans des villes éloi-
gnées comme Melesse, Liffré, et entre
Noyal-sur-Vilaine et Châteaubourg à l?est
(à équidistance du pôle de Vitré).
À Bordeaux (figures 1.2 et 1.4), on ob-
serve un poids décroissant de Mérignac au
bénéfice d?une densification de l?occupa-
tion sur la grande couronne sud-ouest de
la métropole, qui correspond notamment
à la présence de grandes zones d?activi-
tés. L?activité productive se diffuse aussi
vers des polarités secondaires dans l?aire
d?attraction, comme Landiras (Grand
Chais de France) ou le bassin d?Arcachon.
D?autres se maintiennent cependant au
centre, à proximité de la Garonne, comme
le groupe Beneteau, constructeur de ba-
teaux de plaisance ; le fabricant de bat-
teries électriques Saft ; l?huilier Lesieur ;
des fabricants de matières premières pour
le BTP, Lafarge et Unibéton, et de caout-
chouc, Simorep ; des groupes de spiri-
tueux, Pernod Ricard et Marie Brizard, et
aussi des établissements publics de trans-
port et logistique comme SNCF Réseau ou
Grand Port maritime de Bordeaux.
À Rennes comme à Bordeaux,
certaines activités consommatrices
d?espaces situées en coeur de métro-
pole y demeurent mais des établisse-
ments importants s?implantent aussi
à 20 ou 30 kilomètres du centre.
30 Aménager la ville productive
Figure1.4 - Dynamiques de localisation des activités productives dans
l?aire d?attraction de Bordeaux sur la période 2015-2019
Source: données Sirene (Insee), traitement par A. Blein.
Aire d?attraction Mairie
Centre de l?ellipse
Établissements productifs
ouverts 2015-2019
Ellipse de répartition des emplois
productifs 2015-2019 (64%)
31Chapitre 1. L?éviction limitée des activités productives
Source: données Sirene (Insee), traitement par A. Blein.
Figure1.5 - Dynamiques de localisation des activités productives dans
l?aire d?attraction de Rennes sur la période 2015-2019
Aire d?attraction Mairie
Centre de l?ellipse
Établissements productifs
ouverts 2015-2019
Ellipse de répartition des emplois
productifs 2015-2019 (64%)
32 Aménager la ville productive
Source: données Sirene (Insee), traitement par A. Blein.
Figure1.6 - Dynamiques de localisation des activités productives Ã
Bordeaux Métropole sur la période 2015-2019
Aire d?attraction Mairie
Centre de l?ellipse
Établissements productifs
ouverts 2015-2019
Ellipse de répartition des emplois
productifs 2015-2019 (64%)
33Chapitre 1. L?éviction limitée des activités productives
Figure1.7 - Dynamiques de localisation des activités productives Ã
Rennes Métropole sur la période 2015-2019
Source: données Sirene (Insee), traitement par A. Blein.
Aire d?attraction Mairie
Centre de l?ellipse
Établissements productifs
ouverts 2015-2019
Ellipse de répartition des emplois
productifs 2015-2019 (64%)
34 Aménager la ville productive
À Rennes, une forte maîtrise de l?urbanisation par les collectivités locales
Le «modèle rennais» est une formule utilisée par nombre d?auteurs pour définir ce
qui se met en place dès les années 1960, à savoir la capacité de Rennes à «orienter
l?urbanisation au plan local, en particulier sur le plan social» et parfois même à anticiper,
à devancer les décisions nationales (Pasquier et Tellier, 2020). Rennes, qui bénéficie
particulièrement de la politique nationale d?aménagement du territoire (décentralisation
des activités industrielles par exemple), connaît depuis la fin de la Seconde Guerre
mondiale un fort développement économique, universitaire, et une croissance de sa
population. Quand le district urbain est créé en 1970, la place qu?occupe Rennes est
forte et centrale. La structure intercommunale est mise en oeuvre pour coordonner
l?urbanisation rennaise, alors que des zones pavillonnaires se développent.
Après deux décennies de croissance, les socialistes à la tête de la mairie depuis 1977
veulent équilibrer le développement de la ville et de l?agglomération. La stratégie
urbaine de l?intercommunalité rennaise, dont les compétences se renforcent (économie,
habitat, environnement) est alors caractérisée par une forte intervention foncière,
par le caractère social des constructions et par la création d?une ceinture verte pour
maîtriser l?urbanisation en dehors de la ville-centre et autonomiser les communes
aux alentours. Les décennies suivantes s?inscrivent dans la continuité de cette forte
maîtrise publique du développement urbain, avec toujours un engagement structurant
en matière d?habitat et de logement ? social notamment ?, et un soutien conséquent
aux actions culturelles. Les compétences de la structure intercommunale se renforcent
dans les années 1990 (organisation des transports publics, avec le projet d?une ligne
de métro), puis de nouveau dans les années 2000 (équipements culturels et sportifs et
collecte des déchets ménagers, par exemple). Le concept de «ville archipel», qui s?est
d?abord traduit par la mise en place de la ceinture verte, est formalisé dans le schéma
de cohérence territoriale (SCoT) au début des années 2000 (Chapuis, 2013).
35Chapitre 1. L?éviction limitée des activités productives
Une dispersion des activités
productives
Sur les cartes précédentes sont tracées des
ellipses contenant à chaque fois 64 % des
emplois productifs, et dont la forme syn-
thétise la distribution spatiale des entre-
prises7. Plus l?ellipse est déformée, plus
elle témoigne de lignes de force (radiales,
notamment) qui pèsent sur la localisation
des entreprises.
Dans les deux villes, en superposant les
cartes des périodes 1995-1999 et 2015-
2019, on observe un agrandissement
important de la taille de l?ellipse. Cela
confirme la dispersion des activités pro-
ductives des centres-villes, les emplois se
situant en moyenne de plus en plus loin
du centre historique de l?aire d?attractivité
(l?hôtel de ville de la ville-centre est géné-
ralement assez proche du centre de gravité
de l?aire d?attraction).
Cet effet est plus marqué à Rennes qu?Ã
Bordeaux, du fait du poids initial de PSA
qui employait 10 000 salariés à la Janais.
Le déclin ultérieur de ce site, très proche
du centre historique, a induit une forte
dispersion des activités productives Ã
l?échelle de l?aire d?attraction. Cet éloi-
gnement est amplifié par l?emplacement
de la ceinture verte à Rennes, qui crée un
7. La forme de l?ellipse donne un bon aperçu de la répartition des établissements par sa déformation anisotrope (qui varie selon
la direction dans l?espace) par rapport à un cercle qui témoigne d?axes de concentration des entreprises, et par sa largeur et sa
longueur qui soulignent l?éloignement relatif des entreprises par rapport au centre de gravité de la distribution.
vide de quelques kilomètres, alors que
l?urbanisation et l?implantation de l?ac-
tivité économique se font de façon plus
continue à Bordeaux.
L?éloignement des emplois productifs
du centre ? en pratique, la dimension de
l?ellipse ? est aujourd?hui assez similaire
entre Bordeaux et Rennes, avec une lé-
gère déformation sur un axe nord-est/sud-
ouest à Bordeaux et nord-ouest/sud-est Ã
Rennes. Néanmoins, la densité en établis-
sements par unité de surface est environ
quatre fois plus élevée à Bordeaux.
Initialement, le centre de gravité des em-
plois était plutôt situé à l?ouest du centre-
ville (au sud-ouest pour Rennes). L?évolu-
tion dans le temps montre une dispersion
mais aussi un « recentrage » de l?activité au
sens où celle-ci se diffuse de façon relative-
ment homogène dans toutes les directions.
Sur la période 1995-2019, les
activités productives se sont éloignées
des centres-villes.
36 Aménager la ville productive
Figure1.8 - Comparaison des dynamiques de localisation des activités
productives à Bordeaux Métropole entre les périodes 1995-1999 et
2015-2019
Source: données Sirene (Insee), traitement par A. Blein.
Centre de l?ellipseÉtablissements productifs
ouverts 1995-1999
Ellipse de répartition des emplois
productifs 1995-1999 (64%)
Centre de l?ellipseÉtablissements productifs
ouverts 2015-2019
Ellipse de répartition des emplois
productifs 2015-2019 (64%)
Mairie
37Chapitre 1. L?éviction limitée des activités productives
Figure1.9 - Comparaison des dynamiques de localisation des activités
productives à Rennes Métropole entre les périodes 1995-1999 et
2015-2019
Source: données Sirene (Insee), traitement par A. Blein.
Centre de l?ellipseÉtablissements productifs
ouverts 1995-1999
Ellipse de répartition des emplois
productifs 1995-1999 (64%)
Centre de l?ellipseÉtablissements productifs
ouverts 2015-2019
Ellipse de répartition des emplois
productifs 2015-2019 (64%)
Mairie
38 Aménager la ville productive
Il ressort ainsi de cette analyse sur vingt-
cinq ans que, malgré des situations ini-
tiales très différentes, malgré aussi une
taille et une population métropolitaine dif-
férentes, Rennes et Bordeaux présentent
aujourd?hui une répartition assez similaire
des activités par rapport au centre. Cela
peut être lié à l?existence de distances
critiques en termes de temps de trajet et
à la présence ou non d?infrastructures
routières, qui limitent dans les faits la ca-
pacité à éloigner les activités des centres
historiques. Les entretiens avec les com-
mercialisateurs soulignent en effet le rôle
essentiel des temps de trajet domicile-tra-
vail des salariés pour le choix de localisa-
tion des entreprises.
Par ailleurs, les activités productives
n?ont pas disparu des centres-villes ; elles
tendent même à s?y densifier dans certains
quartiers comme les bords de la Garonne.
Toutefois, la croissance importante du
nombre d?entreprises productives, elle-
même liée à la croissance économique
des villes, se traduit par un mouvement
de desserrement relatif, du fait d?une ra-
réfaction des fonciers économiques dans
le centre, lesquels ne peuvent plus ac-
cueillir les nouvelles arrivantes ni soutenir
l?agrandissement des entreprises. L?ana-
lyse de quelques parcours d?entreprise a
ainsi confirmé que certaines d?entre elles
gardent une antenne dans des quartiers ou
des communes du centre, tandis que l?es-
sentiel de l?activité est déployé ailleurs
dans l?aire urbaine (voire dans une autre
région).
Population
Nombre de
communes
Superficie
Bordeaux 259809 habitants - 49,36 km²
Bordeaux Métropole 819600 habitants 28 communes 578, 3 km²
Rennes 222485 habitants - 50,39 km²
Rennes Métropole 462580 habitants 43 communes 705 km²
Figure1.10- Données clés sur les métropoles et les villes de Bordeaux
et de Rennes
Source: RP2020, Insee.
39Chapitre 1. L?éviction limitée des activités productives
Bordeaux, le choix de la métropolisation
Lorsque Alain Juppé prend la tête de la Communauté urbaine de Bordeaux (CUB) en
2014, celle-ci devient Bordeaux Métropole. Elle étend la palette de ses compétences, par
le biais de la mutualisation entre communes, et accroît sa capacité financière. L?objectif
d?un million d?habitants pour 2030 est scandé par A. Juppé en 2017 ; et le domaine
du développement économique ne cesse d?être investi. En témoignent les opérations
d?intérêt métropolitain (OIM, territoires prioritaires de développement économique)
ou l?objectif ambitieux énoncé en 2017 de création de 100000 emplois d?ici 2030. Le
secteur tertiaire est particulièrement soutenu, notamment les entreprises du numérique
et les industries créatives ciblées par le label French Tech, obtenu par la métropole.
Depuis l?élection en 2020 de Pierre Hurmic (Europe Écologie Les Verts) à la mairie
de Bordeaux, la course au développement économique est moins privilégiée. Reste
qu?aujourd?hui, Bordeaux connaît un processus de métropolisation sans précédent
(Pinson et Luce, 2023) : explosion démographique, diversification des mobilités,
interdépendance avec des territoires de plus en plus éloignés du centre, part
grandissante des emplois liés aux «fonctions métropolitaines» (conception-recherche,
prestations intellectuelles, commerce interentreprises, gestion, culture et loisirs), au
détriment des emplois manufacturiers et de la construction, donc d?une partie des
activitésproductives.
40 Aménager la ville productive40
FOCUS
Quels sont les critères d?implantation des
activités productives?
8. Les entreprises interrogées comprennent 3 auto-entreprises, 3 micro-entreprises ou très petites entreprises, 10 PME de moins
de 20 salariés, 3 PME de plus de 20 salariés et 3 associations.
9. Les entretiens ont été réalisés entre octobre 2021 et juillet 2022.
10. L?entreprise vend également des poêles à bois, des bûches en bois compressé et granulés, et propose un service de ramonage.
À Rennes et à Bordeaux, vingt-deux entre-
tiens ont été menés auprès de responsables
d?entreprises et d?associations évoluant
dans les secteurs du réemploi et de la ré-
paration, de la petite industrie, de l?artisa-
nat du BTP, de l?artisanat d?art et de ser-
vices8. Ces entretiens ont permis de mieux
appréhender les critères d?implantation
de ces entreprises, dont les besoins et les
trajectoires diffèrent. Dix d?entre eux ont
déménagé depuis moins d?un an à la date
de l?entretien9, tandis que cinq autres sont
en recherche active de locaux et quatre en-
treprises s?implanteront bientôt dans leurs
nouveaux locaux. Enfin, trois entreprises
interrogées ne souhaitent pas déménager.
Parmi ces trois dernières, l?entreprise Éta-
blissements Chadeau, spécialisée dans la
découpe de bois et la vente de bûches10
aux particuliers et aux professionnels,
possède des locaux à Bordeaux en parfaite
adéquation avec son activité, tant dans leur
agencement que dans leur localisation. Ils
occupent une surface d?environ 400 m²,
principalement consacrée au stockage du
bois et aux bureaux. La surface extérieure,
plus importante, accueille les machines de
découpe et de traitement du bois. Située
à proximité du centre de Bordeaux et des
axes routiers, l?entreprise peut facilement
recevoir le bois et livrer ses clients, en
ville et dans un périmètre de 40 à 50 km.
Pour les entreprises en recherche de nou-
veaux locaux, que ce soit à l?achat ou à la
location, l?un des objectifs est de trouver
une surface plus importante en raison du
41Chapitre 1. L?éviction limitée des activités productives 41
développement de l?activité, d?une fu-
sion ou d?un rachat. Ce besoin concerne
non seulement la surface bâtie des lo-
caux mais aussi la taille de la parcelle,
pour des places de stationnement ou des
quais de déchargement. Après son rachat
en 2020 de Tessa Industrie, fabricant de
murs en bois, le groupe Réalités (promo-
teur, exploitant et constructeur) a cherché
un local adapté au changement d?échelle
de la structure. Il souhaitait notamment
trouver un bâtiment assez long et suffi-
samment haut pour installer une chaîne de
production industrialisée et un espace de
stockage. Réalités BuildTech s?est ainsi
implantée, en location, au sein de la zone
industrielle de la Janais en 2021.
À l?inverse, la recherche de nouveaux
locaux peut parfois être motivée par le
besoin d?une surface plus petite. C?est
notamment le cas du carrossier indus-
triel Euro-Shelter à Rennes, qui occupait
seulement la moitié de la surface bâtie
de ses anciens locaux avant de déména-
ger à la Janais.
C?est aussi le cas d?Elise Atlantique Ã
Bordeaux, spécialisée dans le recyclage
des déchets de bureau, qui a fait le choix
de construire ses propres locaux d?une
surface bien inférieure à celle des pré-
cédents, en misant sur une productivité
intensifiée : « Il faut trier et sortir, trier
et sortir, trier et sortir ; on ne peut plus
stocker », résume Frédéric Petit, diri-
geant d?Elise Atlantique.
Pour la majorité des responsables interro-
gés, leurs locaux sont anciens et peu adap-
tés à leurs activités : enrobé au sol, cou-
loirs trop étroits, demi-cloisons, poutres et
poteaux mal positionnés, etc. Pour l?entre-
prise Cycloboost, qui transforme des vélos
classiques en vélos électriques avec ses
propres batteries, l?agencement de ses lo-
caux actuels à Lormont est problématique.
D?une surface de 2 000 m2, ils sont tout en
longueur, avec des espaces séparés par des
demi-cloisons, générant une perte impor-
tante de surface selon le gérant. En outre,
la hauteur actuelle du local, limitée à 3 ou
4 mètres, est insuffisante ; le double serait
nécessaire pour maximiser le stockage.
Néanmoins, les locaux neufs ne sont pas
exempts de critiques : le manque de sys-
tème de ventilation adapté, de lumière ou
de clarté est cité à plusieurs reprises.
Les entretiens mettent également en
avant l?importance des axes routiers et
des transports en commun, pour faciliter
à la fois le circuit logistique de l?activité
et l?accès des équipes et des partenaires
économiques. Là encore, le gérant de
Cycloboost, dont l?accès au local est diffi-
cile, insiste sur la nécessité de trouver des
locaux desservis par les transports en com-
mun, car une partie de ses clients sont en
situation de handicap (Cycloboost répare
aussi les fauteuils roulants électriques). Il
ne souhaite pas être implanté en centre-
ville parce que les locaux n?y seraient pas
adaptés et ne disposeraient pas du station-
nement nécessaire à son activité : la trans-
42 Aménager la ville productive42
formation de vélos classiques en vélos
électriques implique un flux régulier de
camions transportant les pièces détachées.
Bordeaux Métropole lui a proposé un lo-
cal sur les quais de Brazza mais il a refusé
car il n?y avait pas de stationnement prévu
correspondant à ses besoins. La majori-
té des structures rencontrées prennent en
compte la mobilité et le lieu d?habitation
des salariés dans leur recherche de locaux.
Le responsable d?Euro-Shelter s?était ainsi
engagé à ne pas déménager à plus de 30
kilomètres de la localisation initiale. La
prise en considération des salariés et de
leurs besoins amène également les res-
ponsables de structures à faire leur choix
d?implantation en fonction de la présence
de commerces et de services.
Les stratégies des entreprises entrent éga-
lement en ligne de compte. Celles-ci pri-
vilégient parfois un quartier ou une zone
d?activités pour cibler une clientèle par-
ticulière ou être situées à proximité d?un
fournisseur ou d?une seconde antenne, etc.
Par exemple, l?association Espace Tex-
tile11, dont l?une des missions est de favo-
riser l?insertion professionnelle par la cou-
ture et la création, est localisée à Lormont,
près de Bordeaux. Elle souhaite rester
11. Espace Textile est une association de l?ESS composée de 7 salariées et de 4 auto-entrepreneuses. Elle a plusieurs missions :
sortir des couturières auto-entrepreneuses de leur isolement en leur proposant un local commun pour travailler, dispenser des
cours de couture gratuitement, proposer une mercerie solidaire et une mercerie mobile, favoriser l?insertion professionnelle.
Vingt personnes participent en permanence au volet « insertion » de l?association à travers l?action « En découdre avec
l?emploi », qui permet à des personnes de travailler à la production textile tout en bénéficiant d?un accompagnement social
« pour aller plus loin vers l?emploi ».
dans un quartier prioritaire : « Nous cher-
cherons toujours à être en quartier priori-
taire, si possible en pied d?immeuble, au
plus proche des habitants, pas loin d?un
tram. L?idée n?est pas d?aller installer une
usine textile, ce n?est pas notre objet », ex-
plique la directrice d?Espace Textile Rive
droite. Les entreprises choisissent aussi
leur localisation en fonction de celle de
leurs concurrents. L?entreprise Soc Hydro,
spécialisée dans le domaine de la connec-
tique et des métiers de l?hydraulique, a
ainsi fait le choix de s?implanter au nord
de la métropole rennaise car la concur-
rence était plutôt située en couronne sud.
Enfin, la spécialisation de certaines zones
d?activités constitue parfois un facteur
d?attractivité. À Rennes, la spécialisation
de la zone de la Janais sur les mobilités
et les matériaux innovants a conduit Eu-
ro-Shelter et Réalités BuildTech, rebaptisé
Mayers en mai 2023, Ã s?y implanter.
Il faut noter que le coût du foncier n?appa-
raît pas comme un facteur plus déterminant
que les autres dans la recherche de nou-
veaux locaux ou le choix d?une implanta-
tion (ce qui confirme le résultat de Duarte
et al., 2024), sauf pour les structures dont
le modèle économique est fragile comme
43Chapitre 1. L?éviction limitée des activités productives 43
les artisans d?art et les structures de l?ESS.
Pour ces dernières, les dispositifs permet-
tant d?accéder à des locaux à prix modé-
rés, au besoin par le biais de conventions
d?occupation précaire, constituent un fac-
teur décisif.
Certains acteurs interrogés, dont ceux de
l?économie circulaire par exemple, sont
entrés en relation avec les services des
collectivités au cours de leur réflexion.
D?autres s?implantent dans des locaux
proposés par des promoteurs ayant béné-
ficié de l?aide des acteurs publics (comme
Soc Hydro à Pacé ou Baselec à Eysines).
D?autres encore, Ã l?instar des artisans
rennais du Mur habité, occupent des cel-
lules dont la gestion revient à un acteur
semi-public, l?aménageur Territoires (voir
encadré, focus chapitre 7). En somme, tous
ont eu affaire, de près ou de loin, avec une
action publique cherchant à favoriser leur
maintien ou leur implantation dans le tissu
urbain. C?est l?objet de la partie suivante.
44 Aménager la ville productive
CHAPITRE 2
Une action publique en faveur de la ville
productive sans véritable feuille de route
12. Il n?existe pas de définition stabilisée et partagée des activités dites productives. Ainsi les résultats du questionnaire que nous
avons envoyé à 15 collectivités font état de définitions hétérogènes. Six d?entre elles, dont Bordeaux, ont formalisé la définition
des activités productives dans des documents, comme l?illustre la figure 2.1.
13. Voir les études du Cerema (2018) et des chambres des métiers et de l?artisanat de Gironde (2017) et de Bretagne (2021).
À Rennes comme à Bordeaux, la localisa-
tion des activités productives s?est invitée
dans les débats au cours des années 2010.
Des actions en faveur des activités produc-
tives sont mises en oeuvre dans les deux ter-
ritoires, de façon plus marquée à Rennes.
Aujourd?hui pourtant, il n?existe pas de
politique publique formalisée en faveur des
activités productives, sauf pour celles qui
relèvent de l?économie circulaire.
Une problématique récente
À Bordeaux, la prise de conscience des
problèmes liés à la localisation de certaines
activités fait suite à la mise en évidence
d?un décalage entre, d?un côté, le discours
des commercialisateurs ne trouvant pas
preneurs et, de l?autre, celui des artisans
ne trouvant pas de locaux correspondant Ã
leurs besoins. Cette prise de conscience a
déclenché différentes actions, fondées sur
une appréhension variable des « activités
productives »12 (voir figure 2.1).
En 2014 d?abord, la délibération cadre in-
titulée « Stratégie d?accueil des PMI PME
industrielles et artisanales - Volet foncier »
entérine un principe de décote foncière Ã
destination d?activités artisanales, indus-
trielles ou de logistique urbaine. À partir
de 2016 ensuite, des études sont lancées
par une diversité d?acteurs : les chambres
de métiers et de l?artisanat de Gironde et de
Bretagne, l?agence d?urbanisme a?urba à tra-
vers son atlas des ZAE, le Cerema13? Ces
45Chapitre 2. Une action publique en faveur de la ville productive sans véritable feuille de route
différentes études visent à faire un état des
lieux de l?existant et à comprendre les pro-
blématiques de localisation des entreprises,
notamment des artisans. Puis, en 2018, la
session 15 du concours d?idées d?architec-
ture et d?urbanisme Europan amène à ques-
tionner l?avenir du site de Floirac (Plaine
Sud-Garonne) au prisme de sa contribution
à la ville productive. Des groupes de travail
et de réflexion sont alors créés, ainsi qu?un
réseau d?acteurs sensibilisés et impliqués
(appel à manifestation d?intérêt ou AMI,
immobilier d?entreprise?), raconte Anne
Lambourg-Camelato, alors chargée de mis-
sion développement économique territorial
à Bordeaux Métropole.
Mais ces actions restent avant tout por-
tées par les techniciens des services de
Bordeaux Métropole. Le portage politique
reste faible, ou réduit à la part restreinte
des activités ne relevant ni du commerce
ni du tertiaire et fragilisées par la pression
foncière : ESS, économie de proximité
ou activités industrielles de pointe à forte
valeur ajoutée. Cela s?illustre par la faible
formalisation des actions portées par les
techniciens, de leurs objectifs ou des ac-
tivités ciblées dans des documents straté-
giques. Le schéma métropolitain d?accueil
économique (SMAE) de 2021, qui devait
permettre de travailler à la programmation
à court, moyen et long terme de l?immo-
14. Par exemple, dans la ZA Nord et sur un linéaire de 300 mètres, une dizaine d?opérations de logements ont été lancées sur
d?anciennes emprises occupées par des activités.
bilier productif, n?a pas été voté. La nou-
velle feuille de route économique, datant
de 2023, ne contient aucune fiche ciblant
les activités productives, industrielles ou
artisanales ne relevant pas de l?économie
circulaire ou de l?économie de proximité,
secteurs sur lesquels les enjeux politiques
se concentrent exclusivement.
À Rennes, l?appréhension de la localisation
des activités ne relevant ni du commerce ni
du tertiaire est légèrement plus tardive. Elle
trouve son origine dans le constat, entre 2015
et 2016, d?une mutation spontanée du tis-
su de certaines zones d?activités14 et d?une
moindre qualité de certaines autres, peu Ã
peu délaissées. Cette prise de conscience
s?est directement opérée au niveau des élus,
avec des prises de position tranchées sur cer-
tains projets d?aménagement. Par exemple,
Emmanuel Couet, alors président de Rennes
Métropole, a décidé d?enterrer un projet de
construction de logements route de Lorient,
pour y maintenir les activités industrielles,
et de ne pas enclencher la mutation de cette
zone pourtant idéalement située à proximité
de la Vilaine et du centre-ville.
En parallèle, des études ont été lancées par
l?agence d?urbanisme Audiar afin de réa-
liser un diagnostic des zones d?activités
et des possibilités de densification d?une
vingtaine d?entre elles. Les objectifs de
46 Aménager la ville productive
zéro artificialisation nette (ZAN)15 ont
accéléré les réflexions sur les moyens de
préserver le foncier industriel, alors que
les possibilités d?extension et d?aménage-
ment se restreignent.
Par ailleurs, un autre événement, local
cette fois, a replacé le sujet des implanta-
tions industrielles au premier plan : la libé-
ration de foncier par Stellantis, ex-PSA16,
15. La loi Climat et résilience impose la réduction de 50 % du rythme de consommation de l?espace en 2031 et l?absence
de toute artificialisation nette des sols en 2050. L?artificialisation nette désigne un solde entre les sols artificialisés et les sols
renaturés sur un périmètre et une période donnés.
16. Stellantis est un groupe automobile multinational franco-italo-américain fondé le 16 janvier 2021 résultant de la fusion des
groupes PSA Peugeot-Citroën et Fiat Chrysler Automobiles.
sur la zone d?activités de la Janais. La col-
lectivité a décidé d?intervenir et de cibler,
pour ce foncier, des domaines d?activité
privilégiés (industrie 4.0 et mobilités du-
rables). Les enjeux politiques que sont la
mixité fonctionnelle et l?emploi dans les
quartiers prioritaires (projet de cité artisa-
nale au Blosne, actions mises en oeuvre Ã
Maurepas) ont aussi émergé des entretiens
Sources Activités ciblées ou définies
Délibération cadre intitulée «Stratégie
d?accueil des PMI PME industrielles et
artisanales - Volet foncier» (2014)
Décote foncière «dès lors qu?il s?agit d?une part d?activités artisanales,
industrielles ou de messagerie porteuse de création d?emplois et que d?autre
part, l?évaluation des conditions financières des opérations immobilières
par les collectivités locales et leurs groupements (évaluation domaniale) est
manifestement inaccessible pour ce type d?activité».
Document explicatif du PLU (2016)
Les «zones d?accueil des activités productives et logistiques» sont destinées Ã
des activités «industrielles et logistiques émettrices de nuisances incompatibles
avec un environnement résidentiel et nécessitant essentiellement des emprises
foncières importantes» ou «dédiées à l?artisanat et à l?industrie légère»
(l?économie productive est précisée: «artisanat - PME/PMI - industrie»).
AMI «Ville productive» (2021)
Appel s?adressant à des investisseurs intéressés pour «acquérir des locaux
d?activités destinés à de la petite production, artisanat, réparation/maintenance,
et logistique urbaine».
Feuille de route «Économie de proximité»
(2023)
Pour «encourager le maintien du tissu productif local», il est prévu de
«maintenir et pérenniser les fonciers artisanaux».
Figure2.1 - Évolution de la définition des activités dites productives
à Bordeaux
47Chapitre 2. Une action publique en faveur de la ville productive sans véritable feuille de route
comme des éléments importants de ces
réflexions sur la localisation des activités.
Enfin, comme à Bordeaux, c?est le sec-
teur de l?économie circulaire qui bénéfi-
cie le plus de la formalisation d?objectifs.
L?ambition de la métropole rennaise est de
disposer d?une stratégie ciblant explicite-
ment les activités de ce secteur. Au-delà de
ces activités, la réflexion sur la localisa-
tion des activités productives se formalise
notamment dans l?actualisation en cours
du schéma d?aménagement économique
(SAE), qui fixe les modalités d?interven-
tion en matière de développement des ac-
tivités, par exemple le maintien de la voca-
tion industrielle des parcelles concernées.
Une action publique ancienne
en faveur de l?ESS et de
l?économie circulaire
Sur les deux territoires, rennais et borde-
lais, les acteurs de l?ESS et de l?économie
circulaire (qui se recoupent pour partie17)
bénéficient de politiques publiques forma-
lisées. L?existence de ces politiques pu-
17. On reconnaît souvent une certaine imbrication entre les activités de l?ESS et de l?économie circulaire. Ainsi, durant notre
enquête, nous avons observé que les activités d?économie circulaire récemment ou anciennement implantées dans les centres
urbains sont souvent portées par des structures de l?ESS. Defalvard et Deniard (2016) montrent que l?économie circulaire
nécessite de revoir les relations entre acteurs, les manières d?échanger, d?interagir, de s?inscrire dans le territoire. Or, les
organisations de l?ESS, fortement implantées dans les territoires et caractérisées par une gouvernance spécifique, sont souvent
des lieux propices au développement d?activités de réemploi, de réparation? Cette imbrication est, par exemple, confortée par
la loi AGEC qui énonce dans son article 57 que les collectivités locales ont « l?obligation de permettre aux personnes morales
relevant de l?ESS qui en font la demande d?utiliser les déchetteries comme lieux de récupération ponctuelle et de retraitement
d?objets en bon état ou réparables ».
bliques, parfois anciennes, s?explique par
la place que prennent l?ESS et l?économie
circulaire dans l?action publique locale et
nationale.
Tout d?abord, dans les deux territoires,
l?action publique en faveur de l?ESS s?est
développée en lien avec la politique pour
l?emploi. Par exemple, Ã Rennes, il existe
une implantation ancienne (datant des an-
nées 1990) des acteurs de l?ESS et du réem-
ploi, comme le réseau Envie ou Emmaüs,
qui ont été aidés par les pouvoirs publics au
titre du soutien à l?insertion par l?emploi.
Ensuite, les évolutions réglementaires ap-
portées par la loi Hamon de 2014 et la loi
portant sur la nouvelle organisation terri-
toriale de la République (NOTRe) de 2015
ont donné à l?économie sociale et solidaire
une place plus importante dans le déve-
loppement régional, imposant notamment
la définition d?une stratégie de l?ESS Ã
l?échelle régionale. La loi Hamon de 2014
met également en place les chambres ré-
gionales de l?ESS qui en soutiennent le
développement. Ainsi, la présence de
l?ESS sur les deux territoires étudiés est
particulièrement marquée et s?observe Ã
48 Aménager la ville productive
Identifier les activités productives, objet de l?action publique
Les entretiens que nous avons menés ainsi que les documents encadrant les actions
mises en oeuvre par les acteurs publics mettent en avant un ensemble de «filtres» pour
identifier les activités sur lesquelles faire porter leurs actions. Un premier critère est le
type d?activités: à Rennes, il s?agit plutôt des activités de production industrielle et une
partie de la logistique (reconditionnement et préparation de commandes, en plus du
stockage et du transport). Mais ce critère peut être utilisé de manière différente selon
les acteurs au sein d?un même territoire. Par exemple, à Bordeaux, la société publique
locale (SPL) La Fab* cible plusieurs types d?activités destinataires de l?AMI «AIRE» (voir
chapitre 8) tandis que l?établissement public d?aménagement Bordeaux Euratlantique
est plus restrictif dans son AMI «Ville productive».
Un deuxième critère porte sur les locaux utilisés: locaux d?artisans, locaux d?activités
ou entrepôts. Un troisième critère tient à la capacité des activités à supporter la
pression foncière. Un quatrième est l?incompatibilité des activités avec d?autres
fonctions urbaines, comme les activités dont les nuisances sont avérées (stockage,
commerce de gros, métallurgie, réparation automobile, cimenterie?). À Rennes, elles
font d?ailleurs l?objet d?un zonage spécifique (voir chapitre 3). À l?inverse, la compatibilité
avec d?autres fonctions urbaines est également un critère. Il peut s?agir là des activités
à faibles nuisances, liées à un marché de proximité (électricité, plomberie, etc.). Enfin,
un sixième critère est celui des codes NAF ou des destinations du PLU, mais les codes
NAF sont trop éloignés des activités réelles et les destinations du PLU trop rigides.
Ces critères sont utilisés de façon variable selon les actions qui sont menées, leur
phasage, les modes d?action et les acteurs impliqués. Pour des études, les codes NAF
ou les locaux d?activités peuvent être privilégiés. Dans le cas de Bordeaux, l?agence
d?urbanisme Bordeaux Aquitaine met à jour son atlas des ZAE à partir des informations
transmises par les commercialisateurs sur le bâti. Nous supposons que ces critères
sont utilisés d?autant plus précisément que l?effort financier public est important. En
revanche, pour rendre une consultation attractive pour les promoteurs, la définition
peut être élargie. Le critère déterminant peut aussi évoluer en fonction de la phase du
projet d?aménagement: plus on arrive dans le processus opérationnel et plus l?entrée
immobilière est privilégiée.
* La Fabrique de Bordeaux Métropole (La Fab), société publique locale, a été créée en
2012 à l?initiative de Bordeaux Métropole. Cette dernière lui a notamment confié un
marché de prestations et d?études pour la mise en oeuvre opérationnelle du programme
«Entreprendre, travailler dans la métropole», qui vise à produire une offre foncière et
immobilière à vocation économique, diversifiée et bien répartie sur le territoire.
49Chapitre 2. Une action publique en faveur de la ville productive sans véritable feuille de route
différents niveaux : élus et vice-présidents
dédiés à l?ESS, formalisation de feuilles
de route, appels à projets ciblés, dispositifs
d?aide et d?appui orientés, création d?une
foncière publique ESS à Bordeaux, etc.
De son côté, l?économie circulaire, avec
les différents champs d?action qui la com-
posent, est aujourd?hui au coeur des poli-
tiques environnementales portées par les
métropoles, notamment les métropoles
de Bordeaux et de Rennes qui ont vu les
écologistes arriver à leur tête. Les évolu-
tions réglementaires récentes, comme la
loi AGEC (loi anti-gaspillage pour une
économie circulaire), favorisent le dé-
veloppement d?activités de réemploi, de
réparation, de lutte contre le gaspillage,
notamment alimentaire, et de fabrication
alimentaire locale. Les territoires se sont
saisis de ces injonctions, d?abord en ma-
tière de déchets dont la gestion relève de
leurs compétences. À ce titre, ils portent
des politiques en faveur de la prévention
des déchets, du développement du réem-
ploi, du recyclage.
Ces actions s?inscrivent dans des docu-
ments de planification réglementaire,
comme le Programme local de prévention
et de gestion des déchets ménagers et assi-
milés (PLPDMA), dans des réponses à un
appel à projets comme « Territoires zéro
déchet, zéro gaspillage », dont Rennes
Métropole et Bordeaux Métropole ont été
lauréats, ou encore dans la définition de
stratégie (Plan stratégique déchets adopté
par Rennes Métropole en avril 2022 par
exemple). Ces documents accompagnent
le développement de filières de réemploi,
l?ouverture de ressourceries, etc. Le Plan
stratégique déchets de Rennes Métro-
pole envisage ainsi un soutien aux entre-
prises de la réparation ou la mise en place
d?une plateforme logistique permettant de
connecter les déchetteries à des acteurs
territoriaux du réemploi, de la réutilisation
ou du recyclage. Plus globalement, les
territoires de Rennes Métropole et de Bor-
deaux Métropole travaillent actuellement
à l?élaboration de leur stratégie « Écono-
mie circulaire », avec l?objectif de dépas-
ser le seul secteur du déchet.
Cette attention portée par les pouvoirs
publics se traduit notamment par le dé-
ploiement d?une diversité d?aides favori-
sant l?implantation de ces activités : loyer
modéré à travers des locations sous oc-
cupation temporaire, subvention au titre
d?une politique publique déchets ou inser-
tion au titre du bénévolat, appel à projets,
foncière (voir partie II). « En les mettant
bout à bout, [ces aides] peuvent représen-
ter plusieurs équivalents temps plein. [?]
Mais ça se travaille, c?est de la dentelle »,
souligne la chargée de mission économie
circulaire à Rennes Métropole.
Les ateliers d?artisans du Mur Habité à Rennes, juin 2022 (crédit: B. Leblanc)
51Chapitre 2. Une action publique en faveur de la ville productive sans véritable feuille de route
PARTIE II
LES LEVIERS D?ACTION PUBLIQUE
Les leviers opérationnels mobilisables par les collectivités pour maintenir les activités
dites productives en ville peuvent être catégorisés, selon leur méthode et leur objectif, en
six familles : l?action réglementaire, l?action foncière, l?optimisation spatiale, l?occupa-
tion temporaire, l?offre de parc public ou semi-public et enfin la mobilisation d?acteurs
privés. En interrogeant une quinzaine de collectivités françaises sur cette catégorisation,
nous avons pu non seulement en valider la pertinence mais aussi identifier les leviers qui
étaient principalement activés dans les faits. L?optimisation spatiale, l?utilisation des do-
cuments réglementaires et la disposition d?un parc public ou semi-public se distinguent
comme les trois leviers activés par la majorité des collectivités.
52 Aménager la ville productive
CHAPITRE 3
Les instruments réglementaires pour gérer la
concurrence entre les différentes activités
Les activités productives sont soumises à la
concurrence des autres activités en matière
de foncier : une opération de logements, de
commerces ou de bureaux est en effet plus
rentable pour un propriétaire qu?une opé-
ration d?immobilier productif. Autrement
formulé, la valeur des terrains est fonction
de la programmation qui y est autorisée. À
Rennes, la concurrence est avérée avec le
commerce dans la zone industrielle (ZI)
de la route de Lorient, ou avec des pro-
grammes de logements aux abords de la
zone d?activités (ZA) Nord, qui prennent
la place d?anciennes activités productives.
Cette concurrence peut cependant être limi-
tée à l?aide des documents réglementaires
de l?urbanisme, et en particulier le zonage
ou les orientations d?aménagement et de
programmation (OAP) des plans locaux
d?urbanisme (PLU).
Objectif Leviers
Limiter la concurrence de
programmes alternatifs et plus
rentables en mobilisant les outils
réglementaires
Zonages et orientations d?aménagement et de programmation (OAP)
53Chapitre 3. Les instruments réglementaires pour gérer la concurrence entre les différentes activités
Le zonage
À Bordeaux comme à Rennes, des zonages
spécifiques ont été introduits dans les PLU
et les PLU intercommunaux (PLUi) pour
limiter, voire interdire les destinations
concurrentes aux activités industrielles ou
artisanales.
La comparaison entre Rennes et Bordeaux
fait ressortir des modalités différentes
d?écriture des règlements. Les zonages
apparaissent plus diversifiés et plus fins Ã
Rennes qu?à Bordeaux, où aucun zonage
ne limite vraiment la possibilité de faire
des bureaux. La possibilité de jouer sur les
zonages est renforcée depuis la réforme
des destinations de construction de 201618,
qui permet désormais de différencier cinq
destinations et vingt sous-destinations,
contre neuf destinations auparavant. Le
PLUi de Rennes, établi après la réforme,
en tient compte, alors que le PLU de Bor-
deaux ne l?a pas encore intégré. Dans le
PLUi de Rennes, il existe ainsi depuis
2019 un zonage spécifique aux activités
industrielles et artisanales (UI1), avec une
multitude de sous-zonages (UI1a jusqu?Ã
UI1j), plus ou moins restrictifs quant à la
possibilité d?implanter d?autres types de
locaux. Les règles de ces sous-zonages ré-
18. Avant le décret n° 2015-1783 du 28 décembre 2015 et l?arrêté du 10 novembre 2016, les types de destinations indiqués
dans les PLU étaient limités à 9 (habitation, hébergement hôtelier, bureaux, commerce, artisanat, industrie, exploitation agricole
ou forestière, entrepôt, constructions et installations nécessaires aux services publics et d?intérêt collectif). La réforme permet
désormais des règles différenciées entre 5 destinations et 20 sous-destinations.
sultent de discussions et de négociations
entre Rennes Métropole et les maires des
communes lors de l?élaboration du PLUi.
Cette multiplicité permet in fine la créa-
tion d?un zonage quasiment à la carte pour
chaque zone d?activités, mais elle ne sim-
plifie pas toujours l?instruction ni l?appro-
priation par les porteurs de projets.
À Bordeaux, les zonages concernant les
activités productives font partie de la
catégorie des zones US (urbaines spéci-
fiques) : US3 (industries et plateformes
logistiques), US4 (artisanat et industries
légères), US5 (zone économique généra-
liste), US8 (artisanat et industrie légère
sans commerces), US9 (zone économique
généraliste sans commerces). Ils sont a
priori moins restrictifs qu?Ã Rennes, et
sont favorables à une mixité de fonctions
économiques. Certains zonages limitent le
commerce mais aucun n?exclut totalement
le tertiaire, plafonné dans le meilleur des
cas à 50 %. Résultat : les parcelles évo-
luent spontanément vers les destinations
les plus lucratives, notamment le tertiaire
et le commerce, comme à Mérignac. En
zones US9, où le bureau n?est pas plafon-
né, les activités industrielles et artisanales
disparaissent lentement mais sûrement.
Certaines zones ont en conséquence été
54 Aménager la ville productive
passées de US9 à US8 pour limiter la part
de tertiaire dans les opérations neuves.
Autoriser d?autres destinations dans un
zonage peut toutefois permettre, parado-
xalement, de maintenir des activités pro-
ductives. C?est ce qui est théoriquement
attendu du zonage US8 Ã Bordeaux, avec
la possibilité de construire des bureaux en
étage pour conserver un socle d?activités
en rez-de-chaussée, et donc de développer
des programmes mixtes où s?opère une pé-
réquation financière qui en assure la ren-
tabilité. En pratique, des opérations de ce
type sont rares.
Bu
re
au
Co
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m
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ce
En
tr
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ôt
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tis
an
at
Ha
bi
ta
tio
n
Hé
be
rg
em
en
t
US 8
Freine le tertiaire
et le commerce
Neuf
50 % max, en
étage, si mixte
avec industrie/
artisanat/
entrepôt
+
400m²
max
X X X
Réhabilitation de
l?existant
+ 20 % max
+
400m²
max
+ 20 %
max
+ 20 %
max
+ 20 %
max
US 9
Favorise le
tertiaire et limite
les services et
commerces
Neuf
+
400m²
max
X X
Réhabilitation de
l?existant
+
400m²
max
+ 20 %
max
+ 20 %
max
+ 20 %
max
Figure 3.1- Analyse comparée des zones US8 et US9 du PLU de
Bordeaux Métropole
Source: Alphaville et Le Sens de la Ville (2021).
55Chapitre 3. Les instruments réglementaires pour gérer la concurrence entre les différentes activités
Plus généralement, si le zonage et les rè-
glements associés constituent effective-
ment des outils coercitifs, ils présentent
néanmoins des limites (voir encadré page
suivante). Par exemple, des orientations
quantitatives, avec quotas chiffrés de
surfaces attendues par destination, ont
été mises en place à Bordeaux dans cer-
taines zones, Ã travers des OAP. Au sein
du PLU, les OAP présentent les ambitions
et la stratégie d?une collectivité territo-
riales en termes d?aménagement, sur des
thèmes particuliers ou sur des secteurs
spécifiques19. Mais les quotas inscrits au
sein des OAP ne fonctionnent pas bien
dans la pratique. Le suivi global de ces
quotas lors de l?instruction des permis de
construire s?avère trop complexe. Ils ont
donc été abandonnés par Bordeaux Mé-
tropole. Le service chargé de l?urbanisme
réglementaire met notamment en avant les
difficultés au moment de l?instruction des
permis de construire. Dans la mesure où
les pourcentages s?appliquent à des péri-
mètres plus vastes que la seule opération
faisant l?objet du permis, il faudrait agré-
ger l?ensemble des permis de construire du
secteur pour mesurer le pourcentage glo-
bal et déduire le pourcentage de surface de
plancher dédié à l?artisanat qui est impu-
table au permis de construire en question.
19. La réforme de 2016 offre la possibilité d?instaurer des OAP spécifiques à des secteurs d?aménagement (des zones délimitées
sur un territoire donné) qui peuvent alors se substituer, dans certaines conditions, au règlement.
Brazza (voir encadré, chapitre 5), dont
le périmètre est sur un zonage UP (por-
tuaire), en donne un exemple. Le règle-
ment de ce zonage oblige par exemple Ã
maintenir le pourcentage de surface de
plancher destiné à l?activité artisanale
entre 3 et 20 % (cette part variant selon les
secteurs de développement économique
de la zone). Mais ces règles, trop précises
et peu souples, s?avèrent particulièrement
difficiles à appliquer alors que le projet
Brazza ne cesse de son côté d?évoluer. La
métropole de Bordeaux envisage donc de
supprimer ces pourcentages du règlement
pour les inscrire plutôt dans l?orientation
d?aménagement et de programmation
Brazza. Moins coercitive, l?OAP consti-
tue, selon le service chargé de l?urbanisme
réglementaire, un outil de négociation
avec les promoteurs.
Les OAP, un levier stratégique
mais peu contraignant
En ce qui concerne les activités produc-
tives, les OAP peuvent parfois contribuer
à freiner les velléités des opérateurs de dé-
poser des permis de construire sur des pro-
grammes immobiliers plus lucratifs que
les activités productives. Les collectivités
peuvent s?appuyer sur les OAP dans les
56 Aménager la ville productive
Le règlement de zonage: une contrainte pour les élus et des difficultés
de mise en oeuvre lors de l?instruction des permis de construire
Le PLU est d?abord présenté par les élus communaux comme une contrainte trop
forte pesant sur le développement de leur ville, selon une analyse comparée des zones
US8 et US9 de Bordeaux Métropole par Alphaville et Le Sens de la Ville en 2021. Ils
sont réticents aux zonages trop restrictifs, de crainte de passer à côté d?opportunités
d?implantation intéressantes.
La réforme de 2016 permet en principe de dépasser cette crainte, en ciblant
spécifiquement les sous-destinations souhaitées ou évitées pour chaque secteur de
développement économique. Mais cela induit alors une autre crainte, celle des recours:
les services ont en effet toujours peur que les changements de zonage soient attaqués
par des propriétaires de terrains.
On observe ensuite des marges d?interprétation des documents, au moment de
l?instruction des permis de construire, quant aux activités acceptables ou non. Un
certain flou demeure par exemple en ce qui concerne les locaux dits accessoires. Un
local accessoire renvoie à des surfaces indispensables au fonctionnement des activités
occupant la construction principale : il est alors réputé avoir la même destination et
sous-destination que celle-ci. Ainsi une part mineure de bureaux peut être considérée
comme local accessoire d?un entrepôt pour assurer sa bonne gestion et donc avoir la
sous-destination d?entrepôt. Mais le code de l?urbanisme reste silencieux sur les seuils
jusqu?auxquels un local peut être considéré comme accessoire d?un bâtiment principal.
Il est théoriquement possible de définir des règles de surfaces de plancher spécifiques,
à partir desquelles un local est considéré comme accessoire (exemple du zonage
US8 à Bordeaux), mais cela complique le processus d?instruction. À Rennes, les
personnes interrogées témoignent d?une difficulté à contrôler les activités accessoires
qui n?apparaissent pas explicitement dans les destinations du PLU ; cela crée des
incertitudes pour les services instructeurs quant à leur décision de délivrer ou non
un permis de construire. Une jurisprudence croissante existe et permet de guider le
travail des services instructeurs, mais d?autres facteurs entrent en ligne de compte,
par exemple l?émergence de nouvelles activités au sein de l?économie circulaire, qui
rendent ce travail complexe : on y observe fréquemment une hybridité accrue des
fonctions, mêlant surfaces de vente accueillant du public (type showroom), surfaces de
tri et de production, surfaces d?entreposage, ainsi que des bureaux pour la gestion de
l?activité, sans qu?une seule de ces activités ne soit clairement dominante.
57Chapitre 3. Les instruments réglementaires pour gérer la concurrence entre les différentes activités
négociations avec les opérateurs, ce qui
renforce leur positionnement stratégique.
L?efficacité des OAP de ce point de vue
doit cependant être nuancée. À Rennes, les
acteurs considèrent que l?OAP de la Janais
apporte peu par rapport au règlement de
zonage. Les services techniques s?ac-
cordent en effet à dire que les OAP sont
peu utilisables dans l?instruction ou en cas
de litige, car les autorisations d?urbanisme
ne sont en réalité soumises qu?à un rapport
de compatibilité avec les OAP. Elles per-
mettent cependant d?annoncer une straté-
gie et un projet sur ce territoire, hautement
symbolique pour l?agglomération en ma-
tière économique, alors même que toutes
les variables de sa transformation ne sont
pas complètement définies.
Le même dilemme s?exprime à Bordeaux.
Concernant la zone de Brazza, l?OAP sert
de base aux négociations, ne serait-ce que
pour donner un cap et une légitimité aux
techniciens de Bordeaux Métropole, ce
qui facilite le pilotage du projet. La col-
lectivité se sert ainsi de l?OAP comme
un outil stratégique et opérationnel. On
observe cependant, de manière générale,
un arrêt de la production des OAP sur la
métropole, parce qu?elles sont considérées
comme insuffisamment efficaces par rap-
port au règlement.
Le diffus, angle mort
réglementaire
À Rennes comme à Bordeaux, des activi-
tés productives sont aussi présentes dans
le « diffus », c?est-à -dire en dehors des
zones d?activités économiques dédiées,
et mêlées à d?autres types de bâtiments
(logements, commerces, etc.). Elles sont
alors situées au sein d?autres types de zo-
nages des PLU (zones urbaines mixtes,
pavillonnaires, commerciales, etc.). Les
outils réglementaires sont alors insuffi-
sants pour les protéger de la concurrence
des autres usages. Il existe bien la possi-
bilité dans le règlement des PLU de pro-
téger des « linéaires commerciaux et ar-
tisanaux », mais cela ne concerne que les
rez-de-chaussée des immeubles situés en
zone urbaine mixte : cet outil ne permet
donc pas de protéger l?ensemble des ac-
tivités économiques présentes en diffus,
notamment dans les secteurs pavillon-
naires. Il n?est pas non plus possible de
définir des plans de zonage parcelle par
parcelle pour préserver des activités pro-
ductives qui sont souvent éparpillées de
manière très aléatoire dans ces tissus ur-
bains : cela pourrait être considéré comme
une inégalité de traitement entre les pro-
priétaires d?une même zone. Ces limites
sont mises en avant par la chambre de mé-
tiers et de l?artisanat (CMA) de Gironde,
qui alerte sur la disparition des garages au-
tomobiles, autrefois nombreux parmi les
échoppes bordelaises des zones mixtes, et
58 Aménager la ville productive
remplacés aujourd?hui par des logements
neufs.
À Bordeaux, les activités productives
présentes dans les tissus urbains diffus
sont bien identifiées par les services tech-
niques. Une boîte à outils réglementaires
est ainsi en cours d?élaboration par la
métropole pour tenter de les protéger et
trouver des solutions à l?impossibilité de
définir des zonages à la parcelle. La CMA
porte également un discours sur la néces-
sité d?instaurer des servitudes de mixi-
té fonctionnelle dans certains secteurs.
À Rennes en revanche, on trouve moins
d?entreprises productives dans le diffus
qu?à Bordeaux. Cela est probablement lié
à l?urbanisation historiquement très plani-
fiée de la ville, en extension sur du foncier
complètement maîtrisé par la collectivité,
dans une perspective de séparation stricte
des fonctions dans l?espace urbain : dans
les nouveaux quartiers produits depuis
l?après-guerre, les activités économiques
ont été systématiquement exclues des
secteurs d?habitat et regroupées dans les
zones d?activités dédiées. Quelques PME
sont néanmoins présentes en diffus : plus
organisées, elles reçoivent davantage l?at-
tention des services de la collectivité que
les petits artisans indépendants.
59Chapitre 4. L?action foncière: maîtriser les terrains pour en contrôler l?usage
CHAPITRE 4
L?action foncière: maîtriser les terrains pour
en contrôler l?usage
20. Délibération cadre n° 21576 intitulée « Stratégie d?accueil des PMI PME industrielles et artisanales - Volet foncier », votée
lors de la séance du 26 septembre 2014 par la Communauté urbaine de Bordeaux (CUB).
La pression foncière que connaissent les
métropoles de Rennes et de Bordeaux se
traduit par une hausse de la valeur des ter-
rains et des locaux d?activités, peu com-
patible avec le maintien et la réimplanta-
tion d?activités productives en ville. Cette
pression a été constatée dès 2014 par la
Communauté urbaine de Bordeaux : « Les
terrains en zonage UE (zonage à voca-
tion économique) du PLU situés sur les
franges de la rocade se monnaient entre 80
et 150 ¤ HT/m2 de terrain, alors que les
entreprises industrielles ou artisanales ne
peuvent dans la grande majorité des cas
supporter une charge foncière supérieure Ã
40 ou 50 ¤ HT/m2 de terrain »20.
Afin de corriger cet effet du marché, les
métropoles de Rennes et de Bordeaux dé-
ploient une politique foncière visant l?acti-
vité économique. Sans que cette politique
foncière ne soit similaire d?une collectivi-
té à l?autre, trois principaux leviers sont
identifiés. Le premier est la constitution
de réserves foncières à vocation écono-
mique ; le deuxième tient aux conditions
(et notamment aux conditions de prix) de
mise à disposition de ce foncier ; le troi-
sième, de nature différente, concerne la
politique de préemption de la collectivité
pour limiter la hausse des valeurs.
Objectif Leviers
Retrouver des marges de manoeuvre
en réduisant, voire en annulant la
variable foncière
Décote foncière, cession de charges foncières dans le cadre d?une ZAC, dissociation
foncière, bail emphytéotique, convention d?occupation temporaire (COT), autorisation
d?occupation temporaire (AOT)?
60 Aménager la ville productive
Constituer des réserves
foncières pour l?activité
économique: le modèle de la
ZAE
La constitution de réserves foncières (c?est-
à -dire des tènements maîtrisés par les col-
lectivités) destinées aux activités écono-
miques correspond aux modèles des zones
d?activités économiques (ZAE), des zones
artisanales (ZA) et des zones industrielles
(ZI). Nées dès les années 1970, ces zones
se déploient en périphérie des centres ur-
bains, la plupart du temps sur des fonciers
agricoles ou naturels. Pour constituer des
réserves foncières destinées à accueillir des
activités économiques, les métropoles de
Rennes et de Bordeaux déploient des stra-
tégies distinctes : très centralisée à Rennes,
elle paraît à la fois diffuse et ciblée dans le
cas de Bordeaux.
La métropole de Rennes hérite, dès sa créa-
tion en 2014, de réserves foncières d?enver-
gure, constituées par les maires de Rennes
dès les années 1950. Si l?objectif premier
poursuivi par les édiles de l?époque est bien
la construction de logements, cette spécifici-
té rennaise se traduit jusqu?à aujourd?hui par
un important patrimoine foncier communau-
taire, associé à une forte culture interne de la
maîtrise foncière.
21. L?intervention d?un EPF sur la métropole bordelaise est tardive. Elle correspond à l?élargissement du périmètre
d?intervention de l?EPF autrefois de Poitou-Charentes à celui de toute la région Nouvelle-Aquitaine. Ce changement de
périmètre d?intervention de l?EPF date donc de la réforme des régions en 2016.
Le schéma d?aménagement économique de
la métropole rennaise, adopté en 2018, pré-
voit ainsi le développement (par extension
ou création) de neuf ZAE à court terme. La
mise en oeuvre de cette politique d?accueil
des activités économiques suppose l?ac-
quisition ou le portage foncier de plus de
200 hectares.
La métropole de Bordeaux, qui n?hérite pas
d?importantes réserves foncières, met en
oeuvre deux stratégies d?action foncière en
faveur de l?activité économique. Elles sont
prises en charge par deux entités distinctes :
les services fonciers métropolitains, histo-
riquement structurés à Bordeaux et, plus
récemment, l?établissement public foncier
(EPF) de Nouvelle-Aquitaine, lequel in-
tervient selon une feuille de route plus ex-
plicite. Cette situation résulte de l?absence
jusqu?en 2016 d?un EPF en Gironde21, ce qui
a obligé les services fonciers de la métropole
à se doter d?outils spécifiques.
Les services fonciers de la métropole de
Bordeaux disposent d?un budget dédié Ã
l?acquisition opportuniste de fonciers éco-
nomiques identifiés comme stratégiques.
Ce type d?acquisition intervient lorsqu?une
déclaration d?intention d?aliéner (DIA) est
déposée par un propriétaire désirant vendre
un bâti localisé dans une zone de préemp-
tion et que la collectivité utilise son droit de
61Chapitre 4. L?action foncière: maîtriser les terrains pour en contrôler l?usage
préemption. Ce budget, doté initialement de
20 millions d?euros selon le plan pluriannuel
d?investissement de la métropole pour la pé-
riode 2015-2020, a été porté à 40 millions
d?euros dans le PPI 2021-2026. Malgré ce
doublement, ce budget paraît encore très
modeste à la plupart des acteurs rencontrés
face à l?ensemble des besoins d?intervention
sur le territoire métropolitain.
L?EPF de Nouvelle-Aquitaine intervient sur
la métropole de Bordeaux via une conven-
tion stratégique « chapeau » et des conven-
tions opérationnelles qui traduisent des
politiques foncières proactives sur des péri-
mètres resserrés, comme celui de l?opération
d?intérêt métropolitain (OIM) Aéroparc. Ces
conventions portent leurs fruits : en 2018,
environ 75 hectares ont été acquis par l?EPF
et environ 50 hectares supplémentaires font
encore l?objet d?échanges avec divers pro-
priétaires. À terme, entre 350 et 400 hectares
de terrain devraient être sous maitrise fon-
cière publique (la collectivité étant par ail-
leurs déjà propriétaire de 250 hectares).
Les logiques d?évitement et de compensation menacent le modèle de la ZAE
La politique d?accueil des activités économiques dans des zones d?activités
nouvellement créées ou étendues, sur des terrains en périphérie acquis par les
collectivités, s?essouffle aujourd?hui.
L?artificialisation des terres agricoles, naturelles ou forestières, au bénéfice de l?activité
productive se heurte à la nouvelle stratégie publique «éviter, réduire, compenser» (ERC).
En pratique, cette nouvelle «doctrine» conduit soit à la non-obtention, voire au retrait
des permis de construire ou d?aménager, soit à une compensation environnementale
qui fragilise l?équation économique de l?aménagement. À titre d?exemple, à Bordeaux,
l?opération des Cinq Chemins dans l?OIM Aéroparc, qui se déploie sur 14,5ha, nécessite
l?acquisition de 10,5ha au titre de la compensation. Aux coûts d?acquisition doit être
ajouté le coût de la gestion de ces sites de compensation, qui se fait sur trente ans.
L?artificialisation au profit d?une ZAE est également contestée par les riverains et les
élus locaux. À Rennes, la ZAE de Cesson-Sévigné, projet de 35ha identifié dans le
schéma d?aménagement économique de 2018, fait l?objet d?un avis défavorable du
commissaire enquêteur après enquête publique, du fait de l?opposition de la part de la
commune concernée ainsi que d?un collectif d?habitants hostiles au projet.
Face à cet enjeu, l?OIM Aéroparc, via l?EPF de Nouvelle-Aquitaine et la SPL
d?aménagement bordelaise La Fab, constitue désormais des réserves foncières dites
dormantes, destinées à de la compensation. Il ne s?agit donc plus d?acheter pour
urbaniser mais d?acheter pour compenser.
62 Aménager la ville productive
Vendre le foncier
communautaire à prix décoté
Dès 2014, la Communauté urbaine de
Bordeaux met en avant le décalage entre
le prix observé des fonciers et les moyens
limités des publics cibles. En réponse à ce
hiatus, une délibération cadre est votée en
2014. Intitulée « Stratégie d?accueil des
PMI PME industrielles et artisanales -
Volet foncier », elle entérine un principe
de décote foncière qui consiste à céder le
foncier communautaire à vocation éco-
nomique en stock à un prix inférieur à la
valeur domaniale, « dès lors qu?il s?agit
d?une part d?activités artisanales, indus-
trielles ou de messagerie porteuses de
création d?emplois et que d?autre part,
l?évaluation domaniale est manifestement
inaccessible pour ce type d?activité ».
Ce dispositif est appliqué dès 2014, dans
le cadre d?une consultation « opérateurs »
pour le développement de 20 000 m2 de
locaux d?activité, sur deux lots de la zone
d?aménagement concerté (ZAC) des Quais
à Floirac (voir figure 4.1). Les opérateurs
désignés, Redman et Financière Duval,
s?engagent alors sur une maîtrise de la
valeur vénale et locative des locaux bâtis
(800 ¤/m² à la vente pour Duval, 65 ¤/m² Ã
22. Les Domaines, ou plus formellement les pôles d?évaluation domaniale, sont rattachés aux directions régionales (et parfois
départementales) des finances publiques et sont notamment consultés sur les conditions financières des opérations immobilières
envisagées par les collectivités locales, leurs groupements, les établissements publics et les autres personnes publiques ou
privées pour lesquelles la législation ou la réglementation le prévoit.
80 ¤/m² à la location de locaux d?activités
pour Redman). Pour permettre ces prix de
sortie, la métropole accepte de céder les
terrains entre 25 et 27,17 ¤/m2, alors qu?ils
sont estimés à 80 ¤/m2 par les Domaines22.
Nous ne disposons pas d?autre exemple de
décote foncière au titre de la délibération
cadre de 2014. En revanche, les acteurs
bordelais, notamment la SPL d?aménage-
ment La Fab, emploient une méthode de
fixation du prix de vente du terrain par
compte à rebours, en partant d?un prix
cible affiché par la CMA de Gironde, pour
les projets nés de l?AMI AIRE (aménager,
innover, redessiner, entreprendre) (voir
chapitre 8). Cette méthode se traduit bel et
bien par une offre immobilière se rappro-
chant davantage des moyens des activités
productives. En témoignent les activités
hébergées dans les projets Ecchobloc et
Espace Garonne, au sein de la ZAC des
Quais. Toutefois, concernant ces deux pro-
jets, Bordeaux Métropole n?a désormais
aucun droit de regard ni de contrôle sur les
entreprises hébergées. La plus-value à la
revente des locaux sera intégralement cap-
tée par les primo-acquéreurs.
Face à ce problème, la métropole de Bor-
deaux et La Fab mettent en oeuvre diffé-
rents leviers de contrôle des activités.
63Chapitre 4. L?action foncière: maîtriser les terrains pour en contrôler l?usage
Espace Garonne Ecchobloc
Opérateur Société Redman
CFA Atlantique (Groupe Financière
Duval)
Assiette foncière de l?opération 22 082 m2 27 609 m2
Prix de cession en ¤ HT m2 27,17 25
Valeur communiquée par France
Domaine en janvier 2014 ¤ HT m2 de
foncier
80 80
Programme
Bâtiment en U en R+1 composés
de locaux d?activités (7 652 m2) et
bureaux (3 222 m2), proposés à la
location
12 141 m2 de locaux d?activités de
plain-pied à la location
Valeur vénale/¤/m2 SDP fixée par
délibréation sur laquelle s?engage
l?opérateur
Prix de vente fixé à 800¤/m2 (SDC)
Valeur locative/¤ HT HC/an/m2 SDP
fixée par délibération sur laquelle
s?engage l?opérateur
Loyers compris entre 65 et 80 ¤ pour
les locaux d?activités
Loyers compris entre 100 ¤ et 120 ¤
pour la partie bureaux
Figure4.1- Tableau comparatif des projets Ecchobloc et Espace
Garonne développés dans le cadre de la ZAC des Quais à Floirac
Note: Ces prix de vente et de location ont été fixés par les délibérations n° 2014/0424 et n° 2014/0427 du conseil
métropolitain ad hoc en juillet 2014, qui entérinent la vente du terrain appartenant à la métropole. Au total, les projets
Espace Garonne et Ecchobloc représentent environ 20 000 m2 de locaux d?activité.
Source: Le Sens de la Ville (2021).
Ceux-ci prennent la forme, d?une part,
de clauses anti-spéculatives et de clauses
d?affectation, dans le cas des terrains cé-
dés par La Fab (parc d?activités des Cinq
Chemins, AMI AIRE). Ces clauses, issues
des politiques de logements abordables
déployées par Bordeaux Métropole, per-
mettent de garder un contrôle sur l?acti-
vité hébergée et le prix de revente. Elles
présentent néanmoins quelques limites :
une durée maximale de dix ans, plusieurs
dérogations possibles, et la nécessité d?un
contrôle et d?un suivi importants sur la
durée. D?autre part, la métropole peut in-
tervenir à travers une structure de portage.
Elle est en effet actionnaire de la foncière
parapublique inCité, investisseur dans le
projet de parc d?activités des Cinq Che-
64 Aménager la ville productive
mins au Haillan, mené par le promoteur
Essor et sous pilotage de La Fab. C?est
donc via cette structure de portage im-
mobilier que la métropole, en tant qu?ac-
tionnaire, peut conserver le contrôle des
activités.
Utiliser la dissociation foncière
La dissociation foncière est un montage
qui permet de distinguer le foncier et le
bâti. En pratique, la collectivité, ou un
office foncier solidaire, reste propriétaire
du foncier et le met à disposition sur une
longue durée contre redevance. Ce mon-
tage peut se traduire dans différents types
de baux, dont les baux emphytéotiques,
les baux à construction et les baux réels
solidaires d?activité. Il permet une maî-
trise de l?usage via des clauses du bail
qui lie le propriétaire du foncier au bé-
néficiaire du bail, et il est par nature an-
ti-spéculatif puisque c?est la collectivité
qui reste propriétaire du foncier. Il permet
également de diminuer de façon signifi-
cative le poids du foncier dans le prix fi-
nal du local mis à disposition, et s?avère
être alors un outil de maîtrise du prix de
sortie aussi ? voire plus ? efficace que la
décote foncière.
23. Le bail à construction est un contrat par lequel le preneur s?engage à construire un bâtiment sur un terrain appartenant au
bailleur. À l?échéance de ce bail, la construction revient contractuellement au bailleur propriétaire du terrain.
Les métropoles de Rennes et de Bor-
deaux testent aujourd?hui ce montage
à travers des opérations pilotes. À Bor-
deaux, c?est au sein de l?OIM Aéroparc,
à Saint-Médard-en-Jalles, que la disso-
ciation est testée sur un foncier d?une su-
perficie de 9 500 m2. Le type de bail en-
visagé est un bail à construction23 d?une
durée maximale de cinquante ans. Une
consultation en deux phases a été organi-
sée et témoigne de la pertinence du mo-
dèle puisque la métropole a reçu, dès la
première phase, neuf candidatures. Ce bail
à construction s?accompagnerait d?une
convention de suivi de commercialisation
à long terme.
À Rennes, une étude est en cours pour éva-
luer les conditions de mise en oeuvre d?une
dissociation sur trois sites. Un prospect est
en outre intéressé par ce montage dans une
ZAE proche de Rennes, sous réserve que
la durée du bail soit assez longue (autour
de 40 ans pour que les banques acceptent
de financer le projet porté par le bénéfi-
ciaire du bail).
Les deux métropoles sont donc en train
de se constituer une expertise interne, ju-
ridique et économique, sur le montage en
dissociation foncière.
65Chapitre 4. L?action foncière: maîtriser les terrains pour en contrôler l?usage
La dissociation foncière en dehors de l?action publique
À Berlin, en Allemagne, l?exemple du site de l?entreprise Rotaprint montre qu?une
dissociation foncière est possible en dehors de l?action publique. Cette entreprise
d?imprimerie, qui n?a malheureusement pas pris le tournant du numérique, a fermé
ses portes en 1989 en laissant le site vacant. Le Land de Berlin l?a racheté et en a
loué une partie à des artistes, avant de le céder plus tard en raison d?une grave crise
économique. Une association d?artistes et d?artisans militant contre la spéculation
foncière (le site a failli être acheté par un investisseur) a alors mis en place un
montage économique spécifique. Deux fondations ont acheté le foncier et l?entreprise
ExRotaprint créée par l?association a acheté le bâti. Le terrain est maintenant loué Ã
ExRotaprint dans le cadre d?un bail emphytéotique de 99 ans, qui peut être rompu par
les fondations si les actions menées s?écartent du projet initial. Les occupants doivent
être des structures artisanales (entreprises de menuiserie, d?électricité?), artistiques
ou sociales. L?entreprise ExRotaprint assure la gestion, l?entretien du bâtiment et porte
le projet du lieu sans bénéficier de soutien public pour son fonctionnement. Les loyers
se placent en dessous du prix du marché mais financent les travaux de rénovation du
bâtiment, qui sont réalisés progressivement et pour lesquels l?entreprise bénéficie de
subventions.
(Voir chapitre 9 pour en savoir plus sur la ville productive à Berlin.)
Intervenir pour contenir la
hausse des valeurs
L?action foncière des métropoles consiste
également à intervenir pour contenir la
hausse des valeurs, via la négociation
amiable et, si besoin, en préemptant avec
révision de prix pour contenir les prix de
référence. C?est d?ailleurs l?un des objectifs
de la convention cadre qui lie depuis 2019
la métropole de Bordeaux et l?EPF de Nou-
velle-Aquitaine : intervenir là où « la spé-
culation pourrait fragiliser l?économie d?un
projet ou alimenter l?inflation des prix ». La
métropole de Bordeaux utilise alors l?ex-
pression de « régulation foncière ».
L?outil privilégié est la préemption, présen-
tée comme un levier de négociation avec
les propriétaires qui auraient tendance Ã
pousser les valeurs de cession à la hausse,
voire comme une menace ou un moyen
de « casser les ventes ». En cas d?échec
de la négociation, et si le prix reste trop
élevé par rapport aux valeurs de référence
visées par la métropole, les acteurs publics
(l?OIM Aéroparc par le biais de l?EPF, la
66 Aménager la ville productive
SPL La Fab) utilisent la préemption avec
révision de prix. Côté OIM, une véritable
stratégie a été engagée depuis 2018 pour
limiter l?inflation des valeurs. L?EPF in-
tervient la plupart du temps en révision de
prix et les Domaines arbitrent de plus en
plus souvent sur des valeurs proches de
la contre-proposition de l?OIM, alors que
l?arbitrage se faisait plutôt à mi-chemin en
2018. La Fab, de son côté, indique que la
révision de prix est souvent systématique
lors de DIA.
Ces démarches permettent de contenir les
valeurs mais ne sont envisageables que
lorsqu?il n?y a pas d?urgence à engager la
maîtrise foncière.
67Chapitre 5. L?optimisation spatiale: de la densification à la diversification
CHAPITRE 5
L?optimisation spatiale: de la densification Ã
la diversification
Dans un contexte de raréfaction du foncier,
accélérée par l?objectif ZAN, les collecti-
vités ont compris qu?elles n?auront bientôt
plus d?autre choix que d?optimiser les sur-
faces existantes pour trouver de nouvelles
surfaces dédiées à l?activité économique.
