Rapport d'enquête technique sur l'accident d'un véhicule électrique survenu le 11 décembre 2021 avenue d'Ivry à Paris (13e)
Auteur moral
France. Bureau d'enquêtes sur les accidents de transport terrestre
Auteur secondaire
Résumé
Le samedi 11 décembre 2021 à Paris (13<sup>e</sup>) un conducteur perd le contrôle de son véhicule électrique, qui après avoir percuté mortellement un cycliste, heurté du mobilier urbain, finit sa course, stoppé après avoir percuté un autre véhicule. La raison principale de l'accident réside dans l'incapacité du conducteur à maîtriser certains paramètres d'aide à la conduite de son véhicule. A l'issue de son enquête, le BeaTT proposera certaines orientations en matière de sécurité des systèmes embarqués de ces aides.
Editeur
BEATT
Descripteur Urbamet
voiture électrique
;aide à la conduite
;traitement de l'information
Descripteur écoplanete
véhicule électrique
;gestion automatisée
Thème
Transports
Texte intégral
RAPPORT
D?ENQUÊTE TECHNIQUE
sur l'accident
d'un véhicule électrique
survenu le 11 décembre 2021
avenue d'Ivry à Paris (13e)
Novembre 2024
Avertissement
L?enquête technique faisant l?objet du présent rapport est réalisée dans le
cadre des articles L.1621-1 Ã 1622-2 et R.1621-1 Ã 1621-26 du Code
des transports relatifs, notamment, aux enquêtes techniques après
accident ou incident de transport terrestre.
Cette enquête a pour seul objet de prévenir de futurs accidents. Sans
préjudice, le cas échéant, de l?enquête judiciaire qui peut être ouverte, elle
consiste à collecter et analyser les informations utiles, à déterminer les
circonstances et les causes certaines ou possibles de l?évènement, de
l?accident ou de l?incident et, s?il y a lieu, à établir des recommandations
de sécurité. Elle ne vise pas à déterminer des responsabilités.
En conséquence, l?utilisation de ce rapport à d?autres fins que la
prévention pourrait conduire à des interprétations erronées.
Glossaire
? ADAS: Advanced Driving Assistance System
? AEBS: Automatic Emergency Breaking System
? CAN: Convertisseur Analogique Numérique
? EDR: Event Data Recorder
? ESP: Electronic Stability Program
? IRCGN: Institut de Recherche Criminelle de la Gendarmerie Nationale
? UNECE: United Nations Economic Commission for Europe
? VL: Véhicule Léger
? VUL: Véhicule Utilitaire Léger
Bordereau documentaire
Organisme auteur: Bureau d?Enquêtes sur les Accidents de Transport Terrestre (BEA-TT)
Titre du document: Rapport d?enquête technique sur l?accident d?un véhicule électrique survenu le
11décembre2021 avenue d?Ivry à Paris (13e)
N°ISRN: EQ-BEAT?24--8--FR
Affaire n° BEATT-2021-14
Proposition de mots-clés: véhicule électrique, aide à la conduite, enregistrement des données, AEBS, freinage
automatique
Synthèse
Le samedi 11 décembre 2021 à Paris (13e), vers 20h 45, un véhicule léger de marque
Tesla remonte l?avenue d?Ivry vers le nord. La chaussée a été aménagée par la ville de
Paris pour permettre aux cyclistes de circuler en toute sécurité sur cet axe important.
Depuis le boulevard Masséna jusqu?à la rue de Tolbiac, des glissières béton séparent
physiquement les flux de véhicules routiers des cyclistes.
Bien que son véhicule soit fortement automatisé, le conducteur n?avait pas activé
l?Autopilot, aide à la conduite permettant de contrôler les mouvements de la voiture dans
les plans longitudinal et latéral. La conduite était manuelle.
À peu près au milieu de l?avenue d?Ivry, la voiture freine brusquement du fait de
l?activation de l?AEBS, probablement du fait d?une réaction intempestive de ce système,
car aucun obstacle proche n?est identifié par le conducteur. Pensant probablement qu?il
s?agit du freinage à récupération associé à la pédale d?accélérateur, et pour éviter un arrêt
du véhicule, le conducteur appuie fortement sur l?accélérateur sans s?en rendre compte.
L?AEBS est désactivé et dès lors le véhicule accélère fortement.
Ne s?étant pas aperçu immédiatement de cet emballement, le conducteur panique et de
fait maintient inconsciemment son pied sur l?accélérateur. Il arrive néanmoins à diriger son
véhicule et au niveau d?un carrefour profite de l?absence de glissière béton pour s?insérer
dans la piste cyclable qui est peu fréquentée, lui permettant d?éviter de heurter les autres
véhicules routiers. Malgré la vitesse vertigineuse et l?étroitesse de la voie, il se maintient
dans la piste cyclable tout en évitant les aménagements de stationnement de cycles en
bord de rive du côté gauche et les glissières béton à droite.
Malheureusement, à 118km/h, le véhicule heurte mortellement par l?arrière un cycliste qui
circule vers le nord. Arrivant en bout de la piste cyclable, il heurte alors à 140km/h le
mobilier urbain, dont un container à verre qui explosera, blessant une vingtaine de
personnes présentes dans le carrefour. Il sera définitivement stoppé après le choc avec
un véhicule utilitaire léger dans le carrefour avec la rue de Tolbiac.
La cause principale de l?accident a été l?incapacité du conducteur à comprendre son
erreur d?appui sur la pédale d?accélérateur au lieu de la pédale de frein. Paniqué par une
telle accélération, il n?a pas pu réagir à son environnement ni tenter une action pour
remédier à cette accélération, y compris enlever le pied de l?accélérateur.
Les facteurs ayant participé à l?accident ont été le fait de pouvoir désactiver le freinage
automatique de l?AEBS par une action sur l?accélérateur, et la méconnaissance par le
conducteur du fonctionnement et des performances du véhicule.
Le BEA-TT propose des orientations de sécurité en lien avec ces facteurs, et d?application
plus générale, une modification des données de l?Event Data Recorder (EDR),
équipement destiné à enregistrer certains paramètres cinématiques et de fonctionnement
des systèmes équipant les nouveaux véhicules.
1
SOMMAIRE
SYNTHÈSE................................................................................................................................................................. 1
1 - CONSTATS IMMÉDIATS ET ENGAGEMENT DE L?ENQUÊTE...........................................................................3
1.1 - Les circonstances de l?accident..................................................................................................................... 3
1.2 - Le bilan humain et matériel............................................................................................................................ 4
1.3 - L?engagement et l?organisation de l?enquête..................................................................................................4
1.4 - Les mesures prises après l?accident..............................................................................................................4
2 - CONTEXTE DE L?ACCIDENT............................................................................................................................... 5
2.1 - Les conditions météorologiques.................................................................................................................... 5
2.2 - L?infrastructure et l?environnement................................................................................................................. 5
3 - COMPTE RENDU DES INVESTIGATIONS EFFECTUÉES..................................................................................7
3.1 - L?état des lieux après l?accident..................................................................................................................... 7
3.2 - Les résumés des témoignages.................................................................................................................... 11
3.2.1 - Le témoignage du conducteur de la Tesla.........................................................................................................................................12
3.2.2 - Le témoignage de l?épouse................................................................................................................................................................13
3.2.3 - Le témoignage de la belle-fille...........................................................................................................................................................13
3.2.4 - Le témoignage de personnes présentes sur les lieux des accidents................................................................................................14
3.3 - Le véhicule léger impliqué et son conducteur..............................................................................................15
3.3.1 - Les caractéristiques générales du véhicule léger.............................................................................................................................15
3.3.2 - Freinage à récupération.....................................................................................................................................................................18
3.3.3 - Les aides à la conduite équipant le véhicule.....................................................................................................................................19
3.3.4 - Performances de l?AEBS mesurées par Tesla...................................................................................................................................26
3.3.5 - Le conducteur du véhicule léger........................................................................................................................................................26
3.3.6 - Le trajet d?approche du véhicule léger...............................................................................................................................................27
3.4 - L?analyse des enregistrements.................................................................................................................... 27
3.4.1 - Les données récupérées par télétransmission..................................................................................................................................27
3.4.2 - Les données récupérées sur la voiture et l?analyse mécanique de celle-ci......................................................................................44
4 - ANALYSE DU DÉROULEMENT DE L?ACCIDENT.............................................................................................46
5 - ANALYSE DES CAUSES ET FACTEURS ASSOCIÉS, ORIENTATIONS PRÉVENTIVES................................48
5.1 - Analyse critique des données de l?EDR et du fichier log..............................................................................48
5.1.1 - Données de l?EDR.............................................................................................................................................................................48
5.1.2 - Données du fichier log.......................................................................................................................................................................53
5.2 - Fonctionnement et interface homme-machine de l?AEBS............................................................................54
5.2.1 - Performances et limites des AEBS....................................................................................................................................................55
5.2.2 - Signaux émis à destination du conducteur........................................................................................................................................56
5.3 - Absence de réactions du conducteur...........................................................................................................58
6 - CONCLUSIONS ET RECOMMANDATIONS......................................................................................................61
ANNEXES................................................................................................................................................................. 62
Annexe 1: Décision d?ouverture d?enquête.........................................................................................................63
Annexe 2: Fiche EuroNcap du véhicule Tesla modèle 3 -Extraits.......................................................................64
RÈGLEMENT GÉNÉRAL DE PROTECTION DES DONNÉES................................................................................65
1 - Constats immédiats et engagement de l?enquête
1.1 - Les circonstances de l?accident
Le samedi 11 décembre 2021 à Paris (13e), vers 20h45, un véhicule léger taxi de
marque Tesla venant du périphérique sud circulait dans l?avenue d?Ivry en direction de la
place d?Italie. Le conducteur et trois membres de sa famille sont présents à bord. Alors
que le véhicule avançait à faible vitesse à près de 500 m en amont de la rue de Tolbiac,
celui-ci a accéléré brusquement et de manière continue.
Pour éviter de percuter les véhicules circulant à une dizaine de mètres devant lui, le
conducteur a quitté la seule voie de circulation de l?avenue d?Ivry ouverte aux véhicules
routiers et s?est inséré dans la piste cyclable aménagée par la ville de Paris sur la partie
gauche de la chaussée. À vitesse élevée et toujours en accélération, le véhicule est resté
dans cette voie mais n?a pas pu éviter un cycliste qui y circulait et l?a mortellement
percuté.
Quelques secondes plus tard, à une vitesse proche de 140km/h, le véhicule léger a
percuté divers éléments de mobilier urbain puis a stoppé sa course au milieu du carrefour
entre la rue de Tolbiac et l?avenue d?Ivry après avoir heurté violemment un véhicule
utilitaire léger (VUL) en circulation.
Lieu des accidents
Figure 1: plan de situation de l?accident
(source: Géoportail IGN légendé BEA-TT)
Heurt du
cycliste
Heurt du
VUL
Figure 2: plan de situation de l?accident
(source: Géoportail IGN légendé BEA-TT)
3
1.2 - Le bilan humain et matériel
L?accident a provoqué le décès d?un homme qui circulait en Vélib? dans la partie de
l?avenue d?Ivry aménagée en piste cyclable, percuté à l?arrière par le véhicule léger qui
circulait à une vitesse d?environ 120km/h.
Le véhicule léger en fin de course a percuté un poteau de signalisation verticale, un
poteau de feu de passage piéton, divers mobiliers urbain, des cycles Vélib? stationnés sur
l?emplacement dédié, un conteneur à verre, et un VUL qui a été fortement endommagé Ã
l?avant. Le véhicule de marque Tesla a été détruit, mais l?habitacle a protégé les trois
passagères et le conducteur qui ont été blessés légèrement.
Les différents chocs et les projections de débris ont occasionné des blessures graves Ã
plusieurs piétons et endommagé deux VL présents au moment de l?accident. Les derniers
recensements immédiatement après le traitement des victimes indiquaient, en plus du
cycliste décédé et des passagers du véhicule Tesla, 6 personnes en urgence absolue et
9 en urgence relative dont deux ont été laissées sur place, les autres ayant été évacuées
dans les hôpitaux.
1.3 - L?engagement et l?organisation de l?enquête
Au vu des circonstances de cet accident, le directeur du bureau d?enquêtes sur les
accidents de transport terrestre (BEA-TT) a ouvert le 17 décembre 2021 une enquête
technique en application des articles L. 1621-1 Ã L. 1622-2 et R. 1621-1 Ã R. 1621-26 du
Code des transports.
Les enquêteurs du BEA-TT ont contacté les autorités judiciaires et ont pu accéder au
dossier de l?enquête judiciaire dirigée par le procureur de la République. Ils ont pu
rencontrer les policiers chargés de l?enquête de flagrance ainsi que les gendarmes de
l?Institut de recherche criminelle chargés de certaines expertises du véhicule Tesla, et
prendre connaissance des résultats de leurs expertises.
La société Tesla a également adressé certains fichiers de données enregistrées à bord du
véhicule et a répondu à l?ensemble des questions du BEA-TT en fournissant des
documents explicatifs associés.
1.4 - Les mesures prises après l?accident
La compagnie de taxis G7 employeur du conducteur accidenté a décidé le lendemain de
l?accident de mettre à l?arrêt les 37 Tesla Model 3 de sa flotte le temps que l?enquête
détermine les causes de l?événement, en application du principe de précaution.
Par la suite, la compagnie G7 dans une interview du journal Caradisiac1 indiquait avoir fait
appel à un expert automobile indépendant, lequel a examiné plusieurs voitures Model 3
exploitées par ses chauffeurs. L?expert n?a relevé aucune défaillance mais a constaté la
particularité de la Tesla, induisant la nécessité d?une formation des conducteurs.
1 https://www.caradisiac.com/exclusif-caradisiac-pourquoi-les-taxis-g7-ont-remis-en-service-leurs-tesla-model-3-
195114.htm
4
https://www.caradisiac.com/exclusif-caradisiac-pourquoi-les-taxis-g7-ont-remis-en-service-leurs-tesla-model-3-195114.htm
https://www.caradisiac.com/exclusif-caradisiac-pourquoi-les-taxis-g7-ont-remis-en-service-leurs-tesla-model-3-195114.htm
2 - Contexte de l?accident
2.1 - Les conditions météorologiques
Le relevé de la station météorologique d?Orly, située à environ 12km au sud du lieu de
l?accident affichait pour le samedi 11 décembre 2021 à 19h, heure locale, une
température extérieure positive de 5°C, aucune précipitation dans l?heure précédente. Le
sol était sec.
À 22h, le relevé météorologique indiquait une température positive de 5°C et ne faisait
état d?aucune précipitation dans les 3heures précédentes.
Les différents témoins de l?accident interrogés par les services de police indiquaient qu?il
faisait nuit et qu?il ne pleuvait pas. Toutefois, certains ont indiqué que la chaussée était
humide.
2.2 - L?infrastructure et l?environnement
L?avenue d?Ivry, longue d?environ 800m, relie le boulevard Masséna, au sud, au carrefour
entre l?avenue de Choisy et la rue de Tolbiac, lieu où le véhicule Tesla a terminé sa
course. Route à sens unique, elle comportait sur toute sa longueur une voie cycliste Ã
double sens aménagée sur la partie gauche de la chaussée en bordure de trottoir. Cette
voie était séparée de la chaussée empruntée par les autres véhicules par des glissières
de béton et des balises de couleur jaune à bandes blanches. Une signalisation
horizontale temporaire de couleur jaune marquait les limites de la voie cycliste de part et
d?autre des blocs béton. La vitesse maximale autorisée pour les véhicules routiers était de
30km/h.
Par endroit, la piste cyclable se rétrécissait, sa largeur dépendant des contours du trottoir
ou des limites des aménagements présents.
Sur le côté droit dans le sens de circulation, la chaussée comportait des places de
parking, des zones de stationnement Vélib? ou des containers, réduisant de fait sa largeur
à une seule voie de circulation.
Figure 3: photo de gauche, début de l?avenue d?Ivry au niveau du boulevard Masséna
photo de droite, divers aménagements présents en bord de chaussée dans l?avenue d?Ivry
(source: google maps-août 2022)
5
À l?approche du carrefour avec la rue de Tolbiac, la piste cyclable se rétrécissait et le
mobilier urbain se densifiait sur le trottoir avec la présence de poteaux, de panneaux,
d?arbres, d?une station Vélib? et d?un bac à verre.
Figure 4: vue de l?avenue d?Ivry à l?approche du carrefour avec la rue de Tolbiac
(source: google maps-mars 2023)
L?avenue d?Ivry est un des principaux axes du quartier en direction du centre de Paris, et
les commerces et restaurants de type asiatique sont nombreux. Au moment de l?accident,
le trafic était toutefois fluide.
6
3 - Compte rendu des investigations effectuées
3.1 - L?état des lieux après l?accident
Au niveau de la zone de choc présumée avec le cycliste sur la piste cyclable, aucune
trace de freinage ou de ripage n?apparaît sur la chaussée. Aucun équipement ou mobilier
urbain sur le trottoir n?a été abîmé ou défoncé.
Figure 5: zone de choc avec le cycliste
(source: google maps - août 2022 retouchée BEA-TT)
Les services de police sur place ont toutefois repéré une marque sur le côté gauche du
premier bloc de béton séparant la voie cyclable de celle circulée par les véhicules routiers
en aval de la zone de choc présumée.
Figure 6: trace noire sur le côté du bloc béton au niveau de la zone de choc avec le cycliste,
emplacement relevé des chaussures gauche et droite du cycliste
(source: police nationale et google maps - août 2022 légendée BEA-TT)
7
Après le choc, la partie avant du Vélib?, sectionnée au niveau du pédalier, se trouvait sur
le trottoir de droite en direction du nord, la roue arrière droite était légèrement en amont
sur le même trottoir, et d?autres débris se trouvaient sur le trottoir de gauche pratiquement
en vis-à -vis de la structure du Vélib?.
Figure 7: roue arrière, avant de la structure du Vélib? et pièces métalliques de la partie arrière
(source: police nationale)
La figure 8 présente des vues des avenues d?Ivry et de Choisy et de la rue de Tolbiac
prises par une caméra de surveillance de la ville de Paris respectivement 10 secondes et
1 seconde avant l?arrivée du véhicule Tesla sur ce carrefour. L?horloge indiquait 20h43.
Figure8: vues des avenues d?Ivry et de Choisy (photo de gauche) et de la rue de Tolbiac (photo de droite)
quelques secondes avant les chocs
(source: police nationale légendées BEA-TT)
Les figures suivantes présentent quelques secondes après les chocs, l?état de la zone
d?accident avec la position du véhicule Tesla, celle du véhicule utilitaire percuté, les
dégâts aux équipements et mobilier urbain, des piétons blessés et d?autres qui leur
portent secours.
Figure 9: vue de la rue de Tolbiac
(source: police nationale retouchée BEA-TT)
8
Figure 10: vue du carrefour après l?accident
(source: police nationale légendée BEA-TT)
Figure 11: vue du carrefour après l?accident
(source: police nationale légendée BEA-TT)
9
Piste cyclable
de l?avenue
d?Ivry
Bornes de
stationnement
Vélib?
Bornes de
stationnement
Velib?
Emplacement
du conteneur
à verre
Débris
du conteneur
à verre
Emplacement
du conteneur
à verre
Véhicule
Utilitaire
percuté
Emplacement
du contenuer
à verre
Véhicule
utilitaire
percuté
Véhicule
utilitaire
léger
Véhicule
Tesla
Avenue
d?Ivry
Avenue
de Choisy
Figure 12: vues successives du carrefour après l?accident depuis l?avenue d?Ivry
(source: police nationale légendées BEA-TT)
L?avant du véhicule Tesla est totalement détruit, son côté gauche fortement embouti.
L?ensemble des airbags du véhicule se sont activés, en particulier ceux latéraux, qui ont
permis au conducteur et aux passagères d?être protégés des chocs et des débris, et de
n?être que légèrement blessés malgré la vitesse très élevée.
Figure 13: vue du côté gauche du véhicule Tesla et de l?avant du véhicule utilitaire percuté
(source: photos police nationale ? légendées BEA-TT)
10
En particulier, la roue gauche du véhicule Tesla n?est plus en place et sa jante présente
sur son bord extérieur des déformations et des traces de frottement. Le compartiment
avant est éventré et les structures ont reculé vers l?habitacle. Le pare-brise avant présente
un enfoncement vers l?intérieur sur son côté droit, attestant d?un point d?impact, et est
brisé sur toute sa surface.
Le côté gauche du véhicule présente des enfoncements sur toute sa longueur, la portière
conducteur déformée ne peut plus se refermer et sa vitre est brisée et n?est plus en place.
Celle de la portière arrière est absente. La jante arrière gauche est cassée à plusieurs
endroits de son bord extérieur, et le pneumatique est crevé.
Le pare-choc arrière côté gauche est cassé et laisse apparaître sa structure interne. Le
côté droit du véhicule présente surtout des traces de frottement notamment sur les deux
portières, ainsi qu?au niveau du passage de roue arrière. L?aile avant droite est
manquante. Le toit du véhicule, en verre teinté présente des enfoncements vers l?intérieur
de l?habitacle au niveau des montants latéraux entre portières.
Figure 14: dégâts du véhicule Tesla (source: police nationale)
Figure 15: dégâts du véhicule utilitaire léger (source: police nationale)
Le choc au niveau du VUL a entraîné des dégâts principalement à l?avant, détruisant le
radiateur, la traverse, le bouclier, le capot et le phare gauche qui a été arraché, celui de
droite, toujours en place, a été cassé. Le véhicule Tesla a heurté ce véhicule à peu près
au milieu de la face avant, suivant un angle faible de l?ordre de 30° sur la droite par
rapport à l?axe longitudinal du VUL.
3.2 - Les résumés des témoignages
Les résumés des témoignages présentés ci-dessous sont établis par les enquêteurs
techniques sur la base des déclarations, orales ou écrites, dont ils ont eu connaissance.
Ils ne retiennent que les éléments qui paraissent utiles pour éclairer la compréhension et
l?analyse des événements et pour formuler des recommandations. Il peut exister des
divergences entre les différents témoignages recueillis ou entre ceux-ci et des constats ou
analyses présentés par ailleurs.
11
3.2.1 - Le témoignage du conducteur de la Tesla
NB: plusieurs interrogatoires ont eu lieu, et certaines informations sont contradictoires.
Toutefois, le BEA-TT met en avant les informations qui peuvent expliquer les
circonstances en lien avec le fonctionnement du véhicule.
Comme tous les matins, il a exercé sa profession de taxi dans une plage horaire dès 8h
et jusqu?à 18h. À 19h, il a rejoint sa femme, sa fille et sa belle-fille qui assistaient à un
office religieux à Saint-Ouen. Par la suite, ils se sont dirigés vers le 13? arrondissement de
Paris, par le périphérique intérieur, pour dîner. Sa femme était assise sur le siège
passager et les deux filles à l?arrière, chacun avait attaché sa ceinture de sécurité.
À un feu rouge dans l?avenue d?Ivry, il a accéléré doucement pour redémarrer au
changement de couleur du feu tricolore après avoir actionné la manette du volant côté
droit une seule fois vers le bas pour pouvoir avancer. Il a alors accéléré et la voiture a
roulé sur 2 ou 3 mètres à une vitesse qu?il considère comme normale puis brusquement
après avoir entendu un bruit de moteur, s?est mise à accélérer fortement. La voiture «a
roulé toute seule». Il a essayé de freiner, y compris avec les deux pieds, mais la pédale
était «dure» et ne s?enfonçait pas, le véhicule continuant d?avancer comme une «voiture
fantôme» à une vitesse élevée. En revanche, la voiture répondait correctement aux
rotations du volant. Il s?est alors dirigé vers des plots jaunes en plastique pensant que
cette manoeuvre pourrait freiner la voiture en activant le freinage automatique. À l?intérieur
de l?habitacle, les passagères criaient et il leur répondait ne pas réussir à l?arrêter.
À la question de savoir si le véhicule s?arrête devant un obstacle malgré la pédale
d?accélérateur enfoncée, il a répondu que la voiture est censée s?arrêter.
Focalisé sur des manoeuvres de direction pour éviter de heurter des personnes sur sa
trajectoire, il n?a pas pu klaxonner pour alerter. À un moment son véhicule a percuté un
autre de couleur blanche en fin d?avenue d?Ivry, puis s?est arrêté. Il a estimé que le temps
mis depuis sa perte de contrôle jusqu?à ce moment a duré 2 à 3 minutes.
Bloqués à l?intérieur de l?habitacle, ne pouvant déverrouiller les portières, des témoins les
ont aidés à sortir. Le test de dépistage d?alcoolémie pratiqué par analyse de sang a été
négatif.
Il lui semblait que la chaussée était en bon état, légèrement humide, il faisait nuit,
l?éclairage public était suffisant, et le trafic faible.
Il a acheté le véhicule Tesla par un crédit en leasing en août 2021, soit environ 4mois
avant l?accident, pour lequel il remboursait des mensualités. Ce véhicule, acquis neuf,
était le premier véhicule totalement électrique qu?il conduisait, mais il précise qu?il a
conduit des voitures à boîte automatique depuis 20ans, la dernière ayant été une voiture
hybride rechargeable. D?après lui il a parcouru environ 20000km depuis son achat et
utilise le véhicule pour ses déplacements professionnels et personnels. Pendant cette
journée, il n?a constaté aucun défaut de fonctionnement.
Dans ce véhicule, le levier de commande est au niveau du volant, il faut le lever pour faire
une marche arrière et l?abaisser pour avancer. Il n?y a que deux pédales, celle de
l?accélérateur et celle du frein, qui sont suffisamment espacées; on ne peut pas se
tromper de pédale. Lorsque celle de l?accélérateur est relâchée, la voiture ralentit. Bien
que cette décélération soit plus importante que sur d?autres voitures, il utilisait la pédale
de frein.
Il a indiqué aussi que la mise à jour du logiciel de la voiture nécessite un appui de sa part
sur l?icône correspondant affiché sur le tableau de bord. La dernière mise à jour datait de
2 ou 3jours.
12
Aucune formation particulière ne lui a été proposée par Tesla quand il a acquis le
véhicule.
Il a confirmé que le mode automatisé ou Autopilot n?était pas enclenché, et qu?il est
nécessaire pour l?activer d?abaisser une première fois la manette sur le volant pour
engager le mode de conduite normale, puis une deuxième fois pour enclencher le
régulateur de vitesse, et une troisième fois pour enclencher le mode automatisé. Il a
indiqué n?avoir enclenché la manette qu?une seule fois. En revanche il pense avoir relevé
le levier de vitesse pour le mettre au point mort mais n?en est pas sûr vu son état de
panique à ce moment-là .
Concernant le régulateur dynamique de vitesse, il a indiqué l?avoir utilisé sur l?autoroute et
avoir programmé une vitesse maximale de 110km/h. Il a également indiqué que la voiture
n?était pas équipée d?un frein à main mais qu?il a appuyé sur le bouton en bout du levier
de vitesse à plusieurs reprises lors de l?accélération incontrôlée mais sans incidence sur
la vitesse.
Enfin il n?a pas de souvenir du moment du choc avec le cycliste car «c?est allé trop vite».
3.2.2 - Le témoignage de l?épouse
Le conducteur a travaillé de 8h à 19h. À la fin de la journée, il l?a rejointe ainsi que ses
deux filles porte de Saint-Ouen comme tous les samedis. Elle s?est assise à l?avant et les
deux filles à l?arrière, puis ils ont emprunté le périphérique et se sont dirigés vers le
13e arrondissement de Paris. Il faisait nuit, il ne pleuvait pas, la route était sèche et la
visibilité normale. Après un redémarrage à un feu tricolore, elle a questionné son mari sur
sa conduite rapide qui n?était pas normale et lui a demandé de ralentir. Il lui a répondu «je
ne sais pas pourquoi, mais je ne peux pas freiner». La voiture continuait d?accélérer et le
conducteur a dit qu?elle ne pouvait pas s?arrêter. Elle a crié, a eu peur et au moment de
heurter un camion les airbags se sont déclenchés. Des personnes les ont aidés à évacuer
le véhicule. Le conducteur n?était pas blessé mais choqué.
Elle a indiqué que son mari conduit très bien, qu?il a peut-être déjà eu des accidents
matériels mais sans gravité. Elle décrit un problème de vitesse qui est apparu
brusquement, très tôt après le feu tricolore, et qui a continuellement augmenté. Son mari
tenait le volant, elle a constaté qu?il braquait de part et d?autre et voulait éviter les gens,
les vélos et les voitures garées d?un côté.
3.2.3 - Le témoignage de la belle-fille
Assise à l?arrière gauche, elle s?est endormie pendant le trajet et s?est réveillée quelques
minutes avant que la voiture n?accélère. À un moment où la voiture s?est arrêtée et a
redémarré, elle a entendu un bruit bref, identique à celui lors de la réception d?un
message sur un téléphone portable, puis le véhicule a fortement accéléré. Sa mère ainsi
que sa soeur ont demandé alors au conducteur de ralentir, mais celui-ci a répondu ne pas
pouvoir freiner. La voiture roulant très vite, elle a compris que le conducteur ne pouvait
rien contrôler. Elle ne pense pas que la conduite autonome était active car pendant le
trajet entre le nord et le sud de Paris, elle a pu constater que le conducteur contrôlait
totalement le véhicule. Elle a indiqué qu?il était chauffeur de taxi depuis 30ans et qu?il
n?avait jamais eu d?accident, elle considère qu?ils étaient victimes de la voiture.
13
3.2.4 - Le témoignage de personnes présentes sur les lieux des accidents
Pour un témoin à vélo circulant dans la rue de Tolbiac en direction de l?est, il était 20h42,
l?accident a débuté avenue d?Ivry pour se terminer au milieu du carrefour avec la rue de
Tolbiac. Le véhicule Tesla a percuté en premier lieu la station de Vélib?, un conteneur Ã
verre et un feu de signalisation.
Dans les secondes qui ont précédé les chocs, le témoin était arrêté au feu tricolore au
niveau du carrefour avec l?avenue d?Ivry puis a redémarré lorsque le feu est passé au
vert. Dans les fractions de secondes juste après son redémarrage, le véhicule Tesla lui
est passé brusquement devant à vitesse très élevée, le surprenant. Il a constaté que le
chauffeur, une fois à l?extérieur de son véhicule, paraissait catastrophé et choqué.
Un témoin ayant assisté au heurt du cycliste marchait sur le trottoir de gauche dans le
sens de circulation à hauteur du bâtiment sis au 80 avenue d?Ivry. À un moment, il a
entendu derrière lui un bruit anormal, comme celui d?une «cocotte-minute». Se
retournant, il a aperçu une voiture se décaler sur la gauche dans la voie cyclable à allure
rapide et en accélération, probablement pour éviter des véhicules qui circulaient devant
lui. Une fois dans la voie cyclable, il a aperçu des étincelles s?échapper du véhicule mais
sans pouvoir en préciser la localisation.
Arrivant à sa hauteur, il a vu que le véhicule était de marque Tesla et l?a vu ensuite
percuter à vitesse élevée, qu?il estime à plus de 100km/h, un cycliste qui circulait dans la
piste cyclable légèrement en aval de sa position. Sous le choc, le cycliste a été projeté en
l?air, et le véhicule Tesla a continué sa course dans la piste cyclable. Il s?est ensuite
approché du cycliste pour lui venir en aide; il gisait sur le dos sur la droite de la chaussée
empruntée par les voitures. Il avait une plaie importante à la tête d?où s?échappait
abondamment du sang. Pendant 4 minutes il a essayé de joindre le numéro
d?urgence112 sans réponse, puis a pu joindre le 18 à 20h51.
Le vélo a été disloqué, la roue arrière se trouvait sur le trottoir de droite, la partie avant sur
le trottoir de gauche.
Un autre témoin présent sur le trottoir de gauche a précisé que les étincelles étaient
situées à l?avant droit du véhicule qui frottait contre les blocs de béton délimitant les voies
de circulation.
Au niveau du carrefour entre l?avenue d?Ivry et la rue de Tolbiac, un témoin se déplaçant
sur le trottoir de droite (dans le sens de circulation) de l?avenue de Choisy, vers le sud, a
relaté avoir vu un véhicule rouler à très vive allure et décoller au niveau du carrefour
probablement après avoir heurté les bornes métalliques dédiées au stationnement des
Vélib?. Il estime que la camionnette blanche percutée par le véhicule a permis de l?arrêter
et d?éviter que celui-ci ne termine sa course dans le bar-restaurant situé à l?angle de la rue
de Tolbiac et de l?avenue d?Ivry de l?autre côté du carrefour.
Un témoin conducteur d?un véhicule arrêté dans l?avenue d?Ivry a aperçu un véhicule de
couleur noire tous feux éteints qui circulait à vitesse élevée dans la piste cyclable. Arrivant
sur le terre-plein central en bout de l?avenue, le véhicule Tesla a renversé un piéton qui s?y
trouvait et percuté un feu de signalisation.
Un dernier témoin a indiqué qu?au moment de traverser l?avenue d?Ivry au niveau du
carrefour parallèlement à la rue de Tolbiac, un véhicule circulait rapidement, à environ
200km/h, dans la piste cyclable en direction du carrefour. Il lui a semblé que le
conducteur ne maîtrisait plus son véhicule et qu?il essayait d?éviter ceux dans la voie de
circulation, d?où le choc avec les équipements de Vélib? et le mobilier urbain du terre-plein
séparant l?avenue d?Ivry de celle de Choisy. Il ne lui a pas semblé que le conducteur
roulait vite volontairement.
14
3.3 - Le véhicule léger impliqué et son conducteur
Cette partie a pour but de faire une synthèse du manuel du conducteur (document de
307 pages) et des documents récupérés par le BEA-TT auprès de Tesla, dans le but
d?apporter des éléments de compréhension du fonctionnement des équipements installés
à bord du véhicule accidenté.
3.3.1 - Les caractéristiques générales du véhicule léger
Le véhicule léger impliqué est de marque Tesla et de modèle «Model 3», mis en
circulation le 26 août 2021, soit un peu plus de trois mois avant l?accident.
Le propriétaire déclaré sur la carte grise est l?organisme BPCE Lease, filiale de la banque
éponyme. Le conducteur payait des mensualités et avait assuré le véhicule auprès de la
société Aviva dont le certificat était valide jusqu?en septembre 2022.
Le véhicule possédait cinq portes et pouvait transporter cinq personnes y compris le
conducteur. D?une longueur totale de 4,69m, d?une largeur totale de 1,85m et d?une
masse en charge maximale techniquement admissible de 2139kg, il a été fabriqué le
15 juillet 2021 et dispose d?un certificat de conformité aux règlements européens pour la
réception des véhicules, établi par le service technique national hollandais RDW (the
Netherlands Vehicle Authority).
Figure 16: Tesla Model 3 (photo du dossier d?homologation Tesla)
La propulsion du véhicule est assurée par un moteur unique de puissance nette 239kW
placé sur l?essieu arrière alimenté par une batterie haute tension d?environ 400 volts
placée entre les deux essieux sous les sièges. Une batterie basse tension de 12 volts
assure le fonctionnement des autres équipements électriques. La vitesse maximale
enregistrée sur le document d?homologation est de 225km/h.