Cette optimisation spatiale passe par le re-
nouvellement et la densification des ZAE
et par la verticalisation immobilière (lais-
sant ici de côté le sujet des rez-de-chaus-
sée dits actifs, c?est-à -dire dédiés à une
activité et non au logement, car ce sujet
sera traité plus loin).
Les tentatives sont encore peu nombreuses
et balbutiantes mais les contraintes du ZAN
vont très probablement conduire à une di-
versification des formes de mutualisation,
pour permettre des densifications à la fois
horizontales (moins d?espace sous-utilisé
au sol) et verticales (des activités produc-
tives s?élevant en hauteur). Cette perspec-
tive bouscule assez largement les modes
opératoires maîtrisés jusque-là dans des
projets urbains à dominante résidentielle.
Le chemin opérationnel est moins séquen-
tiel et davantage négocié avec l?ensemble
des parties prenantes, Ã commencer par les
entreprises implantées et les propriétaires
fonciers.
Objectif Leviers
Retrouver des marges de manoeuvre
ou limiter la consommation foncière
par optimisation spatiale
À l?échelle de la zone d?activités: densification, requalification des ZAE
À l?échelle du produit immobilier: espaces mutualisés (voies de circulation,
stationnement, espaces de travail partagés?), nouvelles formes architecturales?
68 Aménager la ville productive
L?incontournable densification
des ZAE
Dans les métropoles françaises, les zones
d?activités économiques ont été, durant les
dernières décennies, les principaux réser-
voirs où puisaient les collectivités pour fa-
briquer de nouveaux quartiers à dominante
résidentielle. Cette évidence semble rele-
ver du passé : les ZAE commencent à être
perçues comme des gisements précieux
pour l?activité économique elle-même.
Trois ingrédients cumulatifs sont à l?ori-
gine de ce changement de paradigme. Le
premier est la prise de conscience d?un
potentiel de densification important dans
les ZAE. Le deuxième est la démarche
séquentielle ERC ? éviter, réduire, com-
penser ? issue de la loi Climat et résilience
adoptée en août 2021, qui induit qu?il faut
parfois acquérir plus du double du foncier
nécessaire aux nouvelles ZAE stricto sen-
su. Le troisième est l?objectif de zéro arti-
ficialisation nette (ZAN).
À Rennes comme à Bordeaux, la densifi-
cation des ZAE devient ainsi un sujet im-
portant inscrit à l?agenda politique des col-
lectivités. Cela se traduit notamment par
une posture beaucoup plus respectueuse
de l?existant et une approche par interven-
24. Cette obligation ne s?applique pas à toutes les collectivités. Seules celles qui disposent de « zones d?activités économiques
significatives » sont concernées ; et la loi ne prévoit pas de sanction en cas de non-respect de cette obligation.
tions ponctuelles plutôt que par transfor-
mation programmatique (transformation
d?un secteur à dominante économique vers
un quartier à dominante résidentielle).
L?article 68 de la loi Climat et résilience
oblige les collectivités à réaliser un « dia-
gnostic partagé » du potentiel de densi-
fication de leurs zones d?activités éco-
nomiques existantes, dans un délai de
trois ans à compter de la promulgation
de la loi24. Ce travail d?inventaire n?a
rien d?évident : aucune base de données
existante, ni la base Sirene fondée sur les
adresses de sièges sociaux ni la base DG-
FiP très partiellement renseignée, ne per-
met de le réaliser sans un travail minutieux
de terrain, d?autant que la loi demande de
qualifier et de quantifier la vacance. À
Bordeaux par exemple, aucune structure,
pas même l?agence d?urbanisme pourtant
à l?origine d?un atlas des zones d?activités,
n?avait encore été désignée pour réaliser
cet inventaire au moment de nos entretiens
entre septembre 2021 et juillet 2022.
Ainsi, Ã Rennes, lorsque l?on compare le
schéma d?accueil des entreprises de 2017
avec celui en cours d?élaboration en 2022,
plusieurs projets d?extension de ZAE ne
sont plus d?actualité. Ce recul est en train
d?accélérer une pénurie foncière pour les
activités économiques. En 2022, la col-
69Chapitre 5. L?optimisation spatiale: de la densification à la diversification
lectivité n?avait plus que dix-huit mois de
foncier disponible pour répondre aux de-
mandes des entreprises en ZAE (en dehors
de la zone d?activités de la Janais). Dans
ce contexte, la densification des ZAE est
ciblée dans le nouveau SAE comme une
action incontournable.
À Bordeaux, le décompte en cours des
terres encore artificialisables d?ici 2030,
dans le respect du ZAN, aboutirait a prio-
ri à 400 hectares seulement, cette sur-
face comptabilisant tous types de projets
(infrastructurels, résidentiels, d?activités
économiques). Là encore, la densification
des ZAE pour satisfaire les besoins de dé-
veloppement économique n?est plus une
option.
L?identification de gisements fonciers
optimisables
Les agences d?urbanisme rennaise et bor-
delaise se sont attelées à des diagnostics
de leurs ZAE. En 2012, l?a?urba (Ã Bor-
deaux) publiait, comme mentionné préala-
blement, un Atlas des zones économiques
de la Cub (Communauté urbaine de Bor-
deaux), dont l?actualisation a été lancée en
2020. Les onze ZAE bordelaises sont pas-
sées au crible des entrées suivantes : oc-
cupation au sol des éléments bâtis, état de
l?immobilier d?entreprise, emploi, trans-
25. Cet atlas ne va pas dans le degré de précision attendu par les inventaires bientôt exigibles dans le cadre de la loi Climat et
résilience et mentionnés un peu plus haut. Ceux-ci devront notamment qualifier et quantifier la vacance, donnée qui n?est pas
disponible par exemple dans l?atlas des ZAE.
ports en commun structurants, typologie
de la vocation des zones, zonages du PLUi
de Bordeaux Métropole. En page d?ac-
cueil de l?atlas (qui se présente comme
une visionneuse SIG), il est précisé : « La
seconde entrée, intitulée ?analyse fon-
cière?, offre une lecture de l?occupation
bâtie à l?échelle des unités foncières. Elle
permet ainsi de mesurer les emprises non
construites. En précisant la domanialité et
les contraintes ayant une incidence sur la
constructibilité, il s?agit de premières in-
dications sur le potentiel de densification
des espaces monofonctionnels de la mé-
tropole. »25
À Rennes, des diagnostics ont également
été réalisés par l?Audiar (2021a, 2021b) :
vingt ZAE ont ainsi été étudiées, d?abord
pour établir un diagnostic précis (vocation
économique des unités foncières, occupa-
tion du sol, surface des unités foncières,
emprises au sol, type de propriétaire,
statut d?occupation, dynamiques du mar-
ché foncier, évolution du bâti), puis pour
évaluer les enjeux et les potentiels théo-
riques d?optimisation. Cette connaissance
a sans doute participé au changement de
paradigme mentionné, même si ces études
restent à ce stade peu opérationnelles.
À Bordeaux, des études plus opération-
nelles des ZAE sont actuellement réalisées
70 Aménager la ville productive
mais elles sont pilotées par des services
différents (le GIP GPV Rive droite, les ser-
vices du développement économique ou de
l?aménagement de Bordeaux Métropole,
ou encore l?OIM Aéroparc), sans coordi-
nation ni concertation. Certains membres
de ces services en sont conscients et ont
commencé à imaginer la constitution d?un
« groupe de travail ZAE ».
Peu d?approches opérationnelles
coordonnées
Globalement, le chantier de la densifica-
tion des activités économiques reste en-
core assez embryonnaire. Qu?il s?agisse
de densifier les ZAE ou de verticaliser
ponctuellement l?activité, les expériences
restent à ce stade plutôt marginales, même
au-delà de nos cas de Rennes et de Bor-
deaux. On entend régulièrement mention-
ner les mêmes exemples (la Fondation
pour les terrains industriels de Genève, ou
FTI, notamment), illustrant le peu de pro-
fondeur du réservoir de références.
À Bordeaux, l?AMI AIRE (voir chapitre
8) fait figure d?expérimentation novatrice
mais les résultats ne sont pas encore ex-
ploitables26. Les projets proposant une
verticalisation de l?activité productive
(Nexity et Engie avec Hoerner Ordonneau
26. Au moment de la rédaction de cet ouvrage, et à l?échelle des deux éditions de l?AMI qui portaient sur un total de 19 sites,
on recense 2 projets livrés et 5 projets en cours (permis de construire délivrés, chantier en cours ou programmé). On compte 7
sites retirés de l?AMI avant la désignation du lauréat ou pour lesquels le projet proposé est finalement abandonné, et 4 projets
en suspens (négociations en cours avec le propriétaire foncier).
Architectures sur le site Côte de la Ga-
ronne) ou une mutualisation des espaces
logistiques (Nexity avec Hoerner Ordon-
neau Architectures sur le site Dangeard
Est) sont en suspens.
De rares tentatives
d?optimisation par
mutualisation
L?optimisation spatiale de l?activité écono-
mique passe concrètement par deux actions
principales : réduire les surfaces au sol peu
utilisées et exploiter davantage les volumes
en hauteur (autrement dit « verticaliser »).
La réduction de surfaces au sol trop peu
utilisées est essentiellement le résultat
d?efforts de mutualisation d?espaces alter-
nativement vides, notamment les espaces
de stationnement. Il existe quelques ten-
tatives de mutualisation à Bordeaux et Ã
Rennes, mais le niveau de partage n?a ja-
mais pu aller bien au-delà de quelques voi-
ries communes. On peut citer l?exemple
partagé par La Fab du projet de construc-
tion d?un village artisanal regroupant cinq
structures (brasserie, chocolatier, atelier
de sérigraphie, etc.) pour une surface
de près de 4 000 m2 sur la commune du
71Chapitre 5. L?optimisation spatiale: de la densification à la diversification
Bureaux Pondération
Occupation
des surfaces
de bureaux
sur l?unité
foncière
Inférieur à 0,3 6
Entre 0,3 et 0,6 3
Supérieur à 0,6 0
Âge des
bureaux
Avant 1980 6
Entre 1980 et 2000 3
Après 2000 0
Emploi salarié
1 emploi ou plus ou
sans information
0
Pas d?emploi 3
Unité foncière
non occupée
Vacance
structurelle
6
Vacance
conjoncturelle
2
Autres activités Pondération
Occupation
des
surfaces
de bureaux
sur l'unité
foncière
Inférieur à 25 % de
bâti sur la surface
de l?unité foncière
Foncier bien optimisé 0
Foncier à optimiser 3
Foncier non optimisé avec
réserve foncière
6
Supérieur à 25%
de bâti sur la
surface de l'unité
foncière
Foncier non optimisé avec
réserve foncière
3
Foncier à optimiser (parking/
stockage surdimensionné)
3
Emploi
salarié
1 emploi ou plus ou sans information 0
Pas d?emploi 3
Unité
foncière non
occupée
Vacance structurelle (+ 3 ans) 6
Vacance conjoncturelle (- 3 ans) 2
Lot non construit 6
Lot à commercialiser 6
Habitat Présence d?habitat sur l?unité foncière 2
Pour les unités foncières avec 5 points ou plus
Surface des unités foncières Sur-pondération
Inférieure à 3 000 m2 1
Entre 3 000 et 6 000 m2 3
Supérieure à 6 000 m2 6
Note finale Potentiel
0 Ã 5 Aucun potentiel
6 Ã 8 Potentiel faible
9 Ã 12 Potentiel moyen
+ de 13 Potentiel fort
Figure 5.1- Méthode dite de pondération mobilisée par l?Audiar pour
identifier les gisements d?activités
Source: Audiar, 2021a.
Vocation économique des unités foncières (UF)
72 Aménager la ville productive
Bouscat. À l?origine du projet, plusieurs
espaces de partage avaient été envisagés :
des showrooms, des serres, des vestiaires,
une cafétéria, du stationnement. Lorsque
le permis de construire a été déposé, les
stationnements et les voiries étaient les
seuls éléments partagés que l?équipe était
parvenue à conserver. Les nécessités de
gestion de chacun, la crainte des conflits
d?usage ont été les principales explica-
tions à ce « rétropédalage ».
Figure 5.2- Projet de village artisanal Godard, au Bouscat, par l?agence
Compagnie architecture
Crédit: Air Studio - dessins: Magda Meziane.
73Chapitre 5. L?optimisation spatiale: de la densification à la diversification
La verticalisation, un affichage
plus qu?une solution aboutie
Verticaliser sur des socles actifs: une
réponse fréquente et opportuniste
À Bordeaux, comme probablement ail-
leurs, les grands projets urbains prennent
place sur des secteurs historiquement pro-
ductifs. Et, pour attirer des activités éco-
nomiques comme pour afficher un main-
tien des surfaces d?activités, les nouveaux
bâtiments intègrent souvent un socle dit
actif où sont imaginées des activités pro-
ductives. Ainsi, le projet urbain ne figure
pas comme un quartier résidentiel mais
comme un quartier mixte d?où les emplois
d?hier n?ont pas tous disparu.
C?est le cas du quartier Brazza, qui prévoit
de 40 000 à 50 000 m2 dédiés à l?artisanat
et aux activités productives (voir encadré
ci-après). Ces surfaces sont essentielle-
ment situées en socle de bâtiment et seront
très probablement revues à la baisse. En
parallèle, la CMA de Gironde souligne
que nombre de demandes de locaux reste
insatisfaite. En effet, le socle actif n?est
pas une réponse systématiquement adap-
tée aux besoins des activités productives :
une majorité d?entre elles ont besoin de
surfaces plus horizontales, Ã l?abri de
conflits d?usage avec les programmes ré-
sidentiels ou tertiaires.
Verticaliser l?activité productive sur
elle-même, une réponse beaucoup
plus rare
L?autre levier de l?optimisation spatiale
est la verticalisation de l?activité produc-
tive sur elle-même. Des usines verticales
ont existé à travers l?histoire, comme les
usines viennoises du fabricant de chocolat
et de biscuits Manner, mais elles font dé-
sormais figure d?exception.
Un cas intéressant de verticalisation est en
cours de montage dans l?OIM Aéroparc de
Bordeaux : il s?agit d?une opération d?acti-
vités, soumise à concours, dont le montage
est celui de la dissociation foncière. Dans
le cadre de ce projet monté sous forme de
bail à construction (et détaillé dans le fo-
cus consacré à l?OIM Aéroparc ci-après),
l?aménageur La Fab formule un certain
nombre d?exigences, comme le niveau de
loyer qui devra être pratiqué par l?investis-
seur. Cela implique un suivi rigoureux de
la part de l?aménageur puis de la collecti-
vité. Ce bail à construction (d?une durée
de 50 ans) s?accompagnera ainsi d?une
convention de suivi de commercialisa-
tion, ce qui permettra un contrôle par la
collectivité des profils de preneurs et des
loyers pratiqués. La nécessité d?une ingé-
nierie spécifique de suivi de ces opérations
se dessine, dans la mesure où elles néces-
sitent un montage spécifique, notamment
pour faciliter l?accès aux fonciers. Notons
que cet exemple exceptionnel (et encore
à un stade très amont) visait plutôt un
74 Aménager la ville productive
Brazza: un projet laboratoire de la ville productive
Le projet de Brazza voit le jour en 2014 sous l?impulsion d?Alain Juppé, qui souhaite
proposer une offre diversifiée de logements pour répondre à l?objectif de construction
de 3000 logements par an. Le maire de Bordeaux souhaite également que ce projet soit
le démonstrateur de l?intégration de l?artisanat «sous toutes ses formes». Cette volonté
se traduit, dans le plan-programme de l?équipe de maîtrise d?oeuvre urbaine, par 4950
logements, dont certains, conçus en «volume capable», c?est-à -dire à terminer et Ã
personnaliser soi-même, sont moins chers et destinés aux primo-accédants.
Les architectes-urbanistes appliquent ce même principe à l?activité économique. Ainsi,
plus de 30000m2 de volumes capables destinés aux «activités» sont programmés:
des rez-de-chaussée «à finir» avec une hauteur sous plafond de 7 mètres dédiés Ã
l?artisanat. L?activité principale visée est la production ou la transformation, à laquelle
peuvent s?ajouter des activités comme la vente ou l?exposition.
Près de dix ans plus tard, le service de développement économique de la métropole
de Bordeaux estime que 21 000 m2 destinés aux artisans seront livrés dans une
première phase (à l?horizon 2025), dont 18 000 m2 en rez-de-chaussée. Les locaux
font en moyenne de 150 Ã 200m2. Aujourd?hui, la plupart des locaux disponibles Ã
la commercialisation trouvent rapidement preneurs, auprès d?acteurs tels que des
artisans d?art, des artisans-commerçants, une entreprise de sprinklage. Il convient de
noter que ces rez-de-chaussée s?adressent à des activités davantage tertiaires que
ne l?étaient les activités historiques de la zone (construction, principalement navale, et
commerce de gros notamment). La mixité fonctionnelle, si elle permet effectivement
une péréquation économique à l?échelle immobilière, laisse certains interlocuteurs
dubitatifs sur la cohabitation entre des activités productives, sources de nuisances, et
les autres fonctions urbaines que sont le logement et le bureau.
Surtout, si ce projet urbain prévoit effectivement la construction de 40 000 m2 Ã
50000m2 dédiés à l?artisanat, on peut également faire le constat qu?il transforme des
fonciers autrefois dédiés à l?industrie et à l?activité productive en morceaux de ville
à forte dominante résidentielle. On peut ainsi faire l?hypothèse que le renouvellement
urbain de ce secteur, qui accueillait en 2012 plus de 2000 emplois, majoritairement
ouvriers, s?accompagne d?une éviction des activités et des emplois productifs.
75Chapitre 5. L?optimisation spatiale: de la densification à la diversification
public de dirigeants de start-up, prompts
à innover, ouverts à des formats de bâti
alternatifs et peut-être moins contraints
techniquement et économiquement que
des entreprises plus traditionnelles.
Un besoin en outils spécifiques
Même si les exemples sont rares, une prise
de conscience émerge parmi les décideurs
territoriaux d?un besoin en outils de pro-
jets urbains spécifiques à la transformation
des zones d?activités. En effet, les enjeux
financiers des interventions dans ces sec-
teurs sont importants ? du fait du poids du
foncier certes, mais surtout de la valeur
économique des entreprises qu?il s?agit
de dédommager par le paiement d?une
indemnité d?éviction ou de transfert. Ils
sont tels que le mode opératoire habituel
d?acquisition-transformation foncière est
inenvisageable. Même à Rennes, métro-
pole caractérisée par une forte tradition
d?intervention publique, les services ont
conscience que les ZAE ne peuvent pas
être transformées selon les méthodes ha-
bituelles.
Rénover et densifier des espaces d?acti-
vités économiques ne peut a priori pas se
faire sans argent public. Il existe deux pos-
27. Les ZAE connaissent une obsolescence assez rapide du fait notamment d?un vieillissement précoce des bâtiments (de peu
de qualité) mais aussi des espaces extérieurs qui, souvent, n?ont pas fait l?objet d?un traitement très qualitatif. La requalification
des ZAE désigne pas seulement la mise à niveau qualitative de ces espaces. Dans certains cas, cette requalification désigne aussi
le fait d?offrir des lieux et des services plus amènes pour les travailleurs de ces espaces.
sibilités aujourd?hui : soit la collectivité
décide de prioriser l?activité économique
et accepte que cela lui coûte de l?argent,
soit la collectivité accepte de réduire la
part d?activités économiques et de faire
financer le coût de la transformation par
des programmes plus lucratifs (logements,
bureaux et commerces pour l?essentiel).
Cette deuxième option est alors réservée
aux secteurs les plus attractifs, notamment
les secteurs desservis par des transports en
commun structurants au sein desquels des
programmes de bureaux ou de logements
sont susceptibles de pouvoir être commer-
cialisés.
Cette vision opérationnelle explique pour-
quoi les ZAE ont été un réservoir impor-
tant de projets urbains à dominante rési-
dentielle, puisqu?elles ne pouvaient être
transformées sans gros effort financier
public.
Les perspectives opérationnelles
Lors des entretiens réalisés à Rennes et Ã
Bordeaux, nos interlocuteurs ont identifié
les mêmes leviers opérationnels d?inter-
vention susceptibles de rendre possibles
les opérations de densification. Le premier,
et le plus évident, est la requalification27
des ZAE et des espaces publics plus lar-
gement. Le deuxième consiste à acquérir
76 Aménager la ville productive
certains fonciers stratégiques uniquement,
par opposition à la maîtrise foncière totale
d?un secteur, de façon à amorcer la trans-
formation souhaitée. C?est le cas dans la
ZA Nord à Rennes, avec quelques acqui-
sitions au coup par coup sur des terrains
importants. Lorsqu?il y a une acquisition,
un montage en dissociation foncière peut
également être imaginé. Le dernier levier
consiste en un accompagnement des pro-
priétaires fonciers pour les convaincre de
transformer et de densifier leurs parcelles,
ce qui est généralement réalisable quand
ils y ont intérêt : quand une valorisation
est possible, en cas de besoin d?extension
de l?entreprise, entre autres.
Une piste mériterait d?être ajoutée à ces
perspectives opérationnelles : s?adresser
bien davantage à des propriétaires occu-
pants. En effet, il apparaît de plus en plus
comme une nécessité économique de dé-
passer le modèle classique de l?aména-
gement séquentiel. Produire de l?activité
économique via les séquences et les ac-
teurs habituels de la chaîne de l?immobi-
lier (aménageur, promoteur, investisseur,
occupant) ne peut se faire sans argent pu-
blic, comme on vient de l?illustrer. Même
avec un foncier quasi gratuit, la fabrication
d?un bâtiment neuf aboutit, à l?issue de la
séquence habituelle des acteurs de l?immo-
bilier, à des valeurs locatives trop élevées
par rapport aux capacités des activités pro-
ductives. Cela tient au cumul des marges
réalisées par l?aménageur, le promoteur et
l?investisseur, ainsi qu?Ã l?attente par l?in-
vestisseur d?un rendement annuel dans une
perspective temporelle restreinte.
A contrario, il est possible de produire de
l?activité économique « pour soi-même »
sans mobiliser trop d?argent public. Cela
présente plusieurs avantages économiques
majeurs : il n?y a ni nécessité de marge ni
attente de rendement financier, et une pers-
pective de long terme redevient possible.
C?est ce que l?on trouve majoritairement
dans les grandes périphéries, via l?acqui-
sition de lots à bâtir par des industriels
pour leur compte propre. L?enjeu pour
la collectivité est d?importer ce type de
montage dans des secteurs plus urbains,
en cherchant à l?encadrer a minima avec
un cahier des charges adapté (en termes de
densité, d?implantation, de nuisances gé-
nérées, etc.). Rappelons ici que le facteur
prix n?est que d?une importance relative
dans le choix de localisation des acteurs
économiques. De nombreux autres fac-
teurs pèsent et se combinent : l?accès à un
bassin d?emploi, la proximité d?un écosys-
tème économique, la desserte en transport
en commun, l?adéquation des locaux avec
les besoins, etc. Dans le cas d?une acqui-
sition, ce facteur prix est encore minoré.
Rénover et densifier des ZAE ne
peut a priori pas se faire sans argent
public.
77Chapitre 5. L?optimisation spatiale: de la densification à la diversification
Un consensus émergent en faveur
d?une ingénierie d?accompagnement
spécifique
Dans la perspective que nous venons de
tracer, le rôle de la collectivité est d?inciter
? puis d?accompagner ? les propriétaires
fonciers à faire muter et densifier leur pa-
trimoine. Ces propriétaires peuvent être
les entreprises occupantes ou des foncières
? locales ou nationales ? incarnées sous
forme de SCI ad hoc. La négociation avec
eux suppose d?employer plusieurs outils,
les deux principaux étant, d?une part, le
levier réglementaire, en étant à la fois clair
sur l?évolution attendue du secteur (par
exemple via une OAP) pour décourager
des postures attentistes et assez prescrip-
tif sur les programmations possibles et
les règles d?implantation, et, d?autre part,
l?accompagnement en ingénierie.
Pour bien comprendre ce rôle essentiel
de l?accompagnement, il faut revenir aux
origines du modèle de la ZAE, dont les
singularités supposent des modalités d?in-
tervention spécifiques.
Figure5.3- Les spécificités des projets en ZAE et des modalités
d?intervention
Source: Le Sens de la Ville.
Coûts fonciers élevés
La collectivité intervient sans
acquisition foncière (ou presque)
Connaître / dévoiler Requalifier Accompagner Inciter
Recettes faibles
(ventes de fonciers)
78 Aménager la ville productive
Un projet urbain en ZAE présente à la fois
des coûts fonciers élevés et des recettes
faibles (voir figure 5.3). Plus précisément,
si les valeurs foncières à l?achat peuvent
être élevées, les coûts d?une intervention
foncière sont démultipliés par les frais de
transfert et d?éviction des activités écono-
miques concernées. Les valeurs foncières
(ventes de terrains ou de charges fon-
cières) sont, quant à elles, peu élevées : les
activités concernées ne sont pas toujours
à forte valeur ajoutée financière, ce à quoi
s?ajoute le fait que la densité modérée de
la ZAE dilue sa rentabilité foncière. Ces
deux considérants initiaux rendent l?in-
tervention d?un aménageur peu réaliste
selon des modalités classiques d?acquisi-
tion foncière, le bilan de l?opération étant
déficitaire. La collectivité doit donc cher-
cher d?autres moyens d?intervention pour
transformer ces zones d?activités.
La première étape est de bien connaître le
terrain : qui possède quelle parcelle ? Qui
l?occupe ? Quels sont les besoins de cha-
cun ? Qui a investi récemment et qui a des
projets d?extension ou de transformation ?
Cette connaissance est un prérequis : im-
possible de « faire avec » les acteurs si l?on
ne connaît rien d?eux. Même si la connais-
sance de la zone d?activités n?est souvent
que partielle, c?est de là qu?il faut partir
pour identifier les intérêts à agir de chacun
ainsi que les possibilités de mutualisation
(voies d?accès, stationnement, espaces de
stockage, lieux de réunion, gestion des
déchets?). La connaissance de la zone
n?est cependant pas évidente, du fait, entre
autres, d?une multiplicité d?acteurs éco-
nomiques (propriétaires occupants pour
certains, investisseurs locaux, nationaux,
voire internationaux, etc.), caractérisés par
des lieux de prise de décision parfois très
éloignés du terrain.
La deuxième étape est la requalification.
La collectivité garde ainsi la main sur les
espaces publics et notamment les voiries,
ce qui peut aussi créer une force d?entraî-
nement sur les acteurs privés. Ce travail de
requalification peut être fait en plusieurs
temps avec, par exemple, des phases
d?aménagement transitoire, pour tester la
pertinence de certains trajets cyclables,
l?implantation de micro-polarités autour
de food trucks et de mobiliers légers?
Une fois que les intérêts à agir de chacun
ont été identifiés (besoins d?extension,
ventes de foncier possibles après remem-
brement ou après mutualisation de sta-
tionnements, etc.), la collectivité doit ac-
compagner les parties prenantes pour que
le passage à l?acte opérationnel se réalise.
Demandes d?autorisation administrative,
actions de remembrement foncier, portage
d?un projet commun via une association
foncière urbaine de projet? : autant de dé-
marches qui ne font pas partie du coeur de
métier des entreprises et des propriétaires
concernés. C?est donc à la collectivité de
s?outiller pour proposer un accompagne-
ment adapté aux acteurs privés.
79Chapitre 5. L?optimisation spatiale: de la densification à la diversification
Enfin, du seul point de vue des acteurs
privés occupants ou propriétaires, l?inté-
rêt à agir n?est parfois pas assez fort pour
susciter un passage à l?acte. La collectivité
peut alors mobiliser des leviers incitatifs
pour le faciliter : bonus de constructibilité
à certaines conditions (végétalisation, ges-
tion des stationnements?), intervention
sur l?espace public mitoyen, etc.
À Bordeaux, cette ingénierie d?accom-
pagnement et d?incitation est de plus en
plus perçue comme nécessaire mais ses
modalités n?ont pas encore été proposées.
D?ailleurs, bien que plusieurs études de
requalification de ZAE aient été lancées
(Jean Zay, La Gardette, Bordeaux Nord,
Plaine Sud-Garonne?), aucun cahier des
charges n?a encore intégré spécifiquement
cette ingénierie d?accompagnement ; seuls
des bons de commande pour faisabilités
architecturales sont pour l?instant prati-
qués. Cette ingénierie pourrait se traduire
par le recrutement d?un assistant à maî-
trise d?ouvrage (AMO), d?une personne
dédiée au sein des services ou encore par
la création d?une structure externe exis-
tante comme la SPL Technowest, qui gère
une pépinière et met en place des procédés
d?écologie industrielle.
À Rennes, la métropole envisage la créa-
tion d?un nouveau métier : le « manager de
zone d?activités », qui pourrait étudier avec
les propriétaires les possibilités de densi-
fier leurs parcelles. Rennes Métropole pré-
voit aussi de conditionner la cession des
terrains publics, lorsque le preneur est déjÃ
propriétaire ailleurs, à un effort de densi-
fication de ses autres parcelles. Une expé-
rimentation de ce type a déjà eu lieu avec
la société Les routiers bretons lorsqu?ils se
sont implantés à la Janais.
80 Aménager la ville productive
CHAPITRE 6
Aux interstices spatiotemporels, les
occupations temporaires
28. L?occupation transitoire est un mode particulier d?occupation temporaire qui vise à établir un lien entre les usages passés,
présents et futurs du lieu concerné. Dans cet ouvrage, nous parlons d?occupation temporaire, même si cela recouvre également
des démarches d?urbanisme transitoire.
29. Les activités productives de l?ESS relèvent en majorité du champ très large de l?économie circulaire : réemploi, recyclage,
réparation, approvisionnement durable, etc. Par exemple, au sein de l?incubateur ATIS à Bordeaux, la quasi-totalité des projets
incubés identifiés comme productifs relèvent de l?économie circulaire.
L?occupation temporaire ou transitoire28
est une modalité principalement activée
à destination des activités productives de
l?économie sociale et solidaire (ESS)29 et
du petit artisanat. Les acteurs « plus clas-
siques » du secteur productif en sont ma-
joritairement absents.
À Rennes, l?occupation temporaire est
un levier régulièrement mobilisé. La ville
est en effet propriétaire d?un patrimoine
immobilier important, qu?elle mobilise Ã
destination d?associations, d?artisans et
d?entrepreneurs de l?ESS. À Bordeaux, le
recours à ce dispositif ne se traduit pas en-
core par une politique publique assumée,
même si les projets se développent.
Objectif Leviers
Retrouver des marges de manoeuvre
en explorant les interstices
spatiotemporels de la transformation
urbaine
Immobilier temporaire et urbanisme transitoire, notamment dans le cadre
d?opérations d?aménagement urbain
81Chapitre 6. Aux interstices spatiotemporels, les occupations temporaires
Une diversité de modes
d?occupation temporaire
Les occupations temporaires sont de
taille, de durée et de dimension variables :
elles peuvent concerner des lieux emblé-
matiques comme Darwin à Bordeaux ou
l?Hôtel Pasteur à Rennes, des occupations
temporaires de bâtiments dans l?attente
de leur démolition ou de la livraison des
cellules définitives, ou encore des cellules
commerciales en rez-de-chaussée.
On peut citer l?exemple de l?atelier par-
tagé d?artisans Comme un établi, installé
dans la ZA Nord de Rennes. Cette coopé-
rative d?artisans occupe, depuis 2021, une
cellule commerciale appartenant à la ville
de Rennes dans le cadre d?une convention
d?occupation précaire signée pour une pé-
riode de sept ans. Le tarif de location est
celui d?une entreprise de l?ESS30 : 2 500 ¤
HT, hors charges, par mois pour 1 110 m2
au sol soit 2,50 ¤/m² environ.
Le projet des Halles en commun, Ã Rennes
(voir focus), qui prend place sur le site
d?une usine de fabrication de matériel
pour l?armée ayant déménagé début 2022,
fait aussi l?objet depuis quelques mois
d?une occupation transitoire. Ce projet ac-
cueille des activités productives de l?ESS,
30. La ville de Rennes a trois niveaux de tarif avant le tarif commercial classique : la gratuité, le tarif associatif et le tarif pour
entreprises de l?ESS.
et notamment des activités relevant de
l?économie circulaire.
Autre exemple, à Bordeaux, l?école
d?Artigues-près-Bordeaux, rachetée par
la métropole pour une opération de lo-
gements, fait l?objet d?une occupation
temporaire pour une période de deux ans.
Après un appel à manifestation d?inté-
rêt, une dizaine de projets portés par des
acteurs de l?ESS ont été retenus pour la
phase temporaire.
Si, dans les cas présentés ici, les locaux
appartiennent à la collectivité, ce n?est pas
toujours le cas. Ainsi, Ã Bordeaux, la fon-
cière parapublique inCité met en location
temporaire des rez-de-chaussée pour des
activités. La durée des baux varie généra-
lement de six à vingt-quatre mois. L?iden-
tification des entrepreneurs susceptibles
d?être intéressés se fait à travers le réseau
de partenaires, notamment via la métro-
pole, qui joue un rôle important dans cette
mise en relation.
Principalement activée pour
les activités de l?ESS et de l?artisa-
nat, l?occupation temporaire peut
être de taille, de durée et de dimen-
sion variables.
82 Aménager la ville productive
Une solution à double tranchant
Ce mode d?hébergement permet à des en-
treprises et à des structures financièrement
fragiles d?accéder à des locaux, quand elles
ne trouvent pas de solution pérenne sur le
marché immobilier classique. Cela rend
ainsi possible le lancement d?activités et
la stabilisation de modèles économiques,
constituant d?ailleurs souvent la première
étape en sortie de structures d?incubation.
Enfin, dans le cadre des occupations tran-
sitoires, il permet à des entrepreneurs de
participer à la définition d?usages futurs
d?un espace, de s?intégrer à un écosystème
économique.
En revanche, une fois la période tempo-
raire terminée, la relocalisation peut être
particulièrement difficile à opérer, non
seulement en raison de ses coûts mais éga-
lement des nuisances potentielles de l?ac-
tivité. Il existe bien quelques pépinières et
hôtels d?entreprises, mais en nombre très
restreint, et l?écart de prix entre l?occupa-
tion temporaire et les valeurs de marché
est élevé. Aussi existe-t-il des entreprises
qui ont des difficultés à sortir de l?occupa-
tion temporaire, et sont contraintes d?aller
d?un site à l?autre.
Cet accès incertain aux locaux n?est pas
sans conséquence sur la capacité des entre-
preneurs à se projeter dans leur développe-
ment. Certains mettent donc en place, dès
le début de l?occupation, des stratégies
pour rendre possible leur pérennisation
sur site. Par exemple, le responsable de
l?atelier Comme un établi explique que, en
plus des actions d?animation à destination
des habitants du territoire, le collectif a fait
le choix d?aménager le local « en dur », au
prix d?investissements importants, ce qui
rend à leurs yeux leur déménagement plus
difficile. La ville peut toutefois leur de-
mander de partir avant l?expiration du bail
de sept ans, avec un préavis de six mois.
Bien que temporaire, l?installation dans
des locaux nécessite en outre des travaux
d?aménagement entraînant des coûts qui
peuvent s?avérer difficiles à assumer pour
une activité.
83Chapitre 6. Aux interstices spatiotemporels, les occupations temporaires 83
FOCUS
Les Halles en commun: un projet d?urbanisme
transitoire favorisant l?implantation de
l?économie circulaire
Au sud-ouest de Rennes, sur les com-
munes de Rennes et de Saint-Jacques-
de-la-Lande, se déroule depuis plus de
vingt ans l?opération d?aménagement
de La Courrouze. Premier projet d?amé-
nagement porté par Rennes Métropole,
lancé en 2003 et pensé par l?équipe de
Paola Vigano et Bernardo Secchi, ce
projet en est aujourd?hui à la moitié de
sa réalisation. L?un des secteurs encore Ã
aménager se situe sur l?emprise de l?en-
treprise industrielle Euro-Shelter, dont
les activités ont déménagé en 2022 vers
le site de la Janais, au sud de Rennes.
Le départ d?Euro-Shelter laisse sur place
de grandes halles en structure métallique
avec des murs en briques, datant de 1916,
que l?aménageur souhaite conserver. Ils
constituent de rares témoins de ce type
d?architecture à Rennes. Le projet qui
s?y implantera, nommé « Les Halles en
commun », prévoit la reconversion des
trois halles industrielles après travaux
de restructuration à l?intérieur, avec
une programmation de 190 logements,
10 000 m2 dévolus à l?activité, dont un
pôle dédié à l?entrepreneuriat collabora-
tif.
Une volonté de construire
le lieu et ses usages futurs
à travers une occupation
transitoire
Pour les 10 000 m2 d?activité, une pro-
grammation tournée vers l?ESS est
envisagée dès 2019. Un appel à mani-
festation d?intérêt (AMI) est lancé par
l?aménageur Territoires en 2019, au-
quel répondent plusieurs acteurs. Ter-
ritoires a ensuite engagé avec eux une
démarche prospective, afin d?imaginer
84 Aménager la ville productive84
leur implantation dans des bâtiments ré-
habilités. Mais, à la suite du départ an-
ticipé de l?entreprise Euro-Shelter début
2022, l?aménageur change de méthode :
l?opération d?aménagement initialement
prévue n?étant pas prête à démarrer, un
processus d?occupation transitoire est
alors initié.
Cette occupation transitoire concerne
une partie du site : une halle, un entre-
pôt et des bâtiments préfabriqués. Elle
doit permettre de tester les usages ? la
majeure partie des occupants pouvant
à terme investir durablement le site ?,
de nourrir la programmation des futurs
bâtiments et de participer au développe-
ment du quartier.
Pour l?aménageur, l?enjeu est de favo-
riser l?émergence d?un projet intégrant
les besoins et les problématiques des
acteurs. Pour cela, une « permanence
urbaine » est mise en place, inspirée
de la permanence architecturale créée
par Patrick Bouchain à l?hôtel Pasteur
à Rennes. Elle est fondée sur l?idée que
c?est en travaillant sur place que l?on
comprend mieux les problématiques
et les enjeux du projet. Une ingénierie
est également déployée, à travers trois
groupements de prestataires en mesure
d?accompagner l?aménageur sur trois
études à moyen terme (de deux à quatre
années), afin que le processus transitoire
soit documenté, animé et ouvert sur le
quartier et ses habitants.
Une orientation favorable Ã
l?économie circulaire
La moitié des acteurs participant à la
phase transitoire relèvent de l?économie
circulaire, la plupart des activités étant
par ailleurs considérées comme pro-
ductives. Certaines d?entre elles, dont
les ressourceries La Belle Déchette et
l?Équipière, devraient trouver leur place
dans le projet final. Parmi les structures
présentes uniquement pendant la phase
transitoire figure une plateforme de
réemploi, Bâti Récup?, qui doit accueillir
des matériaux issus de la déconstruction,
destinés à être réemployés en priorité
sur les constructions de La Courrouze.
Les activités de la plateforme de réemploi
et de la ressourcerie La Belle Déchette
nécessitent des échanges logistiques im-
portants, car il s?agit de cohabiter avec
les autres activités prévues sur le site et
avec le public fréquentant les ressource-
ries ou venant assister aux événements
programmés. Cette mixité permet Ã
l?aménageur de tester les « frottements
d?usage » dans des espaces de program-
mation mixte, et ainsi de réfléchir à la
gestion des flux, des nuisances sonores
et de la sécurité.
85Chapitre 6. Aux interstices spatiotemporels, les occupations temporaires 85
Un équilibre financier qui reste
à trouver
La temporalité du projet est délicate à gé-
rer, tant du point de vue de l?aménageur
que des acteurs occupant le site. Les tra-
vaux seront réalisés successivement. La
phase transitoire, qui ne concerne qu?une
partie du site, permet le lancement des
travaux ailleurs. Ce décalage permet éga-
lement d?affiner la programmation finale,
toujours en cours de définition au moment
de l?enquête.
L?un des enjeux pour l?aménageur est
d?équilibrer le bilan financier de l?opéra-
tion : en plus des activités peu rentables
comme celles de l?économie circulaire, il
s?agit d?accueillir des activités qui auront
les moyens de payer des loyers plus élevés,
comme des activités tertiaires. L?équilibre
de l?opération n?est pas simple. Son coût
total, important, est en partie amorti car le
projet est lauréat de l?AMI « Démonstra-
teurs de la ville durable », et va bénéficier
à ce titre de 500 000 euros pour la phase de
l?occupation transitoire, puis d?un montant
pouvant aller jusqu?Ã 10 millions d?euros
pour la phase de réalisation.
Les travaux nécessaires à l?occupation
temporaire des espaces entraînent des
coûts qui pèsent sur ces structures de l?ESS,
dont les modèles économiques sont encore
fragiles. Les acteurs doivent prendre à leur
charge la remise aux normes électriques et
l?installation onéreuse de cloisonnements
coupe-feu pour répondre aux normes des
établissements recevant du public (ERP).
La Belle Déchette doit par exemple réa-
liser un emprunt bancaire de 200 000 eu-
ros sur quatre ans. Cela donne lieu à des
tensions entre les acteurs et l?aménageur,
qui aboutissent cependant à des formes
de négociations. Par exemple, pour que le
prêt bancaire soit accepté, la durée de la
convention d?occupation précaire de l?as-
sociation a été allongée.
86 Aménager la ville productive
CHAPITRE 7
Un parc public et semi-public en évolution
Quel est le besoin immobilier d?une petite
entreprise du BTP, d?un petit fabricant ou
d?un réparateur qui n?a que peu d?ancien-
neté ? Il ne peut pas encore se permettre
un achat immobilier et cherche donc Ã
louer ; et il n?a ni besoin ni les moyens
d?une grande surface de travail. L?offre
de petites surfaces à louer, à prix acces-
sible avec une partie destinée à l?atelier
ou au stockage, est cependant très réduite.
Le marché privé s?intéresse peu à ces pe-
tites surfaces : aux yeux des investisseurs
classiques, elles concernent des acteurs
économiquement fragiles, subissent une
rotation importante et nécessitent des frais
de gestion élevés. Ainsi, les investisseurs
préfèrent mettre sur le marché des locaux
par blocs de 500 ou de 1 000 m2 plutôt
que dix locaux de 50 m2. L?immobilier de
seconde main constitue un petit réservoir
pour de telles surfaces, qui se révèlent trop
peu nombreuses et ne correspondent pas
toujours au « standing » attendu.
C?est en grande partie pour répondre à ce
décalage entre offre et demande de petites
surfaces accessibles que certaines collecti-
vités se sont dotées d?un immobilier d?en-
treprise semi-public, ciblant ces types de
demande.
Objectif Leviers
Constituer un parc public ou semi-
public
Foncières publiques, villages artisanaux, hôtels d?entreprises?
87Chapitre 7. Un parc public et semi-public en évolution
Une offre historique:
pépinières et hôtels
d?entreprises
De « vieux » outils de portage existent,
parmi lesquels des incubateurs (intégrant
plus ou moins de contributions publiques),
des pépinières et des hôtels d?entreprises.
Parmi les gestionnaires-animateurs de
ces immobiliers, on trouve à Bordeaux
non seulement la chambre de métiers et
de l?artisanat, l?agence de développement
économique de la rive droite de Bordeaux
Hauts de Garonne Développement, un
bailleur social (Domofrance), mais aus-
si une structure singulière, la technopole
Bordeaux Technowest31. Il n?y a pas de
présentation facilement accessible de
l?ensemble de cet « immobilier aidé » au
sein de la métropole mais les collectivités
auraient permis la création de trois pépi-
nières et deux hôtels d?entreprises, le G2
aux Bassins à flot et l?hôtel d?entreprises
Brazza. À cela s?ajoutent les immobiliers
portés par d?autres acteurs partenaires,
notamment par le bailleur social Do-
mofrance, qui gère 53 000 m2 de locaux
commerciaux et professionnels en Nou-
velle-Aquitaine : bureaux, commerces, lo-
caux d?activités, ateliers ou hôtels d?entre-
prises. La collectivité a une forme de droit
31. Cette structure a été créée en 1989. Ses sites accueillent des porteurs de projets plutôt orientés vers les nouvelles technologies.
32. Une nouvelle pépinière, spécialisée dans l?ESS, a intégré le réseau en 2021.
de regard sur les publics hébergés par les
hôtels d?entreprises du bailleur, puisque
les candidats sont normalement soumis Ã
un comité d?agrément. Dans les faits, les
délais de réponse sont courts et la per-
sonne référente côté collectivité a parfois
changé de poste : ces deux facteurs font
que la collectivité n?exerce pas véritable-
ment ce droit.
Rennes Métropole dispose d?un réseau de
pépinières d?entreprises, à Rennes et dans
l?agglomération, et de « centres d?affaires
des quartiers » à destination des quartiers
prioritaires. La gestion et l?animation de
ce réseau ont été déléguées à Citédia, opé-
rateur de services urbains pour Rennes
et Rennes Métropole, dans le cadre de
la concession de service public dédiée Ã
l?exploitation du patrimoine immobilier
métropolitain à vocation économique.
Certaines pépinières sont spécialisées par
exemple dans les services aux entreprises,
la cybersécurité, l?économie numérique
ou les biotechnologies. En 202032, ces
pépinières réunissaient quatre-vingts en-
treprises et totalisaient une surface lo-
cative de 7 500 m2. En parallèle, quinze
incubateurs gérés par des acteurs privés
(association, écoles, entreprises) et des ac-
teurs publics (université, région Bretagne,
chambre régionale de l?économie sociale
et solidaire) sont recensés à Rennes.
88 Aménager la ville productive
Ces immobiliers parapublics historiques
présentent des écueils récurrents : la rota-
tion des occupants n?est pas toujours assu-
rée et ils mobilisent des fonds importants
non seulement en investissement mais
parfois aussi en fonctionnement.
De récents outils de portage
spécifiques
À Bordeaux, d?autres outils de portage
plus spécifiques et maîtrisés ont été créés
récemment : l?activité de portage d?inCi-
té et la Foncière solidaire. Bailleur social
et aménageur historique de Bordeaux,
spécialisé en opérations de renouvelle-
ment urbain et en centres anciens, inCité
a décidé de créer il y a quelques années
une activité de foncière d?activités éco-
nomiques. Quant à la Foncière solidaire
Nouvelle-Aquitaine, elle est encore une
association de préfiguration33, créée en
vue de constituer une foncière de portage
d?immobilier ESS en Nouvelle-Aquitaine.
Il s?agit donc d?un outil hybride, conçu Ã
la fois pour les collectivités et des acteurs
de l?ESS. L?association de préfiguration
a été créée par ATIS, France Active Nou-
velle-Aquitaine, la plateforme J?adopte
un projet (Adefip), avec une implication
financière des collectivités territoriales
33. Statut transitoire d?une entreprise qui a pour vocation de se transformer en société coopérative d?intérêt collectif (SCIC).
34. Ses modalités de gestion étaient en cours d?arbitrage au moment de notre enquête.
puisque Bordeaux Métropole et la région
Nouvelle-Aquitaine assurent le finance-
ment d?une partie de l?amorçage. Trois
missions ont été définies pour cette fon-
cière : l?accompagnement et le conseil
sur la mise en place d?une stratégie pa-
trimoniale ; le portage immobilier avec
des activités d?acquisition pour le compte
d?acteurs de l?ESS, puis de mise en loca-
tion ou de coacquisition avec eux ; et un
rôle d?agence immobilière solidaire. Pour
l?instant, l?objectif est de travailler avec
des collectifs d?acteurs de l?ESS.
À Rennes, plusieurs actions sont mises en
oeuvre pour nourrir l?offre immobilière Ã
destination de l?industrie et de l?artisanat.
À la Janais, Rennes Métropole est au mo-
ment de l?enquête en cours d?acquisition
d?un bâtiment pour développer un incu-
bateur, une pépinière et un hôtel d?entre-
prises. Un atelier mutualisé y sera intégré.
Dans le quartier prioritaire du Blosne,
une cité artisanale est en cours de chan-
tier34 pour la production de douze cellules
de 100 m2 ou de six cellules de 200 m2.
De la même façon, six à huit box d?envi-
ron 300 m2 sont produits pour des artisans
dans le quartier prioritaire de Maurepas.
Enfin, huit cellules artisanales, appelées le
« Mur habité » parce qu?elles sont acco-
lées à un mur antibruit (voir focus), ont été
livrées à Cleunay. Elles sont occupées par
89Chapitre 7. Un parc public et semi-public en évolution
des artisans d?art sous convention d?oc-
cupation précaire. La structure d?aména-
gement Territoires joue un rôle essentiel
dans ces opérations, selon des modalités
de montage différentes ; Territoires n?as-
sure pas systématiquement le portage.
À Rennes comme à Bordeaux, il n?y a pas
d?objectif chiffré de création de surface
d?activité économique par la collectivité
ou ses partenaires, comme c?est le cas en
matière de logement social par exemple.
Les deux métropoles se distinguent toute-
fois sur le caractère centralisé de ces outils
de portage. À Rennes, c?est la structure
Territoires (aménageur historique) qui en
est le bras armé, tandis qu?à Bordeaux il
existe une diversité d?outils de portage.
Cette diversification semble répondre Ã
la fois à des demandes sectorielles, avec
le secteur de l?ESS pour la Foncière so-
lidaire Nouvelle-Aquitaine et les start-up
pour Technowest, et à une évolution de la
vision de la métropole sur la constitution
de son propre patrimoine. En revanche,
elle induit un manque de lisibilité, voire
de coordination, pointé dans le schéma de
développement économique métropolitain
adopté en séance publique le 25 novembre
2021 : « Les incubateurs, couveuses, ac-
célérateurs et pépinières sur le territoire
assurent le rôle de terreau pour la nais-
sance et le développement des nouvelles
entreprises sur le territoire. Tirées par Bor-
deaux Technowest, Unitec, les pépinières
communales et privées, elles jouent un
rôle stratégique et essentiel dans l?écono-
mie de demain, même si la coordination
d?ensemble reste à parfaire. »
90 Aménager la ville productive90
FOCUS
Le Mur habité: des ateliers artisanaux gérés
par l?aménageur
À l?ouest de Rennes, à la nouvelle station
de métro Mabilais, se dresse une ancienne
usine de moutarde, désaffectée depuis les
années 1990 et mise à disposition d?un
collectif artistique, Les Ateliers du vent,
par la ville de Rennes depuis 2006. Le site
est limité par la voie ferrée et protégé du
bruit des trains par un mur antibruit dont
la particularité est aussi d?être « habité »
par des artisans. Le projet du Mur habi-
té, lequel est occupé depuis le printemps
2020, s?est inscrit dans le cadre de la ZAC
Claude Bernard - Alexandre Duval, qui
comprend plusieurs opérations d?amé-
nagement visant à remodeler ce quartier
résidentiel composé de faubourgs et de
friches industrielles. La programmation
de la ZAC s?articule autour de logements,
d?activités de services et tertiaires. La ré-
novation des locaux des Ateliers du vent et
la construction du Mur habité constituent
autant d?éléments qui confortent la dimen-
sion artistique et culturelle de ce secteur.
Réaliser les opérations «que
les privés ne veulent ou ne
peuvent pas faire»
Avec le Mur habité, l?ambition de Rennes
Métropole et de l?aménageur Territoires
est de lutter contre les nuisances sonores
et de proposer à la location des cellules
à destination d?artisans créateurs. Sur le
plan architectural, le projet se compose
d?une structure principale en bois accueil-
lant huit cellules de 20 m2, d?un module
réservé aux sanitaires et d?une struc-
ture secondaire métallique qui supporte
l?écran acoustique composé de panneaux
en fibrociment et de panneaux vitrés. Les
ateliers sont accessibles en rez-de-chaus-
sée par un cheminement piéton. Le Mur
habité constitue aussi un espace de pro-
menade grâce à un cheminement sur le
toit-terrasse.
91Chapitre 7. Un parc public et semi-public en évolution 91
L?opérateur qui a remporté la consultation
du lot (construction de logements et Mur
habité) a refusé de réaliser le Mur habité.
Il n?a donc pas acheté le foncier corres-
pondant au projet du Mur mais a acheté
plus cher le foncier du reste du lot, ce qui a
permis à l?aménageur d?équilibrer le bilan
de l?opération. Aucun acteur privé n?étant
intéressé par ce programme, complexe
sur le plan technique comme sur le plan
économique35, le projet a été financé par
l?opération d?aménagement tout en béné-
ficiant d?une subvention de 300 000 euros
du programme d?investissements d?avenir
(PIA) « Ville de demain » ainsi que d?une
participation de la ville de Rennes. Le coût
global de l?opération est de 1,2 million
d?euros.
En plus d?être maître d?ouvrage, Territoires
est aussi gestionnaire du Mur habité jusqu?Ã
la clôture de la ZAC. Le chargé d?opéra-
tions déplore toutefois un manque d?outil-
lage pour opérer cette gestion locative.
Favoriser l?implantation
d?artisans créateurs au
démarrage de leur activité
Déterminé en fonction du prix annuel au
mètre carré en pépinière d?entreprises, le
loyer s?élève à 110 euros par mois hors
35. Sur la parcelle, les logements à construire relevaient du parc social, ce qui empêchait toute péréquation financière.
charges et hors taxes pour chaque cel-
lule. Le bail est d?un an, reconductible.
Les artisans ciblés par ce projet sont des
créateurs ou issus du « petits artisanat »
dont l?activité est en démarrage, comme
l?explique le chargé d?opérations de Ter-
ritoires : « Les locaux de 20 m2, cela sem-
blait être une surface adéquate pour des
artisans qui n?avaient pas forcément be-
soin de grosses machines. » Pour choisir
les locataires, un premier appel à projets
a été lancé en 2016, soit quatre ans avant
la livraison, le projet ayant pris du retard.
Un second appel a été lancé en 2021 après
le départ de certains artisans. L?objectif
de Territoires était d?attirer des artisans
aux activités complémentaires ou diffé-
renciées, afin d?éviter les situations de
concurrence. Les locataires devaient éga-
lement être en création d?activité et géné-
rer un revenu suffisant pour payer le loyer.
Le choix des artisans sélectionnés s?est
fait en association avec le collectif artis-
tique des Ateliers du vent et les artisans
locataires, l?ensemble faisant l?objet d?une
gouvernance qualifiée « d?informelle » par
l?aménageur.
En octobre 2021, lors de notre enquête,
les artisans occupant ces locaux ont des
activités diverses : création d?abat-jour,
de décorations en plumes, création de
bijoux, graphisme, design de sacs, acces-
soires et petits mobiliers fabriqués à la
92 Aménager la ville productive92
main, couture, création de vêtements, sé-
rigraphie et linogravure. Certains locaux
sont occupés par deux artisans. Les entre-
tiens menés avec certains d?entre eux per-
mettent d?identifier les avantages de cette
implantation tels que le loyer modéré, la
proximité avec d?autres artisans créateurs
ou encore la proximité avec Les Ateliers
du vent, et aussi ses limites. Ainsi les ar-
tisans pointent la précarité de leur bail, le
fait que ce quartier résidentiel soit peu ani-
mé en dehors de l?ouverture et des événe-
ments organisés par Les Ateliers du vent,
ainsi que des inadéquations entre l?amé-
nagement des cellules et leur activité. Ils
regrettent notamment l?absence de prises
triphasées, d?accès au gaz ou d?extraction
d?air adéquate et un manque de lumière.
Les artisans composent avec les règles
d?occupation du site, en stationnant ponc-
tuellement devant les ateliers ou en dé-
veloppant une activité de vente alors que
cela ne leur est en principe pas autorisé.
À l?avenir, une péréquation
possible
À proximité immédiate du Mur habité, un
bâtiment industriel à réhabiliter, qui sera
libéré en 2025, donne l?opportunité d?un
prolongement. Un concours a été lancé en
2022 pour la réalisation d?ateliers d?une
surface plus importante (26 m2), d?un lo-
cal dédié à une résidence d?artistes et d?es-
paces à occupation mutualisée : restaura-
tion, salle de réunion, terrasse végétalisée,
etc. Cette fois-ci, le projet sera réalisé par
le promoteur Bati-Armor, la construction
de logements libres sur le foncier permet-
tant d?équilibrer l?opération.
93Chapitre 8. Mobiliser les acteurs privés
CHAPITRE 8
Mobiliser les acteurs privés
À Bordeaux, les appels à projets et les ap-
pels à manifestation d?intérêt appliqués Ã
l?immobilier d?entreprise se multiplient de-
puis 2014.
Ces appels présentent plusieurs particula-
rités. D?abord, ils font l?objet d?une com-
munication rayonnante qui va jusqu?Ã une
forme de « labellisation ». Ensuite, ils
s?adressent à plusieurs acteurs privés de
la chaîne de l?immobilier ? promoteurs,
investisseurs, maîtres d?oeuvre, utilisateurs
? et incitent à la constitution de groupe-
ments. En outre, ils déterminent souvent
des critères de sélection ou des formats de
réponse ad hoc : l?innovation programma-
tique et architecturale constitue souvent un
critère de sélection, par exemple. Enfin,
ils permettent de regrouper différents sites
sous une même bannière, recherchant un
effet d?entraînement.
Néanmoins, cet outil seul n?est pas suffi-
sant : la mise en oeuvre de ces AMI par la
collectivité et ses partenaires suppose qu?ils
maîtrisent le foncier pour fixer les règles.
Objectif Leviers
Inciter les acteurs privés à dédier
une partie de leurs programmes
de construction aux activités
productives
Ceux qui construisent ou aménagent: AMI, appels à projets, conventions de
partenariat et chartes?
94 Aménager la ville productive
Figure 8.1- Schéma des appels à projets ou à manifestation d?intérêt
déployés au sein de la métropole de Bordeaux depuis dix ans
Crédit: Le Sens de la Ville.
Note: Ces appels à projets sont lancés par la métropole (et notamment les OIM Bordeaux Inno Campus et Aéroparc),
par des aménageurs (La Fab, l?EPA Euratlantique) et aujourd?hui par le Port de Bordeaux. On constate une multiplication
de ce levier d?action, notamment autour de 2017-2018, peu de temps après «Réinventer Paris» qui constitue l?appel
à projets le plus emblématique.
Communiquer sur le projet
et son ambition
Encourager l?innovation
programmatique et
architecturale
Désigner des opérateurs
en vue d?une cession
immobilière ou foncière
95Chapitre 8. Mobiliser les acteurs privés
L?AMI AIRE (aménager, innover,
redessiner, entreprendre)
Parmi les nombreux appels à manifesta-
tion d?intérêt lancés par la métropole de
Bordeaux au sujet des activités produc-
tives, l?AMI AIRE (aménager, innover,
redessiner, entreprendre) est le plus em-
blématique. Cet AMI, lancé en juin 2017,
s?inscrit dans la lignée des appels à pro-
jets urbains innovants (APUI), en ce qu?il
consiste à céder des fonciers détenus par
les collectivités et autres acteurs publics
à l?opérateur qui propose le projet immo-
bilier le plus en phase avec l?objectif de
la collectivité, plutôt qu?au plus offrant.
Piloté par La Fab pour le compte de la mé-
tropole, cet AMI porte au départ sur huit
sites, pour un total de 25 hectares de fon-
cier économique, propriétés de Bordeaux
Métropole, de communes ou de proprié-
taires privés (en particulier la SNCF). Il a
pour objectif de produire des locaux des-
tinés aux PME, aux PMI et aux artisans
innovants à des prix abordables. En juil-
let 2019, la métropole lance une deuxième
édition qui porte sur neuf sites.
L?AMI se structure en deux phases : la
candidature puis l?offre. Concernant les
critères de sélection, la métropole a modi-
fié son approche d?une édition à l?autre. En
effet, si le prix d?acquisition des emprises
et les modalités de paiement constituent
un critère de sélection lors de la première
édition, la deuxième édition précise des va-
leurs « cibles » par site, calculées par La
Fab par compte à rebours à partir d?hypo-
thèses de programmation. Cette évolution
permet, selon La Fab, de diminuer le poids
du critère « prix » par rapport aux autres
critères dans la mise en concurrence entre
les candidats et leurs projets. Le règlement
des AMI précise que les projets doivent être
portés par des équipes qui rassemblent des
acteurs « classiques » de l?immobilier (pro-
moteurs, investisseurs, maîtrise d?oeuvre,
bureaux d?études, consultants) et de « nou-
veaux entrants » : start-up, entrepreneurs,
commercialisateurs, associations. Afin de
faciliter la composition de ces équipes, La
Fab organise, lors de la première édition,
un événement appelé « Aire Novation », au
cours duquel se rencontrent les promoteurs
retenus pour la deuxième phase et une cin-
quantaine de start-up du territoire intéres-
sées par l?immobilier.
Les résultats de l?AMI AIRE
Les volumes d?immobilier d?entreprise
produits
Au total, les projets AIRE des éditions 1
et 2, livrés ou pour lesquels le permis de
construire est délivré et le chantier est en
cours ou programmé, prévoient plus de
25 000 m2 de bureaux et plus de 23 000 m2
de locaux d?activités (voir figure 8.3).
Les programmes « commerces/services »
restent minoritaires. On constate toute-
96 Aménager la ville productive
1
11
1
1
2
2
2
2
2
2
2
1
Figure 8.2- Carte des projets lauréats des deux éditions de l?AMI AIRE
Crédit: Le Sens de la Ville.
Note: Cette carte est produite à partir des informations récoltées auprès de La Fab en juin 2023 sur les deux éditions de
l?AMI AIRE. Les sites se déploient principalement dans le nord de la métropole bordelaise, aussi bien sur la rive gauche
que sur la rive droite. Elle complète les zones d?OIM et d?OIN de l?époque, situées plutôt au sud de l?agglomération (OIN
Euratlantique, OIM Bordeaux Inno Campus [BIC], OIM Bordeaux Aéroparc).
2
1
2
2
1
1
2
1
Projets livrés
Projets en cours
Projets en suspens
Projets abandonnés
AMI AIRE Édition 1
AMI AIRE Édition 2
97Chapitre 8. Mobiliser les acteurs privés
fois que les volumes de locaux en suspens
sont plus importants pour les activités
productives qu?en ce qui concerne les
programmes de bureaux, ce type de pro-
gramme étant plus difficile à équilibrer
que le tertiaire.
Plus précisément, sur dix-neuf sites, on en
recense sept qui ont été retirés de l?AMI
avant la désignation du lauréat ou pour
lesquels le projet proposé a finalement été
abandonné, et quatre en suspens (négocia-
tions en cours avec le propriétaire foncier).
0 3 000 6 000 9 000 12 000 15 000
Commerces - services en suspens - négociations
Commerces - services en cours ou programmés
Commerces - services livrés
Locaux d?activités en suspens - négociations
Locaux d?activités en cours ou programmés
Locaux d'activités livrés
Bureaux en suspens - négociations
Bureaux en cours ou programmés
Bureaux livrés 8 400
6 400
12 600
12 726
13 331
4 600
1 720
2 408
208
Figure 8.3- Graphique des volumes en m2 par type de programme et
niveau d?avancement
Source: Le Sens de la Ville.
Des innovations difficiles à concrétiser
Plusieurs projets d?immobilier productif
se distinguent par le caractère innovant
dans leur forme architecturale, comme
le projet en architecture biomimétique
Silva, porté par Réalités BuildTech Ã
Eysines. Certains intègrent une mixité
fonctionnelle verticale, entre un com-
merce et de l?activité productive en étage
(par exemple le projet Lormont Côte
de la Garonne, porté par Nexity et En-
gie, avec des locaux d?activités en R+1).
D?autres mutualisent certains espaces
98 Aménager la ville productive
(on peut citer ici le projet porté par Nexity
sur le site Dangeard Est, qui conçoit la mu-
tualisation du stockage). Parmi ces trois
projets, seul Silva à Eysines est réalisé
pour le moment ; les deux autres sont en
suspens du fait de plusieurs difficultés.
À Lormont, le terrain appartient à un pro-
priétaire qui en attend une charge foncière
supérieure à celle que peut supporter le
projet proposé. Cette situation illustre
combien il est parfois difficile de répercu-
ter le coût de l?innovation architecturale
sur le prix de sortie des locaux, compte
tenu des moyens limités que les artisans
peuvent mettre dans leur immobilier. Par
exemple, le projet Silva proposait diffé-
rentes pistes d?écoconception (construc-
tion en bois, matériaux de réemploi) qui
ont finalement été abandonnées pour des
raisons de coûts de construction.
À Dangeard, Nexity se heurte au fait que
les artisans ciblés par le projet sont sou-
vent peu enclins à mutualiser des espaces,
même de stockage. Cet enseignement est
également tiré par le promoteur Réalités
BuildTech, dans le cas du projet Silva, qui
relève que les fonctionnements propres Ã
chaque activité sont assez peu compatibles
avec la mutualisation d?espaces. En outre,
les promoteurs sont souvent peu disposés Ã
baisser les pourcentages de précommercia-
lisation avant de lancer les travaux, alors
que les artisans, les TPE et les TPI ne sont
pas en mesure de se projeter à trois ans.
La recomposition de l?écosystème
Le résultat le plus concret de l?AMI AIRE
à ce jour tient donc plutôt à une recom-
position de l?écosystème de l?immobilier
d?entreprise. Il contribue, d?une part, Ã
faire émerger de nouveaux acteurs dans
ce domaine. Par exemple, l?entreprise
U?rself, initialement gestionnaire de
coworking, est amenée à se positionner
comme investisseur dans le cadre de son
projet d?usine industrielle sur le site Dan-
geard Ouest. L?AMI permet, d?autre part,
de former les promoteurs nationaux aux
enjeux propres aux locaux d?activités. Ré-
alités et Nexity, lauréats sur plusieurs sites
des éditions 1 ou 2, témoignent de l?inté-
rêt qu?ils ont à s?ouvrir à cet immobilier
d?entreprise, auparavant réservé à certains
constructeurs-lotisseurs. Ils ont d?ailleurs
porté d?autres projets en immobilier pro-
ductif depuis.
L?événement Aire Novation préfigure
enfin des associations entre promoteurs
et start-up, qui dépasseront le cadre de
l?AMI AIRE, puisque certains promoteurs
non lauréats répondent en équipe avec les
start-up à d?autres consultations.
En conclusion, l?outil qu?est l?appel à pro-
jets ou l?appel à manifestation d?intérêt
permet d?encourager de nouvelles façons
de faire et de s?organiser parmi les acteurs
de l?immobilier. Il se diffuse d?ailleurs Ã
d?autres maîtres d?ouvrage, tels que le
Grand Port maritime de Bordeaux.
99Chapitre 8. Mobiliser les acteurs privés 99
FOCUS
À la Janais et à l?OIM Aéroparc, une
combinaison d?outils
À Rennes comme à Bordeaux, certains
projets illustrent comment les collectivités
combinent plusieurs leviers à leur dispo-
sition pour conserver ou encourager l?im-
plantation d?activités productives.
La Janais: une mobilisation
pour maintenir l?emploi
productif en coeur de ville
La transformation de la Janais, fleuron in-
dustriel rennais qui constitue un foncier
important en coeur de métropole, a été
appréhendée par les élus et par les opé-
rationnels comme un point essentiel de
la stratégie métropolitaine, mobilisant de
nombreux services.
Un site hautement politique, justifiant
l?intervention publique
À la suite de la fermeture de lignes de
production de PSA en 2012 et de la li-
bération de 150 hectares de foncier à la
Janais, Rennes Métropole devait trouver
les moyens de conserver « l?emploi in-
dustriel », selon les mots de Stéphanie
Desloges, chargée de mission accompa-
gnement des entreprises à Rennes Mé-
tropole et de « consolider la ville pro-
ductive », d?après Claudia Henneberger,
responsable d?opérations pour l?aména-
geur Territoires.
Après une baisse constante du nombre
d?emplois sur le site depuis trente ans et
la diminution des activités du site, Rennes
Métropole a cherché un équilibre entre
enjeux urbains et enjeux économiques.
L?« accompagnement de l?optimisation
de Stellantis [ex-PSA] » est cité parmi les
objectifs de l?OAP de la Janais approuvée
100 Aménager la ville productive100
dans la modification n° 1 du PLUi rennais.
La collectivité a en effet intérêt à faciliter
l?organisation de ce donneur d?ordre indus-
triel historique et pourvoyeur d?emplois.
Comme de nombreux industriels et grands
propriétaires fonciers publics, PSA puis
Stellantis convertit son capital industriel en
capital immobilier, désormais valorisable
du fait du rattrapage de la périphérie par
la ville. Plusieurs interventions publiques
ont été menées pour maîtriser le devenir du
site, avec la volonté de le réindustrialiser,
de le densifier et de le rendre « pluri-utili-
sateurs ». Rennes Métropole souhaite au-
jourd?hui donner la priorité à deux filières :
l?industrie 4.0 et la mobilité durable.
Le choix politique de ne pas accepter l?im-
plantation d?activités logistiques sur le site
est assez mal compris par les commercia-
lisateurs (tel Cushman, spécialisé dans
l?immobilier d?entreprise), dans la mesure
où le site est connecté au rail et permettrait
une desserte multimodale. Par ailleurs, les
deux filières choisies par la collectivité sont
considérées comme floues et ayant des be-
soins fonciers limités, alors que la demande
en foncier est forte et que ces emprises
pourraient aisément trouver preneurs.
Une fragmentation de la Janais entre
des propriétaires fonciers privés et
publics
Dans un souci d?optimisation de ses pro-
cessus et de diminution de ses stocks, PSA
avait, avant la réduction de ses activités,
imposé à ses sous-traitants de s?implanter
à proximité de l?usine, dans une zone dé-
diée. Cependant, en raison de sa restruc-
turation, l?entreprise a ensuite contraint
certains d?entre eux à intégrer le site de la
Janais, pour optimiser et rentabiliser le fon-
cier dont elle disposait. Aujourd?hui, le seul
sous-traitant restant à l?extérieur du site est
Talendi (ex-Bretagne Ateliers), tandis que
Tenneco, TI et SAS Cockpit avaient été
rassemblés sur le foncier PSA de la Janais.
À partir de 2015, le foncier a été cédé en
plusieurs séquences. En 2015, la région
Bretagne fait l?acquisition d?un foncier
de 54 hectares qui a ensuite été revendu Ã
Rennes Métropole, pour devenir en 2018
la ZAC de la Janais (en vert clair sur la
figure 8.a). En 2020, Eiffage acquiert
21 hectares supplémentaires auprès de
Stellantis, dont plusieurs bâtiments inuti-
lisés qui étaient déjà loués à la SNCF et
à B3 Ecodesign (du groupe Eiffage). Le
groupe de BTP garde le foncier nu mais
revend les bâtiments à la foncière Magel-
lan. En 2021, Rennes Métropole fait l?ac-
quisition du bâtiment 78 au centre du site
et de ses abords (8 ha). La même année,
l?EPF Bretagne intervient pour réaliser le
portage foncier de 7 hectares de parking
et de 13 hectares du site Ferrage (en vert
foncé sur la figure 8.a).
L?EPF de Bretagne est intervenu pour le
compte de Rennes Métropole, afin de por-
ter le foncier dans le cadre d?une conven-
tion de dix ans et d?y réaliser des travaux
101Chapitre 8. Mobiliser les acteurs privés 101
de proto-aménagement (démolition, dé-
pollution), ainsi que la démolition du bâ-
timent de 100 000 m² sur le site Ferrage.
L?aménagement a été concédé à Terri-
toires par Rennes Métropole36. La relation
de Territoires avec Eiffage est qualifiée
de « gentlemen?s agreement » par l?amé-
nageur Territoires et par le service écono-
mique de Rennes Métropole, c?est-à -dire
36. Plus précisément, le site de la Janais fait l?objet de plusieurs études et périmètres d?intervention de la part de Territoires : une
ZAC multisites qui fait l?objet de la concession d?aménagement de la ZAC depuis 2018 ; un mandat d?étude pour réaliser un
plan guide sur un périmètre plus général de la Janais, et sur lequel d?autres fonciers pourraient devenir opérationnels avec des
mutations futures des propriétés Stellantis, en vue de créer une nouvelle ZAC ou de changer le périmètre ; un mandat d?étude
et de travaux pour le bâtiment 78, racheté par Territoires, qui constitue un pôle d?excellence industrielle ciblé sur la mobilité
et l?habitat.
une volonté commune d?avancer sur la
programmation et l?aménagement afin de
faire émerger un parc multi-utilisateurs
doté d?un pôle de services (restauration,
crèche?). La relation avec Magellan est
aujourd?hui moins clairement définie et
plus risquée, du fait d?un historique de
moindres collaborations.