Au niveau des équipements de sécurité passive, le véhicule disposait, en particulier,
1) d?airbags frontaux, 2) d?airbags latéraux montés sur les sièges avant, et 3) de rideaux
gonflables dont l?objectif est de protéger la tête.
Figure 17: positionnement des airbags (photo manuel du conducteur Tesla)
15
Les coussins de ces systèmes se gonflent lorsque les capteurs associés détectent une valeur
de décélération due à l?impact supérieure au seuil de déploiement enregistré. Toutefois, le
manuel du conducteur rappelle que suivant les conditions de l?impact, ces systèmes de
protection peuvent ne pas s?activer. Ainsi les airbags frontaux ne pourront se déployer en cas
de collision latérale, en cas de collision arrière par un autre véhicule, ou lors d?un
retournement. Il en est de même pour les airbags latéraux dans le cas de chocs frontaux.
Au vu de la vitesse au moment des chocs en fin d?accélération et des dégâts consécutifs
contre le mobilier urbain et les véhicules, on peut souligner l?efficacité de tels équipements
qui ont grandement participé à la protection des personnes transportées.
Cet équipement d?airbags dispose également d?un système qui enregistre quelques
paramètres cinématiques du véhicule au moment d?un choc, appelé EDR (Event Data
Recorder). Les données correspondantes ont pu être extraites et sont présentées dans
les paragraphes suivants.
Le véhicule disposait également d?un système spécifique d?enregistrement des données
échangées entre les différents capteurs et calculateurs qui équipent le véhicule. Comme
le précise le manuel de l?utilisateur, certaines données cinématiques et de fonctionnement
des équipements sont stockées par le véhicule et peuvent être consultées à distance par
l?intermédiaire du système de transmission sans fil présent à bord. Ces données sont
utilisées en particulier par les techniciens de service Tesla lors de l'entretien du véhicule.
Ce système de transmission permet également à Tesla de disposer, périodiquement, de
données particulières pour évaluer les performances de conduite du véhicule et mettre Ã
jour les logiciels embarqués.
Enregistrées dans un fichier appelé «log», correspondant au journal de bord, ces
différentes données sont horodatées suivant des fréquences fixées par Tesla. Pour les
données cinématiques de type continu, la fréquence est généralement d?un
enregistrement toutes les secondes. Pour des évènements de type discret, comme un
appui sur la pédale de frein ou l?activation de l?AEBS, l?enregistrement est réalisé Ã
chaque changement d?état. De plus, certaines valeurs sont issues directement d?un ou de
plusieurs capteurs, d?autres sont calculées, comme c?est le cas pour la vitesse du
véhicule qui est obtenue à partir de la vitesse mesurée de la rotation de chaque roue.
Sur le plan de la conduite, le véhicule s?apparente à un véhicule à boîte de vitesses
automatique. Deux pédales sont donc présentes, d?accélération et de freinage, espacées
d?un peu plus de 6cm de bord à bord et décalées dans un plan vertical d?environ 5cm, la
pédale de frein étant la plus haute. La pédale d?accélérateur a un déplacement angulaire
maximal proche de 13° et celle de frein de 22° par rapport à leur position de repos.
Le support de la pédale d?accélérateur est allongé et étroit, alors que celui de la pédale du
frein est large et légèrement moins haut. Ces différences liées à la silhouette sont
importantes, car elles doivent permettent au conducteur de distinguer ou de contrôler, de
manière non visuelle et par sa capacité de proprioception, qu?il appuie sur la bonne
pédale.
Figure 18: pédales d?accélérateur et de frein du véhicule accidenté
(source: IRCGN, photo légendée BEA-TT )
16
Déplacement
angulaire
maximal de 22°
Bien que la pédale de frein soit plus relevée que celle de l?accélérateur, elle s?enfoncera
plus que cette dernière d?environ 5cm. À l?inverse, enfoncer la pédale d?accélérateur Ã
son maximum amène celle-ci à s?écarter de la position de repos de la pédale de frein
d?environ 10cm.
Chaque pédale dispose de capteurs transmettant des données aux différents systèmes
de commande.
Une pression sur la pédale de frein va, par l?intermédiaire du levier de celle-ci et d?une
tige, dite «Switch-flag», qui lui est soudée, activer le capteur associé et enclencher
l?allumage des feux stop. La donnée correspondante du fichier log est appelée
«VCLEFT_Brake Switch Pressed Brake Switch Status». Elle est discrète et de valeur 0
«Switch not pressed» s?il n?y a pas d?appui sur la pédale de frein, ou 1 «Switch
pressed» dans le cas contraire.
Concernant l?accélérateur, deux capteurs de position inductifs, appelés A et B, mesurent
chacun l?angle correspondant à un appui sur l?accélérateur. Les données transmises par
ces capteurs sont des tensions dont l?une est le double de l?autre. Les courbes de tension
correspondantes sont linéaires.
Les valeurs de sortie de ces capteurs sont proportionnelles à leur tension d?alimentation,
et lorsque la pédale de l?accélérateur n?est pas enfoncée, elles ne sont pas nulles.
Comme indiqué par Tesla, la tension des capteurs au niveau de la pédale d?accélérateur,
de valeur analogique, est transformée en données numériques par l?intermédiaire d?un
convertisseur. Les valeurs obtenues de chacun sont comparées entre elles pour savoir s?il
n?y a pas d?incohérence entre les mesures, puis sont traitées.
La valeur calculée qui en découle est traduite en pourcentage par rapport à la course
totale de l?accélérateur. Appelée «DI_accelPedalPos», elle est enregistrée toutes les
secondes et sur évènement particulier, tel que l?activation de l?AEBS. Cette donnée est
par la suite utilisée pour définir le couple moteur associé.
Deux autres valeurs en lien avec l?accélérateur sont enregistrées, intitulées
«PM_pedalPosMaxA» et «PM_pedalPosMaxB». Pour Tesla, comme la position réelle
de la pédale d'accélérateur peut changer rapidement pendant une seconde (la période
d'échantillonnage), le paramètre «DI_accelPedalPos» peut ne pas être en mesure de
refléter toutes les positions réelles de la pédale. Le signal PM_pedalPosMaxA contient la
valeur maximale enregistrée de la position de la pédale d?accélérateur du capteur A pour
la dernière période d?échantillonnage d?une seconde. Tesla a précisé que ces valeurs sont
traitées par un deuxième processeur redondant de sécurité.
Pour mettre en mouvement le véhicule, un levier de vitesse au niveau du volant permet
de sélectionner la marche avant (Drive) en tirant le levier vers le bas, la marche arrière
(Reward) en poussant le levier vers le haut. En cas d?arrêt pour un stationnement, le point
mort (Neutral) en position médiane doit être sélectionné, et le frein associé (Park)
enclenché en appuyant sur le bouton positionné au bout du levier.
Figure 19: levier de vitesse
(source: manuel du conducteur Tesla)
17
Ce levier de vitesse sert également à activer le régulateur de vitesse dynamique, en le
tirant à son maximum vers le bas au-delà de la position (D), et par un doublement rapide
de cette action amène la fonction d?assistance au maintien de cap à s?activer en plus du
régulateur de vitesse dynamique. Ces fonctions d?aide à la conduite sont désactivées,
entre autres manoeuvres, par un appui sur la pédale de frein ou un relèvement du levier
de vitesse.
Le manuel du conducteur, qui prend comme référence logiciel la version 2022.24.5, alerte
en particulier que «dans les situations d?urgence, si les freins ne fonctionnent pas
correctement, il faut maintenir le bouton de mise en stationnement (P) enfoncé pour
amener le véhicule à l?arrêt». Parmi les situations d?urgence qui peuvent amener le
conducteur à user de cette procédure, est la perte de liquide de frein, qui sera signalée
par un voyant sur le panneau de contrôle.
Conformément aux spécifications des documents techniques de la réglementation
internationale en lien avec l?homologation des véhicules, le frein de stationnement permet
de maintenir le véhicule immobile sur une déclivité ascendante ou descendante de 20%,
et l?actionnement seul de ce système arrête le véhicule sur une distance de 15m, à partir
d?une vitesse initiale de 30km/h, avec une valeur de décélération de ?2,3m/s². Cette
valeur apparaît supérieure au seuil réglementaire de ?1,5m/s².
3.3.2 - Freinage à récupération
Comme tous les véhicules à propulsion électrique, la voiture Tesla Model 3 accidentée
disposait d?un système de récupération d?énergie qui s?active automatiquement au
moment où le véhicule décélère. Pendant ces phases, le moteur de propulsion n?étant
plus alimenté, il continue néanmoins de tourner du fait du déplacement du véhicule et agit
alors en tant que générateur de courant, suivant le principe d?une dynamo. Ainsi, une
partie de l?énergie cinétique du véhicule est convertie en énergie électrique, permettant de
réalimenter la batterie de propulsion. Ce principe s?apparente au frein moteur d?un
véhicule à propulsion thermique mais la décélération créée sur un véhicule électrique est
plus élevée, car les constructeurs recherchent à maximiser l?énergie électrique de
réalimentation, et donc l?autonomie du véhicule, au travers de ce freinage dit «Ã
récupération».
Le freinage à récupération de catégorie A2, qui équipait le véhicule Tesla au vu des
documents d?homologation, ne fait pas partie, par définition, du système de freinage de
service. Une prescription réglementaire supplémentaire indique que dans ce cas, le
freinage électrique à récupération doit être actionné uniquement par la commande
d?accélérateur et/ou la position point mort du levier de vitesse. D?autres véhicules peuvent
avoir le freinage à récupération associé à la pédale de frein, qui est alors de catégorie B.
Pour rappel, trois systèmes de freinage équipent tout véhicule: le système de freinage de
service, qui doit permettre de contrôler le mouvement du véhicule et de l?arrêter d?une
façon sûre, rapide et efficace, quels que soient la vitesse et l?état de charge et quelle que
soit la déclivité ascendante ou descendante sur laquelle le véhicule se trouve; le système
de freinage de secours qui, en cas de défaillance du précédent, doit pouvoir arrêter le
véhicule sur une distance raisonnable, en utilisant les mêmes équipements que ceux du
système de freinage de service; et le système de freinage de stationnement.
Ce freinage à récupération de catégorie A ralentit le véhicule Model 3 chaque fois que la
position de la pédale d'accélérateur est en dessous d?un certain seuil qui dépend de la
vitesse du véhicule. Il n?est pas nécessaire de la relâcher totalement.
2 Voir le règlement UNECE n°13-H relatif au système de freinage des voitures particulières
18
Pour des vitesses supérieures à 30km/h, ce seuil, point d?inflexion entre accélération et
freinage à récupération, reste fixe à une valeur d?enfoncement d?environ 20%.
En dessous d?une vitesse de 30km/h, ce seuil-point d?inflexion diminue. Pour une vitesse
de 15km/h, la pédale d?accélérateur ne doit pas être enfoncée de plus de 10% pour
obtenir une décélération. Lorsque la voiture est à l?arrêt, sa vitesse étant égale à 0, ce
seuil-point d?inflexion a logiquement une valeur nulle. La plage de valeurs de ce
seuil-point d?inflexion varie donc entre 0% et à peu près 20%.
On peut constater d?après les données fournies par Tesla qu?au démarrage, ou à une
vitesse de circulation faible, le couple moteur maximal (3000Nm) est disponible dès un
enfoncement de l?accélérateur proche de 80%. Cette caractéristique des moteurs
électriques permet de disposer d?accélérations importantes et maximales même si le
véhicule est initialement à l?arrêt, à la différence d?un véhicule à propulsion thermique.
Lorsque la vitesse est suffisamment faible, et sans une action sur la pédale de frein, trois
modes de conduite et d?arrêt peuvent être sélectionnés par le conducteur. Pour le
véhicule accidenté, le mode «Hold» (Serrage) était programmé. Les réglages associés
permettent d?arrêter le véhicule par actionnement automatique des freins une fois que la
vitesse est proche de la valeur nulle. À titre de comparaison, dans le mode «Roll»
(Roulement) le moteur continue d'appliquer un couple, ce qui fait avancer le véhicule
lentement, comme pour un véhicule à transmission automatique traditionnel. Dans le
troisième mode, dit «Creep» (Rampement), aucun freinage ni aucun couple moteur n?est
appliqué, le véhicule continue dans ce cas sur son erre.
3.3.3 - Les aides à la conduite équipant le véhicule
Dans le paragraphe du certificat de conformité européen relatif aux caractéristiques
générales de construction, en regard de la question «le véhicule est-il non-automatisé,
automatisé, totalement automatisé?», il est indiqué non-automatisé.
Le règlement UE 2019/2144 relatif aux prescriptions applicables à la réception par type
des véhicules à moteur et de leurs remorques, ainsi que des systèmes, composants et
entités techniques distinctes destinés à ces véhicules, définit le «véhicule automatisé»
comme étant un véhicule à moteur conçu et construit pour se déplacer de façon
autonome pendant certaines périodes de temps, sans supervision continue de la part du
conducteur, mais pour lequel l?intervention du conducteur demeure attendue ou requise,
et le «véhicule entièrement automatisé» comme étant un véhicule à moteur qui a été
conçu et construit pour se déplacer de façon autonome sans aucune supervision de la
part d?un conducteur.
Le Code de la route apporte quelques précisions. L?article R311-1-1 définit le système de
conduite automatisé comme étant un système associant des éléments matériels et
logiciels, permettant d'exercer le contrôle dynamique d'un véhicule de façon prolongée.
Le contrôle dynamique correspond à l?exécution de toutes les fonctions opérationnelles et
tactiques en temps réel nécessaires au déplacement du véhicule. Il s'agit notamment du
contrôle du déplacement latéral et longitudinal du véhicule, de la surveillance de
l'environnement routier, des réactions aux événements survenant dans la circulation
routière et de la préparation et du signalement des manoeuvres.
Par déduction, le véhicule non automatisé est un véhicule qui n?est ni automatisé ni
totalement automatisé. De ce fait, le conducteur reste en permanence responsable de la
conduite du véhicule, même si celui-ci dispose d?un grand nombre d?équipements dans le
19
but de l?aider dans sa conduite (ADAS3). Ces systèmes soit informent ou alertent le
conducteur, donc sans action sur les gouvernes du véhicule, soit exécutent certaines
tâches de conduite à sa place, en agissant sur la direction, ou sur les systèmes de
freinage ou d?accélération. Le conducteur doit en permanence surveiller l?environnement,
surveiller le fonctionnement des ADAS et être prêt à réagir en cas d?évènement, de
danger ou de dysfonctionnement. Leur fonctionnement repose sur des capteurs
électromagnétiques, en particulier radar, inductif ou à ultrasons, et optique comme les
caméras.
Figure 20: véhicule Tesla et positionnement des capteurs (source Tesla)
Le véhicule impliqué dans l?accident était équipé des aides suivantes.
3.3.3.1 - Anti-lock Brake System ABS
Ce système ajuste la pression de freinage maximale transmise à chaque roue afin d'éviter
la perte de tenue de route qui pourrait être causée par le blocage de l?une d?entre elles.
Ce système est activé par défaut.
3.3.3.2 - IBooster
D?après Bosch concepteur de l?iBooster, l'actionnement de la pédale de frein pousse la
tige qui lui est solidaire dans un mouvement de translation. La force exercée sur cette tige
ainsi que son déplacement, détectés par des capteurs internes, sont traduits en
commande à un moteur électrique. Celui-ci va entraîner les roues dentées à la rotation et
par l?intermédiaire d?une vis sans fin transforme ce mouvement rotatif en translation
supplémentaire pour accompagner ou renforcer celui créé par l?appui sur la pédale de
frein. La force totale fournie par l?iBooster et par le pied du conducteur est convertie en
pression hydraulique dans un maître-cylindre standard contenant le liquide de frein.
3 ADAS: Advanced Driver Assistance Systems
20
Figure 21: IBooster (source Bosch, légendée BEA-TT)
Tesla précise que si l?iBooster n?est plus alimenté électriquement, le moteur ne fournissant
plus d?aide dans ce cas, le conducteur peut toujours freiner. Ceci est confirmé par Bosch4.
Dès lors, sans l?aide du moteur électrique, la force à exercer sur la pédale de frein devra
être supérieure pour vaincre la résistance du ressort de rappel car conformément au
règlement UNECE n°13-H, le fait qu?il ne fonctionne pas ne doit pas empêcher la fraction
du système de freinage de service qui n?est pas affectée par la défaillance de pouvoir
arrêter le véhicule dans les conditions requises pour le freinage de secours.
Les tests d?homologation du modèle de la Tesla indiquent dans les documents relatifs à la
vérification du règlement n°13H que l?appui sur la pédale nécessite une force d?environ
390N avec l?IBooster et environ 480N sans ce système pour une vitesse de 100km/h.
D?autres protocoles d?essai sont prévus avec des conditions différentes de vitesse, de
coefficient de frottement de la chaussée et de charge du véhicule, mais les résultats
obtenus pour le véhicule accidenté restent proches de ces valeurs, qui restent en dessous
du seuil imposé par la réglementation de 500N.
Aux questions du BEA-TT, Tesla a répondu qu?en cas de défaillance de l'iBooster, une
alerte concernant cet équipement aurait été enregistrée dans le fichier log, et un signal de
panne aurait été affiché sur le panneau de commande par le symbole
Le règlement UNECE n°13-H impose que le signal d?avertissement doit rester allumé
aussi longtemps que le défaut ou la défaillance persiste et que le contact est mis, et qu?il
doit être constant et non pas clignotant.
Aucune alerte de ce type ne figure dans le fichier log ou n?a été signalée par le
conducteur dans son témoignage comme étant apparue sur le panneau de
commande.
Deux capteurs internes transmettent des informations sur l?activation des freins, l?un en
lien avec un appui sur la pédale de frein appelé «IBST_driverBrakeApply» et l?autre qui
mesure l?enfoncement de la tige solidaire de la pédale de frein en millimètres appelé
«IBST_sInputRodDriver».
4 https://www.gm-volt.com/attachments/ibooster_292000p12j_en_low-pdf.123625/
21
moteur
maître-
cylindre
Pédale
de frein
Tige
solidaire de
la pédale de
frein
Ressort
de rappel
https://www.gm-volt.com/attachments/ibooster_292000p12j_en_low-pdf.123625/
3.3.3.3 - Electronic Stability Programm (ESP)
Ce système est un élément important de la sécurité du véhicule et d?après Tesla fait partie
intégrante du système de freinage. L'ESP calcule la trajectoire prévue du véhicule en
fonction des données d?entrées fournies par les actions du conducteur (vitesse, angle de
braquage?) et la compare 25 fois par seconde5 au comportement du véhicule à partir des
données de différents accéléromètres et de la vitesse de rotation de chaque roue. En
particulier tout événement de sous-virage ou de survirage va entraîner une action de
l?ESP sur les freins pour stabiliser le véhicule. Toutefois ce système reste une aide à la
conduite et ne peut pallier les pertes de contrôle dues à des mouvements trop brusques.
L?ESP commande ainsi le système de freinage avec ou sans action du conducteur sur
celui-ci. En particulier, lorsque l?IBooster a un fonctionnement défectueux, l?ESP peut
fournir une pression complémentaire pour aider au freinage engagé par le conducteur.
Dans ce cas, Tesla indique que des pulsations apparaissent au niveau de la pédale de
frein ainsi qu?un bruit de pompage. Il s?agit du mode de fonctionnement de secours sûr,
prévu, qui permet d'obtenir une décélération du véhicule beaucoup plus importante que
par la seule énergie musculaire du conducteur. Le témoignage du conducteur
accidenté ne fait pas état d?un tel type de fonctionnement mais d?une pédale dure.
Ce système est activé par défaut. Un capteur interne appelé «ESP_brakeMasterCylPress»
mesure la pression du circuit de liquide de frein hydraulique.
Figure 22: circuit de freinage entre Ibooster et ESP
(source RDW, documents fournis par Tesla pour l?homologation, légendée BEA-TT)
3.3.3.4 - Traction Control (TC)
Ce système antipatinage surveille en permanence la vitesse des roues avant et arrière, et
si une perte de traction est détectée par l'analyse des capteurs de vitesse de roue, le
système minimise le patinage des roues en contrôlant la pression de freinage et le couple
moteur. Ce système est activé par défaut.
3.3.3.5 - Traffic-Aware Cruise Control (TACC )
Ce système est le régulateur de vitesse adaptatif. Il maintient une vitesse de conduite
définie, en agissant sur la propulsion, de la même manière que le régulateur de vitesse
standard, mais peut également ajuster la vitesse du véhicule en fonction de la distance
par rapport aux autres véhicules dans la même voie ou dans la voie adjacente.
Le manuel de l?utilisateur indique que si un véhicule est détecté dans la même voie
circulant à une vitesse plus faible, le régulateur de vitesse dynamique est conçu pour
5 https://www.bosch-mobility.com/en/solutions/driving-safety/electronic-stability-program/
22
ESP
Ibooster
4 roues
https://www.bosch-mobility.com/en/solutions/driving-safety/electronic-stability-program/
ralentir le véhicule Tesla de manière à maintenir une interdistance constante. Dans ce
cas, un léger mouvement de la pédale de frein peut être constaté. En revanche, lorsque le
régulateur de vitesse dynamique accélère le véhicule, la pédale d'accélérateur ne bouge
pas.
Le conducteur peut dépasser cette limite par un appui sur la pédale d?accélérateur. Au
relâchement de cette pédale, le régulateur de vitesse dynamique reprend la conduite et
adapte la vitesse du véhicule à la vitesse enregistrée.
Ce régulateur est activé en tirant une fois vers le bas le levier de vitesses lorsque le
véhicule est en mouvement. Si la limite de vitesse de la zone de circulation du véhicule
est identifiée, par exemple par lecture des panneaux de signalisation de vitesse maximale
autorisée ou d?entrée de ville, ou par référence aux données cartographiques fournies par
le GPS lorsque celles-ci l?intègrent, elle sera affichée sur l?interface utilisateur.
La vitesse de croisière sera la vitesse la plus élevée entre celle enregistrée manuellement
ou identifiée, et la vitesse de conduite. Cette fonctionnalité peut être active pour une plage
étendue de vitesse allant de 8km/h à 150km/h et est désactivée lorsque le conducteur
appuie sur la pédale de frein ou pousse le levier d?activation vers le haut.
Le régulateur de vitesse, une fois actif, ne se désactive pas même lorsque le véhicule qui
précède s?arrête, entraînant également l?arrêt du véhicule Tesla. Lorsque le véhicule suivi
repart, le régulateur de vitesse dynamique actionne la propulsion du véhicule Tesla à une
vitesse cohérente avec celle du véhicule qui le précède, et si aucun véhicule n?est
détecté, à la vitesse prédéfinie, avec l?accélération maximale.
Ce système peut se trouver dans différents états d?activation et de fonctionnement,
mesuré par le paramètre «DI_cruiseState».
3.3.3.6 - Autosteer
Ce système fonctionne de pair avec le régulateur de vitesse dynamique pour maintenir la
Model 3 dans sa voie de circulation, en ramenant le véhicule vers le centre par une action
sur la direction, à partir des informations fournies par les caméras, utilisées en particulier
pour reconnaître les marquages de voie afin de centrer le véhicule, par le radar, les
ultrasons ainsi que le GPS pour l?identification du type de route.
Si des obstacles tels que des garde-corps sont détectés d?un côté, le guidage
automatique décalera le véhicule dans la voie pour augmenter l'espace libre de ce côté.
Pour activer l'Autosteer, le conducteur tire le levier de vitesses à droite du volant vers le
bas deux fois rapidement (moins d'une seconde) lorsque le véhicule est en mouvement.
Cette fonctionnalité cesse lorsque le conducteur manoeuvre le volant, appuie sur la
pédale de frein ou pousse le levier d?activation vers le haut.
Un avertissement du manuel de l?utilisateur souligne que de nombreuses circonstances
imprévues peuvent entraver le fonctionnement de ce système, et par voie de
conséquence contribuer à diriger le véhicule de manière inappropriée.
3.3.3.7 - Automatic emergency breaking system (AEBS)
Le règlement n°152 UNECE définit ce système comme étant un système actif de freinage
d?urgence capable de détecter automatiquement le risque d?une collision par l?avant
imminente et d?activer le système de freinage du véhicule afin d?en réduire la vitesse pour
éviter la collision ou en diminuer la gravité.
23
Un avertissement est émis à l?intention du conducteur avant l?activation automatique du
freinage.
Pendant le fonctionnement du système, le conducteur doit pouvoir reprendre le contrôle
du véhicule à tout moment par une action consciente, notamment en changeant de
trajectoire ou en rétrogradant.
Le système doit être conçu de façon à réduire au minimum l?émission des signaux
d?avertissement et à éviter d?entraîner un freinage d?urgence dans les situations où il n?y a
pas de risque de collision imminente.
Trois types de scénarios sont prévus pour tester le fonctionnement du système, en
utilisant des cibles avec des caractéristiques définies représentant une voiture, un piéton
et un cycliste. Le signal d?avertissement de risque de collision doit être produit dans au
moins deux des modes suivants : sonore, haptique ou visuel.
Ce signal doit pouvoir être émis avant l?activation du freinage, Toutefois, si le risque de
collision ne peut pas être détecté à temps pour l?émission d?un avertissement, celui-ci doit
être produit au plus tard au début du freinage d?urgence, et peut être interrompu si le
risque de collision a disparu.
Tesla précise que le système du véhicule impliqué surveille la zone devant lui et «détecte
les objets tels qu?un véhicule, une moto, un vélo ou un piéton». Si une collision est jugée
probable compte tenu de la trajectoire suivie, l?avertissement sonore et visuel signifie pour
le conducteur la consigne d?une intervention immédiate pour l?éviter. Pour Tesla, il
convient de noter que ces indications ne peuvent pas être considérées comme des limites
absolues. Elles doivent en effet simplement être considérées comme des indications de la
performance globale de l'activation du système AEBS mesurée sur la position du véhicule
par rapport à la position latérale et longitudinale des objets détectés, telle que mesurée
lors d'activations réelles sur des cyclistes dans des conditions réelles et sur des pistes
d'essai.
À défaut d?action du conducteur après l?émission, et si la collision est considérée comme
inévitable, le freinage d?urgence automatique peut actionner les freins «afin de réduire la
vitesse du véhicule et donc la gravité de l?impact».
En avertissement dans le manuel de l?utilisateur, il est précisé que «le freinage d?urgence
automatique est conçu pour réduire la gravité d?un impact. Il n?est pas conçu pour éviter
une collision». Cette fonctionnalité fonctionne pour des vitesses comprises entre 5km/h
et 150km/h. En dessous d?une vitesse de 50 km/h, il est précisé que l?activation de
l?AEBS est telle que le véhicule s?arrêtera.
Si le conducteur souhaite reprendre le contrôle du véhicule, il peut agir, pour désactiver
l?action de l?AEBS, soit sur le volant, soit sur l?accélérateur ou sur la pédale de frein. Sur la
direction, la vitesse de braquage doit être supérieure à 200°/s, ou l?angle du volant doit
atteindre une valeur supérieure de 50° par rapport à l?angle au moment du déclenchement
de l?AEBS. Pour l?accélérateur, un enfoncement de la pédale doit atteindre une valeur de
plus de 90%, ou une valeur de plus de 50% par rapport à la valeur au moment de
l?activation de l?AEBS. Concernant la pédale de frein, celle-ci doit être relâchée 0,5s ou
plus après le déclenchement du système de freinage d?urgence automatique.
Sur le plan réglementaire , les spécifications imposent que ce système doit éviter ou réduire
l?impact d?un choc avec l?arrière d?une voiture particulière située dans la même voie, et
éviter ou réduire l?impact d?un choc contre un piéton.
Comme le rappelle le paragraphe introductif du règlement, les conditions de circulation et
les particularités des infrastructures ne peuvent pas toutes être prises en compte pour
24
l?homologation de ce système AEB. Il est reconnu que l?efficacité requise ne peut pas être
obtenue dans toutes les circonstances (l?état du véhicule, l?adhérence à la route, les
conditions atmosphériques, les infrastructures routières dégradées et les scénarios de
trafic peuvent affecter le fonctionnement du système).
A contrario, les circonstances et les aléas de la vie réelle ne doivent pas donner lieu à des
avertissements intempestifs au point d?inciter le conducteur à désactiver le système.
Dans un scénario voiture contre voiture, le système doit être fonctionnel au moins pour
des vitesses du véhicule équipé comprises entre 10km/h et 60km/h et pour toutes les
conditions de charge du véhicule.
La plage de vitesse peut paraître réduite, mais elle correspond au principal cas d?usage
indiqué en introduction du règlement, à savoir les véhicules de type M1 et N16
principalement utilisés en conduite urbaine. Il est d?ailleurs précisé que l?AEBS doit être
capable d?empêcher un choc pour des vitesses du véhicule équipé inférieures à 40km/h,
et de réduire la vitesse d?impact d?environ 25km/h dans la plage de vitesse comprise
entre 40km/h et 60km/h.
Dans un scénario voiture contre piéton, le système doit être fonctionnel pour des vitesses
similaires, c?est-à -dire être capable d?empêcher un choc pour des vitesses du véhicule
équipé inférieures à 30km/h pour un piéton traversant la rue, et de réduire la vitesse
d?impact de 15km/h dans la plage de vitesse comprise entre 30km/h et 60km/h.
La procédure d?essai pour homologuer le véhicule apporte quelques éléments
supplémentaires sur les conditions de fonctionnement de l?AEBS. En particulier, les axes
longitudinaux des véhicules dans le premier scénario ne doivent pas être distants de plus
de 0,2m. Dans le cas de l?essai dans le cadre du deuxième scénario, la cible-piéton au
moment du freinage ou du choc ne doit pas être à plus de 0,1m de l?axe du véhicule.
Ainsi, le domaine réglementaire de fonctionnement de l?AEBS est limité aux véhicules
circulant dans le même sens, dans la même voie, et alignés voire très légèrement
désaxés.
Certes, le constructeur peut concevoir un système dont les performances dépassent les
seuils minimaux fixés par la réglementation. C?est ce qu?indique le manuel du conducteur
puisque ce système fonctionne pour des vitesses comprises entre 5km/h et 150km/h.
Cependant, aucune autre limite précise n?est spécifiée, telle que la distance longitudinale
et latérale de détection ou le taux de détection par type d?obstacle ou de véhicule.
En revanche, Tesla met en avant certaines «limites et inexactitudes» qualitatives liées au
fonctionnement des équipements qui peuvent ne pas toujours détecter les obstacles,
véhicules, vélos ou piétons, si la route est sinueuse, la visibilité réduite par les conditions
météorologiques (pluie, brouillard), ou les capteurs obstrués (saleté, condensation). Cette
liste n?est pas exhaustive.
Le manuel de l?utilisateur précise également que si un défaut est détecté pour une des
fonctionnalités du système d?assistance anticollision, une alerte est émise. Plus
généralement, il est d?ailleurs indiqué que le conducteur peut parfois être confronté à des
avertissements non valides, inappropriés ou inutiles. Comme indiqué ci-avant, en plus
d?assurer le contrôle dynamique du véhicule, il incombe au conducteur de s?assurer du
bon fonctionnement de cet ADAS et de réagir à bon escient en cas d?avertissement, y
compris inexact.
6 Véhicules M1: véhicule conçu et construit pour le transport de personnes et comportant, outre le siège du
conducteur, huit places assises au maximum; véhicules N1: véhicule conçu et construit pour le transport de
marchandises ayant un poids maximal inférieur ou égal à 3,5 tonnes
25
Donc la performance de ce système AEB ne peut pas être connue du conducteur.
Toutefois comme le précise Tesla, il existe des mécanismes dans le véhicule qui
permettent d?attirer l?attention du conducteur sur un dysfonctionnement du système,
comme décrit ci-dessus. En outre, Tesla est prête à contribuer à l?élaboration de critères
de test et paramétrés permettant de mesurer la performance du système AEBS dans le
monde réel. Toute élaboration de tels critères devrait toutefois faire partie d?un règlement
approprié ou d?un cadre institutionnel plus large, impliquant tous les fabricants desdits
systèmes.
Enfin le terme «Autopilot» est le nom générique regroupant toutes les fonctions d?aide Ã
la conduite disponibles sur le véhicule et permettant de le conduire sans action du
conducteur principalement avec le régulateur de vitesse dynamique pour un guidage
longitudinal, l?assistance au maintien de cap pour un guidage latéral, et l?aide à l?évitement
des collisions.
3.3.4 - Performances de l?AEBS mesurées par Tesla
En réponse à une demande du BEA-TT sur les performances de l?AEBS pour la détection
d?un cycliste, Tesla a indiqué que l?AEBS analyse les données fournies par des caméras
et un radar, mais n?utilise pas celles des capteurs à ultrasons répartis à l?avant et Ã
l?arrière sur le pourtour du véhicule.
Dans un premier document transmis, un diagramme représente les résultats de
2975tests de détection de cyclistes établi sur routes ouvertes à la circulation et sur zones
d?essai, en conditions nominales. L?origine est placée au centre de l?essieu arrière du
véhicule, et chaque point représente la détection d?un cycliste.
On constate que la détection peut porter jusqu?à 180 m dans l?axe du véhicule et que la
densité de points est très importante autour du véhicule à moins de 20 m y compris Ã
l?arrière du fait de la présence de caméras.
Tesla, par ailleurs, apporte les précisions suivantes. Chacun des 3000 points identifiés
correspond à un évènement unique de freinage automatique d?urgence (AEBS), obtenus
(i) lors de tests réalisés selon le protocole EuroNCAP (cf. § 5.2.1), ou (ii) par activation du
système lors de conduite sur la voie publique. En particulier pour les premiers, le véhicule
et l?obstacle sont testés à différentes vitesses, distances et directions de rapprochement.
Tesla indique aller au-delà des exigences réglementaires en termes de tests et de
validation des performances du système AEBS.
3.3.5 - Le conducteur du véhicule léger
Le conducteur de la Tesla, âgé de 57ans au moment de l?accident, est titulaire du permis
de conduire depuis 1983. Comme tous les jours, il a exercé sa profession de taxi au cours
de la journée.
Il est titulaire d?une carte professionnelle depuis le 19/10/1994 et a obtenu, depuis le
6/05/1996 l?autorisation de stationner, circuler et prendre en charge sur la voie publique.
Le renouvellement de l?autorisation en lien avec le véhicule accidenté a été effectif à partir
du 1/09/2021.
La consultation du fichier des taxis et des transports publics par les services de police
indique que son dernier certificat médical d?aptitude à la conduite datait de fin 2014 et que
la prochaine visite devait avoir lieu fin 2019. En fait, celle-ci a été réalisée le 11/01/2020 et
il a été déclaré apte pour la durée de validité fixée par la réglementation, soit 5ans. Il
détenait également une attestation de formation continue de conducteur de taxi valide
jusqu?au 2/02/2025.
26
Les dépistages d?alcool et de stupéfiants réalisés sur le conducteur après l?accident se
sont révélés négatifs.
3.3.6 - Le trajet d?approche du véhicule léger
Le conducteur a déclaré être hors service au moment de l?accident et revenir du
nord-ouest de Paris en début de soirée avec sa femme et ses deux filles. Ils avaient
décidé avant de rejoindre leur domicile à Ris-Orangis d?aller dîner dans un restaurant
dans le 13e arrondissement. Il a emprunté le périphérique et est sorti au niveau de la porte
d?Ivry pour emprunter l?avenue d?Ivry.
3.4 - L?analyse des enregistrements
Différents types d?enregistrement ont été fournis au BEA-TT.
Le premier concerne les données récupérées par Tesla par l?intermédiaire du système de
télétransmission du véhicule. Ces données couvrent une période de plusieurs minutes.
Elles sont horodatées avec une heure de moins que l?heure locale.
Par la suite, les forces de l?ordre ont transmis au BEA-TT les vidéos des caméras
extérieures du véhicule enregistrées sur la clé USB trouvée par eux dans le véhicule.
Elles permettent de visionner l?environnement proche avant, arrière et de chaque côté du
véhicule, lors des trajets effectués dans les heures de la journée, ainsi que les minutes et
secondes précédant l?accident.
Une vidéo captée par une caméra de surveillance de la préfecture de Police a pu
également être visionnée. La caméra se situe dans l?avenue d?Ivry et a filmé l?arrière du
véhicule impliqué.
Enfin dans le cadre des expertises judiciaires, l?IRCGN7 a analysé les données de
certains calculateurs de bord, ainsi que les données qui ont été enregistrées au moment
du déclenchement des airbags par le système EDR. Le BEA-TT a pu bénéficier de ces
données et conclusions.
3.4.1 - Les données récupérées par télétransmission
On peut noter en premier lieu que pendant la durée d?enregistrement, l?état du régulateur
de vitesse a été indisponible (CRS_STATE_UNAVAILABLE) ou en attente d?activation
(CRS_STATE_STANDBY-Cruise control available but not controlling the vehicle). La
fonctionnalité du guidage longitudinal n?a donc pas été activée par le conducteur. Il en est
de même de la fonctionnalité de guidage latéral. La conduite du véhicule était assurée
uniquement par le conducteur et sans assistance de guidage.
L?absence d?enclenchement du régulateur permet d?écarter une accélération automatique
due à une activation involontaire de la part du conducteur pour atteindre une limite de
vitesse préenregistrée. D?après son audition, il avait réglé la vitesse limite à 110km/h lors
de l?utilisation de son véhicule sur autoroute. Les courbes de vitesse ci-après montrent
que ce seuil a été dépassé. Tesla a également indiqué aux enquêteurs du BEA-TT
qu?aucune vitesse n?était pré-enregistrée dans le système.
Le paramètre «DI_parkBrakeState-Park Brake Status», représentant l?état du frein de
parking, n?affiche aucune valeur, traduisant que ce système de freinage n?a pas été activé
au cours de la durée d?enregistrement. Pour rappel (cf. § 3.3.1), Tesla souligne que dans
7 IRCGN: Institut de Recherche Criminelle de la Gendarmerie Nationale
27
les situations d?urgence, si les freins ne fonctionnent pas correctement, le bouton de mise
en stationnement positionné au bout du levier de vitesse doit être maintenu enfoncé
jusqu?à l?arrêt du véhicule. D?après son témoignage, le conducteur aurait appuyé plusieurs
fois sur ce bouton mais sans résultat. Au vu de l?absence de valeurs enregistrées, on
peut supposer que le frein de stationnement n?a pas été enclenché.
Le paramètre relatif à la vitesse engagée du véhicule «DI_gear - Selected Gear» indique
que la valeur «DI_GEAR_D-Drive» a été constante jusqu?à l?arrêt du véhicule après les
chocs et que la valeur neutre «DI_GEAR_N-Neutral» a ensuite été enregistrée,
traduisant une action sur le levier de vitesse. Ceci confirme le témoignage du conducteur.
Le dernier téléchargement par radiocommunication enregistré depuis les serveurs de
Tesla vers le véhicule a eu lieu le 1er décembre 2021, soit une dizaine de jours avant
l?accident. Il concernait la mise à jour de la version logicielle de 19 équipements,
comprenant entre autres celles du système d?avertissement d?une collision FCW (Forward
collision warning) et du système de gestion de la batterie. Tesla a indiqué d?ailleurs
qu?aucune mise à jour logicielle ne peut se faire lorsque le véhicule est en mouvement.
3.4.1.1 - Courbes des vitesses
Les courbes des vitesses sont représentées sur la figure 23 sur laquelle on peut constater
3 évènements au cours de la minute précédant l?arrêt du véhicule au niveau du carrefour
entre l?avenue d?Ivry et la rue de Tolbiac.
Figure 23: courbes des vitesses des quatre roues et du véhicule
Disposant des vidéos enregistrées lors de cette période par les caméras périphériques de
la voiture, on peut associer à ces évènements les images correspondantes.
3.4.1.2 - Phase de conduite sur le périphérique et au début de l?avenue d?Ivry
Chronologiquement, les vidéos enregistrées sur la clé USB pendant le parcours sur le
périphérique, soit pendant la demi-heure précédant l?accident, indiquent que le véhicule
circulait sur la troisième voie en partant de la droite, sans à -coups, en restant
constamment dans cette voie de circulation. Le conducteur n?a pas profité des capacités
d?accélération importantes de la Tesla pour engager des manoeuvres de dépassement.
On constate également qu?un espace, d?une longueur d?environ 4 à 6 m (longueur d?une
voiture ou camionnette), était maintenu avec la voiture suivie lorsqu?elle était en
mouvement. Bien que n?ayant pas de données enregistrées dans le fichier log à ce
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Vi
te
ss
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ist
ré
es
e
n
km
/h
Horaires des enregistrements (hh:mm:ss,000)
Véhicule
Roue AV-G
Roue AV-D
Roue AR-G
Roue AR-D
Déclenchement de
l?AEBS et début
d?accélération
Heurt du
cycliste
Chocs au
niveau du
carrefour
moment, on peut néanmoins supposer que cette conduite était manuelle, sans aide du
régulateur dynamique de vitesse.
Ce système n?était pas actif, comme l?a témoigné le conducteur, au moment d?engager
l?avenue d?Ivry. Il n?a pas été activé par la suite.
Depuis le début de l?enregistrement des données dans le fichier log, le véhicule a circulé Ã
des vitesses enregistrées qui fluctuent entre 1,5km/h et 22,7km/h.
Figure 24: courbes des vitesses et de l?enfoncement de l?accélérateur
Photo de début du freinage phase 2
Photo de fin du freinage phase 2
Figure 25: approche des piétons
On constate que les valeurs enregistrées d?enfoncement de l?accélérateur ne dépassent
pas 40%, et que la vitesse diminue à deux endroits sur la figure 24, le premier
correspondant à l?approche de l?intersection avec la rue Regnault sur la droite dont les
véhicules sortant ont priorité, et le deuxième à l?approche des piétons situés à droite sur la
chaussée.
29
1
2
Enfoncement
accélérateur
Vitesse du
véhicule
Pour chacune de ces deux périodes, la pression enregistrée dans le circuit hydraulique de
frein est nulle. Le conducteur a donc utilisé le freinage à récupération associé Ã
l?accélérateur.
On peut supposer qu?à la fin de la phase 2 de freinage à récupération, ayant dépassé les
piétons sur la droite et le véhicule précédent étant à plusieurs dizaines de mètres devant
lui, le conducteur recherche à reprendre de la vitesse, et appuie légèrement sur la pédale
d?accélérateur. De 10%, puis les secondes suivantes, à 25% puis à 30% (zone entourée
en pointillés de couleur mauve), la vitesse qui était légèrement décroissante se stabilise.
Logiquement, le véhicule devrait accélérer puisque la valeur maximale du point d?inflexion
entre accélération et freinage à récupération est dépassée (cf. § 3.3.2). On constate, au
contraire, que la vitesse chute brusquement. Une seconde plus tard, l?enfoncement de la
pédale de l?accélérateur est alors mesuré à 95%.
3.4.1.3 - Premier évènement, activation de l?AEBS
À la lecture du fichier log, on constate que la vitesse du véhicule enregistre un minimum
de valeur 8,48km/h au temps 19h 42min 44s, soit à 20h 42min 44s heure locale,
consécutif aux décélérations mesurées de la vitesse des roues:
? avant gauche, de 18,44km/h à 3,28km/h;
? avant droite, de 15,96km/h à 1,2km/h;
? arrière gauche, de 18,56km/h à 7,2km/h;
? arrière droite, de 17,08km/h à 12,08km/h.
Le facteur ayant déclenché cette décélération est l?activation du freinage par l?AEBS au
temps 19h 42min 44,139s, qui s?arrête à 19h 42min 44,430s.
Un unique avertissement de risque de collision a été émis au premier temps.
Le freinage automatique de l?AEBS a entraîné une augmentation de pression dans le
circuit de freinage de 0bar à 48,9 bars; cette valeur est atteinte au temps
19h 42min 44,295s, soit en 155 millièmes de seconde.
On constate que la pédale de frein a été enfoncée de 16mm. On peut supposer que cet
enfoncement est consécutif à l?activation de l?AEBS, et non par une action du conducteur
compte tenu de la rapidité de l?augmentation de pression. En effet, il semble peu probable
que le conducteur ait pu dans ce temps si court déplacer son pied de la pédale
30
Figure 26: activation de l?AEBS
Activation de
l?AEBS de
19:42:44,139s
Ã
19:42:44,430s
d?accélérateur à celle du frein et appuyer sur celle-ci, à moins d?avoir le pied sur le frein
pour freiner la voiture, ce qui ne correspond pas à la courbe d?enfoncement de
l?accélérateur.
On note que le paramètre «VCLEFT_brake SwitchPress», traduisant un appui sur la
pédale de frein, est passé à l?état 1 de 19h42min44,242s à 19h42min44,592s et
entraînant l?allumage des feux stop représenté sur la figure suivante.
Figure 27: à gauche, feux stop éteints - à droite, une fraction de seconde plus tard, feux stop allumés
(source: Préfecture de Police, légendée BEA-TT)
Les images extraites de la vidéo de la caméra embarquée correspondant à ces temps
montrent que les piétons immobiles sur la chaussée sont hors du champ des caméras
frontale et de droite, et également du radar. Ils se trouvaient pratiquement au droit de
l?avant du véhicule.
Figure 28: à gauche, début d?allumage des feux stop - à droite, fin d?allumage des feux stop
(source: véhicule Tesla)
Il ne semble pas qu?un obstacle proche ait pu constituer un risque de collision
inévitable, ayant entraîné l?avertissement et l?activation du freinage automatique
d?urgence (cf. fonctionnement de l?AEBS du § 3.3.3.7), sachant que le véhicule Tesla se
déplaçait à une vitesse légèrement inférieure à 20km/h, et que la valeur de l?angle au
volant enregistrée dans le fichier log est d?environ ?6° sur la gauche avant l?activation de
l?AEBS, et +25° sur la droite au moment du freinage automatique.
31
Figure 29: en rouge vitesse du véhicule en km/h, en vert angle au volant en degrés
Pour rappel, les blocs béton séparaient les pistes cyclables de la voie empruntée par le
véhicule depuis le début de l?avenue d?Ivry et aucune précédente activation de l?AEBS n?a
été enregistrée, ni indiquée par le conducteur. Il est dès lors envisageable que ni ces
séparateurs, ni les piétons sur la droite, ni le véhicule circulant devant à une quinzaine de
mètres n?ont pu entraîner le freinage constaté. On peut émettre l?hypothèse, en faisant
référence au manuel de l?utilisateur, que le conducteur a pu être confronté à un
avertissement inapproprié ou inutile (cf. § 3.3.3.7) et que plusieurs facteurs ont pu affecter
les performances de freinage d?urgence automatique et provoquer à tort le freinage.
Toutefois, sur ce cas et au vu des documents en possession du BEA-TT, ces facteurs
restent inconnus. Rappelons néanmoins que tout système AEBS est conçu sur la base de
détection par des capteurs, qui ne font que fournir une représentation schématique de ce
que l?oeil humain peut voir. Dans ce cas particulier, de nombreux éléments, tels que ceux
rappelés ci-après, compliquent la tâche de ces capteurs et des algorithmes de détection
d'objets en termes de précision: un état de surface de la route, entraînant une
multiplication de reflets lumineux; des conditions de circulation nocturne imposant la
présence importante de sources lumineuses; des routes étroites, qui obligent les
véhicules à s'approcher des véhicules en stationnement et des usagers de la route
vulnérables; les blocs de béton recouverts d?un matériau réfléchissant connu pour
provoquer une distorsion du signal radar pour les véhicules utilisant un radar; ou les
piétons identifiés près de la trajectoire du véhicule léger.
Par ailleurs, comme précisé dans le paragraphe 3.3.3.7, en dessous d?une vitesse du
véhicule de 50km/h, l?AEBS restera actif jusqu?à l?arrêt de celui-ci. Au vu de la courbe des
vitesses, cela n?a pas eu lieu. Une action du conducteur a donc été nécessaire pour
désactiver le freinage automatique.
Ce système n?est plus actif au temps 19h42min44,430s. D?après les informations
fournies par Tesla et précisées dans le paragraphe 3.3.3.7 en lien avec une désactivation
de l?AEBS suite à une action du conducteur, on peut constater à la lecture des valeurs
correspondantes que ni le taux de braquage, ni la variation de l?angle du volant n?ont pu
entraîner l?arrêt du freinage automatique.
En revanche, les valeurs de la position de l?accélérateur indiquent un enfoncement de la
pédale de 28,8% au temps 19h42min43,582s avant l?activation de l?AEBS, puis de
95,6% au temps 19h42min44,591s et de 100% au temps 19h42min45,602s. Le
seuil de 90% d?enfoncement a été dépassé.
32
Activation AEBS Ã
19h42mn44,139s
Comme précisé, l?enfoncement de l?accélérateur est concomitant à la forte réduction de
vitesse.
Il est donc très probable que le conducteur avait son pied sur la pédale
d?accélérateur et à aucun moment sur la pédale de frein, et l?a maintenu enfoncée Ã
un pourcentage proche de 25% au moment du freinage automatique dû à l?AEBS.
Par la suite, deux hypothèses sont possibles: le conducteur a enfoncé la pédale
d?accélérateur jusqu?à son maximum, ou bien un problème technique a entraîné cette
accélération soudaine et imprévue, telle que le décrit le conducteur dans son témoignage.
3.4.1.4 - Hypothèse d?un problème technique ayant entraîné l?accélération soudaine et
imprévue
En Amérique du Nord, la NHTSA8 a analysé un peu plus de deux cents accidents9
survenus après ce que décrivent les conducteurs comme étant une accélération soudaine
et involontaire de leur véhicule Tesla (SUA10). D?après cette autorité, ces accidents ont eu
lieu dans des endroits et des circonstances de conduite où le freinage est attendu. 86%
de ces accidents se sont produits dans des stationnements, des allées ou d?autres
endroits non fréquentés. Presque tous ces accidents ont été de courte durée, se
produisant dans les trois secondes suivant le début de l?accélération soudaine et
involontaire. Pour leur analyse, les données de l?EDR et du fichier log, ainsi que les
vidéos, ont été utilisées. Il en ressort que les véhicules ont réagi comme prévu aux
pressions sur l?accélérateur et la pédale de frein. Dans les rares cas où la pédale de frein
et la pédale d?accélérateur étaient appliquées en même temps, la logique de priorité des
freins fonctionnait comme prévu et réduisait le couple moteur. Les données indiquent
clairement une erreur dans l?actionnement des pédales, en ce sens où la pédale
d'accélérateur a été appliquée à 85% ou plus dans 97% des accidents examinés. Dans
leur déclaration, les conducteurs indiquent que les accidents d?accélération soudaine et
involontaire sont consécutifs à une erreur d?appui sur l?accélérateur alors qu?ils avaient
l'intention d'appuyer sur la pédale de frein. Enfin il est noté qu?environ 51% des accidents
se sont produits au cours des six premiers mois d?utilisation du véhicule accidenté.
La NHTSA a également indiqué que le constructeur avait prévu différentes mesures pour
s?assurer du bon fonctionnement des équipements. En particulier, deux capteurs
redondants sont installés au niveau de l?accélérateur, utilisant de surcroît une technologie
inductive sans contact. Pour éviter des défauts électriques qui pourraient avoir une
incidence sur leur fonctionnement, Tesla a prévu une alimentation indépendante. Le
traitement des informations est réalisé par deux processeurs dont un compare les valeurs
fournies par chaque capteur et toute incohérence impose l?annulation du couple moteur.
Enfin, les tensions des capteurs converties en données numériques sont transmises au
travers du réseau d?échange de données du véhicule, appelé CAN bus (Controller Area
Network), pour être enregistrées dans un fichier log et dans l?EDR.
La NHTSA indique n?avoir identifié aucun défaut qui aurait pu entraîner simultanément
des dysfonctionnements des systèmes de freinage et de commande du moteur. Tous les
véhicules Tesla concernés sont dotés d?une logique de neutralisation des freins qui
réduira le couple moteur si le frein et l'accélérateur sont appliqués en même temps.
En conclusion, constatant l?absence de preuves pour confirmer le problème d?accélération
soudaine et inattendue mis en avant par les conducteurs, la NHTSA clôt son enquête en
août 2021.
8 NHTSA: National Highway Traffic Safety Administration
9 https://static.nhtsa.gov/odi/inv/2020/INCLA-DP20001-6158.PDF
10 SUA: Sudden unintended acceleration
33
https://static.nhtsa.gov/odi/inv/2020/INCLA-DP20001-6158.PDF
En juin 2023, la NHTSA a réouvert une analyse11 sur ces évènements d?accélération
soudaine et inattendue après avoir reçu de nouveaux documents12 explicitant les causes
possibles d?un dysfonctionnement des systèmes électriques d?accélérateur. L?auteur
indique que ces problèmes peuvent également concerner d?autres constructeurs que
Tesla.
Une chute importante de tension au niveau du convertisseur analogique-numérique
(CAN) pourrait être à l?origine d?un traitement des données erroné, malgré les précautions
prises par le constructeur. L?auteur indique dans sa note que cette chute de tension
pourrait être causée, par exemple, par l?activation du moteur d?assistance électrique de la
direction lors de manoeuvres de guidage du véhicule à faible vitesse.
Les données de sortie du convertisseur, utilisées pour le calcul de la position de la pédale
d?accélérateur, pourraient alors être fortement multipliées par un coefficient supérieur à 1
et dès lors être interprétées comme une demande d?accélération importante, alors que
l?enfoncement de l?accélérateur est faible. Il indique d?ailleurs que même sans appui sur
cette pédale, compte tenu que la tension de sortie des capteurs est différente de la
valeur0 (cf. § 3.3.1), une accélération non souhaitée est possible.
Sans aller plus avant dans la description technique du possible phénomène décrit par
l?auteur, le BEA-TT remarque que l?accélération subite et inattendue du véhicule impliqué
débute au moment où le conducteur effectue une action sur le volant amenant celui-ci
d?une valeur de ?6° à +25 ° (cf. figure 29) alors que la vitesse est légèrement inférieure Ã
20km/h. Ces circonstances semblent correspondre à l?exemple cité par l?auteur comme
pouvant être une cause aux accélérations subites et inattendues, toutefois le BEA-TT ne
dispose pas de données relatives à la tension d?alimentation du moteur de la direction
assistée, pour en infirmer ou confirmer l?éventualité.
En revanche, les valeurs enregistrées de l?enfoncement de la pédale d?accélérateur dans
le fichier log ou dans l?EDR correspondent bien aux données après traitement par le
convertisseur CAN, qui d?après l?auteur, peuvent être erronées. Les valeurs des tensions
analogiques des capteurs n?étant pas enregistrées, l?analyse qui ne s?en tiendrait qu?aux
valeurs numériques pourrait en être faussée. L?auteur propose des solutions pour pallier
ce problème de fausses valeurs enregistrées.
Le BEA-TT remarque que la NHTSA avait déjà demandé à certains constructeurs le
rappel de modèles suite à des problèmes logiciels divers13, dont des accélérations
subites. Toutefois, chaque accident est particulier et il est mal venu de comparer des
évènements similaires impliquant des véhicules aux équipements, logiciels et algorithmes
différents.
À fin août 2024, la NHTSA n?avait pas encore publié son analyse sur cette théorie.
3.4.1.5 - Analyse des données d?accélérateur
Pour rappel, trois paramètres sont utilisés pour apporter des informations sur la position
de l?accélérateur. Les valeurs du premier intitulé «DI_accelPedalPos», enregistrées
toutes les secondes et sur évènement particulier tel que l?activation de l?AEBS, traduisent
la position de la pédale d?accélérateur en pourcentage d?enfoncement.
Deux autres paramètres sont enregistrés, «PM_pedalPosMaxA» et «PM_pedalPosMaxB»
qui représentent la valeur maximale enregistrée de la position de la pédale d'accélérateur
pour la dernière période d'échantillonnage par chaque capteur.
11 https://static.nhtsa.gov/odi/inv/2023/INOA-DP23002-5734.PDF
12 https://static.nhtsa.gov/odi/inv/2023/INBC-DP23002-90896P.pdf
13 https://betterembsw.blogspot.com/p/potentially-deadly-automotive-software.html
34
https://betterembsw.blogspot.com/p/potentially-deadly-automotive-software.html
https://static.nhtsa.gov/odi/inv/2023/INBC-DP23002-90896P.pdf
https://static.nhtsa.gov/odi/inv/2023/INOA-DP23002-5734.PDF
Au regard des fréquences d?enregistrement de ces paramètres, on remarque que
certaines valeurs sont manquantes sur des périodes plus ou moins longues. Entre
19h42min45,386s et 19h43min10,379s, soit pendant une période de 25s intégrant
la phase complète d?accélération ainsi que les chocs et quelques secondes après ces
derniers, aucune valeur des deux paramètres de la position maximale de la pédale
d?accélérateur ne figure sur le fichier log. Tesla a répondu que l?enregistrement est réalisé
suivant une logique «sur changement», c?est-à -dire qu?une valeur n?est enregistrée que
lorsqu?elle est différente de la précédente.
Figure 30: données enregistrées de la valeur mesurée de l?enfoncement maximal de l?accélérateur
PM_pedalPosMaxA et B
On en déduit donc, au vu de la figure 30 que les deux valeurs maximales de
l?enfoncement des capteurs A et B sur chaque période d?une seconde de mesure ont
atteint 100%. Cette logique d?enregistrement peut surprendre, car une valeur qui ne
figure pas sur le fichier log peut également signifier qu?il y a eu un défaut
d?enregistrement. Un doute peut dès lors persister sur les positions maximales de la
pédale d?accélérateur.
Concernant la valeur numérique enregistrée de la position calculée de l?accélérateur
«DI_accelPedalPos», on constate également l?absence de valeurs sur les périodes
entre [19h42min51,163s - 19h42min54930s] et entre [19h42min57,950s -
19h43min02,349s], soit environ 4s à chaque fois. Tesla a apporté la même réponse
sur la logique d?enregistrement, à savoir que si la valeur mesurée est égale à la
précédente, elle n?est pas enregistrée.
Figure 31: données enregistrées de la valeur calculée de l?enfoncement de l?accélérateur
DI_accelPedalPos (en %) et courbe de la vitesse du véhicule (en km/h)
35
0,4 0
15,6
20
23,2
33,2
0
8,4
29,2
39,6
27,2
20
14,4
5,6
0
4
0 0,8 0
6,4
0
18,8
0
24,4
10
0
16,4
37,2
32,834,4 33,2
21,219,6
0 1,2 0,8
9,2
24,8
28,8
95,6
100
93,6
100 98,8 100 98,4 100 98,4 100 98,4 100
92
40,4
100
84,4
0
54,4
0
0
20
40
60
80
100
120
140
160
Les figures 30 et 31 montrent donc que l?enfoncement de l?accélérateur a été maximal
pendant la vingtaine de secondes après l?activation de l?AEBS, nonobstant les quelques
variations. Et comme l?indique le conducteur, il a essayé de stopper le véhicule en
appuyant sur la pédale de frein mais celle-ci ne s?est pas enfoncée.
Appuyer sur la pédale de frein signifie qu?il n?y a plus d?appui sur l?accélérateur. Dès lors,
les tensions analogiques de sortie des capteurs de l?accélérateur sont minimales mais
non nulles (cf. § 3.3.1). Les valeurs numériques d?enfoncement de 100% enregistrées
sont alors incohérentes dans le cas d?un fonctionnement normal.
On serait alors tenté d?accorder un certain crédit à un évènement d?accélération subite et
inattendue dû au véhicule.
Toutefois, comme indiqué au § 3.3.3.2, l?iBooster est conçu pour toujours permettre,
même en cas de défaillance du moteur électrique, un freinage suffisamment puissant pour
décélérer le véhicule par enfoncement de la pédale de frein conformément aux
spécifications réglementaires.
En complément, deux autres points peuvent être soulignés.
Comme indiqué au § 3.4.1.3, le conducteur au moment de l?activation de l?AEBS avait très
certainement son pied sur la pédale d?accélérateur, enfoncée environ à 25% pour
reprendre de la vitesse. De fait, par la multiplication des valeurs par le CAN, la valeur
d?enfoncement de la pédale enregistrée devrait être de 100%, puisque c?est déjà le cas
sans appui sur l?accélérateur. Or la première valeur mesurée est de 95,6%. Ce qui paraît
incohérent. Cette analyse peut s?appliquer également à la troisième et cinquième valeur
respectivement enregistrées à 93,6% et 98,8%.
D?autre part, peu de temps avant le premier choc au carrefour avec la rue de Tolbiac, une
valeur d?enfoncement de l?accélérateur de 86,8% a été enregistrée dans l?EDR, alors que
toutes les autres sont égales à 100%.
Cette valeur n?apparaît pas dans les enregistrements du fichier log, car l?EDR prend
comme référence chronologique d?enregistrement le moment du choc, par essence
aléatoire. Toutefois, grâce aux images de la caméra frontale, on peut recaler les deux
ensembles de données dans le temps.
36
Figure 32: vitesse et données d?enfoncement de l?accélérateur
(source: Tesla fichiers Log et EDR)
Pour les mêmes raisons, cette valeur est incohérente. En fait, les données d?enfoncement
de l?accélérateur, dès que celui-ci est au repos, devraient toutes avoir la même valeur.
Par cette démonstration dite par l?absurde, le BEA-TT considère que l?hypothèse
d?un problème technique ayant conduit à une accélération subite et imprévue du
véhicule est dès lors improbable.
3.4.1.6 - Hypothèse d?une erreur du conducteur ayant entraîné l?accélération soudaine et
imprévue
Sur la courbe de gauche de la figure 33, l?AEBS cesse d?être actif pratiquement au
moment où la vitesse du véhicule est minimale (point 1). Toutefois, bien que l?accélérateur
soit enfoncé à une valeur proche de 100%, la vitesse enregistrée une seconde après
(point 2) n?augmente que faiblement, suivant une accélération calculée de 1m/s² (de
8,48km/h la vitesse atteint 12,16km/h).
Cette évolution de la vitesse n?est pas cohérente avec les capacités d?accélération
d?un moteur électrique décrites dans le § 3.3.2 «Freinage à récupération». Dès le
point2, l?accélération aurait dû être maximale.
La seconde suivante (point 3), la valeur enregistrée atteint 24,64km/h. À partir de ce
moment, la vitesse augmente rapidement suivant une accélération longitudinale,
enregistrée dans le fichier log, pratiquement constante d?environ 3,5m/s² jusqu?à une
vitesse de 70km/h puis suivant une accélération qui décroît mais dont la moyenne est
autour de 2,5m/s² pour atteindre une vitesse de 120km/h.
L?évolution de ces valeurs, pour des positions enregistrées de l?accélérateur qui avoisinent
la valeur maximale de 100% d?enfoncement, semblent cette fois-ci cohérentes avec les
valeurs fournies par Tesla.
Figure 33: courbes de la vitesse et de l?enfoncement de l?accélérateur (à gauche)
et de la pression dans le circuit hydraulique de freinage (Ã droite)
37
S?il semble logique que l?enfoncement de la pédale d?accélérateur a annulé le freinage
automatique commandé par l?AEBS (cf. § 3.3.3.7), on peut noter toutefois que le
conducteur n?a pas fait état dans son témoignage de l?activation de ce système; seule
une passagère a entendu un son bref comme «un bip de réception de message sur un
téléphone portable». En revanche, le conducteur a indiqué avoir perçu un bruit comme
celui d?un moteur électrique, jamais entendu par lui jusqu?au jour de l?accident, qu?il
qualifie de bizarre et d?anormal.
Ce bruit correspond vraisemblablement à la mise en rotation maximale et rapide du
moteur électrique de propulsion de la voiture.
De plus, ni le conducteur, ni les trois passagères n?ont fait état d?un signal lumineux
s?affichant sur l?écran de contrôle indiquant une activation de l?AEBS.
Figure 34: symbole indiquant l?activation de l?AEBS sur le panneau de contrôle
(source manuel du conducteur Tesla)
Le conducteur n?a donc pas interrompu le freinage automatique d?urgence par une
action consciente.
La courbe de droite de la figure 33 présente la pression du circuit hydraulique de freinage
enregistrée dans le fichier log. Comme précisé précédemment, l?activation de l?AEBS
entraîne logiquement et rapidement une forte pression d?environ 50 bars, qui revient, au
temps 19h42min44,715s, à une valeur nulle après la fin d?activation de ce système.
On peut toutefois constater une augmentation de pression de 0bar à 9 bars pour atteindre
un maximum de 19,2 bars au temps 19h42min45,135s pour s?annuler environ 0,5s plus
tard.
Le BEA-TT n?a pas d?explication à ce phénomène qui est intrinsèque au système, car les
paramètres qui peuvent indiquer une action du conducteur sur la pédale, à savoir
IBST_sinputRodDriver qui mesure l?enfoncement de la tige solidaire de la pédale de frein
dans l?ibooster (cf. figure 21), IBST_driverBrakeApply et VCLEFT_brakeSwitchPressed
qui enregistrent un enfoncement de la pédale de frein, ont tous une valeur enregistrée
égale ou proche de 0. Cela signifie que le conducteur n?a exercé aucune pression sur
la pédale de frein.
Ce n?est pas non plus un freinage automatique dû à l?AEBS car l?état de fonctionnement
de ce système enregistré dans le fichier log par le paramètre «DI_aebState» indique, par
la valeur «AEB_CAN_STATE_UNAVAILABLE», une indisponibilité de l?AEBS pendant
une durée de 8s immédiatement consécutive à la fin de son activation.
Enfin, l?ESP, système d?aide au maintien de la stabilité du véhicule, peut également
augmenter la pression du liquide de frein si nécessaire en intervenant indifféremment sur
les roues. Cependant, aucune donnée de son activation n?a été enregistrée dans le fichier
log.
38
Le BEA-TT émet l?hypothèse suivante.
À l?approche des piétons, le conducteur relâche complètement l?accélérateur pour ralentir
en utilisant le frein à récupération. Puis une fois suffisamment proche, et pour les
dépasser, il réappuie sur l?accélérateur suivant ses habitudes de conduite prudente,
comme cela a été enregistré lors des minutes précédentes.
À 28,8% d?enfoncement (point 1), le couple moteur devrait être positif et d?environ
1200Nm, d?après les données fournies par Tesla, soit près de la moitié du couple
maximal (3000Nm). Le conducteur s?attend logiquement à ce que le véhicule réaccélère.
Dans la fraction de seconde qui suit, il constate que le véhicule décélère fortement. Il ne
réagit pas à son appui sur l?accélérateur. N?ayant pas perçu la brève notification sonore ou
visuelle, ni détecté que le freinage automatique de l?AEBS s?est déclenché, d?autant
qu?aucun obstacle a priori n?apparaît dans son champ de vision, il identifie probablement,
au regard de ce qu?il perçoit, que le freinage à récupération est toujours actif, que compte
tenu du mode d?arrêt «Hold», la voiture, à faible vitesse, va s?arrêter, et donc que l?appui
exercé sur la pédale d?accélérateur est insuffisant. Dès lors, il réappuie sur l?accélérateur
(point 2).
Cette action va désactiver le fonctionnement de l?AEBS. Toutefois, l?apparition d?une
pression résiduelle à 20 bars dans le circuit hydraulique de freinage limite l?accélération
du véhicule. Le conducteur constate une reprise de la vitesse, mais légère. Il identifie
probablement que cette fois-ci, la voiture réagit conformément à ses actions. Dès lors on
peut supposer qu?il reprend ses habitudes de conduite en faisant varier l?enfoncement de
l?accélérateur pour bénéficier du freinage à récupération quand la vitesse lui semble trop
élevée, soit autour de 30km/h. Les premières valeurs de l?enfoncement mesurées Ã
95,6%, 100% puis 93,6% semblent traduire ce mode de conduite.
39
Figure 35: courbe de la vitesse, de la pression du circuit hydraulique de freinage
et de l?enfoncement de l?accélérateur
Activation de
l?AEBS de
19:42:44,139s
Ã
19:42:44,430s
1
2
AEBS
indisponible
Cependant, d?après les données fournies par Tesla, toute variation de l?enfoncement de
l?accélérateur dans la plage de [80% ? 100%] n?a aucune incidence sur le couple-moteur,
celui-ci reste à son maximum. Il ne le constate qu?une vingtaine de mètres après la
reprise de l?accélération.
Alors que dans le cas d?une variation de 30% à 35% de l?enfoncement de la pédale
d?accélérateur, le couple-moteur augmente de 1000Nm à 1400Nm, soit une variation de
+40%, pour des vitesses comprises entre 30km/h et 80km/h.
3.4.1.7 - Phase d?accélération avant le heurt du cycliste
Dans son témoignage, le conducteur indique qu?au moment où il perçoit que le véhicule
ne répond pas correctement à ces appuis sur l?accélérateur, il a le réflexe de freiner, en
retirant son pied de l?accélérateur. Constatant que la pédale de frein ne s?enfonce pas, il
utilise son pied gauche en plus du droit pour exercer une pression supplémentaire.
À partir de la vidéo enregistrée par la caméra de surveillance de la Préfecture de police,
on distingue que les feux stop arrière s?allument au moment de l?activation de l?AEBS puis
s?éteignent rapidement et ne se rallument pas pendant les 4s suivantes. À ce moment, le
véhicule circule alors à une vitesse de 50km/h (cf. figure 36).
feux arrière stop allumés à t=0s véhicule à t=1s
véhicule à t=2s véhicule à t=3s
véhicule à t=4s, vitesse de 50km/h
Figure 36: position du véhicule dans les secondes qui ont suivi l?allumage des feux
(source: Préfecture de police)
L?absence d?allumage des feux arrière après l?activation de l?AEBS vient confirmer les
données enregistrées dans le fichier log et indiquent, compte tenu de la conception de
l?iBooster, qu?il n?y a pas eu d?appui sur la pédale de frein.
Deux points supplémentaires viennent confirmer l?absence d?appui sur la pédale de frein.