Figure 8.a- Propriétés foncières du site de la Janais, issues de la
modification n°1 du PLUi
ZAC de la Janais (propriété
Territoires Publics)
Propriété publique
Propriété Eiffage
Autres occupants: Kertrucks,
Linévia, RTPC, etc.
Propriété Magellan
Propriété Stellantis
Source: Rennes Métropole.
Plan des entités foncières
Fin 2021
102 Aménager la ville productive102
L?enjeu principal de la transformation de
cette zone est celui de la programmation :
le zonage du PLUi permettant aussi bien
une activité industrielle que logistique, la
réussite spontanée du projet politique n?est
absolument pas acquise. Territoires cherche
donc à influer sur la commercialisation des
terrains lors d?un point mensuel et à échan-
ger au sujet des prospects plus ou moins
conformes au projet de Rennes Métropole,
sans disposer d?un quelconque moyen ju-
ridique d?agir. Il leur faut donc travailler
en bonne entente avec les autres parties
prenantes, dans l?espoir que les entreprises
retenues relèvent bien des deux filières sé-
lectionnées par les autorités publiques.
Un projet associant action
réglementaire et constitution d?un
parc public
Société d?économie mixte principalement
détenue par Rennes Métropole, Territoires
a été à l?initiative du processus de requali-
fication des zones d?activités. En parallèle,
Rennes Métropole a pris en charge le volet
réglementaire, avec une modification du
PLUi et la mise en oeuvre d?une OAP (pre-
mière modification du PLUi en vigueur
depuis fin 2022). Ainsi, Rennes Métropole
et Territoires ont pu empêcher un premier
projet qui envisageait de dédier un secteur
de la Janais à l?activité logistique : seuls
les Routiers Bretons ont survécu au chan-
37. La métropole compte quatre OIM, dont celle d?Aéroparc.
gement de zonage, leur implantation ayant
été validée lors du précédent mandat, se-
lon Stéphanie Desloges.
De façon originale, l?OAP intervient avant
le plan guide, fixant des invariants qui
avaient été portés par la ZAC : permettre la
traversée du site par des mobilités douces,
faciliter le découpage du site à la demande
avec des macro-lots de 1 Ã 8 hectares afin
d?accueillir des industriels, penser les qua-
lités architecturale et paysagère de cette
future emprise réintégrée à la ville?
L?objectif de Rennes Métropole est d?ac-
compagner les libérations foncières pro-
gressives avec un souci de pérennité, en
anticipant les questions de trame urbaine,
de desserte réseau et voirie, d?accessibilité
pour les entreprises. Le levier opérationnel
de l?OAP permet de fixer des principes sur
un foncier privé, et devra être mis à jour
après la réalisation du plan guide.
L?OIM Aéroparc, territoire
d?entrée de ville pilote
L?opération d?intérêt métropolitain (OIM)
Bordeaux Aéroparc37 est un territoire prio-
ritaire de développement économique qui
couvre partiellement trois communes au-
tour de l?aéroport de Bordeaux-Mérignac :
103Chapitre 8. Mobiliser les acteurs privés 103
Le Haillan, Saint-Médard-en-Jalles et
Mérignac.
Ce territoire se caractérise par un fort an-
crage industriel et de grandes ambitions
d?aménagement, principalement éco-
nomiques, avec trente-cinq opérations
d?aménagement envisagées à terme dont
plusieurs sont déjà enclenchées, à la fois
en extension et en renouvellement ; le tout
bénéficiant d?une nouvelle desserte en
transports en commun via le prolongement
du tramway A. Le plan guide d?aménage-
ment de l?OIM a été réalisé courant 2017
et une convention opérationnelle a été si-
gnée avec l?EPF de Nouvelle-Aquitaine
courant 2018. Ce territoire constitue un
observatoire saisissant des enjeux du main-
tien en ville des activités productives. Les
tentatives déployées par la petite équipe
de l?OIM38 pour un renouvellement urbain
économique qui soit juste et durable sont,
chacune, des expériences en soi.
Une politique foncière proactive
Sur l?OIM Aéroparc, comme nous l?avons
vu au chapitre 4, la collectivité est déjÃ
propriétaire de 250 hectares, l?EPF a ac-
quis 75 hectares et 50 hectares supplé-
mentaires font l?objet d?échanges avec
divers propriétaires. À terme, entre 350
et 400 hectares de terrain devraient ain-
38. L?équipe de l?OIM est une gouvernance ad hoc réunissant en équipe projet des salariés issus de services variés de Bordeaux
Métropole.
si être sous maitrise foncière publique.
La convention foncière EPF porte sur un
montant total de 30 millions d?euros ? le
budget prévisionnel pour acquisition fon-
cière sur l?ensemble de l?OIM étant de
50 millions d?euros. L?EPF et l?OIM ont
cherché à limiter la hausse des valeurs
foncières. L?exercice récurrent du droit
de préemption a même fini par les faire
baisser. En effet, en 2018, les préemptions
se faisaient autour de 90 euros par mètre
carré de terrain ; elles sont passées au-
jourd?hui à 35 euros/m2. L?EPF peut mo-
tiver ses interventions sur la base de son
objectif de réguler les prix du foncier : on
parle alors de « préemption en révision de
prix ». Dans ce cas, soit le propriétaire an-
nule la vente, soit celle-ci est arbitrée par
les Domaines. Comme nous l?avons relevé
plus haut, au fur et à mesure que l?EPF in-
tervient en révision de prix, les Domaines
arbitrent de plus en plus souvent sur des
valeurs proches de la contre-proposition
de l?OIM. Dans certains cas, toujours se-
lon l?OIM Aéroparc, la révision de prix
aboutit à une division par trois du prix ini-
tial du foncier ou de l?immobilier.
Cet exemple de politique foncière menée
par l?EPF et l?OIM sur le secteur Aéroparc
montre qu?une baisse des valeurs foncières
est un objectif accessible. Les enjeux en-
vironnementaux contribuent à cette baisse
104 Aménager la ville productive104
La prise en considération des exigences ERC et ZAN
La démarche ERC oblige à éviter, réduire puis compenser tout impact majeur d?un
projet sur l?environnement; elle vise à ce que chaque projet industriel se traduise par
un maintien, voire une amélioration de sa qualité. Dépassant la seule biodiversité, elle
englobe l?ensemble des thématiques de l?environnement: air, bruit, eau, sol, santé des
populations, etc. Aussi s?avère-t-elle lourde d?impact pour les activités économiques,
souvent situées en entrée de ville et donc sur des axes assez sensibles sur le plan
environnemental.
L?opération Cinq Chemins, sur la commune du Haillan se déploie sur un site sensible
du point de vue écologique, ce qui a conduit à prendre un certain nombre de mesures
d?évitement et de compensation, à la fois sur site et hors site. En matière d?évitement,
des marges d?inconstructibilité importantes ont été fixées, en plus des 35% de pleine
terre exigés. En matière de compensation, l?opération d?aménagement a généré des
besoins à hauteur de 6hectares pour les zones humides et d?environ 4,5hectares pour
les espèces protégées, comme les amphibiens et les lotiers notamment.
L?opération, qui se développe sur 14,6 hectares, a donc nécessité 10,5 hectares de
plus. Pour développer environ 50 000 m2 de superficie plancher, sa consommation
foncière totale est donc de 25hectares.
Conformément à la demande des services de l?État, la gestion des sites de
compensation se fait sur trente ans. Or, pour cette opération, les coûts d?acquisition de
ces sites et les frais de gestion des zones écologiques n?avaient pas été intégrés dans
le bilan d?aménagement sur trente ans. Pour les prochaines opérations, il est convenu
d?intégrer l?ensemble de ces coûts, ce qui va encore renchérir la réalisation de ces
secteurs d?activité.
tendancielle, les avis des écologues inci-
tant à une vraie décote des fonciers pour
tenir compte des mesures d?évitement et
de compensation qui s?imposeront. La
politique foncière s?est aussi traduite par
un certain nombre d?actions de « rétrozo-
nage », notamment pour assurer les me-
sures de compensation environnementale.
«Critériser» les entreprises
bénéficiaires de ces immobiliers
abordables
L?OIM a également changé de straté-
gie de commercialisation début 2021, en
mettant en place un nouveau mode opé-
ratoire de sélection des entreprises. Dans
un contexte de pression foncière crois-
105Chapitre 8. Mobiliser les acteurs privés 105
sante, et afin de favoriser l?implantation
d?entreprises en lien direct avec la filière
Aéronautique, spatial, défense (ASD), très
importante pour le territoire, Bordeaux
Métropole travaille depuis 2016 à la créa-
tion de deux opérations d?aménagement Ã
vocation économique : l?opération Cinq
Chemins, au Haillan, et l?opération Ga-
laxie 4, à Saint-Médard-en-Jalles, dont la
mise en oeuvre a été confiée à la SPL La
Fab (en 2017 et 2018).
À travers ces deux opérations, la collec-
tivité souhaite préserver des possibilités
d?accueil d?entreprises de la filière ASD
à moyen terme, tout en répondant à court
terme à un certain nombre de demandes
endogènes d?extension ou d?implantation
d?entreprises hors filière. La commercia-
lisation de ces deux opérations publiques
repose sur une répartition programmatique
en trois tiers : un tiers d?entreprises arti-
sanales endogènes, un tiers d?entreprises
liées à l?ASD, un tiers d?entreprises Ã
haute valeur ajoutée. D?autres critères
ont été aussi formulés, parmi lesquels
les typologies et le nombre d?emplois
concernés, les flux générés, la volonté de
rejoindre une démarche territoriale, etc.
Mais ces critères n?ont visiblement pas été
utilisés pour le moment, car il n?y a pas
encore eu de concurrence entre entreprises
sur un même foncier.
Par ailleurs, sur la ZA des Cinq Chemins,
une consultation d?opérateurs a été lancée
par la SPL. À l?automne 2022, le projet
était en phase de commercialisation avec
des cessions majoritairement de gré à gré
auprès de comptes propres. L?introduction
d?une procédure de consultation a permis
d?introduire des exigences de la part de
l?aménageur et de la collectivité en termes
de cibles, de prix, de qualité constructive
et environnementale. C?est un groupement
composé autour de la foncière inCité qui
a finalement remporté cette consultation.
La dissociation foncière pour
verticaliser à Saint-Médard-en-Jalles
Parmi les opérations phares réalisées pour
maintenir des activités productives dans
l?OIM, figure un montage en dissociation
foncière pour un projet de verticalisation.
Une consultation a été lancée en 2022
pour sélectionner des projets d?opérateurs
sur deux fonciers économiques de l?OIM
Bordeaux Aéroparc, sur la commune de
Saint-Médard-en-Jalles, propriété de la
métropole de Bordeaux. Les baux des pro-
jets retenus seront conclus entre Bordeaux
Métropole et le bailleur pour une durée
comprise entre 18 et 99 ans. Les opéra-
teurs choisis doivent être « en mesure de
proposer un projet innovant selon plu-
sieurs axes : permettre l?implantation de
jeunes entreprises et de start-up en leur of-
frant des conditions financières d?occupa-
tion soutenables au regard de leur niveau
de maturité et de leur capacité [?] ; pro-
mouvoir la qualité architecturale et l?in-
sertion urbaine et paysagère des bâtiments
106 Aménager la ville productive106
afin de créer des paysages de qualité au
sein de l?OIM ; assurer la qualité environ-
nementale et réduire l?impact écologique
des bâtiments d?entreprise construits dans
le secteur de l?OIM par une conception et
des modes constructifs innovants ; favo-
riser l?émergence de projets immobiliers
innovants et démonstrateurs en matière
de locaux d?activités de demain, travailler
sur des thèmes de mutabilité, l?évolutivité,
l?architecture modulaire »39.
La consultation a été organisée en deux
phases. Lors de la première phase, la mé-
tropole a reçu neuf candidatures répondant
aux critères. Parmi elles, trois groupements
ont été sélectionnés en septembre 2022.
La désignation du lauréat est intervenue
au printemps 2023 : les deux terrains ont
été remportés par le groupement Redman
avec sa foncière Essentiel, accompagnés
de l?agence d?architecture Syvil et de Lina
Singer Landscapes (LS2). Ce groupement a
proposé une offre baptisée Up. Elle vise de
jeunes entreprises innovantes en appliquant
des loyers a priori soutenables pour cette
cible. Les cibles potentielles sont notam-
ment des start-up, dont l?activité s?envole
avec de grosses levées de fonds, mais qui
ne disposent pas forcément de moyens fi-
39. Extrait du texte de la « Consultation d?opérateurs pour la mise à bail longue durée de deux terrains à vocation économique
sur le territoire de l?opération d?intérêt métropolitain Bordeaux Aéroparc ».
40. La construction hors site, ou le hors-site, désigne la préfabrication d?éléments dans un lieu différent du site de construction
où ils seront assemblés et implantés.
nanciers à consacrer à l?immobilier. Un cer-
tain nombre d?entre elles cherchent un lieu
de production et de R&D, des formes de
mutualisation avec d?autres entreprises, et
un écosystème dynamique. L?ambition en-
vironnementale est également forte avec un
paysage préservé (66 % d?espaces de pleine
terre) et un mode constructif hors site40.
« Le projet fait preuve d?une qualité archi-
tecturale, urbaine et paysagère en propo-
sant une densification verticale », indique
le texte issu du bilan officiel de la consul-
tation. L?opération devrait faire la dé-
monstration d?une verticalisation possible
de l?activité productive avec les start-up,
rompues à l?innovation.
Bordeaux Métropole a conclu avec le grou-
pement un contrat avec un bail à construc-
tion d?une durée de cinquante ans. Le
groupement qui loue le foncier s?engage
à construire un bâtiment sur les terrains
appartenant à la métropole. À l?échéance
du bail, cette dernière deviendra proprié-
taire du bâtiment. Ce bail à construction
s?accompagnerait en outre d?une conven-
tion de suivi de commercialisation sur le
long terme, ce qui permettrait une forme
de contrôle par la collectivité.
107Chapitre 9. Et ailleurs en Europe?
CHAPITRE 9
Et ailleurs en Europe?
41. Le projet de recherche MISTA (Metropolitan Industrial Spatial Strategies and Economic Sprawl) a été mené dans le cadre
du programme de recherche ESPON 2020, financé par le FEDER (Fonds européen de développement régional), les États
membres de l?Union européenne et les États partenaires. L?objectif de ce programme est d?accompagner les politiques publiques
à l?aide d?études et d?analyses des « tendances territoriales ». Cette recherche portant sur sept villes en Europe (Vienne, Oslo,
Berlin, Varsovie, Riga, Turin et Stuttgart) s?intéressait à la fois au type d?activités productives (artisanat, logistique, activités
de services, réparation et recyclage) qui s?insèrent ou qui peuvent s?insérer au sein des espaces urbains, aux aménagements
nécessaires à leur implantation et à l?adéquation de leur localisation. Un autre volet de la réflexion recouvre des questions de
gouvernance et de ses échelles, ainsi que des modes d?actions possibles dans le champ de l?aménagement. Afin d?approfondir
ces premiers éléments issus du rapport MISTA et d?entretiens exploratoires, nous avons mené de courtes enquêtes (entretiens
et visites) in situ.
Le concept de ville productive s?est dif-
fusé en Europe, notamment sous l?effet
d?événements de réflexion urbaine tels
que le concours Europan 2017 organisé
autour de la thématique « Ville produc-
tive » (Gilbart, 2023). Aussi nous avons
souhaité mettre en perspective notre ana-
lyse avec des villes européennes, Berlin
en Allemagne, Turin en Italie et Vienne en
Autriche. Comment la ville productive y
est appréhendée, et par qui ? Quels sont
les leviers déployés par les acteurs de la
fabrique urbaine ?
Selon le rapport de recherche ES-
PON-MISTA (2020)41, la concurrence
avec la production de logements est forte
à Berlin et à Vienne. Néanmoins, les pro-
blématiques de localisation des activités
productives sont prises en compte par les
acteurs publics. Elles le sont au prisme
d?une définition des activités productives,
resserrée à Berlin (industrie 4.0, activités
créatives) mais extensive à Vienne. Des
stratégies sont élaborées et des dispositifs
mis en oeuvre dans les deux cas, avec l?af-
fichage d?une ambition forte côté viennois.
Le cas de Turin se distingue, notamment en
raison de l?histoire de son développement
urbain, étroitement lié à son industriali-
sation, puis à la désindustrialisation qui a
laissé vacantes de nombreuses friches en
108 Aménager la ville productive
plein coeur de l?agglomération. L?enjeu de
la réindustrialisation de la ville est affiché
et donne lieu à l?activation de leviers d?ac-
tion, mais de manière plus ponctuelle.
Vienne
Une stratégie en faveur des activités
productives
À la fois ville capitale et l?un des neuf
Länder de l?Autriche, Vienne comptait
1,9 million d?habitants en 2019. L?artisa-
nat et l?industrie sont au coeur du dévelop-
pement de la ville aux xixe et xxe siècles,
avec notamment l?industrie de la soie dans
les faubourgs de la ville et le développe-
ment d?activités ferroviaires. Aujourd?hui
en revanche, la part du secteur tertiaire
domine largement l?économie viennoise.
Faire de la place aux activités de produc-
tion est néanmoins un enjeu affiché poli-
tiquement, et sa prise en compte a donné
lieu à l?élaboration d?une stratégie.
Après une première étude dès 2008, un in-
ventaire et une évaluation du foncier pro-
ductif ont été réalisés pour le compte de
la direction du développement urbain de
la ville de Vienne en 2015. Une étude sur
l?avenir du travail a également été réalisée
par un centre de recherche et de conseil
sur le monde du travail, cette fois-ci pour
le compte de la direction économique. Un
groupe de travail a ensuite été mis en place
afin de prendre connaissance de ces don-
nées et d?élaborer une stratégie d?action en
faveur de la ville productive (Produktive
Stadt). Ce groupe a abouti en 2017 à la ré-
daction d?un document cadre stratégique
(Fachkonzept Produktive Stadt) qui af-
fiche l?objectif de consacrer au moins 5 %
du territoire à des fins de production. Trois
axes prioritaires sont présentés dans ce
document. Le premier concerne la mise Ã
disposition de sites attractifs, abordables et
revalorisés pour l?usage des entreprises et
pour des infrastructures complémentaires
telles que les établissements de formation
et de recherche ou les institutions dédiées
à la politique industrielle et d?innovation.
Le deuxième porte sur le déploiement
d?une stratégie appropriée de développe-
ment du foncier. Le troisième est la mise
en place de structures de coopération so-
lides et une réflexion à l?échelle régionale.
Du «secteur productif» aux activités
de la «ville productive»
Le document cadre viennois sur la ville
productive montre une évolution dans
l?appréhension des activités productives.
Dans les années 2000, le secteur produc-
tif comprenait toutes les activités éco-
nomiques liées à la production de biens
matériels. Ces activités engendrent des
besoins spécifiques en foncier, notam-
ment pour la livraison et la manutention
des marchandises. L?appropriation de la
notion de ville productive élargit le panel
des activités prises en compte par l?action
109Chapitre 9. Et ailleurs en Europe?
publique viennoise. Outre la production
de marchandises, elle englobe désormais
l?approvisionnement en énergie, l?appro-
visionnement et l?élimination des déchets,
le recyclage, les techniques environne-
mentales, la construction, le commerce
de gros, le commerce et la réparation de
véhicules, le transport de personnes et de
marchandises, les services postaux et de
messagerie, l?entreposage, la location de
machines et de véhicules, le gardiennage,
le nettoyage, la réparation, les activités de
service et d?entretien. Avec cette définition
extensive, le secteur de la production est
évalué à un tiers de la valeur ajoutée de
Vienne.
Environ 150 hectares de réserve
foncière au sein de zones d?activités
existantes
Les études réalisées en 2015 sur les pers-
pectives de développement économique et
démographique de Vienne ont amené les
directions du développement urbain et du
développement économique à évaluer Ã
300 hectares le besoin en surfaces de pro-
duction.
Le document cadre Fachkonzept Produk-
tive Stadt distingue 100 hectares pour
compenser la reconversion de sites de
production évincés, 100 hectares pour
l?extension et la modernisation d?entre-
prises existantes et 100 hectares corres-
pondant à l?augmentation prévue du taux
d?emploi (pour 100 000 emplois supplé-
mentaires, 15 % relèveraient du secteur de
la production).
Face à ces constats, il est prévu de mobi-
liser environ 150 hectares de réserve fon-
cière à l?intérieur des zones d?activités
existantes, de mobiliser environ 50 hec-
tares qui ne sont pas encore affectés, de
créer au moins 100 hectares de nouvelles
surfaces de production dans les projets
d?extension urbaine et de récupérer 50 hec-
tares en optimisant l?existant (valorisation
de surfaces inutilisées, densifications, etc.).
Dans les « sites uniques intégrés » et les
« zones économiques mixtes » (voir figure
9.1) se joue un jeu de contrepartie entre pro-
priétaires et collectivités. En s?engageant
à densifier leur parcelle, les propriétaires
fonciers obtiennent les autorisations néces-
saires aux constructions ainsi qu?un accom-
pagnement de la collectivité pour faciliter
l?accès à l?énergie, aux transports, etc.
Faire de la place aux activités
productives dans la ville de Vienne
est un enjeu affiché politiquement et
ayant donné lieu à une stratégie.
110 Aménager la ville productive
Quelle est la portée du Fachkonzept
Produktive Stadt?
La publication du Fachkonzept Produktive
Stadt a eu un retentissement au niveau du
marché de l?immobilier. Dans un premier
temps, la spéculation a ralenti, puis les
zones mixtes ont été perçues par les ac-
teurs de l?immobilier comme une possibi-
lité nouvelle de produire du logement. Les
fonciers ont été acquis au prix du loge-
ment, soit à un prix trop élevé pour déve-
lopper des constructions destinées aux ac-
tivités productives? Pour une entreprise,
la classification d?une zone industrielle en
zone mixte peut néanmoins constituer un
enjeu de valorisation de son patrimoine
foncier. D?après l?un de nos interlocu-
teurs, la brasserie Ottakringer a d?ailleurs
négocié en haut lieu la classification de
son site en zone mixte et l?entreprise pré-
voit de densifier son site en intégrant des
logements.
Lorsqu?un permis de construire est dé-
posé et qu?il se situe dans l?une de ces
trois zones, le document cadre stratégique
ciblant les activités productives doit être
pris en compte, mais il n?est pas pres-
criptif. D?après M. Rosenberger, l?un des
rédacteurs du document cadre et agent
au sein de la direction du développement
urbain, s?ouvre alors un temps d?interpré-
tation et de négociation. La figure de M.
Rosenberger apparaît centrale, au point
que la prise en compte du Fachkonzept
semble reposer sur ses seules épaules, ce
qui questionne sur la portée structurante
de ce document à l?avenir.
À Seestadt, la verticalisation de
l?activité productive
Situé au nord-est de la ville, Seestadt est
un nouveau quartier de Vienne mais il a
des allures de ville nouvelle. En 2028, au
terme de son développement, il compren-
dra plus de 10 000 logements. Une partie
du quartier est classée en zone industrielle
et en zone mixte. On y trouve notamment
Gewerbehof Seestadt, un immeuble pro-
posant des ateliers à destination de petites
et moyennes entreprises du secteur pro-
ductif (artisanat), et des espaces de logis-
tique et de stockage. Au sein d?une surface
locative de 5 300 m2, la taille des cellules
modulables varie entre 66 et 500 m2. Les
espaces de stockage représentent quant Ã
eux 1 300 m2. Deux monte-charges d?une
capacité de 2,5 tonnes équipent le bâti-
ment. Une fois le bâtiment livré, les pre-
neurs ont été sélectionnés par Vienna Bu-
siness Agency, propriétaire du bâtiment,
pour une durée minimale de cinq années.
La construction de ce bâtiment constitue
une expérimentation : si ce n?est pas as-
sez rentable, Vienna Business Agency ne
renouvellera pas l?expérience. L?objec-
tif pour Vienna Business Agency est que
les acteurs privés fassent le constat de la
rentabilité d?une telle construction et dé-
veloppent ce type de produit immobilier.
111Chapitre 9. Et ailleurs en Europe?
Développement du management de
quartier à Vienne
Le développement du « management de
quartier » est appliqué à Vienne pour les
zones industrielles et les zones écono-
miques mixtes existantes. Il consiste, Ã
la fois, en l?identification de potentiels de
coopération entre les entreprises, en l?ini-
tiation d?actions afin de favoriser ou de
renforcer ces coopérations et en la mise
en évidence des surfaces disponibles ou
à optimiser. Le manager de quartier sert
d?interlocuteur central entre les entre-
prises, la direction de l?urbanisme, la di-
rection du développement économique et
l?agence économique de Vienne. Sur ce
point, le dispositif viennois se rapproche
des réflexions rennaises puisque l?enjeu
est d?envisager des scénarios de dévelop-
pement et de densification sur les fonciers
identifiés en amont et de les évoquer avec
les propriétaires fonciers.
Zones Caractéristiques Surfaces Interdictions
Zone industrielle et
économique
Industriel-gewerbliches
Gebiet
- Exploitation sans
restriction (24h/24h)
- Infrastructures adaptées
aux industries
- Bonne accessibilité routière
- Disponibilité foncière, avec
parcelles de taille variable
à un prix accessible
1900 hectares
150 hectares de foncier
réservé à l?intérieur de zones
existantes
50ha pas encore affectés Ã
un foncier particulier
? gestion proactive du
foncier
- Logements
- Commerces de détail
- Tout ce qui pourrait
perturber le
fonctionnement des
entreprises industrielles
Zone économique
mixte
Gewerbliches
Mischgebiet
- En zone urbaine
- Accessibilité transports
publics et individuels
- Densification
(constructions verticales
notamment)
- Diversité et mixité des
usages
200 hectares, à préserver et
à densifier
- Plus de 50% de logements
- Nouvelles surfaces de
commerces sauf nécessité
d?un commerce de
proximité
- Ségrégation (zone
résidentielle et zone
d?activités)
Site unique intégré
Integrierte
Eizelstandorte
Sites historiques intégrés
au tissu urbain, occupés par
une entreprise (exemple:
sites des entreprises Manner
et Ottakringer, Photo 7 P.)
250 hectares, à préserver
et densifier. Mesures
de compensation si la
reconversion du site est
inéluctable
Déplacement de l?entreprise
ou reconversion du site sans
mise en place de mesures
pour préserver l?implantation
industrielle
Figure 9.1 - Les types de zonage définis par la stratégie en faveur de la
ville productive à Vienne
Sources: plan d?aménagement urbain (STEP 2025), Fachkonzept Productktive Stadt 2017.
112 Aménager la ville productive
Berlin
La construction de logements, un
objectif prioritaire
Située au nord-est de l?Allemagne, Ber-
lin est à la fois la ville capitale et l?un des
seize Länder du pays. Elle comptait envi-
ron 3,8 millions d?habitants en 2018.
La chute du mur de Berlin en 1989 puis la
réunification une année plus tard ont pro-
voqué nombre de bouleversements. Sur
le plan du foncier, les principaux chan-
gements concernent : la privatisation du
foncier situé à l?est du mur ; la libération
de foncier en raison de la disparition du
mur, puis, plus tard, de la faillite d?en-
treprises industrielles ; la coexistence de
deux systèmes de planification différents
(Berlin-Ouest et Berlin-Est). Dans les an-
nées 1990, la situation économique de la
ville-État de Berlin est critique. Les coûts
de fonctionnement sont de plus en plus
importants alors que les aides financières
de l?Union européenne et du gouverne-
ment fédéral s?amenuisent en 1995. Les
infrastructures industrielles ne bénéficient
pas d?investissements et deviennent obso-
lètes. La dette augmente donc de manière
exponentielle. Pour se maintenir à flot, les
acteurs publics berlinois décident, dans
les années 2000, de la vente du foncier li-
béré après la chute du mur de Berlin. Ce
foncier est vendu à des investisseurs. Des
projets urbains majeurs s?esquissent alors,
à la manière du projet de Mediaspree. Un
mouvement de contestation s?élève et c?est
dans ce contexte que le projet ExRotaprint
se forme (voir encadré chapitre 4). En plus
de la vente de foncier public, une partie
du parc public de logements est également
vendue. Par conséquent, Berlin fait face
à une crise du logement sans précédent,
marquée par une hausse continue des prix
des loyers et une gronde sociale. Alors que
85 % des logements sont loués, 60 % de
ces logements sont détenus par des entre-
prises privées tenues pour responsables de
l?augmentation des loyers. La construc-
tion de logements est désormais l?objectif
premier des acteurs publics actuels, qui
regrettent amèrement la vente des « bijoux
de famille ». Dans ce contexte, le dévelop-
pement d?activités productives au sein de
l?espace urbanisé de Berlin est complexe :
le foncier est rare, difficilement mobili-
sable (car privé), et la concurrence avec
le logement est féroce. La place accordée
aux activités industrielles n?est pourtant
pas négligeable dans les documents stra-
tégiques existants.
Les zones industrielles au coeur du
développement urbain et économique
Dans le document de cadrage relatif au
développement urbain et économique, le
Stadtentwicklungsplan Wirtschaft 2030,
les objectifs d?aménagement comme
« préserver les sites industriels » ou
« changer d?affectation » sont cartogra-
phiés. Ils sont ensuite déclinés en pistes
113Chapitre 9. Et ailleurs en Europe?
d?action du type zones « à aménager », « Ã
densifier » ou « à réhabiliter », notamment
pour les « zones à vocation productive »
(zones EpB).
En 1992, le Sénat de Berlin avait déjÃ
adopté un premier plan de sauvegarde des
surfaces industrielles menacées par la forte
hausse des prix du foncier industriel et
économique, due à des changements d?af-
fectation et à une demande croissante de
foncier destiné à d?autres usages que des
activités productives. En 2000, le plan de
sauvegarde a été complété par une straté-
gie de développement de nouvelles zones
de production. Mise à jour en 2004, cette
stratégie dédiée aux zones industrielles a
été intégrée en 2011 dans le document de
cadrage stratégique global de la ville-Land.
Au total dans le document actuel, quarante
zones EpB sont recensées, soit environ
2 920 hectares. Les entreprises suscep-
tibles d?être accueillies dans les zones
identifiées sont celles qui contribuent au
développement, à la fabrication et à l?en-
tretien de biens matériels42. Plus précisé-
ment, ce sont des entreprises de l?industrie
manufacturière et de la construction, du
commerce de gros et des intermédiaires du
commerce, du transport, de la logistique et
de l?entreposage, ainsi que certaines entre-
prises de services. Le commerce de détail,
les bâtiments commerciaux, administratifs
42. L?artisanat ne figure pas dans le même plan stratégique que les zones de production, qui sont dédiées à l?industrie.
et de bureaux, les installations sportives,
religieuses, culturelles, sociales et sani-
taires ainsi que les lieux de divertissement
ne doivent pas être autorisés dans les es-
paces productifs figurant dans la stratégie
de développement.
La portée de ce document dépend notam-
ment des arrondissements. En effet, les
documents de cadrage thématiques élabo-
rés à l?échelle du Land doivent être décli-
nés par les arrondissements pour être pris
en compte. Lors de nos entretiens, en dé-
cembre 2021 et en juillet 2022, seuls deux
des douze arrondissements avaient effec-
tué ce travail. À cette limite s?ajoute un
système de planification, particulièrement
complexe, qui ralentit les processus de dé-
cision et freine la mise en oeuvre de cette
stratégie en faveur des espaces productifs.
Une stratégie de développement des
espaces de production difficile Ã
mettre en oeuvre
À Berlin, le système de planification repose
sur trois piliers : un document de cadrage
général (Flächennutzungsplan) qui fixe
l?affectation des sols sur l?ensemble du ter-
ritoire du Land, des documents de cadrage
thématiques (Stadtentwicklungsplan) qui
sont élaborés par le Sénat et qui peuvent
être adaptés localement par les arrondisse-
ments et enfin des documents à une échelle
114 Aménager la ville productive
plus fine, dits Bebauungsplan ou B-Plan,
qui sont élaborés à l?échelle d?îlots, par le
Land ou des arrondissements pour limiter
les droits à construire, rendre un secteur
inconstructible ou au contraire élaborer
un projet d?aménagement nouveau. Ces
plans attribuent des droits à construire
aux propriétaires en tenant compte des
différents documents de cadrage. Lors de
l?élaboration des B-Plans se met alors en
place une négociation avec les acteurs pri-
vés. Ces négociations peuvent porter sur
le programme, le financement de services
publics ou d?infrastructures, l?aménage-
ment des espaces avoisinants, le choix
des architectes ou encore des aspects tech-
niques. Par exemple, dans une zone d?ac-
tivités de l?arrondissement de Tempelhof,
la réactivation d?une voie de chemin de
fer est négociée dans le cadre d?un B-Plan
pour organiser de manière plus optimale
la desserte d?un site industriel. Dans une
autre zone d?activités, la négociation porte
sur la possibilité d?implanter un hôtel et un
restaurant attenant à une brasserie. Ces né-
gociations prennent du temps et retardent
considérablement la mise en oeuvre des
projets d?aménagement.
Le maintien ou le développement des
espaces de production est également au
coeur de conflits au sein même du Sénat,
divisé en dix départements. Politique-
ment indépendants, ces départements ne
partagent pas tous les mêmes objectifs.
L?élaboration des documents de cadrage
thématiques fait l?objet d?intenses négo-
ciations entre les départements ? à l?heure
actuelle, c?est en défaveur du départe-
ment en charge du développement écono-
mique, en raison de la priorité accordée Ã
la construction de logements. Un de nos
interlocuteurs à la direction économique
du Sénat évoque ainsi un conflit avec la
direction du logement concernant le zo-
nage du secteur historiquement industriel
(petite industrie) de Gartenfeld, dans l?ar-
rondissement de Spandau. D?abord classé
comme secteur industriel dans la stratégie
de développement des espaces de produc-
tion, et devant donc être préservé de toute
construction de logements, il a été reclassé
en secteur mixte à la demande de la direc-
tion du logement. Même si une partie du
secteur reste classée comme industrielle,
la mutation est d?ores et déjà engagée et
devrait à terme conduire à la disparition
des industries. En effet, Ã d?importants
problèmes de cohabitation déjà recen-
sés, comme la circulation des camions Ã
côté d?une école par exemple, s?ajoute
une hausse prévisible du coût du foncier.
Cet exemple n?est pas unique. Sous l?ef-
fet de la pression politique pour produire
massivement des logements depuis 2010,
d?autres secteurs industriels changent
de zonage. L?équivalent berlinois d?un
conseil de développement a alerté en vain
le Sénat sur les difficultés des artisans et
des entreprises industrielles, et sur la ten-
dance de ces activités à s?implanter dans le
Brandebourg.
115Chapitre 9. Et ailleurs en Europe?
Une réserve foncière limitée et
réservée à l?industrie de pointe
Le schéma de développement économique
indique des besoins en foncier écono-
mique compris entre 360 et 480 hectares
d?ici 2030. Or, moins de 40 % du potentiel
foncier activable est la propriété du Land.
Parmi les fonciers activables se trouve
l?ancien aéroport Berlin-Tegel, où un
important projet d?aménagement (Urban
Tech Republic - Berlin TXL) est en cours.
Celui-ci comprend deux zones à vocation
industrielle, mais elles prévoient surtout
l?accueil d?entreprises innovantes à forte
valeur ajoutée (secteur des urban tech
notamment). Figure néanmoins l?idée de
mettre en place une filière de construction
bois pour édifier le projet d?aménagement
de Tegel. Cette filière aurait vocation à être
pérennisée ensuite à l?échelle régionale.
Parmi les emprises foncières issues
de la réunification se trouvent celles
d?Adlershof, zone située au sud-est de
Berlin. Le foncier a été donné gratuitement
à Wista, un aménageur. Une vaste opéra-
tion d?aménagement y est déployée depuis
plus de vingt ans afin de favoriser la re-
cherche et le développement d?industries
de pointe dans des secteurs clés : énergie,
biotechnologies, optique, environnement
et télécommunications. Plus d?une cen-
taine d?entreprises de taille équivalente Ã
celle des PME produisent sur place. L?ani-
mation des filières et des interfilières est
également assurée par Wista.
La foncière publique BIM gère 50
bâtiments à destination d?activités
productives
Le foncier public étant rare et donc pré-
cieux, le contrôle de son usage fait dé-
sormais l?unanimité auprès des acteurs
rencontrés. La foncière publique Berliner
Immobilienmanagement (BIM), fondée en
2003, gère plus de 5 000 bâtiments appar-
tenant au Land de Berlin Plus de 75 % de
ces bâtiments sont destinés à l?administra-
tion publique et, depuis 2017, 25 % d?entre
eux peuvent être loués à des acteurs privés
pour des activités économiques ou so-
ciales. Les activités relevant de l?artisa-
nat ou de la petite industrie (réparation,
maintenance, petite production) peuvent
être accueillies dans une cinquantaine de
bâtiments (5 à 10 % de 25 % d?entre ces
bâtiments pouvant être loués à des acteurs
privés). Quand un bâtiment est à louer,
les différentes directions du Sénat se réu-
nissent pour décider collectivement de son
affectation. La direction de l?économie
peut demander que la location soit fléchée
vers de l?activité économique ou indus-
trielle. Les bâtiments ne sont pas loués en
dessous du prix du marché mais l?entre-
prise ne fait pas de profit pour autant. Si
le loyer est trop élevé pour les entreprises
dont l?implantation est souhaitée, celles-ci
peuvent bénéficier d?aides financières oc-
troyées par le Sénat.
Même si la BIM dispose d?une marge
de manoeuvre limitée, des projets de ré-
116 Aménager la ville productive
novation de bâtiments à des fins écono-
miques et industrielles sont en cours.
C?est par exemple le cas de Beeskow-
damm (50 000 m2 de bâtiments et de
surfaces de stationnement), situé au sein
d?une zone d?activités. Le bâtiment a été
construit dans les années 1980 et a été oc-
cupé jusqu?en 1996 avant que le Land de
Berlin le rachète et le loue à une entreprise
industrielle. Le projet de rénovation et de
densification a démarré en 2015. Il prévoit
la création de locaux d?activités de 2 000 Ã
3 000 m2, modulables. La construction est
composée de plusieurs étages, avec les
ateliers de production en rez-de-chaussée
et des bureaux aux étages.
En 2022, la BIM a développé également
deux projets d?aménagement sur du fon-
cier public. Le projet de Dragoner-Areal,
en plein coeur de l?arrondissement de
Kreuzberg, en est un exemple. Il s?agit
d?une zone dont une partie est occu-
pée par des entreprises (garage, car-
rosserie?) et une partie est en friche.
Un plan d?aménagement est élaboré de-
puis 2019 : le projet vise l?accueil de 500
logements, des équipements sociaux et
culturels et 25 000 m2 de surface dédiée
à l?activité économique (artisanat et pe-
tite industrie). La volonté de la BIM est
de maintenir l?implantation des activités
économiques. Néanmoins, après être res-
tés stables pendant des années, les loyers
s?aligneront désormais sur ceux du mar-
ché immobilier, ce qui risque de provo-
quer le départ de certaines entreprises. De
plus, selon nos interlocuteurs de la BIM,
le risque de nuisances liées à des activités
productives menace la cohabitation réelle
de ces activités avec les logements.
Turin
La ville de Turin est bien connue comme
une ville « mono-entreprise » (MISTA,
2020) qui s?est développée dans les an-
nées 1950 et 1960 avec le constructeur au-
tomobile Fiat, présent y compris au coeur
de la ville. La crise économique des an-
nées 1970 a cependant engendré des chan-
gements économiques et socio-démogra-
phiques, et une croissance des communes
autour de Turin. La désindustrialisation
a entraîné l?apparition de nombreuses
friches à Turin et ses alentours ; il subsiste
près de 3,5 km² de foncier inoccupés sur la
commune de Turin.
La production industrielle subit à la fois les
cycles économiques sur la période 2000-
2020 et le contexte économique mondial.
Si le nombre d?établissements et les em-
plois productifs sont en baisse depuis une
dizaine d?années, ils jouent encore un rôle
important, et ce malgré la diversification
de l?économie vers une économie de la
connaissance et la volonté politique de
certains acteurs d?effacer l?image de Turin
comme ville industrielle.
117Chapitre 9. Et ailleurs en Europe?
Une planification économique Ã
l?échelle métropolitaine
La Cittá metropolitana di Torino (CMT)
est l?échelon administratif sur lequel la
plupart des politiques économiques et
industrielles sont aujourd?hui établies Ã
Turin, depuis la réforme des provinces en
2015 (loi Delrio 56/14). La CMT constitue
un échelon intercommunal entre la région
du Piémont et les communes (dont la ville
de Turin), mais sa taille de 6 830 km² est
de l?ordre de dix fois supérieure à celle
des métropoles rennaise et bordelaise.
Avec 2,3 millions d?habitants, elle est ca-
ractérisée par une forte hétérogénéité des
territoires, allant du coeur métropolitain de
Turin jusqu?Ã des villages montagneux Ã
la frontière française.
Si les communes détiennent encore la
compétence en matière d?urbanisme, avec
la planification des zones industrielles
définies dans leurs documents commu-
naux (le piano regolare generale, PRG,
équivalent du PLU français), la stratégie
économique se déploie logiquement Ã
une échelle supracommunale, avec une
compatibilité nécessaire des PRG avec
le piano territoriale generale metropoli-
tano (PTGM). Si une ville veut changer
le zonage de ses quartiers industriels ou
en créer un nouveau, cela nécessite une
négociation avec la CMT et la région du
43. Le PTGM est consultable sur le site internet de la ville métropolitaine de Turin.
Piémont, assurant ainsi une cohérence
d?ensemble. Véritable document cadre de
la stratégie métropolitaine de la ville, ana-
logue au SCoT français, le PTGM inclut
dans la version en vigueur de nombreuses
prescriptions sur le volet économique, et
une territorialisation qui se fait à l?échelle
des quartiers des communes pour localiser
les implantations possibles des industries
et les filières visées, via des aree produt-
tive43. Un des enjeux du document porte
sur la consommation foncière des activi-
tés économiques, avec une volonté, d?une
part, de circonscrire l?étalement des acti-
vités consommatrices de foncier, comme
l?industrie, en les maintenant au sein ou
à proximité de la ville-centre, et, d?autre
part, de favoriser leur implantation sur des
pôles d?intermodalité logistique (routier,
ferroviaire, aéroportuaire).
L?action publique en faveur de la ville
productive: des négociations avec les
acteurs industriels privés
En termes de dynamiques spatiales, les be-
soins en fonciers d?activité économique se
sont reportés vers les communes de la pre-
mière couronne en particulier (JLL, 2019).
La raréfaction des fonciers disponibles a
amené très tôt la ville de Turin à réfléchir
à la quantité importante de friches indus-
trielles présentes dans le péricentre et la
118 Aménager la ville productive
banlieue de Turin, dans une optique envi-
ronnementale. En effet, l?urbanisation des
terrains agricoles et naturels a été bloquée
par des lois de la région du Piémont. Ce-
pendant, les coûts importants de mutation
des fonciers ont entravé la réalisation de
ces opérations. Il est aujourd?hui très dif-
ficile pour les entreprises industrielles de
trouver du foncier disponible, qu?il soit
de moyenne ou de grande taille. Certaines
s?éloignent vers d?autres villes de la région,
et vont même dans d?autres régions, comme
la Lombardie où se situe Milan. Il existe
également de nombreuses zones d?activités
ou logistiques sur les axes autoroutiers du
nord de l?Italie, sur un modèle proche des
ZAE en sortie des centres-bourgs, comme
on peut l?observer sur les première et deu-
xième couronnes rennaises.
Les politiques publiques n?ont, par ailleurs,
pas toujours été structurées aux bonnes
échelles pour négocier avec les industriels,
lesquels échangent plutôt avec les com-
munes alors que la CMT est censée détenir
la compétence. À titre d?exemple, la CMT
a été impliquée avec la ville de Turin pour
l?implantation de l?usine Lavazza, mais pas
pour les négociations avec Pirelli. Cela peut
être lié dans certains cas au rôle historique
de la ville-centre, et d?une volonté de s?ap-
proprier les sujets les plus stratégiques, et,
dans d?autres cas, au fait que l?intercommu-
nalité est encore jeune, politiquement plus
faible et en manque de ressources humaines
pour intervenir sur tous les dossiers.
L?appel à projets Trentametro pour la
reconversion de fonciers industriels
La CMT a mené une étude foncière d?iden-
tification de fonciers industriels privés ou
publics à reconvertir. Un des objectifs est
d?y relocaliser des activités productives,
plutôt que d?utiliser des sites vierges, de
façon à limiter l?artificialisation des sols
naturels et agricoles pour des usages
économiques. Cela a permis d?identifier
130 secteurs ou bâtiments. Parmi eux,
les trente les plus attractifs en termes de
positionnement ont été choisis pour faire
l?objet d?un appel à manifestation d?inté-
rêt (AMI) auprès des municipalités et au-
près d?investisseurs privés. La métropole
fait surtout la mise en relation sur des sites
d?au moins 5 000 m², dont la nature peut
permettre une variété de programmations.
Cependant, elle ne fait aucun suivi dans
le temps de l?avancée des projets car elle
n?en a pas les moyens humains ni finan-
ciers. Il s?agit donc davantage d?une plate-
forme de mise en relation via un site Inter-
net et d?un dispositif mettant en lumière
les caractéristiques clés des fonciers, avec
un effet de communication fort au moment
du lancement.
La ville de Turin a également décidé de
lancer son propre appel à projets sur des
terrains communaux, de façon indépen-
dante de la démarche Trentametro.
119Chapitre 9. Et ailleurs en Europe?
Un système de subventions pour
favoriser l?optimisation des zones
d?activités
La ville de Settimo Torinese, dans l?agglo-
mération de Turin, propose un système de
subventions aux promoteurs immobiliers
en fonction du niveau de dépollution de
terrains industriels. Il s?agit d?une décote
de la taxe d?aménagement44 sur les projets
44. La taxe d?aménagement est un impôt qui sert à financer les équipements (les voiries par exemple) inhérents aux projets de
construction.
proposés, proportionnelle à l?argent inves-
ti par les entreprises dans la dépollution.
S?il est impossible d?étayer davantage ce
levier ici en raison du manque d?éléments,
il nous semble intéressant de l?indiquer,
tant l?optimisation des zones d?activités
est un sujet central pour favoriser le main-
tien des activités productives au sein des
espaces urbains.
Catégories Activités
A
Les activités industrielles et artisanales de production, de réparation ou de transformation de biens
ou de matériaux (ateliers, carrosseries, etc. ), les cultures de pleine terre ou hors sol ; la fourniture de
services techniques, les activités de stockage et de logistique intérieures ou extérieures ; le stockage
des épaves, ferraille et matériel de compactage.
B
Les activités de recherche scientifique, technologique et industrielle si elles sont fonctionnellement
liées à l?activité de production.
C
Les activités logistiques (collecte, stockage, tri et manutention des marchandises), y compris les
entrepôts utilisés pour la préparation, l?emballage et le conditionnement des marchandises vendues
par correspondance ou par le biais du e-commerce.
Figure 9.2 - Définition des activités productives à Turin dans le PRG,
l?équivalent du PLU
Note: À Turin, les activités productives sont définies dans le PRG. Elles sont distinguées par catégorie et englobent de
nombreuses activités. Elles comprennent non seulement les activités industrielles et artisanales de production mais
aussi les activités de recherche si elles sont liées à l?activité de production, et la logistique (dont le e-commerce).
Sources: Piano Regolatore Generale Di Torino, Proposta Tecnica Del Progetto Preliminare Di Revisione Del Prg, Volume I.
L?atelier partagé Comme un établi, à Rennes (Crédit photo: A. Blein)
121
CONCLUSION
En raison des transformations de l?indus-
trie, de la création de zones d?activités
en périphérie, de la raréfaction du fon-
cier économique et des forces centrifuges
exercées par la pression foncière sur les
activités productives, Rennes et Bordeaux
ont connu dans les vingt dernières années
une dispersion de ces activités du centre-
ville vers la périphérie. Dans les deux
villes, ce mouvement s?est caractérisé par
une répartition spatiale des activités à l?in-
térieur d?une distance admissible pour les
trajets domicile-travail, guidée par les in-
frastructures routières.
Parmi les leviers opérationnels mobilisés
par les collectivités pour maintenir en ville
les activités dites productives, certains
sont activés depuis longtemps, comme
la réglementation ou l?action foncière.
D?autres sont encore en cours de réflexion
ou d?expérimentation ; c?est le cas de l?op-
timisation spatiale, de l?occupation tem-
poraire qui pourrait également s?appliquer
à la dissociation foncière.
L?action réglementaire permet de nom-
breux accomplissements mais semble en-
core sous-utilisée au regard de son poten-
tiel. En effet, sanctuariser du foncier pour
certaines activités au détriment d?autres
comporte le risque de rendre le territoire
moins attractif et de se fermer à de nou-
velles opportunités.
Cette ambivalence se traduit dans les
relations entre les collectivités et les en-
treprises : c?est un jeu d?équilibriste qui
s?opère, entre la volonté de préserver les
implantations économiques, de rester at-
tractif et d?optimiser l?usage des parcelles
ou l?occupation des locaux. Sanctuariser
le foncier économique apparaît comme
une piste récente qu?explorent aujourd?hui
largement les métropoles : à Vienne, Ã
Berlin, à Turin, comme à Rennes ou à Bor-
deaux, le foncier est désormais considéré
comme un bien rare et précieux.
Ensuite, puisque l?objectif de ZAN im-
plique des transformations massives dans
la gestion du foncier, il semble néces-
saire de poursuivre l?exploration et l?ana-
lyse d?actions permettant la dissociation
foncière, la verticalisation de bâtiments
d?activités et la mutualisation d?espaces.
L?occupation temporaire ou transitoire en
direction des activités économiques est
également un levier dont les acteurs pour-
raient se saisir, mais avec précaution tant
122 Aménager la ville productive
il peut conforter des activités déjà fragiles
dans une forme de précarité.
L?utilisation d?un levier n?exclut pas les
autres. Les acteurs combinent en réalité les
différents outils, en les adaptant à chaque
projet et à chaque configuration, comme
le montrent les exemples de la Janais Ã
Rennes ou de l?OIM Aéroparc à Bordeaux.
La mise en place de ces leviers est éga-
lement conditionnée aux pratiques histo-
riques et culturelles des villes en matière
de politique urbaine et d?aménagement.
Ainsi, la culture de l?urbanisme négocié,
qui, à Bordeaux, semble avoir facilité le
dialogue avec les acteurs privés (AMI
AIRE, par exemple), paraît encore peu
présente à Rennes. Inversement, l?absence
d?une culture de maîtrise foncière à Bor-
deaux ? historique à Rennes ? a peut-être
amené la collectivité girondine à plus d?in-
ventivité au moment de déployer ses outils.
Néanmoins, la multiplicité des leviers
activés, plus manifeste à Bordeaux qu?Ã
Rennes, n?induit pas nécessairement une
meilleure présence des activités produc-
tives. Plus généralement, on observe une
déconnexion entre les politiques de déve-
loppement économique et les politiques en
matière d?aménagement (Crague, 2009 ;
2017). À Rennes comme à Bordeaux, des
formes de rapprochement existent mais
il reste difficile de coordonner ces deux
champs des politiques publiques et leur
mise en oeuvre par des techniciens aux
cultures professionnelles parfois éloignées.
Enfin, le contour assez imprécis des ac-
tivités productives est plutôt arrangeant
politiquement : la localisation des activi-
tés de fabrication, de production ou de ré-
paration n?est pas nécessairement payante
sur le plan électoral, puisque les acteurs
économiques concernés ne votent pas tou-
jours là où ils sont implantés et que l?en-
jeu des nuisances est par ailleurs un sujet
sensible pour les riverains. Surtout, c?est
principalement à l?échelle des politiques
économiques et industrielles nationales ou
régionales que se structurent les débats.
De fait, le portage politique local en faveur
du maintien des activités productives est
faible, en dehors du soutien aux activités
de l?ESS et de l?économie circulaire et
aux industries de pointe robotisées, dans
certains cas aussi peu pourvoyeuses d?em-
plois que la logistique, dont personne ne
veut. La démonstration de l?intérêt de la
présence des activités productives au sein
des espaces urbains n?est pas un enjeu po-
litique dans les métropoles étudiées.
Finalement, des leviers d?actions sont
ainsi activés sans que les activités ci-
blées ne soient précisément décrites, et
sans portage politique fort. On pourrait
parler d?action publique sans politique
publique ! Un portage politique fort sem-
blerait pourtant nécessaire pour que ces
actions déployées s?inscrivent dans une
123Conclusion
même direction, qu?elles soient coor-
données et articulées. Reste que la quan-
tification des besoins des entreprises en
matière de foncier, tout comme l?objec-
tivation des dynamiques de localisation,
est difficile à faire : comment répondre
politiquement à des besoins et un phéno-
mène d?éviction insaisissables ?
D?autres transformations sont en cours, en
matière de répartition spatiale des activités
et de gestion du foncier, et accélérées par
l?urgence écologique et l?objectif de ZAN.
Certaines d?entre elles échappent aux po-
litiques publiques. C?est le cas de la divi-
sion de locaux d?activités par des investis-
seurs en zones d?activités ou la mutation
de locaux d?activités dans le diffus.
Surtout, les problématiques de localisation
des entreprises se traitent à une échelle plus
large que les intercommunalités et leur
ville-centre. Les leviers identifiés dans cet
ouvrage se concentrent sur le territoire des
intercommunalités des villes-centres. Or,
tout porte à croire que les enjeux se situent
aussi largement ailleurs, dans la mesure
où les entreprises se jouent des frontières
territoriales dans leurs dynamiques de lo-
calisation. Comment peuvent s?articuler
les politiques intercommunales sur ces su-
jets, entre métropoles, villes moyennes et
petites où l?industrie et l?artisanat sont ac-
cueillis différemment ? (Gros-Balthazard
et Talandier, 2023) À Rennes comme Ã
Bordeaux, les tentatives d?organisation de
l?action à des échelles plus larges restent
pour l?heure largement embryonnaires.
Se décentrer des cas français a permis à la
fois de « regarder » autrement ce qui est Ã
l?oeuvre en France et de nourrir notre ana-
lyse des cas rennais et bordelais au regard
de contextes, de problématiques et de le-
viers différents. À la lumière de cette mise
en perspective en Europe, les cadres his-
toriques, économiques et sociopolitiques
apparaissent déterminants dans la prise
en compte des problématiques de locali-
sation des activités productives au sein de
l?espace urbain. Si l?ensemble des acteurs
rencontrés reconnaissent l?importance du
maintien de ces activités au sein de leur
territoire, tous ne sont pas prêts à y pla-
cer la même énergie, les mêmes moyens
et les mêmes ressources. D?autres enjeux,
comme celui de la production de loge-
ments à Berlin, par exemple, apparaissent
bien plus prioritaires. La portée de leviers
qui semblent très ambitieux, comme le
Fachkonzept Produktive Stadt à Vienne,
n?est pas encore démontrée. Le champ
de l?action publique ciblant les activités
productives en Europe est pour l?heure
en phase de structuration, se caractérisant
avant tout par des expérimentations di-
verses plus que par un cadre homogène et
stabilisé.
Aménager la ville productive124
POINT DE VUE
Et si la transformation du travail était Ã
l?origine de la transformation urbaine
1. Partant de l?hypothèse que l?évolution des liens entre l?industrie et la ville peuvent être appréhendées par les changements du
travail, Éléonore Gendry mène ses réflexions en collaboration avec Sophie Vareilles, maîtresse de conférences à l?INSA-Lyon et
membre du laboratoire EVS, Gilles Gesquière, professeur à l?université Lyon 2 et chercheur au LIRIS UMR 5205 et Jean-Yves
Toussaint, professeur à l?INSA-Lyon et membre du laboratoire EVS. Ces derniers sont également directeurs du PEPR Ville
durable et bâtiment innovant.
Les sociétés contemporaines se caractériseraient par un continuum entre production, administration, organisation, culture que
génère le développement du numérique et de ses applications à l?ensemble des sphères d?activités, formant ainsi des sociétés
hyperindustrielles. La thèse conduite au sein du LabEx IMU dans le cadre d?un programme TIGA coordonné par la métropole
de Lyon, s?intéresse à ces transformations et à leurs effets sur l?urbanisation en interrogeant leurs liens avec les transformations
du travail.
Par Éléonore Gendry, doctorante au laboratoire Environnement Ville Société (EVS,
UMR CNRS 5 600)1.
Outre l?identification des stratégies des acteurs publics, la question du maintien des activi-
tés productives dans les villes peut aussi être mise en lumière via les mutations du travail.
Industrie, ville et travail
Le lien entre activités et urbanisation est aussi ancien que les villes. Dès le xviiie siècle,
l?industrialisation des activités transforme les villes dont les territoires se polarisent entre
production, échange et habitat ; polarisation qui accroît les infrastructures de transport
pour acheminer les gens et les biens, la main-d?oeuvre accrue et les marchandises pour
alimenter la production et la consommation.
L?industrialisation généralisée s?amorce avec la Seconde Guerre mondiale. L?ouverture
des frontières et la progression des technologies numériques mondialisent l?industrie.
Points de vue 125
Cette dernière se développe autour de centres industriels connectés entre eux par des
infrastructures (grands ports, plateformes aéroportuaires, entrepôts) ou par des espaces
de commandement qui, se faisant, dessinent des villes globales2 constituant un archipel
métropolitain mondial débordant les territoires nationaux3.
Ces transformations de l?industrie sont autant de mutations du travail. En facilitant le
regroupement de machines-outils plus performantes au sein d?un unique lieu de produc-
tion, les avancées techniques de la fin du xixe et début xxe siècle poussent les industries
vers une division forte du travail. Le taylorisme et le fordisme organisent le travail autour
d?une succession de gestes simples et reproductibles pour une main-d?oeuvre peu quali-
fiée. Après-guerre, la gouvernance et la structuration de l?appareil productif se complexi-
fient. L?organisation du travail industriel mute vers des modèles moins figés et mécanistes
visant une production sans « gaspillage » capitalistique favorisée par l?accélération de la
numérisation des activités.
Appréhender le changement du travail industriel par l?observation des produits
Étudié différemment par les sociologues, les géographes, les ergonomes ou les écono-
mistes, le travail est une notion difficile à définir. À travers l?évolution de la production
d?un objet typique de l?industrie, un moteur, il est possible d?examiner les transforma-
tions du travail.
Les « ensembles techniques » se forment à partir de liens de solidarité entre des objets
et entre ceux qui les fabriquent. Chaque objet s?inscrit dans un « milieu associé »4, dans
un environnement où des objets et des individus interagissent5. Observer par exemple
l?évolution de la production des moteurs, c?est aussi et surtout observer une organisation
faite d?humains et de non-humains solidaires. C?est donc observer les modes d?action
organisés6 et par conséquent, observer le travail. L?évolution de l?usine de production de
camions Berliet implantée sur la commune de Vénissieux et de Saint-Priest depuis 1917,
est exemplaire des mutations industrielles. Aujourd?hui intégrée au groupe Volvo, elle
reste un site industriel lyonnais important tout en étant mondialisée.
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5. N. Dodier, Les hommes et les machines, Paris, 1995
6. N. Greenan, D. Guillemot, Y. Kocoglu, « Présentation », Réseaux, vol. 162, 2010
Aménager la ville productive126
Nous avons donc travaillé sur les évolutions du moteur Berliet, des années 1950 aux
années 2020, à partir des traces laissées par ces évolutions : photos des ateliers en ac-
tivité, plans, rapports spécialisés sur les procédés techniques et les forces productives,
statistiques, journaux de l?entreprise. Ces traces rendant observable l?évolution du travail,
la méthode consistait en une approche aussi factuelle que possible. Si des entretiens ont
été conduits auprès d?actuels ou d?anciens salariés de l?entreprise, ils ont uniquement été
mobilisés pour expliciter des traces soit incomplètes soit énigmatiques.
Des dynamiques spatiales significatives
Dans les années 1950, la production est intégrée : le site Berliet tient ensemble la concep-
tion et les procédés de fabrication. L?emprise spatiale est importante. La situation s?inverse
dans les années 1970. Les investissements se concentrent sur les études et recherches. Les
bâtiments tertiaires s?étendent. Les activités de forge, de fonderie, d?usinage sont de plus
en plus sous-traitées à des fournisseurs, d?abord français puis internationaux. Progres-
sivement, l?atelier moteur se spécialise dans les activités de logistique d?assemblage et
de gestion de pièces de rechange et l?aménagement s?adapte aux nouveaux besoins de
production en flux tendu.
Cette évolution du travail reconfigure l?habitat et la ville. Autrefois impliqué dans le loge-
ment de ses salariés, Berliet a prévu sur ses réserves foncières des lotissements pour loger
son personnel. L?arrivée d?investisseurs internationaux dans le capital de l?entreprise met
fin à cette stratégie et au couplage espace productif, habitat ; découplage que renforce la
croissance du travail intérimaire. Une redistribution des lieux de résidences s?opère en
même temps que change le travail devenu plus qualifié et mieux rémunéré au profit des
ingénieurs et des techniciens, bénéficiant aux centres urbains et à leurs aménités.
Ces transformations spatiales et sociales autour du travail retentissent sur les infrastruc-
tures de transport. Si l?acheminement des matières premières s?effectuait par voies fer-
roviaires, l?essor de la sous-traitance et de la production en flux tendu requiert des in-
frastructures routières, portuaires et aéroportuaires adaptées, transformant la métropole
lyonnaise en l?intégrant dans l?archipel urbain mondial, comme lieu d?assemblage d?un
moteur dont les pièces viennent du monde entier.
127
128
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Gros-Balthazard, M., & Talandier, M. (2023). Réindustrialiser les territoires, la revanche
des villes petites et moyennes ? EchoGéo, n° 63. http://journals.openedition.org/
echogeo/24842
JLL (2018). Torino Urban Profile 2019. Overview del mercato immobiliare torinese.
https://www.centroestero.org/images/pdf/TUP2019_ITA.pdf
https://www.centroestero.org/images/pdf/TUP2019_ITA.pdf
130 Aménager la ville productive
Laloux, M. (2016). QGIS : des Ellipses de Déviation Standard (SDE), un plugin,
« Standard Deviational Ellipse », des scripts R (processing) et Python et une
approche critique... Portail SIG. https://portailsig.org/content/qgis-des-ellipses-de-
deviation-standard-sde-un-plugin-standard-deviational-ellipse-des-scrip.html
Levine, N. (2010). CrimeStat III: a spatial statistics program for the analysis of
crime incident locations (Version 3.3). Inter-university Consortium for Political and
Social Research.
Pasquier, R., & Tellier, T. (2020). Sociologie de Rennes. La Découverte.
Pinson, G., & Luce, M. (2023). La métropole incontestable ? Métropolisations et
mobilisations à Bordeaux. Autrement.
Yuill, R.S. (1971). The Standard Deviational Ellipse: An Updated Tool for Spatial
Description. Geografiska Annaler Series B-human Geography, n° 53B(1), pp. 2839.
Annexes
131
Annexe I - Méthodologie
Temporalité de la recherche
? Démarrage début 2021.
? Printemps 2021 : questionnaire auprès de 15 collectivités en France (3 en Île-de-
France : Est Ensemble, Plaine Commune, Grand-Orly Seine Bièvre et 12 hors Île-de-
France : Angers, Bordeaux, Brest, Champigny, Grenoble, Lille, Lyon, Montpellier,
Nantes, Nice, Rennes, Strasbourg).
? D?octobre 2021 à juillet 2022 a démarré l?enquête sur Bordeaux et Rennes.
? Mise en perspective avec Vienne (enquête sur site en juin 2022), Berlin (enquête sur
site en décembre 2021 et en juillet 2022) et Turin (enquête sur site en juin 2022).
? Analyse et rédaction jusqu?en septembre 2023.
? Atelier acteurs-chercheurs le 1er juin 2023.
Entretiens
L?entretien semi-directif a constitué notre mode d?enquête privilégié. Au total, 73 entre-
tiens ont été réalisés à Rennes, à Bordeaux, à Berlin, à Turin et à Vienne avec des acteurs
de l?aménagement ou du développement économique au sein des collectivités, des amé-
nageurs, des promoteurs ou des commercialisateurs, mais aussi les chambres consulaires
et les agences d?urbanisme. Au cours de ces échanges d?une heure et demie environ, nous
avons abordé la définition des activités dites productives, les actions menées pour favo-
riser l?implantation de ces activités, les limites identifiées, les contraintes, les relations
entre acteurs, etc. Avec certains interlocuteurs, nous avons également exploré un projet
ou un site en particulier, parfois sur le terrain.
À cela s?ajoutent 22 entretiens menés en majorité sur site avec des entrepreneurs pour
comprendre les logiques de leur choix d?implantations.
132 Aménager la ville productive
AnnexeII - Analyse
géomatique des données
Sirene
Les données couvrent l?ensemble des établissements répertoriés dans la base Sirene (fi-
chiers « établissement » et « établissement historique ») de 1950 au 1er mars 2022. Une
entreprise est comptabilisée quand l?établissement correspondant à l?adresse indiquée est
ouvert au moins un jour sur une période de cinq ans. La plupart des établissements restent
ouverts pendant la période entière (entreprises stables) ; certains peuvent fermer défini-
tivement au cours de la période (entreprises défuntes) mais ils seront comptabilisés de la
même manière. De façon plus rare, certains établissements peuvent être signalés à l?Insee
comme étant fermés puis rouverts. Cela peut, par exemple, être dû à des travaux, ou à un
transfert temporaire de l?activité dans un autre établissement.
Il est à noter que la tranche d?effectif est souvent mal renseignée et n?est pas toujours
mise à jour au fur et à mesure de la croissance ou de la décroissance des effectifs de
l?établissement. Néanmoins, l?analyse de quelques fichiers type a montré que la majorité
des tranches d?effectif non renseignées correspond à des établissements individuels. L?ab-
sence de tranche d?effectif est donc comptabilisée comme étant le signe d?une absence de
salariés. Il est néanmoins possible que certaines PME soient insuffisamment comptabili-
sées alors qu?elles ont 10 ou 20 salariés par exemple.
133
Classification des établissements par tranche d?effectifs
NN: établissement non employeur (pas de salarié au cours de l?année de référence et
pas d?effectif au 31/12)
00: 0 salarié (n?ayant pas d?effectif au 31/12 mais ayant employé des salariés au cours
de l?année de référence)
01: 1 ou 2 salariés
02: 3 à 5 salariés
03: 6 à 9 salariés
11: 10 à 19 salariés
12: 20 à 49 salariés
21: 50 à 99 salariés
22: 100 à 199 salariés
31: 200 à 249 salariés
32: 250 à 499 salariés
41: 500 à 999 salariés
42: 1000 à 1999 salariés
51: 2000 à 4999 salariés
52: 5000 à 9999 salariés
53: 10000 salariés et plus
Source: Insee
Annexes
134 Aménager la ville productive
Méthode de centrographie
L?ellipse représentée est théoriquement déterminée par trois mesures :
1. calcul du point « moyen » du nuage des points (soit le centre géométrique ou un bary-
centre pondéré) ;
2. calcul de l?angle de rotation de l?ellipse (orientation) ;
3. calcul de la dispersion par les écarts types des coordonnées x et y à partir du point
« moyen ». Ceux-ci vont définir les axes de l?ellipse et leur longueur.
Nous utilisons ici la Standard Deviational Ellipse de Yuill (1971) avec deux correc-
tions (racine carrée et degré de liberté) sur la base de l?ouvrage de géomatique de Ned
Levine45. Ces corrections permettent d?apporter une interprétation spatiale relativement
simple de l?ellipse, analogue à celle d?un histogramme de dispersion pour une distribution
univariée. La courbe limite de l?ellipse correspond à un contour de probabilité 64 % qu?un
point de la distribution se situe à l?intérieur.
Le centre de gravité de la distribution est représenté par une étoile, avec une pondération
appliquée à chaque point correspondant à la moyenne de la tranche d?effectif de l?éta-
blissement (14,5 salariés pour la catégorie 11 par exemple). On parlera de la répartition
spatiale des établissements productifs pour désigner la répartition spatiale des salariés,
étant donné la pondération utilisée.
45. Implémentation des travaux de Ned Levine (2010) dans le logiciel CrimeStat.
135Annexes
AnnexeIII - Liste des sigles
et acronymes
AGEC : (loi) anti-gaspillage pour une économie circulaire
AMI : appel à manifestation d?intérêt
AMO : assistance à maîtrise d?ouvrage
APUI : appel à projets urbains innovants
ASD (filière) : Aéronautique, spatial, défense
Audiar : Agence d?urbanisme et de développement intercommunal de l?agglomération
rennaise
a?urba : agence d?urbanisme Bordeaux Aquitaine
BTP : bâtiment et travaux publics
CCI : chambre de commerce et d?industrie
Celib : Comité d?étude et de liaison des intérêts bretons
Cerema : Centre d?études et d?expertise sur les risques, l?environnement, la mobilité et
l?aménagement
CMA : chambre de métiers et de l?artisanat
CUB : Communauté urbaine de Bordeaux
DGFiP : Direction générale des Finances publiques
DIA : déclaration d?intention d?aliéner
EC : économie circulaire
EPA : établissement public d?aménagement
EPF : établissement public foncier
ERC : éviter, réduire, compenser
136 Aménager la ville productive
ESS : économie sociale et solidaire
GIP GPV : Groupement d?intérêt public Grand Projet des Villes Rive droite
NAF : nomenclature d?activités française
OAP : orientation d?aménagement et de programmation
OIM : opération d?intérêt métropolitain
OIN : opération d?intérêt national
PLU : plan local d?urbanisme
PLUi : plan local d?urbanisme intercommunal
PME : petites et moyennes entreprises
PMI : petites et moyennes industries
Sirene : Système national d?identification et du répertoire des entreprises et de leurs éta-
blissements
SAE : schéma d?aménagement économique
SMAE : schéma métropolitain d?aménagement économique
ZA : zone d?activités
ZAE : zone d?activités économiques
ZAC : zone d?aménagement concerté
ZAD : zone d?aménagement différé
ZI : zone industrielle
ZUP : zone à urbaniser en priorité
138
139
Biographie des auteurs et des autrices
Hélène Beraud est diplômée de l?Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Docteure en aménagement
du territoire et urbanisme et en génie urbain, elle est maîtresse de conférences en aménagement de
l?espace et urbanisme au Lab?urba - Université Gustave Eiffel. Ses recherches portent sur les réseaux
de déchets et de propreté urbaine qu?elle étudie dans leurs dimensions spatiales, matérielles, tech-
niques et organisationnelles. Elle s?intéresse également aux travailleurs du déchet et à l?appropriation
du déchet par les acteurs de la ville.
Alexandre Blein est ingénieur-urbaniste, docteur de l?École des Ponts ParisTech en urbanisme
et diplômé de l?École normale supérieure (ENS - PSL). Après avoir travaillé en maîtrise d?ouvrage
publique, il a rejoint Alphaville en 2021 en tant que chef de projet. Il y pilote notamment les études de
stratégie territoriale et de programmation économique. Ses travaux de recherche portent sur la place
des espaces de coworking dans l?immobilier d?entreprise ainsi que l?utilisation des industries créatives
comme outil de planification urbaine.
Flavie Ferchaudest diplômée de Sciences Po Rennes et docteure en géographie et aménagement
de l?espace et urbanisme. Elle a d?abord travaillé dans le domaine de la participation citoyenne aux
projets urbains avant de s?orienter vers la recherche urbaine. Elle est maîtresse de conférences au
Lab?urba - Université Gustave Eiffel et ses recherches portent sur les territorialités et les mutations
de l?action publique urbaine, notamment au prisme de l?expérimentation, des nouvelles pratiques du
numérique, du travail et du «faire».