D?une part, d?après Tesla en réponse à une question du BEA-TT, un appui simultané sur
les deux pédales alors que l?accélérateur était préalablement enfoncé entraîne
automatiquement un arrêt de la propulsion par l?annulation du couple-moteur dont la
valeur est imposée à 0Nm en un quart de seconde. Le véhicule continue à avancer sur
40
son erre mais les forces de résistance à l?avancement vont réduire la vitesse, ce qui n?a
pas été constaté.
D?autre part, si l?accélérateur a été relâché, le freinage à récupération entraîne une
diminution de la vitesse, plus élevée que dans le cas précédent, et un allumage des feux
stop comme l?impose le règlement n°13H. Ce qui n?a pas été le cas.
On peut alors supposer que le conducteur a gardé son pied sur l?accélérateur, ou l?a
effectivement déplacé vers la pédale de frein, mais l?a alors probablement posé en
dessous, tout en conservant un appui sur l?accélérateur avec une partie de son pied.
Ceci est probable car comme indiqué au § 3.3.1 et présenté en figure 18, la pédale
d?accélérateur une fois enfoncée à son maximum est écartée de la pédale de frein, en
position haute, d?environ 10cm. Le conducteur aura alors effectué une rotation du pied Ã
partir du talon posé au sol, préférentiellement positionné dans l?axe de l?accélérateur. En
effet, si le talon est positionné dans l?axe de la pédale de frein et que le pied est orienté
vers l?accélérateur, il est très probable que dans un mouvement de rotation vers la gauche
le pied vienne alors heurter la pédale de frein.
Par la suite, en arrivant au niveau de l?intersection avec la rue de la Pointe d?Ivry sur la
gauche, soit environ 45 m après avoir croisé les piétons sur la chaussée, le conducteur a
braqué pour s?insérer dans les voies cyclistes à la vitesse de 60km/h et éviter ainsi de
percuter le véhicule devant lui qui a stoppé (cf. figure 37), comme il l?a témoigné.
Rue de la Pointe d?Ivry
Figure 37: véhicule Tesla en approche de la rue de la Pointe d?Ivry à 19h42min49s
(source: véhicule Tesla, légendée BEA-TT)
Dans son témoignage, le conducteur indique avoir effectué cette manoeuvre dans le but
également de réduire la vitesse en bénéficiant du freinage d?urgence de l?AEBS en
approche des bornes jaunes à bandes blanches. La lecture du fichier log indique que le
système AEB était toujours indisponible, et que la pression dans le circuit de freinage
reste à une valeur nulle pendant cette phase.
41
Figure 38: vitesse et angle au volant en approche de la rue de la Pointe d?Ivry
(source: véhicule Tesla, légendée BEA-TT)
Virage Ã
gauche vers
les plots
Virage Ã
droite vers la
piste cyclable
3.4.1.8 - Heurt du cycliste
Poursuivant son accélération, le véhicule Tesla rattrape un cycliste et le percute par
l?arrière à une vitesse d?environ 118km/h. L?AEBS, à nouveau opérationnel et qui d?après
Tesla fonctionne jusqu?à une vitesse maximale de 150km/h, n?a pas détecté le cycliste
devant le véhicule à une dizaine de mètres, ni légèrement sur la droite par rapport à l?axe
du véhicule au moment du choc. Il n?y a eu ni avertissement ni freinage automatique
d?urgence.
Pourtant les résultats des 3000 essais (cf. § 3.3.4) fournis par Tesla montrent une densité
forte de points autour du véhicule dans toutes les directions, laissant supposer des
performances de détection élevées, pour de telles cibles à des distances proches et
inférieures à une vingtaine de mètres.
Le choc a entraîné une modification de la vitesse des roues avant droite et arrière
gauche, représentée sur la courbe de gauche de la figure 40.
Mais la décélération résultante n?a pas été suffisante pour enclencher l?activation des
airbags. L?enfoncement de l?accélérateur reste proche d?une valeur maximale, et la
pression du circuit hydraulique de freinage est nulle.
42
Figure 39: position du cycliste avant le choc à 19h42min56s
(source: véhicule Tesla)
Figure 40: vitesses au moment du heurt du cycliste, pression du liquide de frein
et% enfoncement accélérateur
Heurt du
cycliste
Le conducteur a témoigné ne pas se souvenir du moment du choc avec le cycliste. Il est
plausible qu?une grande partie de son attention était focalisée à guider son véhicule et à le
maintenir dans cette voie étroite avec des aménagements de bord de voie réduisant la
largeur et nécessitant un guidage précis.
3.4.1.9 - Dernière phase d?accélération
Par la suite, le véhicule Tesla a poursuivi son accélération et le conducteur, par des
actions sur le volant, a maintenu le véhicule dans les pistes cyclables, en évitant les
rétrécissements de chaussée dus aux aménagements de rive jusqu?au carrefour avec la
rue de Tolbiac. À ce moment, le conducteur a légèrement déporté sa voiture sur la gauche
pour la positionner à cheval sur le trottoir et la piste cyclable. Le véhicule a ensuite
percuté à environ 140km/h les divers éléments du mobilier urbain, et le véhicule utilitaire
présents dans le carrefour.
Figure 41: arrivée du véhicule au niveau du carrefour avec la rue de Tolbiac
(source: Tesla)
Au temps 19h43min05,05,635s, donc au moment des premiers chocs avec le mobilier
urbain, un appui sur la pédale de frein a été enregistré par les paramètres
«VCLEFT_brakeSwitchPressed» et «IBST_driverBrakeApply» et un déplacement de
0,7mm de la tige de la pédale de frein dans l?iBooster (cf. figure 21) a été mesuré, ainsi
que des accélérations latérales de ?8m/s² et longitudinale de ?1m/s². Il faut toutefois
considérer cet enfoncement de la pédale de frein, certes léger, comme consécutif aux
forces résultantes dynamiques créées à ce moment-là et non comme étant une action du
conducteur.
43
Figure 42: vitesses des roues et du véhicule Tesla au moment des chocs
3.4.2 - Les données récupérées sur la voiture et l?analyse mécanique de celle-ci
L?Institut de recherche criminelle de la Gendarmerie nationale (IRCGN), missionné par la
justice pour expertiser le véhicule, rapporte les informations ci-dessous.
Dans l?habitacle, un tapis de sol a été rajouté au niveau du poste de conduite. De
nombreux essais dans différentes configurations ont été réalisés afin d?examiner si un
éventuel blocage de la pédale de frein ou d?accélérateur a pu survenir dans la conduite du
véhicule par la présence de cet accessoire.
Après vérifications, l?IRCGN conclut, comme l?avaient fait les services de police au
moment de l?accident, que ce tapis disposait de solides points de fixations et que
l?actionnement de chaque pédale n?a pas été entravé compte tenu de l?espace résiduel.
Au niveau du système de freinage, les différents composants et les pièces d?usure étaient
dans un bon état, exceptés ceux qui ont été endommagés suite aux chocs violents.
Les airbags ayant été déclenchés en fin de phase d?accélération, il a été possible
d?extraire des données du calculateur de gestion de ces équipements, enregistrées par
l?EDR. En particulier, il apparaît que deux chocs ont été enregistrés, et pour chacun d?eux,
plusieurs données cinématiques et d?activation de systèmes embarqués ont été extraites
sur une période de 5s avant chaque évènement. Les types de données enregistrées sont
néanmoins moins nombreux que celles du fichier log.
Les données de l?EDR ont également été fournies au BEA-TT par Tesla. Celles-ci ont été
enregistrées sur les serveurs de la société après l?accident puisque le rapport Tesla
correspondant date du 14 décembre 2021, soit trois jours après l?évènement.
Un premier choc a été enregistré à la vitesse de 142km/h. Il a probablement eu lieu
contre le poteau de la photo de la figure 43, de section plus importante que celles des
poteaux du panneau d?interdiction de tourner-à -gauche et du mobilier urbain présents en
amont. Un deuxième choc a été enregistré 0,7s plus tard à la vitesse de 58km/h. Pour
l?IRCGN, il s?agit du heurt du conteneur à verre (cf. figure 4 et 12).
Pour rappel, un enfoncement de l?accélérateur de 86,8% a été enregistré dans l?EDR
3,2s avant le premier choc.
En s?aidant des vidéos enregistrées par la caméra frontale du véhicule, il est probable que
cette valeur a été enregistrée à l?approche d?une zone de stationnement de Vélib? sur la
gauche à proximité d?un passage piéton, entraînant une réduction de la largeur de voie.
44
Figure 43: photo de gauche, pied du poteau figurant entouré sur la photo de droite
(sources véhicule Tesla et google maps - août 2022, légendée BEA-TT)
La lecture de la vidéo dont est extraite l?image figure 44 montre un déport de la Tesla sur
la droite en amont. Les valeurs de l?angle au volant enregistrées dans l?EDR, comptées
positivement sur la droite, sont chronologiquement de +6°, +7°, +26°, cette valeur
correspondant à l?enfoncement de la pédale d?accélérateur à 86,8%, puis à nouveau +7°,
?6° et ?12°; cette série de valeurs d?angle au volant peut se traduire par un écart de la
voiture sur la droite puis un retour sur la gauche.
Il semble donc, au vu des données du fichier log et de l?EDR, et compte tenu du
fonctionnement de l?iBooster, qu?aucun appui sur la pédale de frein de la part du
conducteur n?a été réalisé pendant la totalité de la phase d?accélération qui a duré
une vingtaine de secondes jusqu?au premier choc contre un poteau au niveau du
carrefour avec la rue de Tolbiac.
45
Figure 44: aménagement en rive (source: véhicule et google-maps)
4 - Analyse du déroulement de l?accident
Le samedi 11 décembre 2021 vers 20h 45, un véhicule léger de marque Tesla de modèle
«Model 3», conduit par un chauffeur de taxi qui n?est plus de service à cette heure-là se
dirige vers le sud de Paris en empruntant le périphérique intérieur. Avec sa femme et ses
deux filles ils ont décidé de dîner dans le quartier asiatique du 13e arrondissement.
Considéré comme prudent par les membres de sa famille, il conduit depuis quelques mois
une voiture électrique, mais a auparavant conduit des voitures automatiques dont le
fonctionnement à deux pédales s?apparente à celui de la Tesla.
Le véhicule quitte le périphérique en sortant à la porte d?Ivry puis emprunte l?avenue
éponyme à sens unique en direction du nord vers la place d?Italie. Depuis le boulevard
des Maréchaux, des glissières béton de 4 m de long alternant avec des bornes de
signalisation temporaire, installées par la ville de Paris, séparent la chaussée en deux
parties. Celle de droite permet aux véhicules routiers de circuler sur une voie à une
vitesse maximale autorisée de 30km/h, alors que celle de gauche a été aménagée en
piste cyclable à double sens.
Le conducteur du véhicule Tesla circule dans la première moitié de l?avenue d?Ivry à une
vitesse inférieure, à environ 20km/h et utilise le freinage à récupération pour la moduler
en fonction des véhicules qui le précèdent et de ceux provenant des rues embranchées
prioritaires. Bien que la voiture soit équipée de nombreux systèmes automatisés d?aide Ã
la conduite, le conducteur n?a engagé ni le régulateur de vitesse dynamique ni le maintien
dans la voie. La conduite est manuelle.
Environ 500 m avant le carrefour avec la rue de Tolbiac, le conducteur ralentit, en
relâchant l?accélérateur, à l?approche de deux piétons qui se trouvent à droite sur la
chaussée à côté de voitures stationnées. Un peu en amont de ces piétons, le conducteur
appuie légèrement sur l?accélérateur pour reprendre de la vitesse et les dépasser.
L?enfoncement de la pédale d?accélérateur apparaît progressif jusqu?à 28%, ce qui devrait
accélérer la voiture comme cela a été le cas jusqu?à présent. Cependant, la vitesse
décroît fortement de 18km/h à 8km/h.
À leur hauteur, un son bref, identique à celui signalant la réception d?un sms sur un
téléphone portable, retentit dans l?habitacle. Ce son n?est entendu que par une de ses
filles assises à l?arrière. Aucun symbole particulier n?est aperçu sur l?écran de contrôle par
une des personnes présentes dans l?habitacle.
Ce signal sonore a été émis par l?AEBS qui s?est déclenché à ce moment-là , ce qui freine
fortement le véhicule. Cependant, le conducteur n?en a pas connaissance et
probablement identifie cette décélération comme étant due au freinage à récupération. Le
conducteur appuie à nouveau sur l?accélérateur concomitamment au freinage
automatique de sécurité et suffisamment pour désactiver ce freinage automatique. À ce
moment, la pédale d?accélérateur est enfoncée à une valeur proche de 95%, puis les
secondes suivantes à 100% et 93%.
Ces valeurs fluctuantes correspondent au mode de conduite du conducteur, représenté
sur la figure 24 avant l?activation de l?AEBS par des valeurs d?enfoncement variables en
permanence, consécutives aux appuis de son pied dans un mouvement continu de haut
en bas, et inversement, pour contrôler l?accélération et la décélération par le freinage Ã
récupération.
Il constate dès lors que le véhicule ne répond pas à ces appuis sur l?accélérateur, et
rapidement comprend qu?il n?en maîtrise plus la vitesse.
46
Pour éviter le véhicule précédent qui s?arrête, le conducteur profite du carrefour avec la
rue de la Pointe d?Ivry sur la gauche pour s?en écarter et choisit d?emboutir les plots
jaunes balisant la piste cyclable pour essayer de freiner, voire stopper le véhicule avec le
freinage automatique d?urgence. Cela n?a aucun effet car à ce moment-là l?AEBS est
encore inopérant, la donnée caractérisant l?état de ce système étant
«AEB_CAN_STATE_UNAVAILABLE», et le véhicule continue d?accélérer. Le conducteur
braque alors en direction de la piste cyclable, et par des coups de volant arrive à y circuler
en évitant les aménagements en bord de chaussée et les glissières béton sur le côté
droit.
Dès ce moment, toute son attention est focalisée sur ces actions de guidage. Il percute
cependant mortellement par l?arrière un cycliste qui ne pouvait s?attendre à ce danger. À
l?approche du carrefour avec la rue de Tolbiac, en bout de piste cyclable, des véhicules
sont arrêtés au feu tricolore. Le conducteur braque légèrement sur la gauche pour s?en
écarter, roule à cheval sur le trottoir et percute à 140km/h le mobilier urbain, ainsi que
des Vélib?s stationnés, un conteneur à verre qui explose, puis un véhicule utilitaire léger
circulant dans la rue de Tolbiac qui le stoppera. Une vingtaine de blessés divers sont
comptabilisés par les services de secours.
47
5 - Analyse des causes et facteurs associés, orientations
préventives
Les nombreuses données enregistrées par le véhicule ont permis de comprendre les
circonstances. Toutefois leur qualité pourrait être améliorée. Deux orientations de sécurité
sont également proposées en lien avec le fonctionnement de l?AEBS et de son interface
homme-machine, ainsi qu?avec le freinage à récupération, indispensable à l?efficacité du
fonctionnement des véhicules électriques.
5.1 - Analyse critique des données de l?EDR et du fichier log
5.1.1 - Données de l?EDR
Le règlement n°160 UNECE a pour objet de garantir que les EDR enregistrent, sous un
format prêt à l?emploi, des données utiles permettant de mener des enquêtes efficaces en
cas d?accident et d?analyser les performances des équipements de sécurité (systèmes de
retenue avancés, par exemple). Ces données aideront à mieux comprendre dans quelles
circonstances se produisent les accidents et les blessures et, ainsi, faciliteront la
conception de véhicules plus sûrs.
Comme constaté dans la partie analyse et conformément au règlement, le temps
d?enregistrement des diverses données ne couvre qu?une période de 5s. Cette durée
d?enregistrement rend impossible une compréhension des circonstances et donc
l?identification des causes et des facteurs ayant pu participer à l?accident. Il est nécessaire
de pouvoir disposer de données équivalentes à celles du fichier log, sinon l?objectif du
règlement n°160 ne serait que partiellement atteint.
Pour en apprécier une durée adaptée, on peut se référer aux méthodes académiques
d?analyse d?accident, dont une, développée par l?INRETS14, considère le conducteur
humain (H), son véhicule (V) et l?environnement (E) comme un système de déplacement
qui produit de la mobilité et dont la production ou «sortie» attendue est la satisfaction
des besoins en déplacement du conducteur. Chaque composante HVE ne fonctionne pas
indépendamment des deux autres, de telle sorte que modifier l?une d?entre elles
détermine des modifications dans ses relations avec les deux autres. C?est un système
complexe, car il évolue en permanence, et dans lequel le conducteur reste l?élément
principal puisqu?il «conduit» et interagit avec le système, y compris dans le cas d?un
véhicule hautement automatisé, puisqu?une reprise de la conduite par le conducteur peut
toujours être nécessaire. Ceci ne sera plus le cas lorsque les véhicules totalement
automatisés seront autorisés à circuler.
Pierre Van Eslande, dans le document INRETS «L?erreur humaine dans les scénarios
d?accident, cause ou conséquence?» précise que dans ce système HVE le conducteur a
pour charge de réguler et de s?ajuster aux difficultés qui proviennent des interactions entre
les différents composants, y compris lui-même. Pour réaliser cet ajustement, il doit mettre
en oeuvre un certain nombre de fonctions qui vont de la perception à l?action, en passant
par des étapes cognitives de compréhension, d?anticipation et de prise de décision.
Le système n?étant pas conçu dans le but de produire un accident, ce dernier apparaît
comme le symptôme d?une défaillance au niveau des adaptations entre ses composantes.
L?objectif de l?analyse d?un accident est de préciser les évolutions des interactions entre
composantes, processus qui se définit comme un enchaînement de faits qu?il faut situer
14 Institut national de recherche sur les transports et leur sécurité, intégré au sein de l?Université Gustave Eiffel UGE
48
dans le temps et l?espace, et par une logique causale qui relie ces faits entre eux. Ce qui
se passe à une étape dépend de l?état du système à l?étape précédente.
Ce modèle séquentiel définit quatre phases:
1. La phase de conduite est la situation «normale» pour le conducteur. Elle est
normale parce que ses exigences sont sans surprise. L?adaptation du conducteur est
efficace, les faits s?enchaînent selon ses prévisions, ses attentes et ses anticipations. Il
contrôle sa vitesse et sa trajectoire. Plus fondamentalement, cela veut dire qu?il y a
adéquation entre les sollicitations et les capacités de réponse des éléments du système
les uns envers les autres: tracé, adhérence, distance de sécurité, distance de visibilité,
état des amortisseurs, vitesse, degré de vigilance du conducteur. L?intérêt de cette phase
est de révéler ce que le conducteur estime à la fois souhaitable et réalisable à cet endroit
et dans ce contexte, et comme précisé ci-avant, cette phase appartient au processus de
l?accident, puisque ce qui va suivre dépend de ce qui précède.
Dans le cadre de ce rapport, cette phase correspond au trajet du véhicule accidenté sur le
périphérique jusqu?à l?avenue d?Ivry. La lecture des vidéos des caméras périphériques de
la Tesla montre une conduite apaisée, en permanence sur la troisième voie du
périphérique est en partant de la droite, en conservant une distance de 5 m à peu près
avec le véhicule qui le précède, sans utiliser la puissance élevée de sa voiture pour
changer de voie et circuler plus rapidement. Le véhicule emprunte la sortie quai d?Ivry et
poursuit dans l?avenue d?Ivry suivant ces conditions de conduite, en particulier avec un
environnement lié à la présence des voies cyclistes, réduisant de fait la largeur de
l?avenue. Les conditions de conduite sont représentées par la figure 24.
2. La phase de rupture correspond à un événement imprévu qui interrompt la phase de
conduite en détruisant son équilibre et de ce fait met le système en danger. Cette phase
est très brève et correspond en fait à l'interface entre la phase de conduite qui la précède
et la phase d?urgence qui lui succède. L?effet de la phase de rupture est de faire passer
les composants d'un niveau de sollicitation tolérable à un niveau de sollicitation
brutalement excessif, en regard de leurs limites de fonctionnement: le conducteur doit
être capable de comprendre et de réagir en quelques dixièmes de seconde, le véhicule
doit être en état de répondre à des sollicitations dynamiques élevées, la liaison
véhicule-sol doit être d?excellente qualité.
L?élément imprévu qui va faire basculer la conduite vers une situation d?urgence se situe
au niveau de la forte décélération consécutive à l?activation automatique de l?AEBS.
N?ayant pas identifié l?état de ce système dont l?alarme associée a été trop brève, le
conducteur va enfoncer l?accélérateur à son maximum, entraînant la désactivation de
l?AEBS et une augmentation élevée et rapide de la vitesse, sans que le conducteur n?en
comprenne la raison.
3. La phase d?urgence recouvre l?espace-temps compris entre la phase de rupture et le
choc. Si la phase de rupture constitue l?énoncé d?un problème vital, la phase d?urgence
est le crédit d?espace temps accordé pour le résoudre. Par définition, ce crédit est
dramatiquement limité en espace comme en temps. Tout le problème du conducteur est
de savoir l?utiliser au mieux sans gaspillage.
Ce qui caractérise la phase d?urgence relativement à la phase de conduite est le niveau
de sollicitation soudainement élevé imposé aux composants du système. Le conducteur
doit résoudre en temps imposé un problème auquel il n?a jamais été confronté. L?éventail
des solutions dépend de ce que contient l'environnement en termes d?obstacles agressifs
et/ou en termes d?espace pour un évitement. La capacité du véhicule à réaliser la
49
manoeuvre exigée dépend de sa conception, de l'état de ses équipements, mais aussi de
l?état des infrastructures pour ce qui est de la liaison véhicule-sol.
Dans le cas de l?accident, cette phase peut être représentée par la phase d?accélération
non maîtrisée. En premier lieu, le conducteur, d?après ses dires, essaie de freiner par des
actions supposées sur la pédale de frein. Constatant l?absence de résultat, il a
suffisamment de conscience pour décider de bifurquer dans la voie cycliste par une
manoeuvre sur le volant afin d?éviter le véhicule qui le précède et d?utiliser le système de
freinage d?urgence face aux plots. En revanche, lorsque la vitesse devient trop élevée,
son attention semble focalisée sur sa conduite pour maintenir le véhicule dans la voie
cycliste en y évoluant suivant les aménagements en rive. La présence du cycliste ne sera
pas perçue.
4. La phase de choc englobe la nature du choc et ses conséquences. Elle détermine la
gravité de l?accident en termes de dommages matériels et corporels.
Dans le cas présent, les chocs espacés d?une part avec le cycliste puis avec le mobilier
urbain, et les autres véhicules dans le carrefour avec la rue de Tolbiac encadrent une
seconde phase d?urgence. Toutefois, comme pour la première, le problème n?a pas pu
trouver de solution.
De fait, l?analyse précise de ces phases reliées chronologiquement et causalement ne
peut se faire à partir de l?analyse des données enregistrées sur une période de 5s, bien
inférieure à cette séquence accidentelle dont la première phase de rupture a lieu
20savant le choc final.
Cette courte durée d?enregistrement est spécifiée par le règlement n° 160 UNECE qui fixe
les exigences minimales de collecte, de stockage et de survie des données en cas
d?accident. Par définition, l?EDR est un dispositif ou une fonction qui enregistre les
données dynamiques pendant la période précédant immédiatement un événement ou
pendant un accident aux fins de la récupération des données d?une quarantaine de
paramètres après l?accident. Les données audio et vidéo n?en font pas partie.
Il serait dès lors préférable de disposer d?un enregistrement d?une durée plus longue. Au
vu de cet accident et du modèle séquentiel décrit qui considère la phase de conduite
normale comme un élément important du processus accidentel, une durée de 30s
semble un minimum.
D?autres considérations, pour en déterminer une durée pertinente, peuvent être mises en
avant.
Dans le cadre des enquêtes d?accident sur un passage à niveau (PN), le BEA-TT a été
confronté à différentes hypothèses au regard de l?évolution du véhicule et du
comportement du conducteur avant l?accident:
1 - soit le véhicule était en approche et le conducteur n?a pas tenu compte des signaux
lumineux et des barrières abaissées, de manière volontaire (passage en chicane en
contournant les barrières) ou involontaire (non-perception des signaux);
2 - soit le conducteur a pu être surpris de l?abaissement des barrières au moment de
pénétrer sur le platelage du PN et a pu freiner de manière brusque entraînant l?arrêt du
moteur;
3 - soit il a pu être bloqué entre les barrières d?entrée et de sortie dans le cadre d?un
système de fermeture du PN à 4 barrières et ne pas savoir quoi faire, y compris
évacuer du véhicule pour se mettre à l?abri;
4 - soit par une manoeuvre sur le volant inadaptée faisant suite aux indications de son
système GPS dans le cadre d?un guidage, il a pu prématurément manoeuvrer sur le
platelage et tomber sur les voies ferrées et ne plus pouvoir en sortir.
50
Parmi certaines de ces situations, le délai d?enregistrement de 5s est insuffisant pour
lever les doutes sur les circonstances qui ont prévalu. En particulier dans le cas du décès
du conducteur, l?absence de témoin rend impossible toute compréhension des faits. Le
temps d?arrivée du train sur le PN, en France, est légèrement supérieur à 20s à partir de
l?allumage des feux rouges clignotants. Cette valeur de temps est le seuil minimal imposé
par la réglementation.
Les PN automatisés sont largement majoritaires. Certes, SNCF Réseau a mis au point
un système de vidéosurveillance pour détecter tout obstacle à la circulation des trains sur
ces infrastructures, mais le coût limitera probablement son déploiement, et ce système n?a
pas pour objet de permettre une analyse de l?accident.
Or cette problématique d?accidents aux passages à niveau est partagée mondialement.
Dans ces scénarios, la phase de rupture du modèle séquentiel peut être le début de
l?allumage des feux rouges clignotants, ou l?abaissement des barrières. Dès lors un temps
de 30s paraît minimal.
En août 2016, une étude15 commandée par la NHTSA a montré dans de nombreux
accidents qu?un délai de 5s d?enregistrement était insuffisant pour déterminer tous les
facteurs qui y ont participé ou pour identifier l?ensemble des actions réalisées par le
conducteur pour les éviter, dans trois scénarios particuliers que sont la collision par
l?arrière, la collision aux intersections et la sortie de route. Une extension de ce délai Ã
20s permet de comprendre et d?expliquer les circonstances à hauteur du 90? percentile.
L?analyse a montré complémentairement qu?il est nécessaire, pour éviter de mauvaises
interprétations des circonstances, d?augmenter la fréquence de 2Hz d?enregistrement de
ces paramètres, spécifié dans le règlement n°160 UNECE, à 10Hz.
Dans la continuité, la NHTSA a publié en juin 2022 un avis de projet de réglementation
(NPRM16) reprenant les résultats de l?étude ainsi que des données sur le volume de
mémoire informatique supplémentaire et le coût direct induit. Pour une durée
d?enregistrement de 20s à une fréquence de 10Hz, il est nécessaire d?augmenter la
mémoire de 1,33Kb, soit de multiplier la mémoire initiale par un coefficient de 2,43. Le
coût associé de cette extension était estimé à 0,003$ (US dollars)17.
Au niveau européen, le règlement UE 2019/2144 relatif à la réception par type des
véhicules à moteur prévoit l?installation d?un enregistreur de données d?événement qui
enregistre l?ensemble des paramètres du règlement UNECE n°160 suivant les
spécifications définies, ainsi que tous les systèmes, installés à bord, de sécurité active et
d?évitement des accidents. Toutefois, le délai d?enregistrement des paramètres n?en sera
pas modifié.
Dans le cadre de l?accident d?un véhicule Tesla et d?un camion semi-remorque ayant eu
lieu en Floride en septembre 2017, le NTSB18 recommandait à la NHTSA et Ã
l?US Department of Transportation (DOT) d?identifier les données nécessaires à la
compréhension du fonctionnement des ADAS, de leur état et de leurs actions sur le
contrôle du véhicule, ainsi que la fréquence et la durée des enregistrements des
paramètres. L?objectif19 était de pouvoir caractériser de manière adéquate les
performances et les comportements du conducteur et du véhicule avant et pendant un
accident.
Le NTSB considère que ces recommandations sont non satisfaites à ce jour.
15 NHTSA : Results of event data recorders pre-crash duration study : a report to Congress
16 NPRM: notice of proposed rulemaking
17 https://www.federalregister.gov/documents/2022/06/22/2022-12860/event-data-recorders
18 NTSB: National Transportation Safety Board
19 https://www.ntsb.gov/news/Documents/Response-NHTSA-NPRM-Event-Data-Recorders.pdf
51
https://rosap.ntl.bts.gov/view/dot/60879/dot_60879_DS1.pdf
https://www.ntsb.gov/news/Documents/Response-NHTSA-NPRM-Event-Data-Recorders.pdf
https://www.federalregister.gov/documents/2022/06/22/2022-12860/event-data-recorders
Enfin, bien que n?ayant pas de lien direct avec l?accident objet du présent rapport, le
BEA-TT souligne que différents types d?ADAS coexistent à bord des véhicules. Le
document du comité des experts du CNSR20 intitulé «Aides à la conduite21» en identifie,
à la date de publication de son rapport, une soixantaine parmi ceux qui informent le
conducteur, ceux qui l?alertent, ceux qui en améliorent ses performances ou celles du
véhicule, et ceux qui exercent à la place du conducteur une ou plusieurs tâches de
conduite.
Des éléments d?expertise sur l?impact que leur usage pourrait induire sur l?activité de
conduite sont également présentés, au travers de quatre types de risques : ceux
concernant les actions motrices de la conduite, ceux induits par les modifications de
prises d?information, ceux relatifs à la connaissance qu?ont les conducteurs des
performances et des limites des systèmes, et ceux concernant l?accessibilité des
informations sur le fonctionnement des systèmes.
Ces systèmes sont nombreux et présentent une forte hétérogénéité, tant dans leur
fonctionnement que dans l?aide apportée au conducteur, d?autant que peu d?entre eux
sont réglementés. Leur contribution à la sécurité dépend donc de nombreux paramètres
et de la manière dont ils sont utilisés selon le contexte.
Enfin, le Dutch Safety Board22, comme d?autres organismes ayant analysé l?impact de
l?automatisation des véhicules sur la conduite, met en particulier en avant que la conduite
avec de tels systèmes devient à la fois plus difficile et plus facile. L?automatisation signifie
que des tâches relativement simples peuvent être prises en charge et exécutées à un
niveau de sécurité constant et plus élevé. Les tâches difficiles sont laissées aux
conducteurs. L?automatisation modifiant la tâche humaine, les conducteurs doivent
toutefois rester «constamment vigilants» au cas où le système ne saurait pas ce qu?il
faut faire ou interviendrait à tort. Il en résulte une situation paradoxale dans laquelle
certains systèmes d?aide à la conduite, qui sont censés aider ou faciliter les tâches de
conduite, peuvent à des degrés divers la compliquer.
Nonobstant cela, d?autres améliorations pourraient grandement aider à la compréhension
des accidents, compte tenu des technologies installées sur les véhicules et des capacités
informatiques et électroniques associées des différents systèmes.
Sur la figure 45, la courbe bleue représente les données de l?accélération longitudinale,
enregistrées par l?EDR du véhicule impliqué, au pas de 0,1s. En orange, les données, au
pas de 0,5s, qui seraient issues d?un EDR conforme au règlement n°160 UNECE.
La comparaison des courbes montre évidemment que la fréquence d?enregistrement de
2Hz réglementaire ne suffit pas à apprécier avec toute la précision nécessaire les
évolutions cinématiques du véhicule, comprenant des pics et des creux pouvant
apparaître entre deux enregistrements, à l?inverse d?une fréquence plus élevée de 10Hz.
Cette fréquence d?échantillonnage de 2Hz est également imposé par le règlement pour la
vitesse, les positions de l?accélérateur, le régime du moteur, l?état du frein de service,
l?activité du système ABS, le contrôle de stabilité, les impulsions à la commande direction,
l?état de l?AEBS, le système de régulation de la vitesse, l?état du système d?alerte de
franchissement de ligne, l?état de la fonction de rectification de trajectoire, et les différents
paramètres d?accélération longitudinale et angulaire.
20 CNSR: conseil national de la sécurité routière
21 Conseil national de la sécurite routiere - comité des experts - Aides à la conduite - 2023
22 Dutch Safety Board - Who is in control ? Road safety and automation in road traffic - 2019
52
https://onderzoeksraad.nl/en/onderzoek/who-is-in-control-road-safety-and-automation-in-road-traffic/
https://conseilnational-securiteroutiere.fr/wp-content/uploads/2023/12/Les-Aides-%C3%A0-la-conduite-ADAS.pdf
De même, sur la figure 46 sont représentées cette fois-ci les données de l?accélération
latérale durant les 5s avant le deuxième choc. En plus des remarques précédentes, on
peut noter que la courbe orange, suivant les spécifications du règlement n°160, serait
possiblement écrêtée car une plage minimale, de +1g à ?1g, est spécifiée, alors qu?elle
est définie, étonnamment, de ? 50g à +50g après le choc.
En conséquence, au regard de cette analyse relative à l?EDR, il est proposé de modifier le
règlement n°160 UNECE. Pour répondre de manière optimale à son objectif, le BEA-TT
recommande:
Recommandation R1 adressée à la Direction générale de l?énergie et du climat
(DGEC):
Proposer dans les instances UNECE une augmentation de la durée et de la
fréquence d?enregistrement des données d?évènement, ainsi qu?une extension des
plages minimales d?enregistrement précédant un choc;
Proposer d?intégrer en plus des systèmes dits de sécurité conformément au
règlement UE 2019/2144, des paramètres des systèmes pouvant avoir une action
sur les organes de contrôles du véhicule.
5.1.2 - Données du fichier log
Dans la continuité des remarques sur l?EDR, les données enregistrées à bord des
véhicules mais non équipés de ce système d?enregistrement pourraient avoir les
caractéristiques souhaitées permettant de comprendre précisément ce qu?il s?est passé.
53
Figure 45: données de l?accélération longitudinale (unité: g) sur 5 s avant le premier choc
Figure 46: données de l?accélération latérale (unité: g) 5 s avant le deuxième choc
-2
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0
1
2
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,7
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,6
-0
,5
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,4
-0
,3
-0
,2
-0
,1 0
Concernant Tesla, une première remarque peut être faite à la suite de ces observations.
Compte tenu des éléments supra relatifs à l?impact de certains ADAS sur la conduite, Ã
l?absence de réglementation sur la conception et sur les performances de ces systèmes, Ã
la charge attentionnelle nécessaire qui en découle, l?enregistrement des données de
comportement et d?actions du conducteur ou des systèmes doit être complet, suivant une
périodicité suffisante, voire redondant, et suffisamment sécurisé pour éviter des données
manquantes.
Comme indiqué précédemment, l?EDR du véhicule accidenté comporte une mesure de
l?enfoncement de la pédale d?accélérateur à 86,8%, les autres étant égales à 100%.
L?EDR a recueilli ces données à la fréquence 10Hz depuis le premier choc qui est estimé
au moment du heurt du véhicule avec un poteau. Cette donnée importante a été utilisée
pour comprendre qu?il n?y a pas eu a priori de problème technique ayant conduit à une
accélération subite et imprévue.
Cette valeur de 86,8% d?enfoncement de l?accélérateur enregistrée dans l?EDR ne figure
pas dans le log puisque la fréquence d?enregistrement est de 1Hz.
D?autre part, bien qu?un tableau ait été transmis avec la définition des paramètres et leur
fréquence d?enregistrement, on a pu constater que certaines données d?enfoncement de
la pédale d?accélérateur, ainsi que celles maximales au cours de la période précédente,
sont manquantes.
Le principe d?un enregistrement sur changement est adapté pour mesurer l?état de
fonctionnement d?un système, mais pour des données devant pouvoir caractériser de
manière adéquate les performances et les comportements du conducteur et du véhicule
avant et pendant un accident, comme le souligne le NTSB, aucune d?entre elles ne peut
être manquante, en particulier celles concernant le système de propulsion.
Les systèmes d?enregistrement autres que l?EDR du règlement UNECE ne sont pas
réglementés. A minima, les enregistrements doivent respecter les fréquences assignées
pour éviter tout doute sur leur qualité et donc sur le fonctionnement global du véhicule, car
comme l?indique Tesla, le conducteur reste responsable à tout moment, y compris lorsque
des systèmes interagissent sur les commandes du véhicule avec le conducteur.
Ces remarques relatives aux paramètres d?enregistrement des données d?action du
conducteur et de fonctionnement du véhicule concernent les véhicules de tous les
constructeurs, et pourraient éventuellement faire l?objet d?une réglementation spécifique.
Toutefois, ces procédures d?enregistrement de données rencontrées dans cette enquête
semblent être particulières à Tesla, le BEA-TT n?en ayant pas rencontré de semblables
jusqu?à présent. En conséquence, le BEA-TT recommande:
Recommandation R2 adressée à Tesla:
Assurer un enregistrement effectif et complet des données des paramètres suivant
leur périodicité; pour ceux à valeur continue, fixer la fréquence à 10Hz.
5.2 - Fonctionnement et interface homme-machine de l?AEBS
La raison ayant conduit l?activation du freinage automatique par l?AEBS n?est pas connue
du BEA-TT. Pour rappel, un avertissement de risque de collision a été émis au moment de
l?activation du freinage automatique d?urgence. Au vu des différentes images, tant de la
caméra avant que de la caméra de vidéosurveillance de la préfecture de Police, ainsi que
de la vitesse du véhicule à ce moment-là , il semble qu?il s?agisse d?une réaction
intempestive du système.
54
Pourtant, les tests de détection de l?AEBS d?un véhicule du type accidenté réalisés par
l?EuroNCAP23 montrent de très bonnes performances (cf. annexe 2).
5.2.1 - Performances et limites des AEBS
Pour apprécier les limites de fonctionnement de certains systèmes et équipements à bord
des véhicules, l?organisme EuroNCAP réalise, en particulier, des tests de performance
d?AEBS présents sur divers véhicules légers, dans une plage de vitesse de 10km/h Ã
80km/h, et avec des véhicules cibles stationnaires, en circulation à vitesse constante ou
en décélération. Les tests réalisés par EuroNCAP intègrent donc des vitesses
supérieures à la vitesse de l?essai réglementaire, et des scénarios plus nombreux que
ceux prévus par la réglementation. Ainsi les performances des systèmes sont testées
avec des scénarios où l?axe du véhicule d?essai n?est pas aligné avec le centre du
véhicule cible circulant dans le même sens, ou en face à face en ligne droite, ou pendant
lequel le véhicule d?essai effectue une giration en travers de la trajectoire d?un véhicule
en approche.
La notation utilisée est une note de sécurité globale basée sur l?évaluation dans quatre
domaines: protection des occupants, protection des jeunes passagers, protection des
usagers vulnérables de la route, aide à la conduite et d?évitement d?accident. Pour chaque
domaine, un pourcentage synthétise les résultats des différents tests réalisés.
EuroNCAP indique avoir créé le système de notation de sécurité à cinq étoiles pour
permettre aux consommateurs, à leur famille et aux sociétés de comparer plus aisément
les véhicules et pour les aider à faire le choix le plus sûr en fonction de leurs besoins. La
notation de sécurité est déterminée selon une série de tests qui ont été conçus et réalisés
par EuroNCAP. Ces tests constituent, de manière simplifiée, des scénarios d?accidents de
la vie réelle qui pourraient blesser ou tuer les occupants d?un véhicule ou d?autres usagers
de la route. Toutefois EuroNCAP indique qu?une notation de sécurité ne peut jamais
refléter complètement la complexité du monde réel.
Cet organisme a montré par certains essais que les systèmes Tesla pouvaient réagir dans
des situations particulières, au-delà de ce qui est réglementairement imposé. Toutefois,
ces essais restent éloignés de la réalité, car les essais sont menés dans un
environnement épuré et dans de bonnes conditions météorologiques.
Le BEA-TT remarque que EuroNCAP ne réalise que des tests de performance de
détection et de réaction, alors que le règlement n°152 prévoit également des
spécifications pour réduire les réactions intempestives sans réels dangers.
Sur des scénarios de tests conçus à partir de ceux d?EuroNCAP, le Bureau autrichien de
la sécurité routière (KFV) et le Bureau suisse de prévention des accidents (BFU) ont
mené une étude24 sur les systèmes de freinage d?urgence automatique de différents types
et générations de véhicules, avec pour but d?en apprécier le fonctionnement dans des
scénarios de test en intégrant, à la différence d?EuroNCAP, des conditions
météorologiques et des conditions de lumière différentes (pluie, brouillard, jour, nuit).
D?une manière générale et sans surprise, les tests ont montré que les systèmes de
freinage d?urgence automatique fonctionnent d?autant moins bien que les conditions de
test sont plus complexes, et qu?ils ont été les plus efficaces de jour et par temps clair. Par
mauvais temps et dans des conditions de lumière défavorables, ils se sont révélés moins
fiables.
23 EuroNCAP: European New Car Assessment Program, organisme international indépendant créé en 1997 qui a pour
fonction principale d?effectuer des essais, notamment de choc, afin de tester la sécurité des véhicules.
24 Fiabilité des assistants de freinage d'urgence pour protéger les usagers de la route - 2021
55
https://www.kfv.at/download/zuverlaessigkeit-von-notbremsassistenten-zum-schutz-von-ungeschuetzten-verkehrsteilnehmern/
5.2.2 - Signaux émis à destination du conducteur
L?activation de l?AEBS s?est accompagnée d?un signal sonore bref, entendu uniquement
par une passagère, et possiblement par un affichage sur l?écran, mais celui-ci n?a pas été
vu. Le signal émis qui correspond à l?avertissement d?un risque de collision imminente, a
été stoppé par une action du conducteur sur la pédale de l?accélérateur, comme le prévoit
Tesla.
Le règlement n°152 relatif à l?AEBS spécifie que le conducteur doit pouvoir interrompre
l?avertissement de risque de choc, et le freinage d?urgence, par toute action directe
(rétrogradage forcé, action sur la commande du feu indicateur de direction, etc.) indiquant
que le conducteur est conscient de la situation d?urgence.
L?action du conducteur au vu des données du fichier log a effectivement annulé à la fois
les signaux d?avertissement mais également le freinage d?urgence. Cependant il n?en a
pas eu conscience.
Concernant les messages et signaux qui peuvent être échangés entre le véhicule et le
conducteur au travers de l?interface homme-machine, on peut citer en particulier le
document de la NHTSA25 dont le but est d?expliciter des lignes directrices, «based on the
best-available research and established Human Factors concepts», pour la conception
de tels équipements qui, bien que n?étant pas d?application obligatoire, doivent permettre
au conducteur d?avoir accès rapidement et aisément aux informations nécessaires à sa
conduite, ce qui sous-tend qu?il doit les comprendre.
Dans le cadre du processus de compréhension d?un message décrit par la figure 47, on
peut s?apercevoir que la première phase, liée à la perception du signal, n?a pas été
satisfaite dès le premier point: le conducteur n?a pas vu ni entendu les messages.
25 NHTSA ? Human factors design guidance for driver-vehicle interfaces ? DOT HS 812 360 - 2016
56
Figure 47: lignes directrices en lien avec la compréhension des messages (source NHTSA)
https://www.nhtsa.gov/sites/nhtsa.gov/files/documents/812360_humanfactorsdesignguidance.pdf
Suivant une autre approche développée par (Sheridan & Parasuraman, 2005)26, les
fonctions réalisées par un système automatisé peuvent correspondre à la fois:
1. à la mécanisation et l?intégration de la détection des variables environnementales par
des capteurs artificiels;
2. au traitement des données et à la prise de décision par le système automatisé;
3. à l?action mécanique (par des moteurs ou des dispositifs qui exercent une force sur
l?environnement) et/ou;
4. à la communication d?informations traitées à l?opérateur humain.
L?AEBS est un système automatisé qui réalise l?ensemble de ces fonctions. La dernière
correspond à l?interface homme-machine et à la qualité de l?information transmise. Les
autres fonctions correspondent au processus de prise d?information, de traitement de
l?information et d?action qui sont réalisées par tout conducteur dans sa tâche de conduite.
Schématiquement, ce processus peut être résumé27 par détecter, identifier, décider, agir.
Le fait pour le conducteur de ne pas avoir détecté, ou perçu, l?activation de l?AEBS a fait
qu?il s?est retrouvé «hors de la boucle» de l?action de l?AEBS qui a agi sur des
commandes du véhicule. Ce principe est évoqué par (Endsley et Kaber, 1999)28 et signifie
que le conducteur n?était plus au fait de l?état de la situation, alors qu?il devait reprendre le
contrôle du véhicule après une action de l?AEBS qu?il ne maîtrisait pas puisqu?il s?agit
d?une action automatique.
Dès lors, l?action d?appui sur la pédale d?accélérateur, en dehors d?une action consciente
destinée à interrompre le freinage automatique, avait une forte probabilité d?être
inadaptée.
Cette situation découle de la possibilité qu?a le conducteur d?annuler l?avertissement et le
freinage d?urgence à n?importe quel moment. Concernant l?accident, une seule action du
conducteur a suffi pour interrompre simultanément l?avertissement et le freinage
automatique, car les signaux d?avertissement ont été émis, comme le prévoit le
règlementn°152, au plus tard à l?activation de ce dernier.
On peut dès lors s?interroger s?il y a intérêt à maintenir la possibilité pour le conducteur
d?interrompre l?activation d?un AEBS dans la phase de déclenchement du freinage
automatique. Sans cette option, le véhicule se serait arrêté, et le conducteur aurait été
maintenu dans la boucle.
En effet, comme précisé dans le règlement n°152, le freinage automatique ne doit se
déclencher que s?il y a un risque d?une collision imminente. Or par essence, les AEBS
sont plus rapides que les conducteurs pour engager une action de freinage, du fait du
temps physiologique nécessaire à tout conducteur pour réaliser le processus détecter,
identifier, décider, agir, dont la durée est proche, voire légèrement supérieure à 1s29.
On peut de même s?interroger sur la pertinence d?utiliser l?accélérateur comme moyen
adapté pour interrompre l?activation de l?AEBS, puisque, dans le fonctionnement attendu
de cette aide, un obstacle a été détecté et risque d?être heurté dans la fraction de
seconde qui suit. Il est préférable de maintenir des moyens d?interrompre l?activation d?un
AEBS par des actions de conduite dont l?objectif est d?éviter un choc, comme un freinage
ou un braquage, possibilités déjà prévues sur ce véhicule par Tesla (cf. § 3.3.3.7).
26 Sheridan, T. B., & Parasuraman, R. (2005). Human-Automation Interaction. Reviews of Human Factors and Ergonomics
27 Sécurité des routes et des rues - CETUR - 1992
28 Endsley, M. R., & Kaber, E. (1999). Level of automation effects on performance, situation awareness and workload in
a dynamic control task. Ergonomics, 42(3), 462?492
29 Comprendre les principaux paramètres de conception géométrique des routes - Cerema - 2006
57
https://www.cerema.fr/fr/centre-ressources/boutique/securite-routes-rues
https://www.cerema.fr/fr/centre-ressources/boutique/comprendre-principaux-parametres-conception-geometrique
Certes, dans le cadre de l?accident, le freinage d?urgence n?avait pas de raison d?être
maintenu, car a priori il n?y avait pas d?obstacle. Mais dans ce cas, il s?agit d?un problème
de réaction intempestive, donc de sûreté de fonctionnement, probablement à l?origine de
l?activation de l?AEBS de la Tesla, et le conducteur ne peut parer cette réaction car il ne
s?attend pas à un tel comportement. Pour rappel, les avertissements sonore et visuel ont
été émis en même temps que l?activation du freinage.
Un essai de réaction intempestive est prévu dans l?annexe 3 du règlement n°152, et à la
date d?homologation de la voiture Tesla, il comportait un passage du véhicule testé entre
deux véhicules à l?arrêt espacés de 4,5m et alignés sur l?arrière. Le système AEBS testé
ne doit ni déclencher d?avertissement de risque de choc ni amorcer la phase de freinage
d?urgence. Ces conditions apparaissent plus favorables que celles rencontrées le jour de
l?accident, où la largeur de la voie réservée pour la circulation des véhicules routiers était
de 4m.
En conséquence, le BEA-TT recommande:
Recommandation R3 adressée à Tesla:
Ne pas rendre possible l?annulation de l?activation de l?AEBS par un appui sur
l?accélérateur.
Recommandation R4 adressée à la Direction générale de l?énergie et du climat
(DGEC):
Proposer au groupe de travail ad hoc de l?UNECE une modification du
règlementn°152 visant à retirer la possibilité pour le conducteur d?interrompre un
freinage automatique d?urgence de l?AEBS.
5.3 - Absence de réactions du conducteur
Comme l?indique le témoignage du conducteur, il estime que la voiture a roulé sur une
vingtaine de mètres à vitesse qu?il considère comme normale puis brusquement a
accéléré fortement, pendant 20s. Comme décrit dans les investigations, l?hypothèse
privilégiée est que le conducteur a maintenu un enfoncement de l?accélérateur,
majoritairement à 100%, pendant toute cette durée.
Richard A. Schmidt dans l?examen des contributions des facteurs humains dans les cas
d?accélération involontaire30 met en avant deux erreurs dans le positionnement du pied:
? l?erreur consécutive à un choix incorrect entre deux ou plusieurs possibilités;
? et l?erreur dans l?exécution de la réponse.
Dans le premier cas, l?auteur souligne que l?erreur est généralement détectée et corrigée
rapidement. Dans le second, c?est faire le bon choix, en l?occurrence vouloir appuyer sur
la pédale de frein, mais l?erreur se trouve dans l?exécution de celle-ci. L?auteur prend
comme exemple le lancer de balle au basket-ball. Le choix conscient de ce qu?il faut faire,
marquer un panier, est constant d?une tentative à une autre, mais même les joueurs les
plus expérimentés produisent des tentatives qui varient d?un essai à un autre. Ainsi la
production du mouvement est la principale source d?imprécision.
De nombreux facteurs peuvent intervenir dans cette erreur. Un en particulier, appelé
transfert négatif, est défini comme la diminution de la performance d?une tâche à la
suite de la pratique ou de l?expérience d?une autre tâche.
30 Unintended Acceleration: A Review of Human Factors Contributions HUMAN FACTORS, 1989,31(3),345-364
58
Ce qui différencie un véhicule thermique à transmission automatique d?un véhicule
électrique est le freinage à récupération. L?efficacité de ce freinage associé à la pédale
d?accélérateur amène le conducteur, en particulier en agglomération où les vitesses de
circulation sont faibles, à n?utiliser que cette pédale pour la conduite, d?autant que le mode
«Hold» arrêtera le véhicule automatiquement sans un appui sur la pédale de frein. De
fait, cela entraîne une diminution de l?usage de la pédale de frein, et potentiellement un
transfert négatif.
À l?inverse, dans le cas d?un freinage à récupération installé sur la pédale de frein, dit
alors de catégorie B (cf. § 3.3.2), l?usage de cette pédale n?en sera pas diminué, et la
récupération d?énergie est assurée.
Le BEA-TT n?a pas d?explication évidente sur le mauvais positionnement du pied du
conducteur, et par manque d?étude et de données, ne peut que supposer que le freinage
à récupération installé sur l?accélérateur, comme cela est le cas sur la voiture accidentée,
peut potentiellement agir sur le comportement de certains conducteurs, par une
diminution de la performance de l?utilisation de la pédale du frein de service. Le BEA-TT
émet cette hypothèse dans le cadre de l?accident, qui s?est manifesté par un mauvais
positionnement du pied.
Par la suite, pour essayer d?éclairer le fait que le conducteur ne s?aperçoit pas de son
erreur de positionnement du pied, R.Schmidt souligne que peu ou pas d?attention est
dirigée vers l?exécution du mouvement lui-même, en particulier s?il est rapide, prévisible
dans l?environnement et bien pratiqué. Une fois que le mouvement est initié, l?attention est
dirigée vers d?autres sources de stimulation qui deviendront bientôt plus pertinentes, telles
que l?environnement de circulation, la planification et l?exécution des mouvements des
membres pour la direction. L?attention est alors détournée du retour d?information
provenant du pied, ce qui rend plus probable le fait que le conducteur ne détecte pas que
son pied est sur la mauvaise pédale.
Dans les cas où la voiture accélère de façon inattendue, la sensation du véhicule en
mouvement pourrait être suffisamment intense pour que l?attention soit attirée vers le
guidage et non vers le pied.
Enfin, pour expliquer la persistance de l?erreur, l?auteur indique qu?il est très probable que
le conducteur était alors dans une position d?hypervigilance, connue sous le terme de
panique (Janis et Mann 1977). Selon l?analyse de ces auteurs, la réaction à une menace
extrême est une réaction de panique caractérisée par une attention aveugle à toutes
sortes d?indice de menaces, mineures et majeures, alors que la personne cherche
frénétiquement un moyen d?éviter les dangers anticipés.
Cet état d?hypervigilance s?accompagne parfois d?un gel de la personne, qui semble ne
pouvoir prendre aucune mesure en réaction. De plus, elle souffre d?une perte de capacité
de mémoire immédiate, ce qui permet d?expliquer le fait que le conducteur n?ait que des
souvenirs vagues des évènements liés à l?accident.
L?auteur résume ainsi la situation. L?accélération surprend le conducteur, elle met sa vie
en danger et le temps pour trouver une solution est court. Dans de telles conditions, les
activités de traitement de l?information sont gravement perturbées, le conducteur est
distrait par une grande variété d?évènements dans l?environnement immédiat, aucune
mesure efficace n?est prise avant l?accident. La solution de retirer le pied du frein n?est pas
tentée, peut-être parce que le conducteur sait que le pied est sur le frein. L?impression
subjective est que les freins ont lâché et que la voiture n?est plus sous le contrôle du
conducteur, ce qui rajoute du stress. Dans cet état, d?autres solutions ne sont même pas
tentées.
59
Cette analyse semble en tout point expliquer le comportement du conducteur, y compris le
heurt du cycliste.
Pour diminuer l?occurrence de tels évènements tragiques, il est important que le
conducteur ait pleinement conscience des capacités de la voiture en termes
d?accélération et des limites des systèmes. Ce point est souligné dans le rapport des
experts du CNSR sur les aides à la conduite (cf. § 5.1.1), dont un des risques identifiés
est relatif à la connaissance qu?ont les conducteurs des performances et des limites des
systèmes. D?ailleurs le conducteur a témoigné qu?à l?achat de son véhicule, il n?avait suivi
aucune formation sur le véhicule, et que Tesla n?en proposait pas.
En conséquence, le BEA-TT recommande:
Recommandation R5 adressée à Tesla:
Envisager la diffusion d?informations complémentaires à celles déjà présentes dans
le manuel du constructeur sur les capacités d?accélération du véhicule et sur le
fonctionnement, les performances et les limites, des principales aides à la conduite
ayant une action sur les commandes du véhicule.
60
6 - Conclusions et recommandations
Recommandation R1 adressée à la Direction générale de l?énergie et du climat
(DGEC):
Proposer dans les instances UNECE une augmentation de la durée et de la
fréquence d?enregistrement des données d?évènement, ainsi qu?une extension des
plages minimales d?enregistrement précédant un choc;
Proposer d?intégrer en plus des systèmes dits de sécurité conformément au
règlement UE 2019/2144, des paramètres des systèmes pouvant avoir une action
sur les organes de contrôles du véhicule.
Recommandation R2 adressée à Tesla:
Assurer un enregistrement effectif et complet des données des paramètres suivant
leur périodicité; pour ceux à valeur continue, fixer la fréquence à 10Hz.
Recommandation R3 adressée à Tesla:
Ne pas rendre possible l?annulation de l?activation de l?AEBS par un appui sur
l?accélérateur.
Recommandation R4 adressée à la Direction générale de l?énergie et du climat
(DGEC):
Proposer au groupe de travail ad hoc de l?UNECE une modification du
règlementn°152 visant à retirer la possibilité pour le conducteur d?interrompre un
freinage automatique d?urgence de l?AEBS.
Recommandation R5 adressée à Tesla:
Envisager la diffusion d?informations complémentaires à celles déjà présentes dans
le manuel du constructeur sur les capacités d?accélération du véhicule et sur le
fonctionnement, les performances et les limites, des principales aides à la conduite
ayant une action sur les commandes du véhicule.
61
ANNEXES
Annexe 1: décision d?ouverture d?enquête
Annexe 2: fiche EuroNCAP -Extraits
62
Annexe 1: Décision d?ouverture d?enquête
63
Annexe 2: Fiche EuroNcap du véhicule Tesla modèle 3 -Extraits
64
Règlement général de protection des données
Le bureau d?enquêtes sur les accidents de transport terrestre (BEA-TT) est investi d?une mission de service
public dont la finalité est la réalisation de rapports sur les accidents afin d?améliorer la sécurité des transports
terrestres (articles L. 1621-1 et 1621-2 du code des transports, voir la page de présentation de l?organisme).
Pour remplir cette mission, les personnes chargées de l?enquête, agents du BEA-TT habilités ainsi que
d?éventuels enquêteurs extérieurs spécialement commissionnés, peuvent rencontrer toute personne
impliquée dans un accident de transport terrestre (articles L. 1621-14) et recueillir toute donnée utile.
Ils traitent alors les données recueillies dans le cadre de l?enquête dont ils ont la responsabilité uniquement
pour la seule finalité prédéfinie en garantissant la confidentialité des données à caractère personnel. Les
rapports d?enquêtes sont publiés sans le nom des personnes et ne font état que des informations
nécessaires à la détermination des circonstances et des causes de l?accident. Les données personnelles
sont conservées pour une durée de 4 années à compter de la publication du rapport d?enquête, elles sont
ensuite détruites.
Le traitement «Enquête accident BEA-TT» est mis en oeuvre sous la responsabilité du BEA-TT relevant du
ministère des transports. Le ministère s?engage à ce que les traitements de données à caractère personnel
dont il est le responsable de traitement soient mis en oeuvre conformément au règlement (UE) 2016/679 du
Parlement européen et du Conseil du 27 avril 2016 relatif à la protection des personnes physiques à l?égard
du traitement des données à caractère personnel et à la libre circulation de ces données (ci-après,
«règlement général sur la protection des données» ou RGPD) et à la loi n°78-17 du 6 janvier 1978 relative
à l?informatique, aux fichiers et aux libertés.
Les personnes concernées par le traitement, conformément à la législation en vigueur, peuvent exercer leurs
droits auprès du responsable de traitement: droit d?accès aux données, droit de rectification, droit à la
limitation, droit d?opposition.
Pour toute information ou exercice de vos droits, vous pouvez contacter:
1- Le responsable de traitement, qui peut être contacté à l?adresse suivante:
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- ou par courrier (avec copie de votre pièce d?identité en cas d?exercice de vos droits) à l?adresse
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À l?attention du directeur du BEA-TT
Grande Arche - Paroi Sud, 29e étage, 92055 LA DEFENSE Cedex
2- Le délégué à la protection des données(DPD) du ministère:
- Ã l?adresse suivante: ajag2.daj.sg@developpement-durable.gouv.fr ;
- ou par courrier (avec copie de votre pièce d?identité en cas d?exercice de vos droits) à l?adresse
suivante:
Ministère des transports
À l?attention du Délégué à la protection des données
SG/DAJ/AJAG2
92055 La Défense cedex
Vous avez également la possibilité d?adresser une réclamation relative aux traitements mis en oeuvre à la
Commission nationale informatique et libertés.
(3 Place de Fontenoy - TSA 80715 - 75334 PARIS CEDEX 07)
65
Bureaud?Enquêtessur lesAccidentsdeTransport Terrestre
?
GrandeArche -Paroi Sud
92055LaDéfensecedex
Téléphone : 01 40 81 21 83
bea-tt@developpement-durable.gouv.fr
www.bea-tt.developpement-durable.gouv.fr
Synthèse
1 - Constats immédiats et engagement de l?enquête
1.1 - Les circonstances de l?accident
1.2 - Le bilan humain et matériel
1.3 - L?engagement et l?organisation de l?enquête
1.4 - Les mesures prises après l?accident
2 - Contexte de l?accident
2.1 - Les conditions météorologiques
2.2 - L?infrastructure et l?environnement
3 - Compte rendu des investigations effectuées
3.1 - L?état des lieux après l?accident
3.2 - Les résumés des témoignages
3.2.1 - Le témoignage du conducteur de la Tesla
3.2.2 - Le témoignage de l?épouse
3.2.3 - Le témoignage de la belle-fille
3.2.4 - Le témoignage de personnes présentes sur les lieux des accidents
3.3 - Le véhicule léger impliqué et son conducteur
3.3.1 - Les caractéristiques générales du véhicule léger
3.3.2 - Freinage à récupération
3.3.3 - Les aides à la conduite équipant le véhicule
3.3.3.1 - Anti-lock Brake System ABS
3.3.3.2 - IBooster
3.3.3.3 - Electronic Stability Programm (ESP)
3.3.3.4 - Traction Control (TC)
3.3.3.5 - Traffic-Aware Cruise Control (TACC )
3.3.3.6 - Autosteer
3.3.3.7 - Automatic emergency breaking system (AEBS)
3.3.4 - Performances de l?AEBS mesurées par Tesla
3.3.5 - Le conducteur du véhicule léger
3.3.6 - Le trajet d?approche du véhicule léger
3.4 - L?analyse des enregistrements
3.4.1 - Les données récupérées par télétransmission
3.4.1.1 - Courbes des vitesses
3.4.1.2 - Phase de conduite sur le périphérique et au début de l?avenue d?Ivry
3.4.1.3 - Premier évènement, activation de l?AEBS
3.4.1.4 - Hypothèse d?un problème technique ayant entraîné l?accélération soudaine et imprévue
3.4.1.5 - Analyse des données d?accélérateur
3.4.1.6 - Hypothèse d?une erreur du conducteur ayant entraîné l?accélération soudaine et imprévue
3.4.1.7 - Phase d?accélération avant le heurt du cycliste
3.4.1.8 - Heurt du cycliste
3.4.1.9 - Dernière phase d?accélération
3.4.2 - Les données récupérées sur la voiture et l?analyse mécanique de celle-ci
4 - Analyse du déroulement de l?accident
5 - Analyse des causes et facteurs associés, orientations préventives
5.1 - Analyse critique des données de l?EDR et du fichier log
5.1.1 - Données de l?EDR
5.1.2 - Données du fichier log
5.2 - Fonctionnement et interface homme-machine de l?AEBS
5.2.1 - Performances et limites des AEBS
5.2.2 - Signaux émis à destination du conducteur
5.3 - Absence de réactions du conducteur
6 - Conclusions et recommandations
ANNEXES
Annexe 1: Décision d?ouverture d?enquête
Annexe 2: Fiche EuroNcap du véhicule Tesla modèle 3 -Extraits
Règlement général de protection des données
(ATTENTION: OPTION ©dit à un évènement d?accélération subite et
inattendue dû au véhicule.
Toutefois, comme indiqué au § 3.3.3.2, l?iBooster est conçu pour toujours permettre,
même en cas de défaillance du moteur électrique, un freinage suffisamment puissant pour
décélérer le véhicule par enfoncement de la pédale de frein conformément aux
spécifications réglementaires.
En complément, deux autres points peuvent être soulignés.
Comme indiqué au § 3.4.1.3, le conducteur au moment de l?activation de l?AEBS avait très
certainement son pied sur la pédale d?accélérateur, enfoncée environ à 25% pour
reprendre de la vitesse. De fait, par la multiplication des valeurs par le CAN, la valeur
d?enfoncement de la pédale enregistrée devrait être de 100%, puisque c?est déjà le cas
sans appui sur l?accélérateur. Or la première valeur mesurée est de 95,6%. Ce qui paraît
incohérent. Cette analyse peut s?appliquer également à la troisième et cinquième valeur
respectivement enregistrées à 93,6% et 98,8%.
D?autre part, peu de temps avant le premier choc au carrefour avec la rue de Tolbiac, une
valeur d?enfoncement de l?accélérateur de 86,8% a été enregistrée dans l?EDR, alors que
toutes les autres sont égales à 100%.
Cette valeur n?apparaît pas dans les enregistrements du fichier log, car l?EDR prend
comme référence chronologique d?enregistrement le moment du choc, par essence
aléatoire. Toutefois, grâce aux images de la caméra frontale, on peut recaler les deux
ensembles de données dans le temps.
36
Figure 32: vitesse et données d?enfoncement de l?accélérateur
(source: Tesla fichiers Log et EDR)
Pour les mêmes raisons, cette valeur est incohérente. En fait, les données d?enfoncement
de l?accélérateur, dès que celui-ci est au repos, devraient toutes avoir la même valeur.
Par cette démonstration dite par l?absurde, le BEA-TT considère que l?hypothèse
d?un problème technique ayant conduit à une accélération subite et imprévue du
véhicule est dès lors improbable.
3.4.1.6 - Hypothèse d?une erreur du conducteur ayant entraîné l?accélération soudaine et
imprévue
Sur la courbe de gauche de la figure 33, l?AEBS cesse d?être actif pratiquement au
moment où la vitesse du véhicule est minimale (point 1). Toutefois, bien que l?accélérateur
soit enfoncé à une valeur proche de 100%, la vitesse enregistrée une seconde après
(point 2) n?augmente que faiblement, suivant une accélération calculée de 1m/s² (de
8,48km/h la vitesse atteint 12,16km/h).
Cette évolution de la vitesse n?est pas cohérente avec les capacités d?accélération
d?un moteur électrique décrites dans le § 3.3.2 «Freinage à récupération». Dès le
point2, l?accélération aurait dû être maximale.
La seconde suivante (point 3), la valeur enregistrée atteint 24,64km/h. À partir de ce
moment, la vitesse augmente rapidement suivant une accélération longitudinale,
enregistrée dans le fichier log, pratiquement constante d?environ 3,5m/s² jusqu?à une
vitesse de 70km/h puis suivant une accélération qui décroît mais dont la moyenne est
autour de 2,5m/s² pour atteindre une vitesse de 120km/h.
L?évolution de ces valeurs, pour des positions enregistrées de l?accélérateur qui avoisinent
la valeur maximale de 100% d?enfoncement, semblent cette fois-ci cohérentes avec les
valeurs fournies par Tesla.
Figure 33: courbes de la vitesse et de l?enfoncement de l?accélérateur (à gauche)
et de la pression dans le circuit hydraulique de freinage (Ã droite)
37
S?il semble logique que l?enfoncement de la pédale d?accélérateur a annulé le freinage
automatique commandé par l?AEBS (cf. § 3.3.3.7), on peut noter toutefois que le
conducteur n?a pas fait état dans son témoignage de l?activation de ce système; seule
une passagère a entendu un son bref comme «un bip de réception de message sur un
téléphone portable». En revanche, le conducteur a indiqué avoir perçu un bruit comme
celui d?un moteur électrique, jamais entendu par lui jusqu?au jour de l?accident, qu?il
qualifie de bizarre et d?anormal.
Ce bruit correspond vraisemblablement à la mise en rotation maximale et rapide du
moteur électrique de propulsion de la voiture.
De plus, ni le conducteur, ni les trois passagères n?ont fait état d?un signal lumineux
s?affichant sur l?écran de contrôle indiquant une activation de l?AEBS.
Figure 34: symbole indiquant l?activation de l?AEBS sur le panneau de contrôle
(source manuel du conducteur Tesla)
Le conducteur n?a donc pas interrompu le freinage automatique d?urgence par une
action consciente.
La courbe de droite de la figure 33 présente la pression du circuit hydraulique de freinage
enregistrée dans le fichier log. Comme précisé précédemment, l?activation de l?AEBS
entraîne logiquement et rapidement une forte pression d?environ 50 bars, qui revient, au
temps 19h42min44,715s, à une valeur nulle après la fin d?activation de ce système.
On peut toutefois constater une augmentation de pression de 0bar à 9 bars pour atteindre
un maximum de 19,2 bars au temps 19h42min45,135s pour s?annuler environ 0,5s plus
tard.
Le BEA-TT n?a pas d?explication à ce phénomène qui est intrinsèque au système, car les
paramètres qui peuvent indiquer une action du conducteur sur la pédale, à savoir
IBST_sinputRodDriver qui mesure l?enfoncement de la tige solidaire de la pédale de frein
dans l?ibooster (cf. figure 21), IBST_driverBrakeApply et VCLEFT_brakeSwitchPressed
qui enregistrent un enfoncement de la pédale de frein, ont tous une valeur enregistrée
égale ou proche de 0. Cela signifie que le conducteur n?a exercé aucune pression sur
la pédale de frein.
Ce n?est pas non plus un freinage automatique dû à l?AEBS car l?état de fonctionnement
de ce système enregistré dans le fichier log par le paramètre «DI_aebState» indique, par
la valeur «AEB_CAN_STATE_UNAVAILABLE», une indisponibilité de l?AEBS pendant
une durée de 8s immédiatement consécutive à la fin de son activation.
Enfin, l?ESP, système d?aide au maintien de la stabilité du véhicule, peut également
augmenter la pression du liquide de frein si nécessaire en intervenant indifféremment sur
les roues. Cependant, aucune donnée de son activation n?a été enregistrée dans le fichier
log.
38
Le BEA-TT émet l?hypothèse suivante.
À l?approche des piétons, le conducteur relâche complètement l?accélérateur pour ralentir
en utilisant le frein à récupération. Puis une fois suffisamment proche, et pour les
dépasser, il réappuie sur l?accélérateur suivant ses habitudes de conduite prudente,
comme cela a été enregistré lors des minutes précédentes.
À 28,8% d?enfoncement (point 1), le couple moteur devrait être positif et d?environ
1200Nm, d?après les données fournies par Tesla, soit près de la moitié du couple
maximal (3000Nm). Le conducteur s?attend logiquement à ce que le véhicule réaccélère.