Joël Idt est ingénieur de l?École centrale de Lille et docteur en aménagement et urbanisme à l?Institut
français d?urbanisme. Il est professeur en aménagement au Lab?urba - Université Gustave Eiffel; ses
travaux portent sur l?analyse de l?action publique urbaine, et en particulier sur les relations entre tech-
nique et politique dans la décision publique. Il a abordé sous cet angle les dispositifs de pilotage des
grands projets urbains en France et en Europe. Il s?intéresse aussi aux formes d?intervention publique
en dehors des grands projets les plus médiatisés, pour étudier les pratiques plus «ordinaires» des
acteurs publics.
Daphné Lecointre est diplômée du master Affaires publiques de Sciences Po Lille et du Cycle d?ur-
banisme de Sciences Po Paris. Après plusieurs stages et projets étudiants, elle rejoint Le Sens de la
Ville dès 2017 en tant que chargée de projet. Actuellement cheffe de projet associée, elle travaille plus
particulièrement sur les sujets d?évaluation et de maintien de l?activité productive en ville.
Flore Trautmann est diplômée de Sciences Po Paris, d?un DEA de sciences politiques et du master
d?urbanisme de de l?École des Ponts ParisTech (master AMUR). Après avoir travaillé plus de dix ans
en maîtrise d?ouvrage privée (conduite d?opérations urbaines complexes et partenariats promoteurs/
aménageur), elle a cofondé en 2015 Le Sens de la Ville, agence coopérative de stratégie urbaine et
programmatique.
140
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Dernières parutions
Sur le même thème, aux Presses des Mines
P. Duarte, S. Duvillard, N. Gillio et T. Petit, Foncier industriel et stratégies publiques
locales : une articulation imparfaite, Les Notes de La Fabrique, 2024.
Dans les collections de La Fabrique,
aux Presses des Mines
P. Dartois et M. Suderie, Couvrir nos besoins énergétiques : 2050 se prépare
aujourd?hui, Les Notes de La Fabrique, 2023.
C. Granier, Refaire de l?industrie un projet de territoire, Les Notes de La Fabrique, 2023.
D. Lolo, V. Charlet et A. Diop, Crise énergétique en Europe et protectionnisme améri-
cain. La réindustrialisation compromise ?, Les Notes de La Fabrique, 2023.
P. Larrue, Répondre aux défis sociétaux : le retour en grâce des politiques « orientées
mission » ?, Les Docs de La Fabrique, 2023.
S. Canivenc, Numérique collaboratif et organisation du travail. Au-delà des promesses,
Les Notes de La Fabrique, 2023.
D. Lolo et A. Diop, Les grandes entreprises sur la voie de la sobriété, Les Notes
de La Fabrique, 2023.
S. Bellit et V. Charlet, L?innovation de rupture, terrain de jeu exclusif des start-up ?
L?industrie française face aux technologies-clés, Les Notes de La Fabrique, 2023.
L. Gaget et M. Nguyen Van Mai, ETI et talents : les clés pour que ça matche, Les Docs
de La Fabrique, 2024.
142
143
Les membres du conseil d?orientation de La Fabrique
La Fabrique de l?industrie est dotée d?un Conseil d?orientation, organe consultatif, qui veille à la
qualité scientifique, à la pertinence et à l?originalité des travaux menés, à la diversité et à l?équilibre
des points de vue. Les membres du Conseil y participent à titre personnel et n?engagent pas les
entreprises ou institutions auxquels ils appartiennent. Leur participation n?implique pas adhésion Ã
l?ensemble des messages, résultats ou conclusions, portés par La Fabrique de l?industrie.
À la date du 1er novembre 2023, il est composé de:
Gabriel ARTERO, président d?honneur de la Fédération
de la métallurgie CFE-CGC,
Vincent AUSSILLOUX, chef du département économie-
finances de France Stratégie,
Hervé BAUDUIN, président de l?UIMM Lorraine,
Michel BERRY, fondateur et directeur de l?école de Paris
du management,
Jean Michel BEZAT, journaliste au quotidien Le Monde,
Augustin BOURGUIGNAT, chargé de mission au Crédit
Mutuel Alliance Fédérale,
Serge CATOIRE, directeur industrie à l?UIMM,
Pierre-André de CHALENDAR, président du groupe
Saint-Gobain, co-président de La Fabrique de
l?industrie,
Marc CHEVALLIER, rédacteur en chef d?Alternatives
Économiques,
Carole CHRÉTIEN, directrice des relations entreprises
au CNRS,
Patricia CRIFO, professeure à l?École Polytechnique et
chercheuse au CREST (CNRS),
Jean-Marie DANJOU, directeur général de l?Alliance
Industrie du Futur (AIF),
Philippe DARMAYAN, ancien président d?ArcelorMittal
France,
Stéphane DISTINGUIN, fondateur et président de
Fabernovel, président du pôle de compétitivité Cap
Digital,
Flora DONSIMONI, directrice générale de l?Institut de
l?Entreprise,
Elizabeth DUCOTTET, PDG de Thuasne,
Pierre DUQUESNE, ancien ambassadeur, chargé de la
coordination du soutien international au Liban,
Olivier FAVEREAU, professeur émérite en sciences
économiques à l?université Paris X,
Denis FERRAND, directeur général de Rexecode,
Jean-Pierre FINE, secrétaire général de l?UIMM,
Louis GALLOIS, ancien président du conseil de
surveillance de PSA Groupe, co-président de La
Fabrique de l?industrie,
François GEEROLF, économiste à l?OFCE et professeur
d?économie à Sciences Po,
Frédéric GONAND, conseiller économique de l?UIMM,
professeur associé de sciences économiques Ã
l?université Paris-Dauphine,
Guillaume de GOYS, président d?Aluminium France,
Bruno JAQUEMIN, délégué général d?A3M,
Sébastien JEAN, professeur au Conservatoire national
des arts et métiers (CNAM),
Éric KELLER, secrétaire fédéral de la fédération FO
Métaux,
Élisabeth KLEIN, dirigeante de CFT Industrie,
Dorothée KOHLER, directeur général de KOHLER C&C,
Éric LABAYE, président d?IDEL Partners,
Isabelle LAUDIER, responsable de l?Institut pour la
recherche de la Caisse des Dépôts
Emmanuel LECHYPRE, éditorialiste à BFM TV et BFM
Business,
Xavier LECOQ, président du syndicat CFE-CGC
sidérurgie,
Olivier LLUANSI, associé à Strategy&PWC,
Victoire de MARGERIE, président exécutif de Rondol,
Philippe MUTRICY, directeur de l?évaluation, des études
et de la prospective de Bpifrance,
Hélène PESKINE, secrétaire permanente au Plan
d?Urbanisme construction architecture au ministère de
la Transition écologique,
Philippe PORTIER, secrétaire national de la CFDT,
Grégoire POSTEL-VINAY, ancien directeur de la
stratégie à la Direction générale des entreprises, et
rédacteur en chef des Annales des Mines,
Joseph PUZO, président d?AXON?CABLE SAS et du
pôle de compétitivité Matéralia,
Xavier RAGOT, président de l?OFCE,
DanielRICHET, directeur général du CETIM,
Robin RIVATON, investment director ? Venture Smart
City chez Eurazeo,
Alexandra ROULET, professeure d?économie à l?Insead,
Frédéric SAINT-GEOURS, vice-président du conseil
d?administration de la SNCF,
Ulrike STEINHORST, présidente de Nuria Conseil,
Michaël VALENTIN, associé fondateur d?OPEO,
Pierre VELTZ, ancien PDG de l?établissement public de
Paris-Saclay,
Alain VERNA, directeur général de Toshiba Tec Europe,
Dominique VERNAY, président du pôle industrie de
l?Académie des technologies,
Jean-Marc VITTORI, éditorialiste au quotidien Les
Echos.
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www.la-fabrique.fr
22 ¤
Aménager la ville productive
Conserver ou accueillir des activités productives au sein des villes est une pro-
blématique qui suscite un intérêt renouvelé de la part des collectivités. Cette
question vient en effet s?insérer au croisement de plusieurs tendances conco-
mitantes: quête de nouvelles pratiques de consommation et de production,
ambitions nationales de réindustrialisation et de souveraineté, transition éco-
logique, etc.
Quels sont les leviers opérationnels dont disposent les collectivités pour créer
cette «ville productive»? Grâce à des enquêtes de terrain réalisées dans les
métropoles de Bordeaux et de Rennes, et dans trois villes européennes, les
auteurs de cet ouvrage en ont identifié de nombreux: sanctuariser du foncier
pour la production dans les documents d?urbanisme, densifier ou verticaliser,
dissocier la propriété de l?usage? La nature des dispositifs et l?intensité de
leur activation dépendent de chaque collectivité et de la place occupée par les
activités productives dans leur développement économique.
Cette Note permet d?alimenter sous un angle nouveau les débats sur la ré-
industrialisation et la contrainte de zéro artificialisation nette des sols. Elle
s?adresse aux dirigeants d?entreprises, aux collectivités territoriales, aux déci-
deurs publics, aux chercheurs désireux de connaître les dispositifs en faveur
du maintien des activités productives ou de leur renouveau dans les villes.
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LFI-Note50_couv-web2.pdf
Aménager la ville productive.pdf
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Préface
Résumé
Introduction
PartieI
La localisation des activités productives, question spatiale et politique
Chapitre 1
L?éviction limitée des activités productives
Aux origines, des constructions différentes du paysage industriel
Ces dernières années, des tendances similaires
Quels sont les critères d?implantation des activités productives?
Chapitre 2
Une action publique en faveur de la ville productive sans véritable feuille de route
Une problématique récente
Une action publique ancienne en faveur de l?ESS et de l?économie circulaire
Partie II
Les leviers d?action publique
Chapitre 3
Les instruments réglementaires pour gérer la concurrence entre les différentes activités
Le zonage
Les OAP, un levier stratégique mais peu contraignant
Le diffus, angle mort réglementaire
Chapitre 4
L?action foncière: maîtriser les terrains pour en contrôler l?usage
Constituer des réserves foncières pour l?activité économique: le modèle de la ZAE
Vendre le foncier communautaire à prix décoté
Utiliser la dissociation foncière
Intervenir pour contenir la hausse des valeurs
Chapitre 5
L?optimisation spatiale: de la densification à la diversification
L?incontournable densification des ZAE
De rares tentatives d?optimisation par mutualisation
La verticalisation, un affichage plus qu?une solution aboutie
Un besoin en outils spécifiques
Chapitre 6
Aux interstices spatiotemporels, les occupations temporaires
Une diversité de modes d?occupation temporaire
Une solution à double tranchant
Les Halles en commun: un projet d?urbanisme transitoire favorisant l?implantation de l?économie circulaire
Une volonté de construire le lieu et ses usages futurs à travers une occupation transitoire
Une orientation favorable à l?économie circulaire
Un équilibre financier qui reste à trouver
Chapitre 7
Un parc public et semi-public en évolution
Une offre historique: pépinières et hôtels d?entreprises
De récents outils de portage spécifiques
Le Mur habité: des ateliers artisanaux gérés par l?aménageur
Réaliser les opérations «que les privés ne veulent ou ne peuvent pas faire»
Favoriser l?implantation d?artisans créateurs au démarrage de leur activité
À l?avenir, une péréquation possible
Chapitre 8
Mobiliser les acteurs privés
L?AMI AIRE (aménager, innover, redessiner, entreprendre)
Les résultats de l?AMI AIRE
À la Janais et à l?OIM Aéroparc, une combinaison d?outils
La Janais: une mobilisation pour maintenir l?emploi productif en coeur de ville
L?OIM Aéroparc, territoire d?entrée de ville pilote
Chapitre 9
Et ailleurs en Europe?
Vienne
Berlin
Turin
Conclusion
Point de vue
Annexes
Annexe I - Méthodologie
AnnexeII - Analyse géomatique des données Sirene
AnnexeIII - Liste des sigles et acronymes
(ATTENTION: OPTION ´ler l?usage
20. Délibération cadre n° 21576 intitulée « Stratégie d?accueil des PMI PME industrielles et artisanales - Volet foncier », votée
lors de la séance du 26 septembre 2014 par la Communauté urbaine de Bordeaux (CUB).
La pression foncière que connaissent les
métropoles de Rennes et de Bordeaux se
traduit par une hausse de la valeur des ter-
rains et des locaux d?activités, peu com-
patible avec le maintien et la réimplanta-
tion d?activités productives en ville. Cette
pression a été constatée dès 2014 par la
Communauté urbaine de Bordeaux : « Les
terrains en zonage UE (zonage à voca-
tion économique) du PLU situés sur les
franges de la rocade se monnaient entre 80
et 150 ¤ HT/m2 de terrain, alors que les
entreprises industrielles ou artisanales ne
peuvent dans la grande majorité des cas
supporter une charge foncière supérieure Ã
40 ou 50 ¤ HT/m2 de terrain »20.
Afin de corriger cet effet du marché, les
métropoles de Rennes et de Bordeaux dé-
ploient une politique foncière visant l?acti-
vité économique. Sans que cette politique
foncière ne soit similaire d?une collectivi-
té à l?autre, trois principaux leviers sont
identifiés. Le premier est la constitution
de réserves foncières à vocation écono-
mique ; le deuxième tient aux conditions
(et notamment aux conditions de prix) de
mise à disposition de ce foncier ; le troi-
sième, de nature différente, concerne la
politique de préemption de la collectivité
pour limiter la hausse des valeurs.
Objectif Leviers
Retrouver des marges de manoeuvre
en réduisant, voire en annulant la
variable foncière
Décote foncière, cession de charges foncières dans le cadre d?une ZAC, dissociation
foncière, bail emphytéotique, convention d?occupation temporaire (COT), autorisation
d?occupation temporaire (AOT)?
60 Aménager la ville productive
Constituer des réserves
foncières pour l?activité
économique: le modèle de la
ZAE
La constitution de réserves foncières (c?est-
à -dire des tènements maîtrisés par les col-
lectivités) destinées aux activités écono-
miques correspond aux modèles des zones
d?activités économiques (ZAE), des zones
artisanales (ZA) et des zones industrielles
(ZI). Nées dès les années 1970, ces zones
se déploient en périphérie des centres ur-
bains, la plupart du temps sur des fonciers
agricoles ou naturels. Pour constituer des
réserves foncières destinées à accueillir des
activités économiques, les métropoles de
Rennes et de Bordeaux déploient des stra-
tégies distinctes : très centralisée à Rennes,
elle paraît à la fois diffuse et ciblée dans le
cas de Bordeaux.
La métropole de Rennes hérite, dès sa créa-
tion en 2014, de réserves foncières d?enver-
gure, constituées par les maires de Rennes
dès les années 1950. Si l?objectif premier
poursuivi par les édiles de l?époque est bien
la construction de logements, cette spécifici-
té rennaise se traduit jusqu?à aujourd?hui par
un important patrimoine foncier communau-
taire, associé à une forte culture interne de la
maîtrise foncière.
21. L?intervention d?un EPF sur la métropole bordelaise est tardive. Elle correspond à l?élargissement du périmètre
d?intervention de l?EPF autrefois de Poitou-Charentes à celui de toute la région Nouvelle-Aquitaine. Ce changement de
périmètre d?intervention de l?EPF date donc de la réforme des régions en 2016.
Le schéma d?aménagement économique de
la métropole rennaise, adopté en 2018, pré-
voit ainsi le développement (par extension
ou création) de neuf ZAE à court terme. La
mise en oeuvre de cette politique d?accueil
des activités économiques suppose l?ac-
quisition ou le portage foncier de plus de
200 hectares.
La métropole de Bordeaux, qui n?hérite pas
d?importantes réserves foncières, met en
oeuvre deux stratégies d?action foncière en
faveur de l?activité économique. Elles sont
prises en charge par deux entités distinctes :
les services fonciers métropolitains, histo-
riquement structurés à Bordeaux et, plus
récemment, l?établissement public foncier
(EPF) de Nouvelle-Aquitaine, lequel in-
tervient selon une feuille de route plus ex-
plicite. Cette situation résulte de l?absence
jusqu?en 2016 d?un EPF en Gironde21, ce qui
a obligé les services fonciers de la métropole
à se doter d?outils spécifiques.
Les services fonciers de la métropole de
Bordeaux disposent d?un budget dédié Ã
l?acquisition opportuniste de fonciers éco-
nomiques identifiés comme stratégiques.
Ce type d?acquisition intervient lorsqu?une
déclaration d?intention d?aliéner (DIA) est
déposée par un propriétaire désirant vendre
un bâti localisé dans une zone de préemp-
tion et que la collectivité utilise son droit de
61Chapitre 4. L?action foncière: maîtriser les terrains pour en contrôler l?usage
préemption. Ce budget, doté initialement de
20 millions d?euros selon le plan pluriannuel
d?investissement de la métropole pour la pé-
riode 2015-2020, a été porté à 40 millions
d?euros dans le PPI 2021-2026. Malgré ce
doublement, ce budget paraît encore très
modeste à la plupart des acteurs rencontrés
face à l?ensemble des besoins d?intervention
sur le territoire métropolitain.
L?EPF de Nouvelle-Aquitaine intervient sur
la métropole de Bordeaux via une conven-
tion stratégique « chapeau » et des conven-
tions opérationnelles qui traduisent des
politiques foncières proactives sur des péri-
mètres resserrés, comme celui de l?opération
d?intérêt métropolitain (OIM) Aéroparc. Ces
conventions portent leurs fruits : en 2018,
environ 75 hectares ont été acquis par l?EPF
et environ 50 hectares supplémentaires font
encore l?objet d?échanges avec divers pro-
priétaires. À terme, entre 350 et 400 hectares
de terrain devraient être sous maitrise fon-
cière publique (la collectivité étant par ail-
leurs déjà propriétaire de 250 hectares).
Les logiques d?évitement et de compensation menacent le modèle de la ZAE
La politique d?accueil des activités économiques dans des zones d?activités
nouvellement créées ou étendues, sur des terrains en périphérie acquis par les
collectivités, s?essouffle aujourd?hui.
L?artificialisation des terres agricoles, naturelles ou forestières, au bénéfice de l?activité
productive se heurte à la nouvelle stratégie publique «éviter, réduire, compenser» (ERC).
En pratique, cette nouvelle «doctrine» conduit soit à la non-obtention, voire au retrait
des permis de construire ou d?aménager, soit à une compensation environnementale
qui fragilise l?équation économique de l?aménagement. À titre d?exemple, à Bordeaux,
l?opération des Cinq Chemins dans l?OIM Aéroparc, qui se déploie sur 14,5ha, nécessite
l?acquisition de 10,5ha au titre de la compensation. Aux coûts d?acquisition doit être
ajouté le coût de la gestion de ces sites de compensation, qui se fait sur trente ans.
L?artificialisation au profit d?une ZAE est également contestée par les riverains et les
élus locaux. À Rennes, la ZAE de Cesson-Sévigné, projet de 35ha identifié dans le
schéma d?aménagement économique de 2018, fait l?objet d?un avis défavorable du
commissaire enquêteur après enquête publique, du fait de l?opposition de la part de la
commune concernée ainsi que d?un collectif d?habitants hostiles au projet.
Face à cet enjeu, l?OIM Aéroparc, via l?EPF de Nouvelle-Aquitaine et la SPL
d?aménagement bordelaise La Fab, constitue désormais des réserves foncières dites
dormantes, destinées à de la compensation. Il ne s?agit donc plus d?acheter pour
urbaniser mais d?acheter pour compenser.
62 Aménager la ville productive
Vendre le foncier
communautaire à prix décoté
Dès 2014, la Communauté urbaine de
Bordeaux met en avant le décalage entre
le prix observé des fonciers et les moyens
limités des publics cibles. En réponse à ce
hiatus, une délibération cadre est votée en
2014. Intitulée « Stratégie d?accueil des
PMI PME industrielles et artisanales -
Volet foncier », elle entérine un principe
de décote foncière qui consiste à céder le
foncier communautaire à vocation éco-
nomique en stock à un prix inférieur à la
valeur domaniale, « dès lors qu?il s?agit
d?une part d?activités artisanales, indus-
trielles ou de messagerie porteuses de
création d?emplois et que d?autre part,
l?évaluation domaniale est manifestement
inaccessible pour ce type d?activité ».
Ce dispositif est appliqué dès 2014, dans
le cadre d?une consultation « opérateurs »
pour le développement de 20 000 m2 de
locaux d?activité, sur deux lots de la zone
d?aménagement concerté (ZAC) des Quais
à Floirac (voir figure 4.1). Les opérateurs
désignés, Redman et Financière Duval,
s?engagent alors sur une maîtrise de la
valeur vénale et locative des locaux bâtis
(800 ¤/m² à la vente pour Duval, 65 ¤/m² Ã
22. Les Domaines, ou plus formellement les pôles d?évaluation domaniale, sont rattachés aux directions régionales (et parfois
départementales) des finances publiques et sont notamment consultés sur les conditions financières des opérations immobilières
envisagées par les collectivités locales, leurs groupements, les établissements publics et les autres personnes publiques ou
privées pour lesquelles la législation ou la réglementation le prévoit.
80 ¤/m² à la location de locaux d?activités
pour Redman). Pour permettre ces prix de
sortie, la métropole accepte de céder les
terrains entre 25 et 27,17 ¤/m2, alors qu?ils
sont estimés à 80 ¤/m2 par les Domaines22.
Nous ne disposons pas d?autre exemple de
décote foncière au titre de la délibération
cadre de 2014. En revanche, les acteurs
bordelais, notamment la SPL d?aménage-
ment La Fab, emploient une méthode de
fixation du prix de vente du terrain par
compte à rebours, en partant d?un prix
cible affiché par la CMA de Gironde, pour
les projets nés de l?AMI AIRE (aménager,
innover, redessiner, entreprendre) (voir
chapitre 8). Cette méthode se traduit bel et
bien par une offre immobilière se rappro-
chant davantage des moyens des activités
productives. En témoignent les activités
hébergées dans les projets Ecchobloc et
Espace Garonne, au sein de la ZAC des
Quais. Toutefois, concernant ces deux pro-
jets, Bordeaux Métropole n?a désormais
aucun droit de regard ni de contrôle sur les
entreprises hébergées. La plus-value à la
revente des locaux sera intégralement cap-
tée par les primo-acquéreurs.
Face à ce problème, la métropole de Bor-
deaux et La Fab mettent en oeuvre diffé-
rents leviers de contrôle des activités.
63Chapitre 4. L?action foncière: maîtriser les terrains pour en contrôler l?usage
Espace Garonne Ecchobloc
Opérateur Société Redman
CFA Atlantique (Groupe Financière
Duval)
Assiette foncière de l?opération 22 082 m2 27 609 m2
Prix de cession en ¤ HT m2 27,17 25
Valeur communiquée par France
Domaine en janvier 2014 ¤ HT m2 de
foncier
80 80
Programme
Bâtiment en U en R+1 composés
de locaux d?activités (7 652 m2) et
bureaux (3 222 m2), proposés à la
location
12 141 m2 de locaux d?activités de
plain-pied à la location
Valeur vénale/¤/m2 SDP fixée par
délibréation sur laquelle s?engage
l?opérateur
Prix de vente fixé à 800¤/m2 (SDC)
Valeur locative/¤ HT HC/an/m2 SDP
fixée par délibération sur laquelle
s?engage l?opérateur
Loyers compris entre 65 et 80 ¤ pour
les locaux d?activités
Loyers compris entre 100 ¤ et 120 ¤
pour la partie bureaux
Figure4.1- Tableau comparatif des projets Ecchobloc et Espace
Garonne développés dans le cadre de la ZAC des Quais à Floirac
Note: Ces prix de vente et de location ont été fixés par les délibérations n° 2014/0424 et n° 2014/0427 du conseil
métropolitain ad hoc en juillet 2014, qui entérinent la vente du terrain appartenant à la métropole. Au total, les projets
Espace Garonne et Ecchobloc représentent environ 20 000 m2 de locaux d?activité.
Source: Le Sens de la Ville (2021).
Ceux-ci prennent la forme, d?une part,
de clauses anti-spéculatives et de clauses
d?affectation, dans le cas des terrains cé-
dés par La Fab (parc d?activités des Cinq
Chemins, AMI AIRE). Ces clauses, issues
des politiques de logements abordables
déployées par Bordeaux Métropole, per-
mettent de garder un contrôle sur l?acti-
vité hébergée et le prix de revente. Elles
présentent néanmoins quelques limites :
une durée maximale de dix ans, plusieurs
dérogations possibles, et la nécessité d?un
contrôle et d?un suivi importants sur la
durée. D?autre part, la métropole peut in-
tervenir à travers une structure de portage.
Elle est en effet actionnaire de la foncière
parapublique inCité, investisseur dans le
projet de parc d?activités des Cinq Che-
64 Aménager la ville productive
mins au Haillan, mené par le promoteur
Essor et sous pilotage de La Fab. C?est
donc via cette structure de portage im-
mobilier que la métropole, en tant qu?ac-
tionnaire, peut conserver le contrôle des
activités.
Utiliser la dissociation foncière
La dissociation foncière est un montage
qui permet de distinguer le foncier et le
bâti. En pratique, la collectivité, ou un
office foncier solidaire, reste propriétaire
du foncier et le met à disposition sur une
longue durée contre redevance. Ce mon-
tage peut se traduire dans différents types
de baux, dont les baux emphytéotiques,
les baux à construction et les baux réels
solidaires d?activité. Il permet une maî-
trise de l?usage via des clauses du bail
qui lie le propriétaire du foncier au bé-
néficiaire du bail, et il est par nature an-
ti-spéculatif puisque c?est la collectivité
qui reste propriétaire du foncier. Il permet
également de diminuer de façon signifi-
cative le poids du foncier dans le prix fi-
nal du local mis à disposition, et s?avère
être alors un outil de maîtrise du prix de
sortie aussi ? voire plus ? efficace que la
décote foncière.
23. Le bail à construction est un contrat par lequel le preneur s?engage à construire un bâtiment sur un terrain appartenant au
bailleur. À l?échéance de ce bail, la construction revient contractuellement au bailleur propriétaire du terrain.
Les métropoles de Rennes et de Bor-
deaux testent aujourd?hui ce montage
à travers des opérations pilotes. À Bor-
deaux, c?est au sein de l?OIM Aéroparc,
à Saint-Médard-en-Jalles, que la disso-
ciation est testée sur un foncier d?une su-
perficie de 9 500 m2. Le type de bail en-
visagé est un bail à construction23 d?une
durée maximale de cinquante ans. Une
consultation en deux phases a été organi-
sée et témoigne de la pertinence du mo-
dèle puisque la métropole a reçu, dès la
première phase, neuf candidatures. Ce bail
à construction s?accompagnerait d?une
convention de suivi de commercialisation
à long terme.
À Rennes, une étude est en cours pour éva-
luer les conditions de mise en oeuvre d?une
dissociation sur trois sites. Un prospect est
en outre intéressé par ce montage dans une
ZAE proche de Rennes, sous réserve que
la durée du bail soit assez longue (autour
de 40 ans pour que les banques acceptent
de financer le projet porté par le bénéfi-
ciaire du bail).
Les deux métropoles sont donc en train
de se constituer une expertise interne, ju-
ridique et économique, sur le montage en
dissociation foncière.
65Chapitre 4. L?action foncière: maîtriser les terrains pour en contrôler l?usage
La dissociation foncière en dehors de l?action publique
À Berlin, en Allemagne, l?exemple du site de l?entreprise Rotaprint montre qu?une
dissociation foncière est possible en dehors de l?action publique. Cette entreprise
d?imprimerie, qui n?a malheureusement pas pris le tournant du numérique, a fermé
ses portes en 1989 en laissant le site vacant. Le Land de Berlin l?a racheté et en a
loué une partie à des artistes, avant de le céder plus tard en raison d?une grave crise
économique. Une association d?artistes et d?artisans militant contre la spéculation
foncière (le site a failli être acheté par un investisseur) a alors mis en place un
montage économique spécifique. Deux fondations ont acheté le foncier et l?entreprise
ExRotaprint créée par l?association a acheté le bâti. Le terrain est maintenant loué Ã
ExRotaprint dans le cadre d?un bail emphytéotique de 99 ans, qui peut être rompu par
les fondations si les actions menées s?écartent du projet initial. Les occupants doivent
être des structures artisanales (entreprises de menuiserie, d?électricité?), artistiques
ou sociales. L?entreprise ExRotaprint assure la gestion, l?entretien du bâtiment et porte
le projet du lieu sans bénéficier de soutien public pour son fonctionnement. Les loyers
se placent en dessous du prix du marché mais financent les travaux de rénovation du
bâtiment, qui sont réalisés progressivement et pour lesquels l?entreprise bénéficie de
subventions.
(Voir chapitre 9 pour en savoir plus sur la ville productive à Berlin.)
Intervenir pour contenir la
hausse des valeurs
L?action foncière des métropoles consiste
également à intervenir pour contenir la
hausse des valeurs, via la négociation
amiable et, si besoin, en préemptant avec
révision de prix pour contenir les prix de
référence. C?est d?ailleurs l?un des objectifs
de la convention cadre qui lie depuis 2019
la métropole de Bordeaux et l?EPF de Nou-
velle-Aquitaine : intervenir là où « la spé-
culation pourrait fragiliser l?économie d?un
projet ou alimenter l?inflation des prix ». La
métropole de Bordeaux utilise alors l?ex-
pression de « régulation foncière ».
L?outil privilégié est la préemption, présen-
tée comme un levier de négociation avec
les propriétaires qui auraient tendance Ã
pousser les valeurs de cession à la hausse,
voire comme une menace ou un moyen
de « casser les ventes ». En cas d?échec
de la négociation, et si le prix reste trop
élevé par rapport aux valeurs de référence
visées par la métropole, les acteurs publics
(l?OIM Aéroparc par le biais de l?EPF, la
66 Aménager la ville productive
SPL La Fab) utilisent la préemption avec
révision de prix. Côté OIM, une véritable
stratégie a été engagée depuis 2018 pour
limiter l?inflation des valeurs. L?EPF in-
tervient la plupart du temps en révision de
prix et les Domaines arbitrent de plus en
plus souvent sur des valeurs proches de
la contre-proposition de l?OIM, alors que
l?arbitrage se faisait plutôt à mi-chemin en
2018. La Fab, de son côté, indique que la
révision de prix est souvent systématique
lors de DIA.
Ces démarches permettent de contenir les
valeurs mais ne sont envisageables que
lorsqu?il n?y a pas d?urgence à engager la
maîtrise foncière.
67Chapitre 5. L?optimisation spatiale: de la densification à la diversification
CHAPITRE 5
L?optimisation spatiale: de la densification Ã
la diversification
Dans un contexte de raréfaction du foncier,
accélérée par l?objectif ZAN, les collecti-
vités ont compris qu?elles n?auront bientôt
plus d?autre choix que d?optimiser les sur-
faces existantes pour trouver de nouvelles
surfaces dédiées à l?activité économique.
Cette optimisation spatiale passe par le re-
nouvellement et la densification des ZAE
et par la verticalisation immobilière (lais-
sant ici de côté le sujet des rez-de-chaus-
sée dits actifs, c?est-à -dire dédiés à une
activité et non au logement, car ce sujet
sera traité plus loin).
Les tentatives sont encore peu nombreuses
et balbutiantes mais les contraintes du ZAN
vont très probablement conduire à une di-
versification des formes de mutualisation,
pour permettre des densifications à la fois
horizontales (moins d?espace sous-utilisé
au sol) et verticales (des activités produc-
tives s?élevant en hauteur). Cette perspec-
tive bouscule assez largement les modes
opératoires maîtrisés jusque-là dans des
projets urbains à dominante résidentielle.
Le chemin opérationnel est moins séquen-
tiel et davantage négocié avec l?ensemble
des parties prenantes, Ã commencer par les
entreprises implantées et les propriétaires
fonciers.
Objectif Leviers
Retrouver des marges de manoeuvre
ou limiter la consommation foncière
par optimisation spatiale
À l?échelle de la zone d?activités: densification, requalification des ZAE
À l?échelle du produit immobilier: espaces mutualisés (voies de circulation,
stationnement, espaces de travail partagés?), nouvelles formes architecturales?
68 Aménager la ville productive
L?incontournable densification
des ZAE
Dans les métropoles françaises, les zones
d?activités économiques ont été, durant les
dernières décennies, les principaux réser-
voirs où puisaient les collectivités pour fa-
briquer de nouveaux quartiers à dominante
résidentielle. Cette évidence semble rele-
ver du passé : les ZAE commencent à être
perçues comme des gisements précieux
pour l?activité économique elle-même.
Trois ingrédients cumulatifs sont à l?ori-
gine de ce changement de paradigme. Le
premier est la prise de conscience d?un
potentiel de densification important dans
les ZAE. Le deuxième est la démarche
séquentielle ERC ? éviter, réduire, com-
penser ? issue de la loi Climat et résilience
adoptée en août 2021, qui induit qu?il faut
parfois acquérir plus du double du foncier
nécessaire aux nouvelles ZAE stricto sen-
su. Le troisième est l?objectif de zéro arti-
ficialisation nette (ZAN).
À Rennes comme à Bordeaux, la densifi-
cation des ZAE devient ainsi un sujet im-
portant inscrit à l?agenda politique des col-
lectivités. Cela se traduit notamment par
une posture beaucoup plus respectueuse
de l?existant et une approche par interven-
24. Cette obligation ne s?applique pas à toutes les collectivités. Seules celles qui disposent de « zones d?activités économiques
significatives » sont concernées ; et la loi ne prévoit pas de sanction en cas de non-respect de cette obligation.
tions ponctuelles plutôt que par transfor-
mation programmatique (transformation
d?un secteur à dominante économique vers
un quartier à dominante résidentielle).
L?article 68 de la loi Climat et résilience
oblige les collectivités à réaliser un « dia-
gnostic partagé » du potentiel de densi-
fication de leurs zones d?activités éco-
nomiques existantes, dans un délai de
trois ans à compter de la promulgation
de la loi24. Ce travail d?inventaire n?a
rien d?évident : aucune base de données
existante, ni la base Sirene fondée sur les
adresses de sièges sociaux ni la base DG-
FiP très partiellement renseignée, ne per-
met de le réaliser sans un travail minutieux
de terrain, d?autant que la loi demande de
qualifier et de quantifier la vacance. À
Bordeaux par exemple, aucune structure,
pas même l?agence d?urbanisme pourtant
à l?origine d?un atlas des zones d?activités,
n?avait encore été désignée pour réaliser
cet inventaire au moment de nos entretiens
entre septembre 2021 et juillet 2022.
Ainsi, Ã Rennes, lorsque l?on compare le
schéma d?accueil des entreprises de 2017
avec celui en cours d?élaboration en 2022,
plusieurs projets d?extension de ZAE ne
sont plus d?actualité. Ce recul est en train
d?accélérer une pénurie foncière pour les
activités économiques. En 2022, la col-
69Chapitre 5. L?optimisation spatiale: de la densification à la diversification
lectivité n?avait plus que dix-huit mois de
foncier disponible pour répondre aux de-
mandes des entreprises en ZAE (en dehors
de la zone d?activités de la Janais). Dans
ce contexte, la densification des ZAE est
ciblée dans le nouveau SAE comme une
action incontournable.
À Bordeaux, le décompte en cours des
terres encore artificialisables d?ici 2030,
dans le respect du ZAN, aboutirait a prio-
ri à 400 hectares seulement, cette sur-
face comptabilisant tous types de projets
(infrastructurels, résidentiels, d?activités
économiques). Là encore, la densification
des ZAE pour satisfaire les besoins de dé-
veloppement économique n?est plus une
option.
L?identification de gisements fonciers
optimisables
Les agences d?urbanisme rennaise et bor-
delaise se sont attelées à des diagnostics
de leurs ZAE. En 2012, l?a?urba (Ã Bor-
deaux) publiait, comme mentionné préala-
blement, un Atlas des zones économiques
de la Cub (Communauté urbaine de Bor-
deaux), dont l?actualisation a été lancée en
2020. Les onze ZAE bordelaises sont pas-
sées au crible des entrées suivantes : oc-
cupation au sol des éléments bâtis, état de
l?immobilier d?entreprise, emploi, trans-
25. Cet atlas ne va pas dans le degré de précision attendu par les inventaires bientôt exigibles dans le cadre de la loi Climat et
résilience et mentionnés un peu plus haut. Ceux-ci devront notamment qualifier et quantifier la vacance, donnée qui n?est pas
disponible par exemple dans l?atlas des ZAE.
ports en commun structurants, typologie
de la vocation des zones, zonages du PLUi
de Bordeaux Métropole. En page d?ac-
cueil de l?atlas (qui se présente comme
une visionneuse SIG), il est précisé : « La
seconde entrée, intitulée ?analyse fon-
cière?, offre une lecture de l?occupation
bâtie à l?échelle des unités foncières. Elle
permet ainsi de mesurer les emprises non
construites. En précisant la domanialité et
les contraintes ayant une incidence sur la
constructibilité, il s?agit de premières in-
dications sur le potentiel de densification
des espaces monofonctionnels de la mé-
tropole. »25
À Rennes, des diagnostics ont également
été réalisés par l?Audiar (2021a, 2021b) :
vingt ZAE ont ainsi été étudiées, d?abord
pour établir un diagnostic précis (vocation
économique des unités foncières, occupa-
tion du sol, surface des unités foncières,
emprises au sol, type de propriétaire,
statut d?occupation, dynamiques du mar-
ché foncier, évolution du bâti), puis pour
évaluer les enjeux et les potentiels théo-
riques d?optimisation. Cette connaissance
a sans doute participé au changement de
paradigme mentionné, même si ces études
restent à ce stade peu opérationnelles.
À Bordeaux, des études plus opération-
nelles des ZAE sont actuellement réalisées
70 Aménager la ville productive
mais elles sont pilotées par des services
différents (le GIP GPV Rive droite, les ser-
vices du développement économique ou de
l?aménagement de Bordeaux Métropole,
ou encore l?OIM Aéroparc), sans coordi-
nation ni concertation. Certains membres
de ces services en sont conscients et ont
commencé à imaginer la constitution d?un
« groupe de travail ZAE ».
Peu d?approches opérationnelles
coordonnées
Globalement, le chantier de la densifica-
tion des activités économiques reste en-
core assez embryonnaire. Qu?il s?agisse
de densifier les ZAE ou de verticaliser
ponctuellement l?activité, les expériences
restent à ce stade plutôt marginales, même
au-delà de nos cas de Rennes et de Bor-
deaux. On entend régulièrement mention-
ner les mêmes exemples (la Fondation
pour les terrains industriels de Genève, ou
FTI, notamment), illustrant le peu de pro-
fondeur du réservoir de références.
À Bordeaux, l?AMI AIRE (voir chapitre
8) fait figure d?expérimentation novatrice
mais les résultats ne sont pas encore ex-
ploitables26. Les projets proposant une
verticalisation de l?activité productive
(Nexity et Engie avec Hoerner Ordonneau
26. Au moment de la rédaction de cet ouvrage, et à l?échelle des deux éditions de l?AMI qui portaient sur un total de 19 sites,
on recense 2 projets livrés et 5 projets en cours (permis de construire délivrés, chantier en cours ou programmé). On compte 7
sites retirés de l?AMI avant la désignation du lauréat ou pour lesquels le projet proposé est finalement abandonné, et 4 projets
en suspens (négociations en cours avec le propriétaire foncier).
Architectures sur le site Côte de la Ga-
ronne) ou une mutualisation des espaces
logistiques (Nexity avec Hoerner Ordon-
neau Architectures sur le site Dangeard
Est) sont en suspens.
De rares tentatives
d?optimisation par
mutualisation
L?optimisation spatiale de l?activité écono-
mique passe concrètement par deux actions
principales : réduire les surfaces au sol peu
utilisées et exploiter davantage les volumes
en hauteur (autrement dit « verticaliser »).
La réduction de surfaces au sol trop peu
utilisées est essentiellement le résultat
d?efforts de mutualisation d?espaces alter-
nativement vides, notamment les espaces
de stationnement. Il existe quelques ten-
tatives de mutualisation à Bordeaux et Ã
Rennes, mais le niveau de partage n?a ja-
mais pu aller bien au-delà de quelques voi-
ries communes. On peut citer l?exemple
partagé par La Fab du projet de construc-
tion d?un village artisanal regroupant cinq
structures (brasserie, chocolatier, atelier
de sérigraphie, etc.) pour une surface
de près de 4 000 m2 sur la commune du
71Chapitre 5. L?optimisation spatiale: de la densification à la diversification
Bureaux Pondération
Occupation
des surfaces
de bureaux
sur l?unité
foncière
Inférieur à 0,3 6
Entre 0,3 et 0,6 3
Supérieur à 0,6 0
Âge des
bureaux
Avant 1980 6
Entre 1980 et 2000 3
Après 2000 0
Emploi salarié
1 emploi ou plus ou
sans information
0
Pas d?emploi 3
Unité foncière
non occupée
Vacance
structurelle
6
Vacance
conjoncturelle
2
Autres activités Pondération
Occupation
des
surfaces
de bureaux
sur l'unité
foncière
Inférieur à 25 % de
bâti sur la surface
de l?unité foncière
Foncier bien optimisé 0
Foncier à optimiser 3
Foncier non optimisé avec
réserve foncière
6
Supérieur à 25%
de bâti sur la
surface de l'unité
foncière
Foncier non optimisé avec
réserve foncière
3
Foncier à optimiser (parking/
stockage surdimensionné)
3
Emploi
salarié
1 emploi ou plus ou sans information 0
Pas d?emploi 3
Unité
foncière non
occupée
Vacance structurelle (+ 3 ans) 6
Vacance conjoncturelle (- 3 ans) 2
Lot non construit 6
Lot à commercialiser 6
Habitat Présence d?habitat sur l?unité foncière 2
Pour les unités foncières avec 5 points ou plus
Surface des unités foncières Sur-pondération
Inférieure à 3 000 m2 1
Entre 3 000 et 6 000 m2 3
Supérieure à 6 000 m2 6
Note finale Potentiel
0 Ã 5 Aucun potentiel
6 Ã 8 Potentiel faible
9 Ã 12 Potentiel moyen
+ de 13 Potentiel fort
Figure 5.1- Méthode dite de pondération mobilisée par l?Audiar pour
identifier les gisements d?activités
Source: Audiar, 2021a.
Vocation économique des unités foncières (UF)
72 Aménager la ville productive
Bouscat. À l?origine du projet, plusieurs
espaces de partage avaient été envisagés :
des showrooms, des serres, des vestiaires,
une cafétéria, du stationnement. Lorsque
le permis de construire a été déposé, les
stationnements et les voiries étaient les
seuls éléments partagés que l?équipe était
parvenue à conserver. Les nécessités de
gestion de chacun, la crainte des conflits
d?usage ont été les principales explica-
tions à ce « rétropédalage ».
Figure 5.2- Projet de village artisanal Godard, au Bouscat, par l?agence
Compagnie architecture
Crédit: Air Studio - dessins: Magda Meziane.
73Chapitre 5. L?optimisation spatiale: de la densification à la diversification
La verticalisation, un affichage
plus qu?une solution aboutie
Verticaliser sur des socles actifs: une
réponse fréquente et opportuniste
À Bordeaux, comme probablement ail-
leurs, les grands projets urbains prennent
place sur des secteurs historiquement pro-
ductifs. Et, pour attirer des activités éco-
nomiques comme pour afficher un main-
tien des surfaces d?activités, les nouveaux
bâtiments intègrent souvent un socle dit
actif où sont imaginées des activités pro-
ductives. Ainsi, le projet urbain ne figure
pas comme un quartier résidentiel mais
comme un quartier mixte d?où les emplois
d?hier n?ont pas tous disparu.
C?est le cas du quartier Brazza, qui prévoit
de 40 000 à 50 000 m2 dédiés à l?artisanat
et aux activités productives (voir encadré
ci-après). Ces surfaces sont essentielle-
ment situées en socle de bâtiment et seront
très probablement revues à la baisse. En
parallèle, la CMA de Gironde souligne
que nombre de demandes de locaux reste
insatisfaite. En effet, le socle actif n?est
pas une réponse systématiquement adap-
tée aux besoins des activités productives :
une majorité d?entre elles ont besoin de
surfaces plus horizontales, Ã l?abri de
conflits d?usage avec les programmes ré-
sidentiels ou tertiaires.
Verticaliser l?activité productive sur
elle-même, une réponse beaucoup
plus rare
L?autre levier de l?optimisation spatiale
est la verticalisation de l?activité produc-
tive sur elle-même. Des usines verticales
ont existé à travers l?histoire, comme les
usines viennoises du fabricant de chocolat
et de biscuits Manner, mais elles font dé-
sormais figure d?exception.
Un cas intéressant de verticalisation est en
cours de montage dans l?OIM Aéroparc de
Bordeaux : il s?agit d?une opération d?acti-
vités, soumise à concours, dont le montage
est celui de la dissociation foncière. Dans
le cadre de ce projet monté sous forme de
bail à construction (et détaillé dans le fo-
cus consacré à l?OIM Aéroparc ci-après),
l?aménageur La Fab formule un certain
nombre d?exigences, comme le niveau de
loyer qui devra être pratiqué par l?investis-
seur. Cela implique un suivi rigoureux de
la part de l?aménageur puis de la collecti-
vité. Ce bail à construction (d?une durée
de 50 ans) s?accompagnera ainsi d?une
convention de suivi de commercialisa-
tion, ce qui permettra un contrôle par la
collectivité des profils de preneurs et des
loyers pratiqués. La nécessité d?une ingé-
nierie spécifique de suivi de ces opérations
se dessine, dans la mesure où elles néces-
sitent un montage spécifique, notamment
pour faciliter l?accès aux fonciers. Notons
que cet exemple exceptionnel (et encore
à un stade très amont) visait plutôt un
74 Aménager la ville productive
Brazza: un projet laboratoire de la ville productive
Le projet de Brazza voit le jour en 2014 sous l?impulsion d?Alain Juppé, qui souhaite
proposer une offre diversifiée de logements pour répondre à l?objectif de construction
de 3000 logements par an. Le maire de Bordeaux souhaite également que ce projet soit
le démonstrateur de l?intégration de l?artisanat «sous toutes ses formes». Cette volonté
se traduit, dans le plan-programme de l?équipe de maîtrise d?oeuvre urbaine, par 4950
logements, dont certains, conçus en «volume capable», c?est-à -dire à terminer et Ã
personnaliser soi-même, sont moins chers et destinés aux primo-accédants.
Les architectes-urbanistes appliquent ce même principe à l?activité économique. Ainsi,
plus de 30000m2 de volumes capables destinés aux «activités» sont programmés:
des rez-de-chaussée «à finir» avec une hauteur sous plafond de 7 mètres dédiés Ã
l?artisanat. L?activité principale visée est la production ou la transformation, à laquelle
peuvent s?ajouter des activités comme la vente ou l?exposition.
Près de dix ans plus tard, le service de développement économique de la métropole
de Bordeaux estime que 21 000 m2 destinés aux artisans seront livrés dans une
première phase (à l?horizon 2025), dont 18 000 m2 en rez-de-chaussée. Les locaux
font en moyenne de 150 Ã 200m2. Aujourd?hui, la plupart des locaux disponibles Ã
la commercialisation trouvent rapidement preneurs, auprès d?acteurs tels que des
artisans d?art, des artisans-commerçants, une entreprise de sprinklage. Il convient de
noter que ces rez-de-chaussée s?adressent à des activités davantage tertiaires que
ne l?étaient les activités historiques de la zone (construction, principalement navale, et
commerce de gros notamment). La mixité fonctionnelle, si elle permet effectivement
une péréquation économique à l?échelle immobilière, laisse certains interlocuteurs
dubitatifs sur la cohabitation entre des activités productives, sources de nuisances, et
les autres fonctions urbaines que sont le logement et le bureau.
Surtout, si ce projet urbain prévoit effectivement la construction de 40 000 m2 Ã
50000m2 dédiés à l?artisanat, on peut également faire le constat qu?il transforme des
fonciers autrefois dédiés à l?industrie et à l?activité productive en morceaux de ville
à forte dominante résidentielle. On peut ainsi faire l?hypothèse que le renouvellement
urbain de ce secteur, qui accueillait en 2012 plus de 2000 emplois, majoritairement
ouvriers, s?accompagne d?une éviction des activités et des emplois productifs.
75Chapitre 5. L?optimisation spatiale: de la densification à la diversification
public de dirigeants de start-up, prompts
à innover, ouverts à des formats de bâti
alternatifs et peut-être moins contraints
techniquement et économiquement que
des entreprises plus traditionnelles.
Un besoin en outils spécifiques
Même si les exemples sont rares, une prise
de conscience émerge parmi les décideurs
territoriaux d?un besoin en outils de pro-
jets urbains spécifiques à la transformation
des zones d?activités. En effet, les enjeux
financiers des interventions dans ces sec-
teurs sont importants ? du fait du poids du
foncier certes, mais surtout de la valeur
économique des entreprises qu?il s?agit
de dédommager par le paiement d?une
indemnité d?éviction ou de transfert. Ils
sont tels que le mode opératoire habituel
d?acquisition-transformation foncière est
inenvisageable. Même à Rennes, métro-
pole caractérisée par une forte tradition
d?intervention publique, les services ont
conscience que les ZAE ne peuvent pas
être transformées selon les méthodes ha-
bituelles.
Rénover et densifier des espaces d?acti-
vités économiques ne peut a priori pas se
faire sans argent public. Il existe deux pos-
27. Les ZAE connaissent une obsolescence assez rapide du fait notamment d?un vieillissement précoce des bâtiments (de peu
de qualité) mais aussi des espaces extérieurs qui, souvent, n?ont pas fait l?objet d?un traitement très qualitatif. La requalification
des ZAE désigne pas seulement la mise à niveau qualitative de ces espaces. Dans certains cas, cette requalification désigne aussi
le fait d?offrir des lieux et des services plus amènes pour les travailleurs de ces espaces.
sibilités aujourd?hui : soit la collectivité
décide de prioriser l?activité économique
et accepte que cela lui coûte de l?argent,
soit la collectivité accepte de réduire la
part d?activités économiques et de faire
financer le coût de la transformation par
des programmes plus lucratifs (logements,
bureaux et commerces pour l?essentiel).
Cette deuxième option est alors réservée
aux secteurs les plus attractifs, notamment
les secteurs desservis par des transports en
commun structurants au sein desquels des
programmes de bureaux ou de logements
sont susceptibles de pouvoir être commer-
cialisés.
Cette vision opérationnelle explique pour-
quoi les ZAE ont été un réservoir impor-
tant de projets urbains à dominante rési-
dentielle, puisqu?elles ne pouvaient être
transformées sans gros effort financier
public.
Les perspectives opérationnelles
Lors des entretiens réalisés à Rennes et Ã
Bordeaux, nos interlocuteurs ont identifié
les mêmes leviers opérationnels d?inter-
vention susceptibles de rendre possibles
les opérations de densification. Le premier,
et le plus évident, est la requalification27
des ZAE et des espaces publics plus lar-
gement. Le deuxième consiste à acquérir
76 Aménager la ville productive
certains fonciers stratégiques uniquement,
par opposition à la maîtrise foncière totale
d?un secteur, de façon à amorcer la trans-
formation souhaitée. C?est le cas dans la
ZA Nord à Rennes, avec quelques acqui-
sitions au coup par coup sur des terrains
importants. Lorsqu?il y a une acquisition,
un montage en dissociation foncière peut
également être imaginé. Le dernier levier
consiste en un accompagnement des pro-
priétaires fonciers pour les convaincre de
transformer et de densifier leurs parcelles,
ce qui est généralement réalisable quand
ils y ont intérêt : quand une valorisation
est possible, en cas de besoin d?extension
de l?entreprise, entre autres.
Une piste mériterait d?être ajoutée à ces
perspectives opérationnelles : s?adresser
bien davantage à des propriétaires occu-
pants. En effet, il apparaît de plus en plus
comme une nécessité économique de dé-
passer le modèle classique de l?aména-
gement séquentiel. Produire de l?activité
économique via les séquences et les ac-
teurs habituels de la chaîne de l?immobi-
lier (aménageur, promoteur, investisseur,
occupant) ne peut se faire sans argent pu-
blic, comme on vient de l?illustrer. Même
avec un foncier quasi gratuit, la fabrication
d?un bâtiment neuf aboutit, à l?issue de la
séquence habituelle des acteurs de l?immo-
bilier, à des valeurs locatives trop élevées
par rapport aux capacités des activités pro-
ductives. Cela tient au cumul des marges
réalisées par l?aménageur, le promoteur et
l?investisseur, ainsi qu?Ã l?attente par l?in-
vestisseur d?un rendement annuel dans une
perspective temporelle restreinte.
A contrario, il est possible de produire de
l?activité économique « pour soi-même »
sans mobiliser trop d?argent public. Cela
présente plusieurs avantages économiques
majeurs : il n?y a ni nécessité de marge ni
attente de rendement financier, et une pers-
pective de long terme redevient possible.
C?est ce que l?on trouve majoritairement
dans les grandes périphéries, via l?acqui-
sition de lots à bâtir par des industriels
pour leur compte propre. L?enjeu pour
la collectivité est d?importer ce type de
montage dans des secteurs plus urbains,
en cherchant à l?encadrer a minima avec
un cahier des charges adapté (en termes de
densité, d?implantation, de nuisances gé-
nérées, etc.). Rappelons ici que le facteur
prix n?est que d?une importance relative
dans le choix de localisation des acteurs
économiques. De nombreux autres fac-
teurs pèsent et se combinent : l?accès à un
bassin d?emploi, la proximité d?un écosys-
tème économique, la desserte en transport
en commun, l?adéquation des locaux avec
les besoins, etc. Dans le cas d?une acqui-
sition, ce facteur prix est encore minoré.
Rénover et densifier des ZAE ne
peut a priori pas se faire sans argent
public.
77Chapitre 5. L?optimisation spatiale: de la densification à la diversification
Un consensus émergent en faveur
d?une ingénierie d?accompagnement
spécifique
Dans la perspective que nous venons de
tracer, le rôle de la collectivité est d?inciter
? puis d?accompagner ? les propriétaires
fonciers à faire muter et densifier leur pa-
trimoine. Ces propriétaires peuvent être
les entreprises occupantes ou des foncières
? locales ou nationales ? incarnées sous
forme de SCI ad hoc. La négociation avec
eux suppose d?employer plusieurs outils,
les deux principaux étant, d?une part, le
levier réglementaire, en étant à la fois clair
sur l?évolution attendue du secteur (par
exemple via une OAP) pour décourager
des postures attentistes et assez prescrip-
tif sur les programmations possibles et
les règles d?implantation, et, d?autre part,
l?accompagnement en ingénierie.
Pour bien comprendre ce rôle essentiel
de l?accompagnement, il faut revenir aux
origines du modèle de la ZAE, dont les
singularités supposent des modalités d?in-
tervention spécifiques.
Figure5.3- Les spécificités des projets en ZAE et des modalités
d?intervention
Source: Le Sens de la Ville.
Coûts fonciers élevés
La collectivité intervient sans
acquisition foncière (ou presque)
Connaître / dévoiler Requalifier Accompagner Inciter
Recettes faibles
(ventes de fonciers)
78 Aménager la ville productive
Un projet urbain en ZAE présente à la fois
des coûts fonciers élevés et des recettes
faibles (voir figure 5.3). Plus précisément,
si les valeurs foncières à l?achat peuvent
être élevées, les coûts d?une intervention
foncière sont démultipliés par les frais de
transfert et d?éviction des activités écono-
miques concernées. Les valeurs foncières
(ventes de terrains ou de charges fon-
cières) sont, quant à elles, peu élevées : les
activités concernées ne sont pas toujours
à forte valeur ajoutée financière, ce à quoi
s?ajoute le fait que la densité modérée de
la ZAE dilue sa rentabilité foncière. Ces
deux considérants initiaux rendent l?in-
tervention d?un aménageur peu réaliste
selon des modalités classiques d?acquisi-
tion foncière, le bilan de l?opération étant
déficitaire. La collectivité doit donc cher-
cher d?autres moyens d?intervention pour
transformer ces zones d?activités.
La première étape est de bien connaître le
terrain : qui possède quelle parcelle ? Qui
l?occupe ? Quels sont les besoins de cha-
cun ? Qui a investi récemment et qui a des
projets d?extension ou de transformation ?
Cette connaissance est un prérequis : im-
possible de « faire avec » les acteurs si l?on
ne connaît rien d?eux. Même si la connais-
sance de la zone d?activités n?est souvent
que partielle, c?est de là qu?il faut partir
pour identifier les intérêts à agir de chacun
ainsi que les possibilités de mutualisation
(voies d?accès, stationnement, espaces de
stockage, lieux de réunion, gestion des
déchets?). La connaissance de la zone
n?est cependant pas évidente, du fait, entre
autres, d?une multiplicité d?acteurs éco-
nomiques (propriétaires occupants pour
certains, investisseurs locaux, nationaux,
voire internationaux, etc.), caractérisés par
des lieux de prise de décision parfois très
éloignés du terrain.
La deuxième étape est la requalification.
La collectivité garde ainsi la main sur les
espaces publics et notamment les voiries,
ce qui peut aussi créer une force d?entraî-
nement sur les acteurs privés. Ce travail de
requalification peut être fait en plusieurs
temps avec, par exemple, des phases
d?aménagement transitoire, pour tester la
pertinence de certains trajets cyclables,
l?implantation de micro-polarités autour
de food trucks et de mobiliers légers?
Une fois que les intérêts à agir de chacun
ont été identifiés (besoins d?extension,
ventes de foncier possibles après remem-
brement ou après mutualisation de sta-
tionnements, etc.), la collectivité doit ac-
compagner les parties prenantes pour que
le passage à l?acte opérationnel se réalise.
Demandes d?autorisation administrative,
actions de remembrement foncier, portage
d?un projet commun via une association
foncière urbaine de projet? : autant de dé-
marches qui ne font pas partie du coeur de
métier des entreprises et des propriétaires
concernés. C?est donc à la collectivité de
s?outiller pour proposer un accompagne-
ment adapté aux acteurs privés.
79Chapitre 5. L?optimisation spatiale: de la densification à la diversification
Enfin, du seul point de vue des acteurs
privés occupants ou propriétaires, l?inté-
rêt à agir n?est parfois pas assez fort pour
susciter un passage à l?acte. La collectivité
peut alors mobiliser des leviers incitatifs
pour le faciliter : bonus de constructibilité
à certaines conditions (végétalisation, ges-
tion des stationnements?), intervention
sur l?espace public mitoyen, etc.
À Bordeaux, cette ingénierie d?accom-
pagnement et d?incitation est de plus en
plus perçue comme nécessaire mais ses
modalités n?ont pas encore été proposées.
D?ailleurs, bien que plusieurs études de
requalification de ZAE aient été lancées
(Jean Zay, La Gardette, Bordeaux Nord,
Plaine Sud-Garonne?), aucun cahier des
charges n?a encore intégré spécifiquement
cette ingénierie d?accompagnement ; seuls
des bons de commande pour faisabilités
architecturales sont pour l?instant prati-
qués. Cette ingénierie pourrait se traduire
par le recrutement d?un assistant à maî-
trise d?ouvrage (AMO), d?une personne
dédiée au sein des services ou encore par
la création d?une structure externe exis-
tante comme la SPL Technowest, qui gère
une pépinière et met en place des procédés
d?écologie industrielle.
À Rennes, la métropole envisage la créa-
tion d?un nouveau métier : le « manager de
zone d?activités », qui pourrait étudier avec
les propriétaires les possibilités de densi-
fier leurs parcelles. Rennes Métropole pré-
voit aussi de conditionner la cession des
terrains publics, lorsque le preneur est déjÃ
propriétaire ailleurs, à un effort de densi-
fication de ses autres parcelles. Une expé-
rimentation de ce type a déjà eu lieu avec
la société Les routiers bretons lorsqu?ils se
sont implantés à la Janais.
80 Aménager la ville productive
CHAPITRE 6
Aux interstices spatiotemporels, les
occupations temporaires
28. L?occupation transitoire est un mode particulier d?occupation temporaire qui vise à établir un lien entre les usages passés,
présents et futurs du lieu concerné. Dans cet ouvrage, nous parlons d?occupation temporaire, même si cela recouvre également
des démarches d?urbanisme transitoire.
29. Les activités productives de l?ESS relèvent en majorité du champ très large de l?économie circulaire : réemploi, recyclage,
réparation, approvisionnement durable, etc. Par exemple, au sein de l?incubateur ATIS à Bordeaux, la quasi-totalité des projets
incubés identifiés comme productifs relèvent de l?économie circulaire.
L?occupation temporaire ou transitoire28
est une modalité principalement activée
à destination des activités productives de
l?économie sociale et solidaire (ESS)29 et
du petit artisanat. Les acteurs « plus clas-
siques » du secteur productif en sont ma-
joritairement absents.
À Rennes, l?occupation temporaire est
un levier régulièrement mobilisé. La ville
est en effet propriétaire d?un patrimoine
immobilier important, qu?elle mobilise Ã
destination d?associations, d?artisans et
d?entrepreneurs de l?ESS. À Bordeaux, le
recours à ce dispositif ne se traduit pas en-
core par une politique publique assumée,
même si les projets se développent.
Objectif Leviers
Retrouver des marges de manoeuvre
en explorant les interstices
spatiotemporels de la transformation
urbaine
Immobilier temporaire et urbanisme transitoire, notamment dans le cadre
d?opérations d?aménagement urbain
81Chapitre 6. Aux interstices spatiotemporels, les occupations temporaires
Une diversité de modes
d?occupation temporaire
Les occupations temporaires sont de
taille, de durée et de dimension variables :
elles peuvent concerner des lieux emblé-
matiques comme Darwin à Bordeaux ou
l?Hôtel Pasteur à Rennes, des occupations
temporaires de bâtiments dans l?attente
de leur démolition ou de la livraison des
cellules définitives, ou encore des cellules
commerciales en rez-de-chaussée.
On peut citer l?exemple de l?atelier par-
tagé d?artisans Comme un établi, installé
dans la ZA Nord de Rennes. Cette coopé-
rative d?artisans occupe, depuis 2021, une
cellule commerciale appartenant à la ville
de Rennes dans le cadre d?une convention
d?occupation précaire signée pour une pé-
riode de sept ans. Le tarif de location est
celui d?une entreprise de l?ESS30 : 2 500 ¤
HT, hors charges, par mois pour 1 110 m2
au sol soit 2,50 ¤/m² environ.
Le projet des Halles en commun, Ã Rennes
(voir focus), qui prend place sur le site
d?une usine de fabrication de matériel
pour l?armée ayant déménagé début 2022,
fait aussi l?objet depuis quelques mois
d?une occupation transitoire. Ce projet ac-
cueille des activités productives de l?ESS,
30. La ville de Rennes a trois niveaux de tarif avant le tarif commercial classique : la gratuité, le tarif associatif et le tarif pour
entreprises de l?ESS.
et notamment des activités relevant de
l?économie circulaire.
Autre exemple, à Bordeaux, l?école
d?Artigues-près-Bordeaux, rachetée par
la métropole pour une opération de lo-
gements, fait l?objet d?une occupation
temporaire pour une période de deux ans.
Après un appel à manifestation d?inté-
rêt, une dizaine de projets portés par des
acteurs de l?ESS ont été retenus pour la
phase temporaire.
Si, dans les cas présentés ici, les locaux
appartiennent à la collectivité, ce n?est pas
toujours le cas. Ainsi, Ã Bordeaux, la fon-
cière parapublique inCité met en location
temporaire des rez-de-chaussée pour des
activités. La durée des baux varie généra-
lement de six à vingt-quatre mois. L?iden-
tification des entrepreneurs susceptibles
d?être intéressés se fait à travers le réseau
de partenaires, notamment via la métro-
pole, qui joue un rôle important dans cette
mise en relation.
Principalement activée pour
les activités de l?ESS et de l?artisa-
nat, l?occupation temporaire peut
être de taille, de durée et de dimen-
sion variables.
82 Aménager la ville productive
Une solution à double tranchant
Ce mode d?hébergement permet à des en-
treprises et à des structures financièrement
fragiles d?accéder à des locaux, quand elles
ne trouvent pas de solution pérenne sur le
marché immobilier classique. Cela rend
ainsi possible le lancement d?activités et
la stabilisation de modèles économiques,
constituant d?ailleurs souvent la première
étape en sortie de structures d?incubation.
Enfin, dans le cadre des occupations tran-
sitoires, il permet à des entrepreneurs de
participer à la définition d?usages futurs
d?un espace, de s?intégrer à un écosystème
économique.
En revanche, une fois la période tempo-
raire terminée, la relocalisation peut être
particulièrement difficile à opérer, non
seulement en raison de ses coûts mais éga-
lement des nuisances potentielles de l?ac-
tivité. Il existe bien quelques pépinières et
hôtels d?entreprises, mais en nombre très
restreint, et l?écart de prix entre l?occupa-
tion temporaire et les valeurs de marché
est élevé. Aussi existe-t-il des entreprises
qui ont des difficultés à sortir de l?occupa-
tion temporaire, et sont contraintes d?aller
d?un site à l?autre.
Cet accès incertain aux locaux n?est pas
sans conséquence sur la capacité des entre-
preneurs à se projeter dans leur développe-
ment. Certains mettent donc en place, dès
le début de l?occupation, des stratégies
pour rendre possible leur pérennisation
sur site. Par exemple, le responsable de
l?atelier Comme un établi explique que, en
plus des actions d?animation à destination
des habitants du territoire, le collectif a fait
le choix d?aménager le local « en dur », au
prix d?investissements importants, ce qui
rend à leurs yeux leur déménagement plus
difficile. La ville peut toutefois leur de-
mander de partir avant l?expiration du bail
de sept ans, avec un préavis de six mois.
Bien que temporaire, l?installation dans
des locaux nécessite en outre des travaux
d?aménagement entraînant des coûts qui
peuvent s?avérer difficiles à assumer pour
une activité.
83Chapitre 6. Aux interstices spatiotemporels, les occupations temporaires 83
FOCUS
Les Halles en commun: un projet d?urbanisme
transitoire favorisant l?implantation de
l?économie circulaire
Au sud-ouest de Rennes, sur les com-
munes de Rennes et de Saint-Jacques-
de-la-Lande, se déroule depuis plus de
vingt ans l?opération d?aménagement
de La Courrouze. Premier projet d?amé-
nagement porté par Rennes Métropole,
lancé en 2003 et pensé par l?équipe de
Paola Vigano et Bernardo Secchi, ce
projet en est aujourd?hui à la moitié de
sa réalisation. L?un des secteurs encore Ã
aménager se situe sur l?emprise de l?en-
treprise industrielle Euro-Shelter, dont
les activités ont déménagé en 2022 vers
le site de la Janais, au sud de Rennes.
Le départ d?Euro-Shelter laisse sur place
de grandes halles en structure métallique
avec des murs en briques, datant de 1916,
que l?aménageur souhaite conserver. Ils
constituent de rares témoins de ce type
d?architecture à Rennes. Le projet qui
s?y implantera, nommé « Les Halles en
commun », prévoit la reconversion des
trois halles industrielles après travaux
de restructuration à l?intérieur, avec
une programmation de 190 logements,
10 000 m2 dévolus à l?activité, dont un
pôle dédié à l?entrepreneuriat collabora-
tif.
Une volonté de construire
le lieu et ses usages futurs
à travers une occupation
transitoire
Pour les 10 000 m2 d?activité, une pro-
grammation tournée vers l?ESS est
envisagée dès 2019. Un appel à mani-
festation d?intérêt (AMI) est lancé par
l?aménageur Territoires en 2019, au-
quel répondent plusieurs acteurs. Ter-
ritoires a ensuite engagé avec eux une
démarche prospective, afin d?imaginer
84 Aménager la ville productive84
leur implantation dans des bâtiments ré-
habilités. Mais, à la suite du départ an-
ticipé de l?entreprise Euro-Shelter début
2022, l?aménageur change de méthode :
l?opération d?aménagement initialement
prévue n?étant pas prête à démarrer, un
processus d?occupation transitoire est
alors initié.
Cette occupation transitoire concerne
une partie du site : une halle, un entre-
pôt et des bâtiments préfabriqués. Elle
doit permettre de tester les usages ? la
majeure partie des occupants pouvant
à terme investir durablement le site ?,
de nourrir la programmation des futurs
bâtiments et de participer au développe-
ment du quartier.
Pour l?aménageur, l?enjeu est de favo-
riser l?émergence d?un projet intégrant
les besoins et les problématiques des
acteurs. Pour cela, une « permanence
urbaine » est mise en place, inspirée
de la permanence architecturale créée
par Patrick Bouchain à l?hôtel Pasteur
à Rennes. Elle est fondée sur l?idée que
c?est en travaillant sur place que l?on
comprend mieux les problématiques
et les enjeux du projet. Une ingénierie
est également déployée, à travers trois
groupements de prestataires en mesure
d?accompagner l?aménageur sur trois
études à moyen terme (de deux à quatre
années), afin que le processus transitoire
soit documenté, animé et ouvert sur le
quartier et ses habitants.
Une orientation favorable Ã
l?économie circulaire
La moitié des acteurs participant à la
phase transitoire relèvent de l?économie
circulaire, la plupart des activités étant
par ailleurs considérées comme pro-
ductives. Certaines d?entre elles, dont
les ressourceries La Belle Déchette et
l?Équipière, devraient trouver leur place
dans le projet final. Parmi les structures
présentes uniquement pendant la phase
transitoire figure une plateforme de
réemploi, Bâti Récup?, qui doit accueillir
des matériaux issus de la déconstruction,
destinés à être réemployés en priorité
sur les constructions de La Courrouze.
Les activités de la plateforme de réemploi
et de la ressourcerie La Belle Déchette
nécessitent des échanges logistiques im-
portants, car il s?agit de cohabiter avec
les autres activités prévues sur le site et
avec le public fréquentant les ressource-
ries ou venant assister aux événements
programmés. Cette mixité permet Ã
l?aménageur de tester les « frottements
d?usage » dans des espaces de program-
mation mixte, et ainsi de réfléchir à la
gestion des flux, des nuisances sonores
et de la sécurité.
85Chapitre 6. Aux interstices spatiotemporels, les occupations temporaires 85
Un équilibre financier qui reste
à trouver
La temporalité du projet est délicate à gé-
rer, tant du point de vue de l?aménageur
que des acteurs occupant le site. Les tra-
vaux seront réalisés successivement. La
phase transitoire, qui ne concerne qu?une
partie du site, permet le lancement des
travaux ailleurs. Ce décalage permet éga-
lement d?affiner la programmation finale,
toujours en cours de définition au moment
de l?enquête.
L?un des enjeux pour l?aménageur est
d?équilibrer le bilan financier de l?opéra-
tion : en plus des activités peu rentables
comme celles de l?économie circulaire, il
s?agit d?accueillir des activités qui auront
les moyens de payer des loyers plus élevés,
comme des activités tertiaires. L?équilibre
de l?opération n?est pas simple. Son coût
total, important, est en partie amorti car le
projet est lauréat de l?AMI « Démonstra-
teurs de la ville durable », et va bénéficier
à ce titre de 500 000 euros pour la phase de
l?occupation transitoire, puis d?un montant
pouvant aller jusqu?Ã 10 millions d?euros
pour la phase de réalisation.
Les travaux nécessaires à l?occupation
temporaire des espaces entraînent des
coûts qui pèsent sur ces structures de l?ESS,
dont les modèles économiques sont encore
fragiles. Les acteurs doivent prendre à leur
charge la remise aux normes électriques et
l?installation onéreuse de cloisonnements
coupe-feu pour répondre aux normes des
établissements recevant du public (ERP).
La Belle Déchette doit par exemple réa-
liser un emprunt bancaire de 200 000 eu-
ros sur quatre ans. Cela donne lieu à des
tensions entre les acteurs et l?aménageur,
qui aboutissent cependant à des formes
de négociations. Par exemple, pour que le
prêt bancaire soit accepté, la durée de la
convention d?occupation précaire de l?as-
sociation a été allongée.