Dans la fraction de seconde qui suit, il constate que le véhicule décélère fortement. Il ne
réagit pas à son appui sur l?accélérateur. N?ayant pas perçu la brève notification sonore ou
visuelle, ni détecté que le freinage automatique de l?AEBS s?est déclenché, d?autant
qu?aucun obstacle a priori n?apparaît dans son champ de vision, il identifie probablement,
au regard de ce qu?il perçoit, que le freinage à récupération est toujours actif, que compte
tenu du mode d?arrêt «Hold», la voiture, à faible vitesse, va s?arrêter, et donc que l?appui
exercé sur la pédale d?accélérateur est insuffisant. Dès lors, il réappuie sur l?accélérateur
(point 2).
Cette action va désactiver le fonctionnement de l?AEBS. Toutefois, l?apparition d?une
pression résiduelle à 20 bars dans le circuit hydraulique de freinage limite l?accélération
du véhicule. Le conducteur constate une reprise de la vitesse, mais légère. Il identifie
probablement que cette fois-ci, la voiture réagit conformément à ses actions. Dès lors on
peut supposer qu?il reprend ses habitudes de conduite en faisant varier l?enfoncement de
l?accélérateur pour bénéficier du freinage à récupération quand la vitesse lui semble trop
élevée, soit autour de 30km/h. Les premières valeurs de l?enfoncement mesurées Ã
95,6%, 100% puis 93,6% semblent traduire ce mode de conduite.
39
Figure 35: courbe de la vitesse, de la pression du circuit hydraulique de freinage
et de l?enfoncement de l?accélérateur
Activation de
l?AEBS de
19:42:44,139s
Ã
19:42:44,430s
1
2
AEBS
indisponible
Cependant, d?après les données fournies par Tesla, toute variation de l?enfoncement de
l?accélérateur dans la plage de [80% ? 100%] n?a aucune incidence sur le couple-moteur,
celui-ci reste à son maximum. Il ne le constate qu?une vingtaine de mètres après la
reprise de l?accélération.
Alors que dans le cas d?une variation de 30% à 35% de l?enfoncement de la pédale
d?accélérateur, le couple-moteur augmente de 1000Nm à 1400Nm, soit une variation de
+40%, pour des vitesses comprises entre 30km/h et 80km/h.
3.4.1.7 - Phase d?accélération avant le heurt du cycliste
Dans son témoignage, le conducteur indique qu?au moment où il perçoit que le véhicule
ne répond pas correctement à ces appuis sur l?accélérateur, il a le réflexe de freiner, en
retirant son pied de l?accélérateur. Constatant que la pédale de frein ne s?enfonce pas, il
utilise son pied gauche en plus du droit pour exercer une pression supplémentaire.
À partir de la vidéo enregistrée par la caméra de surveillance de la Préfecture de police,
on distingue que les feux stop arrière s?allument au moment de l?activation de l?AEBS puis
s?éteignent rapidement et ne se rallument pas pendant les 4s suivantes. À ce moment, le
véhicule circule alors à une vitesse de 50km/h (cf. figure 36).
feux arrière stop allumés à t=0s véhicule à t=1s
véhicule à t=2s véhicule à t=3s
véhicule à t=4s, vitesse de 50km/h
Figure 36: position du véhicule dans les secondes qui ont suivi l?allumage des feux
(source: Préfecture de police)
L?absence d?allumage des feux arrière après l?activation de l?AEBS vient confirmer les
données enregistrées dans le fichier log et indiquent, compte tenu de la conception de
l?iBooster, qu?il n?y a pas eu d?appui sur la pédale de frein.
Deux points supplémentaires viennent confirmer l?absence d?appui sur la pédale de frein.
D?une part, d?après Tesla en réponse à une question du BEA-TT, un appui simultané sur
les deux pédales alors que l?accélérateur était préalablement enfoncé entraîne
automatiquement un arrêt de la propulsion par l?annulation du couple-moteur dont la
valeur est imposée à 0Nm en un quart de seconde. Le véhicule continue à avancer sur
40
son erre mais les forces de résistance à l?avancement vont réduire la vitesse, ce qui n?a
pas été constaté.
D?autre part, si l?accélérateur a été relâché, le freinage à récupération entraîne une
diminution de la vitesse, plus élevée que dans le cas précédent, et un allumage des feux
stop comme l?impose le règlement n°13H. Ce qui n?a pas été le cas.
On peut alors supposer que le conducteur a gardé son pied sur l?accélérateur, ou l?a
effectivement déplacé vers la pédale de frein, mais l?a alors probablement posé en
dessous, tout en conservant un appui sur l?accélérateur avec une partie de son pied.
Ceci est probable car comme indiqué au § 3.3.1 et présenté en figure 18, la pédale
d?accélérateur une fois enfoncée à son maximum est écartée de la pédale de frein, en
position haute, d?environ 10cm. Le conducteur aura alors effectué une rotation du pied Ã
partir du talon posé au sol, préférentiellement positionné dans l?axe de l?accélérateur. En
effet, si le talon est positionné dans l?axe de la pédale de frein et que le pied est orienté
vers l?accélérateur, il est très probable que dans un mouvement de rotation vers la gauche
le pied vienne alors heurter la pédale de frein.
Par la suite, en arrivant au niveau de l?intersection avec la rue de la Pointe d?Ivry sur la
gauche, soit environ 45 m après avoir croisé les piétons sur la chaussée, le conducteur a
braqué pour s?insérer dans les voies cyclistes à la vitesse de 60km/h et éviter ainsi de
percuter le véhicule devant lui qui a stoppé (cf. figure 37), comme il l?a témoigné.
Rue de la Pointe d?Ivry
Figure 37: véhicule Tesla en approche de la rue de la Pointe d?Ivry à 19h42min49s
(source: véhicule Tesla, légendée BEA-TT)
Dans son témoignage, le conducteur indique avoir effectué cette manoeuvre dans le but
également de réduire la vitesse en bénéficiant du freinage d?urgence de l?AEBS en
approche des bornes jaunes à bandes blanches. La lecture du fichier log indique que le
système AEB était toujours indisponible, et que la pression dans le circuit de freinage
reste à une valeur nulle pendant cette phase.
41
Figure 38: vitesse et angle au volant en approche de la rue de la Pointe d?Ivry
(source: véhicule Tesla, légendée BEA-TT)
Virage Ã
gauche vers
les plots
Virage Ã
droite vers la
piste cyclable
3.4.1.8 - Heurt du cycliste
Poursuivant son accélération, le véhicule Tesla rattrape un cycliste et le percute par
l?arrière à une vitesse d?environ 118km/h. L?AEBS, à nouveau opérationnel et qui d?après
Tesla fonctionne jusqu?à une vitesse maximale de 150km/h, n?a pas détecté le cycliste
devant le véhicule à une dizaine de mètres, ni légèrement sur la droite par rapport à l?axe
du véhicule au moment du choc. Il n?y a eu ni avertissement ni freinage automatique
d?urgence.
Pourtant les résultats des 3000 essais (cf. § 3.3.4) fournis par Tesla montrent une densité
forte de points autour du véhicule dans toutes les directions, laissant supposer des
performances de détection élevées, pour de telles cibles à des distances proches et
inférieures à une vingtaine de mètres.
Le choc a entraîné une modification de la vitesse des roues avant droite et arrière
gauche, représentée sur la courbe de gauche de la figure 40.
Mais la décélération résultante n?a pas été suffisante pour enclencher l?activation des
airbags. L?enfoncement de l?accélérateur reste proche d?une valeur maximale, et la
pression du circuit hydraulique de freinage est nulle.
42
Figure 39: position du cycliste avant le choc à 19h42min56s
(source: véhicule Tesla)
Figure 40: vitesses au moment du heurt du cycliste, pression du liquide de frein
et% enfoncement accélérateur
Heurt du
cycliste
Le conducteur a témoigné ne pas se souvenir du moment du choc avec le cycliste. Il est
plausible qu?une grande partie de son attention était focalisée à guider son véhicule et à le
maintenir dans cette voie étroite avec des aménagements de bord de voie réduisant la
largeur et nécessitant un guidage précis.
3.4.1.9 - Dernière phase d?accélération
Par la suite, le véhicule Tesla a poursuivi son accélération et le conducteur, par des
actions sur le volant, a maintenu le véhicule dans les pistes cyclables, en évitant les
rétrécissements de chaussée dus aux aménagements de rive jusqu?au carrefour avec la
rue de Tolbiac. À ce moment, le conducteur a légèrement déporté sa voiture sur la gauche
pour la positionner à cheval sur le trottoir et la piste cyclable. Le véhicule a ensuite
percuté à environ 140km/h les divers éléments du mobilier urbain, et le véhicule utilitaire
présents dans le carrefour.
Figure 41: arrivée du véhicule au niveau du carrefour avec la rue de Tolbiac
(source: Tesla)
Au temps 19h43min05,05,635s, donc au moment des premiers chocs avec le mobilier
urbain, un appui sur la pédale de frein a été enregistré par les paramètres
«VCLEFT_brakeSwitchPressed» et «IBST_driverBrakeApply» et un déplacement de
0,7mm de la tige de la pédale de frein dans l?iBooster (cf. figure 21) a été mesuré, ainsi
que des accélérations latérales de ?8m/s² et longitudinale de ?1m/s². Il faut toutefois
considérer cet enfoncement de la pédale de frein, certes léger, comme consécutif aux
forces résultantes dynamiques créées à ce moment-là et non comme étant une action du
conducteur.
43
Figure 42: vitesses des roues et du véhicule Tesla au moment des chocs
3.4.2 - Les données récupérées sur la voiture et l?analyse mécanique de celle-ci
L?Institut de recherche criminelle de la Gendarmerie nationale (IRCGN), missionné par la
justice pour expertiser le véhicule, rapporte les informations ci-dessous.
Dans l?habitacle, un tapis de sol a été rajouté au niveau du poste de conduite. De
nombreux essais dans différentes configurations ont été réalisés afin d?examiner si un
éventuel blocage de la pédale de frein ou d?accélérateur a pu survenir dans la conduite du
véhicule par la présence de cet accessoire.
Après vérifications, l?IRCGN conclut, comme l?avaient fait les services de police au
moment de l?accident, que ce tapis disposait de solides points de fixations et que
l?actionnement de chaque pédale n?a pas été entravé compte tenu de l?espace résiduel.
Au niveau du système de freinage, les différents composants et les pièces d?usure étaient
dans un bon état, exceptés ceux qui ont été endommagés suite aux chocs violents.
Les airbags ayant été déclenchés en fin de phase d?accélération, il a été possible
d?extraire des données du calculateur de gestion de ces équipements, enregistrées par
l?EDR. En particulier, il apparaît que deux chocs ont été enregistrés, et pour chacun d?eux,
plusieurs données cinématiques et d?activation de systèmes embarqués ont été extraites
sur une période de 5s avant chaque évènement. Les types de données enregistrées sont
néanmoins moins nombreux que celles du fichier log.
Les données de l?EDR ont également été fournies au BEA-TT par Tesla. Celles-ci ont été
enregistrées sur les serveurs de la société après l?accident puisque le rapport Tesla
correspondant date du 14 décembre 2021, soit trois jours après l?évènement.
Un premier choc a été enregistré à la vitesse de 142km/h. Il a probablement eu lieu
contre le poteau de la photo de la figure 43, de section plus importante que celles des
poteaux du panneau d?interdiction de tourner-à -gauche et du mobilier urbain présents en
amont. Un deuxième choc a été enregistré 0,7s plus tard à la vitesse de 58km/h. Pour
l?IRCGN, il s?agit du heurt du conteneur à verre (cf. figure 4 et 12).
Pour rappel, un enfoncement de l?accélérateur de 86,8% a été enregistré dans l?EDR
3,2s avant le premier choc.
En s?aidant des vidéos enregistrées par la caméra frontale du véhicule, il est probable que
cette valeur a été enregistrée à l?approche d?une zone de stationnement de Vélib? sur la
gauche à proximité d?un passage piéton, entraînant une réduction de la largeur de voie.
44
Figure 43: photo de gauche, pied du poteau figurant entouré sur la photo de droite
(sources véhicule Tesla et google maps - août 2022, légendée BEA-TT)
La lecture de la vidéo dont est extraite l?image figure 44 montre un déport de la Tesla sur
la droite en amont. Les valeurs de l?angle au volant enregistrées dans l?EDR, comptées
positivement sur la droite, sont chronologiquement de +6°, +7°, +26°, cette valeur
correspondant à l?enfoncement de la pédale d?accélérateur à 86,8%, puis à nouveau +7°,
?6° et ?12°; cette série de valeurs d?angle au volant peut se traduire par un écart de la
voiture sur la droite puis un retour sur la gauche.
Il semble donc, au vu des données du fichier log et de l?EDR, et compte tenu du
fonctionnement de l?iBooster, qu?aucun appui sur la pédale de frein de la part du
conducteur n?a été réalisé pendant la totalité de la phase d?accélération qui a duré
une vingtaine de secondes jusqu?au premier choc contre un poteau au niveau du
carrefour avec la rue de Tolbiac.
45
Figure 44: aménagement en rive (source: véhicule et google-maps)
4 - Analyse du déroulement de l?accident
Le samedi 11 décembre 2021 vers 20h 45, un véhicule léger de marque Tesla de modèle
«Model 3», conduit par un chauffeur de taxi qui n?est plus de service à cette heure-là se
dirige vers le sud de Paris en empruntant le périphérique intérieur. Avec sa femme et ses
deux filles ils ont décidé de dîner dans le quartier asiatique du 13e arrondissement.
Considéré comme prudent par les membres de sa famille, il conduit depuis quelques mois
une voiture électrique, mais a auparavant conduit des voitures automatiques dont le
fonctionnement à deux pédales s?apparente à celui de la Tesla.
Le véhicule quitte le périphérique en sortant à la porte d?Ivry puis emprunte l?avenue
éponyme à sens unique en direction du nord vers la place d?Italie. Depuis le boulevard
des Maréchaux, des glissières béton de 4 m de long alternant avec des bornes de
signalisation temporaire, installées par la ville de Paris, séparent la chaussée en deux
parties. Celle de droite permet aux véhicules routiers de circuler sur une voie à une
vitesse maximale autorisée de 30km/h, alors que celle de gauche a été aménagée en
piste cyclable à double sens.
Le conducteur du véhicule Tesla circule dans la première moitié de l?avenue d?Ivry à une
vitesse inférieure, à environ 20km/h et utilise le freinage à récupération pour la moduler
en fonction des véhicules qui le précèdent et de ceux provenant des rues embranchées
prioritaires. Bien que la voiture soit équipée de nombreux systèmes automatisés d?aide Ã
la conduite, le conducteur n?a engagé ni le régulateur de vitesse dynamique ni le maintien
dans la voie. La conduite est manuelle.
Environ 500 m avant le carrefour avec la rue de Tolbiac, le conducteur ralentit, en
relâchant l?accélérateur, à l?approche de deux piétons qui se trouvent à droite sur la
chaussée à côté de voitures stationnées. Un peu en amont de ces piétons, le conducteur
appuie légèrement sur l?accélérateur pour reprendre de la vitesse et les dépasser.
L?enfoncement de la pédale d?accélérateur apparaît progressif jusqu?à 28%, ce qui devrait
accélérer la voiture comme cela a été le cas jusqu?à présent. Cependant, la vitesse
décroît fortement de 18km/h à 8km/h.
À leur hauteur, un son bref, identique à celui signalant la réception d?un sms sur un
téléphone portable, retentit dans l?habitacle. Ce son n?est entendu que par une de ses
filles assises à l?arrière. Aucun symbole particulier n?est aperçu sur l?écran de contrôle par
une des personnes présentes dans l?habitacle.
Ce signal sonore a été émis par l?AEBS qui s?est déclenché à ce moment-là , ce qui freine
fortement le véhicule. Cependant, le conducteur n?en a pas connaissance et
probablement identifie cette décélération comme étant due au freinage à récupération. Le
conducteur appuie à nouveau sur l?accélérateur concomitamment au freinage
automatique de sécurité et suffisamment pour désactiver ce freinage automatique. À ce
moment, la pédale d?accélérateur est enfoncée à une valeur proche de 95%, puis les
secondes suivantes à 100% et 93%.
Ces valeurs fluctuantes correspondent au mode de conduite du conducteur, représenté
sur la figure 24 avant l?activation de l?AEBS par des valeurs d?enfoncement variables en
permanence, consécutives aux appuis de son pied dans un mouvement continu de haut
en bas, et inversement, pour contrôler l?accélération et la décélération par le freinage Ã
récupération.
Il constate dès lors que le véhicule ne répond pas à ces appuis sur l?accélérateur, et
rapidement comprend qu?il n?en maîtrise plus la vitesse.
46
Pour éviter le véhicule précédent qui s?arrête, le conducteur profite du carrefour avec la
rue de la Pointe d?Ivry sur la gauche pour s?en écarter et choisit d?emboutir les plots
jaunes balisant la piste cyclable pour essayer de freiner, voire stopper le véhicule avec le
freinage automatique d?urgence. Cela n?a aucun effet car à ce moment-là l?AEBS est
encore inopérant, la donnée caractérisant l?état de ce système étant
«AEB_CAN_STATE_UNAVAILABLE», et le véhicule continue d?accélérer. Le conducteur
braque alors en direction de la piste cyclable, et par des coups de volant arrive à y circuler
en évitant les aménagements en bord de chaussée et les glissières béton sur le côté
droit.
Dès ce moment, toute son attention est focalisée sur ces actions de guidage. Il percute
cependant mortellement par l?arrière un cycliste qui ne pouvait s?attendre à ce danger. À
l?approche du carrefour avec la rue de Tolbiac, en bout de piste cyclable, des véhicules
sont arrêtés au feu tricolore. Le conducteur braque légèrement sur la gauche pour s?en
écarter, roule à cheval sur le trottoir et percute à 140km/h le mobilier urbain, ainsi que
des Vélib?s stationnés, un conteneur à verre qui explose, puis un véhicule utilitaire léger
circulant dans la rue de Tolbiac qui le stoppera. Une vingtaine de blessés divers sont
comptabilisés par les services de secours.
47
5 - Analyse des causes et facteurs associés, orientations
préventives
Les nombreuses données enregistrées par le véhicule ont permis de comprendre les
circonstances. Toutefois leur qualité pourrait être améliorée. Deux orientations de sécurité
sont également proposées en lien avec le fonctionnement de l?AEBS et de son interface
homme-machine, ainsi qu?avec le freinage à récupération, indispensable à l?efficacité du
fonctionnement des véhicules électriques.
5.1 - Analyse critique des données de l?EDR et du fichier log
5.1.1 - Données de l?EDR
Le règlement n°160 UNECE a pour objet de garantir que les EDR enregistrent, sous un
format prêt à l?emploi, des données utiles permettant de mener des enquêtes efficaces en
cas d?accident et d?analyser les performances des équipements de sécurité (systèmes de
retenue avancés, par exemple). Ces données aideront à mieux comprendre dans quelles
circonstances se produisent les accidents et les blessures et, ainsi, faciliteront la
conception de véhicules plus sûrs.
Comme constaté dans la partie analyse et conformément au règlement, le temps
d?enregistrement des diverses données ne couvre qu?une période de 5s. Cette durée
d?enregistrement rend impossible une compréhension des circonstances et donc
l?identification des causes et des facteurs ayant pu participer à l?accident. Il est nécessaire
de pouvoir disposer de données équivalentes à celles du fichier log, sinon l?objectif du
règlement n°160 ne serait que partiellement atteint.
Pour en apprécier une durée adaptée, on peut se référer aux méthodes académiques
d?analyse d?accident, dont une, développée par l?INRETS14, considère le conducteur
humain (H), son véhicule (V) et l?environnement (E) comme un système de déplacement
qui produit de la mobilité et dont la production ou «sortie» attendue est la satisfaction
des besoins en déplacement du conducteur. Chaque composante HVE ne fonctionne pas
indépendamment des deux autres, de telle sorte que modifier l?une d?entre elles
détermine des modifications dans ses relations avec les deux autres. C?est un système
complexe, car il évolue en permanence, et dans lequel le conducteur reste l?élément
principal puisqu?il «conduit» et interagit avec le système, y compris dans le cas d?un
véhicule hautement automatisé, puisqu?une reprise de la conduite par le conducteur peut
toujours être nécessaire. Ceci ne sera plus le cas lorsque les véhicules totalement
automatisés seront autorisés à circuler.
Pierre Van Eslande, dans le document INRETS «L?erreur humaine dans les scénarios
d?accident, cause ou conséquence?» précise que dans ce système HVE le conducteur a
pour charge de réguler et de s?ajuster aux difficultés qui proviennent des interactions entre
les différents composants, y compris lui-même. Pour réaliser cet ajustement, il doit mettre
en oeuvre un certain nombre de fonctions qui vont de la perception à l?action, en passant
par des étapes cognitives de compréhension, d?anticipation et de prise de décision.
Le système n?étant pas conçu dans le but de produire un accident, ce dernier apparaît
comme le symptôme d?une défaillance au niveau des adaptations entre ses composantes.
L?objectif de l?analyse d?un accident est de préciser les évolutions des interactions entre
composantes, processus qui se définit comme un enchaînement de faits qu?il faut situer
14 Institut national de recherche sur les transports et leur sécurité, intégré au sein de l?Université Gustave Eiffel UGE
48
dans le temps et l?espace, et par une logique causale qui relie ces faits entre eux. Ce qui
se passe à une étape dépend de l?état du système à l?étape précédente.
Ce modèle séquentiel définit quatre phases:
1. La phase de conduite est la situation «normale» pour le conducteur. Elle est
normale parce que ses exigences sont sans surprise. L?adaptation du conducteur est
efficace, les faits s?enchaînent selon ses prévisions, ses attentes et ses anticipations. Il
contrôle sa vitesse et sa trajectoire. Plus fondamentalement, cela veut dire qu?il y a
adéquation entre les sollicitations et les capacités de réponse des éléments du système
les uns envers les autres: tracé, adhérence, distance de sécurité, distance de visibilité,
état des amortisseurs, vitesse, degré de vigilance du conducteur. L?intérêt de cette phase
est de révéler ce que le conducteur estime à la fois souhaitable et réalisable à cet endroit
et dans ce contexte, et comme précisé ci-avant, cette phase appartient au processus de
l?accident, puisque ce qui va suivre dépend de ce qui précède.
Dans le cadre de ce rapport, cette phase correspond au trajet du véhicule accidenté sur le
périphérique jusqu?à l?avenue d?Ivry. La lecture des vidéos des caméras périphériques de
la Tesla montre une conduite apaisée, en permanence sur la troisième voie du
périphérique est en partant de la droite, en conservant une distance de 5 m à peu près
avec le véhicule qui le précède, sans utiliser la puissance élevée de sa voiture pour
changer de voie et circuler plus rapidement. Le véhicule emprunte la sortie quai d?Ivry et
poursuit dans l?avenue d?Ivry suivant ces conditions de conduite, en particulier avec un
environnement lié à la présence des voies cyclistes, réduisant de fait la largeur de
l?avenue. Les conditions de conduite sont représentées par la figure 24.
2. La phase de rupture correspond à un événement imprévu qui interrompt la phase de
conduite en détruisant son équilibre et de ce fait met le système en danger. Cette phase
est très brève et correspond en fait à l'interface entre la phase de conduite qui la précède
et la phase d?urgence qui lui succède. L?effet de la phase de rupture est de faire passer
les composants d'un niveau de sollicitation tolérable à un niveau de sollicitation
brutalement excessif, en regard de leurs limites de fonctionnement: le conducteur doit
être capable de comprendre et de réagir en quelques dixièmes de seconde, le véhicule
doit être en état de répondre à des sollicitations dynamiques élevées, la liaison
véhicule-sol doit être d?excellente qualité.
L?élément imprévu qui va faire basculer la conduite vers une situation d?urgence se situe
au niveau de la forte décélération consécutive à l?activation automatique de l?AEBS.
N?ayant pas identifié l?état de ce système dont l?alarme associée a été trop brève, le
conducteur va enfoncer l?accélérateur à son maximum, entraînant la désactivation de
l?AEBS et une augmentation élevée et rapide de la vitesse, sans que le conducteur n?en
comprenne la raison.
3. La phase d?urgence recouvre l?espace-temps compris entre la phase de rupture et le
choc. Si la phase de rupture constitue l?énoncé d?un problème vital, la phase d?urgence
est le crédit d?espace temps accordé pour le résoudre. Par définition, ce crédit est
dramatiquement limité en espace comme en temps. Tout le problème du conducteur est
de savoir l?utiliser au mieux sans gaspillage.
Ce qui caractérise la phase d?urgence relativement à la phase de conduite est le niveau
de sollicitation soudainement élevé imposé aux composants du système. Le conducteur
doit résoudre en temps imposé un problème auquel il n?a jamais été confronté. L?éventail
des solutions dépend de ce que contient l'environnement en termes d?obstacles agressifs
et/ou en termes d?espace pour un évitement. La capacité du véhicule à réaliser la
49
manoeuvre exigée dépend de sa conception, de l'état de ses équipements, mais aussi de
l?état des infrastructures pour ce qui est de la liaison véhicule-sol.
Dans le cas de l?accident, cette phase peut être représentée par la phase d?accélération
non maîtrisée. En premier lieu, le conducteur, d?après ses dires, essaie de freiner par des
actions supposées sur la pédale de frein. Constatant l?absence de résultat, il a
suffisamment de conscience pour décider de bifurquer dans la voie cycliste par une
manoeuvre sur le volant afin d?éviter le véhicule qui le précède et d?utiliser le système de
freinage d?urgence face aux plots. En revanche, lorsque la vitesse devient trop élevée,
son attention semble focalisée sur sa conduite pour maintenir le véhicule dans la voie
cycliste en y évoluant suivant les aménagements en rive. La présence du cycliste ne sera
pas perçue.
4. La phase de choc englobe la nature du choc et ses conséquences. Elle détermine la
gravité de l?accident en termes de dommages matériels et corporels.
Dans le cas présent, les chocs espacés d?une part avec le cycliste puis avec le mobilier
urbain, et les autres véhicules dans le carrefour avec la rue de Tolbiac encadrent une
seconde phase d?urgence. Toutefois, comme pour la première, le problème n?a pas pu
trouver de solution.
De fait, l?analyse précise de ces phases reliées chronologiquement et causalement ne
peut se faire à partir de l?analyse des données enregistrées sur une période de 5s, bien
inférieure à cette séquence accidentelle dont la première phase de rupture a lieu
20savant le choc final.
Cette courte durée d?enregistrement est spécifiée par le règlement n° 160 UNECE qui fixe
les exigences minimales de collecte, de stockage et de survie des données en cas
d?accident. Par définition, l?EDR est un dispositif ou une fonction qui enregistre les
données dynamiques pendant la période précédant immédiatement un événement ou
pendant un accident aux fins de la récupération des données d?une quarantaine de
paramètres après l?accident. Les données audio et vidéo n?en font pas partie.
Il serait dès lors préférable de disposer d?un enregistrement d?une durée plus longue. Au
vu de cet accident et du modèle séquentiel décrit qui considère la phase de conduite
normale comme un élément important du processus accidentel, une durée de 30s
semble un minimum.
D?autres considérations, pour en déterminer une durée pertinente, peuvent être mises en
avant.
Dans le cadre des enquêtes d?accident sur un passage à niveau (PN), le BEA-TT a été
confronté à différentes hypothèses au regard de l?évolution du véhicule et du
comportement du conducteur avant l?accident:
1 - soit le véhicule était en approche et le conducteur n?a pas tenu compte des signaux
lumineux et des barrières abaissées, de manière volontaire (passage en chicane en
contournant les barrières) ou involontaire (non-perception des signaux);
2 - soit le conducteur a pu être surpris de l?abaissement des barrières au moment de
pénétrer sur le platelage du PN et a pu freiner de manière brusque entraînant l?arrêt du
moteur;
3 - soit il a pu être bloqué entre les barrières d?entrée et de sortie dans le cadre d?un
système de fermeture du PN à 4 barrières et ne pas savoir quoi faire, y compris
évacuer du véhicule pour se mettre à l?abri;
4 - soit par une manoeuvre sur le volant inadaptée faisant suite aux indications de son
système GPS dans le cadre d?un guidage, il a pu prématurément manoeuvrer sur le
platelage et tomber sur les voies ferrées et ne plus pouvoir en sortir.
50
Parmi certaines de ces situations, le délai d?enregistrement de 5s est insuffisant pour
lever les doutes sur les circonstances qui ont prévalu. En particulier dans le cas du décès
du conducteur, l?absence de témoin rend impossible toute compréhension des faits. Le
temps d?arrivée du train sur le PN, en France, est légèrement supérieur à 20s à partir de
l?allumage des feux rouges clignotants. Cette valeur de temps est le seuil minimal imposé
par la réglementation.
Les PN automatisés sont largement majoritaires. Certes, SNCF Réseau a mis au point
un système de vidéosurveillance pour détecter tout obstacle à la circulation des trains sur
ces infrastructures, mais le coût limitera probablement son déploiement, et ce système n?a
pas pour objet de permettre une analyse de l?accident.
Or cette problématique d?accidents aux passages à niveau est partagée mondialement.
Dans ces scénarios, la phase de rupture du modèle séquentiel peut être le début de
l?allumage des feux rouges clignotants, ou l?abaissement des barrières. Dès lors un temps
de 30s paraît minimal.
En août 2016, une étude15 commandée par la NHTSA a montré dans de nombreux
accidents qu?un délai de 5s d?enregistrement était insuffisant pour déterminer tous les
facteurs qui y ont participé ou pour identifier l?ensemble des actions réalisées par le
conducteur pour les éviter, dans trois scénarios particuliers que sont la collision par
l?arrière, la collision aux intersections et la sortie de route. Une extension de ce délai Ã
20s permet de comprendre et d?expliquer les circonstances à hauteur du 90? percentile.
L?analyse a montré complémentairement qu?il est nécessaire, pour éviter de mauvaises
interprétations des circonstances, d?augmenter la fréquence de 2Hz d?enregistrement de
ces paramètres, spécifié dans le règlement n°160 UNECE, à 10Hz.
Dans la continuité, la NHTSA a publié en juin 2022 un avis de projet de réglementation
(NPRM16) reprenant les résultats de l?étude ainsi que des données sur le volume de
mémoire informatique supplémentaire et le coût direct induit. Pour une durée
d?enregistrement de 20s à une fréquence de 10Hz, il est nécessaire d?augmenter la
mémoire de 1,33Kb, soit de multiplier la mémoire initiale par un coefficient de 2,43. Le
coût associé de cette extension était estimé à 0,003$ (US dollars)17.
Au niveau européen, le règlement UE 2019/2144 relatif à la réception par type des
véhicules à moteur prévoit l?installation d?un enregistreur de données d?événement qui
enregistre l?ensemble des paramètres du règlement UNECE n°160 suivant les
spécifications définies, ainsi que tous les systèmes, installés à bord, de sécurité active et
d?évitement des accidents. Toutefois, le délai d?enregistrement des paramètres n?en sera
pas modifié.
Dans le cadre de l?accident d?un véhicule Tesla et d?un camion semi-remorque ayant eu
lieu en Floride en septembre 2017, le NTSB18 recommandait à la NHTSA et Ã
l?US Department of Transportation (DOT) d?identifier les données nécessaires à la
compréhension du fonctionnement des ADAS, de leur état et de leurs actions sur le
contrôle du véhicule, ainsi que la fréquence et la durée des enregistrements des
paramètres. L?objectif19 était de pouvoir caractériser de manière adéquate les
performances et les comportements du conducteur et du véhicule avant et pendant un
accident.
Le NTSB considère que ces recommandations sont non satisfaites à ce jour.
15 NHTSA : Results of event data recorders pre-crash duration study : a report to Congress
16 NPRM: notice of proposed rulemaking
17 https://www.federalregister.gov/documents/2022/06/22/2022-12860/event-data-recorders
18 NTSB: National Transportation Safety Board
19 https://www.ntsb.gov/news/Documents/Response-NHTSA-NPRM-Event-Data-Recorders.pdf
51
https://rosap.ntl.bts.gov/view/dot/60879/dot_60879_DS1.pdf
https://www.ntsb.gov/news/Documents/Response-NHTSA-NPRM-Event-Data-Recorders.pdf
https://www.federalregister.gov/documents/2022/06/22/2022-12860/event-data-recorders
Enfin, bien que n?ayant pas de lien direct avec l?accident objet du présent rapport, le
BEA-TT souligne que différents types d?ADAS coexistent à bord des véhicules. Le
document du comité des experts du CNSR20 intitulé «Aides à la conduite21» en identifie,
à la date de publication de son rapport, une soixantaine parmi ceux qui informent le
conducteur, ceux qui l?alertent, ceux qui en améliorent ses performances ou celles du
véhicule, et ceux qui exercent à la place du conducteur une ou plusieurs tâches de
conduite.
Des éléments d?expertise sur l?impact que leur usage pourrait induire sur l?activité de
conduite sont également présentés, au travers de quatre types de risques : ceux
concernant les actions motrices de la conduite, ceux induits par les modifications de
prises d?information, ceux relatifs à la connaissance qu?ont les conducteurs des
performances et des limites des systèmes, et ceux concernant l?accessibilité des
informations sur le fonctionnement des systèmes.
Ces systèmes sont nombreux et présentent une forte hétérogénéité, tant dans leur
fonctionnement que dans l?aide apportée au conducteur, d?autant que peu d?entre eux
sont réglementés. Leur contribution à la sécurité dépend donc de nombreux paramètres
et de la manière dont ils sont utilisés selon le contexte.
Enfin, le Dutch Safety Board22, comme d?autres organismes ayant analysé l?impact de
l?automatisation des véhicules sur la conduite, met en particulier en avant que la conduite
avec de tels systèmes devient à la fois plus difficile et plus facile. L?automatisation signifie
que des tâches relativement simples peuvent être prises en charge et exécutées à un
niveau de sécurité constant et plus élevé. Les tâches difficiles sont laissées aux
conducteurs. L?automatisation modifiant la tâche humaine, les conducteurs doivent
toutefois rester «constamment vigilants» au cas où le système ne saurait pas ce qu?il
faut faire ou interviendrait à tort. Il en résulte une situation paradoxale dans laquelle
certains systèmes d?aide à la conduite, qui sont censés aider ou faciliter les tâches de
conduite, peuvent à des degrés divers la compliquer.
Nonobstant cela, d?autres améliorations pourraient grandement aider à la compréhension
des accidents, compte tenu des technologies installées sur les véhicules et des capacités
informatiques et électroniques associées des différents systèmes.
Sur la figure 45, la courbe bleue représente les données de l?accélération longitudinale,
enregistrées par l?EDR du véhicule impliqué, au pas de 0,1s. En orange, les données, au
pas de 0,5s, qui seraient issues d?un EDR conforme au règlement n°160 UNECE.
La comparaison des courbes montre évidemment que la fréquence d?enregistrement de
2Hz réglementaire ne suffit pas à apprécier avec toute la précision nécessaire les
évolutions cinématiques du véhicule, comprenant des pics et des creux pouvant
apparaître entre deux enregistrements, à l?inverse d?une fréquence plus élevée de 10Hz.
Cette fréquence d?échantillonnage de 2Hz est également imposé par le règlement pour la
vitesse, les positions de l?accélérateur, le régime du moteur, l?état du frein de service,
l?activité du système ABS, le contrôle de stabilité, les impulsions à la commande direction,
l?état de l?AEBS, le système de régulation de la vitesse, l?état du système d?alerte de
franchissement de ligne, l?état de la fonction de rectification de trajectoire, et les différents
paramètres d?accélération longitudinale et angulaire.
20 CNSR: conseil national de la sécurité routière
21 Conseil national de la sécurite routiere - comité des experts - Aides à la conduite - 2023
22 Dutch Safety Board - Who is in control ? Road safety and automation in road traffic - 2019
52
https://onderzoeksraad.nl/en/onderzoek/who-is-in-control-road-safety-and-automation-in-road-traffic/
https://conseilnational-securiteroutiere.fr/wp-content/uploads/2023/12/Les-Aides-%C3%A0-la-conduite-ADAS.pdf
De même, sur la figure 46 sont représentées cette fois-ci les données de l?accélération
latérale durant les 5s avant le deuxième choc. En plus des remarques précédentes, on
peut noter que la courbe orange, suivant les spécifications du règlement n°160, serait
possiblement écrêtée car une plage minimale, de +1g à ?1g, est spécifiée, alors qu?elle
est définie, étonnamment, de ? 50g à +50g après le choc.
En conséquence, au regard de cette analyse relative à l?EDR, il est proposé de modifier le
règlement n°160 UNECE. Pour répondre de manière optimale à son objectif, le BEA-TT
recommande:
Recommandation R1 adressée à la Direction générale de l?énergie et du climat
(DGEC):
Proposer dans les instances UNECE une augmentation de la durée et de la
fréquence d?enregistrement des données d?évènement, ainsi qu?une extension des
plages minimales d?enregistrement précédant un choc;
Proposer d?intégrer en plus des systèmes dits de sécurité conformément au
règlement UE 2019/2144, des paramètres des systèmes pouvant avoir une action
sur les organes de contrôles du véhicule.
5.1.2 - Données du fichier log
Dans la continuité des remarques sur l?EDR, les données enregistrées à bord des
véhicules mais non équipés de ce système d?enregistrement pourraient avoir les
caractéristiques souhaitées permettant de comprendre précisément ce qu?il s?est passé.
53
Figure 45: données de l?accélération longitudinale (unité: g) sur 5 s avant le premier choc
Figure 46: données de l?accélération latérale (unité: g) 5 s avant le deuxième choc
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Concernant Tesla, une première remarque peut être faite à la suite de ces observations.
Compte tenu des éléments supra relatifs à l?impact de certains ADAS sur la conduite, Ã
l?absence de réglementation sur la conception et sur les performances de ces systèmes, Ã
la charge attentionnelle nécessaire qui en découle, l?enregistrement des données de
comportement et d?actions du conducteur ou des systèmes doit être complet, suivant une
périodicité suffisante, voire redondant, et suffisamment sécurisé pour éviter des données
manquantes.
Comme indiqué précédemment, l?EDR du véhicule accidenté comporte une mesure de
l?enfoncement de la pédale d?accélérateur à 86,8%, les autres étant égales à 100%.
L?EDR a recueilli ces données à la fréquence 10Hz depuis le premier choc qui est estimé
au moment du heurt du véhicule avec un poteau. Cette donnée importante a été utilisée
pour comprendre qu?il n?y a pas eu a priori de problème technique ayant conduit à une
accélération subite et imprévue.
Cette valeur de 86,8% d?enfoncement de l?accélérateur enregistrée dans l?EDR ne figure
pas dans le log puisque la fréquence d?enregistrement est de 1Hz.
D?autre part, bien qu?un tableau ait été transmis avec la définition des paramètres et leur
fréquence d?enregistrement, on a pu constater que certaines données d?enfoncement de
la pédale d?accélérateur, ainsi que celles maximales au cours de la période précédente,
sont manquantes.
Le principe d?un enregistrement sur changement est adapté pour mesurer l?état de
fonctionnement d?un système, mais pour des données devant pouvoir caractériser de
manière adéquate les performances et les comportements du conducteur et du véhicule
avant et pendant un accident, comme le souligne le NTSB, aucune d?entre elles ne peut
être manquante, en particulier celles concernant le système de propulsion.
Les systèmes d?enregistrement autres que l?EDR du règlement UNECE ne sont pas
réglementés. A minima, les enregistrements doivent respecter les fréquences assignées
pour éviter tout doute sur leur qualité et donc sur le fonctionnement global du véhicule, car
comme l?indique Tesla, le conducteur reste responsable à tout moment, y compris lorsque
des systèmes interagissent sur les commandes du véhicule avec le conducteur.
Ces remarques relatives aux paramètres d?enregistrement des données d?action du
conducteur et de fonctionnement du véhicule concernent les véhicules de tous les
constructeurs, et pourraient éventuellement faire l?objet d?une réglementation spécifique.
Toutefois, ces procédures d?enregistrement de données rencontrées dans cette enquête
semblent être particulières à Tesla, le BEA-TT n?en ayant pas rencontré de semblables
jusqu?à présent. En conséquence, le BEA-TT recommande:
Recommandation R2 adressée à Tesla:
Assurer un enregistrement effectif et complet des données des paramètres suivant
leur périodicité; pour ceux à valeur continue, fixer la fréquence à 10Hz.
5.2 - Fonctionnement et interface homme-machine de l?AEBS
La raison ayant conduit l?activation du freinage automatique par l?AEBS n?est pas connue
du BEA-TT. Pour rappel, un avertissement de risque de collision a été émis au moment de
l?activation du freinage automatique d?urgence. Au vu des différentes images, tant de la
caméra avant que de la caméra de vidéosurveillance de la préfecture de Police, ainsi que
de la vitesse du véhicule à ce moment-là , il semble qu?il s?agisse d?une réaction
intempestive du système.
54
Pourtant, les tests de détection de l?AEBS d?un véhicule du type accidenté réalisés par
l?EuroNCAP23 montrent de très bonnes performances (cf. annexe 2).
5.2.1 - Performances et limites des AEBS
Pour apprécier les limites de fonctionnement de certains systèmes et équipements à bord
des véhicules, l?organisme EuroNCAP réalise, en particulier, des tests de performance
d?AEBS présents sur divers véhicules légers, dans une plage de vitesse de 10km/h Ã
80km/h, et avec des véhicules cibles stationnaires, en circulation à vitesse constante ou
en décélération. Les tests réalisés par EuroNCAP intègrent donc des vitesses
supérieures à la vitesse de l?essai réglementaire, et des scénarios plus nombreux que
ceux prévus par la réglementation. Ainsi les performances des systèmes sont testées
avec des scénarios où l?axe du véhicule d?essai n?est pas aligné avec le centre du
véhicule cible circulant dans le même sens, ou en face à face en ligne droite, ou pendant
lequel le véhicule d?essai effectue une giration en travers de la trajectoire d?un véhicule
en approche.
La notation utilisée est une note de sécurité globale basée sur l?évaluation dans quatre
domaines: protection des occupants, protection des jeunes passagers, protection des
usagers vulnérables de la route, aide à la conduite et d?évitement d?accident. Pour chaque
domaine, un pourcentage synthétise les résultats des différents tests réalisés.
EuroNCAP indique avoir créé le système de notation de sécurité à cinq étoiles pour
permettre aux consommateurs, à leur famille et aux sociétés de comparer plus aisément
les véhicules et pour les aider à faire le choix le plus sûr en fonction de leurs besoins. La
notation de sécurité est déterminée selon une série de tests qui ont été conçus et réalisés
par EuroNCAP. Ces tests constituent, de manière simplifiée, des scénarios d?accidents de
la vie réelle qui pourraient blesser ou tuer les occupants d?un véhicule ou d?autres usagers
de la route. Toutefois EuroNCAP indique qu?une notation de sécurité ne peut jamais
refléter complètement la complexité du monde réel.
Cet organisme a montré par certains essais que les systèmes Tesla pouvaient réagir dans
des situations particulières, au-delà de ce qui est réglementairement imposé. Toutefois,
ces essais restent éloignés de la réalité, car les essais sont menés dans un
environnement épuré et dans de bonnes conditions météorologiques.
Le BEA-TT remarque que EuroNCAP ne réalise que des tests de performance de
détection et de réaction, alors que le règlement n°152 prévoit également des
spécifications pour réduire les réactions intempestives sans réels dangers.
Sur des scénarios de tests conçus à partir de ceux d?EuroNCAP, le Bureau autrichien de
la sécurité routière (KFV) et le Bureau suisse de prévention des accidents (BFU) ont
mené une étude24 sur les systèmes de freinage d?urgence automatique de différents types
et générations de véhicules, avec pour but d?en apprécier le fonctionnement dans des
scénarios de test en intégrant, à la différence d?EuroNCAP, des conditions
météorologiques et des conditions de lumière différentes (pluie, brouillard, jour, nuit).
D?une manière générale et sans surprise, les tests ont montré que les systèmes de
freinage d?urgence automatique fonctionnent d?autant moins bien que les conditions de
test sont plus complexes, et qu?ils ont été les plus efficaces de jour et par temps clair. Par
mauvais temps et dans des conditions de lumière défavorables, ils se sont révélés moins
fiables.
23 EuroNCAP: European New Car Assessment Program, organisme international indépendant créé en 1997 qui a pour
fonction principale d?effectuer des essais, notamment de choc, afin de tester la sécurité des véhicules.
24 Fiabilité des assistants de freinage d'urgence pour protéger les usagers de la route - 2021
55
https://www.kfv.at/download/zuverlaessigkeit-von-notbremsassistenten-zum-schutz-von-ungeschuetzten-verkehrsteilnehmern/
5.2.2 - Signaux émis à destination du conducteur
L?activation de l?AEBS s?est accompagnée d?un signal sonore bref, entendu uniquement
par une passagère, et possiblement par un affichage sur l?écran, mais celui-ci n?a pas été
vu. Le signal émis qui correspond à l?avertissement d?un risque de collision imminente, a
été stoppé par une action du conducteur sur la pédale de l?accélérateur, comme le prévoit
Tesla.
Le règlement n°152 relatif à l?AEBS spécifie que le conducteur doit pouvoir interrompre
l?avertissement de risque de choc, et le freinage d?urgence, par toute action directe
(rétrogradage forcé, action sur la commande du feu indicateur de direction, etc.) indiquant
que le conducteur est conscient de la situation d?urgence.
L?action du conducteur au vu des données du fichier log a effectivement annulé à la fois
les signaux d?avertissement mais également le freinage d?urgence. Cependant il n?en a
pas eu conscience.
Concernant les messages et signaux qui peuvent être échangés entre le véhicule et le
conducteur au travers de l?interface homme-machine, on peut citer en particulier le
document de la NHTSA25 dont le but est d?expliciter des lignes directrices, «based on the
best-available research and established Human Factors concepts», pour la conception
de tels équipements qui, bien que n?étant pas d?application obligatoire, doivent permettre
au conducteur d?avoir accès rapidement et aisément aux informations nécessaires à sa
conduite, ce qui sous-tend qu?il doit les comprendre.
Dans le cadre du processus de compréhension d?un message décrit par la figure 47, on
peut s?apercevoir que la première phase, liée à la perception du signal, n?a pas été
satisfaite dès le premier point: le conducteur n?a pas vu ni entendu les messages.
25 NHTSA ? Human factors design guidance for driver-vehicle interfaces ? DOT HS 812 360 - 2016
56
Figure 47: lignes directrices en lien avec la compréhension des messages (source NHTSA)
https://www.nhtsa.gov/sites/nhtsa.gov/files/documents/812360_humanfactorsdesignguidance.pdf
Suivant une autre approche développée par (Sheridan & Parasuraman, 2005)26, les
fonctions réalisées par un système automatisé peuvent correspondre à la fois:
1. à la mécanisation et l?intégration de la détection des variables environnementales par
des capteurs artificiels;
2. au traitement des données et à la prise de décision par le système automatisé;
3. à l?action mécanique (par des moteurs ou des dispositifs qui exercent une force sur
l?environnement) et/ou;
4. à la communication d?informations traitées à l?opérateur humain.
L?AEBS est un système automatisé qui réalise l?ensemble de ces fonctions. La dernière
correspond à l?interface homme-machine et à la qualité de l?information transmise. Les
autres fonctions correspondent au processus de prise d?information, de traitement de
l?information et d?action qui sont réalisées par tout conducteur dans sa tâche de conduite.
Schématiquement, ce processus peut être résumé27 par détecter, identifier, décider, agir.
Le fait pour le conducteur de ne pas avoir détecté, ou perçu, l?activation de l?AEBS a fait
qu?il s?est retrouvé «hors de la boucle» de l?action de l?AEBS qui a agi sur des
commandes du véhicule. Ce principe est évoqué par (Endsley et Kaber, 1999)28 et signifie
que le conducteur n?était plus au fait de l?état de la situation, alors qu?il devait reprendre le
contrôle du véhicule après une action de l?AEBS qu?il ne maîtrisait pas puisqu?il s?agit
d?une action automatique.
Dès lors, l?action d?appui sur la pédale d?accélérateur, en dehors d?une action consciente
destinée à interrompre le freinage automatique, avait une forte probabilité d?être
inadaptée.
Cette situation découle de la possibilité qu?a le conducteur d?annuler l?avertissement et le
freinage d?urgence à n?importe quel moment. Concernant l?accident, une seule action du
conducteur a suffi pour interrompre simultanément l?avertissement et le freinage
automatique, car les signaux d?avertissement ont été émis, comme le prévoit le
règlementn°152, au plus tard à l?activation de ce dernier.
On peut dès lors s?interroger s?il y a intérêt à maintenir la possibilité pour le conducteur
d?interrompre l?activation d?un AEBS dans la phase de déclenchement du freinage
automatique. Sans cette option, le véhicule se serait arrêté, et le conducteur aurait été
maintenu dans la boucle.
En effet, comme précisé dans le règlement n°152, le freinage automatique ne doit se
déclencher que s?il y a un risque d?une collision imminente. Or par essence, les AEBS
sont plus rapides que les conducteurs pour engager une action de freinage, du fait du
temps physiologique nécessaire à tout conducteur pour réaliser le processus détecter,
identifier, décider, agir, dont la durée est proche, voire légèrement supérieure à 1s29.
On peut de même s?interroger sur la pertinence d?utiliser l?accélérateur comme moyen
adapté pour interrompre l?activation de l?AEBS, puisque, dans le fonctionnement attendu
de cette aide, un obstacle a été détecté et risque d?être heurté dans la fraction de
seconde qui suit. Il est préférable de maintenir des moyens d?interrompre l?activation d?un
AEBS par des actions de conduite dont l?objectif est d?éviter un choc, comme un freinage
ou un braquage, possibilités déjà prévues sur ce véhicule par Tesla (cf. § 3.3.3.7).
26 Sheridan, T. B., & Parasuraman, R. (2005). Human-Automation Interaction. Reviews of Human Factors and Ergonomics
27 Sécurité des routes et des rues - CETUR - 1992
28 Endsley, M. R., & Kaber, E. (1999). Level of automation effects on performance, situation awareness and workload in
a dynamic control task. Ergonomics, 42(3), 462?492
29 Comprendre les principaux paramètres de conception géométrique des routes - Cerema - 2006
57
https://www.cerema.fr/fr/centre-ressources/boutique/securite-routes-rues
https://www.cerema.fr/fr/centre-ressources/boutique/comprendre-principaux-parametres-conception-geometrique
Certes, dans le cadre de l?accident, le freinage d?urgence n?avait pas de raison d?être
maintenu, car a priori il n?y avait pas d?obstacle. Mais dans ce cas, il s?agit d?un problème
de réaction intempestive, donc de sûreté de fonctionnement, probablement à l?origine de
l?activation de l?AEBS de la Tesla, et le conducteur ne peut parer cette réaction car il ne
s?attend pas à un tel comportement. Pour rappel, les avertissements sonore et visuel ont
été émis en même temps que l?activation du freinage.
Un essai de réaction intempestive est prévu dans l?annexe 3 du règlement n°152, et à la
date d?homologation de la voiture Tesla, il comportait un passage du véhicule testé entre
deux véhicules à l?arrêt espacés de 4,5m et alignés sur l?arrière. Le système AEBS testé
ne doit ni déclencher d?avertissement de risque de choc ni amorcer la phase de freinage
d?urgence. Ces conditions apparaissent plus favorables que celles rencontrées le jour de
l?accident, où la largeur de la voie réservée pour la circulation des véhicules routiers était
de 4m.
En conséquence, le BEA-TT recommande:
Recommandation R3 adressée à Tesla:
Ne pas rendre possible l?annulation de l?activation de l?AEBS par un appui sur
l?accélérateur.
Recommandation R4 adressée à la Direction générale de l?énergie et du climat
(DGEC):
Proposer au groupe de travail ad hoc de l?UNECE une modification du
règlementn°152 visant à retirer la possibilité pour le conducteur d?interrompre un
freinage automatique d?urgence de l?AEBS.
5.3 - Absence de réactions du conducteur
Comme l?indique le témoignage du conducteur, il estime que la voiture a roulé sur une
vingtaine de mètres à vitesse qu?il considère comme normale puis brusquement a
accéléré fortement, pendant 20s. Comme décrit dans les investigations, l?hypothèse
privilégiée est que le conducteur a maintenu un enfoncement de l?accélérateur,
majoritairement à 100%, pendant toute cette durée.
Richard A. Schmidt dans l?examen des contributions des facteurs humains dans les cas
d?accélération involontaire30 met en avant deux erreurs dans le positionnement du pied:
? l?erreur consécutive à un choix incorrect entre deux ou plusieurs possibilités;
? et l?erreur dans l?exécution de la réponse.
Dans le premier cas, l?auteur souligne que l?erreur est généralement détectée et corrigée
rapidement. Dans le second, c?est faire le bon choix, en l?occurrence vouloir appuyer sur
la pédale de frein, mais l?erreur se trouve dans l?exécution de celle-ci. L?auteur prend
comme exemple le lancer de balle au basket-ball. Le choix conscient de ce qu?il faut faire,
marquer un panier, est constant d?une tentative à une autre, mais même les joueurs les
plus expérimentés produisent des tentatives qui varient d?un essai à un autre. Ainsi la
production du mouvement est la principale source d?imprécision.
De nombreux facteurs peuvent intervenir dans cette erreur. Un en particulier, appelé
transfert négatif, est défini comme la diminution de la performance d?une tâche à la
suite de la pratique ou de l?expérience d?une autre tâche.
30 Unintended Acceleration: A Review of Human Factors Contributions HUMAN FACTORS, 1989,31(3),345-364
58
Ce qui différencie un véhicule thermique à transmission automatique d?un véhicule
électrique est le freinage à récupération. L?efficacité de ce freinage associé à la pédale
d?accélérateur amène le conducteur, en particulier en agglomération où les vitesses de
circulation sont faibles, à n?utiliser que cette pédale pour la conduite, d?autant que le mode
«Hold» arrêtera le véhicule automatiquement sans un appui sur la pédale de frein. De
fait, cela entraîne une diminution de l?usage de la pédale de frein, et potentiellement un
transfert négatif.
À l?inverse, dans le cas d?un freinage à récupération installé sur la pédale de frein, dit
alors de catégorie B (cf. § 3.3.2), l?usage de cette pédale n?en sera pas diminué, et la
récupération d?énergie est assurée.
Le BEA-TT n?a pas d?explication évidente sur le mauvais positionnement du pied du
conducteur, et par manque d?étude et de données, ne peut que supposer que le freinage
à récupération installé sur l?accélérateur, comme cela est le cas sur la voiture accidentée,
peut potentiellement agir sur le comportement de certains conducteurs, par une
diminution de la performance de l?utilisation de la pédale du frein de service. Le BEA-TT
émet cette hypothèse dans le cadre de l?accident, qui s?est manifesté par un mauvais
positionnement du pied.
Par la suite, pour essayer d?éclairer le fait que le conducteur ne s?aperçoit pas de son
erreur de positionnement du pied, R.Schmidt souligne que peu ou pas d?attention est
dirigée vers l?exécution du mouvement lui-même, en particulier s?il est rapide, prévisible
dans l?environnement et bien pratiqué. Une fois que le mouvement est initié, l?attention est
dirigée vers d?autres sources de stimulation qui deviendront bientôt plus pertinentes, telles
que l?environnement de circulation, la planification et l?exécution des mouvements des
membres pour la direction. L?attention est alors détournée du retour d?information
provenant du pied, ce qui rend plus probable le fait que le conducteur ne détecte pas que
son pied est sur la mauvaise pédale.
Dans les cas où la voiture accélère de façon inattendue, la sensation du véhicule en
mouvement pourrait être suffisamment intense pour que l?attention soit attirée vers le
guidage et non vers le pied.
Enfin, pour expliquer la persistance de l?erreur, l?auteur indique qu?il est très probable que
le conducteur était alors dans une position d?hypervigilance, connue sous le terme de
panique (Janis et Mann 1977). Selon l?analyse de ces auteurs, la réaction à une menace
extrême est une réaction de panique caractérisée par une attention aveugle à toutes
sortes d?indice de menaces, mineures et majeures, alors que la personne cherche
frénétiquement un moyen d?éviter les dangers anticipés.
Cet état d?hypervigilance s?accompagne parfois d?un gel de la personne, qui semble ne
pouvoir prendre aucune mesure en réaction. De plus, elle souffre d?une perte de capacité
de mémoire immédiate, ce qui permet d?expliquer le fait que le conducteur n?ait que des
souvenirs vagues des évènements liés à l?accident.
L?auteur résume ainsi la situation. L?accélération surprend le conducteur, elle met sa vie
en danger et le temps pour trouver une solution est court. Dans de telles conditions, les
activités de traitement de l?information sont gravement perturbées, le conducteur est
distrait par une grande variété d?évènements dans l?environnement immédiat, aucune
mesure efficace n?est prise avant l?accident. La solution de retirer le pied du frein n?est pas
tentée, peut-être parce que le conducteur sait que le pied est sur le frein. L?impression
subjective est que les freins ont lâché et que la voiture n?est plus sous le contrôle du
conducteur, ce qui rajoute du stress. Dans cet état, d?autres solutions ne sont même pas
tentées.
59
Cette analyse semble en tout point expliquer le comportement du conducteur, y compris le
heurt du cycliste.
Pour diminuer l?occurrence de tels évènements tragiques, il est important que le
conducteur ait pleinement conscience des capacités de la voiture en termes
d?accélération et des limites des systèmes. Ce point est souligné dans le rapport des
experts du CNSR sur les aides à la conduite (cf. § 5.1.1), dont un des risques identifiés
est relatif à la connaissance qu?ont les conducteurs des performances et des limites des
systèmes. D?ailleurs le conducteur a témoigné qu?à l?achat de son véhicule, il n?avait suivi
aucune formation sur le véhicule, et que Tesla n?en proposait pas.
En conséquence, le BEA-TT recommande:
Recommandation R5 adressée à Tesla:
Envisager la diffusion d?informations complémentaires à celles déjà présentes dans
le manuel du constructeur sur les capacités d?accélération du véhicule et sur le
fonctionnement, les performances et les limites, des principales aides à la conduite
ayant une action sur les commandes du véhicule.
60
6 - Conclusions et recommandations
Recommandation R1 adressée à la Direction générale de l?énergie et du climat
(DGEC):
Proposer dans les instances UNECE une augmentation de la durée et de la
fréquence d?enregistrement des données d?évènement, ainsi qu?une extension des
plages minimales d?enregistrement précédant un choc;
Proposer d?intégrer en plus des systèmes dits de sécurité conformément au
règlement UE 2019/2144, des paramètres des systèmes pouvant avoir une action
sur les organes de contrôles du véhicule.
Recommandation R2 adressée à Tesla:
Assurer un enregistrement effectif et complet des données des paramètres suivant
leur périodicité; pour ceux à valeur continue, fixer la fréquence à 10Hz.
Recommandation R3 adressée à Tesla:
Ne pas rendre possible l?annulation de l?activation de l?AEBS par un appui sur
l?accélérateur.
Recommandation R4 adressée à la Direction générale de l?énergie et du climat
(DGEC):
Proposer au groupe de travail ad hoc de l?UNECE une modification du
règlementn°152 visant à retirer la possibilité pour le conducteur d?interrompre un
freinage automatique d?urgence de l?AEBS.
Recommandation R5 adressée à Tesla:
Envisager la diffusion d?informations complémentaires à celles déjà présentes dans
le manuel du constructeur sur les capacités d?accélération du véhicule et sur le
fonctionnement, les performances et les limites, des principales aides à la conduite
ayant une action sur les commandes du véhicule.
61
ANNEXES
Annexe 1: décision d?ouverture d?enquête
Annexe 2: fiche EuroNCAP -Extraits
62
Annexe 1: Décision d?ouverture d?enquête
63
Annexe 2: Fiche EuroNcap du véhicule Tesla modèle 3 -Extraits
64
Règlement général de protection des données
Le bureau d?enquêtes sur les accidents de transport terrestre (BEA-TT) est investi d?une mission de service
public dont la finalité est la réalisation de rapports sur les accidents afin d?améliorer la sécurité des transports
terrestres (articles L. 1621-1 et 1621-2 du code des transports, voir la page de présentation de l?organisme).
Pour remplir cette mission, les personnes chargées de l?enquête, agents du BEA-TT habilités ainsi que
d?éventuels enquêteurs extérieurs spécialement commissionnés, peuvent rencontrer toute personne
impliquée dans un accident de transport terrestre (articles L. 1621-14) et recueillir toute donnée utile.
Ils traitent alors les données recueillies dans le cadre de l?enquête dont ils ont la responsabilité uniquement
pour la seule finalité prédéfinie en garantissant la confidentialité des données à caractère personnel. Les
rapports d?enquêtes sont publiés sans le nom des personnes et ne font état que des informations
nécessaires à la détermination des circonstances et des causes de l?accident. Les données personnelles
sont conservées pour une durée de 4 années à compter de la publication du rapport d?enquête, elles sont
ensuite détruites.
Le traitement «Enquête accident BEA-TT» est mis en oeuvre sous la responsabilité du BEA-TT relevant du
ministère des transports. Le ministère s?engage à ce que les traitements de données à caractère personnel
dont il est le responsable de traitement soient mis en oeuvre conformément au règlement (UE) 2016/679 du
Parlement européen et du Conseil du 27 avril 2016 relatif à la protection des personnes physiques à l?égard
du traitement des données à caractère personnel et à la libre circulation de ces données (ci-après,
«règlement général sur la protection des données» ou RGPD) et à la loi n°78-17 du 6 janvier 1978 relative
à l?informatique, aux fichiers et aux libertés.
Les personnes concernées par le traitement, conformément à la législation en vigueur, peuvent exercer leurs
droits auprès du responsable de traitement: droit d?accès aux données, droit de rectification, droit à la
limitation, droit d?opposition.
Pour toute information ou exercice de vos droits, vous pouvez contacter:
1- Le responsable de traitement, qui peut être contacté à l?adresse suivante:
- Ã l?adresse: bea-tt@developpement-durable.gouv.fr
- ou par courrier (avec copie de votre pièce d?identité en cas d?exercice de vos droits) à l?adresse
suivante:
Ministère des transports
À l?attention du directeur du BEA-TT
Grande Arche - Paroi Sud, 29e étage, 92055 LA DEFENSE Cedex
2- Le délégué à la protection des données(DPD) du ministère:
- Ã l?adresse suivante: ajag2.daj.sg@developpement-durable.gouv.fr ;
- ou par courrier (avec copie de votre pièce d?identité en cas d?exercice de vos droits) à l?adresse
suivante:
Ministère des transports
À l?attention du Délégué à la protection des données
SG/DAJ/AJAG2
92055 La Défense cedex
Vous avez également la possibilité d?adresser une réclamation relative aux traitements mis en oeuvre à la
Commission nationale informatique et libertés.
(3 Place de Fontenoy - TSA 80715 - 75334 PARIS CEDEX 07)
65
Bureaud?Enquêtessur lesAccidentsdeTransport Terrestre
?
GrandeArche -Paroi Sud
92055LaDéfensecedex
Téléphone : 01 40 81 21 83
bea-tt@developpement-durable.gouv.fr
www.bea-tt.developpement-durable.gouv.fr
Synthèse
1 - Constats immédiats et engagement de l?enquête
1.1 - Les circonstances de l?accident
1.2 - Le bilan humain et matériel
1.3 - L?engagement et l?organisation de l?enquête
1.4 - Les mesures prises après l?accident
2 - Contexte de l?accident
2.1 - Les conditions météorologiques
2.2 - L?infrastructure et l?environnement
3 - Compte rendu des investigations effectuées
3.1 - L?état des lieux après l?accident
3.2 - Les résumés des témoignages
3.2.1 - Le témoignage du conducteur de la Tesla
3.2.2 - Le témoignage de l?épouse
3.2.3 - Le témoignage de la belle-fille
3.2.4 - Le témoignage de personnes présentes sur les lieux des accidents
3.3 - Le véhicule léger impliqué et son conducteur
3.3.1 - Les caractéristiques générales du véhicule léger
3.3.2 - Freinage à récupération
3.3.3 - Les aides à la conduite équipant le véhicule
3.3.3.1 - Anti-lock Brake System ABS
3.3.3.2 - IBooster
3.3.3.3 - Electronic Stability Programm (ESP)
3.3.3.4 - Traction Control (TC)
3.3.3.5 - Traffic-Aware Cruise Control (TACC )
3.3.3.6 - Autosteer
3.3.3.7 - Automatic emergency breaking system (AEBS)
3.3.4 - Performances de l?AEBS mesurées par Tesla
3.3.5 - Le conducteur du véhicule léger
3.3.6 - Le trajet d?approche du véhicule léger
3.4 - L?analyse des enregistrements
3.4.1 - Les données récupérées par télétransmission
3.4.1.1 - Courbes des vitesses
3.4.1.2 - Phase de conduite sur le périphérique et au début de l?avenue d?Ivry
3.4.1.3 - Premier évènement, activation de l?AEBS
3.4.1.4 - Hypothèse d?un problème technique ayant entraîné l?accélération soudaine et imprévue
3.4.1.5 - Analyse des données d?accélérateur
3.4.1.6 - Hypothèse d?une erreur du conducteur ayant entraîné l?accélération soudaine et imprévue
3.4.1.7 - Phase d?accélération avant le heurt du cycliste
3.4.1.8 - Heurt du cycliste
3.4.1.9 - Dernière phase d?accélération
3.4.2 - Les données récupérées sur la voiture et l?analyse mécanique de celle-ci
4 - Analyse du déroulement de l?accident
5 - Analyse des causes et facteurs associés, orientations préventives
5.1 - Analyse critique des données de l?EDR et du fichier log
5.1.1 - Données de l?EDR
5.1.2 - Données du fichier log
5.2 - Fonctionnement et interface homme-machine de l?AEBS
5.2.1 - Performances et limites des AEBS
5.2.2 - Signaux émis à destination du conducteur
5.3 - Absence de réactions du conducteur
6 - Conclusions et recommandations
ANNEXES
Annexe 1: Décision d?ouverture d?enquête
Annexe 2: Fiche EuroNcap du véhicule Tesla modèle 3 -Extraits
Règlement général de protection des données
INVALIDE) (ATTENTION: OPTION lance du moteur électrique, un freinage suffisamment puissant pour
décélérer le véhicule par enfoncement de la pédale de frein conformément aux
spécifications réglementaires.
En complément, deux autres points peuvent être soulignés.
Comme indiqué au § 3.4.1.3, le conducteur au moment de l?activation de l?AEBS avait très
certainement son pied sur la pédale d?accélérateur, enfoncée environ à 25% pour
reprendre de la vitesse. De fait, par la multiplication des valeurs par le CAN, la valeur
d?enfoncement de la pédale enregistrée devrait être de 100%, puisque c?est déjà le cas
sans appui sur l?accélérateur. Or la première valeur mesurée est de 95,6%. Ce qui paraît
incohérent. Cette analyse peut s?appliquer également à la troisième et cinquième valeur
respectivement enregistrées à 93,6% et 98,8%.
D?autre part, peu de temps avant le premier choc au carrefour avec la rue de Tolbiac, une
valeur d?enfoncement de l?accélérateur de 86,8% a été enregistrée dans l?EDR, alors que
toutes les autres sont égales à 100%.
Cette valeur n?apparaît pas dans les enregistrements du fichier log, car l?EDR prend
comme référence chronologique d?enregistrement le moment du choc, par essence
aléatoire. Toutefois, grâce aux images de la caméra frontale, on peut recaler les deux
ensembles de données dans le temps.
36
Figure 32: vitesse et données d?enfoncement de l?accélérateur
(source: Tesla fichiers Log et EDR)
Pour les mêmes raisons, cette valeur est incohérente. En fait, les données d?enfoncement
de l?accélérateur, dès que celui-ci est au repos, devraient toutes avoir la même valeur.
Par cette démonstration dite par l?absurde, le BEA-TT considère que l?hypothèse
d?un problème technique ayant conduit à une accélération subite et imprévue du
véhicule est dès lors improbable.
3.4.1.6 - Hypothèse d?une erreur du conducteur ayant entraîné l?accélération soudaine et
imprévue
Sur la courbe de gauche de la figure 33, l?AEBS cesse d?être actif pratiquement au
moment où la vitesse du véhicule est minimale (point 1). Toutefois, bien que l?accélérateur
soit enfoncé à une valeur proche de 100%, la vitesse enregistrée une seconde après
(point 2) n?augmente que faiblement, suivant une accélération calculée de 1m/s² (de
8,48km/h la vitesse atteint 12,16km/h).
Cette évolution de la vitesse n?est pas cohérente avec les capacités d?accélération
d?un moteur électrique décrites dans le § 3.3.2 «Freinage à récupération». Dès le
point2, l?accélération aurait dû être maximale.
La seconde suivante (point 3), la valeur enregistrée atteint 24,64km/h. À partir de ce
moment, la vitesse augmente rapidement suivant une accélération longitudinale,
enregistrée dans le fichier log, pratiquement constante d?environ 3,5m/s² jusqu?à une
vitesse de 70km/h puis suivant une accélération qui décroît mais dont la moyenne est
autour de 2,5m/s² pour atteindre une vitesse de 120km/h.
L?évolution de ces valeurs, pour des positions enregistrées de l?accélérateur qui avoisinent
la valeur maximale de 100% d?enfoncement, semblent cette fois-ci cohérentes avec les
valeurs fournies par Tesla.
Figure 33: courbes de la vitesse et de l?enfoncement de l?accélérateur (à gauche)
et de la pression dans le circuit hydraulique de freinage (Ã droite)
37
S?il semble logique que l?enfoncement de la pédale d?accélérateur a annulé le freinage
automatique commandé par l?AEBS (cf. § 3.3.3.7), on peut noter toutefois que le
conducteur n?a pas fait état dans son témoignage de l?activation de ce système; seule
une passagère a entendu un son bref comme «un bip de réception de message sur un
téléphone portable». En revanche, le conducteur a indiqué avoir perçu un bruit comme
celui d?un moteur électrique, jamais entendu par lui jusqu?au jour de l?accident, qu?il
qualifie de bizarre et d?anormal.