86 Aménager la ville productive
CHAPITRE 7
Un parc public et semi-public en évolution
Quel est le besoin immobilier d?une petite
entreprise du BTP, d?un petit fabricant ou
d?un réparateur qui n?a que peu d?ancien-
neté ? Il ne peut pas encore se permettre
un achat immobilier et cherche donc Ã
louer ; et il n?a ni besoin ni les moyens
d?une grande surface de travail. L?offre
de petites surfaces à louer, à prix acces-
sible avec une partie destinée à l?atelier
ou au stockage, est cependant très réduite.
Le marché privé s?intéresse peu à ces pe-
tites surfaces : aux yeux des investisseurs
classiques, elles concernent des acteurs
économiquement fragiles, subissent une
rotation importante et nécessitent des frais
de gestion élevés. Ainsi, les investisseurs
préfèrent mettre sur le marché des locaux
par blocs de 500 ou de 1 000 m2 plutôt
que dix locaux de 50 m2. L?immobilier de
seconde main constitue un petit réservoir
pour de telles surfaces, qui se révèlent trop
peu nombreuses et ne correspondent pas
toujours au « standing » attendu.
C?est en grande partie pour répondre à ce
décalage entre offre et demande de petites
surfaces accessibles que certaines collecti-
vités se sont dotées d?un immobilier d?en-
treprise semi-public, ciblant ces types de
demande.
Objectif Leviers
Constituer un parc public ou semi-
public
Foncières publiques, villages artisanaux, hôtels d?entreprises?
87Chapitre 7. Un parc public et semi-public en évolution
Une offre historique:
pépinières et hôtels
d?entreprises
De « vieux » outils de portage existent,
parmi lesquels des incubateurs (intégrant
plus ou moins de contributions publiques),
des pépinières et des hôtels d?entreprises.
Parmi les gestionnaires-animateurs de
ces immobiliers, on trouve à Bordeaux
non seulement la chambre de métiers et
de l?artisanat, l?agence de développement
économique de la rive droite de Bordeaux
Hauts de Garonne Développement, un
bailleur social (Domofrance), mais aus-
si une structure singulière, la technopole
Bordeaux Technowest31. Il n?y a pas de
présentation facilement accessible de
l?ensemble de cet « immobilier aidé » au
sein de la métropole mais les collectivités
auraient permis la création de trois pépi-
nières et deux hôtels d?entreprises, le G2
aux Bassins à flot et l?hôtel d?entreprises
Brazza. À cela s?ajoutent les immobiliers
portés par d?autres acteurs partenaires,
notamment par le bailleur social Do-
mofrance, qui gère 53 000 m2 de locaux
commerciaux et professionnels en Nou-
velle-Aquitaine : bureaux, commerces, lo-
caux d?activités, ateliers ou hôtels d?entre-
prises. La collectivité a une forme de droit
31. Cette structure a été créée en 1989. Ses sites accueillent des porteurs de projets plutôt orientés vers les nouvelles technologies.
32. Une nouvelle pépinière, spécialisée dans l?ESS, a intégré le réseau en 2021.
de regard sur les publics hébergés par les
hôtels d?entreprises du bailleur, puisque
les candidats sont normalement soumis Ã
un comité d?agrément. Dans les faits, les
délais de réponse sont courts et la per-
sonne référente côté collectivité a parfois
changé de poste : ces deux facteurs font
que la collectivité n?exerce pas véritable-
ment ce droit.
Rennes Métropole dispose d?un réseau de
pépinières d?entreprises, à Rennes et dans
l?agglomération, et de « centres d?affaires
des quartiers » à destination des quartiers
prioritaires. La gestion et l?animation de
ce réseau ont été déléguées à Citédia, opé-
rateur de services urbains pour Rennes
et Rennes Métropole, dans le cadre de
la concession de service public dédiée Ã
l?exploitation du patrimoine immobilier
métropolitain à vocation économique.
Certaines pépinières sont spécialisées par
exemple dans les services aux entreprises,
la cybersécurité, l?économie numérique
ou les biotechnologies. En 202032, ces
pépinières réunissaient quatre-vingts en-
treprises et totalisaient une surface lo-
cative de 7 500 m2. En parallèle, quinze
incubateurs gérés par des acteurs privés
(association, écoles, entreprises) et des ac-
teurs publics (université, région Bretagne,
chambre régionale de l?économie sociale
et solidaire) sont recensés à Rennes.
88 Aménager la ville productive
Ces immobiliers parapublics historiques
présentent des écueils récurrents : la rota-
tion des occupants n?est pas toujours assu-
rée et ils mobilisent des fonds importants
non seulement en investissement mais
parfois aussi en fonctionnement.
De récents outils de portage
spécifiques
À Bordeaux, d?autres outils de portage
plus spécifiques et maîtrisés ont été créés
récemment : l?activité de portage d?inCi-
té et la Foncière solidaire. Bailleur social
et aménageur historique de Bordeaux,
spécialisé en opérations de renouvelle-
ment urbain et en centres anciens, inCité
a décidé de créer il y a quelques années
une activité de foncière d?activités éco-
nomiques. Quant à la Foncière solidaire
Nouvelle-Aquitaine, elle est encore une
association de préfiguration33, créée en
vue de constituer une foncière de portage
d?immobilier ESS en Nouvelle-Aquitaine.
Il s?agit donc d?un outil hybride, conçu Ã
la fois pour les collectivités et des acteurs
de l?ESS. L?association de préfiguration
a été créée par ATIS, France Active Nou-
velle-Aquitaine, la plateforme J?adopte
un projet (Adefip), avec une implication
financière des collectivités territoriales
33. Statut transitoire d?une entreprise qui a pour vocation de se transformer en société coopérative d?intérêt collectif (SCIC).
34. Ses modalités de gestion étaient en cours d?arbitrage au moment de notre enquête.
puisque Bordeaux Métropole et la région
Nouvelle-Aquitaine assurent le finance-
ment d?une partie de l?amorçage. Trois
missions ont été définies pour cette fon-
cière : l?accompagnement et le conseil
sur la mise en place d?une stratégie pa-
trimoniale ; le portage immobilier avec
des activités d?acquisition pour le compte
d?acteurs de l?ESS, puis de mise en loca-
tion ou de coacquisition avec eux ; et un
rôle d?agence immobilière solidaire. Pour
l?instant, l?objectif est de travailler avec
des collectifs d?acteurs de l?ESS.
À Rennes, plusieurs actions sont mises en
oeuvre pour nourrir l?offre immobilière Ã
destination de l?industrie et de l?artisanat.
À la Janais, Rennes Métropole est au mo-
ment de l?enquête en cours d?acquisition
d?un bâtiment pour développer un incu-
bateur, une pépinière et un hôtel d?entre-
prises. Un atelier mutualisé y sera intégré.
Dans le quartier prioritaire du Blosne,
une cité artisanale est en cours de chan-
tier34 pour la production de douze cellules
de 100 m2 ou de six cellules de 200 m2.
De la même façon, six à huit box d?envi-
ron 300 m2 sont produits pour des artisans
dans le quartier prioritaire de Maurepas.
Enfin, huit cellules artisanales, appelées le
« Mur habité » parce qu?elles sont acco-
lées à un mur antibruit (voir focus), ont été
livrées à Cleunay. Elles sont occupées par
89Chapitre 7. Un parc public et semi-public en évolution
des artisans d?art sous convention d?oc-
cupation précaire. La structure d?aména-
gement Territoires joue un rôle essentiel
dans ces opérations, selon des modalités
de montage différentes ; Territoires n?as-
sure pas systématiquement le portage.
À Rennes comme à Bordeaux, il n?y a pas
d?objectif chiffré de création de surface
d?activité économique par la collectivité
ou ses partenaires, comme c?est le cas en
matière de logement social par exemple.
Les deux métropoles se distinguent toute-
fois sur le caractère centralisé de ces outils
de portage. À Rennes, c?est la structure
Territoires (aménageur historique) qui en
est le bras armé, tandis qu?à Bordeaux il
existe une diversité d?outils de portage.
Cette diversification semble répondre Ã
la fois à des demandes sectorielles, avec
le secteur de l?ESS pour la Foncière so-
lidaire Nouvelle-Aquitaine et les start-up
pour Technowest, et à une évolution de la
vision de la métropole sur la constitution
de son propre patrimoine. En revanche,
elle induit un manque de lisibilité, voire
de coordination, pointé dans le schéma de
développement économique métropolitain
adopté en séance publique le 25 novembre
2021 : « Les incubateurs, couveuses, ac-
célérateurs et pépinières sur le territoire
assurent le rôle de terreau pour la nais-
sance et le développement des nouvelles
entreprises sur le territoire. Tirées par Bor-
deaux Technowest, Unitec, les pépinières
communales et privées, elles jouent un
rôle stratégique et essentiel dans l?écono-
mie de demain, même si la coordination
d?ensemble reste à parfaire. »
90 Aménager la ville productive90
FOCUS
Le Mur habité: des ateliers artisanaux gérés
par l?aménageur
À l?ouest de Rennes, à la nouvelle station
de métro Mabilais, se dresse une ancienne
usine de moutarde, désaffectée depuis les
années 1990 et mise à disposition d?un
collectif artistique, Les Ateliers du vent,
par la ville de Rennes depuis 2006. Le site
est limité par la voie ferrée et protégé du
bruit des trains par un mur antibruit dont
la particularité est aussi d?être « habité »
par des artisans. Le projet du Mur habi-
té, lequel est occupé depuis le printemps
2020, s?est inscrit dans le cadre de la ZAC
Claude Bernard - Alexandre Duval, qui
comprend plusieurs opérations d?amé-
nagement visant à remodeler ce quartier
résidentiel composé de faubourgs et de
friches industrielles. La programmation
de la ZAC s?articule autour de logements,
d?activités de services et tertiaires. La ré-
novation des locaux des Ateliers du vent et
la construction du Mur habité constituent
autant d?éléments qui confortent la dimen-
sion artistique et culturelle de ce secteur.
Réaliser les opérations «que
les privés ne veulent ou ne
peuvent pas faire»
Avec le Mur habité, l?ambition de Rennes
Métropole et de l?aménageur Territoires
est de lutter contre les nuisances sonores
et de proposer à la location des cellules
à destination d?artisans créateurs. Sur le
plan architectural, le projet se compose
d?une structure principale en bois accueil-
lant huit cellules de 20 m2, d?un module
réservé aux sanitaires et d?une struc-
ture secondaire métallique qui supporte
l?écran acoustique composé de panneaux
en fibrociment et de panneaux vitrés. Les
ateliers sont accessibles en rez-de-chaus-
sée par un cheminement piéton. Le Mur
habité constitue aussi un espace de pro-
menade grâce à un cheminement sur le
toit-terrasse.
91Chapitre 7. Un parc public et semi-public en évolution 91
L?opérateur qui a remporté la consultation
du lot (construction de logements et Mur
habité) a refusé de réaliser le Mur habité.
Il n?a donc pas acheté le foncier corres-
pondant au projet du Mur mais a acheté
plus cher le foncier du reste du lot, ce qui a
permis à l?aménageur d?équilibrer le bilan
de l?opération. Aucun acteur privé n?étant
intéressé par ce programme, complexe
sur le plan technique comme sur le plan
économique35, le projet a été financé par
l?opération d?aménagement tout en béné-
ficiant d?une subvention de 300 000 euros
du programme d?investissements d?avenir
(PIA) « Ville de demain » ainsi que d?une
participation de la ville de Rennes. Le coût
global de l?opération est de 1,2 million
d?euros.
En plus d?être maître d?ouvrage, Territoires
est aussi gestionnaire du Mur habité jusqu?Ã
la clôture de la ZAC. Le chargé d?opéra-
tions déplore toutefois un manque d?outil-
lage pour opérer cette gestion locative.
Favoriser l?implantation
d?artisans créateurs au
démarrage de leur activité
Déterminé en fonction du prix annuel au
mètre carré en pépinière d?entreprises, le
loyer s?élève à 110 euros par mois hors
35. Sur la parcelle, les logements à construire relevaient du parc social, ce qui empêchait toute péréquation financière.
charges et hors taxes pour chaque cel-
lule. Le bail est d?un an, reconductible.
Les artisans ciblés par ce projet sont des
créateurs ou issus du « petits artisanat »
dont l?activité est en démarrage, comme
l?explique le chargé d?opérations de Ter-
ritoires : « Les locaux de 20 m2, cela sem-
blait être une surface adéquate pour des
artisans qui n?avaient pas forcément be-
soin de grosses machines. » Pour choisir
les locataires, un premier appel à projets
a été lancé en 2016, soit quatre ans avant
la livraison, le projet ayant pris du retard.
Un second appel a été lancé en 2021 après
le départ de certains artisans. L?objectif
de Territoires était d?attirer des artisans
aux activités complémentaires ou diffé-
renciées, afin d?éviter les situations de
concurrence. Les locataires devaient éga-
lement être en création d?activité et géné-
rer un revenu suffisant pour payer le loyer.
Le choix des artisans sélectionnés s?est
fait en association avec le collectif artis-
tique des Ateliers du vent et les artisans
locataires, l?ensemble faisant l?objet d?une
gouvernance qualifiée « d?informelle » par
l?aménageur.
En octobre 2021, lors de notre enquête,
les artisans occupant ces locaux ont des
activités diverses : création d?abat-jour,
de décorations en plumes, création de
bijoux, graphisme, design de sacs, acces-
soires et petits mobiliers fabriqués à la
92 Aménager la ville productive92
main, couture, création de vêtements, sé-
rigraphie et linogravure. Certains locaux
sont occupés par deux artisans. Les entre-
tiens menés avec certains d?entre eux per-
mettent d?identifier les avantages de cette
implantation tels que le loyer modéré, la
proximité avec d?autres artisans créateurs
ou encore la proximité avec Les Ateliers
du vent, et aussi ses limites. Ainsi les ar-
tisans pointent la précarité de leur bail, le
fait que ce quartier résidentiel soit peu ani-
mé en dehors de l?ouverture et des événe-
ments organisés par Les Ateliers du vent,
ainsi que des inadéquations entre l?amé-
nagement des cellules et leur activité. Ils
regrettent notamment l?absence de prises
triphasées, d?accès au gaz ou d?extraction
d?air adéquate et un manque de lumière.
Les artisans composent avec les règles
d?occupation du site, en stationnant ponc-
tuellement devant les ateliers ou en dé-
veloppant une activité de vente alors que
cela ne leur est en principe pas autorisé.
À l?avenir, une péréquation
possible
À proximité immédiate du Mur habité, un
bâtiment industriel à réhabiliter, qui sera
libéré en 2025, donne l?opportunité d?un
prolongement. Un concours a été lancé en
2022 pour la réalisation d?ateliers d?une
surface plus importante (26 m2), d?un lo-
cal dédié à une résidence d?artistes et d?es-
paces à occupation mutualisée : restaura-
tion, salle de réunion, terrasse végétalisée,
etc. Cette fois-ci, le projet sera réalisé par
le promoteur Bati-Armor, la construction
de logements libres sur le foncier permet-
tant d?équilibrer l?opération.
93Chapitre 8. Mobiliser les acteurs privés
CHAPITRE 8
Mobiliser les acteurs privés
À Bordeaux, les appels à projets et les ap-
pels à manifestation d?intérêt appliqués Ã
l?immobilier d?entreprise se multiplient de-
puis 2014.
Ces appels présentent plusieurs particula-
rités. D?abord, ils font l?objet d?une com-
munication rayonnante qui va jusqu?Ã une
forme de « labellisation ». Ensuite, ils
s?adressent à plusieurs acteurs privés de
la chaîne de l?immobilier ? promoteurs,
investisseurs, maîtres d?oeuvre, utilisateurs
? et incitent à la constitution de groupe-
ments. En outre, ils déterminent souvent
des critères de sélection ou des formats de
réponse ad hoc : l?innovation programma-
tique et architecturale constitue souvent un
critère de sélection, par exemple. Enfin,
ils permettent de regrouper différents sites
sous une même bannière, recherchant un
effet d?entraînement.
Néanmoins, cet outil seul n?est pas suffi-
sant : la mise en oeuvre de ces AMI par la
collectivité et ses partenaires suppose qu?ils
maîtrisent le foncier pour fixer les règles.
Objectif Leviers
Inciter les acteurs privés à dédier
une partie de leurs programmes
de construction aux activités
productives
Ceux qui construisent ou aménagent: AMI, appels à projets, conventions de
partenariat et chartes?
94 Aménager la ville productive
Figure 8.1- Schéma des appels à projets ou à manifestation d?intérêt
déployés au sein de la métropole de Bordeaux depuis dix ans
Crédit: Le Sens de la Ville.
Note: Ces appels à projets sont lancés par la métropole (et notamment les OIM Bordeaux Inno Campus et Aéroparc),
par des aménageurs (La Fab, l?EPA Euratlantique) et aujourd?hui par le Port de Bordeaux. On constate une multiplication
de ce levier d?action, notamment autour de 2017-2018, peu de temps après «Réinventer Paris» qui constitue l?appel
à projets le plus emblématique.
Communiquer sur le projet
et son ambition
Encourager l?innovation
programmatique et
architecturale
Désigner des opérateurs
en vue d?une cession
immobilière ou foncière
95Chapitre 8. Mobiliser les acteurs privés
L?AMI AIRE (aménager, innover,
redessiner, entreprendre)
Parmi les nombreux appels à manifesta-
tion d?intérêt lancés par la métropole de
Bordeaux au sujet des activités produc-
tives, l?AMI AIRE (aménager, innover,
redessiner, entreprendre) est le plus em-
blématique. Cet AMI, lancé en juin 2017,
s?inscrit dans la lignée des appels à pro-
jets urbains innovants (APUI), en ce qu?il
consiste à céder des fonciers détenus par
les collectivités et autres acteurs publics
à l?opérateur qui propose le projet immo-
bilier le plus en phase avec l?objectif de
la collectivité, plutôt qu?au plus offrant.
Piloté par La Fab pour le compte de la mé-
tropole, cet AMI porte au départ sur huit
sites, pour un total de 25 hectares de fon-
cier économique, propriétés de Bordeaux
Métropole, de communes ou de proprié-
taires privés (en particulier la SNCF). Il a
pour objectif de produire des locaux des-
tinés aux PME, aux PMI et aux artisans
innovants à des prix abordables. En juil-
let 2019, la métropole lance une deuxième
édition qui porte sur neuf sites.
L?AMI se structure en deux phases : la
candidature puis l?offre. Concernant les
critères de sélection, la métropole a modi-
fié son approche d?une édition à l?autre. En
effet, si le prix d?acquisition des emprises
et les modalités de paiement constituent
un critère de sélection lors de la première
édition, la deuxième édition précise des va-
leurs « cibles » par site, calculées par La
Fab par compte à rebours à partir d?hypo-
thèses de programmation. Cette évolution
permet, selon La Fab, de diminuer le poids
du critère « prix » par rapport aux autres
critères dans la mise en concurrence entre
les candidats et leurs projets. Le règlement
des AMI précise que les projets doivent être
portés par des équipes qui rassemblent des
acteurs « classiques » de l?immobilier (pro-
moteurs, investisseurs, maîtrise d?oeuvre,
bureaux d?études, consultants) et de « nou-
veaux entrants » : start-up, entrepreneurs,
commercialisateurs, associations. Afin de
faciliter la composition de ces équipes, La
Fab organise, lors de la première édition,
un événement appelé « Aire Novation », au
cours duquel se rencontrent les promoteurs
retenus pour la deuxième phase et une cin-
quantaine de start-up du territoire intéres-
sées par l?immobilier.
Les résultats de l?AMI AIRE
Les volumes d?immobilier d?entreprise
produits
Au total, les projets AIRE des éditions 1
et 2, livrés ou pour lesquels le permis de
construire est délivré et le chantier est en
cours ou programmé, prévoient plus de
25 000 m2 de bureaux et plus de 23 000 m2
de locaux d?activités (voir figure 8.3).
Les programmes « commerces/services »
restent minoritaires. On constate toute-
96 Aménager la ville productive
1
11
1
1
2
2
2
2
2
2
2
1
Figure 8.2- Carte des projets lauréats des deux éditions de l?AMI AIRE
Crédit: Le Sens de la Ville.
Note: Cette carte est produite à partir des informations récoltées auprès de La Fab en juin 2023 sur les deux éditions de
l?AMI AIRE. Les sites se déploient principalement dans le nord de la métropole bordelaise, aussi bien sur la rive gauche
que sur la rive droite. Elle complète les zones d?OIM et d?OIN de l?époque, situées plutôt au sud de l?agglomération (OIN
Euratlantique, OIM Bordeaux Inno Campus [BIC], OIM Bordeaux Aéroparc).
2
1
2
2
1
1
2
1
Projets livrés
Projets en cours
Projets en suspens
Projets abandonnés
AMI AIRE Édition 1
AMI AIRE Édition 2
97Chapitre 8. Mobiliser les acteurs privés
fois que les volumes de locaux en suspens
sont plus importants pour les activités
productives qu?en ce qui concerne les
programmes de bureaux, ce type de pro-
gramme étant plus difficile à équilibrer
que le tertiaire.
Plus précisément, sur dix-neuf sites, on en
recense sept qui ont été retirés de l?AMI
avant la désignation du lauréat ou pour
lesquels le projet proposé a finalement été
abandonné, et quatre en suspens (négocia-
tions en cours avec le propriétaire foncier).
0 3 000 6 000 9 000 12 000 15 000
Commerces - services en suspens - négociations
Commerces - services en cours ou programmés
Commerces - services livrés
Locaux d?activités en suspens - négociations
Locaux d?activités en cours ou programmés
Locaux d'activités livrés
Bureaux en suspens - négociations
Bureaux en cours ou programmés
Bureaux livrés 8 400
6 400
12 600
12 726
13 331
4 600
1 720
2 408
208
Figure 8.3- Graphique des volumes en m2 par type de programme et
niveau d?avancement
Source: Le Sens de la Ville.
Des innovations difficiles à concrétiser
Plusieurs projets d?immobilier productif
se distinguent par le caractère innovant
dans leur forme architecturale, comme
le projet en architecture biomimétique
Silva, porté par Réalités BuildTech Ã
Eysines. Certains intègrent une mixité
fonctionnelle verticale, entre un com-
merce et de l?activité productive en étage
(par exemple le projet Lormont Côte
de la Garonne, porté par Nexity et En-
gie, avec des locaux d?activités en R+1).
D?autres mutualisent certains espaces
98 Aménager la ville productive
(on peut citer ici le projet porté par Nexity
sur le site Dangeard Est, qui conçoit la mu-
tualisation du stockage). Parmi ces trois
projets, seul Silva à Eysines est réalisé
pour le moment ; les deux autres sont en
suspens du fait de plusieurs difficultés.
À Lormont, le terrain appartient à un pro-
priétaire qui en attend une charge foncière
supérieure à celle que peut supporter le
projet proposé. Cette situation illustre
combien il est parfois difficile de répercu-
ter le coût de l?innovation architecturale
sur le prix de sortie des locaux, compte
tenu des moyens limités que les artisans
peuvent mettre dans leur immobilier. Par
exemple, le projet Silva proposait diffé-
rentes pistes d?écoconception (construc-
tion en bois, matériaux de réemploi) qui
ont finalement été abandonnées pour des
raisons de coûts de construction.
À Dangeard, Nexity se heurte au fait que
les artisans ciblés par le projet sont sou-
vent peu enclins à mutualiser des espaces,
même de stockage. Cet enseignement est
également tiré par le promoteur Réalités
BuildTech, dans le cas du projet Silva, qui
relève que les fonctionnements propres Ã
chaque activité sont assez peu compatibles
avec la mutualisation d?espaces. En outre,
les promoteurs sont souvent peu disposés Ã
baisser les pourcentages de précommercia-
lisation avant de lancer les travaux, alors
que les artisans, les TPE et les TPI ne sont
pas en mesure de se projeter à trois ans.
La recomposition de l?écosystème
Le résultat le plus concret de l?AMI AIRE
à ce jour tient donc plutôt à une recom-
position de l?écosystème de l?immobilier
d?entreprise. Il contribue, d?une part, Ã
faire émerger de nouveaux acteurs dans
ce domaine. Par exemple, l?entreprise
U?rself, initialement gestionnaire de
coworking, est amenée à se positionner
comme investisseur dans le cadre de son
projet d?usine industrielle sur le site Dan-
geard Ouest. L?AMI permet, d?autre part,
de former les promoteurs nationaux aux
enjeux propres aux locaux d?activités. Ré-
alités et Nexity, lauréats sur plusieurs sites
des éditions 1 ou 2, témoignent de l?inté-
rêt qu?ils ont à s?ouvrir à cet immobilier
d?entreprise, auparavant réservé à certains
constructeurs-lotisseurs. Ils ont d?ailleurs
porté d?autres projets en immobilier pro-
ductif depuis.
L?événement Aire Novation préfigure
enfin des associations entre promoteurs
et start-up, qui dépasseront le cadre de
l?AMI AIRE, puisque certains promoteurs
non lauréats répondent en équipe avec les
start-up à d?autres consultations.
En conclusion, l?outil qu?est l?appel à pro-
jets ou l?appel à manifestation d?intérêt
permet d?encourager de nouvelles façons
de faire et de s?organiser parmi les acteurs
de l?immobilier. Il se diffuse d?ailleurs Ã
d?autres maîtres d?ouvrage, tels que le
Grand Port maritime de Bordeaux.
99Chapitre 8. Mobiliser les acteurs privés 99
FOCUS
À la Janais et à l?OIM Aéroparc, une
combinaison d?outils
À Rennes comme à Bordeaux, certains
projets illustrent comment les collectivités
combinent plusieurs leviers à leur dispo-
sition pour conserver ou encourager l?im-
plantation d?activités productives.
La Janais: une mobilisation
pour maintenir l?emploi
productif en coeur de ville
La transformation de la Janais, fleuron in-
dustriel rennais qui constitue un foncier
important en coeur de métropole, a été
appréhendée par les élus et par les opé-
rationnels comme un point essentiel de
la stratégie métropolitaine, mobilisant de
nombreux services.
Un site hautement politique, justifiant
l?intervention publique
À la suite de la fermeture de lignes de
production de PSA en 2012 et de la li-
bération de 150 hectares de foncier à la
Janais, Rennes Métropole devait trouver
les moyens de conserver « l?emploi in-
dustriel », selon les mots de Stéphanie
Desloges, chargée de mission accompa-
gnement des entreprises à Rennes Mé-
tropole et de « consolider la ville pro-
ductive », d?après Claudia Henneberger,
responsable d?opérations pour l?aména-
geur Territoires.
Après une baisse constante du nombre
d?emplois sur le site depuis trente ans et
la diminution des activités du site, Rennes
Métropole a cherché un équilibre entre
enjeux urbains et enjeux économiques.
L?« accompagnement de l?optimisation
de Stellantis [ex-PSA] » est cité parmi les
objectifs de l?OAP de la Janais approuvée
100 Aménager la ville productive100
dans la modification n° 1 du PLUi rennais.
La collectivité a en effet intérêt à faciliter
l?organisation de ce donneur d?ordre indus-
triel historique et pourvoyeur d?emplois.
Comme de nombreux industriels et grands
propriétaires fonciers publics, PSA puis
Stellantis convertit son capital industriel en
capital immobilier, désormais valorisable
du fait du rattrapage de la périphérie par
la ville. Plusieurs interventions publiques
ont été menées pour maîtriser le devenir du
site, avec la volonté de le réindustrialiser,
de le densifier et de le rendre « pluri-utili-
sateurs ». Rennes Métropole souhaite au-
jourd?hui donner la priorité à deux filières :
l?industrie 4.0 et la mobilité durable.
Le choix politique de ne pas accepter l?im-
plantation d?activités logistiques sur le site
est assez mal compris par les commercia-
lisateurs (tel Cushman, spécialisé dans
l?immobilier d?entreprise), dans la mesure
où le site est connecté au rail et permettrait
une desserte multimodale. Par ailleurs, les
deux filières choisies par la collectivité sont
considérées comme floues et ayant des be-
soins fonciers limités, alors que la demande
en foncier est forte et que ces emprises
pourraient aisément trouver preneurs.
Une fragmentation de la Janais entre
des propriétaires fonciers privés et
publics
Dans un souci d?optimisation de ses pro-
cessus et de diminution de ses stocks, PSA
avait, avant la réduction de ses activités,
imposé à ses sous-traitants de s?implanter
à proximité de l?usine, dans une zone dé-
diée. Cependant, en raison de sa restruc-
turation, l?entreprise a ensuite contraint
certains d?entre eux à intégrer le site de la
Janais, pour optimiser et rentabiliser le fon-
cier dont elle disposait. Aujourd?hui, le seul
sous-traitant restant à l?extérieur du site est
Talendi (ex-Bretagne Ateliers), tandis que
Tenneco, TI et SAS Cockpit avaient été
rassemblés sur le foncier PSA de la Janais.
À partir de 2015, le foncier a été cédé en
plusieurs séquences. En 2015, la région
Bretagne fait l?acquisition d?un foncier
de 54 hectares qui a ensuite été revendu Ã
Rennes Métropole, pour devenir en 2018
la ZAC de la Janais (en vert clair sur la
figure 8.a). En 2020, Eiffage acquiert
21 hectares supplémentaires auprès de
Stellantis, dont plusieurs bâtiments inuti-
lisés qui étaient déjà loués à la SNCF et
à B3 Ecodesign (du groupe Eiffage). Le
groupe de BTP garde le foncier nu mais
revend les bâtiments à la foncière Magel-
lan. En 2021, Rennes Métropole fait l?ac-
quisition du bâtiment 78 au centre du site
et de ses abords (8 ha). La même année,
l?EPF Bretagne intervient pour réaliser le
portage foncier de 7 hectares de parking
et de 13 hectares du site Ferrage (en vert
foncé sur la figure 8.a).
L?EPF de Bretagne est intervenu pour le
compte de Rennes Métropole, afin de por-
ter le foncier dans le cadre d?une conven-
tion de dix ans et d?y réaliser des travaux
101Chapitre 8. Mobiliser les acteurs privés 101
de proto-aménagement (démolition, dé-
pollution), ainsi que la démolition du bâ-
timent de 100 000 m² sur le site Ferrage.
L?aménagement a été concédé à Terri-
toires par Rennes Métropole36. La relation
de Territoires avec Eiffage est qualifiée
de « gentlemen?s agreement » par l?amé-
nageur Territoires et par le service écono-
mique de Rennes Métropole, c?est-à -dire
36. Plus précisément, le site de la Janais fait l?objet de plusieurs études et périmètres d?intervention de la part de Territoires : une
ZAC multisites qui fait l?objet de la concession d?aménagement de la ZAC depuis 2018 ; un mandat d?étude pour réaliser un
plan guide sur un périmètre plus général de la Janais, et sur lequel d?autres fonciers pourraient devenir opérationnels avec des
mutations futures des propriétés Stellantis, en vue de créer une nouvelle ZAC ou de changer le périmètre ; un mandat d?étude
et de travaux pour le bâtiment 78, racheté par Territoires, qui constitue un pôle d?excellence industrielle ciblé sur la mobilité
et l?habitat.
une volonté commune d?avancer sur la
programmation et l?aménagement afin de
faire émerger un parc multi-utilisateurs
doté d?un pôle de services (restauration,
crèche?). La relation avec Magellan est
aujourd?hui moins clairement définie et
plus risquée, du fait d?un historique de
moindres collaborations.
Figure 8.a- Propriétés foncières du site de la Janais, issues de la
modification n°1 du PLUi
ZAC de la Janais (propriété
Territoires Publics)
Propriété publique
Propriété Eiffage
Autres occupants: Kertrucks,
Linévia, RTPC, etc.
Propriété Magellan
Propriété Stellantis
Source: Rennes Métropole.
Plan des entités foncières
Fin 2021
102 Aménager la ville productive102
L?enjeu principal de la transformation de
cette zone est celui de la programmation :
le zonage du PLUi permettant aussi bien
une activité industrielle que logistique, la
réussite spontanée du projet politique n?est
absolument pas acquise. Territoires cherche
donc à influer sur la commercialisation des
terrains lors d?un point mensuel et à échan-
ger au sujet des prospects plus ou moins
conformes au projet de Rennes Métropole,
sans disposer d?un quelconque moyen ju-
ridique d?agir. Il leur faut donc travailler
en bonne entente avec les autres parties
prenantes, dans l?espoir que les entreprises
retenues relèvent bien des deux filières sé-
lectionnées par les autorités publiques.
Un projet associant action
réglementaire et constitution d?un
parc public
Société d?économie mixte principalement
détenue par Rennes Métropole, Territoires
a été à l?initiative du processus de requali-
fication des zones d?activités. En parallèle,
Rennes Métropole a pris en charge le volet
réglementaire, avec une modification du
PLUi et la mise en oeuvre d?une OAP (pre-
mière modification du PLUi en vigueur
depuis fin 2022). Ainsi, Rennes Métropole
et Territoires ont pu empêcher un premier
projet qui envisageait de dédier un secteur
de la Janais à l?activité logistique : seuls
les Routiers Bretons ont survécu au chan-
37. La métropole compte quatre OIM, dont celle d?Aéroparc.
gement de zonage, leur implantation ayant
été validée lors du précédent mandat, se-
lon Stéphanie Desloges.
De façon originale, l?OAP intervient avant
le plan guide, fixant des invariants qui
avaient été portés par la ZAC : permettre la
traversée du site par des mobilités douces,
faciliter le découpage du site à la demande
avec des macro-lots de 1 Ã 8 hectares afin
d?accueillir des industriels, penser les qua-
lités architecturale et paysagère de cette
future emprise réintégrée à la ville?
L?objectif de Rennes Métropole est d?ac-
compagner les libérations foncières pro-
gressives avec un souci de pérennité, en
anticipant les questions de trame urbaine,
de desserte réseau et voirie, d?accessibilité
pour les entreprises. Le levier opérationnel
de l?OAP permet de fixer des principes sur
un foncier privé, et devra être mis à jour
après la réalisation du plan guide.
L?OIM Aéroparc, territoire
d?entrée de ville pilote
L?opération d?intérêt métropolitain (OIM)
Bordeaux Aéroparc37 est un territoire prio-
ritaire de développement économique qui
couvre partiellement trois communes au-
tour de l?aéroport de Bordeaux-Mérignac :
103Chapitre 8. Mobiliser les acteurs privés 103
Le Haillan, Saint-Médard-en-Jalles et
Mérignac.
Ce territoire se caractérise par un fort an-
crage industriel et de grandes ambitions
d?aménagement, principalement éco-
nomiques, avec trente-cinq opérations
d?aménagement envisagées à terme dont
plusieurs sont déjà enclenchées, à la fois
en extension et en renouvellement ; le tout
bénéficiant d?une nouvelle desserte en
transports en commun via le prolongement
du tramway A. Le plan guide d?aménage-
ment de l?OIM a été réalisé courant 2017
et une convention opérationnelle a été si-
gnée avec l?EPF de Nouvelle-Aquitaine
courant 2018. Ce territoire constitue un
observatoire saisissant des enjeux du main-
tien en ville des activités productives. Les
tentatives déployées par la petite équipe
de l?OIM38 pour un renouvellement urbain
économique qui soit juste et durable sont,
chacune, des expériences en soi.
Une politique foncière proactive
Sur l?OIM Aéroparc, comme nous l?avons
vu au chapitre 4, la collectivité est déjÃ
propriétaire de 250 hectares, l?EPF a ac-
quis 75 hectares et 50 hectares supplé-
mentaires font l?objet d?échanges avec
divers propriétaires. À terme, entre 350
et 400 hectares de terrain devraient ain-
38. L?équipe de l?OIM est une gouvernance ad hoc réunissant en équipe projet des salariés issus de services variés de Bordeaux
Métropole.
si être sous maitrise foncière publique.
La convention foncière EPF porte sur un
montant total de 30 millions d?euros ? le
budget prévisionnel pour acquisition fon-
cière sur l?ensemble de l?OIM étant de
50 millions d?euros. L?EPF et l?OIM ont
cherché à limiter la hausse des valeurs
foncières. L?exercice récurrent du droit
de préemption a même fini par les faire
baisser. En effet, en 2018, les préemptions
se faisaient autour de 90 euros par mètre
carré de terrain ; elles sont passées au-
jourd?hui à 35 euros/m2. L?EPF peut mo-
tiver ses interventions sur la base de son
objectif de réguler les prix du foncier : on
parle alors de « préemption en révision de
prix ». Dans ce cas, soit le propriétaire an-
nule la vente, soit celle-ci est arbitrée par
les Domaines. Comme nous l?avons relevé
plus haut, au fur et à mesure que l?EPF in-
tervient en révision de prix, les Domaines
arbitrent de plus en plus souvent sur des
valeurs proches de la contre-proposition
de l?OIM. Dans certains cas, toujours se-
lon l?OIM Aéroparc, la révision de prix
aboutit à une division par trois du prix ini-
tial du foncier ou de l?immobilier.
Cet exemple de politique foncière menée
par l?EPF et l?OIM sur le secteur Aéroparc
montre qu?une baisse des valeurs foncières
est un objectif accessible. Les enjeux en-
vironnementaux contribuent à cette baisse
104 Aménager la ville productive104
La prise en considération des exigences ERC et ZAN
La démarche ERC oblige à éviter, réduire puis compenser tout impact majeur d?un
projet sur l?environnement; elle vise à ce que chaque projet industriel se traduise par
un maintien, voire une amélioration de sa qualité. Dépassant la seule biodiversité, elle
englobe l?ensemble des thématiques de l?environnement: air, bruit, eau, sol, santé des
populations, etc. Aussi s?avère-t-elle lourde d?impact pour les activités économiques,
souvent situées en entrée de ville et donc sur des axes assez sensibles sur le plan
environnemental.
L?opération Cinq Chemins, sur la commune du Haillan se déploie sur un site sensible
du point de vue écologique, ce qui a conduit à prendre un certain nombre de mesures
d?évitement et de compensation, à la fois sur site et hors site. En matière d?évitement,
des marges d?inconstructibilité importantes ont été fixées, en plus des 35% de pleine
terre exigés. En matière de compensation, l?opération d?aménagement a généré des
besoins à hauteur de 6hectares pour les zones humides et d?environ 4,5hectares pour
les espèces protégées, comme les amphibiens et les lotiers notamment.
L?opération, qui se développe sur 14,6 hectares, a donc nécessité 10,5 hectares de
plus. Pour développer environ 50 000 m2 de superficie plancher, sa consommation
foncière totale est donc de 25hectares.
Conformément à la demande des services de l?État, la gestion des sites de
compensation se fait sur trente ans. Or, pour cette opération, les coûts d?acquisition de
ces sites et les frais de gestion des zones écologiques n?avaient pas été intégrés dans
le bilan d?aménagement sur trente ans. Pour les prochaines opérations, il est convenu
d?intégrer l?ensemble de ces coûts, ce qui va encore renchérir la réalisation de ces
secteurs d?activité.
tendancielle, les avis des écologues inci-
tant à une vraie décote des fonciers pour
tenir compte des mesures d?évitement et
de compensation qui s?imposeront. La
politique foncière s?est aussi traduite par
un certain nombre d?actions de « rétrozo-
nage », notamment pour assurer les me-
sures de compensation environnementale.
«Critériser» les entreprises
bénéficiaires de ces immobiliers
abordables
L?OIM a également changé de straté-
gie de commercialisation début 2021, en
mettant en place un nouveau mode opé-
ratoire de sélection des entreprises. Dans
un contexte de pression foncière crois-
105Chapitre 8. Mobiliser les acteurs privés 105
sante, et afin de favoriser l?implantation
d?entreprises en lien direct avec la filière
Aéronautique, spatial, défense (ASD), très
importante pour le territoire, Bordeaux
Métropole travaille depuis 2016 à la créa-
tion de deux opérations d?aménagement Ã
vocation économique : l?opération Cinq
Chemins, au Haillan, et l?opération Ga-
laxie 4, à Saint-Médard-en-Jalles, dont la
mise en oeuvre a été confiée à la SPL La
Fab (en 2017 et 2018).
À travers ces deux opérations, la collec-
tivité souhaite préserver des possibilités
d?accueil d?entreprises de la filière ASD
à moyen terme, tout en répondant à court
terme à un certain nombre de demandes
endogènes d?extension ou d?implantation
d?entreprises hors filière. La commercia-
lisation de ces deux opérations publiques
repose sur une répartition programmatique
en trois tiers : un tiers d?entreprises arti-
sanales endogènes, un tiers d?entreprises
liées à l?ASD, un tiers d?entreprises Ã
haute valeur ajoutée. D?autres critères
ont été aussi formulés, parmi lesquels
les typologies et le nombre d?emplois
concernés, les flux générés, la volonté de
rejoindre une démarche territoriale, etc.
Mais ces critères n?ont visiblement pas été
utilisés pour le moment, car il n?y a pas
encore eu de concurrence entre entreprises
sur un même foncier.
Par ailleurs, sur la ZA des Cinq Chemins,
une consultation d?opérateurs a été lancée
par la SPL. À l?automne 2022, le projet
était en phase de commercialisation avec
des cessions majoritairement de gré à gré
auprès de comptes propres. L?introduction
d?une procédure de consultation a permis
d?introduire des exigences de la part de
l?aménageur et de la collectivité en termes
de cibles, de prix, de qualité constructive
et environnementale. C?est un groupement
composé autour de la foncière inCité qui
a finalement remporté cette consultation.
La dissociation foncière pour
verticaliser à Saint-Médard-en-Jalles
Parmi les opérations phares réalisées pour
maintenir des activités productives dans
l?OIM, figure un montage en dissociation
foncière pour un projet de verticalisation.
Une consultation a été lancée en 2022
pour sélectionner des projets d?opérateurs
sur deux fonciers économiques de l?OIM
Bordeaux Aéroparc, sur la commune de
Saint-Médard-en-Jalles, propriété de la
métropole de Bordeaux. Les baux des pro-
jets retenus seront conclus entre Bordeaux
Métropole et le bailleur pour une durée
comprise entre 18 et 99 ans. Les opéra-
teurs choisis doivent être « en mesure de
proposer un projet innovant selon plu-
sieurs axes : permettre l?implantation de
jeunes entreprises et de start-up en leur of-
frant des conditions financières d?occupa-
tion soutenables au regard de leur niveau
de maturité et de leur capacité [?] ; pro-
mouvoir la qualité architecturale et l?in-
sertion urbaine et paysagère des bâtiments
106 Aménager la ville productive106
afin de créer des paysages de qualité au
sein de l?OIM ; assurer la qualité environ-
nementale et réduire l?impact écologique
des bâtiments d?entreprise construits dans
le secteur de l?OIM par une conception et
des modes constructifs innovants ; favo-
riser l?émergence de projets immobiliers
innovants et démonstrateurs en matière
de locaux d?activités de demain, travailler
sur des thèmes de mutabilité, l?évolutivité,
l?architecture modulaire »39.
La consultation a été organisée en deux
phases. Lors de la première phase, la mé-
tropole a reçu neuf candidatures répondant
aux critères. Parmi elles, trois groupements
ont été sélectionnés en septembre 2022.
La désignation du lauréat est intervenue
au printemps 2023 : les deux terrains ont
été remportés par le groupement Redman
avec sa foncière Essentiel, accompagnés
de l?agence d?architecture Syvil et de Lina
Singer Landscapes (LS2). Ce groupement a
proposé une offre baptisée Up. Elle vise de
jeunes entreprises innovantes en appliquant
des loyers a priori soutenables pour cette
cible. Les cibles potentielles sont notam-
ment des start-up, dont l?activité s?envole
avec de grosses levées de fonds, mais qui
ne disposent pas forcément de moyens fi-
39. Extrait du texte de la « Consultation d?opérateurs pour la mise à bail longue durée de deux terrains à vocation économique
sur le territoire de l?opération d?intérêt métropolitain Bordeaux Aéroparc ».
40. La construction hors site, ou le hors-site, désigne la préfabrication d?éléments dans un lieu différent du site de construction
où ils seront assemblés et implantés.
nanciers à consacrer à l?immobilier. Un cer-
tain nombre d?entre elles cherchent un lieu
de production et de R&D, des formes de
mutualisation avec d?autres entreprises, et
un écosystème dynamique. L?ambition en-
vironnementale est également forte avec un
paysage préservé (66 % d?espaces de pleine
terre) et un mode constructif hors site40.
« Le projet fait preuve d?une qualité archi-
tecturale, urbaine et paysagère en propo-
sant une densification verticale », indique
le texte issu du bilan officiel de la consul-
tation. L?opération devrait faire la dé-
monstration d?une verticalisation possible
de l?activité productive avec les start-up,
rompues à l?innovation.
Bordeaux Métropole a conclu avec le grou-
pement un contrat avec un bail à construc-
tion d?une durée de cinquante ans. Le
groupement qui loue le foncier s?engage
à construire un bâtiment sur les terrains
appartenant à la métropole. À l?échéance
du bail, cette dernière deviendra proprié-
taire du bâtiment. Ce bail à construction
s?accompagnerait en outre d?une conven-
tion de suivi de commercialisation sur le
long terme, ce qui permettrait une forme
de contrôle par la collectivité.
107Chapitre 9. Et ailleurs en Europe?
CHAPITRE 9
Et ailleurs en Europe?
41. Le projet de recherche MISTA (Metropolitan Industrial Spatial Strategies and Economic Sprawl) a été mené dans le cadre
du programme de recherche ESPON 2020, financé par le FEDER (Fonds européen de développement régional), les États
membres de l?Union européenne et les États partenaires. L?objectif de ce programme est d?accompagner les politiques publiques
à l?aide d?études et d?analyses des « tendances territoriales ». Cette recherche portant sur sept villes en Europe (Vienne, Oslo,
Berlin, Varsovie, Riga, Turin et Stuttgart) s?intéressait à la fois au type d?activités productives (artisanat, logistique, activités
de services, réparation et recyclage) qui s?insèrent ou qui peuvent s?insérer au sein des espaces urbains, aux aménagements
nécessaires à leur implantation et à l?adéquation de leur localisation. Un autre volet de la réflexion recouvre des questions de
gouvernance et de ses échelles, ainsi que des modes d?actions possibles dans le champ de l?aménagement. Afin d?approfondir
ces premiers éléments issus du rapport MISTA et d?entretiens exploratoires, nous avons mené de courtes enquêtes (entretiens
et visites) in situ.
Le concept de ville productive s?est dif-
fusé en Europe, notamment sous l?effet
d?événements de réflexion urbaine tels
que le concours Europan 2017 organisé
autour de la thématique « Ville produc-
tive » (Gilbart, 2023). Aussi nous avons
souhaité mettre en perspective notre ana-
lyse avec des villes européennes, Berlin
en Allemagne, Turin en Italie et Vienne en
Autriche. Comment la ville productive y
est appréhendée, et par qui ? Quels sont
les leviers déployés par les acteurs de la
fabrique urbaine ?
Selon le rapport de recherche ES-
PON-MISTA (2020)41, la concurrence
avec la production de logements est forte
à Berlin et à Vienne. Néanmoins, les pro-
blématiques de localisation des activités
productives sont prises en compte par les
acteurs publics. Elles le sont au prisme
d?une définition des activités productives,
resserrée à Berlin (industrie 4.0, activités
créatives) mais extensive à Vienne. Des
stratégies sont élaborées et des dispositifs
mis en oeuvre dans les deux cas, avec l?af-
fichage d?une ambition forte côté viennois.
Le cas de Turin se distingue, notamment en
raison de l?histoire de son développement
urbain, étroitement lié à son industriali-
sation, puis à la désindustrialisation qui a
laissé vacantes de nombreuses friches en
108 Aménager la ville productive
plein coeur de l?agglomération. L?enjeu de
la réindustrialisation de la ville est affiché
et donne lieu à l?activation de leviers d?ac-
tion, mais de manière plus ponctuelle.
Vienne
Une stratégie en faveur des activités
productives
À la fois ville capitale et l?un des neuf
Länder de l?Autriche, Vienne comptait
1,9 million d?habitants en 2019. L?artisa-
nat et l?industrie sont au coeur du dévelop-
pement de la ville aux xixe et xxe siècles,
avec notamment l?industrie de la soie dans
les faubourgs de la ville et le développe-
ment d?activités ferroviaires. Aujourd?hui
en revanche, la part du secteur tertiaire
domine largement l?économie viennoise.
Faire de la place aux activités de produc-
tion est néanmoins un enjeu affiché poli-
tiquement, et sa prise en compte a donné
lieu à l?élaboration d?une stratégie.
Après une première étude dès 2008, un in-
ventaire et une évaluation du foncier pro-
ductif ont été réalisés pour le compte de
la direction du développement urbain de
la ville de Vienne en 2015. Une étude sur
l?avenir du travail a également été réalisée
par un centre de recherche et de conseil
sur le monde du travail, cette fois-ci pour
le compte de la direction économique. Un
groupe de travail a ensuite été mis en place
afin de prendre connaissance de ces don-
nées et d?élaborer une stratégie d?action en
faveur de la ville productive (Produktive
Stadt). Ce groupe a abouti en 2017 à la ré-
daction d?un document cadre stratégique
(Fachkonzept Produktive Stadt) qui af-
fiche l?objectif de consacrer au moins 5 %
du territoire à des fins de production. Trois
axes prioritaires sont présentés dans ce
document. Le premier concerne la mise Ã
disposition de sites attractifs, abordables et
revalorisés pour l?usage des entreprises et
pour des infrastructures complémentaires
telles que les établissements de formation
et de recherche ou les institutions dédiées
à la politique industrielle et d?innovation.
Le deuxième porte sur le déploiement
d?une stratégie appropriée de développe-
ment du foncier. Le troisième est la mise
en place de structures de coopération so-
lides et une réflexion à l?échelle régionale.
Du «secteur productif» aux activités
de la «ville productive»
Le document cadre viennois sur la ville
productive montre une évolution dans
l?appréhension des activités productives.
Dans les années 2000, le secteur produc-
tif comprenait toutes les activités éco-
nomiques liées à la production de biens
matériels. Ces activités engendrent des
besoins spécifiques en foncier, notam-
ment pour la livraison et la manutention
des marchandises. L?appropriation de la
notion de ville productive élargit le panel
des activités prises en compte par l?action
109Chapitre 9. Et ailleurs en Europe?
publique viennoise. Outre la production
de marchandises, elle englobe désormais
l?approvisionnement en énergie, l?appro-
visionnement et l?élimination des déchets,
le recyclage, les techniques environne-
mentales, la construction, le commerce
de gros, le commerce et la réparation de
véhicules, le transport de personnes et de
marchandises, les services postaux et de
messagerie, l?entreposage, la location de
machines et de véhicules, le gardiennage,
le nettoyage, la réparation, les activités de
service et d?entretien. Avec cette définition
extensive, le secteur de la production est
évalué à un tiers de la valeur ajoutée de
Vienne.
Environ 150 hectares de réserve
foncière au sein de zones d?activités
existantes
Les études réalisées en 2015 sur les pers-
pectives de développement économique et
démographique de Vienne ont amené les
directions du développement urbain et du
développement économique à évaluer Ã
300 hectares le besoin en surfaces de pro-
duction.
Le document cadre Fachkonzept Produk-
tive Stadt distingue 100 hectares pour
compenser la reconversion de sites de
production évincés, 100 hectares pour
l?extension et la modernisation d?entre-
prises existantes et 100 hectares corres-
pondant à l?augmentation prévue du taux
d?emploi (pour 100 000 emplois supplé-
mentaires, 15 % relèveraient du secteur de
la production).
Face à ces constats, il est prévu de mobi-
liser environ 150 hectares de réserve fon-
cière à l?intérieur des zones d?activités
existantes, de mobiliser environ 50 hec-
tares qui ne sont pas encore affectés, de
créer au moins 100 hectares de nouvelles
surfaces de production dans les projets
d?extension urbaine et de récupérer 50 hec-
tares en optimisant l?existant (valorisation
de surfaces inutilisées, densifications, etc.).
Dans les « sites uniques intégrés » et les
« zones économiques mixtes » (voir figure
9.1) se joue un jeu de contrepartie entre pro-
priétaires et collectivités. En s?engageant
à densifier leur parcelle, les propriétaires
fonciers obtiennent les autorisations néces-
saires aux constructions ainsi qu?un accom-
pagnement de la collectivité pour faciliter
l?accès à l?énergie, aux transports, etc.
Faire de la place aux activités
productives dans la ville de Vienne
est un enjeu affiché politiquement et
ayant donné lieu à une stratégie.
110 Aménager la ville productive
Quelle est la portée du Fachkonzept
Produktive Stadt?
La publication du Fachkonzept Produktive
Stadt a eu un retentissement au niveau du
marché de l?immobilier. Dans un premier
temps, la spéculation a ralenti, puis les
zones mixtes ont été perçues par les ac-
teurs de l?immobilier comme une possibi-
lité nouvelle de produire du logement. Les
fonciers ont été acquis au prix du loge-
ment, soit à un prix trop élevé pour déve-
lopper des constructions destinées aux ac-
tivités productives? Pour une entreprise,
la classification d?une zone industrielle en
zone mixte peut néanmoins constituer un
enjeu de valorisation de son patrimoine
foncier. D?après l?un de nos interlocu-
teurs, la brasserie Ottakringer a d?ailleurs
négocié en haut lieu la classification de
son site en zone mixte et l?entreprise pré-
voit de densifier son site en intégrant des
logements.
Lorsqu?un permis de construire est dé-
posé et qu?il se situe dans l?une de ces
trois zones, le document cadre stratégique
ciblant les activités productives doit être
pris en compte, mais il n?est pas pres-
criptif. D?après M. Rosenberger, l?un des
rédacteurs du document cadre et agent
au sein de la direction du développement
urbain, s?ouvre alors un temps d?interpré-
tation et de négociation. La figure de M.
Rosenberger apparaît centrale, au point
que la prise en compte du Fachkonzept
semble reposer sur ses seules épaules, ce
qui questionne sur la portée structurante
de ce document à l?avenir.
À Seestadt, la verticalisation de
l?activité productive
Situé au nord-est de la ville, Seestadt est
un nouveau quartier de Vienne mais il a
des allures de ville nouvelle. En 2028, au
terme de son développement, il compren-
dra plus de 10 000 logements. Une partie
du quartier est classée en zone industrielle
et en zone mixte. On y trouve notamment
Gewerbehof Seestadt, un immeuble pro-
posant des ateliers à destination de petites
et moyennes entreprises du secteur pro-
ductif (artisanat), et des espaces de logis-
tique et de stockage. Au sein d?une surface
locative de 5 300 m2, la taille des cellules
modulables varie entre 66 et 500 m2. Les
espaces de stockage représentent quant Ã
eux 1 300 m2. Deux monte-charges d?une
capacité de 2,5 tonnes équipent le bâti-
ment. Une fois le bâtiment livré, les pre-
neurs ont été sélectionnés par Vienna Bu-
siness Agency, propriétaire du bâtiment,
pour une durée minimale de cinq années.
La construction de ce bâtiment constitue
une expérimentation : si ce n?est pas as-
sez rentable, Vienna Business Agency ne
renouvellera pas l?expérience. L?objec-
tif pour Vienna Business Agency est que
les acteurs privés fassent le constat de la
rentabilité d?une telle construction et dé-
veloppent ce type de produit immobilier.
111Chapitre 9. Et ailleurs en Europe?
Développement du management de
quartier à Vienne
Le développement du « management de
quartier » est appliqué à Vienne pour les
zones industrielles et les zones écono-
miques mixtes existantes. Il consiste, Ã
la fois, en l?identification de potentiels de
coopération entre les entreprises, en l?ini-
tiation d?actions afin de favoriser ou de
renforcer ces coopérations et en la mise
en évidence des surfaces disponibles ou
à optimiser. Le manager de quartier sert
d?interlocuteur central entre les entre-
prises, la direction de l?urbanisme, la di-
rection du développement économique et
l?agence économique de Vienne. Sur ce
point, le dispositif viennois se rapproche
des réflexions rennaises puisque l?enjeu
est d?envisager des scénarios de dévelop-
pement et de densification sur les fonciers
identifiés en amont et de les évoquer avec
les propriétaires fonciers.
Zones Caractéristiques Surfaces Interdictions
Zone industrielle et
économique
Industriel-gewerbliches
Gebiet
- Exploitation sans
restriction (24h/24h)
- Infrastructures adaptées
aux industries
- Bonne accessibilité routière
- Disponibilité foncière, avec
parcelles de taille variable
à un prix accessible
1900 hectares
150 hectares de foncier
réservé à l?intérieur de zones
existantes
50ha pas encore affectés Ã
un foncier particulier
? gestion proactive du
foncier
- Logements
- Commerces de détail
- Tout ce qui pourrait
perturber le
fonctionnement des
entreprises industrielles
Zone économique
mixte
Gewerbliches
Mischgebiet
- En zone urbaine
- Accessibilité transports
publics et individuels
- Densification
(constructions verticales
notamment)
- Diversité et mixité des
usages
200 hectares, à préserver et
à densifier
- Plus de 50% de logements
- Nouvelles surfaces de
commerces sauf nécessité
d?un commerce de
proximité
- Ségrégation (zone
résidentielle et zone
d?activités)
Site unique intégré
Integrierte
Eizelstandorte
Sites historiques intégrés
au tissu urbain, occupés par
une entreprise (exemple:
sites des entreprises Manner
et Ottakringer, Photo 7 P.)
250 hectares, à préserver
et densifier. Mesures
de compensation si la
reconversion du site est
inéluctable
Déplacement de l?entreprise
ou reconversion du site sans
mise en place de mesures
pour préserver l?implantation
industrielle
Figure 9.1 - Les types de zonage définis par la stratégie en faveur de la
ville productive à Vienne
Sources: plan d?aménagement urbain (STEP 2025), Fachkonzept Productktive Stadt 2017.
112 Aménager la ville productive
Berlin
La construction de logements, un
objectif prioritaire
Située au nord-est de l?Allemagne, Ber-
lin est à la fois la ville capitale et l?un des
seize Länder du pays. Elle comptait envi-
ron 3,8 millions d?habitants en 2018.
La chute du mur de Berlin en 1989 puis la
réunification une année plus tard ont pro-
voqué nombre de bouleversements. Sur
le plan du foncier, les principaux chan-
gements concernent : la privatisation du
foncier situé à l?est du mur ; la libération
de foncier en raison de la disparition du
mur, puis, plus tard, de la faillite d?en-
treprises industrielles ; la coexistence de
deux systèmes de planification différents
(Berlin-Ouest et Berlin-Est). Dans les an-
nées 1990, la situation économique de la
ville-État de Berlin est critique. Les coûts
de fonctionnement sont de plus en plus
importants alors que les aides financières
de l?Union européenne et du gouverne-
ment fédéral s?amenuisent en 1995. Les
infrastructures industrielles ne bénéficient
pas d?investissements et deviennent obso-
lètes. La dette augmente donc de manière
exponentielle. Pour se maintenir à flot, les
acteurs publics berlinois décident, dans
les années 2000, de la vente du foncier li-
béré après la chute du mur de Berlin. Ce
foncier est vendu à des investisseurs. Des
projets urbains majeurs s?esquissent alors,
à la manière du projet de Mediaspree. Un
mouvement de contestation s?élève et c?est
dans ce contexte que le projet ExRotaprint
se forme (voir encadré chapitre 4). En plus
de la vente de foncier public, une partie
du parc public de logements est également
vendue. Par conséquent, Berlin fait face
à une crise du logement sans précédent,
marquée par une hausse continue des prix
des loyers et une gronde sociale. Alors que
85 % des logements sont loués, 60 % de
ces logements sont détenus par des entre-
prises privées tenues pour responsables de
l?augmentation des loyers. La construc-
tion de logements est désormais l?objectif
premier des acteurs publics actuels, qui
regrettent amèrement la vente des « bijoux
de famille ». Dans ce contexte, le dévelop-
pement d?activités productives au sein de
l?espace urbanisé de Berlin est complexe :
le foncier est rare, difficilement mobili-
sable (car privé), et la concurrence avec
le logement est féroce. La place accordée
aux activités industrielles n?est pourtant
pas négligeable dans les documents stra-
tégiques existants.
Les zones industrielles au coeur du
développement urbain et économique
Dans le document de cadrage relatif au
développement urbain et économique, le
Stadtentwicklungsplan Wirtschaft 2030,
les objectifs d?aménagement comme
« préserver les sites industriels » ou
« changer d?affectation » sont cartogra-
phiés. Ils sont ensuite déclinés en pistes
113Chapitre 9. Et ailleurs en Europe?
d?action du type zones « à aménager », « Ã
densifier » ou « à réhabiliter », notamment
pour les « zones à vocation productive »
(zones EpB).
En 1992, le Sénat de Berlin avait déjÃ
adopté un premier plan de sauvegarde des
surfaces industrielles menacées par la forte
hausse des prix du foncier industriel et
économique, due à des changements d?af-
fectation et à une demande croissante de
foncier destiné à d?autres usages que des
activités productives. En 2000, le plan de
sauvegarde a été complété par une straté-
gie de développement de nouvelles zones
de production. Mise à jour en 2004, cette
stratégie dédiée aux zones industrielles a
été intégrée en 2011 dans le document de
cadrage stratégique global de la ville-Land.
Au total dans le document actuel, quarante
zones EpB sont recensées, soit environ
2 920 hectares. Les entreprises suscep-
tibles d?être accueillies dans les zones
identifiées sont celles qui contribuent au
développement, à la fabrication et à l?en-
tretien de biens matériels42. Plus précisé-
ment, ce sont des entreprises de l?industrie
manufacturière et de la construction, du
commerce de gros et des intermédiaires du
commerce, du transport, de la logistique et
de l?entreposage, ainsi que certaines entre-
prises de services. Le commerce de détail,
les bâtiments commerciaux, administratifs
42. L?artisanat ne figure pas dans le même plan stratégique que les zones de production, qui sont dédiées à l?industrie.
et de bureaux, les installations sportives,
religieuses, culturelles, sociales et sani-
taires ainsi que les lieux de divertissement
ne doivent pas être autorisés dans les es-
paces productifs figurant dans la stratégie
de développement.
La portée de ce document dépend notam-
ment des arrondissements. En effet, les
documents de cadrage thématiques élabo-
rés à l?échelle du Land doivent être décli-
nés par les arrondissements pour être pris
en compte. Lors de nos entretiens, en dé-
cembre 2021 et en juillet 2022, seuls deux
des douze arrondissements avaient effec-
tué ce travail. À cette limite s?ajoute un
système de planification, particulièrement
complexe, qui ralentit les processus de dé-
cision et freine la mise en oeuvre de cette
stratégie en faveur des espaces productifs.
Une stratégie de développement des
espaces de production difficile Ã
mettre en oeuvre
À Berlin, le système de planification repose
sur trois piliers : un document de cadrage
général (Flächennutzungsplan) qui fixe
l?affectation des sols sur l?ensemble du ter-
ritoire du Land, des documents de cadrage
thématiques (Stadtentwicklungsplan) qui
sont élaborés par le Sénat et qui peuvent
être adaptés localement par les arrondisse-
ments et enfin des documents à une échelle
114 Aménager la ville productive
plus fine, dits Bebauungsplan ou B-Plan,
qui sont élaborés à l?échelle d?îlots, par le
Land ou des arrondissements pour limiter
les droits à construire, rendre un secteur
inconstructible ou au contraire élaborer
un projet d?aménagement nouveau. Ces
plans attribuent des droits à construire
aux propriétaires en tenant compte des
différents documents de cadrage. Lors de
l?élaboration des B-Plans se met alors en
place une négociation avec les acteurs pri-
vés. Ces négociations peuvent porter sur
le programme, le financement de services
publics ou d?infrastructures, l?aménage-
ment des espaces avoisinants, le choix
des architectes ou encore des aspects tech-
niques. Par exemple, dans une zone d?ac-
tivités de l?arrondissement de Tempelhof,
la réactivation d?une voie de chemin de
fer est négociée dans le cadre d?un B-Plan
pour organiser de manière plus optimale
la desserte d?un site industriel. Dans une
autre zone d?activités, la négociation porte
sur la possibilité d?implanter un hôtel et un
restaurant attenant à une brasserie. Ces né-
gociations prennent du temps et retardent
considérablement la mise en oeuvre des
projets d?aménagement.
Le maintien ou le développement des
espaces de production est également au
coeur de conflits au sein même du Sénat,
divisé en dix départements. Politique-
ment indépendants, ces départements ne
partagent pas tous les mêmes objectifs.
L?élaboration des documents de cadrage
thématiques fait l?objet d?intenses négo-
ciations entre les départements ? à l?heure
actuelle, c?est en défaveur du départe-
ment en charge du développement écono-
mique, en raison de la priorité accordée Ã
la construction de logements. Un de nos
interlocuteurs à la direction économique
du Sénat évoque ainsi un conflit avec la
direction du logement concernant le zo-
nage du secteur historiquement industriel
(petite industrie) de Gartenfeld, dans l?ar-
rondissement de Spandau. D?abord classé
comme secteur industriel dans la stratégie
de développement des espaces de produc-
tion, et devant donc être préservé de toute
construction de logements, il a été reclassé
en secteur mixte à la demande de la direc-
tion du logement. Même si une partie du
secteur reste classée comme industrielle,
la mutation est d?ores et déjà engagée et
devrait à terme conduire à la disparition
des industries. En effet, Ã d?importants
problèmes de cohabitation déjà recen-
sés, comme la circulation des camions Ã
côté d?une école par exemple, s?ajoute
une hausse prévisible du coût du foncier.
Cet exemple n?est pas unique. Sous l?ef-
fet de la pression politique pour produire
massivement des logements depuis 2010,
d?autres secteurs industriels changent
de zonage. L?équivalent berlinois d?un
conseil de développement a alerté en vain
le Sénat sur les difficultés des artisans et
des entreprises industrielles, et sur la ten-
dance de ces activités à s?implanter dans le
Brandebourg.
115Chapitre 9. Et ailleurs en Europe?
Une réserve foncière limitée et
réservée à l?industrie de pointe
Le schéma de développement économique
indique des besoins en foncier écono-
mique compris entre 360 et 480 hectares
d?ici 2030. Or, moins de 40 % du potentiel
foncier activable est la propriété du Land.
Parmi les fonciers activables se trouve
l?ancien aéroport Berlin-Tegel, où un
important projet d?aménagement (Urban
Tech Republic - Berlin TXL) est en cours.
Celui-ci comprend deux zones à vocation
industrielle, mais elles prévoient surtout
l?accueil d?entreprises innovantes à forte
valeur ajoutée (secteur des urban tech
notamment). Figure néanmoins l?idée de
mettre en place une filière de construction
bois pour édifier le projet d?aménagement
de Tegel. Cette filière aurait vocation à être
pérennisée ensuite à l?échelle régionale.
Parmi les emprises foncières issues
de la réunification se trouvent celles
d?Adlershof, zone située au sud-est de
Berlin. Le foncier a été donné gratuitement
à Wista, un aménageur. Une vaste opéra-
tion d?aménagement y est déployée depuis
plus de vingt ans afin de favoriser la re-
cherche et le développement d?industries
de pointe dans des secteurs clés : énergie,
biotechnologies, optique, environnement
et télécommunications. Plus d?une cen-
taine d?entreprises de taille équivalente Ã
celle des PME produisent sur place. L?ani-
mation des filières et des interfilières est
également assurée par Wista.
La foncière publique BIM gère 50
bâtiments à destination d?activités
productives
Le foncier public étant rare et donc pré-
cieux, le contrôle de son usage fait dé-
sormais l?unanimité auprès des acteurs
rencontrés. La foncière publique Berliner
Immobilienmanagement (BIM), fondée en
2003, gère plus de 5 000 bâtiments appar-
tenant au Land de Berlin Plus de 75 % de
ces bâtiments sont destinés à l?administra-
tion publique et, depuis 2017, 25 % d?entre
eux peuvent être loués à des acteurs privés
pour des activités économiques ou so-
ciales. Les activités relevant de l?artisa-
nat ou de la petite industrie (réparation,
maintenance, petite production) peuvent
être accueillies dans une cinquantaine de
bâtiments (5 à 10 % de 25 % d?entre ces
bâtiments pouvant être loués à des acteurs
privés). Quand un bâtiment est à louer,
les différentes directions du Sénat se réu-
nissent pour décider collectivement de son
affectation. La direction de l?économie
peut demander que la location soit fléchée
vers de l?activité économique ou indus-
trielle. Les bâtiments ne sont pas loués en
dessous du prix du marché mais l?entre-
prise ne fait pas de profit pour autant. Si
le loyer est trop élevé pour les entreprises
dont l?implantation est souhaitée, celles-ci
peuvent bénéficier d?aides financières oc-
troyées par le Sénat.
Même si la BIM dispose d?une marge
de manoeuvre limitée, des projets de ré-
116 Aménager la ville productive
novation de bâtiments à des fins écono-
miques et industrielles sont en cours.
C?est par exemple le cas de Beeskow-
damm (50 000 m2 de bâtiments et de
surfaces de stationnement), situé au sein
d?une zone d?activités. Le bâtiment a été
construit dans les années 1980 et a été oc-
cupé jusqu?en 1996 avant que le Land de
Berlin le rachète et le loue à une entreprise
industrielle. Le projet de rénovation et de
densification a démarré en 2015. Il prévoit
la création de locaux d?activités de 2 000 Ã
3 000 m2, modulables. La construction est
composée de plusieurs étages, avec les
ateliers de production en rez-de-chaussée
et des bureaux aux étages.
En 2022, la BIM a développé également
deux projets d?aménagement sur du fon-
cier public. Le projet de Dragoner-Areal,
en plein coeur de l?arrondissement de
Kreuzberg, en est un exemple. Il s?agit
d?une zone dont une partie est occu-
pée par des entreprises (garage, car-
rosserie?) et une partie est en friche.
Un plan d?aménagement est élaboré de-
puis 2019 : le projet vise l?accueil de 500
logements, des équipements sociaux et
culturels et 25 000 m2 de surface dédiée
à l?activité économique (artisanat et pe-
tite industrie). La volonté de la BIM est
de maintenir l?implantation des activités
économiques. Néanmoins, après être res-
tés stables pendant des années, les loyers
s?aligneront désormais sur ceux du mar-
ché immobilier, ce qui risque de provo-
quer le départ de certaines entreprises. De
plus, selon nos interlocuteurs de la BIM,
le risque de nuisances liées à des activités
productives menace la cohabitation réelle
de ces activités avec les logements.
Turin
La ville de Turin est bien connue comme
une ville « mono-entreprise » (MISTA,
2020) qui s?est développée dans les an-
nées 1950 et 1960 avec le constructeur au-
tomobile Fiat, présent y compris au coeur
de la ville. La crise économique des an-
nées 1970 a cependant engendré des chan-
gements économiques et socio-démogra-
phiques, et une croissance des communes
autour de Turin. La désindustrialisation
a entraîné l?apparition de nombreuses
friches à Turin et ses alentours ; il subsiste
près de 3,5 km² de foncier inoccupés sur la
commune de Turin.
La production industrielle subit à la fois les
cycles économiques sur la période 2000-
2020 et le contexte économique mondial.
Si le nombre d?établissements et les em-
plois productifs sont en baisse depuis une
dizaine d?années, ils jouent encore un rôle
important, et ce malgré la diversification
de l?économie vers une économie de la
connaissance et la volonté politique de
certains acteurs d?effacer l?image de Turin
comme ville industrielle.
117Chapitre 9. Et ailleurs en Europe?
Une planification économique Ã
l?échelle métropolitaine
La Cittá metropolitana di Torino (CMT)
est l?échelon administratif sur lequel la
plupart des politiques économiques et
industrielles sont aujourd?hui établies Ã
Turin, depuis la réforme des provinces en
2015 (loi Delrio 56/14). La CMT constitue
un échelon intercommunal entre la région
du Piémont et les communes (dont la ville
de Turin), mais sa taille de 6 830 km² est
de l?ordre de dix fois supérieure à celle
des métropoles rennaise et bordelaise.
Avec 2,3 millions d?habitants, elle est ca-
ractérisée par une forte hétérogénéité des
territoires, allant du coeur métropolitain de
Turin jusqu?Ã des villages montagneux Ã
la frontière française.
Si les communes détiennent encore la
compétence en matière d?urbanisme, avec
la planification des zones industrielles
définies dans leurs documents commu-
naux (le piano regolare generale, PRG,
équivalent du PLU français), la stratégie
économique se déploie logiquement Ã
une échelle supracommunale, avec une
compatibilité nécessaire des PRG avec
le piano territoriale generale metropoli-
tano (PTGM). Si une ville veut changer
le zonage de ses quartiers industriels ou
en créer un nouveau, cela nécessite une
négociation avec la CMT et la région du
43. Le PTGM est consultable sur le site internet de la ville métropolitaine de Turin.
Piémont, assurant ainsi une cohérence
d?ensemble. Véritable document cadre de
la stratégie métropolitaine de la ville, ana-
logue au SCoT français, le PTGM inclut
dans la version en vigueur de nombreuses
prescriptions sur le volet économique, et
une territorialisation qui se fait à l?échelle
des quartiers des communes pour localiser
les implantations possibles des industries
et les filières visées, via des aree produt-
tive43. Un des enjeux du document porte
sur la consommation foncière des activi-
tés économiques, avec une volonté, d?une
part, de circonscrire l?étalement des acti-
vités consommatrices de foncier, comme
l?industrie, en les maintenant au sein ou
à proximité de la ville-centre, et, d?autre
part, de favoriser leur implantation sur des
pôles d?intermodalité logistique (routier,
ferroviaire, aéroportuaire).
L?action publique en faveur de la ville
productive: des négociations avec les
acteurs industriels privés
En termes de dynamiques spatiales, les be-
soins en fonciers d?activité économique se
sont reportés vers les communes de la pre-
mière couronne en particulier (JLL, 2019).
La raréfaction des fonciers disponibles a
amené très tôt la ville de Turin à réfléchir
à la quantité importante de friches indus-
trielles présentes dans le péricentre et la
118 Aménager la ville productive
banlieue de Turin, dans une optique envi-
ronnementale. En effet, l?urbanisation des
terrains agricoles et naturels a été bloquée
par des lois de la région du Piémont. Ce-
pendant, les coûts importants de mutation
des fonciers ont entravé la réalisation de
ces opérations. Il est aujourd?hui très dif-
ficile pour les entreprises industrielles de
trouver du foncier disponible, qu?il soit
de moyenne ou de grande taille. Certaines
s?éloignent vers d?autres villes de la région,
et vont même dans d?autres régions, comme
la Lombardie où se situe Milan. Il existe
également de nombreuses zones d?activités
ou logistiques sur les axes autoroutiers du
nord de l?Italie, sur un modèle proche des
ZAE en sortie des centres-bourgs, comme
on peut l?observer sur les première et deu-
xième couronnes rennaises.
Les politiques publiques n?ont, par ailleurs,
pas toujours été structurées aux bonnes
échelles pour négocier avec les industriels,
lesquels échangent plutôt avec les com-
munes alors que la CMT est censée détenir
la compétence. À titre d?exemple, la CMT
a été impliquée avec la ville de Turin pour
l?implantation de l?usine Lavazza, mais pas
pour les négociations avec Pirelli. Cela peut
être lié dans certains cas au rôle historique
de la ville-centre, et d?une volonté de s?ap-
proprier les sujets les plus stratégiques, et,
dans d?autres cas, au fait que l?intercommu-
nalité est encore jeune, politiquement plus
faible et en manque de ressources humaines
pour intervenir sur tous les dossiers.
L?appel à projets Trentametro pour la
reconversion de fonciers industriels
La CMT a mené une étude foncière d?iden-
tification de fonciers industriels privés ou
publics à reconvertir. Un des objectifs est
d?y relocaliser des activités productives,
plutôt que d?utiliser des sites vierges, de
façon à limiter l?artificialisation des sols
naturels et agricoles pour des usages
économiques. Cela a permis d?identifier
130 secteurs ou bâtiments. Parmi eux,
les trente les plus attractifs en termes de
positionnement ont été choisis pour faire
l?objet d?un appel à manifestation d?inté-
rêt (AMI) auprès des municipalités et au-
près d?investisseurs privés. La métropole
fait surtout la mise en relation sur des sites
d?au moins 5 000 m², dont la nature peut
permettre une variété de programmations.
Cependant, elle ne fait aucun suivi dans
le temps de l?avancée des projets car elle
n?en a pas les moyens humains ni finan-
ciers. Il s?agit donc davantage d?une plate-
forme de mise en relation via un site Inter-
net et d?un dispositif mettant en lumière
les caractéristiques clés des fonciers, avec
un effet de communication fort au moment
du lancement.
La ville de Turin a également décidé de
lancer son propre appel à projets sur des
terrains communaux, de façon indépen-
dante de la démarche Trentametro.
119Chapitre 9. Et ailleurs en Europe?
Un système de subventions pour
favoriser l?optimisation des zones
d?activités
La ville de Settimo Torinese, dans l?agglo-
mération de Turin, propose un système de
subventions aux promoteurs immobiliers
en fonction du niveau de dépollution de
terrains industriels. Il s?agit d?une décote
de la taxe d?aménagement44 sur les projets
44. La taxe d?aménagement est un impôt qui sert à financer les équipements (les voiries par exemple) inhérents aux projets de
construction.
proposés, proportionnelle à l?argent inves-
ti par les entreprises dans la dépollution.
S?il est impossible d?étayer davantage ce
levier ici en raison du manque d?éléments,
il nous semble intéressant de l?indiquer,
tant l?optimisation des zones d?activités
est un sujet central pour favoriser le main-
tien des activités productives au sein des
espaces urbains.
Catégories Activités
A
Les activités industrielles et artisanales de production, de réparation ou de transformation de biens
ou de matériaux (ateliers, carrosseries, etc. ), les cultures de pleine terre ou hors sol ; la fourniture de
services techniques, les activités de stockage et de logistique intérieures ou extérieures ; le stockage
des épaves, ferraille et matériel de compactage.
B
Les activités de recherche scientifique, technologique et industrielle si elles sont fonctionnellement
liées à l?activité de production.
C
Les activités logistiques (collecte, stockage, tri et manutention des marchandises), y compris les
entrepôts utilisés pour la préparation, l?emballage et le conditionnement des marchandises vendues
par correspondance ou par le biais du e-commerce.
Figure 9.2 - Définition des activités productives à Turin dans le PRG,
l?équivalent du PLU
Note: À Turin, les activités productives sont définies dans le PRG. Elles sont distinguées par catégorie et englobent de
nombreuses activités. Elles comprennent non seulement les activités industrielles et artisanales de production mais
aussi les activités de recherche si elles sont liées à l?activité de production, et la logistique (dont le e-commerce).
Sources: Piano Regolatore Generale Di Torino, Proposta Tecnica Del Progetto Preliminare Di Revisione Del Prg, Volume I.
L?atelier partagé Comme un établi, à Rennes (Crédit photo: A. Blein)
121
CONCLUSION
En raison des transformations de l?indus-
trie, de la création de zones d?activités
en périphérie, de la raréfaction du fon-
cier économique et des forces centrifuges
exercées par la pression foncière sur les
activités productives, Rennes et Bordeaux
ont connu dans les vingt dernières années
une dispersion de ces activités du centre-
ville vers la périphérie. Dans les deux
villes, ce mouvement s?est caractérisé par
une répartition spatiale des activités à l?in-
térieur d?une distance admissible pour les
trajets domicile-travail, guidée par les in-
frastructures routières.
Parmi les leviers opérationnels mobilisés
par les collectivités pour maintenir en ville
les activités dites productives, certains
sont activés depuis longtemps, comme
la réglementation ou l?action foncière.
D?autres sont encore en cours de réflexion
ou d?expérimentation ; c?est le cas de l?op-
timisation spatiale, de l?occupation tem-
poraire qui pourrait également s?appliquer
à la dissociation foncière.
L?action réglementaire permet de nom-
breux accomplissements mais semble en-
core sous-utilisée au regard de son poten-
tiel. En effet, sanctuariser du foncier pour
certaines activités au détriment d?autres
comporte le risque de rendre le territoire
moins attractif et de se fermer à de nou-
velles opportunités.
Cette ambivalence se traduit dans les
relations entre les collectivités et les en-
treprises : c?est un jeu d?équilibriste qui
s?opère, entre la volonté de préserver les
implantations économiques, de rester at-
tractif et d?optimiser l?usage des parcelles
ou l?occupation des locaux. Sanctuariser
le foncier économique apparaît comme
une piste récente qu?explorent aujourd?hui
largement les métropoles : à Vienne, Ã
Berlin, à Turin, comme à Rennes ou à Bor-
deaux, le foncier est désormais considéré
comme un bien rare et précieux.
Ensuite, puisque l?objectif de ZAN im-
plique des transformations massives dans
la gestion du foncier, il semble néces-
saire de poursuivre l?exploration et l?ana-
lyse d?actions permettant la dissociation
foncière, la verticalisation de bâtiments
d?activités et la mutualisation d?espaces.
L?occupation temporaire ou transitoire en
direction des activités économiques est
également un levier dont les acteurs pour-
raient se saisir, mais avec précaution tant
122 Aménager la ville productive
il peut conforter des activités déjà fragiles
dans une forme de précarité.
L?utilisation d?un levier n?exclut pas les
autres. Les acteurs combinent en réalité les
différents outils, en les adaptant à chaque
projet et à chaque configuration, comme
le montrent les exemples de la Janais Ã
Rennes ou de l?OIM Aéroparc à Bordeaux.
La mise en place de ces leviers est éga-
lement conditionnée aux pratiques histo-
riques et culturelles des villes en matière
de politique urbaine et d?aménagement.
Ainsi, la culture de l?urbanisme négocié,
qui, à Bordeaux, semble avoir facilité le
dialogue avec les acteurs privés (AMI
AIRE, par exemple), paraît encore peu
présente à Rennes. Inversement, l?absence
d?une culture de maîtrise foncière à Bor-
deaux ? historique à Rennes ? a peut-être
amené la collectivité girondine à plus d?in-
ventivité au moment de déployer ses outils.
Néanmoins, la multiplicité des leviers
activés, plus manifeste à Bordeaux qu?Ã
Rennes, n?induit pas nécessairement une
meilleure présence des activités produc-
tives. Plus généralement, on observe une
déconnexion entre les politiques de déve-
loppement économique et les politiques en
matière d?aménagement (Crague, 2009 ;
2017). À Rennes comme à Bordeaux, des
formes de rapprochement existent mais
il reste difficile de coordonner ces deux
champs des politiques publiques et leur
mise en oeuvre par des techniciens aux
cultures professionnelles parfois éloignées.
Enfin, le contour assez imprécis des ac-
tivités productives est plutôt arrangeant
politiquement : la localisation des activi-
tés de fabrication, de production ou de ré-
paration n?est pas nécessairement payante
sur le plan électoral, puisque les acteurs
économiques concernés ne votent pas tou-
jours là où ils sont implantés et que l?en-
jeu des nuisances est par ailleurs un sujet
sensible pour les riverains. Surtout, c?est
principalement à l?échelle des politiques
économiques et industrielles nationales ou
régionales que se structurent les débats.
De fait, le portage politique local en faveur
du maintien des activités productives est
faible, en dehors du soutien aux activités
de l?ESS et de l?économie circulaire et
aux industries de pointe robotisées, dans
certains cas aussi peu pourvoyeuses d?em-
plois que la logistique, dont personne ne
veut. La démonstration de l?intérêt de la
présence des activités productives au sein
des espaces urbains n?est pas un enjeu po-
litique dans les métropoles étudiées.
Finalement, des leviers d?actions sont
ainsi activés sans que les activités ci-
blées ne soient précisément décrites, et
sans portage politique fort. On pourrait
parler d?action publique sans politique
publique ! Un portage politique fort sem-
blerait pourtant nécessaire pour que ces
actions déployées s?inscrivent dans une
123Conclusion
même direction, qu?elles soient coor-
données et articulées. Reste que la quan-
tification des besoins des entreprises en
matière de foncier, tout comme l?objec-
tivation des dynamiques de localisation,
est difficile à faire : comment répondre
politiquement à des besoins et un phéno-
mène d?éviction insaisissables ?
D?autres transformations sont en cours, en
matière de répartition spatiale des activités
et de gestion du foncier, et accélérées par
l?urgence écologique et l?objectif de ZAN.
Certaines d?entre elles échappent aux po-
litiques publiques. C?est le cas de la divi-
sion de locaux d?activités par des investis-
seurs en zones d?activités ou la mutation
de locaux d?activités dans le diffus.
Surtout, les problématiques de localisation
des entreprises se traitent à une échelle plus
large que les intercommunalités et leur
ville-centre. Les leviers identifiés dans cet
ouvrage se concentrent sur le territoire des
intercommunalités des villes-centres. Or,
tout porte à croire que les enjeux se situent
aussi largement ailleurs, dans la mesure
où les entreprises se jouent des frontières
territoriales dans leurs dynamiques de lo-
calisation. Comment peuvent s?articuler
les politiques intercommunales sur ces su-
jets, entre métropoles, villes moyennes et
petites où l?industrie et l?artisanat sont ac-
cueillis différemment ? (Gros-Balthazard
et Talandier, 2023) À Rennes comme Ã
Bordeaux, les tentatives d?organisation de
l?action à des échelles plus larges restent
pour l?heure largement embryonnaires.
Se décentrer des cas français a permis à la
fois de « regarder » autrement ce qui est Ã
l?oeuvre en France et de nourrir notre ana-
lyse des cas rennais et bordelais au regard
de contextes, de problématiques et de le-
viers différents. À la lumière de cette mise
en perspective en Europe, les cadres his-
toriques, économiques et sociopolitiques
apparaissent déterminants dans la prise
en compte des problématiques de locali-
sation des activités productives au sein de
l?espace urbain. Si l?ensemble des acteurs
rencontrés reconnaissent l?importance du
maintien de ces activités au sein de leur
territoire, tous ne sont pas prêts à y pla-
cer la même énergie, les mêmes moyens
et les mêmes ressources. D?autres enjeux,
comme celui de la production de loge-
ments à Berlin, par exemple, apparaissent
bien plus prioritaires. La portée de leviers
qui semblent très ambitieux, comme le
Fachkonzept Produktive Stadt à Vienne,
n?est pas encore démontrée. Le champ
de l?action publique ciblant les activités
productives en Europe est pour l?heure
en phase de structuration, se caractérisant
avant tout par des expérimentations di-
verses plus que par un cadre homogène et
stabilisé.
Aménager la ville productive124
POINT DE VUE
Et si la transformation du travail était Ã
l?origine de la transformation urbaine
1. Partant de l?hypothèse que l?évolution des liens entre l?industrie et la ville peuvent être appréhendées par les changements du
travail, Éléonore Gendry mène ses réflexions en collaboration avec Sophie Vareilles, maîtresse de conférences à l?INSA-Lyon et
membre du laboratoire EVS, Gilles Gesquière, professeur à l?université Lyon 2 et chercheur au LIRIS UMR 5205 et Jean-Yves
Toussaint, professeur à l?INSA-Lyon et membre du laboratoire EVS. Ces derniers sont également directeurs du PEPR Ville
durable et bâtiment innovant.
Les sociétés contemporaines se caractériseraient par un continuum entre production, administration, organisation, culture que
génère le développement du numérique et de ses applications à l?ensemble des sphères d?activités, formant ainsi des sociétés
hyperindustrielles. La thèse conduite au sein du LabEx IMU dans le cadre d?un programme TIGA coordonné par la métropole
de Lyon, s?intéresse à ces transformations et à leurs effets sur l?urbanisation en interrogeant leurs liens avec les transformations
du travail.
Par Éléonore Gendry, doctorante au laboratoire Environnement Ville Société (EVS,
UMR CNRS 5 600)1.
Outre l?identification des stratégies des acteurs publics, la question du maintien des activi-
tés productives dans les villes peut aussi être mise en lumière via les mutations du travail.
Industrie, ville et travail
Le lien entre activités et urbanisation est aussi ancien que les villes. Dès le xviiie siècle,
l?industrialisation des activités transforme les villes dont les territoires se polarisent entre
production, échange et habitat ; polarisation qui accroît les infrastructures de transport
pour acheminer les gens et les biens, la main-d?oeuvre accrue et les marchandises pour
alimenter la production et la consommation.
L?industrialisation généralisée s?amorce avec la Seconde Guerre mondiale. L?ouverture
des frontières et la progression des technologies numériques mondialisent l?industrie.
Points de vue 125
Cette dernière se développe autour de centres industriels connectés entre eux par des
infrastructures (grands ports, plateformes aéroportuaires, entrepôts) ou par des espaces
de commandement qui, se faisant, dessinent des villes globales2 constituant un archipel
métropolitain mondial débordant les territoires nationaux3.
Ces transformations de l?industrie sont autant de mutations du travail. En facilitant le
regroupement de machines-outils plus performantes au sein d?un unique lieu de produc-
tion, les avancées techniques de la fin du xixe et début xxe siècle poussent les industries
vers une division forte du travail. Le taylorisme et le fordisme organisent le travail autour
d?une succession de gestes simples et reproductibles pour une main-d?oeuvre peu quali-
fiée. Après-guerre, la gouvernance et la structuration de l?appareil productif se complexi-
fient. L?organisation du travail industriel mute vers des modèles moins figés et mécanistes
visant une production sans « gaspillage » capitalistique favorisée par l?accélération de la
numérisation des activités.
Appréhender le changement du travail industriel par l?observation des produits
Étudié différemment par les sociologues, les géographes, les ergonomes ou les écono-
mistes, le travail est une notion difficile à définir. À travers l?évolution de la production
d?un objet typique de l?industrie, un moteur, il est possible d?examiner les transforma-
tions du travail.
Les « ensembles techniques » se forment à partir de liens de solidarité entre des objets
et entre ceux qui les fabriquent. Chaque objet s?inscrit dans un « milieu associé »4, dans
un environnement où des objets et des individus interagissent5. Observer par exemple
l?évolution de la production des moteurs, c?est aussi et surtout observer une organisation
faite d?humains et de non-humains solidaires. C?est donc observer les modes d?action
organisés6 et par conséquent, observer le travail. L?évolution de l?usine de production de
camions Berliet implantée sur la commune de Vénissieux et de Saint-Priest depuis 1917,
est exemplaire des mutations industrielles. Aujourd?hui intégrée au groupe Volvo, elle
reste un site industriel lyonnais important tout en étant mondialisée.
2. S. Sassen, La ville globale. New York, Londres, Tokyo, Descartes et Cie, Paris, 1996
3. O. Dollfus, L?espace monde, Economica, Paris, 1994
4. G. Simondon, 1989, Du mode d?existence des objets techniques, Aubier, Paris
5. N. Dodier, Les hommes et les machines, Paris, 1995
6. N. Greenan, D. Guillemot, Y. Kocoglu, « Présentation », Réseaux, vol. 162, 2010
Aménager la ville productive126
Nous avons donc travaillé sur les évolutions du moteur Berliet, des années 1950 aux
années 2020, à partir des traces laissées par ces évolutions : photos des ateliers en ac-
tivité, plans, rapports spécialisés sur les procédés techniques et les forces productives,
statistiques, journaux de l?entreprise. Ces traces rendant observable l?évolution du travail,
la méthode consistait en une approche aussi factuelle que possible. Si des entretiens ont
été conduits auprès d?actuels ou d?anciens salariés de l?entreprise, ils ont uniquement été
mobilisés pour expliciter des traces soit incomplètes soit énigmatiques.
Des dynamiques spatiales significatives
Dans les années 1950, la production est intégrée : le site Berliet tient ensemble la concep-
tion et les procédés de fabrication. L?emprise spatiale est importante. La situation s?inverse
dans les années 1970. Les investissements se concentrent sur les études et recherches. Les
bâtiments tertiaires s?étendent. Les activités de forge, de fonderie, d?usinage sont de plus
en plus sous-traitées à des fournisseurs, d?abord français puis internationaux. Progres-
sivement, l?atelier moteur se spécialise dans les activités de logistique d?assemblage et
de gestion de pièces de rechange et l?aménagement s?adapte aux nouveaux besoins de
production en flux tendu.
Cette évolution du travail reconfigure l?habitat et la ville. Autrefois impliqué dans le loge-
ment de ses salariés, Berliet a prévu sur ses réserves foncières des lotissements pour loger
son personnel. L?arrivée d?investisseurs internationaux dans le capital de l?entreprise met
fin à cette stratégie et au couplage espace productif, habitat ; découplage que renforce la
croissance du travail intérimaire. Une redistribution des lieux de résidences s?opère en
même temps que change le travail devenu plus qualifié et mieux rémunéré au profit des
ingénieurs et des techniciens, bénéficiant aux centres urbains et à leurs aménités.
Ces transformations spatiales et sociales autour du travail retentissent sur les infrastruc-
tures de transport. Si l?acheminement des matières premières s?effectuait par voies fer-
roviaires, l?essor de la sous-traitance et de la production en flux tendu requiert des in-
frastructures routières, portuaires et aéroportuaires adaptées, transformant la métropole
lyonnaise en l?intégrant dans l?archipel urbain mondial, comme lieu d?assemblage d?un
moteur dont les pièces viennent du monde entier.
127
128
Bibliographie
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https://www.audiar.org/sites/default/files/documents/etudes/note-01-za-foncier-d-activites_web.pdf
https://www.audiar.org/sites/default/files/documents/etudes/note-01-za-foncier-d-activites_web.pdf
https://www.audiar.org/sites/default/files/documents/etudes/note-02-za-foncier-d-activites_web.pdf
https://www.audiar.org/sites/default/files/documents/etudes/note-02-za-foncier-d-activites_web.pdf
https://www.cerema.fr/system/files/documents/2018/04/Synth%25C3%25A8se%2520strat%25C3%25A9gies%2520fonci%25C3%25A8res%2520pour%2520le%2520logement%2520et%2520les%2520activit%25C3%25A9s%2520productives.pdf
https://www.cerema.fr/system/files/documents/2018/04/Synth%25C3%25A8se%2520strat%25C3%25A9gies%2520fonci%25C3%25A8res%2520pour%2520le%2520logement%2520et%2520les%2520activit%25C3%25A9s%2520productives.pdf
https://www.cerema.fr/system/files/documents/2018/04/Synth%25C3%25A8se%2520strat%25C3%25A9gies%2520fonci%25C3%25A8res%2520pour%2520le%2520logement%2520et%2520les%2520activit%25C3%25A9s%2520productives.pdf
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129Bibliographie
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130 Aménager la ville productive
Laloux, M. (2016). QGIS : des Ellipses de Déviation Standard (SDE), un plugin,
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approche critique... Portail SIG. https://portailsig.org/content/qgis-des-ellipses-de-
deviation-standard-sde-un-plugin-standard-deviational-ellipse-des-scrip.html
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Description. Geografiska Annaler Series B-human Geography, n° 53B(1), pp. 2839.
Annexes
131
Annexe I - Méthodologie
Temporalité de la recherche
? Démarrage début 2021.
? Printemps 2021 : questionnaire auprès de 15 collectivités en France (3 en Île-de-
France : Est Ensemble, Plaine Commune, Grand-Orly Seine Bièvre et 12 hors Île-de-
France : Angers, Bordeaux, Brest, Champigny, Grenoble, Lille, Lyon, Montpellier,
Nantes, Nice, Rennes, Strasbourg).
? D?octobre 2021 à juillet 2022 a démarré l?enquête sur Bordeaux et Rennes.
? Mise en perspective avec Vienne (enquête sur site en juin 2022), Berlin (enquête sur
site en décembre 2021 et en juillet 2022) et Turin (enquête sur site en juin 2022).
? Analyse et rédaction jusqu?en septembre 2023.
? Atelier acteurs-chercheurs le 1er juin 2023.
Entretiens
L?entretien semi-directif a constitué notre mode d?enquête privilégié. Au total, 73 entre-
tiens ont été réalisés à Rennes, à Bordeaux, à Berlin, à Turin et à Vienne avec des acteurs
de l?aménagement ou du développement économique au sein des collectivités, des amé-
nageurs, des promoteurs ou des commercialisateurs, mais aussi les chambres consulaires
et les agences d?urbanisme. Au cours de ces échanges d?une heure et demie environ, nous
avons abordé la définition des activités dites productives, les actions menées pour favo-
riser l?implantation de ces activités, les limites identifiées, les contraintes, les relations
entre acteurs, etc. Avec certains interlocuteurs, nous avons également exploré un projet
ou un site en particulier, parfois sur le terrain.
À cela s?ajoutent 22 entretiens menés en majorité sur site avec des entrepreneurs pour
comprendre les logiques de leur choix d?implantations.
132 Aménager la ville productive
AnnexeII - Analyse
géomatique des données
Sirene
Les données couvrent l?ensemble des établissements répertoriés dans la base Sirene (fi-
chiers « établissement » et « établissement historique ») de 1950 au 1er mars 2022. Une
entreprise est comptabilisée quand l?établissement correspondant à l?adresse indiquée est
ouvert au moins un jour sur une période de cinq ans. La plupart des établissements restent
ouverts pendant la période entière (entreprises stables) ; certains peuvent fermer défini-
tivement au cours de la période (entreprises défuntes) mais ils seront comptabilisés de la
même manière. De façon plus rare, certains établissements peuvent être signalés à l?Insee
comme étant fermés puis rouverts. Cela peut, par exemple, être dû à des travaux, ou à un
transfert temporaire de l?activité dans un autre établissement.
Il est à noter que la tranche d?effectif est souvent mal renseignée et n?est pas toujours
mise à jour au fur et à mesure de la croissance ou de la décroissance des effectifs de
l?établissement. Néanmoins, l?analyse de quelques fichiers type a montré que la majorité
des tranches d?effectif non renseignées correspond à des établissements individuels. L?ab-
sence de tranche d?effectif est donc comptabilisée comme étant le signe d?une absence de
salariés. Il est néanmoins possible que certaines PME soient insuffisamment comptabili-
sées alors qu?elles ont 10 ou 20 salariés par exemple.
133
Classification des établissements par tranche d?effectifs
NN: établissement non employeur (pas de salarié au cours de l?année de référence et
pas d?effectif au 31/12)
00: 0 salarié (n?ayant pas d?effectif au 31/12 mais ayant employé des salariés au cours
de l?année de référence)
01: 1 ou 2 salariés
02: 3 à 5 salariés
03: 6 à 9 salariés
11: 10 à 19 salariés
12: 20 à 49 salariés
21: 50 à 99 salariés
22: 100 à 199 salariés
31: 200 à 249 salariés
32: 250 à 499 salariés
41: 500 à 999 salariés
42: 1000 à 1999 salariés
51: 2000 à 4999 salariés
52: 5000 à 9999 salariés
53: 10000 salariés et plus
Source: Insee
Annexes
134 Aménager la ville productive
Méthode de centrographie
L?ellipse représentée est théoriquement déterminée par trois mesures :
1. calcul du point « moyen » du nuage des points (soit le centre géométrique ou un bary-
centre pondéré) ;
2. calcul de l?angle de rotation de l?ellipse (orientation) ;
3. calcul de la dispersion par les écarts types des coordonnées x et y à partir du point
« moyen ». Ceux-ci vont définir les axes de l?ellipse et leur longueur.
Nous utilisons ici la Standard Deviational Ellipse de Yuill (1971) avec deux correc-
tions (racine carrée et degré de liberté) sur la base de l?ouvrage de géomatique de Ned
Levine45. Ces corrections permettent d?apporter une interprétation spatiale relativement
simple de l?ellipse, analogue à celle d?un histogramme de dispersion pour une distribution
univariée. La courbe limite de l?ellipse correspond à un contour de probabilité 64 % qu?un
point de la distribution se situe à l?intérieur.
Le centre de gravité de la distribution est représenté par une étoile, avec une pondération
appliquée à chaque point correspondant à la moyenne de la tranche d?effectif de l?éta-
blissement (14,5 salariés pour la catégorie 11 par exemple). On parlera de la répartition
spatiale des établissements productifs pour désigner la répartition spatiale des salariés,
étant donné la pondération utilisée.
45. Implémentation des travaux de Ned Levine (2010) dans le logiciel CrimeStat.
135Annexes
AnnexeIII - Liste des sigles
et acronymes
AGEC : (loi) anti-gaspillage pour une économie circulaire
AMI : appel à manifestation d?intérêt
AMO : assistance à maîtrise d?ouvrage
APUI : appel à projets urbains innovants
ASD (filière) : Aéronautique, spatial, défense
Audiar : Agence d?urbanisme et de développement intercommunal de l?agglomération
rennaise
a?urba : agence d?urbanisme Bordeaux Aquitaine
BTP : bâtiment et travaux publics
CCI : chambre de commerce et d?industrie
Celib : Comité d?étude et de liaison des intérêts bretons
Cerema : Centre d?études et d?expertise sur les risques, l?environnement, la mobilité et
l?aménagement
CMA : chambre de métiers et de l?artisanat
CUB : Communauté urbaine de Bordeaux
DGFiP : Direction générale des Finances publiques
DIA : déclaration d?intention d?aliéner
EC : économie circulaire
EPA : établissement public d?aménagement
EPF : établissement public foncier
ERC : éviter, réduire, compenser
136 Aménager la ville productive
ESS : économie sociale et solidaire
GIP GPV : Groupement d?intérêt public Grand Projet des Villes Rive droite
NAF : nomenclature d?activités française
OAP : orientation d?aménagement et de programmation
OIM : opération d?intérêt métropolitain
OIN : opération d?intérêt national
PLU : plan local d?urbanisme
PLUi : plan local d?urbanisme intercommunal
PME : petites et moyennes entreprises
PMI : petites et moyennes industries
Sirene : Système national d?identification et du répertoire des entreprises et de leurs éta-
blissements
SAE : schéma d?aménagement économique
SMAE : schéma métropolitain d?aménagement économique
ZA : zone d?activités
ZAE : zone d?activités économiques
ZAC : zone d?aménagement concerté
ZAD : zone d?aménagement différé
ZI : zone industrielle
ZUP : zone à urbaniser en priorité
138
139
Biographie des auteurs et des autrices
Hélène Beraud est diplômée de l?Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Docteure en aménagement
du territoire et urbanisme et en génie urbain, elle est maîtresse de conférences en aménagement de
l?espace et urbanisme au Lab?urba - Université Gustave Eiffel. Ses recherches portent sur les réseaux
de déchets et de propreté urbaine qu?elle étudie dans leurs dimensions spatiales, matérielles, tech-
niques et organisationnelles. Elle s?intéresse également aux travailleurs du déchet et à l?appropriation
du déchet par les acteurs de la ville.
Alexandre Blein est ingénieur-urbaniste, docteur de l?École des Ponts ParisTech en urbanisme
et diplômé de l?École normale supérieure (ENS - PSL). Après avoir travaillé en maîtrise d?ouvrage
publique, il a rejoint Alphaville en 2021 en tant que chef de projet. Il y pilote notamment les études de
stratégie territoriale et de programmation économique. Ses travaux de recherche portent sur la place
des espaces de coworking dans l?immobilier d?entreprise ainsi que l?utilisation des industries créatives
comme outil de planification urbaine.
Flavie Ferchaudest diplômée de Sciences Po Rennes et docteure en géographie et aménagement
de l?espace et urbanisme. Elle a d?abord travaillé dans le domaine de la participation citoyenne aux
projets urbains avant de s?orienter vers la recherche urbaine. Elle est maîtresse de conférences au
Lab?urba - Université Gustave Eiffel et ses recherches portent sur les territorialités et les mutations
de l?action publique urbaine, notamment au prisme de l?expérimentation, des nouvelles pratiques du
numérique, du travail et du «faire».
Joël Idt est ingénieur de l?École centrale de Lille et docteur en aménagement et urbanisme à l?Institut
français d?urbanisme. Il est professeur en aménagement au Lab?urba - Université Gustave Eiffel; ses
travaux portent sur l?analyse de l?action publique urbaine, et en particulier sur les relations entre tech-
nique et politique dans la décision publique. Il a abordé sous cet angle les dispositifs de pilotage des
grands projets urbains en France et en Europe. Il s?intéresse aussi aux formes d?intervention publique
en dehors des grands projets les plus médiatisés, pour étudier les pratiques plus «ordinaires» des
acteurs publics.
Daphné Lecointre est diplômée du master Affaires publiques de Sciences Po Lille et du Cycle d?ur-
banisme de Sciences Po Paris. Après plusieurs stages et projets étudiants, elle rejoint Le Sens de la
Ville dès 2017 en tant que chargée de projet. Actuellement cheffe de projet associée, elle travaille plus
particulièrement sur les sujets d?évaluation et de maintien de l?activité productive en ville.
Flore Trautmann est diplômée de Sciences Po Paris, d?un DEA de sciences politiques et du master
d?urbanisme de de l?École des Ponts ParisTech (master AMUR). Après avoir travaillé plus de dix ans
en maîtrise d?ouvrage privée (conduite d?opérations urbaines complexes et partenariats promoteurs/
aménageur), elle a cofondé en 2015 Le Sens de la Ville, agence coopérative de stratégie urbaine et
programmatique.
140
141
Dernières parutions
Sur le même thème, aux Presses des Mines
P. Duarte, S. Duvillard, N. Gillio et T. Petit, Foncier industriel et stratégies publiques
locales : une articulation imparfaite, Les Notes de La Fabrique, 2024.
Dans les collections de La Fabrique,
aux Presses des Mines
P. Dartois et M. Suderie, Couvrir nos besoins énergétiques : 2050 se prépare
aujourd?hui, Les Notes de La Fabrique, 2023.
C. Granier, Refaire de l?industrie un projet de territoire, Les Notes de La Fabrique, 2023.
D. Lolo, V. Charlet et A. Diop, Crise énergétique en Europe et protectionnisme améri-
cain. La réindustrialisation compromise ?, Les Notes de La Fabrique, 2023.
P. Larrue, Répondre aux défis sociétaux : le retour en grâce des politiques « orientées
mission » ?, Les Docs de La Fabrique, 2023.
S. Canivenc, Numérique collaboratif et organisation du travail. Au-delà des promesses,
Les Notes de La Fabrique, 2023.
D. Lolo et A. Diop, Les grandes entreprises sur la voie de la sobriété, Les Notes
de La Fabrique, 2023.
S. Bellit et V. Charlet, L?innovation de rupture, terrain de jeu exclusif des start-up ?
L?industrie française face aux technologies-clés, Les Notes de La Fabrique, 2023.
L. Gaget et M. Nguyen Van Mai, ETI et talents : les clés pour que ça matche, Les Docs
de La Fabrique, 2024.
142
143
Les membres du conseil d?orientation de La Fabrique
La Fabrique de l?industrie est dotée d?un Conseil d?orientation, organe consultatif, qui veille à la
qualité scientifique, à la pertinence et à l?originalité des travaux menés, à la diversité et à l?équilibre
des points de vue. Les membres du Conseil y participent à titre personnel et n?engagent pas les
entreprises ou institutions auxquels ils appartiennent. Leur participation n?implique pas adhésion Ã
l?ensemble des messages, résultats ou conclusions, portés par La Fabrique de l?industrie.
À la date du 1er novembre 2023, il est composé de:
Gabriel ARTERO, président d?honneur de la Fédération
de la métallurgie CFE-CGC,
Vincent AUSSILLOUX, chef du département économie-
finances de France Stratégie,
Hervé BAUDUIN, président de l?UIMM Lorraine,
Michel BERRY, fondateur et directeur de l?école de Paris
du management,
Jean Michel BEZAT, journaliste au quotidien Le Monde,
Augustin BOURGUIGNAT, chargé de mission au Crédit
Mutuel Alliance Fédérale,
Serge CATOIRE, directeur industrie à l?UIMM,
Pierre-André de CHALENDAR, président du groupe
Saint-Gobain, co-président de La Fabrique de
l?industrie,
Marc CHEVALLIER, rédacteur en chef d?Alternatives
Économiques,
Carole CHRÉTIEN, directrice des relations entreprises
au CNRS,
Patricia CRIFO, professeure à l?École Polytechnique et
chercheuse au CREST (CNRS),
Jean-Marie DANJOU, directeur général de l?Alliance
Industrie du Futur (AIF),
Philippe DARMAYAN, ancien président d?ArcelorMittal
France,
Stéphane DISTINGUIN, fondateur et président de
Fabernovel, président du pôle de compétitivité Cap
Digital,
Flora DONSIMONI, directrice générale de l?Institut de
l?Entreprise,
Elizabeth DUCOTTET, PDG de Thuasne,
Pierre DUQUESNE, ancien ambassadeur, chargé de la
coordination du soutien international au Liban,
Olivier FAVEREAU, professeur émérite en sciences
économiques à l?université Paris X,
Denis FERRAND, directeur général de Rexecode,
Jean-Pierre FINE, secrétaire général de l?UIMM,
Louis GALLOIS, ancien président du conseil de
surveillance de PSA Groupe, co-président de La
Fabrique de l?industrie,
François GEEROLF, économiste à l?OFCE et professeur
d?économie à Sciences Po,
Frédéric GONAND, conseiller économique de l?UIMM,
professeur associé de sciences économiques Ã
l?université Paris-Dauphine,
Guillaume de GOYS, président d?Aluminium France,
Bruno JAQUEMIN, délégué général d?A3M,
Sébastien JEAN, professeur au Conservatoire national
des arts et métiers (CNAM),
Éric KELLER, secrétaire fédéral de la fédération FO
Métaux,
Élisabeth KLEIN, dirigeante de CFT Industrie,
Dorothée KOHLER, directeur général de KOHLER C&C,
Éric LABAYE, président d?IDEL Partners,
Isabelle LAUDIER, responsable de l?Institut pour la
recherche de la Caisse des Dépôts
Emmanuel LECHYPRE, éditorialiste à BFM TV et BFM
Business,
Xavier LECOQ, président du syndicat CFE-CGC
sidérurgie,
Olivier LLUANSI, associé à Strategy&PWC,
Victoire de MARGERIE, président exécutif de Rondol,
Philippe MUTRICY, directeur de l?évaluation, des études
et de la prospective de Bpifrance,
Hélène PESKINE, secrétaire permanente au Plan
d?Urbanisme construction architecture au ministère de
la Transition écologique,
Philippe PORTIER, secrétaire national de la CFDT,
Grégoire POSTEL-VINAY, ancien directeur de la
stratégie à la Direction générale des entreprises, et
rédacteur en chef des Annales des Mines,
Joseph PUZO, président d?AXON?CABLE SAS et du
pôle de compétitivité Matéralia,
Xavier RAGOT, président de l?OFCE,
DanielRICHET, directeur général du CETIM,
Robin RIVATON, investment director ? Venture Smart
City chez Eurazeo,
Alexandra ROULET, professeure d?économie à l?Insead,
Frédéric SAINT-GEOURS, vice-président du conseil
d?administration de la SNCF,
Ulrike STEINHORST, présidente de Nuria Conseil,
Michaël VALENTIN, associé fondateur d?OPEO,
Pierre VELTZ, ancien PDG de l?établissement public de
Paris-Saclay,
Alain VERNA, directeur général de Toshiba Tec Europe,
Dominique VERNAY, président du pôle industrie de
l?Académie des technologies,
Jean-Marc VITTORI, éditorialiste au quotidien Les
Echos.
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B
N
:
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www.la-fabrique.fr
22 ¤
Aménager la ville productive
Conserver ou accueillir des activités productives au sein des villes est une pro-
blématique qui suscite un intérêt renouvelé de la part des collectivités. Cette
question vient en effet s?insérer au croisement de plusieurs tendances conco-
mitantes: quête de nouvelles pratiques de consommation et de production,
ambitions nationales de réindustrialisation et de souveraineté, transition éco-
logique, etc.
Quels sont les leviers opérationnels dont disposent les collectivités pour créer
cette «ville productive»? Grâce à des enquêtes de terrain réalisées dans les
métropoles de Bordeaux et de Rennes, et dans trois villes européennes, les
auteurs de cet ouvrage en ont identifié de nombreux: sanctuariser du foncier
pour la production dans les documents d?urbanisme, densifier ou verticaliser,
dissocier la propriété de l?usage? La nature des dispositifs et l?intensité de
leur activation dépendent de chaque collectivité et de la place occupée par les
activités productives dans leur développement économique.
Cette Note permet d?alimenter sous un angle nouveau les débats sur la ré-
industrialisation et la contrainte de zéro artificialisation nette des sols. Elle
s?adresse aux dirigeants d?entreprises, aux collectivités territoriales, aux déci-
deurs publics, aux chercheurs désireux de connaître les dispositifs en faveur
du maintien des activités productives ou de leur renouveau dans les villes.
50
LFI-Note50_couv-web2.pdf
Aménager la ville productive.pdf
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Préface
Résumé
Introduction
PartieI
La localisation des activités productives, question spatiale et politique
Chapitre 1
L?éviction limitée des activités productives
Aux origines, des constructions différentes du paysage industriel
Ces dernières années, des tendances similaires
Quels sont les critères d?implantation des activités productives?
Chapitre 2
Une action publique en faveur de la ville productive sans véritable feuille de route
Une problématique récente
Une action publique ancienne en faveur de l?ESS et de l?économie circulaire
Partie II
Les leviers d?action publique
Chapitre 3
Les instruments réglementaires pour gérer la concurrence entre les différentes activités
Le zonage
Les OAP, un levier stratégique mais peu contraignant
Le diffus, angle mort réglementaire
Chapitre 4
L?action foncière: maîtriser les terrains pour en contrôler l?usage
Constituer des réserves foncières pour l?activité économique: le modèle de la ZAE
Vendre le foncier communautaire à prix décoté
Utiliser la dissociation foncière
Intervenir pour contenir la hausse des valeurs
Chapitre 5
L?optimisation spatiale: de la densification à la diversification
L?incontournable densification des ZAE
De rares tentatives d?optimisation par mutualisation
La verticalisation, un affichage plus qu?une solution aboutie
Un besoin en outils spécifiques
Chapitre 6
Aux interstices spatiotemporels, les occupations temporaires
Une diversité de modes d?occupation temporaire
Une solution à double tranchant
Les Halles en commun: un projet d?urbanisme transitoire favorisant l?implantation de l?économie circulaire
Une volonté de construire le lieu et ses usages futurs à travers une occupation transitoire
Une orientation favorable à l?économie circulaire
Un équilibre financier qui reste à trouver
Chapitre 7
Un parc public et semi-public en évolution
Une offre historique: pépinières et hôtels d?entreprises
De récents outils de portage spécifiques
Le Mur habité: des ateliers artisanaux gérés par l?aménageur
Réaliser les opérations «que les privés ne veulent ou ne peuvent pas faire»
Favoriser l?implantation d?artisans créateurs au démarrage de leur activité
À l?avenir, une péréquation possible
Chapitre 8
Mobiliser les acteurs privés
L?AMI AIRE (aménager, innover, redessiner, entreprendre)
Les résultats de l?AMI AIRE
À la Janais et à l?OIM Aéroparc, une combinaison d?outils
La Janais: une mobilisation pour maintenir l?emploi productif en coeur de ville
L?OIM Aéroparc, territoire d?entrée de ville pilote
Chapitre 9
Et ailleurs en Europe?
Vienne
Berlin
Turin
Conclusion
Point de vue
Annexes
Annexe I - Méthodologie
AnnexeII - Analyse géomatique des données Sirene
AnnexeIII - Liste des sigles et acronymes
INVALIDE) (ATTENTION: OPTION ommunauté urbaine de Bordeaux (CUB).
La pression foncière que connaissent les
métropoles de Rennes et de Bordeaux se
traduit par une hausse de la valeur des ter-
rains et des locaux d?activités, peu com-
patible avec le maintien et la réimplanta-
tion d?activités productives en ville. Cette
pression a été constatée dès 2014 par la
Communauté urbaine de Bordeaux : « Les
terrains en zonage UE (zonage à voca-
tion économique) du PLU situés sur les
franges de la rocade se monnaient entre 80
et 150 ¤ HT/m2 de terrain, alors que les
entreprises industrielles ou artisanales ne
peuvent dans la grande majorité des cas
supporter une charge foncière supérieure Ã
40 ou 50 ¤ HT/m2 de terrain »20.
Afin de corriger cet effet du marché, les
métropoles de Rennes et de Bordeaux dé-
ploient une politique foncière visant l?acti-
vité économique. Sans que cette politique
foncière ne soit similaire d?une collectivi-
té à l?autre, trois principaux leviers sont
identifiés. Le premier est la constitution
de réserves foncières à vocation écono-
mique ; le deuxième tient aux conditions
(et notamment aux conditions de prix) de
mise à disposition de ce foncier ; le troi-
sième, de nature différente, concerne la
politique de préemption de la collectivité
pour limiter la hausse des valeurs.
Objectif Leviers
Retrouver des marges de manoeuvre
en réduisant, voire en annulant la
variable foncière
Décote foncière, cession de charges foncières dans le cadre d?une ZAC, dissociation
foncière, bail emphytéotique, convention d?occupation temporaire (COT), autorisation
d?occupation temporaire (AOT)?
60 Aménager la ville productive
Constituer des réserves
foncières pour l?activité
économique: le modèle de la
ZAE
La constitution de réserves foncières (c?est-
à -dire des tènements maîtrisés par les col-
lectivités) destinées aux activités écono-
miques correspond aux modèles des zones
d?activités économiques (ZAE), des zones
artisanales (ZA) et des zones industrielles
(ZI). Nées dès les années 1970, ces zones
se déploient en périphérie des centres ur-
bains, la plupart du temps sur des fonciers
agricoles ou naturels. Pour constituer des
réserves foncières destinées à accueillir des
activités économiques, les métropoles de
Rennes et de Bordeaux déploient des stra-
tégies distinctes : très centralisée à Rennes,
elle paraît à la fois diffuse et ciblée dans le
cas de Bordeaux.
La métropole de Rennes hérite, dès sa créa-
tion en 2014, de réserves foncières d?enver-
gure, constituées par les maires de Rennes
dès les années 1950. Si l?objectif premier
poursuivi par les édiles de l?époque est bien
la construction de logements, cette spécifici-
té rennaise se traduit jusqu?à aujourd?hui par
un important patrimoine foncier communau-
taire, associé à une forte culture interne de la
maîtrise foncière.
21. L?intervention d?un EPF sur la métropole bordelaise est tardive. Elle correspond à l?élargissement du périmètre
d?intervention de l?EPF autrefois de Poitou-Charentes à celui de toute la région Nouvelle-Aquitaine. Ce changement de
périmètre d?intervention de l?EPF date donc de la réforme des régions en 2016.
Le schéma d?aménagement économique de
la métropole rennaise, adopté en 2018, pré-
voit ainsi le développement (par extension
ou création) de neuf ZAE à court terme. La
mise en oeuvre de cette politique d?accueil
des activités économiques suppose l?ac-
quisition ou le portage foncier de plus de
200 hectares.
La métropole de Bordeaux, qui n?hérite pas
d?importantes réserves foncières, met en
oeuvre deux stratégies d?action foncière en
faveur de l?activité économique. Elles sont
prises en charge par deux entités distinctes :
les services fonciers métropolitains, histo-
riquement structurés à Bordeaux et, plus
récemment, l?établissement public foncier
(EPF) de Nouvelle-Aquitaine, lequel in-
tervient selon une feuille de route plus ex-
plicite. Cette situation résulte de l?absence
jusqu?en 2016 d?un EPF en Gironde21, ce qui
a obligé les services fonciers de la métropole
à se doter d?outils spécifiques.
Les services fonciers de la métropole de
Bordeaux disposent d?un budget dédié Ã
l?acquisition opportuniste de fonciers éco-
nomiques identifiés comme stratégiques.
Ce type d?acquisition intervient lorsqu?une
déclaration d?intention d?aliéner (DIA) est
déposée par un propriétaire désirant vendre
un bâti localisé dans une zone de préemp-
tion et que la collectivité utilise son droit de
61Chapitre 4. L?action foncière: maîtriser les terrains pour en contrôler l?usage
préemption. Ce budget, doté initialement de
20 millions d?euros selon le plan pluriannuel
d?investissement de la métropole pour la pé-
riode 2015-2020, a été porté à 40 millions
d?euros dans le PPI 2021-2026. Malgré ce
doublement, ce budget paraît encore très
modeste à la plupart des acteurs rencontrés
face à l?ensemble des besoins d?intervention
sur le territoire métropolitain.
L?EPF de Nouvelle-Aquitaine intervient sur
la métropole de Bordeaux via une conven-
tion stratégique « chapeau » et des conven-
tions opérationnelles qui traduisent des
politiques foncières proactives sur des péri-
mètres resserrés, comme celui de l?opération
d?intérêt métropolitain (OIM) Aéroparc. Ces
conventions portent leurs fruits : en 2018,
environ 75 hectares ont été acquis par l?EPF
et environ 50 hectares supplémentaires font
encore l?objet d?échanges avec divers pro-
priétaires. À terme, entre 350 et 400 hectares
de terrain devraient être sous maitrise fon-
cière publique (la collectivité étant par ail-
leurs déjà propriétaire de 250 hectares).
Les logiques d?évitement et de compensation menacent le modèle de la ZAE
La politique d?accueil des activités économiques dans des zones d?activités
nouvellement créées ou étendues, sur des terrains en périphérie acquis par les
collectivités, s?essouffle aujourd?hui.
L?artificialisation des terres agricoles, naturelles ou forestières, au bénéfice de l?activité
productive se heurte à la nouvelle stratégie publique «éviter, réduire, compenser» (ERC).
En pratique, cette nouvelle «doctrine» conduit soit à la non-obtention, voire au retrait
des permis de construire ou d?aménager, soit à une compensation environnementale
qui fragilise l?équation économique de l?aménagement. À titre d?exemple, à Bordeaux,
l?opération des Cinq Chemins dans l?OIM Aéroparc, qui se déploie sur 14,5ha, nécessite
l?acquisition de 10,5ha au titre de la compensation. Aux coûts d?acquisition doit être
ajouté le coût de la gestion de ces sites de compensation, qui se fait sur trente ans.
L?artificialisation au profit d?une ZAE est également contestée par les riverains et les
élus locaux. À Rennes, la ZAE de Cesson-Sévigné, projet de 35ha identifié dans le
schéma d?aménagement économique de 2018, fait l?objet d?un avis défavorable du
commissaire enquêteur après enquête publique, du fait de l?opposition de la part de la
commune concernée ainsi que d?un collectif d?habitants hostiles au projet.
Face à cet enjeu, l?OIM Aéroparc, via l?EPF de Nouvelle-Aquitaine et la SPL
d?aménagement bordelaise La Fab, constitue désormais des réserves foncières dites
dormantes, destinées à de la compensation. Il ne s?agit donc plus d?acheter pour
urbaniser mais d?acheter pour compenser.
62 Aménager la ville productive
Vendre le foncier
communautaire à prix décoté
Dès 2014, la Communauté urbaine de
Bordeaux met en avant le décalage entre
le prix observé des fonciers et les moyens
limités des publics cibles. En réponse à ce
hiatus, une délibération cadre est votée en
2014. Intitulée « Stratégie d?accueil des
PMI PME industrielles et artisanales -
Volet foncier », elle entérine un principe
de décote foncière qui consiste à céder le
foncier communautaire à vocation éco-
nomique en stock à un prix inférieur à la
valeur domaniale, « dès lors qu?il s?agit
d?une part d?activités artisanales, indus-
trielles ou de messagerie porteuses de
création d?emplois et que d?autre part,
l?évaluation domaniale est manifestement
inaccessible pour ce type d?activité ».
Ce dispositif est appliqué dès 2014, dans
le cadre d?une consultation « opérateurs »
pour le développement de 20 000 m2 de
locaux d?activité, sur deux lots de la zone
d?aménagement concerté (ZAC) des Quais
à Floirac (voir figure 4.1). Les opérateurs
désignés, Redman et Financière Duval,
s?engagent alors sur une maîtrise de la
valeur vénale et locative des locaux bâtis
(800 ¤/m² à la vente pour Duval, 65 ¤/m² Ã
22. Les Domaines, ou plus formellement les pôles d?évaluation domaniale, sont rattachés aux directions régionales (et parfois
départementales) des finances publiques et sont notamment consultés sur les conditions financières des opérations immobilières
envisagées par les collectivités locales, leurs groupements, les établissements publics et les autres personnes publiques ou
privées pour lesquelles la législation ou la réglementation le prévoit.
80 ¤/m² à la location de locaux d?activités
pour Redman). Pour permettre ces prix de
sortie, la métropole accepte de céder les
terrains entre 25 et 27,17 ¤/m2, alors qu?ils
sont estimés à 80 ¤/m2 par les Domaines22.
Nous ne disposons pas d?autre exemple de
décote foncière au titre de la délibération
cadre de 2014. En revanche, les acteurs
bordelais, notamment la SPL d?aménage-
ment La Fab, emploient une méthode de
fixation du prix de vente du terrain par
compte à rebours, en partant d?un prix
cible affiché par la CMA de Gironde, pour
les projets nés de l?AMI AIRE (aménager,
innover, redessiner, entreprendre) (voir
chapitre 8). Cette méthode se traduit bel et
bien par une offre immobilière se rappro-
chant davantage des moyens des activités
productives. En témoignent les activités
hébergées dans les projets Ecchobloc et
Espace Garonne, au sein de la ZAC des
Quais. Toutefois, concernant ces deux pro-
jets, Bordeaux Métropole n?a désormais
aucun droit de regard ni de contrôle sur les
entreprises hébergées. La plus-value à la
revente des locaux sera intégralement cap-
tée par les primo-acquéreurs.
Face à ce problème, la métropole de Bor-
deaux et La Fab mettent en oeuvre diffé-
rents leviers de contrôle des activités.
63Chapitre 4. L?action foncière: maîtriser les terrains pour en contrôler l?usage
Espace Garonne Ecchobloc
Opérateur Société Redman
CFA Atlantique (Groupe Financière
Duval)
Assiette foncière de l?opération 22 082 m2 27 609 m2
Prix de cession en ¤ HT m2 27,17 25
Valeur communiquée par France
Domaine en janvier 2014 ¤ HT m2 de
foncier
80 80
Programme
Bâtiment en U en R+1 composés
de locaux d?activités (7 652 m2) et
bureaux (3 222 m2), proposés à la
location
12 141 m2 de locaux d?activités de
plain-pied à la location
Valeur vénale/¤/m2 SDP fixée par
délibréation sur laquelle s?engage
l?opérateur
Prix de vente fixé à 800¤/m2 (SDC)
Valeur locative/¤ HT HC/an/m2 SDP
fixée par délibération sur laquelle
s?engage l?opérateur
Loyers compris entre 65 et 80 ¤ pour
les locaux d?activités
Loyers compris entre 100 ¤ et 120 ¤
pour la partie bureaux
Figure4.1- Tableau comparatif des projets Ecchobloc et Espace
Garonne développés dans le cadre de la ZAC des Quais à Floirac
Note: Ces prix de vente et de location ont été fixés par les délibérations n° 2014/0424 et n° 2014/0427 du conseil
métropolitain ad hoc en juillet 2014, qui entérinent la vente du terrain appartenant à la métropole. Au total, les projets
Espace Garonne et Ecchobloc représentent environ 20 000 m2 de locaux d?activité.
Source: Le Sens de la Ville (2021).
Ceux-ci prennent la forme, d?une part,
de clauses anti-spéculatives et de clauses
d?affectation, dans le cas des terrains cé-
dés par La Fab (parc d?activités des Cinq
Chemins, AMI AIRE). Ces clauses, issues
des politiques de logements abordables
déployées par Bordeaux Métropole, per-
mettent de garder un contrôle sur l?acti-
vité hébergée et le prix de revente. Elles
présentent néanmoins quelques limites :
une durée maximale de dix ans, plusieurs
dérogations possibles, et la nécessité d?un
contrôle et d?un suivi importants sur la
durée. D?autre part, la métropole peut in-
tervenir à travers une structure de portage.
Elle est en effet actionnaire de la foncière
parapublique inCité, investisseur dans le
projet de parc d?activités des Cinq Che-
64 Aménager la ville productive
mins au Haillan, mené par le promoteur
Essor et sous pilotage de La Fab. C?est
donc via cette structure de portage im-
mobilier que la métropole, en tant qu?ac-
tionnaire, peut conserver le contrôle des
activités.
Utiliser la dissociation foncière
La dissociation foncière est un montage
qui permet de distinguer le foncier et le
bâti. En pratique, la collectivité, ou un
office foncier solidaire, reste propriétaire
du foncier et le met à disposition sur une
longue durée contre redevance. Ce mon-
tage peut se traduire dans différents types
de baux, dont les baux emphytéotiques,
les baux à construction et les baux réels
solidaires d?activité. Il permet une maî-
trise de l?usage via des clauses du bail
qui lie le propriétaire du foncier au bé-
néficiaire du bail, et il est par nature an-
ti-spéculatif puisque c?est la collectivité
qui reste propriétaire du foncier. Il permet
également de diminuer de façon signifi-
cative le poids du foncier dans le prix fi-
nal du local mis à disposition, et s?avère
être alors un outil de maîtrise du prix de
sortie aussi ? voire plus ? efficace que la
décote foncière.
23. Le bail à construction est un contrat par lequel le preneur s?engage à construire un bâtiment sur un terrain appartenant au
bailleur. À l?échéance de ce bail, la construction revient contractuellement au bailleur propriétaire du terrain.
Les métropoles de Rennes et de Bor-
deaux testent aujourd?hui ce montage
à travers des opérations pilotes. À Bor-
deaux, c?est au sein de l?OIM Aéroparc,
à Saint-Médard-en-Jalles, que la disso-
ciation est testée sur un foncier d?une su-
perficie de 9 500 m2. Le type de bail en-
visagé est un bail à construction23 d?une
durée maximale de cinquante ans. Une
consultation en deux phases a été organi-
sée et témoigne de la pertinence du mo-
dèle puisque la métropole a reçu, dès la
première phase, neuf candidatures. Ce bail
à construction s?accompagnerait d?une
convention de suivi de commercialisation
à long terme.
À Rennes, une étude est en cours pour éva-
luer les conditions de mise en oeuvre d?une
dissociation sur trois sites. Un prospect est
en outre intéressé par ce montage dans une
ZAE proche de Rennes, sous réserve que
la durée du bail soit assez longue (autour
de 40 ans pour que les banques acceptent
de financer le projet porté par le bénéfi-
ciaire du bail).
Les deux métropoles sont donc en train
de se constituer une expertise interne, ju-
ridique et économique, sur le montage en
dissociation foncière.
65Chapitre 4. L?action foncière: maîtriser les terrains pour en contrôler l?usage
La dissociation foncière en dehors de l?action publique
À Berlin, en Allemagne, l?exemple du site de l?entreprise Rotaprint montre qu?une
dissociation foncière est possible en dehors de l?action publique. Cette entreprise
d?imprimerie, qui n?a malheureusement pas pris le tournant du numérique, a fermé
ses portes en 1989 en laissant le site vacant. Le Land de Berlin l?a racheté et en a
loué une partie à des artistes, avant de le céder plus tard en raison d?une grave crise
économique. Une association d?artistes et d?artisans militant contre la spéculation
foncière (le site a failli être acheté par un investisseur) a alors mis en place un
montage économique spécifique. Deux fondations ont acheté le foncier et l?entreprise
ExRotaprint créée par l?association a acheté le bâti. Le terrain est maintenant loué Ã
ExRotaprint dans le cadre d?un bail emphytéotique de 99 ans, qui peut être rompu par
les fondations si les actions menées s?écartent du projet initial. Les occupants doivent
être des structures artisanales (entreprises de menuiserie, d?électricité?), artistiques
ou sociales. L?entreprise ExRotaprint assure la gestion, l?entretien du bâtiment et porte
le projet du lieu sans bénéficier de soutien public pour son fonctionnement. Les loyers
se placent en dessous du prix du marché mais financent les travaux de rénovation du
bâtiment, qui sont réalisés progressivement et pour lesquels l?entreprise bénéficie de
subventions.
(Voir chapitre 9 pour en savoir plus sur la ville productive à Berlin.)
Intervenir pour contenir la
hausse des valeurs
L?action foncière des métropoles consiste
également à intervenir pour contenir la
hausse des valeurs, via la négociation
amiable et, si besoin, en préemptant avec
révision de prix pour contenir les prix de
référence. C?est d?ailleurs l?un des objectifs
de la convention cadre qui lie depuis 2019
la métropole de Bordeaux et l?EPF de Nou-
velle-Aquitaine : intervenir là où « la spé-
culation pourrait fragiliser l?économie d?un
projet ou alimenter l?inflation des prix ». La
métropole de Bordeaux utilise alors l?ex-
pression de « régulation foncière ».
L?outil privilégié est la préemption, présen-
tée comme un levier de négociation avec
les propriétaires qui auraient tendance Ã
pousser les valeurs de cession à la hausse,
voire comme une menace ou un moyen
de « casser les ventes ». En cas d?échec
de la négociation, et si le prix reste trop
élevé par rapport aux valeurs de référence
visées par la métropole, les acteurs publics
(l?OIM Aéroparc par le biais de l?EPF, la
66 Aménager la ville productive
SPL La Fab) utilisent la préemption avec
révision de prix. Côté OIM, une véritable
stratégie a été engagée depuis 2018 pour
limiter l?inflation des valeurs. L?EPF in-
tervient la plupart du temps en révision de
prix et les Domaines arbitrent de plus en
plus souvent sur des valeurs proches de
la contre-proposition de l?OIM, alors que
l?arbitrage se faisait plutôt à mi-chemin en
2018. La Fab, de son côté, indique que la
révision de prix est souvent systématique
lors de DIA.
Ces démarches permettent de contenir les
valeurs mais ne sont envisageables que
lorsqu?il n?y a pas d?urgence à engager la
maîtrise foncière.
67Chapitre 5. L?optimisation spatiale: de la densification à la diversification
CHAPITRE 5
L?optimisation spatiale: de la densification Ã
la diversification
Dans un contexte de raréfaction du foncier,
accélérée par l?objectif ZAN, les collecti-
vités ont compris qu?elles n?auront bientôt
plus d?autre choix que d?optimiser les sur-
faces existantes pour trouver de nouvelles
surfaces dédiées à l?activité économique.
Cette optimisation spatiale passe par le re-
nouvellement et la densification des ZAE
et par la verticalisation immobilière (lais-
sant ici de côté le sujet des rez-de-chaus-
sée dits actifs, c?est-à -dire dédiés à une
activité et non au logement, car ce sujet
sera traité plus loin).
Les tentatives sont encore peu nombreuses
et balbutiantes mais les contraintes du ZAN
vont très probablement conduire à une di-
versification des formes de mutualisation,
pour permettre des densifications à la fois
horizontales (moins d?espace sous-utilisé
au sol) et verticales (des activités produc-
tives s?élevant en hauteur). Cette perspec-
tive bouscule assez largement les modes
opératoires maîtrisés jusque-là dans des
projets urbains à dominante résidentielle.
Le chemin opérationnel est moins séquen-
tiel et davantage négocié avec l?ensemble
des parties prenantes, Ã commencer par les
entreprises implantées et les propriétaires
fonciers.
Objectif Leviers
Retrouver des marges de manoeuvre
ou limiter la consommation foncière
par optimisation spatiale
À l?échelle de la zone d?activités: densification, requalification des ZAE
À l?échelle du produit immobilier: espaces mutualisés (voies de circulation,
stationnement, espaces de travail partagés?), nouvelles formes architecturales?
68 Aménager la ville productive
L?incontournable densification
des ZAE
Dans les métropoles françaises, les zones
d?activités économiques ont été, durant les
dernières décennies, les principaux réser-
voirs où puisaient les collectivités pour fa-
briquer de nouveaux quartiers à dominante
résidentielle. Cette évidence semble rele-
ver du passé : les ZAE commencent à être
perçues comme des gisements précieux
pour l?activité économique elle-même.
Trois ingrédients cumulatifs sont à l?ori-
gine de ce changement de paradigme. Le
premier est la prise de conscience d?un
potentiel de densification important dans
les ZAE. Le deuxième est la démarche
séquentielle ERC ? éviter, réduire, com-
penser ? issue de la loi Climat et résilience
adoptée en août 2021, qui induit qu?il faut
parfois acquérir plus du double du foncier
nécessaire aux nouvelles ZAE stricto sen-
su. Le troisième est l?objectif de zéro arti-
ficialisation nette (ZAN).
À Rennes comme à Bordeaux, la densifi-
cation des ZAE devient ainsi un sujet im-
portant inscrit à l?agenda politique des col-
lectivités. Cela se traduit notamment par
une posture beaucoup plus respectueuse
de l?existant et une approche par interven-
24. Cette obligation ne s?applique pas à toutes les collectivités. Seules celles qui disposent de « zones d?activités économiques
significatives » sont concernées ; et la loi ne prévoit pas de sanction en cas de non-respect de cette obligation.
tions ponctuelles plutôt que par transfor-
mation programmatique (transformation
d?un secteur à dominante économique vers
un quartier à dominante résidentielle).
L?article 68 de la loi Climat et résilience
oblige les collectivités à réaliser un « dia-
gnostic partagé » du potentiel de densi-
fication de leurs zones d?activités éco-
nomiques existantes, dans un délai de
trois ans à compter de la promulgation
de la loi24. Ce travail d?inventaire n?a
rien d?évident : aucune base de données
existante, ni la base Sirene fondée sur les
adresses de sièges sociaux ni la base DG-
FiP très partiellement renseignée, ne per-
met de le réaliser sans un travail minutieux
de terrain, d?autant que la loi demande de
qualifier et de quantifier la vacance. À
Bordeaux par exemple, aucune structure,
pas même l?agence d?urbanisme pourtant
à l?origine d?un atlas des zones d?activités,
n?avait encore été désignée pour réaliser
cet inventaire au moment de nos entretiens
entre septembre 2021 et juillet 2022.
Ainsi, Ã Rennes, lorsque l?on compare le
schéma d?accueil des entreprises de 2017
avec celui en cours d?élaboration en 2022,
plusieurs projets d?extension de ZAE ne
sont plus d?actualité. Ce recul est en train
d?accélérer une pénurie foncière pour les
activités économiques. En 2022, la col-
69Chapitre 5. L?optimisation spatiale: de la densification à la diversification
lectivité n?avait plus que dix-huit mois de
foncier disponible pour répondre aux de-
mandes des entreprises en ZAE (en dehors
de la zone d?activités de la Janais). Dans
ce contexte, la densification des ZAE est
ciblée dans le nouveau SAE comme une
action incontournable.
À Bordeaux, le décompte en cours des
terres encore artificialisables d?ici 2030,
dans le respect du ZAN, aboutirait a prio-
ri à 400 hectares seulement, cette sur-
face comptabilisant tous types de projets
(infrastructurels, résidentiels, d?activités
économiques). Là encore, la densification
des ZAE pour satisfaire les besoins de dé-
veloppement économique n?est plus une
option.
L?identification de gisements fonciers
optimisables
Les agences d?urbanisme rennaise et bor-
delaise se sont attelées à des diagnostics
de leurs ZAE. En 2012, l?a?urba (Ã Bor-
deaux) publiait, comme mentionné préala-
blement, un Atlas des zones économiques
de la Cub (Communauté urbaine de Bor-
deaux), dont l?actualisation a été lancée en
2020. Les onze ZAE bordelaises sont pas-
sées au crible des entrées suivantes : oc-
cupation au sol des éléments bâtis, état de
l?immobilier d?entreprise, emploi, trans-
25. Cet atlas ne va pas dans le degré de précision attendu par les inventaires bientôt exigibles dans le cadre de la loi Climat et
résilience et mentionnés un peu plus haut. Ceux-ci devront notamment qualifier et quantifier la vacance, donnée qui n?est pas
disponible par exemple dans l?atlas des ZAE.
ports en commun structurants, typologie
de la vocation des zones, zonages du PLUi
de Bordeaux Métropole. En page d?ac-
cueil de l?atlas (qui se présente comme
une visionneuse SIG), il est précisé : « La
seconde entrée, intitulée ?analyse fon-
cière?, offre une lecture de l?occupation
bâtie à l?échelle des unités foncières. Elle
permet ainsi de mesurer les emprises non
construites. En précisant la domanialité et
les contraintes ayant une incidence sur la
constructibilité, il s?agit de premières in-
dications sur le potentiel de densification
des espaces monofonctionnels de la mé-
tropole. »25
À Rennes, des diagnostics ont également
été réalisés par l?Audiar (2021a, 2021b) :
vingt ZAE ont ainsi été étudiées, d?abord
pour établir un diagnostic précis (vocation
économique des unités foncières, occupa-
tion du sol, surface des unités foncières,
emprises au sol, type de propriétaire,
statut d?occupation, dynamiques du mar-
ché foncier, évolution du bâti), puis pour
évaluer les enjeux et les potentiels théo-
riques d?optimisation. Cette connaissance
a sans doute participé au changement de
paradigme mentionné, même si ces études
restent à ce stade peu opérationnelles.
À Bordeaux, des études plus opération-
nelles des ZAE sont actuellement réalisées
70 Aménager la ville productive
mais elles sont pilotées par des services
différents (le GIP GPV Rive droite, les ser-
vices du développement économique ou de
l?aménagement de Bordeaux Métropole,
ou encore l?OIM Aéroparc), sans coordi-
nation ni concertation. Certains membres
de ces services en sont conscients et ont
commencé à imaginer la constitution d?un
« groupe de travail ZAE ».
Peu d?approches opérationnelles
coordonnées
Globalement, le chantier de la densifica-
tion des activités économiques reste en-
core assez embryonnaire. Qu?il s?agisse
de densifier les ZAE ou de verticaliser
ponctuellement l?activité, les expériences
restent à ce stade plutôt marginales, même
au-delà de nos cas de Rennes et de Bor-
deaux. On entend régulièrement mention-
ner les mêmes exemples (la Fondation
pour les terrains industriels de Genève, ou
FTI, notamment), illustrant le peu de pro-
fondeur du réservoir de références.
À Bordeaux, l?AMI AIRE (voir chapitre
8) fait figure d?expérimentation novatrice
mais les résultats ne sont pas encore ex-
ploitables26. Les projets proposant une
verticalisation de l?activité productive
(Nexity et Engie avec Hoerner Ordonneau
26. Au moment de la rédaction de cet ouvrage, et à l?échelle des deux éditions de l?AMI qui portaient sur un total de 19 sites,
on recense 2 projets livrés et 5 projets en cours (permis de construire délivrés, chantier en cours ou programmé). On compte 7
sites retirés de l?AMI avant la désignation du lauréat ou pour lesquels le projet proposé est finalement abandonné, et 4 projets
en suspens (négociations en cours avec le propriétaire foncier).
Architectures sur le site Côte de la Ga-
ronne) ou une mutualisation des espaces
logistiques (Nexity avec Hoerner Ordon-
neau Architectures sur le site Dangeard
Est) sont en suspens.
De rares tentatives
d?optimisation par
mutualisation
L?optimisation spatiale de l?activité écono-
mique passe concrètement par deux actions
principales : réduire les surfaces au sol peu
utilisées et exploiter davantage les volumes
en hauteur (autrement dit « verticaliser »).
La réduction de surfaces au sol trop peu
utilisées est essentiellement le résultat
d?efforts de mutualisation d?espaces alter-
nativement vides, notamment les espaces
de stationnement. Il existe quelques ten-
tatives de mutualisation à Bordeaux et Ã
Rennes, mais le niveau de partage n?a ja-
mais pu aller bien au-delà de quelques voi-
ries communes. On peut citer l?exemple
partagé par La Fab du projet de construc-
tion d?un village artisanal regroupant cinq
structures (brasserie, chocolatier, atelier
de sérigraphie, etc.) pour une surface
de près de 4 000 m2 sur la commune du
71Chapitre 5. L?optimisation spatiale: de la densification à la diversification
Bureaux Pondération
Occupation
des surfaces
de bureaux
sur l?unité
foncière
Inférieur à 0,3 6
Entre 0,3 et 0,6 3
Supérieur à 0,6 0
Âge des
bureaux
Avant 1980 6
Entre 1980 et 2000 3
Après 2000 0
Emploi salarié
1 emploi ou plus ou
sans information
0
Pas d?emploi 3
Unité foncière
non occupée
Vacance
structurelle
6
Vacance
conjoncturelle
2
Autres activités Pondération
Occupation
des
surfaces
de bureaux
sur l'unité
foncière
Inférieur à 25 % de
bâti sur la surface
de l?unité foncière
Foncier bien optimisé 0
Foncier à optimiser 3
Foncier non optimisé avec
réserve foncière
6
Supérieur à 25%
de bâti sur la
surface de l'unité
foncière
Foncier non optimisé avec
réserve foncière
3
Foncier à optimiser (parking/
stockage surdimensionné)
3
Emploi
salarié
1 emploi ou plus ou sans information 0
Pas d?emploi 3
Unité
foncière non
occupée
Vacance structurelle (+ 3 ans) 6
Vacance conjoncturelle (- 3 ans) 2
Lot non construit 6
Lot à commercialiser 6
Habitat Présence d?habitat sur l?unité foncière 2
Pour les unités foncières avec 5 points ou plus
Surface des unités foncières Sur-pondération
Inférieure à 3 000 m2 1
Entre 3 000 et 6 000 m2 3
Supérieure à 6 000 m2 6
Note finale Potentiel
0 Ã 5 Aucun potentiel
6 Ã 8 Potentiel faible
9 Ã 12 Potentiel moyen
+ de 13 Potentiel fort
Figure 5.1- Méthode dite de pondération mobilisée par l?Audiar pour
identifier les gisements d?activités
Source: Audiar, 2021a.
Vocation économique des unités foncières (UF)
72 Aménager la ville productive
Bouscat. À l?origine du projet, plusieurs
espaces de partage avaient été envisagés :
des showrooms, des serres, des vestiaires,
une cafétéria, du stationnement. Lorsque
le permis de construire a été déposé, les
stationnements et les voiries étaient les
seuls éléments partagés que l?équipe était
parvenue à conserver. Les nécessités de
gestion de chacun, la crainte des conflits
d?usage ont été les principales explica-
tions à ce « rétropédalage ».
Figure 5.2- Projet de village artisanal Godard, au Bouscat, par l?agence
Compagnie architecture
Crédit: Air Studio - dessins: Magda Meziane.
73Chapitre 5. L?optimisation spatiale: de la densification à la diversification
La verticalisation, un affichage
plus qu?une solution aboutie
Verticaliser sur des socles actifs: une
réponse fréquente et opportuniste
À Bordeaux, comme probablement ail-
leurs, les grands projets urbains prennent
place sur des secteurs historiquement pro-
ductifs. Et, pour attirer des activités éco-
nomiques comme pour afficher un main-
tien des surfaces d?activités, les nouveaux
bâtiments intègrent souvent un socle dit
actif où sont imaginées des activités pro-
ductives. Ainsi, le projet urbain ne figure
pas comme un quartier résidentiel mais
comme un quartier mixte d?où les emplois
d?hier n?ont pas tous disparu.
C?est le cas du quartier Brazza, qui prévoit
de 40 000 à 50 000 m2 dédiés à l?artisanat
et aux activités productives (voir encadré
ci-après). Ces surfaces sont essentielle-
ment situées en socle de bâtiment et seront
très probablement revues à la baisse. En
parallèle, la CMA de Gironde souligne
que nombre de demandes de locaux reste
insatisfaite. En effet, le socle actif n?est
pas une réponse systématiquement adap-
tée aux besoins des activités productives :
une majorité d?entre elles ont besoin de
surfaces plus horizontales, Ã l?abri de
conflits d?usage avec les programmes ré-
sidentiels ou tertiaires.
Verticaliser l?activité productive sur
elle-même, une réponse beaucoup
plus rare
L?autre levier de l?optimisation spatiale
est la verticalisation de l?activité produc-
tive sur elle-même. Des usines verticales
ont existé à travers l?histoire, comme les
usines viennoises du fabricant de chocolat
et de biscuits Manner, mais elles font dé-
sormais figure d?exception.
Un cas intéressant de verticalisation est en
cours de montage dans l?OIM Aéroparc de
Bordeaux : il s?agit d?une opération d?acti-
vités, soumise à concours, dont le montage
est celui de la dissociation foncière. Dans
le cadre de ce projet monté sous forme de
bail à construction (et détaillé dans le fo-
cus consacré à l?OIM Aéroparc ci-après),
l?aménageur La Fab formule un certain
nombre d?exigences, comme le niveau de
loyer qui devra être pratiqué par l?investis-
seur. Cela implique un suivi rigoureux de
la part de l?aménageur puis de la collecti-
vité. Ce bail à construction (d?une durée
de 50 ans) s?accompagnera ainsi d?une
convention de suivi de commercialisa-
tion, ce qui permettra un contrôle par la
collectivité des profils de preneurs et des
loyers pratiqués. La nécessité d?une ingé-
nierie spécifique de suivi de ces opérations
se dessine, dans la mesure où elles néces-
sitent un montage spécifique, notamment
pour faciliter l?accès aux fonciers. Notons
que cet exemple exceptionnel (et encore
à un stade très amont) visait plutôt un
74 Aménager la ville productive
Brazza: un projet laboratoire de la ville productive
Le projet de Brazza voit le jour en 2014 sous l?impulsion d?Alain Juppé, qui souhaite
proposer une offre diversifiée de logements pour répondre à l?objectif de construction
de 3000 logements par an. Le maire de Bordeaux souhaite également que ce projet soit
le démonstrateur de l?intégration de l?artisanat «sous toutes ses formes». Cette volonté
se traduit, dans le plan-programme de l?équipe de maîtrise d?oeuvre urbaine, par 4950
logements, dont certains, conçus en «volume capable», c?est-à -dire à terminer et Ã
personnaliser soi-même, sont moins chers et destinés aux primo-accédants.
Les architectes-urbanistes appliquent ce même principe à l?activité économique. Ainsi,
plus de 30000m2 de volumes capables destinés aux «activités» sont programmés:
des rez-de-chaussée «à finir» avec une hauteur sous plafond de 7 mètres dédiés Ã
l?artisanat. L?activité principale visée est la production ou la transformation, à laquelle
peuvent s?ajouter des activités comme la vente ou l?exposition.
Près de dix ans plus tard, le service de développement économique de la métropole
de Bordeaux estime que 21 000 m2 destinés aux artisans seront livrés dans une
première phase (à l?horizon 2025), dont 18 000 m2 en rez-de-chaussée. Les locaux
font en moyenne de 150 Ã 200m2. Aujourd?hui, la plupart des locaux disponibles Ã
la commercialisation trouvent rapidement preneurs, auprès d?acteurs tels que des
artisans d?art, des artisans-commerçants, une entreprise de sprinklage. Il convient de
noter que ces rez-de-chaussée s?adressent à des activités davantage tertiaires que
ne l?étaient les activités historiques de la zone (construction, principalement navale, et
commerce de gros notamment). La mixité fonctionnelle, si elle permet effectivement
une péréquation économique à l?échelle immobilière, laisse certains interlocuteurs
dubitatifs sur la cohabitation entre des activités productives, sources de nuisances, et
les autres fonctions urbaines que sont le logement et le bureau.
Surtout, si ce projet urbain prévoit effectivement la construction de 40 000 m2 Ã
50000m2 dédiés à l?artisanat, on peut également faire le constat qu?il transforme des
fonciers autrefois dédiés à l?industrie et à l?activité productive en morceaux de ville
à forte dominante résidentielle. On peut ainsi faire l?hypothèse que le renouvellement
urbain de ce secteur, qui accueillait en 2012 plus de 2000 emplois, majoritairement
ouvriers, s?accompagne d?une éviction des activités et des emplois productifs.
75Chapitre 5. L?optimisation spatiale: de la densification à la diversification
public de dirigeants de start-up, prompts
à innover, ouverts à des formats de bâti
alternatifs et peut-être moins contraints
techniquement et économiquement que
des entreprises plus traditionnelles.
Un besoin en outils spécifiques
Même si les exemples sont rares, une prise
de conscience émerge parmi les décideurs
territoriaux d?un besoin en outils de pro-
jets urbains spécifiques à la transformation
des zones d?activités. En effet, les enjeux
financiers des interventions dans ces sec-
teurs sont importants ? du fait du poids du
foncier certes, mais surtout de la valeur
économique des entreprises qu?il s?agit
de dédommager par le paiement d?une
indemnité d?éviction ou de transfert. Ils
sont tels que le mode opératoire habituel
d?acquisition-transformation foncière est
inenvisageable. Même à Rennes, métro-
pole caractérisée par une forte tradition
d?intervention publique, les services ont
conscience que les ZAE ne peuvent pas
être transformées selon les méthodes ha-
bituelles.
Rénover et densifier des espaces d?acti-
vités économiques ne peut a priori pas se
faire sans argent public. Il existe deux pos-
27. Les ZAE connaissent une obsolescence assez rapide du fait notamment d?un vieillissement précoce des bâtiments (de peu
de qualité) mais aussi des espaces extérieurs qui, souvent, n?ont pas fait l?objet d?un traitement très qualitatif. La requalification
des ZAE désigne pas seulement la mise à niveau qualitative de ces espaces. Dans certains cas, cette requalification désigne aussi
le fait d?offrir des lieux et des services plus amènes pour les travailleurs de ces espaces.
sibilités aujourd?hui : soit la collectivité
décide de prioriser l?activité économique
et accepte que cela lui coûte de l?argent,
soit la collectivité accepte de réduire la
part d?activités économiques et de faire
financer le coût de la transformation par
des programmes plus lucratifs (logements,
bureaux et commerces pour l?essentiel).
Cette deuxième option est alors réservée
aux secteurs les plus attractifs, notamment
les secteurs desservis par des transports en
commun structurants au sein desquels des
programmes de bureaux ou de logements
sont susceptibles de pouvoir être commer-
cialisés.
Cette vision opérationnelle explique pour-
quoi les ZAE ont été un réservoir impor-
tant de projets urbains à dominante rési-
dentielle, puisqu?elles ne pouvaient être
transformées sans gros effort financier
public.
Les perspectives opérationnelles
Lors des entretiens réalisés à Rennes et Ã
Bordeaux, nos interlocuteurs ont identifié
les mêmes leviers opérationnels d?inter-
vention susceptibles de rendre possibles
les opérations de densification. Le premier,
et le plus évident, est la requalification27
des ZAE et des espaces publics plus lar-
gement. Le deuxième consiste à acquérir
76 Aménager la ville productive
certains fonciers stratégiques uniquement,
par opposition à la maîtrise foncière totale
d?un secteur, de façon à amorcer la trans-
formation souhaitée. C?est le cas dans la
ZA Nord à Rennes, avec quelques acqui-
sitions au coup par coup sur des terrains
importants. Lorsqu?il y a une acquisition,
un montage en dissociation foncière peut
également être imaginé. Le dernier levier
consiste en un accompagnement des pro-
priétaires fonciers pour les convaincre de
transformer et de densifier leurs parcelles,
ce qui est généralement réalisable quand
ils y ont intérêt : quand une valorisation
est possible, en cas de besoin d?extension
de l?entreprise, entre autres.
Une piste mériterait d?être ajoutée à ces
perspectives opérationnelles : s?adresser
bien davantage à des propriétaires occu-
pants. En effet, il apparaît de plus en plus
comme une nécessité économique de dé-
passer le modèle classique de l?aména-
gement séquentiel. Produire de l?activité
économique via les séquences et les ac-
teurs habituels de la chaîne de l?immobi-
lier (aménageur, promoteur, investisseur,
occupant) ne peut se faire sans argent pu-
blic, comme on vient de l?illustrer. Même
avec un foncier quasi gratuit, la fabrication
d?un bâtiment neuf aboutit, à l?issue de la
séquence habituelle des acteurs de l?immo-
bilier, à des valeurs locatives trop élevées
par rapport aux capacités des activités pro-
ductives. Cela tient au cumul des marges
réalisées par l?aménageur, le promoteur et
l?investisseur, ainsi qu?Ã l?attente par l?in-
vestisseur d?un rendement annuel dans une
perspective temporelle restreinte.
A contrario, il est possible de produire de
l?activité économique « pour soi-même »
sans mobiliser trop d?argent public. Cela
présente plusieurs avantages économiques
majeurs : il n?y a ni nécessité de marge ni
attente de rendement financier, et une pers-
pective de long terme redevient possible.
C?est ce que l?on trouve majoritairement
dans les grandes périphéries, via l?acqui-
sition de lots à bâtir par des industriels
pour leur compte propre. L?enjeu pour
la collectivité est d?importer ce type de
montage dans des secteurs plus urbains,
en cherchant à l?encadrer a minima avec
un cahier des charges adapté (en termes de
densité, d?implantation, de nuisances gé-
nérées, etc.). Rappelons ici que le facteur
prix n?est que d?une importance relative
dans le choix de localisation des acteurs
économiques. De nombreux autres fac-
teurs pèsent et se combinent : l?accès à un
bassin d?emploi, la proximité d?un écosys-
tème économique, la desserte en transport
en commun, l?adéquation des locaux avec
les besoins, etc. Dans le cas d?une acqui-
sition, ce facteur prix est encore minoré.
Rénover et densifier des ZAE ne
peut a priori pas se faire sans argent
public.
77Chapitre 5. L?optimisation spatiale: de la densification à la diversification
Un consensus émergent en faveur
d?une ingénierie d?accompagnement
spécifique
Dans la perspective que nous venons de
tracer, le rôle de la collectivité est d?inciter
? puis d?accompagner ? les propriétaires
fonciers à faire muter et densifier leur pa-
trimoine. Ces propriétaires peuvent être
les entreprises occupantes ou des foncières
? locales ou nationales ? incarnées sous
forme de SCI ad hoc. La négociation avec
eux suppose d?employer plusieurs outils,
les deux principaux étant, d?une part, le
levier réglementaire, en étant à la fois clair
sur l?évolution attendue du secteur (par
exemple via une OAP) pour décourager
des postures attentistes et assez prescrip-
tif sur les programmations possibles et
les règles d?implantation, et, d?autre part,
l?accompagnement en ingénierie.
Pour bien comprendre ce rôle essentiel
de l?accompagnement, il faut revenir aux
origines du modèle de la ZAE, dont les
singularités supposent des modalités d?in-
tervention spécifiques.
Figure5.3- Les spécificités des projets en ZAE et des modalités
d?intervention
Source: Le Sens de la Ville.
Coûts fonciers élevés
La collectivité intervient sans
acquisition foncière (ou presque)
Connaître / dévoiler Requalifier Accompagner Inciter
Recettes faibles
(ventes de fonciers)
78 Aménager la ville productive
Un projet urbain en ZAE présente à la fois
des coûts fonciers élevés et des recettes
faibles (voir figure 5.3). Plus précisément,
si les valeurs foncières à l?achat peuvent
être élevées, les coûts d?une intervention
foncière sont démultipliés par les frais de
transfert et d?éviction des activités écono-
miques concernées. Les valeurs foncières
(ventes de terrains ou de charges fon-
cières) sont, quant à elles, peu élevées : les
activités concernées ne sont pas toujours
à forte valeur ajoutée financière, ce à quoi
s?ajoute le fait que la densité modérée de
la ZAE dilue sa rentabilité foncière. Ces
deux considérants initiaux rendent l?in-
tervention d?un aménageur peu réaliste
selon des modalités classiques d?acquisi-
tion foncière, le bilan de l?opération étant
déficitaire. La collectivité doit donc cher-
cher d?autres moyens d?intervention pour
transformer ces zones d?activités.
La première étape est de bien connaître le
terrain : qui possède quelle parcelle ? Qui
l?occupe ? Quels sont les besoins de cha-
cun ? Qui a investi récemment et qui a des
projets d?extension ou de transformation ?
Cette connaissance est un prérequis : im-
possible de « faire avec » les acteurs si l?on
ne connaît rien d?eux. Même si la connais-
sance de la zone d?activités n?est souvent
que partielle, c?est de là qu?il faut partir
pour identifier les intérêts à agir de chacun
ainsi que les possibilités de mutualisation
(voies d?accès, stationnement, espaces de
stockage, lieux de réunion, gestion des
déchets?). La connaissance de la zone
n?est cependant pas évidente, du fait, entre
autres, d?une multiplicité d?acteurs éco-
nomiques (propriétaires occupants pour
certains, investisseurs locaux, nationaux,
voire internationaux, etc.), caractérisés par
des lieux de prise de décision parfois très
éloignés du terrain.
La deuxième étape est la requalification.
La collectivité garde ainsi la main sur les
espaces publics et notamment les voiries,
ce qui peut aussi créer une force d?entraî-
nement sur les acteurs privés. Ce travail de
requalification peut être fait en plusieurs
temps avec, par exemple, des phases
d?aménagement transitoire, pour tester la
pertinence de certains trajets cyclables,
l?implantation de micro-polarités autour
de food trucks et de mobiliers légers?
Une fois que les intérêts à agir de chacun
ont été identifiés (besoins d?extension,
ventes de foncier possibles après remem-
brement ou après mutualisation de sta-
tionnements, etc.), la collectivité doit ac-
compagner les parties prenantes pour que
le passage à l?acte opérationnel se réalise.
Demandes d?autorisation administrative,
actions de remembrement foncier, portage
d?un projet commun via une association
foncière urbaine de projet? : autant de dé-
marches qui ne font pas partie du coeur de
métier des entreprises et des propriétaires
concernés. C?est donc à la collectivité de
s?outiller pour proposer un accompagne-
ment adapté aux acteurs privés.
79Chapitre 5. L?optimisation spatiale: de la densification à la diversification
Enfin, du seul point de vue des acteurs
privés occupants ou propriétaires, l?inté-
rêt à agir n?est parfois pas assez fort pour
susciter un passage à l?acte. La collectivité
peut alors mobiliser des leviers incitatifs
pour le faciliter : bonus de constructibilité
à certaines conditions (végétalisation, ges-
tion des stationnements?), intervention
sur l?espace public mitoyen, etc.
À Bordeaux, cette ingénierie d?accom-
pagnement et d?incitation est de plus en
plus perçue comme nécessaire mais ses
modalités n?ont pas encore été proposées.
D?ailleurs, bien que plusieurs études de
requalification de ZAE aient été lancées
(Jean Zay, La Gardette, Bordeaux Nord,
Plaine Sud-Garonne?), aucun cahier des
charges n?a encore intégré spécifiquement
cette ingénierie d?accompagnement ; seuls
des bons de commande pour faisabilités
architecturales sont pour l?instant prati-
qués. Cette ingénierie pourrait se traduire
par le recrutement d?un assistant à maî-
trise d?ouvrage (AMO), d?une personne
dédiée au sein des services ou encore par
la création d?une structure externe exis-
tante comme la SPL Technowest, qui gère
une pépinière et met en place des procédés
d?écologie industrielle.
À Rennes, la métropole envisage la créa-
tion d?un nouveau métier : le « manager de
zone d?activités », qui pourrait étudier avec
les propriétaires les possibilités de densi-
fier leurs parcelles. Rennes Métropole pré-
voit aussi de conditionner la cession des
terrains publics, lorsque le preneur est déjÃ
propriétaire ailleurs, à un effort de densi-
fication de ses autres parcelles. Une expé-
rimentation de ce type a déjà eu lieu avec
la société Les routiers bretons lorsqu?ils se
sont implantés à la Janais.
80 Aménager la ville productive
CHAPITRE 6
Aux interstices spatiotemporels, les
occupations temporaires
28. L?occupation transitoire est un mode particulier d?occupation temporaire qui vise à établir un lien entre les usages passés,
présents et futurs du lieu concerné. Dans cet ouvrage, nous parlons d?occupation temporaire, même si cela recouvre également
des démarches d?urbanisme transitoire.
29. Les activités productives de l?ESS relèvent en majorité du champ très large de l?économie circulaire : réemploi, recyclage,
réparation, approvisionnement durable, etc. Par exemple, au sein de l?incubateur ATIS à Bordeaux, la quasi-totalité des projets
incubés identifiés comme productifs relèvent de l?économie circulaire.
L?occupation temporaire ou transitoire28
est une modalité principalement activée
à destination des activités productives de
l?économie sociale et solidaire (ESS)29 et
du petit artisanat. Les acteurs « plus clas-
siques » du secteur productif en sont ma-
joritairement absents.
À Rennes, l?occupation temporaire est
un levier régulièrement mobilisé. La ville
est en effet propriétaire d?un patrimoine
immobilier important, qu?elle mobilise Ã
destination d?associations, d?artisans et
d?entrepreneurs de l?ESS. À Bordeaux, le
recours à ce dispositif ne se traduit pas en-
core par une politique publique assumée,
même si les projets se développent.
Objectif Leviers
Retrouver des marges de manoeuvre
en explorant les interstices
spatiotemporels de la transformation
urbaine
Immobilier temporaire et urbanisme transitoire, notamment dans le cadre
d?opérations d?aménagement urbain
81Chapitre 6. Aux interstices spatiotemporels, les occupations temporaires
Une diversité de modes
d?occupation temporaire
Les occupations temporaires sont de
taille, de durée et de dimension variables :
elles peuvent concerner des lieux emblé-
matiques comme Darwin à Bordeaux ou
l?Hôtel Pasteur à Rennes, des occupations
temporaires de bâtiments dans l?attente
de leur démolition ou de la livraison des
cellules définitives, ou encore des cellules
commerciales en rez-de-chaussée.
On peut citer l?exemple de l?atelier par-
tagé d?artisans Comme un établi, installé
dans la ZA Nord de Rennes. Cette coopé-
rative d?artisans occupe, depuis 2021, une
cellule commerciale appartenant à la ville
de Rennes dans le cadre d?une convention
d?occupation précaire signée pour une pé-
riode de sept ans. Le tarif de location est
celui d?une entreprise de l?ESS30 : 2 500 ¤
HT, hors charges, par mois pour 1 110 m2
au sol soit 2,50 ¤/m² environ.
Le projet des Halles en commun, Ã Rennes
(voir focus), qui prend place sur le site
d?une usine de fabrication de matériel
pour l?armée ayant déménagé début 2022,
fait aussi l?objet depuis quelques mois
d?une occupation transitoire. Ce projet ac-
cueille des activités productives de l?ESS,
30. La ville de Rennes a trois niveaux de tarif avant le tarif commercial classique : la gratuité, le tarif associatif et le tarif pour
entreprises de l?ESS.
et notamment des activités relevant de
l?économie circulaire.
Autre exemple, à Bordeaux, l?école
d?Artigues-près-Bordeaux, rachetée par
la métropole pour une opération de lo-
gements, fait l?objet d?une occupation
temporaire pour une période de deux ans.
Après un appel à manifestation d?inté-
rêt, une dizaine de projets portés par des
acteurs de l?ESS ont été retenus pour la
phase temporaire.
Si, dans les cas présentés ici, les locaux
appartiennent à la collectivité, ce n?est pas
toujours le cas. Ainsi, Ã Bordeaux, la fon-
cière parapublique inCité met en location
temporaire des rez-de-chaussée pour des
activités. La durée des baux varie généra-
lement de six à vingt-quatre mois. L?iden-
tification des entrepreneurs susceptibles
d?être intéressés se fait à travers le réseau
de partenaires, notamment via la métro-
pole, qui joue un rôle important dans cette
mise en relation.
Principalement activée pour
les activités de l?ESS et de l?artisa-
nat, l?occupation temporaire peut
être de taille, de durée et de dimen-
sion variables.
82 Aménager la ville productive
Une solution à double tranchant
Ce mode d?hébergement permet à des en-
treprises et à des structures financièrement
fragiles d?accéder à des locaux, quand elles
ne trouvent pas de solution pérenne sur le
marché immobilier classique. Cela rend
ainsi possible le lancement d?activités et
la stabilisation de modèles économiques,
constituant d?ailleurs souvent la première
étape en sortie de structures d?incubation.
Enfin, dans le cadre des occupations tran-
sitoires, il permet à des entrepreneurs de
participer à la définition d?usages futurs
d?un espace, de s?intégrer à un écosystème
économique.
En revanche, une fois la période tempo-
raire terminée, la relocalisation peut être
particulièrement difficile à opérer, non
seulement en raison de ses coûts mais éga-
lement des nuisances potentielles de l?ac-
tivité. Il existe bien quelques pépinières et
hôtels d?entreprises, mais en nombre très
restreint, et l?écart de prix entre l?occupa-
tion temporaire et les valeurs de marché
est élevé. Aussi existe-t-il des entreprises
qui ont des difficultés à sortir de l?occupa-
tion temporaire, et sont contraintes d?aller
d?un site à l?autre.
Cet accès incertain aux locaux n?est pas
sans conséquence sur la capacité des entre-
preneurs à se projeter dans leur développe-
ment. Certains mettent donc en place, dès
le début de l?occupation, des stratégies
pour rendre possible leur pérennisation
sur site. Par exemple, le responsable de
l?atelier Comme un établi explique que, en
plus des actions d?animation à destination
des habitants du territoire, le collectif a fait
le choix d?aménager le local « en dur », au
prix d?investissements importants, ce qui
rend à leurs yeux leur déménagement plus
difficile. La ville peut toutefois leur de-
mander de partir avant l?expiration du bail
de sept ans, avec un préavis de six mois.
Bien que temporaire, l?installation dans
des locaux nécessite en outre des travaux
d?aménagement entraînant des coûts qui
peuvent s?avérer difficiles à assumer pour
une activité.
83Chapitre 6. Aux interstices spatiotemporels, les occupations temporaires 83
FOCUS
Les Halles en commun: un projet d?urbanisme
transitoire favorisant l?implantation de
l?économie circulaire
Au sud-ouest de Rennes, sur les com-
munes de Rennes et de Saint-Jacques-
de-la-Lande, se déroule depuis plus de
vingt ans l?opération d?aménagement
de La Courrouze. Premier projet d?amé-
nagement porté par Rennes Métropole,
lancé en 2003 et pensé par l?équipe de
Paola Vigano et Bernardo Secchi, ce
projet en est aujourd?hui à la moitié de
sa réalisation. L?un des secteurs encore Ã
aménager se situe sur l?emprise de l?en-
treprise industrielle Euro-Shelter, dont
les activités ont déménagé en 2022 vers
le site de la Janais, au sud de Rennes.
Le départ d?Euro-Shelter laisse sur place
de grandes halles en structure métallique
avec des murs en briques, datant de 1916,
que l?aménageur souhaite conserver. Ils
constituent de rares témoins de ce type
d?architecture à Rennes. Le projet qui
s?y implantera, nommé « Les Halles en
commun », prévoit la reconversion des
trois halles industrielles après travaux
de restructuration à l?intérieur, avec
une programmation de 190 logements,
10 000 m2 dévolus à l?activité, dont un
pôle dédié à l?entrepreneuriat collabora-
tif.
Une volonté de construire
le lieu et ses usages futurs
à travers une occupation
transitoire
Pour les 10 000 m2 d?activité, une pro-
grammation tournée vers l?ESS est
envisagée dès 2019. Un appel à mani-
festation d?intérêt (AMI) est lancé par
l?aménageur Territoires en 2019, au-
quel répondent plusieurs acteurs. Ter-
ritoires a ensuite engagé avec eux une
démarche prospective, afin d?imaginer
84 Aménager la ville productive84
leur implantation dans des bâtiments ré-
habilités. Mais, à la suite du départ an-
ticipé de l?entreprise Euro-Shelter début
2022, l?aménageur change de méthode :
l?opération d?aménagement initialement
prévue n?étant pas prête à démarrer, un
processus d?occupation transitoire est
alors initié.
Cette occupation transitoire concerne
une partie du site : une halle, un entre-
pôt et des bâtiments préfabriqués. Elle
doit permettre de tester les usages ? la
majeure partie des occupants pouvant
à terme investir durablement le site ?,
de nourrir la programmation des futurs
bâtiments et de participer au développe-
ment du quartier.
Pour l?aménageur, l?enjeu est de favo-
riser l?émergence d?un projet intégrant
les besoins et les problématiques des
acteurs. Pour cela, une « permanence
urbaine » est mise en place, inspirée
de la permanence architecturale créée
par Patrick Bouchain à l?hôtel Pasteur
à Rennes. Elle est fondée sur l?idée que
c?est en travaillant sur place que l?on
comprend mieux les problématiques
et les enjeux du projet. Une ingénierie
est également déployée, à travers trois
groupements de prestataires en mesure
d?accompagner l?aménageur sur trois
études à moyen terme (de deux à quatre
années), afin que le processus transitoire
soit documenté, animé et ouvert sur le
quartier et ses habitants.
Une orientation favorable Ã
l?économie circulaire
La moitié des acteurs participant à la
phase transitoire relèvent de l?économie
circulaire, la plupart des activités étant
par ailleurs considérées comme pro-
ductives. Certaines d?entre elles, dont
les ressourceries La Belle Déchette et
l?Équipière, devraient trouver leur place
dans le projet final. Parmi les structures
présentes uniquement pendant la phase
transitoire figure une plateforme de
réemploi, Bâti Récup?, qui doit accueillir
des matériaux issus de la déconstruction,
destinés à être réemployés en priorité
sur les constructions de La Courrouze.
Les activités de la plateforme de réemploi
et de la ressourcerie La Belle Déchette
nécessitent des échanges logistiques im-
portants, car il s?agit de cohabiter avec
les autres activités prévues sur le site et
avec le public fréquentant les ressource-
ries ou venant assister aux événements
programmés. Cette mixité permet Ã
l?aménageur de tester les « frottements
d?usage » dans des espaces de program-
mation mixte, et ainsi de réfléchir à la
gestion des flux, des nuisances sonores
et de la sécurité.
85Chapitre 6. Aux interstices spatiotemporels, les occupations temporaires 85
Un équilibre financier qui reste
à trouver
La temporalité du projet est délicate à gé-
rer, tant du point de vue de l?aménageur
que des acteurs occupant le site. Les tra-
vaux seront réalisés successivement. La
phase transitoire, qui ne concerne qu?une
partie du site, permet le lancement des
travaux ailleurs. Ce décalage permet éga-
lement d?affiner la programmation finale,
toujours en cours de définition au moment
de l?enquête.
L?un des enjeux pour l?aménageur est
d?équilibrer le bilan financier de l?opéra-
tion : en plus des activités peu rentables
comme celles de l?économie circulaire, il
s?agit d?accueillir des activités qui auront
les moyens de payer des loyers plus élevés,
comme des activités tertiaires. L?équilibre
de l?opération n?est pas simple. Son coût
total, important, est en partie amorti car le
projet est lauréat de l?AMI « Démonstra-
teurs de la ville durable », et va bénéficier
à ce titre de 500 000 euros pour la phase de
l?occupation transitoire, puis d?un montant
pouvant aller jusqu?Ã 10 millions d?euros
pour la phase de réalisation.
Les travaux nécessaires à l?occupation
temporaire des espaces entraînent des
coûts qui pèsent sur ces structures de l?ESS,
dont les modèles économiques sont encore
fragiles. Les acteurs doivent prendre à leur
charge la remise aux normes électriques et
l?installation onéreuse de cloisonnements
coupe-feu pour répondre aux normes des
établissements recevant du public (ERP).
La Belle Déchette doit par exemple réa-
liser un emprunt bancaire de 200 000 eu-
ros sur quatre ans. Cela donne lieu à des
tensions entre les acteurs et l?aménageur,
qui aboutissent cependant à des formes
de négociations. Par exemple, pour que le
prêt bancaire soit accepté, la durée de la
convention d?occupation précaire de l?as-
sociation a été allongée.
86 Aménager la ville productive
CHAPITRE 7
Un parc public et semi-public en évolution
Quel est le besoin immobilier d?une petite
entreprise du BTP, d?un petit fabricant ou
d?un réparateur qui n?a que peu d?ancien-
neté ? Il ne peut pas encore se permettre
un achat immobilier et cherche donc Ã
louer ; et il n?a ni besoin ni les moyens
d?une grande surface de travail. L?offre
de petites surfaces à louer, à prix acces-
sible avec une partie destinée à l?atelier
ou au stockage, est cependant très réduite.
Le marché privé s?intéresse peu à ces pe-
tites surfaces : aux yeux des investisseurs
classiques, elles concernent des acteurs
économiquement fragiles, subissent une
rotation importante et nécessitent des frais
de gestion élevés. Ainsi, les investisseurs
préfèrent mettre sur le marché des locaux
par blocs de 500 ou de 1 000 m2 plutôt
que dix locaux de 50 m2. L?immobilier de
seconde main constitue un petit réservoir
pour de telles surfaces, qui se révèlent trop
peu nombreuses et ne correspondent pas
toujours au « standing » attendu.
C?est en grande partie pour répondre à ce
décalage entre offre et demande de petites
surfaces accessibles que certaines collecti-
vités se sont dotées d?un immobilier d?en-
treprise semi-public, ciblant ces types de
demande.
Objectif Leviers
Constituer un parc public ou semi-
public
Foncières publiques, villages artisanaux, hôtels d?entreprises?
87Chapitre 7. Un parc public et semi-public en évolution
Une offre historique:
pépinières et hôtels
d?entreprises
De « vieux » outils de portage existent,
parmi lesquels des incubateurs (intégrant
plus ou moins de contributions publiques),
des pépinières et des hôtels d?entreprises.
Parmi les gestionnaires-animateurs de
ces immobiliers, on trouve à Bordeaux
non seulement la chambre de métiers et
de l?artisanat, l?agence de développement
économique de la rive droite de Bordeaux
Hauts de Garonne Développement, un
bailleur social (Domofrance), mais aus-
si une structure singulière, la technopole
Bordeaux Technowest31. Il n?y a pas de
présentation facilement accessible de
l?ensemble de cet « immobilier aidé » au
sein de la métropole mais les collectivités
auraient permis la création de trois pépi-
nières et deux hôtels d?entreprises, le G2
aux Bassins à flot et l?hôtel d?entreprises
Brazza. À cela s?ajoutent les immobiliers
portés par d?autres acteurs partenaires,
notamment par le bailleur social Do-
mofrance, qui gère 53 000 m2 de locaux
commerciaux et professionnels en Nou-
velle-Aquitaine : bureaux, commerces, lo-
caux d?activités, ateliers ou hôtels d?entre-
prises. La collectivité a une forme de droit
31. Cette structure a été créée en 1989. Ses sites accueillent des porteurs de projets plutôt orientés vers les nouvelles technologies.
32. Une nouvelle pépinière, spécialisée dans l?ESS, a intégré le réseau en 2021.
de regard sur les publics hébergés par les
hôtels d?entreprises du bailleur, puisque
les candidats sont normalement soumis Ã
un comité d?agrément. Dans les faits, les
délais de réponse sont courts et la per-
sonne référente côté collectivité a parfois
changé de poste : ces deux facteurs font
que la collectivité n?exerce pas véritable-
ment ce droit.
Rennes Métropole dispose d?un réseau de
pépinières d?entreprises, à Rennes et dans
l?agglomération, et de « centres d?affaires
des quartiers » à destination des quartiers
prioritaires. La gestion et l?animation de
ce réseau ont été déléguées à Citédia, opé-
rateur de services urbains pour Rennes
et Rennes Métropole, dans le cadre de
la concession de service public dédiée Ã
l?exploitation du patrimoine immobilier
métropolitain à vocation économique.
Certaines pépinières sont spécialisées par
exemple dans les services aux entreprises,
la cybersécurité, l?économie numérique
ou les biotechnologies. En 202032, ces
pépinières réunissaient quatre-vingts en-
treprises et totalisaient une surface lo-
cative de 7 500 m2. En parallèle, quinze
incubateurs gérés par des acteurs privés
(association, écoles, entreprises) et des ac-
teurs publics (université, région Bretagne,
chambre régionale de l?économie sociale
et solidaire) sont recensés à Rennes.
88 Aménager la ville productive
Ces immobiliers parapublics historiques
présentent des écueils récurrents : la rota-
tion des occupants n?est pas toujours assu-
rée et ils mobilisent des fonds importants
non seulement en investissement mais
parfois aussi en fonctionnement.
De récents outils de portage
spécifiques
À Bordeaux, d?autres outils de portage
plus spécifiques et maîtrisés ont été créés
récemment : l?activité de portage d?inCi-
té et la Foncière solidaire. Bailleur social
et aménageur historique de Bordeaux,
spécialisé en opérations de renouvelle-
ment urbain et en centres anciens, inCité
a décidé de créer il y a quelques années
une activité de foncière d?activités éco-
nomiques. Quant à la Foncière solidaire
Nouvelle-Aquitaine, elle est encore une
association de préfiguration33, créée en
vue de constituer une foncière de portage
d?immobilier ESS en Nouvelle-Aquitaine.
Il s?agit donc d?un outil hybride, conçu Ã
la fois pour les collectivités et des acteurs
de l?ESS. L?association de préfiguration
a été créée par ATIS, France Active Nou-
velle-Aquitaine, la plateforme J?adopte
un projet (Adefip), avec une implication
financière des collectivités territoriales
33. Statut transitoire d?une entreprise qui a pour vocation de se transformer en société coopérative d?intérêt collectif (SCIC).
34. Ses modalités de gestion étaient en cours d?arbitrage au moment de notre enquête.
puisque Bordeaux Métropole et la région
Nouvelle-Aquitaine assurent le finance-
ment d?une partie de l?amorçage. Trois
missions ont été définies pour cette fon-
cière : l?accompagnement et le conseil
sur la mise en place d?une stratégie pa-
trimoniale ; le portage immobilier avec
des activités d?acquisition pour le compte
d?acteurs de l?ESS, puis de mise en loca-
tion ou de coacquisition avec eux ; et un
rôle d?agence immobilière solidaire. Pour
l?instant, l?objectif est de travailler avec
des collectifs d?acteurs de l?ESS.
À Rennes, plusieurs actions sont mises en
oeuvre pour nourrir l?offre immobilière Ã
destination de l?industrie et de l?artisanat.
À la Janais, Rennes Métropole est au mo-
ment de l?enquête en cours d?acquisition
d?un bâtiment pour développer un incu-
bateur, une pépinière et un hôtel d?entre-
prises. Un atelier mutualisé y sera intégré.
Dans le quartier prioritaire du Blosne,
une cité artisanale est en cours de chan-
tier34 pour la production de douze cellules
de 100 m2 ou de six cellules de 200 m2.
De la même façon, six à huit box d?envi-
ron 300 m2 sont produits pour des artisans
dans le quartier prioritaire de Maurepas.
Enfin, huit cellules artisanales, appelées le
« Mur habité » parce qu?elles sont acco-
lées à un mur antibruit (voir focus), ont été
livrées à Cleunay. Elles sont occupées par
89Chapitre 7. Un parc public et semi-public en évolution
des artisans d?art sous convention d?oc-
cupation précaire. La structure d?aména-
gement Territoires joue un rôle essentiel
dans ces opérations, selon des modalités
de montage différentes ; Territoires n?as-
sure pas systématiquement le portage.
À Rennes comme à Bordeaux, il n?y a pas
d?objectif chiffré de création de surface
d?activité économique par la collectivité
ou ses partenaires, comme c?est le cas en
matière de logement social par exemple.
Les deux métropoles se distinguent toute-
fois sur le caractère centralisé de ces outils
de portage. À Rennes, c?est la structure
Territoires (aménageur historique) qui en
est le bras armé, tandis qu?à Bordeaux il
existe une diversité d?outils de portage.
Cette diversification semble répondre Ã
la fois à des demandes sectorielles, avec
le secteur de l?ESS pour la Foncière so-
lidaire Nouvelle-Aquitaine et les start-up
pour Technowest, et à une évolution de la
vision de la métropole sur la constitution
de son propre patrimoine. En revanche,
elle induit un manque de lisibilité, voire
de coordination, pointé dans le schéma de
développement économique métropolitain
adopté en séance publique le 25 novembre
2021 : « Les incubateurs, couveuses, ac-
célérateurs et pépinières sur le territoire
assurent le rôle de terreau pour la nais-
sance et le développement des nouvelles
entreprises sur le territoire. Tirées par Bor-
deaux Technowest, Unitec, les pépinières
communales et privées, elles jouent un
rôle stratégique et essentiel dans l?écono-
mie de demain, même si la coordination
d?ensemble reste à parfaire. »
90 Aménager la ville productive90
FOCUS
Le Mur habité: des ateliers artisanaux gérés
par l?aménageur
À l?ouest de Rennes, à la nouvelle station
de métro Mabilais, se dresse une ancienne
usine de moutarde, désaffectée depuis les
années 1990 et mise à disposition d?un
collectif artistique, Les Ateliers du vent,
par la ville de Rennes depuis 2006. Le site
est limité par la voie ferrée et protégé du
bruit des trains par un mur antibruit dont
la particularité est aussi d?être « habité »
par des artisans. Le projet du Mur habi-
té, lequel est occupé depuis le printemps
2020, s?est inscrit dans le cadre de la ZAC
Claude Bernard - Alexandre Duval, qui
comprend plusieurs opérations d?amé-
nagement visant à remodeler ce quartier
résidentiel composé de faubourgs et de
friches industrielles. La programmation
de la ZAC s?articule autour de logements,
d?activités de services et tertiaires. La ré-
novation des locaux des Ateliers du vent et
la construction du Mur habité constituent
autant d?éléments qui confortent la dimen-
sion artistique et culturelle de ce secteur.
Réaliser les opérations «que
les privés ne veulent ou ne
peuvent pas faire»
Avec le Mur habité, l?ambition de Rennes
Métropole et de l?aménageur Territoires
est de lutter contre les nuisances sonores
et de proposer à la location des cellules
à destination d?artisans créateurs. Sur le
plan architectural, le projet se compose
d?une structure principale en bois accueil-
lant huit cellules de 20 m2, d?un module
réservé aux sanitaires et d?une struc-
ture secondaire métallique qui supporte
l?écran acoustique composé de panneaux
en fibrociment et de panneaux vitrés. Les
ateliers sont accessibles en rez-de-chaus-
sée par un cheminement piéton. Le Mur
habité constitue aussi un espace de pro-
menade grâce à un cheminement sur le
toit-terrasse.
91Chapitre 7. Un parc public et semi-public en évolution 91
L?opérateur qui a remporté la consultation
du lot (construction de logements et Mur
habité) a refusé de réaliser le Mur habité.
Il n?a donc pas acheté le foncier corres-
pondant au projet du Mur mais a acheté
plus cher le foncier du reste du lot, ce qui a
permis à l?aménageur d?équilibrer le bilan
de l?opération. Aucun acteur privé n?étant
intéressé par ce programme, complexe
sur le plan technique comme sur le plan
économique35, le projet a été financé par
l?opération d?aménagement tout en béné-
ficiant d?une subvention de 300 000 euros
du programme d?investissements d?avenir
(PIA) « Ville de demain » ainsi que d?une
participation de la ville de Rennes. Le coût
global de l?opération est de 1,2 million
d?euros.
En plus d?être maître d?ouvrage, Territoires
est aussi gestionnaire du Mur habité jusqu?Ã
la clôture de la ZAC. Le chargé d?opéra-
tions déplore toutefois un manque d?outil-
lage pour opérer cette gestion locative.
Favoriser l?implantation
d?artisans créateurs au
démarrage de leur activité
Déterminé en fonction du prix annuel au
mètre carré en pépinière d?entreprises, le
loyer s?élève à 110 euros par mois hors
35. Sur la parcelle, les logements à construire relevaient du parc social, ce qui empêchait toute péréquation financière.
charges et hors taxes pour chaque cel-
lule. Le bail est d?un an, reconductible.
Les artisans ciblés par ce projet sont des
créateurs ou issus du « petits artisanat »
dont l?activité est en démarrage, comme
l?explique le chargé d?opérations de Ter-
ritoires : « Les locaux de 20 m2, cela sem-
blait être une surface adéquate pour des
artisans qui n?avaient pas forcément be-
soin de grosses machines. » Pour choisir
les locataires, un premier appel à projets
a été lancé en 2016, soit quatre ans avant
la livraison, le projet ayant pris du retard.
Un second appel a été lancé en 2021 après
le départ de certains artisans. L?objectif
de Territoires était d?attirer des artisans
aux activités complémentaires ou diffé-
renciées, afin d?éviter les situations de
concurrence. Les locataires devaient éga-
lement être en création d?activité et géné-
rer un revenu suffisant pour payer le loyer.
Le choix des artisans sélectionnés s?est
fait en association avec le collectif artis-
tique des Ateliers du vent et les artisans
locataires, l?ensemble faisant l?objet d?une
gouvernance qualifiée « d?informelle » par
l?aménageur.
En octobre 2021, lors de notre enquête,
les artisans occupant ces locaux ont des
activités diverses : création d?abat-jour,
de décorations en plumes, création de
bijoux, graphisme, design de sacs, acces-
soires et petits mobiliers fabriqués à la
92 Aménager la ville productive92
main, couture, création de vêtements, sé-
rigraphie et linogravure. Certains locaux
sont occupés par deux artisans. Les entre-
tiens menés avec certains d?entre eux per-
mettent d?identifier les avantages de cette
implantation tels que le loyer modéré, la
proximité avec d?autres artisans créateurs
ou encore la proximité avec Les Ateliers
du vent, et aussi ses limites. Ainsi les ar-
tisans pointent la précarité de leur bail, le
fait que ce quartier résidentiel soit peu ani-
mé en dehors de l?ouverture et des événe-
ments organisés par Les Ateliers du vent,
ainsi que des inadéquations entre l?amé-
nagement des cellules et leur activité. Ils
regrettent notamment l?absence de prises
triphasées, d?accès au gaz ou d?extraction
d?air adéquate et un manque de lumière.
Les artisans composent avec les règles
d?occupation du site, en stationnant ponc-
tuellement devant les ateliers ou en dé-
veloppant une activité de vente alors que
cela ne leur est en principe pas autorisé.
À l?avenir, une péréquation
possible
À proximité immédiate du Mur habité, un
bâtiment industriel à réhabiliter, qui sera
libéré en 2025, donne l?opportunité d?un
prolongement. Un concours a été lancé en
2022 pour la réalisation d?ateliers d?une
surface plus importante (26 m2), d?un lo-
cal dédié à une résidence d?artistes et d?es-
paces à occupation mutualisée : restaura-
tion, salle de réunion, terrasse végétalisée,
etc. Cette fois-ci, le projet sera réalisé par
le promoteur Bati-Armor, la construction
de logements libres sur le foncier permet-
tant d?équilibrer l?opération.
93Chapitre 8. Mobiliser les acteurs privés
CHAPITRE 8
Mobiliser les acteurs privés
À Bordeaux, les appels à projets et les ap-
pels à manifestation d?intérêt appliqués Ã
l?immobilier d?entreprise se multiplient de-
puis 2014.
Ces appels présentent plusieurs particula-
rités. D?abord, ils font l?objet d?une com-
munication rayonnante qui va jusqu?Ã une
forme de « labellisation ». Ensuite, ils
s?adressent à plusieurs acteurs privés de
la chaîne de l?immobilier ? promoteurs,
investisseurs, maîtres d?oeuvre, utilisateurs
? et incitent à la constitution de groupe-
ments. En outre, ils déterminent souvent
des critères de sélection ou des formats de
réponse ad hoc : l?innovation programma-
tique et architecturale constitue souvent un
critère de sélection, par exemple. Enfin,
ils permettent de regrouper différents sites
sous une même bannière, recherchant un
effet d?entraînement.
Néanmoins, cet outil seul n?est pas suffi-
sant : la mise en oeuvre de ces AMI par la
collectivité et ses partenaires suppose qu?ils
maîtrisent le foncier pour fixer les règles.
Objectif Leviers
Inciter les acteurs privés à dédier
une partie de leurs programmes
de construction aux activités
productives
Ceux qui construisent ou aménagent: AMI, appels à projets, conventions de
partenariat et chartes?
94 Aménager la ville productive
Figure 8.1- Schéma des appels à projets ou à manifestation d?intérêt
déployés au sein de la métropole de Bordeaux depuis dix ans
Crédit: Le Sens de la Ville.
Note: Ces appels à projets sont lancés par la métropole (et notamment les OIM Bordeaux Inno Campus et Aéroparc),
par des aménageurs (La Fab, l?EPA Euratlantique) et aujourd?hui par le Port de Bordeaux. On constate une multiplication
de ce levier d?action, notamment autour de 2017-2018, peu de temps après «Réinventer Paris» qui constitue l?appel
à projets le plus emblématique.
Communiquer sur le projet
et son ambition
Encourager l?innovation
programmatique et
architecturale
Désigner des opérateurs
en vue d?une cession
immobilière ou foncière
95Chapitre 8. Mobiliser les acteurs privés
L?AMI AIRE (aménager, innover,
redessiner, entreprendre)
Parmi les nombreux appels à manifesta-
tion d?intérêt lancés par la métropole de
Bordeaux au sujet des activités produc-
tives, l?AMI AIRE (aménager, innover,
redessiner, entreprendre) est le plus em-
blématique. Cet AMI, lancé en juin 2017,
s?inscrit dans la lignée des appels à pro-
jets urbains innovants (APUI), en ce qu?il
consiste à céder des fonciers détenus par
les collectivités et autres acteurs publics
à l?opérateur qui propose le projet immo-
bilier le plus en phase avec l?objectif de
la collectivité, plutôt qu?au plus offrant.
Piloté par La Fab pour le compte de la mé-
tropole, cet AMI porte au départ sur huit
sites, pour un total de 25 hectares de fon-
cier économique, propriétés de Bordeaux
Métropole, de communes ou de proprié-
taires privés (en particulier la SNCF). Il a
pour objectif de produire des locaux des-
tinés aux PME, aux PMI et aux artisans
innovants à des prix abordables. En juil-
let 2019, la métropole lance une deuxième
édition qui porte sur neuf sites.
L?AMI se structure en deux phases : la
candidature puis l?offre. Concernant les
critères de sélection, la métropole a modi-
fié son approche d?une édition à l?autre. En
effet, si le prix d?acquisition des emprises
et les modalités de paiement constituent
un critère de sélection lors de la première
édition, la deuxième édition précise des va-
leurs « cibles » par site, calculées par La
Fab par compte à rebours à partir d?hypo-
thèses de programmation. Cette évolution
permet, selon La Fab, de diminuer le poids
du critère « prix » par rapport aux autres
critères dans la mise en concurrence entre
les candidats et leurs projets. Le règlement
des AMI précise que les projets doivent être
portés par des équipes qui rassemblent des
acteurs « classiques » de l?immobilier (pro-
moteurs, investisseurs, maîtrise d?oeuvre,
bureaux d?études, consultants) et de « nou-
veaux entrants » : start-up, entrepreneurs,
commercialisateurs, associations. Afin de
faciliter la composition de ces équipes, La
Fab organise, lors de la première édition,
un événement appelé « Aire Novation », au
cours duquel se rencontrent les promoteurs
retenus pour la deuxième phase et une cin-
quantaine de start-up du territoire intéres-
sées par l?immobilier.
Les résultats de l?AMI AIRE
Les volumes d?immobilier d?entreprise
produits
Au total, les projets AIRE des éditions 1
et 2, livrés ou pour lesquels le permis de
construire est délivré et le chantier est en
cours ou programmé, prévoient plus de
25 000 m2 de bureaux et plus de 23 000 m2
de locaux d?activités (voir figure 8.3).
Les programmes « commerces/services »
restent minoritaires. On constate toute-
96 Aménager la ville productive
1
11
1
1
2
2
2
2
2
2
2
1
Figure 8.2- Carte des projets lauréats des deux éditions de l?AMI AIRE
Crédit: Le Sens de la Ville.
Note: Cette carte est produite à partir des informations récoltées auprès de La Fab en juin 2023 sur les deux éditions de
l?AMI AIRE. Les sites se déploient principalement dans le nord de la métropole bordelaise, aussi bien sur la rive gauche
que sur la rive droite. Elle complète les zones d?OIM et d?OIN de l?époque, situées plutôt au sud de l?agglomération (OIN
Euratlantique, OIM Bordeaux Inno Campus [BIC], OIM Bordeaux Aéroparc).
2
1
2
2
1
1
2
1
Projets livrés
Projets en cours
Projets en suspens
Projets abandonnés
AMI AIRE Édition 1
AMI AIRE Édition 2
97Chapitre 8. Mobiliser les acteurs privés
fois que les volumes de locaux en suspens
sont plus importants pour les activités
productives qu?en ce qui concerne les
programmes de bureaux, ce type de pro-
gramme étant plus difficile à équilibrer
que le tertiaire.
Plus précisément, sur dix-neuf sites, on en
recense sept qui ont été retirés de l?AMI
avant la désignation du lauréat ou pour
lesquels le projet proposé a finalement été
abandonné, et quatre en suspens (négocia-
tions en cours avec le propriétaire foncier).
0 3 000 6 000 9 000 12 000 15 000
Commerces - services en suspens - négociations
Commerces - services en cours ou programmés
Commerces - services livrés
Locaux d?activités en suspens - négociations
Locaux d?activités en cours ou programmés
Locaux d'activités livrés
Bureaux en suspens - négociations
Bureaux en cours ou programmés
Bureaux livrés 8 400
6 400
12 600
12 726
13 331
4 600
1 720
2 408
208
Figure 8.3- Graphique des volumes en m2 par type de programme et
niveau d?avancement
Source: Le Sens de la Ville.
Des innovations difficiles à concrétiser
Plusieurs projets d?immobilier productif
se distinguent par le caractère innovant
dans leur forme architecturale, comme
le projet en architecture biomimétique
Silva, porté par Réalités BuildTech Ã
Eysines. Certains intègrent une mixité
fonctionnelle verticale, entre un com-
merce et de l?activité productive en étage
(par exemple le projet Lormont Côte
de la Garonne, porté par Nexity et En-
gie, avec des locaux d?activités en R+1).
D?autres mutualisent certains espaces
98 Aménager la ville productive
(on peut citer ici le projet porté par Nexity
sur le site Dangeard Est, qui conçoit la mu-
tualisation du stockage). Parmi ces trois
projets, seul Silva à Eysines est réalisé
pour le moment ; les deux autres sont en
suspens du fait de plusieurs difficultés.
À Lormont, le terrain appartient à un pro-
priétaire qui en attend une charge foncière
supérieure à celle que peut supporter le
projet proposé. Cette situation illustre
combien il est parfois difficile de répercu-
ter le coût de l?innovation architecturale
sur le prix de sortie des locaux, compte
tenu des moyens limités que les artisans
peuvent mettre dans leur immobilier. Par
exemple, le projet Silva proposait diffé-
rentes pistes d?écoconception (construc-
tion en bois, matériaux de réemploi) qui
ont finalement été abandonnées pour des
raisons de coûts de construction.
À Dangeard, Nexity se heurte au fait que
les artisans ciblés par le projet sont sou-
vent peu enclins à mutualiser des espaces,
même de stockage. Cet enseignement est
également tiré par le promoteur Réalités
BuildTech, dans le cas du projet Silva, qui
relève que les fonctionnements propres Ã
chaque activité sont assez peu compatibles
avec la mutualisation d?espaces. En outre,
les promoteurs sont souvent peu disposés Ã
baisser les pourcentages de précommercia-
lisation avant de lancer les travaux, alors
que les artisans, les TPE et les TPI ne sont
pas en mesure de se projeter à trois ans.
La recomposition de l?écosystème
Le résultat le plus concret de l?AMI AIRE
à ce jour tient donc plutôt à une recom-
position de l?écosystème de l?immobilier
d?entreprise. Il contribue, d?une part, Ã
faire émerger de nouveaux acteurs dans
ce domaine. Par exemple, l?entreprise
U?rself, initialement gestionnaire de
coworking, est amenée à se positionner
comme investisseur dans le cadre de son
projet d?usine industrielle sur le site Dan-
geard Ouest. L?AMI permet, d?autre part,
de former les promoteurs nationaux aux
enjeux propres aux locaux d?activités. Ré-
alités et Nexity, lauréats sur plusieurs sites
des éditions 1 ou 2, témoignent de l?inté-
rêt qu?ils ont à s?ouvrir à cet immobilier
d?entreprise, auparavant réservé à certains
constructeurs-lotisseurs. Ils ont d?ailleurs
porté d?autres projets en immobilier pro-
ductif depuis.
L?événement Aire Novation préfigure
enfin des associations entre promoteurs
et start-up, qui dépasseront le cadre de
l?AMI AIRE, puisque certains promoteurs
non lauréats répondent en équipe avec les
start-up à d?autres consultations.
En conclusion, l?outil qu?est l?appel à pro-
jets ou l?appel à manifestation d?intérêt
permet d?encourager de nouvelles façons
de faire et de s?organiser parmi les acteurs
de l?immobilier. Il se diffuse d?ailleurs Ã
d?autres maîtres d?ouvrage, tels que le
Grand Port maritime de Bordeaux.
99Chapitre 8. Mobiliser les acteurs privés 99
FOCUS
À la Janais et à l?OIM Aéroparc, une
combinaison d?outils
À Rennes comme à Bordeaux, certains
projets illustrent comment les collectivités
combinent plusieurs leviers à leur dispo-
sition pour conserver ou encourager l?im-
plantation d?activités productives.
La Janais: une mobilisation
pour maintenir l?emploi
productif en coeur de ville
La transformation de la Janais, fleuron in-
dustriel rennais qui constitue un foncier
important en coeur de métropole, a été
appréhendée par les élus et par les opé-
rationnels comme un point essentiel de
la stratégie métropolitaine, mobilisant de
nombreux services.
Un site hautement politique, justifiant
l?intervention publique
À la suite de la fermeture de lignes de
production de PSA en 2012 et de la li-
bération de 150 hectares de foncier à la
Janais, Rennes Métropole devait trouver
les moyens de conserver « l?emploi in-
dustriel », selon les mots de Stéphanie
Desloges, chargée de mission accompa-
gnement des entreprises à Rennes Mé-
tropole et de « consolider la ville pro-
ductive », d?après Claudia Henneberger,
responsable d?opérations pour l?aména-
geur Territoires.
Après une baisse constante du nombre
d?emplois sur le site depuis trente ans et
la diminution des activités du site, Rennes
Métropole a cherché un équilibre entre
enjeux urbains et enjeux économiques.
L?« accompagnement de l?optimisation
de Stellantis [ex-PSA] » est cité parmi les
objectifs de l?OAP de la Janais approuvée
100 Aménager la ville productive100
dans la modification n° 1 du PLUi rennais.
La collectivité a en effet intérêt à faciliter
l?organisation de ce donneur d?ordre indus-
triel historique et pourvoyeur d?emplois.
Comme de nombreux industriels et grands
propriétaires fonciers publics, PSA puis
Stellantis convertit son capital industriel en
capital immobilier, désormais valorisable
du fait du rattrapage de la périphérie par
la ville. Plusieurs interventions publiques
ont été menées pour maîtriser le devenir du
site, avec la volonté de le réindustrialiser,
de le densifier et de le rendre « pluri-utili-
sateurs ». Rennes Métropole souhaite au-
jourd?hui donner la priorité à deux filières :
l?industrie 4.0 et la mobilité durable.
Le choix politique de ne pas accepter l?im-
plantation d?activités logistiques sur le site
est assez mal compris par les commercia-
lisateurs (tel Cushman, spécialisé dans
l?immobilier d?entreprise), dans la mesure
où le site est connecté au rail et permettrait
une desserte multimodale. Par ailleurs, les
deux filières choisies par la collectivité sont
considérées comme floues et ayant des be-
soins fonciers limités, alors que la demande
en foncier est forte et que ces emprises
pourraient aisément trouver preneurs.
Une fragmentation de la Janais entre
des propriétaires fonciers privés et
publics
Dans un souci d?optimisation de ses pro-
cessus et de diminution de ses stocks, PSA
avait, avant la réduction de ses activités,
imposé à ses sous-traitants de s?implanter
à proximité de l?usine, dans une zone dé-
diée. Cependant, en raison de sa restruc-
turation, l?entreprise a ensuite contraint
certains d?entre eux à intégrer le site de la
Janais, pour optimiser et rentabiliser le fon-
cier dont elle disposait. Aujourd?hui, le seul
sous-traitant restant à l?extérieur du site est
Talendi (ex-Bretagne Ateliers), tandis que
Tenneco, TI et SAS Cockpit avaient été
rassemblés sur le foncier PSA de la Janais.
À partir de 2015, le foncier a été cédé en
plusieurs séquences. En 2015, la région
Bretagne fait l?acquisition d?un foncier
de 54 hectares qui a ensuite été revendu Ã
Rennes Métropole, pour devenir en 2018
la ZAC de la Janais (en vert clair sur la
figure 8.a). En 2020, Eiffage acquiert
21 hectares supplémentaires auprès de
Stellantis, dont plusieurs bâtiments inuti-
lisés qui étaient déjà loués à la SNCF et
à B3 Ecodesign (du groupe Eiffage). Le
groupe de BTP garde le foncier nu mais
revend les bâtiments à la foncière Magel-
lan. En 2021, Rennes Métropole fait l?ac-
quisition du bâtiment 78 au centre du site
et de ses abords (8 ha). La même année,
l?EPF Bretagne intervient pour réaliser le
portage foncier de 7 hectares de parking
et de 13 hectares du site Ferrage (en vert
foncé sur la figure 8.a).
L?EPF de Bretagne est intervenu pour le
compte de Rennes Métropole, afin de por-
ter le foncier dans le cadre d?une conven-
tion de dix ans et d?y réaliser des travaux
101Chapitre 8. Mobiliser les acteurs privés 101
de proto-aménagement (démolition, dé-
pollution), ainsi que la démolition du bâ-
timent de 100 000 m² sur le site Ferrage.
L?aménagement a été concédé à Terri-
toires par Rennes Métropole36. La relation
de Territoires avec Eiffage est qualifiée
de « gentlemen?s agreement » par l?amé-
nageur Territoires et par le service écono-
mique de Rennes Métropole, c?est-à -dire
36. Plus précisément, le site de la Janais fait l?objet de plusieurs études et périmètres d?intervention de la part de Territoires : une
ZAC multisites qui fait l?objet de la concession d?aménagement de la ZAC depuis 2018 ; un mandat d?étude pour réaliser un
plan guide sur un périmètre plus général de la Janais, et sur lequel d?autres fonciers pourraient devenir opérationnels avec des
mutations futures des propriétés Stellantis, en vue de créer une nouvelle ZAC ou de changer le périmètre ; un mandat d?étude
et de travaux pour le bâtiment 78, racheté par Territoires, qui constitue un pôle d?excellence industrielle ciblé sur la mobilité
et l?habitat.
une volonté commune d?avancer sur la
programmation et l?aménagement afin de
faire émerger un parc multi-utilisateurs
doté d?un pôle de services (restauration,
crèche?). La relation avec Magellan est
aujourd?hui moins clairement définie et
plus risquée, du fait d?un historique de
moindres collaborations.
Figure 8.a- Propriétés foncières du site de la Janais, issues de la
modification n°1 du PLUi
ZAC de la Janais (propriété
Territoires Publics)
Propriété publique
Propriété Eiffage
Autres occupants: Kertrucks,
Linévia, RTPC, etc.
Propriété Magellan
Propriété Stellantis
Source: Rennes Métropole.
Plan des entités foncières
Fin 2021
102 Aménager la ville productive102
L?enjeu principal de la transformation de
cette zone est celui de la programmation :
le zonage du PLUi permettant aussi bien
une activité industrielle que logistique, la
réussite spontanée du projet politique n?est
absolument pas acquise. Territoires cherche
donc à influer sur la commercialisation des
terrains lors d?un point mensuel et à échan-
ger au sujet des prospects plus ou moins
conformes au projet de Rennes Métropole,
sans disposer d?un quelconque moyen ju-
ridique d?agir. Il leur faut donc travailler
en bonne entente avec les autres parties
prenantes, dans l?espoir que les entreprises
retenues relèvent bien des deux filières sé-
lectionnées par les autorités publiques.
Un projet associant action
réglementaire et constitution d?un
parc public
Société d?économie mixte principalement
détenue par Rennes Métropole, Territoires
a été à l?initiative du processus de requali-
fication des zones d?activités. En parallèle,
Rennes Métropole a pris en charge le volet
réglementaire, avec une modification du
PLUi et la mise en oeuvre d?une OAP (pre-
mière modification du PLUi en vigueur
depuis fin 2022). Ainsi, Rennes Métropole
et Territoires ont pu empêcher un premier
projet qui envisageait de dédier un secteur
de la Janais à l?activité logistique : seuls
les Routiers Bretons ont survécu au chan-
37. La métropole compte quatre OIM, dont celle d?Aéroparc.
gement de zonage, leur implantation ayant
été validée lors du précédent mandat, se-
lon Stéphanie Desloges.
De façon originale, l?OAP intervient avant
le plan guide, fixant des invariants qui
avaient été portés par la ZAC : permettre la
traversée du site par des mobilités douces,
faciliter le découpage du site à la demande
avec des macro-lots de 1 Ã 8 hectares afin
d?accueillir des industriels, penser les qua-
lités architecturale et paysagère de cette
future emprise réintégrée à la ville?
L?objectif de Rennes Métropole est d?ac-
compagner les libérations foncières pro-
gressives avec un souci de pérennité, en
anticipant les questions de trame urbaine,
de desserte réseau et voirie, d?accessibilité
pour les entreprises. Le levier opérationnel
de l?OAP permet de fixer des principes sur
un foncier privé, et devra être mis à jour
après la réalisation du plan guide.
L?OIM Aéroparc, territoire
d?entrée de ville pilote
L?opération d?intérêt métropolitain (OIM)
Bordeaux Aéroparc37 est un territoire prio-
ritaire de développement économique qui
couvre partiellement trois communes au-
tour de l?aéroport de Bordeaux-Mérignac :
103Chapitre 8. Mobiliser les acteurs privés 103
Le Haillan, Saint-Médard-en-Jalles et
Mérignac.
Ce territoire se caractérise par un fort an-
crage industriel et de grandes ambitions
d?aménagement, principalement éco-
nomiques, avec trente-cinq opérations
d?aménagement envisagées à terme dont
plusieurs sont déjà enclenchées, à la fois
en extension et en renouvellement ; le tout
bénéficiant d?une nouvelle desserte en
transports en commun via le prolongement
du tramway A. Le plan guide d?aménage-
ment de l?OIM a été réalisé courant 2017
et une convention opérationnelle a été si-
gnée avec l?EPF de Nouvelle-Aquitaine
courant 2018. Ce territoire constitue un
observatoire saisissant des enjeux du main-
tien en ville des activités productives. Les
tentatives déployées par la petite équipe
de l?OIM38 pour un renouvellement urbain
économique qui soit juste et durable sont,
chacune, des expériences en soi.
Une politique foncière proactive
Sur l?OIM Aéroparc, comme nous l?avons
vu au chapitre 4, la collectivité est déjÃ
propriétaire de 250 hectares, l?EPF a ac-
quis 75 hectares et 50 hectares supplé-
mentaires font l?objet d?échanges avec
divers propriétaires. À terme, entre 350
et 400 hectares de terrain devraient ain-
38. L?équipe de l?OIM est une gouvernance ad hoc réunissant en équipe projet des salariés issus de services variés de Bordeaux
Métropole.
si être sous maitrise foncière publique.
La convention foncière EPF porte sur un
montant total de 30 millions d?euros ? le
budget prévisionnel pour acquisition fon-
cière sur l?ensemble de l?OIM étant de
50 millions d?euros. L?EPF et l?OIM ont
cherché à limiter la hausse des valeurs
foncières. L?exercice récurrent du droit
de préemption a même fini par les faire
baisser. En effet, en 2018, les préemptions
se faisaient autour de 90 euros par mètre
carré de terrain ; elles sont passées au-
jourd?hui à 35 euros/m2. L?EPF peut mo-
tiver ses interventions sur la base de son
objectif de réguler les prix du foncier : on
parle alors de « préemption en révision de
prix ». Dans ce cas, soit le propriétaire an-
nule la vente, soit celle-ci est arbitrée par
les Domaines. Comme nous l?avons relevé
plus haut, au fur et à mesure que l?EPF in-
tervient en révision de prix, les Domaines
arbitrent de plus en plus souvent sur des
valeurs proches de la contre-proposition
de l?OIM. Dans certains cas, toujours se-
lon l?OIM Aéroparc, la révision de prix
aboutit à une division par trois du prix ini-
tial du foncier ou de l?immobilier.
Cet exemple de politique foncière menée
par l?EPF et l?OIM sur le secteur Aéroparc
montre qu?une baisse des valeurs foncières
est un objectif accessible. Les enjeux en-
vironnementaux contribuent à cette baisse
104 Aménager la ville productive104
La prise en considération des exigences ERC et ZAN
La démarche ERC oblige à éviter, réduire puis compenser tout impact majeur d?un
projet sur l?environnement; elle vise à ce que chaque projet industriel se traduise par
un maintien, voire une amélioration de sa qualité. Dépassant la seule biodiversité, elle
englobe l?ensemble des thématiques de l?environnement: air, bruit, eau, sol, santé des
populations, etc. Aussi s?avère-t-elle lourde d?impact pour les activités économiques,
souvent situées en entrée de ville et donc sur des axes assez sensibles sur le plan
environnemental.
L?opération Cinq Chemins, sur la commune du Haillan se déploie sur un site sensible
du point de vue écologique, ce qui a conduit à prendre un certain nombre de mesures
d?évitement et de compensation, à la fois sur site et hors site. En matière d?évitement,
des marges d?inconstructibilité importantes ont été fixées, en plus des 35% de pleine
terre exigés. En matière de compensation, l?opération d?aménagement a généré des
besoins à hauteur de 6hectares pour les zones humides et d?environ 4,5hectares pour
les espèces protégées, comme les amphibiens et les lotiers notamment.
L?opération, qui se développe sur 14,6 hectares, a donc nécessité 10,5 hectares de
plus. Pour développer environ 50 000 m2 de superficie plancher, sa consommation
foncière totale est donc de 25hectares.
Conformément à la demande des services de l?État, la gestion des sites de
compensation se fait sur trente ans. Or, pour cette opération, les coûts d?acquisition de
ces sites et les frais de gestion des zones écologiques n?avaient pas été intégrés dans
le bilan d?aménagement sur trente ans. Pour les prochaines opérations, il est convenu
d?intégrer l?ensemble de ces coûts, ce qui va encore renchérir la réalisation de ces
secteurs d?activité.
tendancielle, les avis des écologues inci-
tant à une vraie décote des fonciers pour
tenir compte des mesures d?évitement et
de compensation qui s?imposeront. La
politique foncière s?est aussi traduite par
un certain nombre d?actions de « rétrozo-
nage », notamment pour assurer les me-
sures de compensation environnementale.
«Critériser» les entreprises
bénéficiaires de ces immobiliers
abordables
L?OIM a également changé de straté-
gie de commercialisation début 2021, en
mettant en place un nouveau mode opé-
ratoire de sélection des entreprises. Dans
un contexte de pression foncière crois-
105Chapitre 8. Mobiliser les acteurs privés 105
sante, et afin de favoriser l?implantation
d?entreprises en lien direct avec la filière
Aéronautique, spatial, défense (ASD), très
importante pour le territoire, Bordeaux
Métropole travaille depuis 2016 à la créa-
tion de deux opérations d?aménagement Ã
vocation économique : l?opération Cinq
Chemins, au Haillan, et l?opération Ga-
laxie 4, à Saint-Médard-en-Jalles, dont la
mise en oeuvre a été confiée à la SPL La
Fab (en 2017 et 2018).
À travers ces deux opérations, la collec-
tivité souhaite préserver des possibilités
d?accueil d?entreprises de la filière ASD
à moyen terme, tout en répondant à court
terme à un certain nombre de demandes
endogènes d?extension ou d?implantation
d?entreprises hors filière. La commercia-
lisation de ces deux opérations publiques
repose sur une répartition programmatique
en trois tiers : un tiers d?entreprises arti-
sanales endogènes, un tiers d?entreprises
liées à l?ASD, un tiers d?entreprises Ã
haute valeur ajoutée. D?autres critères
ont été aussi formulés, parmi lesquels
les typologies et le nombre d?emplois
concernés, les flux générés, la volonté de
rejoindre une démarche territoriale, etc.
Mais ces critères n?ont visiblement pas été
utilisés pour le moment, car il n?y a pas
encore eu de concurrence entre entreprises
sur un même foncier.
Par ailleurs, sur la ZA des Cinq Chemins,
une consultation d?opérateurs a été lancée
par la SPL. À l?automne 2022, le projet
était en phase de commercialisation avec
des cessions majoritairement de gré à gré
auprès de comptes propres. L?introduction
d?une procédure de consultation a permis
d?introduire des exigences de la part de
l?aménageur et de la collectivité en termes
de cibles, de prix, de qualité constructive
et environnementale. C?est un groupement
composé autour de la foncière inCité qui
a finalement remporté cette consultation.
La dissociation foncière pour
verticaliser à Saint-Médard-en-Jalles
Parmi les opérations phares réalisées pour
maintenir des activités productives dans
l?OIM, figure un montage en dissociation
foncière pour un projet de verticalisation.
Une consultation a été lancée en 2022
pour sélectionner des projets d?opérateurs
sur deux fonciers économiques de l?OIM
Bordeaux Aéroparc, sur la commune de
Saint-Médard-en-Jalles, propriété de la
métropole de Bordeaux. Les baux des pro-
jets retenus seront conclus entre Bordeaux
Métropole et le bailleur pour une durée
comprise entre 18 et 99 ans. Les opéra-
teurs choisis doivent être « en mesure de
proposer un projet innovant selon plu-
sieurs axes : permettre l?implantation de
jeunes entreprises et de start-up en leur of-
frant des conditions financières d?occupa-
tion soutenables au regard de leur niveau
de maturité et de leur capacité [?] ; pro-
mouvoir la qualité architecturale et l?in-
sertion urbaine et paysagère des bâtiments
106 Aménager la ville productive106
afin de créer des paysages de qualité au
sein de l?OIM ; assurer la qualité environ-
nementale et réduire l?impact écologique
des bâtiments d?entreprise construits dans
le secteur de l?OIM par une conception et
des modes constructifs innovants ; favo-
riser l?émergence de projets immobiliers
innovants et démonstrateurs en matière
de locaux d?activités de demain, travailler
sur des thèmes de mutabilité, l?évolutivité,
l?architecture modulaire »39.
La consultation a été organisée en deux
phases. Lors de la première phase, la mé-
tropole a reçu neuf candidatures répondant
aux critères. Parmi elles, trois groupements
ont été sélectionnés en septembre 2022.
La désignation du lauréat est intervenue
au printemps 2023 : les deux terrains ont
été remportés par le groupement Redman
avec sa foncière Essentiel, accompagnés
de l?agence d?architecture Syvil et de Lina
Singer Landscapes (LS2). Ce groupement a
proposé une offre baptisée Up. Elle vise de
jeunes entreprises innovantes en appliquant
des loyers a priori soutenables pour cette
cible. Les cibles potentielles sont notam-
ment des start-up, dont l?activité s?envole
avec de grosses levées de fonds, mais qui
ne disposent pas forcément de moyens fi-
39. Extrait du texte de la « Consultation d?opérateurs pour la mise à bail longue durée de deux terrains à vocation économique
sur le territoire de l?opération d?intérêt métropolitain Bordeaux Aéroparc ».
40. La construction hors site, ou le hors-site, désigne la préfabrication d?éléments dans un lieu différent du site de construction
où ils seront assemblés et implantés.
nanciers à consacrer à l?immobilier. Un cer-
tain nombre d?entre elles cherchent un lieu
de production et de R&D, des formes de
mutualisation avec d?autres entreprises, et
un écosystème dynamique. L?ambition en-
vironnementale est également forte avec un
paysage préservé (66 % d?espaces de pleine
terre) et un mode constructif hors site40.
« Le projet fait preuve d?une qualité archi-
tecturale, urbaine et paysagère en propo-
sant une densification verticale », indique
le texte issu du bilan officiel de la consul-
tation. L?opération devrait faire la dé-
monstration d?une verticalisation possible
de l?activité productive avec les start-up,
rompues à l?innovation.
Bordeaux Métropole a conclu avec le grou-
pement un contrat avec un bail à construc-
tion d?une durée de cinquante ans. Le
groupement qui loue le foncier s?engage
à construire un bâtiment sur les terrains
appartenant à la métropole. À l?échéance
du bail, cette dernière deviendra proprié-
taire du bâtiment. Ce bail à construction
s?accompagnerait en outre d?une conven-
tion de suivi de commercialisation sur le
long terme, ce qui permettrait une forme
de contrôle par la collectivité.
107Chapitre 9. Et ailleurs en Europe?
CHAPITRE 9
Et ailleurs en Europe?
41. Le projet de recherche MISTA (Metropolitan Industrial Spatial Strategies and Economic Sprawl) a été mené dans le cadre
du programme de recherche ESPON 2020, financé par le FEDER (Fonds européen de développement régional), les États
membres de l?Union européenne et les États partenaires. L?objectif de ce programme est d?accompagner les politiques publiques
à l?aide d?études et d?analyses des « tendances territoriales ». Cette recherche portant sur sept villes en Europe (Vienne, Oslo,
Berlin, Varsovie, Riga, Turin et Stuttgart) s?intéressait à la fois au type d?activités productives (artisanat, logistique, activités
de services, réparation et recyclage) qui s?insèrent ou qui peuvent s?insérer au sein des espaces urbains, aux aménagements
nécessaires à leur implantation et à l?adéquation de leur localisation. Un autre volet de la réflexion recouvre des questions de
gouvernance et de ses échelles, ainsi que des modes d?actions possibles dans le champ de l?aménagement. Afin d?approfondir
ces premiers éléments issus du rapport MISTA et d?entretiens exploratoires, nous avons mené de courtes enquêtes (entretiens
et visites) in situ.
Le concept de ville productive s?est dif-
fusé en Europe, notamment sous l?effet
d?événements de réflexion urbaine tels
que le concours Europan 2017 organisé
autour de la thématique « Ville produc-
tive » (Gilbart, 2023). Aussi nous avons
souhaité mettre en perspective notre ana-
lyse avec des villes européennes, Berlin
en Allemagne, Turin en Italie et Vienne en
Autriche. Comment la ville productive y
est appréhendée, et par qui ? Quels sont
les leviers déployés par les acteurs de la
fabrique urbaine ?
Selon le rapport de recherche ES-
PON-MISTA (2020)41, la concurrence
avec la production de logements est forte
à Berlin et à Vienne. Néanmoins, les pro-
blématiques de localisation des activités
productives sont prises en compte par les
acteurs publics. Elles le sont au prisme
d?une définition des activités productives,
resserrée à Berlin (industrie 4.0, activités
créatives) mais extensive à Vienne. Des
stratégies sont élaborées et des dispositifs
mis en oeuvre dans les deux cas, avec l?af-
fichage d?une ambition forte côté viennois.
Le cas de Turin se distingue, notamment en
raison de l?histoire de son développement
urbain, étroitement lié à son industriali-
sation, puis à la désindustrialisation qui a
laissé vacantes de nombreuses friches en
108 Aménager la ville productive
plein coeur de l?agglomération. L?enjeu de
la réindustrialisation de la ville est affiché
et donne lieu à l?activation de leviers d?ac-
tion, mais de manière plus ponctuelle.
Vienne
Une stratégie en faveur des activités
productives
À la fois ville capitale et l?un des neuf
Länder de l?Autriche, Vienne comptait
1,9 million d?habitants en 2019. L?artisa-
nat et l?industrie sont au coeur du dévelop-
pement de la ville aux xixe et xxe siècles,
avec notamment l?industrie de la soie dans
les faubourgs de la ville et le développe-
ment d?activités ferroviaires. Aujourd?hui
en revanche, la part du secteur tertiaire
domine largement l?économie viennoise.
Faire de la place aux activités de produc-
tion est néanmoins un enjeu affiché poli-
tiquement, et sa prise en compte a donné
lieu à l?élaboration d?une stratégie.
Après une première étude dès 2008, un in-
ventaire et une évaluation du foncier pro-
ductif ont été réalisés pour le compte de
la direction du développement urbain de
la ville de Vienne en 2015. Une étude sur
l?avenir du travail a également été réalisée
par un centre de recherche et de conseil
sur le monde du travail, cette fois-ci pour
le compte de la direction économique. Un
groupe de travail a ensuite été mis en place
afin de prendre connaissance de ces don-
nées et d?élaborer une stratégie d?action en
faveur de la ville productive (Produktive
Stadt). Ce groupe a abouti en 2017 à la ré-
daction d?un document cadre stratégique
(Fachkonzept Produktive Stadt) qui af-
fiche l?objectif de consacrer au moins 5 %
du territoire à des fins de production. Trois
axes prioritaires sont présentés dans ce
document. Le premier concerne la mise Ã
disposition de sites attractifs, abordables et
revalorisés pour l?usage des entreprises et
pour des infrastructures complémentaires
telles que les établissements de formation
et de recherche ou les institutions dédiées
à la politique industrielle et d?innovation.
Le deuxième porte sur le déploiement
d?une stratégie appropriée de développe-
ment du foncier. Le troisième est la mise
en place de structures de coopération so-
lides et une réflexion à l?échelle régionale.
Du «secteur productif» aux activités
de la «ville productive»
Le document cadre viennois sur la ville
productive montre une évolution dans
l?appréhension des activités productives.
Dans les années 2000, le secteur produc-
tif comprenait toutes les activités éco-
nomiques liées à la production de biens
matériels. Ces activités engendrent des
besoins spécifiques en foncier, notam-
ment pour la livraison et la manutention
des marchandises. L?appropriation de la
notion de ville productive élargit le panel
des activités prises en compte par l?action
109Chapitre 9. Et ailleurs en Europe?
publique viennoise. Outre la production
de marchandises, elle englobe désormais
l?approvisionnement en énergie, l?appro-
visionnement et l?élimination des déchets,
le recyclage, les techniques environne-
mentales, la construction, le commerce
de gros, le commerce et la réparation de
véhicules, le transport de personnes et de
marchandises, les services postaux et de
messagerie, l?entreposage, la location de
machines et de véhicules, le gardiennage,
le nettoyage, la réparation, les activités de
service et d?entretien. Avec cette définition
extensive, le secteur de la production est
évalué à un tiers de la valeur ajoutée de
Vienne.
Environ 150 hectares de réserve
foncière au sein de zones d?activités
existantes
Les études réalisées en 2015 sur les pers-
pectives de développement économique et
démographique de Vienne ont amené les
directions du développement urbain et du
développement économique à évaluer Ã
300 hectares le besoin en surfaces de pro-
duction.
Le document cadre Fachkonzept Produk-
tive Stadt distingue 100 hectares pour
compenser la reconversion de sites de
production évincés, 100 hectares pour
l?extension et la modernisation d?entre-
prises existantes et 100 hectares corres-
pondant à l?augmentation prévue du taux
d?emploi (pour 100 000 emplois supplé-
mentaires, 15 % relèveraient du secteur de
la production).
Face à ces constats, il est prévu de mobi-
liser environ 150 hectares de réserve fon-
cière à l?intérieur des zones d?activités
existantes, de mobiliser environ 50 hec-
tares qui ne sont pas encore affectés, de
créer au moins 100 hectares de nouvelles
surfaces de production dans les projets
d?extension urbaine et de récupérer 50 hec-
tares en optimisant l?existant (valorisation
de surfaces inutilisées, densifications, etc.).
Dans les « sites uniques intégrés » et les
« zones économiques mixtes » (voir figure
9.1) se joue un jeu de contrepartie entre pro-
priétaires et collectivités. En s?engageant
à densifier leur parcelle, les propriétaires
fonciers obtiennent les autorisations néces-
saires aux constructions ainsi qu?un accom-
pagnement de la collectivité pour faciliter
l?accès à l?énergie, aux transports, etc.
Faire de la place aux activités
productives dans la ville de Vienne
est un enjeu affiché politiquement et
ayant donné lieu à une stratégie.
110 Aménager la ville productive
Quelle est la portée du Fachkonzept
Produktive Stadt?
La publication du Fachkonzept Produktive
Stadt a eu un retentissement au niveau du
marché de l?immobilier. Dans un premier
temps, la spéculation a ralenti, puis les
zones mixtes ont été perçues par les ac-
teurs de l?immobilier comme une possibi-
lité nouvelle de produire du logement. Les
fonciers ont été acquis au prix du loge-
ment, soit à un prix trop élevé pour déve-
lopper des constructions destinées aux ac-
tivités productives? Pour une entreprise,
la classification d?une zone industrielle en
zone mixte peut néanmoins constituer un
enjeu de valorisation de son patrimoine
foncier. D?après l?un de nos interlocu-
teurs, la brasserie Ottakringer a d?ailleurs
négocié en haut lieu la classification de
son site en zone mixte et l?entreprise pré-
voit de densifier son site en intégrant des
logements.
Lorsqu?un permis de construire est dé-
posé et qu?il se situe dans l?une de ces
trois zones, le document cadre stratégique
ciblant les activités productives doit être
pris en compte, mais il n?est pas pres-
criptif. D?après M. Rosenberger, l?un des
rédacteurs du document cadre et agent
au sein de la direction du développement
urbain, s?ouvre alors un temps d?interpré-
tation et de négociation. La figure de M.
Rosenberger apparaît centrale, au point
que la prise en compte du Fachkonzept
semble reposer sur ses seules épaules, ce
qui questionne sur la portée structurante
de ce document à l?avenir.
À Seestadt, la verticalisation de
l?activité productive
Situé au nord-est de la ville, Seestadt est
un nouveau quartier de Vienne mais il a
des allures de ville nouvelle. En 2028, au
terme de son développement, il compren-
dra plus de 10 000 logements. Une partie
du quartier est classée en zone industrielle
et en zone mixte. On y trouve notamment
Gewerbehof Seestadt, un immeuble pro-
posant des ateliers à destination de petites
et moyennes entreprises du secteur pro-
ductif (artisanat), et des espaces de logis-
tique et de stockage. Au sein d?une surface
locative de 5 300 m2, la taille des cellules
modulables varie entre 66 et 500 m2. Les
espaces de stockage représentent quant Ã
eux 1 300 m2. Deux monte-charges d?une
capacité de 2,5 tonnes équipent le bâti-
ment. Une fois le bâtiment livré, les pre-
neurs ont été sélectionnés par Vienna Bu-
siness Agency, propriétaire du bâtiment,
pour une durée minimale de cinq années.
La construction de ce bâtiment constitue
une expérimentation : si ce n?est pas as-
sez rentable, Vienna Business Agency ne
renouvellera pas l?expérience. L?objec-
tif pour Vienna Business Agency est que
les acteurs privés fassent le constat de la
rentabilité d?une telle construction et dé-
veloppent ce type de produit immobilier.
111Chapitre 9. Et ailleurs en Europe?
Développement du management de
quartier à Vienne
Le développement du « management de
quartier » est appliqué à Vienne pour les
zones industrielles et les zones écono-
miques mixtes existantes. Il consiste, Ã
la fois, en l?identification de potentiels de
coopération entre les entreprises, en l?ini-
tiation d?actions afin de favoriser ou de
renforcer ces coopérations et en la mise
en évidence des surfaces disponibles ou
à optimiser. Le manager de quartier sert
d?interlocuteur central entre les entre-
prises, la direction de l?urbanisme, la di-
rection du développement économique et
l?agence économique de Vienne. Sur ce
point, le dispositif viennois se rapproche
des réflexions rennaises puisque l?enjeu
est d?envisager des scénarios de dévelop-
pement et de densification sur les fonciers
identifiés en amont et de les évoquer avec
les propriétaires fonciers.
Zones Caractéristiques Surfaces Interdictions
Zone industrielle et
économique
Industriel-gewerbliches
Gebiet
- Exploitation sans
restriction (24h/24h)
- Infrastructures adaptées
aux industries
- Bonne accessibilité routière
- Disponibilité foncière, avec
parcelles de taille variable
à un prix accessible
1900 hectares
150 hectares de foncier
réservé à l?intérieur de zones
existantes
50ha pas encore affectés Ã
un foncier particulier
? gestion proactive du
foncier
- Logements
- Commerces de détail
- Tout ce qui pourrait
perturber le
fonctionnement des
entreprises industrielles
Zone économique
mixte
Gewerbliches
Mischgebiet
- En zone urbaine
- Accessibilité transports
publics et individuels
- Densification
(constructions verticales
notamment)
- Diversité et mixité des
usages
200 hectares, à préserver et
à densifier
- Plus de 50% de logements
- Nouvelles surfaces de
commerces sauf nécessité
d?un commerce de
proximité
- Ségrégation (zone
résidentielle et zone
d?activités)
Site unique intégré
Integrierte
Eizelstandorte
Sites historiques intégrés
au tissu urbain, occupés par
une entreprise (exemple:
sites des entreprises Manner
et Ottakringer, Photo 7 P.)
250 hectares, à préserver
et densifier. Mesures
de compensation si la
reconversion du site est
inéluctable
Déplacement de l?entreprise
ou reconversion du site sans
mise en place de mesures
pour préserver l?implantation
industrielle
Figure 9.1 - Les types de zonage définis par la stratégie en faveur de la
ville productive à Vienne
Sources: plan d?aménagement urbain (STEP 2025), Fachkonzept Productktive Stadt 2017.
112 Aménager la ville productive
Berlin
La construction de logements, un
objectif prioritaire
Située au nord-est de l?Allemagne, Ber-
lin est à la fois la ville capitale et l?un des
seize Länder du pays. Elle comptait envi-
ron 3,8 millions d?habitants en 2018.
La chute du mur de Berlin en 1989 puis la
réunification une année plus tard ont pro-
voqué nombre de bouleversements. Sur
le plan du foncier, les principaux chan-
gements concernent : la privatisation du
foncier situé à l?est du mur ; la libération
de foncier en raison de la disparition du
mur, puis, plus tard, de la faillite d?en-
treprises industrielles ; la coexistence de
deux systèmes de planification différents
(Berlin-Ouest et Berlin-Est). Dans les an-
nées 1990, la situation économique de la
ville-État de Berlin est critique. Les coûts
de fonctionnement sont de plus en plus
importants alors que les aides financières
de l?Union européenne et du gouverne-
ment fédéral s?amenuisent en 1995. Les
infrastructures industrielles ne bénéficient
pas d?investissements et deviennent obso-
lètes. La dette augmente donc de manière
exponentielle. Pour se maintenir à flot, les
acteurs publics berlinois décident, dans
les années 2000, de la vente du foncier li-
béré après la chute du mur de Berlin. Ce
foncier est vendu à des investisseurs. Des
projets urbains majeurs s?esquissent alors,
à la manière du projet de Mediaspree. Un
mouvement de contestation s?élève et c?est
dans ce contexte que le projet ExRotaprint
se forme (voir encadré chapitre 4). En plus
de la vente de foncier public, une partie
du parc public de logements est également
vendue. Par conséquent, Berlin fait face
à une crise du logement sans précédent,
marquée par une hausse continue des prix
des loyers et une gronde sociale. Alors que
85 % des logements sont loués, 60 % de
ces logements sont détenus par des entre-
prises privées tenues pour responsables de
l?augmentation des loyers. La construc-
tion de logements est désormais l?objectif
premier des acteurs publics actuels, qui
regrettent amèrement la vente des « bijoux
de famille ». Dans ce contexte, le dévelop-
pement d?activités productives au sein de
l?espace urbanisé de Berlin est complexe :
le foncier est rare, difficilement mobili-
sable (car privé), et la concurrence avec
le logement est féroce. La place accordée
aux activités industrielles n?est pourtant
pas négligeable dans les documents stra-
tégiques existants.
Les zones industrielles au coeur du
développement urbain et économique
Dans le document de cadrage relatif au
développement urbain et économique, le
Stadtentwicklungsplan Wirtschaft 2030,
les objectifs d?aménagement comme
« préserver les sites industriels » ou
« changer d?affectation » sont cartogra-
phiés. Ils sont ensuite déclinés en pistes
113Chapitre 9. Et ailleurs en Europe?
d?action du type zones « à aménager », « Ã
densifier » ou « à réhabiliter », notamment
pour les « zones à vocation productive »
(zones EpB).
En 1992, le Sénat de Berlin avait déjÃ
adopté un premier plan de sauvegarde des
surfaces industrielles menacées par la forte
hausse des prix du foncier industriel et
économique, due à des changements d?af-
fectation et à une demande croissante de
foncier destiné à d?autres usages que des
activités productives. En 2000, le plan de
sauvegarde a été complété par une straté-
gie de développement de nouvelles zones
de production. Mise à jour en 2004, cette
stratégie dédiée aux zones industrielles a
été intégrée en 2011 dans le document de
cadrage stratégique global de la ville-Land.
Au total dans le document actuel, quarante
zones EpB sont recensées, soit environ
2 920 hectares. Les entreprises suscep-
tibles d?être accueillies dans les zones
identifiées sont celles qui contribuent au
développement, à la fabrication et à l?en-
tretien de biens matériels42. Plus précisé-
ment, ce sont des entreprises de l?industrie
manufacturière et de la construction, du
commerce de gros et des intermédiaires du
commerce, du transport, de la logistique et
de l?entreposage, ainsi que certaines entre-
prises de services. Le commerce de détail,
les bâtiments commerciaux, administratifs
42. L?artisanat ne figure pas dans le même plan stratégique que les zones de production, qui sont dédiées à l?industrie.
et de bureaux, les installations sportives,
religieuses, culturelles, sociales et sani-
taires ainsi que les lieux de divertissement
ne doivent pas être autorisés dans les es-
paces productifs figurant dans la stratégie
de développement.
La portée de ce document dépend notam-
ment des arrondissements. En effet, les
documents de cadrage thématiques élabo-
rés à l?échelle du Land doivent être décli-
nés par les arrondissements pour être pris
en compte. Lors de nos entretiens, en dé-
cembre 2021 et en juillet 2022, seuls deux
des douze arrondissements avaient effec-
tué ce travail. À cette limite s?ajoute un
système de planification, particulièrement
complexe, qui ralentit les processus de dé-
cision et freine la mise en oeuvre de cette
stratégie en faveur des espaces productifs.
Une stratégie de développement des
espaces de production difficile Ã
mettre en oeuvre
À Berlin, le système de planification repose
sur trois piliers : un document de cadrage
général (Flächennutzungsplan) qui fixe
l?affectation des sols sur l?ensemble du ter-
ritoire du Land, des documents de cadrage
thématiques (Stadtentwicklungsplan) qui
sont élaborés par le Sénat et qui peuvent
être adaptés localement par les arrondisse-
ments et enfin des documents à une échelle
114 Aménager la ville productive
plus fine, dits Bebauungsplan ou B-Plan,
qui sont élaborés à l?échelle d?îlots, par le
Land ou des arrondissements pour limiter
les droits à construire, rendre un secteur
inconstructible ou au contraire élaborer
un projet d?aménagement nouveau. Ces
plans attribuent des droits à construire
aux propriétaires en tenant compte des
différents documents de cadrage. Lors de
l?élaboration des B-Plans se met alors en
place une négociation avec les acteurs pri-
vés. Ces négociations peuvent porter sur
le programme, le financement de services
publics ou d?infrastructures, l?aménage-
ment des espaces avoisinants, le choix
des architectes ou encore des aspects tech-
niques. Par exemple, dans une zone d?ac-
tivités de l?arrondissement de Tempelhof,
la réactivation d?une voie de chemin de
fer est négociée dans le cadre d?un B-Plan
pour organiser de manière plus optimale
la desserte d?un site industriel. Dans une
autre zone d?activités, la négociation porte
sur la possibilité d?implanter un hôtel et un
restaurant attenant à une brasserie. Ces né-
gociations prennent du temps et retardent
considérablement la mise en oeuvre des
projets d?aménagement.
Le maintien ou le développement des
espaces de production est également au
coeur de conflits au sein même du Sénat,
divisé en dix départements. Politique-
ment indépendants, ces départements ne
partagent pas tous les mêmes objectifs.
L?élaboration des documents de cadrage
thématiques fait l?objet d?intenses négo-
ciations entre les départements ? à l?heure
actuelle, c?est en défaveur du départe-
ment en charge du développement écono-
mique, en raison de la priorité accordée Ã
la construction de logements. Un de nos
interlocuteurs à la direction économique
du Sénat évoque ainsi un conflit avec la
direction du logement concernant le zo-
nage du secteur historiquement industriel
(petite industrie) de Gartenfeld, dans l?ar-
rondissement de Spandau. D?abord classé
comme secteur industriel dans la stratégie
de développement des espaces de produc-
tion, et devant donc être préservé de toute
construction de logements, il a été reclassé
en secteur mixte à la demande de la direc-
tion du logement. Même si une partie du
secteur reste classée comme industrielle,
la mutation est d?ores et déjà engagée et
devrait à terme conduire à la disparition
des industries. En effet, Ã d?importants
problèmes de cohabitation déjà recen-
sés, comme la circulation des camions Ã
côté d?une école par exemple, s?ajoute
une hausse prévisible du coût du foncier.
Cet exemple n?est pas unique. Sous l?ef-
fet de la pression politique pour produire
massivement des logements depuis 2010,
d?autres secteurs industriels changent
de zonage. L?équivalent berlinois d?un
conseil de développement a alerté en vain
le Sénat sur les difficultés des artisans et
des entreprises industrielles, et sur la ten-
dance de ces activités à s?implanter dans le
Brandebourg.
115Chapitre 9. Et ailleurs en Europe?
Une réserve foncière limitée et
réservée à l?industrie de pointe
Le schéma de développement économique
indique des besoins en foncier écono-
mique compris entre 360 et 480 hectares
d?ici 2030. Or, moins de 40 % du potentiel
foncier activable est la propriété du Land.
Parmi les fonciers activables se trouve
l?ancien aéroport Berlin-Tegel, où un
important projet d?aménagement (Urban
Tech Republic - Berlin TXL) est en cours.
Celui-ci comprend deux zones à vocation
industrielle, mais elles prévoient surtout
l?accueil d?entreprises innovantes à forte
valeur ajoutée (secteur des urban tech
notamment). Figure néanmoins l?idée de
mettre en place une filière de construction
bois pour édifier le projet d?aménagement
de Tegel. Cette filière aurait vocation à être
pérennisée ensuite à l?échelle régionale.
Parmi les emprises foncières issues
de la réunification se trouvent celles
d?Adlershof, zone située au sud-est de
Berlin. Le foncier a été donné gratuitement
à Wista, un aménageur. Une vaste opéra-
tion d?aménagement y est déployée depuis
plus de vingt ans afin de favoriser la re-
cherche et le développement d?industries
de pointe dans des secteurs clés : énergie,
biotechnologies, optique, environnement
et télécommunications. Plus d?une cen-
taine d?entreprises de taille équivalente Ã
celle des PME produisent sur place. L?ani-
mation des filières et des interfilières est
également assurée par Wista.
La foncière publique BIM gère 50
bâtiments à destination d?activités
productives
Le foncier public étant rare et donc pré-
cieux, le contrôle de son usage fait dé-
sormais l?unanimité auprès des acteurs
rencontrés. La foncière publique Berliner
Immobilienmanagement (BIM), fondée en
2003, gère plus de 5 000 bâtiments appar-
tenant au Land de Berlin Plus de 75 % de
ces bâtiments sont destinés à l?administra-
tion publique et, depuis 2017, 25 % d?entre
eux peuvent être loués à des acteurs privés
pour des activités économiques ou so-
ciales. Les activités relevant de l?artisa-
nat ou de la petite industrie (réparation,
maintenance, petite production) peuvent
être accueillies dans une cinquantaine de
bâtiments (5 à 10 % de 25 % d?entre ces
bâtiments pouvant être loués à des acteurs
privés). Quand un bâtiment est à louer,
les différentes directions du Sénat se réu-
nissent pour décider collectivement de son
affectation. La direction de l?économie
peut demander que la location soit fléchée
vers de l?activité économique ou indus-
trielle. Les bâtiments ne sont pas loués en
dessous du prix du marché mais l?entre-
prise ne fait pas de profit pour autant. Si
le loyer est trop élevé pour les entreprises
dont l?implantation est souhaitée, celles-ci
peuvent bénéficier d?aides financières oc-
troyées par le Sénat.
Même si la BIM dispose d?une marge
de manoeuvre limitée, des projets de ré-
116 Aménager la ville productive
novation de bâtiments à des fins écono-
miques et industrielles sont en cours.
C?est par exemple le cas de Beeskow-
damm (50 000 m2 de bâtiments et de
surfaces de stationnement), situé au sein
d?une zone d?activités. Le bâtiment a été
construit dans les années 1980 et a été oc-
cupé jusqu?en 1996 avant que le Land de
Berlin le rachète et le loue à une entreprise
industrielle. Le projet de rénovation et de
densification a démarré en 2015. Il prévoit
la création de locaux d?activités de 2 000 Ã
3 000 m2, modulables. La construction est
composée de plusieurs étages, avec les
ateliers de production en rez-de-chaussée
et des bureaux aux étages.
En 2022, la BIM a développé également
deux projets d?aménagement sur du fon-
cier public. Le projet de Dragoner-Areal,
en plein coeur de l?arrondissement de
Kreuzberg, en est un exemple. Il s?agit
d?une zone dont une partie est occu-
pée par des entreprises (garage, car-
rosserie?) et une partie est en friche.
Un plan d?aménagement est élaboré de-
puis 2019 : le projet vise l?accueil de 500
logements, des équipements sociaux et
culturels et 25 000 m2 de surface dédiée
à l?activité économique (artisanat et pe-
tite industrie). La volonté de la BIM est
de maintenir l?implantation des activités
économiques. Néanmoins, après être res-
tés stables pendant des années, les loyers
s?aligneront désormais sur ceux du mar-
ché immobilier, ce qui risque de provo-
quer le départ de certaines entreprises. De
plus, selon nos interlocuteurs de la BIM,
le risque de nuisances liées à des activités
productives menace la cohabitation réelle
de ces activités avec les logements.
Turin
La ville de Turin est bien connue comme
une ville « mono-entreprise » (MISTA,
2020) qui s?est développée dans les an-
nées 1950 et 1960 avec le constructeur au-
tomobile Fiat, présent y compris au coeur
de la ville. La crise économique des an-
nées 1970 a cependant engendré des chan-
gements économiques et socio-démogra-
phiques, et une croissance des communes
autour de Turin. La désindustrialisation
a entraîné l?apparition de nombreuses
friches à Turin et ses alentours ; il subsiste
près de 3,5 km² de foncier inoccupés sur la
commune de Turin.
La production industrielle subit à la fois les
cycles économiques sur la période 2000-
2020 et le contexte économique mondial.
Si le nombre d?établissements et les em-
plois productifs sont en baisse depuis une
dizaine d?années, ils jouent encore un rôle
important, et ce malgré la diversification
de l?économie vers une économie de la
connaissance et la volonté politique de
certains acteurs d?effacer l?image de Turin
comme ville industrielle.
117Chapitre 9. Et ailleurs en Europe?
Une planification économique Ã
l?échelle métropolitaine
La Cittá metropolitana di Torino (CMT)
est l?échelon administratif sur lequel la
plupart des politiques économiques et
industrielles sont aujourd?hui établies Ã
Turin, depuis la réforme des provinces en
2015 (loi Delrio 56/14). La CMT constitue
un échelon intercommunal entre la région
du Piémont et les communes (dont la ville
de Turin), mais sa taille de 6 830 km² est
de l?ordre de dix fois supérieure à celle
des métropoles rennaise et bordelaise.
Avec 2,3 millions d?habitants, elle est ca-
ractérisée par une forte hétérogénéité des
territoires, allant du coeur métropolitain de
Turin jusqu?Ã des villages montagneux Ã
la frontière française.
Si les communes détiennent encore la
compétence en matière d?urbanisme, avec
la planification des zones industrielles
définies dans leurs documents commu-
naux (le piano regolare generale, PRG,
équivalent du PLU français), la stratégie
économique se déploie logiquement Ã
une échelle supracommunale, avec une
compatibilité nécessaire des PRG avec
le piano territoriale generale metropoli-
tano (PTGM). Si une ville veut changer
le zonage de ses quartiers industriels ou
en créer un nouveau, cela nécessite une
négociation avec la CMT et la région du
43. Le PTGM est consultable sur le site internet de la ville métropolitaine de Turin.
Piémont, assurant ainsi une cohérence
d?ensemble. Véritable document cadre de
la stratégie métropolitaine de la ville, ana-
logue au SCoT français, le PTGM inclut
dans la version en vigueur de nombreuses
prescriptions sur le volet économique, et
une territorialisation qui se fait à l?échelle
des quartiers des communes pour localiser
les implantations possibles des industries
et les filières visées, via des aree produt-
tive43. Un des enjeux du document porte
sur la consommation foncière des activi-
tés économiques, avec une volonté, d?une
part, de circonscrire l?étalement des acti-
vités consommatrices de foncier, comme
l?industrie, en les maintenant au sein ou
à proximité de la ville-centre, et, d?autre
part, de favoriser leur implantation sur des
pôles d?intermodalité logistique (routier,
ferroviaire, aéroportuaire).
L?action publique en faveur de la ville
productive: des négociations avec les
acteurs industriels privés
En termes de dynamiques spatiales, les be-
soins en fonciers d?activité économique se
sont reportés vers les communes de la pre-
mière couronne en particulier (JLL, 2019).
La raréfaction des fonciers disponibles a
amené très tôt la ville de Turin à réfléchir
à la quantité importante de friches indus-
trielles présentes dans le péricentre et la
118 Aménager la ville productive
banlieue de Turin, dans une optique envi-
ronnementale. En effet, l?urbanisation des
terrains agricoles et naturels a été bloquée
par des lois de la région du Piémont. Ce-
pendant, les coûts importants de mutation
des fonciers ont entravé la réalisation de
ces opérations. Il est aujourd?hui très dif-
ficile pour les entreprises industrielles de
trouver du foncier disponible, qu?il soit
de moyenne ou de grande taille. Certaines
s?éloignent vers d?autres villes de la région,
et vont même dans d?autres régions, comme
la Lombardie où se situe Milan. Il existe
également de nombreuses zones d?activités
ou logistiques sur les axes autoroutiers du
nord de l?Italie, sur un modèle proche des
ZAE en sortie des centres-bourgs, comme
on peut l?observer sur les première et deu-
xième couronnes rennaises.
Les politiques publiques n?ont, par ailleurs,
pas toujours été structurées aux bonnes
échelles pour négocier avec les industriels,
lesquels échangent plutôt avec les com-
munes alors que la CMT est censée détenir
la compétence. À titre d?exemple, la CMT
a été impliquée avec la ville de Turin pour
l?implantation de l?usine Lavazza, mais pas
pour les négociations avec Pirelli. Cela peut
être lié dans certains cas au rôle historique
de la ville-centre, et d?une volonté de s?ap-
proprier les sujets les plus stratégiques, et,
dans d?autres cas, au fait que l?intercommu-
nalité est encore jeune, politiquement plus
faible et en manque de ressources humaines
pour intervenir sur tous les dossiers.
L?appel à projets Trentametro pour la
reconversion de fonciers industriels
La CMT a mené une étude foncière d?iden-
tification de fonciers industriels privés ou
publics à reconvertir. Un des objectifs est
d?y relocaliser des activités productives,
plutôt que d?utiliser des sites vierges, de
façon à limiter l?artificialisation des sols
naturels et agricoles pour des usages
économiques. Cela a permis d?identifier
130 secteurs ou bâtiments. Parmi eux,
les trente les plus attractifs en termes de
positionnement ont été choisis pour faire
l?objet d?un appel à manifestation d?inté-
rêt (AMI) auprès des municipalités et au-
près d?investisseurs privés. La métropole
fait surtout la mise en relation sur des sites
d?au moins 5 000 m², dont la nature peut
permettre une variété de programmations.
Cependant, elle ne fait aucun suivi dans
le temps de l?avancée des projets car elle
n?en a pas les moyens humains ni finan-
ciers. Il s?agit donc davantage d?une plate-
forme de mise en relation via un site Inter-
net et d?un dispositif mettant en lumière
les caractéristiques clés des fonciers, avec
un effet de communication fort au moment
du lancement.
La ville de Turin a également décidé de
lancer son propre appel à projets sur des
terrains communaux, de façon indépen-
dante de la démarche Trentametro.
119Chapitre 9. Et ailleurs en Europe?
Un système de subventions pour
favoriser l?optimisation des zones
d?activités
La ville de Settimo Torinese, dans l?agglo-
mération de Turin, propose un système de
subventions aux promoteurs immobiliers
en fonction du niveau de dépollution de
terrains industriels. Il s?agit d?une décote
de la taxe d?aménagement44 sur les projets
44. La taxe d?aménagement est un impôt qui sert à financer les équipements (les voiries par exemple) inhérents aux projets de
construction.
proposés, proportionnelle à l?argent inves-
ti par les entreprises dans la dépollution.
S?il est impossible d?étayer davantage ce
levier ici en raison du manque d?éléments,
il nous semble intéressant de l?indiquer,
tant l?optimisation des zones d?activités
est un sujet central pour favoriser le main-
tien des activités productives au sein des
espaces urbains.
Catégories Activités
A
Les activités industrielles et artisanales de production, de réparation ou de transformation de biens
ou de matériaux (ateliers, carrosseries, etc. ), les cultures de pleine terre ou hors sol ; la fourniture de
services techniques, les activités de stockage et de logistique intérieures ou extérieures ; le stockage
des épaves, ferraille et matériel de compactage.
B
Les activités de recherche scientifique, technologique et industrielle si elles sont fonctionnellement
liées à l?activité de production.
C
Les activités logistiques (collecte, stockage, tri et manutention des marchandises), y compris les
entrepôts utilisés pour la préparation, l?emballage et le conditionnement des marchandises vendues
par correspondance ou par le biais du e-commerce.
Figure 9.2 - Définition des activités productives à Turin dans le PRG,
l?équivalent du PLU
Note: À Turin, les activités productives sont définies dans le PRG. Elles sont distinguées par catégorie et englobent de
nombreuses activités. Elles comprennent non seulement les activités industrielles et artisanales de production mais
aussi les activités de recherche si elles sont liées à l?activité de production, et la logistique (dont le e-commerce).
Sources: Piano Regolatore Generale Di Torino, Proposta Tecnica Del Progetto Preliminare Di Revisione Del Prg, Volume I.
L?atelier partagé Comme un établi, à Rennes (Crédit photo: A. Blein)
121
CONCLUSION
En raison des transformations de l?indus-
trie, de la création de zones d?activités
en périphérie, de la raréfaction du fon-
cier économique et des forces centrifuges
exercées par la pression foncière sur les
activités productives, Rennes et Bordeaux
ont connu dans les vingt dernières années
une dispersion de ces activités du centre-
ville vers la périphérie. Dans les deux
villes, ce mouvement s?est caractérisé par
une répartition spatiale des activités à l?in-
térieur d?une distance admissible pour les
trajets domicile-travail, guidée par les in-
frastructures routières.
Parmi les leviers opérationnels mobilisés
par les collectivités pour maintenir en ville
les activités dites productives, certains
sont activés depuis longtemps, comme
la réglementation ou l?action foncière.
D?autres sont encore en cours de réflexion
ou d?expérimentation ; c?est le cas de l?op-
timisation spatiale, de l?occupation tem-
poraire qui pourrait également s?appliquer
à la dissociation foncière.
L?action réglementaire permet de nom-
breux accomplissements mais semble en-
core sous-utilisée au regard de son poten-
tiel. En effet, sanctuariser du foncier pour
certaines activités au détriment d?autres
comporte le risque de rendre le territoire
moins attractif et de se fermer à de nou-
velles opportunités.
Cette ambivalence se traduit dans les
relations entre les collectivités et les en-
treprises : c?est un jeu d?équilibriste qui
s?opère, entre la volonté de préserver les
implantations économiques, de rester at-
tractif et d?optimiser l?usage des parcelles
ou l?occupation des locaux. Sanctuariser
le foncier économique apparaît comme
une piste récente qu?explorent aujourd?hui
largement les métropoles : à Vienne, Ã
Berlin, à Turin, comme à Rennes ou à Bor-
deaux, le foncier est désormais considéré
comme un bien rare et précieux.
Ensuite, puisque l?objectif de ZAN im-
plique des transformations massives dans
la gestion du foncier, il semble néces-
saire de poursuivre l?exploration et l?ana-
lyse d?actions permettant la dissociation
foncière, la verticalisation de bâtiments
d?activités et la mutualisation d?espaces.
L?occupation temporaire ou transitoire en
direction des activités économiques est
également un levier dont les acteurs pour-
raient se saisir, mais avec précaution tant
122 Aménager la ville productive
il peut conforter des activités déjà fragiles
dans une forme de précarité.
L?utilisation d?un levier n?exclut pas les
autres. Les acteurs combinent en réalité les
différents outils, en les adaptant à chaque
projet et à chaque configuration, comme
le montrent les exemples de la Janais Ã
Rennes ou de l?OIM Aéroparc à Bordeaux.
La mise en place de ces leviers est éga-
lement conditionnée aux pratiques histo-
riques et culturelles des villes en matière
de politique urbaine et d?aménagement.
Ainsi, la culture de l?urbanisme négocié,
qui, à Bordeaux, semble avoir facilité le
dialogue avec les acteurs privés (AMI
AIRE, par exemple), paraît encore peu
présente à Rennes. Inversement, l?absence
d?une culture de maîtrise foncière à Bor-
deaux ? historique à Rennes ? a peut-être
amené la collectivité girondine à plus d?in-
ventivité au moment de déployer ses outils.
Néanmoins, la multiplicité des leviers
activés, plus manifeste à Bordeaux qu?Ã
Rennes, n?induit pas nécessairement une
meilleure présence des activités produc-
tives. Plus généralement, on observe une
déconnexion entre les politiques de déve-
loppement économique et les politiques en
matière d?aménagement (Crague, 2009 ;
2017). À Rennes comme à Bordeaux, des
formes de rapprochement existent mais
il reste difficile de coordonner ces deux
champs des politiques publiques et leur
mise en oeuvre par des techniciens aux
cultures professionnelles parfois éloignées.
Enfin, le contour assez imprécis des ac-
tivités productives est plutôt arrangeant
politiquement : la localisation des activi-
tés de fabrication, de production ou de ré-
paration n?est pas nécessairement payante
sur le plan électoral, puisque les acteurs
économiques concernés ne votent pas tou-
jours là où ils sont implantés et que l?en-
jeu des nuisances est par ailleurs un sujet
sensible pour les riverains. Surtout, c?est
principalement à l?échelle des politiques
économiques et industrielles nationales ou
régionales que se structurent les débats.
De fait, le portage politique local en faveur
du maintien des activités productives est
faible, en dehors du soutien aux activités
de l?ESS et de l?économie circulaire et
aux industries de pointe robotisées, dans
certains cas aussi peu pourvoyeuses d?em-
plois que la logistique, dont personne ne
veut. La démonstration de l?intérêt de la
présence des activités productives au sein
des espaces urbains n?est pas un enjeu po-
litique dans les métropoles étudiées.
Finalement, des leviers d?actions sont
ainsi activés sans que les activités ci-
blées ne soient précisément décrites, et
sans portage politique fort. On pourrait
parler d?action publique sans politique
publique ! Un portage politique fort sem-
blerait pourtant nécessaire pour que ces
actions déployées s?inscrivent dans une
123Conclusion
même direction, qu?elles soient coor-
données et articulées. Reste que la quan-
tification des besoins des entreprises en
matière de foncier, tout comme l?objec-
tivation des dynamiques de localisation,
est difficile à faire : comment répondre
politiquement à des besoins et un phéno-
mène d?éviction insaisissables ?
D?autres transformations sont en cours, en
matière de répartition spatiale des activités
et de gestion du foncier, et accélérées par
l?urgence écologique et l?objectif de ZAN.
Certaines d?entre elles échappent aux po-
litiques publiques. C?est le cas de la divi-
sion de locaux d?activités par des investis-
seurs en zones d?activités ou la mutation
de locaux d?activités dans le diffus.
Surtout, les problématiques de localisation
des entreprises se traitent à une échelle plus
large que les intercommunalités et leur
ville-centre. Les leviers identifiés dans cet
ouvrage se concentrent sur le territoire des
intercommunalités des villes-centres. Or,
tout porte à croire que les enjeux se situent
aussi largement ailleurs, dans la mesure
où les entreprises se jouent des frontières
territoriales dans leurs dynamiques de lo-
calisation. Comment peuvent s?articuler
les politiques intercommunales sur ces su-
jets, entre métropoles, villes moyennes et
petites où l?industrie et l?artisanat sont ac-
cueillis différemment ? (Gros-Balthazard
et Talandier, 2023) À Rennes comme Ã
Bordeaux, les tentatives d?organisation de
l?action à des échelles plus larges restent
pour l?heure largement embryonnaires.
Se décentrer des cas français a permis à la
fois de « regarder » autrement ce qui est Ã
l?oeuvre en France et de nourrir notre ana-
lyse des cas rennais et bordelais au regard
de contextes, de problématiques et de le-
viers différents. À la lumière de cette mise
en perspective en Europe, les cadres his-
toriques, économiques et sociopolitiques
apparaissent déterminants dans la prise
en compte des problématiques de locali-
sation des activités productives au sein de
l?espace urbain. Si l?ensemble des acteurs
rencontrés reconnaissent l?importance du
maintien de ces activités au sein de leur
territoire, tous ne sont pas prêts à y pla-
cer la même énergie, les mêmes moyens
et les mêmes ressources. D?autres enjeux,
comme celui de la production de loge-
ments à Berlin, par exemple, apparaissent
bien plus prioritaires. La portée de leviers
qui semblent très ambitieux, comme le
Fachkonzept Produktive Stadt à Vienne,
n?est pas encore démontrée. Le champ
de l?action publique ciblant les activités
productives en Europe est pour l?heure
en phase de structuration, se caractérisant
avant tout par des expérimentations di-
verses plus que par un cadre homogène et
stabilisé.
Aménager la ville productive124
POINT DE VUE
Et si la transformation du travail était Ã
l?origine de la transformation urbaine
1. Partant de l?hypothèse que l?évolution des liens entre l?industrie et la ville peuvent être appréhendées par les changements du
travail, Éléonore Gendry mène ses réflexions en collaboration avec Sophie Vareilles, maîtresse de conférences à l?INSA-Lyon et
membre du laboratoire EVS, Gilles Gesquière, professeur à l?université Lyon 2 et chercheur au LIRIS UMR 5205 et Jean-Yves
Toussaint, professeur à l?INSA-Lyon et membre du laboratoire EVS. Ces derniers sont également directeurs du PEPR Ville
durable et bâtiment innovant.
Les sociétés contemporaines se caractériseraient par un continuum entre production, administration, organisation, culture que
génère le développement du numérique et de ses applications à l?ensemble des sphères d?activités, formant ainsi des sociétés
hyperindustrielles. La thèse conduite au sein du LabEx IMU dans le cadre d?un programme TIGA coordonné par la métropole
de Lyon, s?intéresse à ces transformations et à leurs effets sur l?urbanisation en interrogeant leurs liens avec les transformations
du travail.
Par Éléonore Gendry, doctorante au laboratoire Environnement Ville Société (EVS,
UMR CNRS 5 600)1.
Outre l?identification des stratégies des acteurs publics, la question du maintien des activi-
tés productives dans les villes peut aussi être mise en lumière via les mutations du travail.
Industrie, ville et travail
Le lien entre activités et urbanisation est aussi ancien que les villes. Dès le xviiie siècle,
l?industrialisation des activités transforme les villes dont les territoires se polarisent entre
production, échange et habitat ; polarisation qui accroît les infrastructures de transport
pour acheminer les gens et les biens, la main-d?oeuvre accrue et les marchandises pour
alimenter la production et la consommation.
L?industrialisation généralisée s?amorce avec la Seconde Guerre mondiale. L?ouverture
des frontières et la progression des technologies numériques mondialisent l?industrie.
Points de vue 125
Cette dernière se développe autour de centres industriels connectés entre eux par des
infrastructures (grands ports, plateformes aéroportuaires, entrepôts) ou par des espaces
de commandement qui, se faisant, dessinent des villes globales2 constituant un archipel
métropolitain mondial débordant les territoires nationaux3.
Ces transformations de l?industrie sont autant de mutations du travail. En facilitant le
regroupement de machines-outils plus performantes au sein d?un unique lieu de produc-
tion, les avancées techniques de la fin du xixe et début xxe siècle poussent les industries
vers une division forte du travail. Le taylorisme et le fordisme organisent le travail autour
d?une succession de gestes simples et reproductibles pour une main-d?oeuvre peu quali-
fiée. Après-guerre, la gouvernance et la structuration de l?appareil productif se complexi-
fient. L?organisation du travail industriel mute vers des modèles moins figés et mécanistes
visant une production sans « gaspillage » capitalistique favorisée par l?accélération de la
numérisation des activités.
Appréhender le changement du travail industriel par l?observation des produits
Étudié différemment par les sociologues, les géographes, les ergonomes ou les écono-
mistes, le travail est une notion difficile à définir. À travers l?évolution de la production
d?un objet typique de l?industrie, un moteur, il est possible d?examiner les transforma-
tions du travail.
Les « ensembles techniques » se forment à partir de liens de solidarité entre des objets
et entre ceux qui les fabriquent. Chaque objet s?inscrit dans un « milieu associé »4, dans
un environnement où des objets et des individus interagissent5. Observer par exemple
l?évolution de la production des moteurs, c?est aussi et surtout observer une organisation
faite d?humains et de non-humains solidaires. C?est donc observer les modes d?action
organisés6 et par conséquent, observer le travail. L?évolution de l?usine de production de
camions Berliet implantée sur la commune de Vénissieux et de Saint-Priest depuis 1917,
est exemplaire des mutations industrielles. Aujourd?hui intégrée au groupe Volvo, elle
reste un site industriel lyonnais important tout en étant mondialisée.
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5. N. Dodier, Les hommes et les machines, Paris, 1995
6. N. Greenan, D. Guillemot, Y. Kocoglu, « Présentation », Réseaux, vol. 162, 2010
Aménager la ville productive126
Nous avons donc travaillé sur les évolutions du moteur Berliet, des années 1950 aux
années 2020, à partir des traces laissées par ces évolutions : photos des ateliers en ac-
tivité, plans, rapports spécialisés sur les procédés techniques et les forces productives,
statistiques, journaux de l?entreprise. Ces traces rendant observable l?évolution du travail,
la méthode consistait en une approche aussi factuelle que possible. Si des entretiens ont
été conduits auprès d?actuels ou d?anciens salariés de l?entreprise, ils ont uniquement été
mobilisés pour expliciter des traces soit incomplètes soit énigmatiques.
Des dynamiques spatiales significatives
Dans les années 1950, la production est intégrée : le site Berliet tient ensemble la concep-
tion et les procédés de fabrication. L?emprise spatiale est importante. La situation s?inverse
dans les années 1970. Les investissements se concentrent sur les études et recherches. Les
bâtiments tertiaires s?étendent. Les activités de forge, de fonderie, d?usinage sont de plus
en plus sous-traitées à des fournisseurs, d?abord français puis internationaux. Progres-
sivement, l?atelier moteur se spécialise dans les activités de logistique d?assemblage et
de gestion de pièces de rechange et l?aménagement s?adapte aux nouveaux besoins de
production en flux tendu.
Cette évolution du travail reconfigure l?habitat et la ville. Autrefois impliqué dans le loge-
ment de ses salariés, Berliet a prévu sur ses réserves foncières des lotissements pour loger
son personnel. L?arrivée d?investisseurs internationaux dans le capital de l?entreprise met
fin à cette stratégie et au couplage espace productif, habitat ; découplage que renforce la
croissance du travail intérimaire. Une redistribution des lieux de résidences s?opère en
même temps que change le travail devenu plus qualifié et mieux rémunéré au profit des
ingénieurs et des techniciens, bénéficiant aux centres urbains et à leurs aménités.
Ces transformations spatiales et sociales autour du travail retentissent sur les infrastruc-
tures de transport. Si l?acheminement des matières premières s?effectuait par voies fer-
roviaires, l?essor de la sous-traitance et de la production en flux tendu requiert des in-
frastructures routières, portuaires et aéroportuaires adaptées, transformant la métropole
lyonnaise en l?intégrant dans l?archipel urbain mondial, comme lieu d?assemblage d?un
moteur dont les pièces viennent du monde entier.
127
128
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130 Aménager la ville productive
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Annexes
131
Annexe I - Méthodologie
Temporalité de la recherche
? Démarrage début 2021.
? Printemps 2021 : questionnaire auprès de 15 collectivités en France (3 en Île-de-
France : Est Ensemble, Plaine Commune, Grand-Orly Seine Bièvre et 12 hors Île-de-
France : Angers, Bordeaux, Brest, Champigny, Grenoble, Lille, Lyon, Montpellier,
Nantes, Nice, Rennes, Strasbourg).
? D?octobre 2021 à juillet 2022 a démarré l?enquête sur Bordeaux et Rennes.
? Mise en perspective avec Vienne (enquête sur site en juin 2022), Berlin (enquête sur
site en décembre 2021 et en juillet 2022) et Turin (enquête sur site en juin 2022).
? Analyse et rédaction jusqu?en septembre 2023.
? Atelier acteurs-chercheurs le 1er juin 2023.
Entretiens
L?entretien semi-directif a constitué notre mode d?enquête privilégié. Au total, 73 entre-
tiens ont été réalisés à Rennes, à Bordeaux, à Berlin, à Turin et à Vienne avec des acteurs
de l?aménagement ou du développement économique au sein des collectivités, des amé-
nageurs, des promoteurs ou des commercialisateurs, mais aussi les chambres consulaires
et les agences d?urbanisme. Au cours de ces échanges d?une heure et demie environ, nous
avons abordé la définition des activités dites productives, les actions menées pour favo-
riser l?implantation de ces activités, les limites identifiées, les contraintes, les relations
entre acteurs, etc. Avec certains interlocuteurs, nous avons également exploré un projet
ou un site en particulier, parfois sur le terrain.
À cela s?ajoutent 22 entretiens menés en majorité sur site avec des entrepreneurs pour
comprendre les logiques de leur choix d?implantations.
132 Aménager la ville productive
AnnexeII - Analyse
géomatique des données
Sirene
Les données couvrent l?ensemble des établissements répertoriés dans la base Sirene (fi-
chiers « établissement » et « établissement historique ») de 1950 au 1er mars 2022. Une
entreprise est comptabilisée quand l?établissement correspondant à l?adresse indiquée est
ouvert au moins un jour sur une période de cinq ans. La plupart des établissements restent
ouverts pendant la période entière (entreprises stables) ; certains peuvent fermer défini-
tivement au cours de la période (entreprises défuntes) mais ils seront comptabilisés de la
même manière. De façon plus rare, certains établissements peuvent être signalés à l?Insee
comme étant fermés puis rouverts. Cela peut, par exemple, être dû à des travaux, ou à un
transfert temporaire de l?activité dans un autre établissement.
Il est à noter que la tranche d?effectif est souvent mal renseignée et n?est pas toujours
mise à jour au fur et à mesure de la croissance ou de la décroissance des effectifs de
l?établissement. Néanmoins, l?analyse de quelques fichiers type a montré que la majorité
des tranches d?effectif non renseignées correspond à des établissements individuels. L?ab-
sence de tranche d?effectif est donc comptabilisée comme étant le signe d?une absence de
salariés. Il est néanmoins possible que certaines PME soient insuffisamment comptabili-
sées alors qu?elles ont 10 ou 20 salariés par exemple.
133
Classification des établissements par tranche d?effectifs
NN: établissement non employeur (pas de salarié au cours de l?année de référence et
pas d?effectif au 31/12)
00: 0 salarié (n?ayant pas d?effectif au 31/12 mais ayant employé des salariés au cours
de l?année de référence)
01: 1 ou 2 salariés
02: 3 à 5 salariés
03: 6 à 9 salariés
11: 10 à 19 salariés
12: 20 à 49 salariés
21: 50 à 99 salariés
22: 100 à 199 salariés
31: 200 à 249 salariés
32: 250 à 499 salariés
41: 500 à 999 salariés
42: 1000 à 1999 salariés
51: 2000 à 4999 salariés
52: 5000 à 9999 salariés
53: 10000 salariés et plus
Source: Insee
Annexes
134 Aménager la ville productive
Méthode de centrographie
L?ellipse représentée est théoriquement déterminée par trois mesures :
1. calcul du point « moyen » du nuage des points (soit le centre géométrique ou un bary-
centre pondéré) ;
2. calcul de l?angle de rotation de l?ellipse (orientation) ;
3. calcul de la dispersion par les écarts types des coordonnées x et y à partir du point
« moyen ». Ceux-ci vont définir les axes de l?ellipse et leur longueur.
Nous utilisons ici la Standard Deviational Ellipse de Yuill (1971) avec deux correc-
tions (racine carrée et degré de liberté) sur la base de l?ouvrage de géomatique de Ned
Levine45. Ces corrections permettent d?apporter une interprétation spatiale relativement
simple de l?ellipse, analogue à celle d?un histogramme de dispersion pour une distribution
univariée. La courbe limite de l?ellipse correspond à un contour de probabilité 64 % qu?un
point de la distribution se situe à l?intérieur.
Le centre de gravité de la distribution est représenté par une étoile, avec une pondération
appliquée à chaque point correspondant à la moyenne de la tranche d?effectif de l?éta-
blissement (14,5 salariés pour la catégorie 11 par exemple). On parlera de la répartition
spatiale des établissements productifs pour désigner la répartition spatiale des salariés,
étant donné la pondération utilisée.
45. Implémentation des travaux de Ned Levine (2010) dans le logiciel CrimeStat.
135Annexes
AnnexeIII - Liste des sigles
et acronymes
AGEC : (loi) anti-gaspillage pour une économie circulaire
AMI : appel à manifestation d?intérêt
AMO : assistance à maîtrise d?ouvrage
APUI : appel à projets urbains innovants
ASD (filière) : Aéronautique, spatial, défense
Audiar : Agence d?urbanisme et de développement intercommunal de l?agglomération
rennaise
a?urba : agence d?urbanisme Bordeaux Aquitaine
BTP : bâtiment et travaux publics
CCI : chambre de commerce et d?industrie
Celib : Comité d?étude et de liaison des intérêts bretons
Cerema : Centre d?études et d?expertise sur les risques, l?environnement, la mobilité et
l?aménagement
CMA : chambre de métiers et de l?artisanat
CUB : Communauté urbaine de Bordeaux
DGFiP : Direction générale des Finances publiques
DIA : déclaration d?intention d?aliéner
EC : économie circulaire
EPA : établissement public d?aménagement
EPF : établissement public foncier
ERC : éviter, réduire, compenser
136 Aménager la ville productive
ESS : économie sociale et solidaire
GIP GPV : Groupement d?intérêt public Grand Projet des Villes Rive droite
NAF : nomenclature d?activités française
OAP : orientation d?aménagement et de programmation
OIM : opération d?intérêt métropolitain
OIN : opération d?intérêt national
PLU : plan local d?urbanisme
PLUi : plan local d?urbanisme intercommunal
PME : petites et moyennes entreprises
PMI : petites et moyennes industries
Sirene : Système national d?identification et du répertoire des entreprises et de leurs éta-
blissements
SAE : schéma d?aménagement économique
SMAE : schéma métropolitain d?aménagement économique
ZA : zone d?activités
ZAE : zone d?activités économiques
ZAC : zone d?aménagement concerté
ZAD : zone d?aménagement différé
ZI : zone industrielle
ZUP : zone à urbaniser en priorité
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Biographie des auteurs et des autrices
Hélène Beraud est diplômée de l?Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Docteure en aménagement
du territoire et urbanisme et en génie urbain, elle est maîtresse de conférences en aménagement de
l?espace et urbanisme au Lab?urba - Université Gustave Eiffel. Ses recherches portent sur les réseaux
de déchets et de propreté urbaine qu?elle étudie dans leurs dimensions spatiales, matérielles, tech-
niques et organisationnelles. Elle s?intéresse également aux travailleurs du déchet et à l?appropriation
du déchet par les acteurs de la ville.
Alexandre Blein est ingénieur-urbaniste, docteur de l?École des Ponts ParisTech en urbanisme
et diplômé de l?École normale supérieure (ENS - PSL). Après avoir travaillé en maîtrise d?ouvrage
publique, il a rejoint Alphaville en 2021 en tant que chef de projet. Il y pilote notamment les études de
stratégie territoriale et de programmation économique. Ses travaux de recherche portent sur la place
des espaces de coworking dans l?immobilier d?entreprise ainsi que l?utilisation des industries créatives
comme outil de planification urbaine.
Flavie Ferchaudest diplômée de Sciences Po Rennes et docteure en géographie et aménagement
de l?espace et urbanisme. Elle a d?abord travaillé dans le domaine de la participation citoyenne aux
projets urbains avant de s?orienter vers la recherche urbaine. Elle est maîtresse de conférences au
Lab?urba - Université Gustave Eiffel et ses recherches portent sur les territorialités et les mutations
de l?action publique urbaine, notamment au prisme de l?expérimentation, des nouvelles pratiques du
numérique, du travail et du «faire».
Joël Idt est ingénieur de l?École centrale de Lille et docteur en aménagement et urbanisme à l?Institut
français d?urbanisme. Il est professeur en aménagement au Lab?urba - Université Gustave Eiffel; ses
travaux portent sur l?analyse de l?action publique urbaine, et en particulier sur les relations entre tech-
nique et politique dans la décision publique. Il a abordé sous cet angle les dispositifs de pilotage des
grands projets urbains en France et en Europe. Il s?intéresse aussi aux formes d?intervention publique
en dehors des grands projets les plus médiatisés, pour étudier les pratiques plus «ordinaires» des
acteurs publics.
Daphné Lecointre est diplômée du master Affaires publiques de Sciences Po Lille et du Cycle d?ur-
banisme de Sciences Po Paris. Après plusieurs stages et projets étudiants, elle rejoint Le Sens de la
Ville dès 2017 en tant que chargée de projet. Actuellement cheffe de projet associée, elle travaille plus
particulièrement sur les sujets d?évaluation et de maintien de l?activité productive en ville.
Flore Trautmann est diplômée de Sciences Po Paris, d?un DEA de sciences politiques et du master
d?urbanisme de de l?École des Ponts ParisTech (master AMUR). Après avoir travaillé plus de dix ans
en maîtrise d?ouvrage privée (conduite d?opérations urbaines complexes et partenariats promoteurs/
aménageur), elle a cofondé en 2015 Le Sens de la Ville, agence coopérative de stratégie urbaine et
programmatique.
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Dernières parutions
Sur le même thème, aux Presses des Mines
P. Duarte, S. Duvillard, N. Gillio et T. Petit, Foncier industriel et stratégies publiques
locales : une articulation imparfaite, Les Notes de La Fabrique, 2024.
Dans les collections de La Fabrique,
aux Presses des Mines
P. Dartois et M. Suderie, Couvrir nos besoins énergétiques : 2050 se prépare
aujourd?hui, Les Notes de La Fabrique, 2023.
C. Granier, Refaire de l?industrie un projet de territoire, Les Notes de La Fabrique, 2023.
D. Lolo, V. Charlet et A. Diop, Crise énergétique en Europe et protectionnisme améri-
cain. La réindustrialisation compromise ?, Les Notes de La Fabrique, 2023.
P. Larrue, Répondre aux défis sociétaux : le retour en grâce des politiques « orientées
mission » ?, Les Docs de La Fabrique, 2023.
S. Canivenc, Numérique collaboratif et organisation du travail. Au-delà des promesses,
Les Notes de La Fabrique, 2023.
D. Lolo et A. Diop, Les grandes entreprises sur la voie de la sobriété, Les Notes
de La Fabrique, 2023.
S. Bellit et V. Charlet, L?innovation de rupture, terrain de jeu exclusif des start-up ?
L?industrie française face aux technologies-clés, Les Notes de La Fabrique, 2023.
L. Gaget et M. Nguyen Van Mai, ETI et talents : les clés pour que ça matche, Les Docs
de La Fabrique, 2024.
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Les membres du conseil d?orientation de La Fabrique
La Fabrique de l?industrie est dotée d?un Conseil d?orientation, organe consultatif, qui veille à la
qualité scientifique, à la pertinence et à l?originalité des travaux menés, à la diversité et à l?équilibre
des points de vue. Les membres du Conseil y participent à titre personnel et n?engagent pas les
entreprises ou institutions auxquels ils appartiennent. Leur participation n?implique pas adhésion Ã
l?ensemble des messages, résultats ou conclusions, portés par La Fabrique de l?industrie.
À la date du 1er novembre 2023, il est composé de:
Gabriel ARTERO, président d?honneur de la Fédération
de la métallurgie CFE-CGC,
Vincent AUSSILLOUX, chef du département économie-
finances de France Stratégie,
Hervé BAUDUIN, président de l?UIMM Lorraine,
Michel BERRY, fondateur et directeur de l?école de Paris
du management,
Jean Michel BEZAT, journaliste au quotidien Le Monde,
Augustin BOURGUIGNAT, chargé de mission au Crédit
Mutuel Alliance Fédérale,
Serge CATOIRE, directeur industrie à l?UIMM,
Pierre-André de CHALENDAR, président du groupe
Saint-Gobain, co-président de La Fabrique de
l?industrie,
Marc CHEVALLIER, rédacteur en chef d?Alternatives
Économiques,
Carole CHRÉTIEN, directrice des relations entreprises
au CNRS,
Patricia CRIFO, professeure à l?École Polytechnique et
chercheuse au CREST (CNRS),
Jean-Marie DANJOU, directeur général de l?Alliance
Industrie du Futur (AIF),
Philippe DARMAYAN, ancien président d?ArcelorMittal
France,
Stéphane DISTINGUIN, fondateur et président de
Fabernovel, président du pôle de compétitivité Cap
Digital,
Flora DONSIMONI, directrice générale de l?Institut de
l?Entreprise,
Elizabeth DUCOTTET, PDG de Thuasne,
Pierre DUQUESNE, ancien ambassadeur, chargé de la
coordination du soutien international au Liban,
Olivier FAVEREAU, professeur émérite en sciences
économiques à l?université Paris X,
Denis FERRAND, directeur général de Rexecode,
Jean-Pierre FINE, secrétaire général de l?UIMM,
Louis GALLOIS, ancien président du conseil de
surveillance de PSA Groupe, co-président de La
Fabrique de l?industrie,
François GEEROLF, économiste à l?OFCE et professeur
d?économie à Sciences Po,
Frédéric GONAND, conseiller économique de l?UIMM,
professeur associé de sciences économiques Ã
l?université Paris-Dauphine,
Guillaume de GOYS, président d?Aluminium France,
Bruno JAQUEMIN, délégué général d?A3M,
Sébastien JEAN, professeur au Conservatoire national
des arts et métiers (CNAM),
Éric KELLER, secrétaire fédéral de la fédération FO
Métaux,
Élisabeth KLEIN, dirigeante de CFT Industrie,
Dorothée KOHLER, directeur général de KOHLER C&C,
Éric LABAYE, président d?IDEL Partners,
Isabelle LAUDIER, responsable de l?Institut pour la
recherche de la Caisse des Dépôts
Emmanuel LECHYPRE, éditorialiste à BFM TV et BFM
Business,
Xavier LECOQ, président du syndicat CFE-CGC
sidérurgie,
Olivier LLUANSI, associé à Strategy&PWC,
Victoire de MARGERIE, président exécutif de Rondol,
Philippe MUTRICY, directeur de l?évaluation, des études
et de la prospective de Bpifrance,
Hélène PESKINE, secrétaire permanente au Plan
d?Urbanisme construction architecture au ministère de
la Transition écologique,
Philippe PORTIER, secrétaire national de la CFDT,
Grégoire POSTEL-VINAY, ancien directeur de la
stratégie à la Direction générale des entreprises, et
rédacteur en chef des Annales des Mines,
Joseph PUZO, président d?AXON?CABLE SAS et du
pôle de compétitivité Matéralia,
Xavier RAGOT, président de l?OFCE,
DanielRICHET, directeur général du CETIM,
Robin RIVATON, investment director ? Venture Smart
City chez Eurazeo,
Alexandra ROULET, professeure d?économie à l?Insead,
Frédéric SAINT-GEOURS, vice-président du conseil
d?administration de la SNCF,
Ulrike STEINHORST, présidente de Nuria Conseil,
Michaël VALENTIN, associé fondateur d?OPEO,
Pierre VELTZ, ancien PDG de l?établissement public de
Paris-Saclay,
Alain VERNA, directeur général de Toshiba Tec Europe,
Dominique VERNAY, président du pôle industrie de
l?Académie des technologies,
Jean-Marc VITTORI, éditorialiste au quotidien Les
Echos.
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IS
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www.la-fabrique.fr
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Aménager la ville productive
Conserver ou accueillir des activités productives au sein des villes est une pro-
blématique qui suscite un intérêt renouvelé de la part des collectivités. Cette
question vient en effet s?insérer au croisement de plusieurs tendances conco-
mitantes: quête de nouvelles pratiques de consommation et de production,
ambitions nationales de réindustrialisation et de souveraineté, transition éco-
logique, etc.
Quels sont les leviers opérationnels dont disposent les collectivités pour créer
cette «ville productive»? Grâce à des enquêtes de terrain réalisées dans les
métropoles de Bordeaux et de Rennes, et dans trois villes européennes, les
auteurs de cet ouvrage en ont identifié de nombreux: sanctuariser du foncier
pour la production dans les documents d?urbanisme, densifier ou verticaliser,
dissocier la propriété de l?usage? La nature des dispositifs et l?intensité de
leur activation dépendent de chaque collectivité et de la place occupée par les
activités productives dans leur développement économique.
Cette Note permet d?alimenter sous un angle nouveau les débats sur la ré-
industrialisation et la contrainte de zéro artificialisation nette des sols. Elle
s?adresse aux dirigeants d?entreprises, aux collectivités territoriales, aux déci-
deurs publics, aux chercheurs désireux de connaître les dispositifs en faveur
du maintien des activités productives ou de leur renouveau dans les villes.
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LFI-Note50_couv-web2.pdf
Aménager la ville productive.pdf
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Préface
Résumé
Introduction
PartieI
La localisation des activités productives, question spatiale et politique
Chapitre 1
L?éviction limitée des activités productives
Aux origines, des constructions différentes du paysage industriel
Ces dernières années, des tendances similaires
Quels sont les critères d?implantation des activités productives?
Chapitre 2
Une action publique en faveur de la ville productive sans véritable feuille de route
Une problématique récente
Une action publique ancienne en faveur de l?ESS et de l?économie circulaire
Partie II
Les leviers d?action publique
Chapitre 3
Les instruments réglementaires pour gérer la concurrence entre les différentes activités
Le zonage
Les OAP, un levier stratégique mais peu contraignant
Le diffus, angle mort réglementaire
Chapitre 4
L?action foncière: maîtriser les terrains pour en contrôler l?usage
Constituer des réserves foncières pour l?activité économique: le modèle de la ZAE
Vendre le foncier communautaire à prix décoté
Utiliser la dissociation foncière
Intervenir pour contenir la hausse des valeurs
Chapitre 5
L?optimisation spatiale: de la densification à la diversification
L?incontournable densification des ZAE
De rares tentatives d?optimisation par mutualisation
La verticalisation, un affichage plus qu?une solution aboutie
Un besoin en outils spécifiques
Chapitre 6
Aux interstices spatiotemporels, les occupations temporaires
Une diversité de modes d?occupation temporaire
Une solution à double tranchant
Les Halles en commun: un projet d?urbanisme transitoire favorisant l?implantation de l?économie circulaire
Une volonté de construire le lieu et ses usages futurs à travers une occupation transitoire
Une orientation favorable à l?économie circulaire
Un équilibre financier qui reste à trouver
Chapitre 7
Un parc public et semi-public en évolution
Une offre historique: pépinières et hôtels d?entreprises
De récents outils de portage spécifiques
Le Mur habité: des ateliers artisanaux gérés par l?aménageur
Réaliser les opérations «que les privés ne veulent ou ne peuvent pas faire»
Favoriser l?implantation d?artisans créateurs au démarrage de leur activité
À l?avenir, une péréquation possible
Chapitre 8
Mobiliser les acteurs privés
L?AMI AIRE (aménager, innover, redessiner, entreprendre)
Les résultats de l?AMI AIRE
À la Janais et à l?OIM Aéroparc, une combinaison d?outils
La Janais: une mobilisation pour maintenir l?emploi productif en coeur de ville
L?OIM Aéroparc, territoire d?entrée de ville pilote
Chapitre 9
Et ailleurs en Europe?
Vienne
Berlin
Turin
Conclusion
Point de vue
Annexes
Annexe I - Méthodologie
AnnexeII - Analyse géomatique des données Sirene
AnnexeIII - Liste des sigles et acronymes
INVALIDE)