Ce bruit correspond vraisemblablement à la mise en rotation maximale et rapide du
moteur électrique de propulsion de la voiture.
De plus, ni le conducteur, ni les trois passagères n?ont fait état d?un signal lumineux
s?affichant sur l?écran de contrôle indiquant une activation de l?AEBS.
Figure 34: symbole indiquant l?activation de l?AEBS sur le panneau de contrôle
(source manuel du conducteur Tesla)
Le conducteur n?a donc pas interrompu le freinage automatique d?urgence par une
action consciente.
La courbe de droite de la figure 33 présente la pression du circuit hydraulique de freinage
enregistrée dans le fichier log. Comme précisé précédemment, l?activation de l?AEBS
entraîne logiquement et rapidement une forte pression d?environ 50 bars, qui revient, au
temps 19h42min44,715s, à une valeur nulle après la fin d?activation de ce système.
On peut toutefois constater une augmentation de pression de 0bar à 9 bars pour atteindre
un maximum de 19,2 bars au temps 19h42min45,135s pour s?annuler environ 0,5s plus
tard.
Le BEA-TT n?a pas d?explication à ce phénomène qui est intrinsèque au système, car les
paramètres qui peuvent indiquer une action du conducteur sur la pédale, à savoir
IBST_sinputRodDriver qui mesure l?enfoncement de la tige solidaire de la pédale de frein
dans l?ibooster (cf. figure 21), IBST_driverBrakeApply et VCLEFT_brakeSwitchPressed
qui enregistrent un enfoncement de la pédale de frein, ont tous une valeur enregistrée
égale ou proche de 0. Cela signifie que le conducteur n?a exercé aucune pression sur
la pédale de frein.
Ce n?est pas non plus un freinage automatique dû à l?AEBS car l?état de fonctionnement
de ce système enregistré dans le fichier log par le paramètre «DI_aebState» indique, par
la valeur «AEB_CAN_STATE_UNAVAILABLE», une indisponibilité de l?AEBS pendant
une durée de 8s immédiatement consécutive à la fin de son activation.
Enfin, l?ESP, système d?aide au maintien de la stabilité du véhicule, peut également
augmenter la pression du liquide de frein si nécessaire en intervenant indifféremment sur
les roues. Cependant, aucune donnée de son activation n?a été enregistrée dans le fichier
log.
38
Le BEA-TT émet l?hypothèse suivante.
À l?approche des piétons, le conducteur relâche complètement l?accélérateur pour ralentir
en utilisant le frein à récupération. Puis une fois suffisamment proche, et pour les
dépasser, il réappuie sur l?accélérateur suivant ses habitudes de conduite prudente,
comme cela a été enregistré lors des minutes précédentes.
À 28,8% d?enfoncement (point 1), le couple moteur devrait être positif et d?environ
1200Nm, d?après les données fournies par Tesla, soit près de la moitié du couple
maximal (3000Nm). Le conducteur s?attend logiquement à ce que le véhicule réaccélère.
Dans la fraction de seconde qui suit, il constate que le véhicule décélère fortement. Il ne
réagit pas à son appui sur l?accélérateur. N?ayant pas perçu la brève notification sonore ou
visuelle, ni détecté que le freinage automatique de l?AEBS s?est déclenché, d?autant
qu?aucun obstacle a priori n?apparaît dans son champ de vision, il identifie probablement,
au regard de ce qu?il perçoit, que le freinage à récupération est toujours actif, que compte
tenu du mode d?arrêt «Hold», la voiture, à faible vitesse, va s?arrêter, et donc que l?appui
exercé sur la pédale d?accélérateur est insuffisant. Dès lors, il réappuie sur l?accélérateur
(point 2).
Cette action va désactiver le fonctionnement de l?AEBS. Toutefois, l?apparition d?une
pression résiduelle à 20 bars dans le circuit hydraulique de freinage limite l?accélération
du véhicule. Le conducteur constate une reprise de la vitesse, mais légère. Il identifie
probablement que cette fois-ci, la voiture réagit conformément à ses actions. Dès lors on
peut supposer qu?il reprend ses habitudes de conduite en faisant varier l?enfoncement de
l?accélérateur pour bénéficier du freinage à récupération quand la vitesse lui semble trop
élevée, soit autour de 30km/h. Les premières valeurs de l?enfoncement mesurées Ã
95,6%, 100% puis 93,6% semblent traduire ce mode de conduite.
39
Figure 35: courbe de la vitesse, de la pression du circuit hydraulique de freinage
et de l?enfoncement de l?accélérateur
Activation de
l?AEBS de
19:42:44,139s
Ã
19:42:44,430s
1
2
AEBS
indisponible
Cependant, d?après les données fournies par Tesla, toute variation de l?enfoncement de
l?accélérateur dans la plage de [80% ? 100%] n?a aucune incidence sur le couple-moteur,
celui-ci reste à son maximum. Il ne le constate qu?une vingtaine de mètres après la
reprise de l?accélération.
Alors que dans le cas d?une variation de 30% à 35% de l?enfoncement de la pédale
d?accélérateur, le couple-moteur augmente de 1000Nm à 1400Nm, soit une variation de
+40%, pour des vitesses comprises entre 30km/h et 80km/h.
3.4.1.7 - Phase d?accélération avant le heurt du cycliste
Dans son témoignage, le conducteur indique qu?au moment où il perçoit que le véhicule
ne répond pas correctement à ces appuis sur l?accélérateur, il a le réflexe de freiner, en
retirant son pied de l?accélérateur. Constatant que la pédale de frein ne s?enfonce pas, il
utilise son pied gauche en plus du droit pour exercer une pression supplémentaire.
À partir de la vidéo enregistrée par la caméra de surveillance de la Préfecture de police,
on distingue que les feux stop arrière s?allument au moment de l?activation de l?AEBS puis
s?éteignent rapidement et ne se rallument pas pendant les 4s suivantes. À ce moment, le
véhicule circule alors à une vitesse de 50km/h (cf. figure 36).
feux arrière stop allumés à t=0s véhicule à t=1s
véhicule à t=2s véhicule à t=3s
véhicule à t=4s, vitesse de 50km/h
Figure 36: position du véhicule dans les secondes qui ont suivi l?allumage des feux
(source: Préfecture de police)
L?absence d?allumage des feux arrière après l?activation de l?AEBS vient confirmer les
données enregistrées dans le fichier log et indiquent, compte tenu de la conception de
l?iBooster, qu?il n?y a pas eu d?appui sur la pédale de frein.
Deux points supplémentaires viennent confirmer l?absence d?appui sur la pédale de frein.
D?une part, d?après Tesla en réponse à une question du BEA-TT, un appui simultané sur
les deux pédales alors que l?accélérateur était préalablement enfoncé entraîne
automatiquement un arrêt de la propulsion par l?annulation du couple-moteur dont la
valeur est imposée à 0Nm en un quart de seconde. Le véhicule continue à avancer sur
40
son erre mais les forces de résistance à l?avancement vont réduire la vitesse, ce qui n?a
pas été constaté.
D?autre part, si l?accélérateur a été relâché, le freinage à récupération entraîne une
diminution de la vitesse, plus élevée que dans le cas précédent, et un allumage des feux
stop comme l?impose le règlement n°13H. Ce qui n?a pas été le cas.
On peut alors supposer que le conducteur a gardé son pied sur l?accélérateur, ou l?a
effectivement déplacé vers la pédale de frein, mais l?a alors probablement posé en
dessous, tout en conservant un appui sur l?accélérateur avec une partie de son pied.
Ceci est probable car comme indiqué au § 3.3.1 et présenté en figure 18, la pédale
d?accélérateur une fois enfoncée à son maximum est écartée de la pédale de frein, en
position haute, d?environ 10cm. Le conducteur aura alors effectué une rotation du pied Ã
partir du talon posé au sol, préférentiellement positionné dans l?axe de l?accélérateur. En
effet, si le talon est positionné dans l?axe de la pédale de frein et que le pied est orienté
vers l?accélérateur, il est très probable que dans un mouvement de rotation vers la gauche
le pied vienne alors heurter la pédale de frein.
Par la suite, en arrivant au niveau de l?intersection avec la rue de la Pointe d?Ivry sur la
gauche, soit environ 45 m après avoir croisé les piétons sur la chaussée, le conducteur a
braqué pour s?insérer dans les voies cyclistes à la vitesse de 60km/h et éviter ainsi de
percuter le véhicule devant lui qui a stoppé (cf. figure 37), comme il l?a témoigné.
Rue de la Pointe d?Ivry
Figure 37: véhicule Tesla en approche de la rue de la Pointe d?Ivry à 19h42min49s
(source: véhicule Tesla, légendée BEA-TT)
Dans son témoignage, le conducteur indique avoir effectué cette manoeuvre dans le but
également de réduire la vitesse en bénéficiant du freinage d?urgence de l?AEBS en
approche des bornes jaunes à bandes blanches. La lecture du fichier log indique que le
système AEB était toujours indisponible, et que la pression dans le circuit de freinage
reste à une valeur nulle pendant cette phase.
41
Figure 38: vitesse et angle au volant en approche de la rue de la Pointe d?Ivry
(source: véhicule Tesla, légendée BEA-TT)
Virage Ã
gauche vers
les plots
Virage Ã
droite vers la
piste cyclable
3.4.1.8 - Heurt du cycliste
Poursuivant son accélération, le véhicule Tesla rattrape un cycliste et le percute par
l?arrière à une vitesse d?environ 118km/h. L?AEBS, à nouveau opérationnel et qui d?après
Tesla fonctionne jusqu?à une vitesse maximale de 150km/h, n?a pas détecté le cycliste
devant le véhicule à une dizaine de mètres, ni légèrement sur la droite par rapport à l?axe
du véhicule au moment du choc. Il n?y a eu ni avertissement ni freinage automatique
d?urgence.
Pourtant les résultats des 3000 essais (cf. § 3.3.4) fournis par Tesla montrent une densité
forte de points autour du véhicule dans toutes les directions, laissant supposer des
performances de détection élevées, pour de telles cibles à des distances proches et
inférieures à une vingtaine de mètres.
Le choc a entraîné une modification de la vitesse des roues avant droite et arrière
gauche, représentée sur la courbe de gauche de la figure 40.
Mais la décélération résultante n?a pas été suffisante pour enclencher l?activation des
airbags. L?enfoncement de l?accélérateur reste proche d?une valeur maximale, et la
pression du circuit hydraulique de freinage est nulle.
42
Figure 39: position du cycliste avant le choc à 19h42min56s
(source: véhicule Tesla)
Figure 40: vitesses au moment du heurt du cycliste, pression du liquide de frein
et% enfoncement accélérateur
Heurt du
cycliste
Le conducteur a témoigné ne pas se souvenir du moment du choc avec le cycliste. Il est
plausible qu?une grande partie de son attention était focalisée à guider son véhicule et à le
maintenir dans cette voie étroite avec des aménagements de bord de voie réduisant la
largeur et nécessitant un guidage précis.
3.4.1.9 - Dernière phase d?accélération
Par la suite, le véhicule Tesla a poursuivi son accélération et le conducteur, par des
actions sur le volant, a maintenu le véhicule dans les pistes cyclables, en évitant les
rétrécissements de chaussée dus aux aménagements de rive jusqu?au carrefour avec la
rue de Tolbiac. À ce moment, le conducteur a légèrement déporté sa voiture sur la gauche
pour la positionner à cheval sur le trottoir et la piste cyclable. Le véhicule a ensuite
percuté à environ 140km/h les divers éléments du mobilier urbain, et le véhicule utilitaire
présents dans le carrefour.
Figure 41: arrivée du véhicule au niveau du carrefour avec la rue de Tolbiac
(source: Tesla)
Au temps 19h43min05,05,635s, donc au moment des premiers chocs avec le mobilier
urbain, un appui sur la pédale de frein a été enregistré par les paramètres
«VCLEFT_brakeSwitchPressed» et «IBST_driverBrakeApply» et un déplacement de
0,7mm de la tige de la pédale de frein dans l?iBooster (cf. figure 21) a été mesuré, ainsi
que des accélérations latérales de ?8m/s² et longitudinale de ?1m/s². Il faut toutefois
considérer cet enfoncement de la pédale de frein, certes léger, comme consécutif aux
forces résultantes dynamiques créées à ce moment-là et non comme étant une action du
conducteur.
43
Figure 42: vitesses des roues et du véhicule Tesla au moment des chocs
3.4.2 - Les données récupérées sur la voiture et l?analyse mécanique de celle-ci
L?Institut de recherche criminelle de la Gendarmerie nationale (IRCGN), missionné par la
justice pour expertiser le véhicule, rapporte les informations ci-dessous.
Dans l?habitacle, un tapis de sol a été rajouté au niveau du poste de conduite. De
nombreux essais dans différentes configurations ont été réalisés afin d?examiner si un
éventuel blocage de la pédale de frein ou d?accélérateur a pu survenir dans la conduite du
véhicule par la présence de cet accessoire.
Après vérifications, l?IRCGN conclut, comme l?avaient fait les services de police au
moment de l?accident, que ce tapis disposait de solides points de fixations et que
l?actionnement de chaque pédale n?a pas été entravé compte tenu de l?espace résiduel.
Au niveau du système de freinage, les différents composants et les pièces d?usure étaient
dans un bon état, exceptés ceux qui ont été endommagés suite aux chocs violents.
Les airbags ayant été déclenchés en fin de phase d?accélération, il a été possible
d?extraire des données du calculateur de gestion de ces équipements, enregistrées par
l?EDR. En particulier, il apparaît que deux chocs ont été enregistrés, et pour chacun d?eux,
plusieurs données cinématiques et d?activation de systèmes embarqués ont été extraites
sur une période de 5s avant chaque évènement. Les types de données enregistrées sont
néanmoins moins nombreux que celles du fichier log.
Les données de l?EDR ont également été fournies au BEA-TT par Tesla. Celles-ci ont été
enregistrées sur les serveurs de la société après l?accident puisque le rapport Tesla
correspondant date du 14 décembre 2021, soit trois jours après l?évènement.
Un premier choc a été enregistré à la vitesse de 142km/h. Il a probablement eu lieu
contre le poteau de la photo de la figure 43, de section plus importante que celles des
poteaux du panneau d?interdiction de tourner-à -gauche et du mobilier urbain présents en
amont. Un deuxième choc a été enregistré 0,7s plus tard à la vitesse de 58km/h. Pour
l?IRCGN, il s?agit du heurt du conteneur à verre (cf. figure 4 et 12).
Pour rappel, un enfoncement de l?accélérateur de 86,8% a été enregistré dans l?EDR
3,2s avant le premier choc.
En s?aidant des vidéos enregistrées par la caméra frontale du véhicule, il est probable que
cette valeur a été enregistrée à l?approche d?une zone de stationnement de Vélib? sur la
gauche à proximité d?un passage piéton, entraînant une réduction de la largeur de voie.
44
Figure 43: photo de gauche, pied du poteau figurant entouré sur la photo de droite
(sources véhicule Tesla et google maps - août 2022, légendée BEA-TT)
La lecture de la vidéo dont est extraite l?image figure 44 montre un déport de la Tesla sur
la droite en amont. Les valeurs de l?angle au volant enregistrées dans l?EDR, comptées
positivement sur la droite, sont chronologiquement de +6°, +7°, +26°, cette valeur
correspondant à l?enfoncement de la pédale d?accélérateur à 86,8%, puis à nouveau +7°,
?6° et ?12°; cette série de valeurs d?angle au volant peut se traduire par un écart de la
voiture sur la droite puis un retour sur la gauche.
Il semble donc, au vu des données du fichier log et de l?EDR, et compte tenu du
fonctionnement de l?iBooster, qu?aucun appui sur la pédale de frein de la part du
conducteur n?a été réalisé pendant la totalité de la phase d?accélération qui a duré
une vingtaine de secondes jusqu?au premier choc contre un poteau au niveau du
carrefour avec la rue de Tolbiac.
45
Figure 44: aménagement en rive (source: véhicule et google-maps)
4 - Analyse du déroulement de l?accident
Le samedi 11 décembre 2021 vers 20h 45, un véhicule léger de marque Tesla de modèle
«Model 3», conduit par un chauffeur de taxi qui n?est plus de service à cette heure-là se
dirige vers le sud de Paris en empruntant le périphérique intérieur. Avec sa femme et ses
deux filles ils ont décidé de dîner dans le quartier asiatique du 13e arrondissement.
Considéré comme prudent par les membres de sa famille, il conduit depuis quelques mois
une voiture électrique, mais a auparavant conduit des voitures automatiques dont le
fonctionnement à deux pédales s?apparente à celui de la Tesla.
Le véhicule quitte le périphérique en sortant à la porte d?Ivry puis emprunte l?avenue
éponyme à sens unique en direction du nord vers la place d?Italie. Depuis le boulevard
des Maréchaux, des glissières béton de 4 m de long alternant avec des bornes de
signalisation temporaire, installées par la ville de Paris, séparent la chaussée en deux
parties. Celle de droite permet aux véhicules routiers de circuler sur une voie à une
vitesse maximale autorisée de 30km/h, alors que celle de gauche a été aménagée en
piste cyclable à double sens.
Le conducteur du véhicule Tesla circule dans la première moitié de l?avenue d?Ivry à une
vitesse inférieure, à environ 20km/h et utilise le freinage à récupération pour la moduler
en fonction des véhicules qui le précèdent et de ceux provenant des rues embranchées
prioritaires. Bien que la voiture soit équipée de nombreux systèmes automatisés d?aide Ã
la conduite, le conducteur n?a engagé ni le régulateur de vitesse dynamique ni le maintien
dans la voie. La conduite est manuelle.
Environ 500 m avant le carrefour avec la rue de Tolbiac, le conducteur ralentit, en
relâchant l?accélérateur, à l?approche de deux piétons qui se trouvent à droite sur la
chaussée à côté de voitures stationnées. Un peu en amont de ces piétons, le conducteur
appuie légèrement sur l?accélérateur pour reprendre de la vitesse et les dépasser.
L?enfoncement de la pédale d?accélérateur apparaît progressif jusqu?à 28%, ce qui devrait
accélérer la voiture comme cela a été le cas jusqu?à présent. Cependant, la vitesse
décroît fortement de 18km/h à 8km/h.
À leur hauteur, un son bref, identique à celui signalant la réception d?un sms sur un
téléphone portable, retentit dans l?habitacle. Ce son n?est entendu que par une de ses
filles assises à l?arrière. Aucun symbole particulier n?est aperçu sur l?écran de contrôle par
une des personnes présentes dans l?habitacle.
Ce signal sonore a été émis par l?AEBS qui s?est déclenché à ce moment-là , ce qui freine
fortement le véhicule. Cependant, le conducteur n?en a pas connaissance et
probablement identifie cette décélération comme étant due au freinage à récupération. Le
conducteur appuie à nouveau sur l?accélérateur concomitamment au freinage
automatique de sécurité et suffisamment pour désactiver ce freinage automatique. À ce
moment, la pédale d?accélérateur est enfoncée à une valeur proche de 95%, puis les
secondes suivantes à 100% et 93%.
Ces valeurs fluctuantes correspondent au mode de conduite du conducteur, représenté
sur la figure 24 avant l?activation de l?AEBS par des valeurs d?enfoncement variables en
permanence, consécutives aux appuis de son pied dans un mouvement continu de haut
en bas, et inversement, pour contrôler l?accélération et la décélération par le freinage Ã
récupération.
Il constate dès lors que le véhicule ne répond pas à ces appuis sur l?accélérateur, et
rapidement comprend qu?il n?en maîtrise plus la vitesse.
46
Pour éviter le véhicule précédent qui s?arrête, le conducteur profite du carrefour avec la
rue de la Pointe d?Ivry sur la gauche pour s?en écarter et choisit d?emboutir les plots
jaunes balisant la piste cyclable pour essayer de freiner, voire stopper le véhicule avec le
freinage automatique d?urgence. Cela n?a aucun effet car à ce moment-là l?AEBS est
encore inopérant, la donnée caractérisant l?état de ce système étant
«AEB_CAN_STATE_UNAVAILABLE», et le véhicule continue d?accélérer. Le conducteur
braque alors en direction de la piste cyclable, et par des coups de volant arrive à y circuler
en évitant les aménagements en bord de chaussée et les glissières béton sur le côté
droit.
Dès ce moment, toute son attention est focalisée sur ces actions de guidage. Il percute
cependant mortellement par l?arrière un cycliste qui ne pouvait s?attendre à ce danger. À
l?approche du carrefour avec la rue de Tolbiac, en bout de piste cyclable, des véhicules
sont arrêtés au feu tricolore. Le conducteur braque légèrement sur la gauche pour s?en
écarter, roule à cheval sur le trottoir et percute à 140km/h le mobilier urbain, ainsi que
des Vélib?s stationnés, un conteneur à verre qui explose, puis un véhicule utilitaire léger
circulant dans la rue de Tolbiac qui le stoppera. Une vingtaine de blessés divers sont
comptabilisés par les services de secours.
47
5 - Analyse des causes et facteurs associés, orientations
préventives
Les nombreuses données enregistrées par le véhicule ont permis de comprendre les
circonstances. Toutefois leur qualité pourrait être améliorée. Deux orientations de sécurité
sont également proposées en lien avec le fonctionnement de l?AEBS et de son interface
homme-machine, ainsi qu?avec le freinage à récupération, indispensable à l?efficacité du
fonctionnement des véhicules électriques.
5.1 - Analyse critique des données de l?EDR et du fichier log
5.1.1 - Données de l?EDR
Le règlement n°160 UNECE a pour objet de garantir que les EDR enregistrent, sous un
format prêt à l?emploi, des données utiles permettant de mener des enquêtes efficaces en
cas d?accident et d?analyser les performances des équipements de sécurité (systèmes de
retenue avancés, par exemple). Ces données aideront à mieux comprendre dans quelles
circonstances se produisent les accidents et les blessures et, ainsi, faciliteront la
conception de véhicules plus sûrs.
Comme constaté dans la partie analyse et conformément au règlement, le temps
d?enregistrement des diverses données ne couvre qu?une période de 5s. Cette durée
d?enregistrement rend impossible une compréhension des circonstances et donc
l?identification des causes et des facteurs ayant pu participer à l?accident. Il est nécessaire
de pouvoir disposer de données équivalentes à celles du fichier log, sinon l?objectif du
règlement n°160 ne serait que partiellement atteint.
Pour en apprécier une durée adaptée, on peut se référer aux méthodes académiques
d?analyse d?accident, dont une, développée par l?INRETS14, considère le conducteur
humain (H), son véhicule (V) et l?environnement (E) comme un système de déplacement
qui produit de la mobilité et dont la production ou «sortie» attendue est la satisfaction
des besoins en déplacement du conducteur. Chaque composante HVE ne fonctionne pas
indépendamment des deux autres, de telle sorte que modifier l?une d?entre elles
détermine des modifications dans ses relations avec les deux autres. C?est un système
complexe, car il évolue en permanence, et dans lequel le conducteur reste l?élément
principal puisqu?il «conduit» et interagit avec le système, y compris dans le cas d?un
véhicule hautement automatisé, puisqu?une reprise de la conduite par le conducteur peut
toujours être nécessaire. Ceci ne sera plus le cas lorsque les véhicules totalement
automatisés seront autorisés à circuler.
Pierre Van Eslande, dans le document INRETS «L?erreur humaine dans les scénarios
d?accident, cause ou conséquence?» précise que dans ce système HVE le conducteur a
pour charge de réguler et de s?ajuster aux difficultés qui proviennent des interactions entre
les différents composants, y compris lui-même. Pour réaliser cet ajustement, il doit mettre
en oeuvre un certain nombre de fonctions qui vont de la perception à l?action, en passant
par des étapes cognitives de compréhension, d?anticipation et de prise de décision.
Le système n?étant pas conçu dans le but de produire un accident, ce dernier apparaît
comme le symptôme d?une défaillance au niveau des adaptations entre ses composantes.
L?objectif de l?analyse d?un accident est de préciser les évolutions des interactions entre
composantes, processus qui se définit comme un enchaînement de faits qu?il faut situer
14 Institut national de recherche sur les transports et leur sécurité, intégré au sein de l?Université Gustave Eiffel UGE
48
dans le temps et l?espace, et par une logique causale qui relie ces faits entre eux. Ce qui
se passe à une étape dépend de l?état du système à l?étape précédente.
Ce modèle séquentiel définit quatre phases:
1. La phase de conduite est la situation «normale» pour le conducteur. Elle est
normale parce que ses exigences sont sans surprise. L?adaptation du conducteur est
efficace, les faits s?enchaînent selon ses prévisions, ses attentes et ses anticipations. Il
contrôle sa vitesse et sa trajectoire. Plus fondamentalement, cela veut dire qu?il y a
adéquation entre les sollicitations et les capacités de réponse des éléments du système
les uns envers les autres: tracé, adhérence, distance de sécurité, distance de visibilité,
état des amortisseurs, vitesse, degré de vigilance du conducteur. L?intérêt de cette phase
est de révéler ce que le conducteur estime à la fois souhaitable et réalisable à cet endroit
et dans ce contexte, et comme précisé ci-avant, cette phase appartient au processus de
l?accident, puisque ce qui va suivre dépend de ce qui précède.
Dans le cadre de ce rapport, cette phase correspond au trajet du véhicule accidenté sur le
périphérique jusqu?à l?avenue d?Ivry. La lecture des vidéos des caméras périphériques de
la Tesla montre une conduite apaisée, en permanence sur la troisième voie du
périphérique est en partant de la droite, en conservant une distance de 5 m à peu près
avec le véhicule qui le précède, sans utiliser la puissance élevée de sa voiture pour
changer de voie et circuler plus rapidement. Le véhicule emprunte la sortie quai d?Ivry et
poursuit dans l?avenue d?Ivry suivant ces conditions de conduite, en particulier avec un
environnement lié à la présence des voies cyclistes, réduisant de fait la largeur de
l?avenue. Les conditions de conduite sont représentées par la figure 24.
2. La phase de rupture correspond à un événement imprévu qui interrompt la phase de
conduite en détruisant son équilibre et de ce fait met le système en danger. Cette phase
est très brève et correspond en fait à l'interface entre la phase de conduite qui la précède
et la phase d?urgence qui lui succède. L?effet de la phase de rupture est de faire passer
les composants d'un niveau de sollicitation tolérable à un niveau de sollicitation
brutalement excessif, en regard de leurs limites de fonctionnement: le conducteur doit
être capable de comprendre et de réagir en quelques dixièmes de seconde, le véhicule
doit être en état de répondre à des sollicitations dynamiques élevées, la liaison
véhicule-sol doit être d?excellente qualité.
L?élément imprévu qui va faire basculer la conduite vers une situation d?urgence se situe
au niveau de la forte décélération consécutive à l?activation automatique de l?AEBS.
N?ayant pas identifié l?état de ce système dont l?alarme associée a été trop brève, le
conducteur va enfoncer l?accélérateur à son maximum, entraînant la désactivation de
l?AEBS et une augmentation élevée et rapide de la vitesse, sans que le conducteur n?en
comprenne la raison.
3. La phase d?urgence recouvre l?espace-temps compris entre la phase de rupture et le
choc. Si la phase de rupture constitue l?énoncé d?un problème vital, la phase d?urgence
est le crédit d?espace temps accordé pour le résoudre. Par définition, ce crédit est
dramatiquement limité en espace comme en temps. Tout le problème du conducteur est
de savoir l?utiliser au mieux sans gaspillage.
Ce qui caractérise la phase d?urgence relativement à la phase de conduite est le niveau
de sollicitation soudainement élevé imposé aux composants du système. Le conducteur
doit résoudre en temps imposé un problème auquel il n?a jamais été confronté. L?éventail
des solutions dépend de ce que contient l'environnement en termes d?obstacles agressifs
et/ou en termes d?espace pour un évitement. La capacité du véhicule à réaliser la
49
manoeuvre exigée dépend de sa conception, de l'état de ses équipements, mais aussi de
l?état des infrastructures pour ce qui est de la liaison véhicule-sol.
Dans le cas de l?accident, cette phase peut être représentée par la phase d?accélération
non maîtrisée. En premier lieu, le conducteur, d?après ses dires, essaie de freiner par des
actions supposées sur la pédale de frein. Constatant l?absence de résultat, il a
suffisamment de conscience pour décider de bifurquer dans la voie cycliste par une
manoeuvre sur le volant afin d?éviter le véhicule qui le précède et d?utiliser le système de
freinage d?urgence face aux plots. En revanche, lorsque la vitesse devient trop élevée,
son attention semble focalisée sur sa conduite pour maintenir le véhicule dans la voie
cycliste en y évoluant suivant les aménagements en rive. La présence du cycliste ne sera
pas perçue.
4. La phase de choc englobe la nature du choc et ses conséquences. Elle détermine la
gravité de l?accident en termes de dommages matériels et corporels.
Dans le cas présent, les chocs espacés d?une part avec le cycliste puis avec le mobilier
urbain, et les autres véhicules dans le carrefour avec la rue de Tolbiac encadrent une
seconde phase d?urgence. Toutefois, comme pour la première, le problème n?a pas pu
trouver de solution.
De fait, l?analyse précise de ces phases reliées chronologiquement et causalement ne
peut se faire à partir de l?analyse des données enregistrées sur une période de 5s, bien
inférieure à cette séquence accidentelle dont la première phase de rupture a lieu
20savant le choc final.
Cette courte durée d?enregistrement est spécifiée par le règlement n° 160 UNECE qui fixe
les exigences minimales de collecte, de stockage et de survie des données en cas
d?accident. Par définition, l?EDR est un dispositif ou une fonction qui enregistre les
données dynamiques pendant la période précédant immédiatement un événement ou
pendant un accident aux fins de la récupération des données d?une quarantaine de
paramètres après l?accident. Les données audio et vidéo n?en font pas partie.
Il serait dès lors préférable de disposer d?un enregistrement d?une durée plus longue. Au
vu de cet accident et du modèle séquentiel décrit qui considère la phase de conduite
normale comme un élément important du processus accidentel, une durée de 30s
semble un minimum.
D?autres considérations, pour en déterminer une durée pertinente, peuvent être mises en
avant.
Dans le cadre des enquêtes d?accident sur un passage à niveau (PN), le BEA-TT a été
confronté à différentes hypothèses au regard de l?évolution du véhicule et du
comportement du conducteur avant l?accident:
1 - soit le véhicule était en approche et le conducteur n?a pas tenu compte des signaux
lumineux et des barrières abaissées, de manière volontaire (passage en chicane en
contournant les barrières) ou involontaire (non-perception des signaux);
2 - soit le conducteur a pu être surpris de l?abaissement des barrières au moment de
pénétrer sur le platelage du PN et a pu freiner de manière brusque entraînant l?arrêt du
moteur;
3 - soit il a pu être bloqué entre les barrières d?entrée et de sortie dans le cadre d?un
système de fermeture du PN à 4 barrières et ne pas savoir quoi faire, y compris
évacuer du véhicule pour se mettre à l?abri;
4 - soit par une manoeuvre sur le volant inadaptée faisant suite aux indications de son
système GPS dans le cadre d?un guidage, il a pu prématurément manoeuvrer sur le
platelage et tomber sur les voies ferrées et ne plus pouvoir en sortir.
50
Parmi certaines de ces situations, le délai d?enregistrement de 5s est insuffisant pour
lever les doutes sur les circonstances qui ont prévalu. En particulier dans le cas du décès
du conducteur, l?absence de témoin rend impossible toute compréhension des faits. Le
temps d?arrivée du train sur le PN, en France, est légèrement supérieur à 20s à partir de
l?allumage des feux rouges clignotants. Cette valeur de temps est le seuil minimal imposé
par la réglementation.
Les PN automatisés sont largement majoritaires. Certes, SNCF Réseau a mis au point
un système de vidéosurveillance pour détecter tout obstacle à la circulation des trains sur
ces infrastructures, mais le coût limitera probablement son déploiement, et ce système n?a
pas pour objet de permettre une analyse de l?accident.
Or cette problématique d?accidents aux passages à niveau est partagée mondialement.
Dans ces scénarios, la phase de rupture du modèle séquentiel peut être le début de
l?allumage des feux rouges clignotants, ou l?abaissement des barrières. Dès lors un temps
de 30s paraît minimal.
En août 2016, une étude15 commandée par la NHTSA a montré dans de nombreux
accidents qu?un délai de 5s d?enregistrement était insuffisant pour déterminer tous les
facteurs qui y ont participé ou pour identifier l?ensemble des actions réalisées par le
conducteur pour les éviter, dans trois scénarios particuliers que sont la collision par
l?arrière, la collision aux intersections et la sortie de route. Une extension de ce délai Ã
20s permet de comprendre et d?expliquer les circonstances à hauteur du 90? percentile.
L?analyse a montré complémentairement qu?il est nécessaire, pour éviter de mauvaises
interprétations des circonstances, d?augmenter la fréquence de 2Hz d?enregistrement de
ces paramètres, spécifié dans le règlement n°160 UNECE, à 10Hz.
Dans la continuité, la NHTSA a publié en juin 2022 un avis de projet de réglementation
(NPRM16) reprenant les résultats de l?étude ainsi que des données sur le volume de
mémoire informatique supplémentaire et le coût direct induit. Pour une durée
d?enregistrement de 20s à une fréquence de 10Hz, il est nécessaire d?augmenter la
mémoire de 1,33Kb, soit de multiplier la mémoire initiale par un coefficient de 2,43. Le
coût associé de cette extension était estimé à 0,003$ (US dollars)17.
Au niveau européen, le règlement UE 2019/2144 relatif à la réception par type des
véhicules à moteur prévoit l?installation d?un enregistreur de données d?événement qui
enregistre l?ensemble des paramètres du règlement UNECE n°160 suivant les
spécifications définies, ainsi que tous les systèmes, installés à bord, de sécurité active et
d?évitement des accidents. Toutefois, le délai d?enregistrement des paramètres n?en sera
pas modifié.
Dans le cadre de l?accident d?un véhicule Tesla et d?un camion semi-remorque ayant eu
lieu en Floride en septembre 2017, le NTSB18 recommandait à la NHTSA et Ã
l?US Department of Transportation (DOT) d?identifier les données nécessaires à la
compréhension du fonctionnement des ADAS, de leur état et de leurs actions sur le
contrôle du véhicule, ainsi que la fréquence et la durée des enregistrements des
paramètres. L?objectif19 était de pouvoir caractériser de manière adéquate les
performances et les comportements du conducteur et du véhicule avant et pendant un
accident.
Le NTSB considère que ces recommandations sont non satisfaites à ce jour.
15 NHTSA : Results of event data recorders pre-crash duration study : a report to Congress
16 NPRM: notice of proposed rulemaking
17 https://www.federalregister.gov/documents/2022/06/22/2022-12860/event-data-recorders
18 NTSB: National Transportation Safety Board
19 https://www.ntsb.gov/news/Documents/Response-NHTSA-NPRM-Event-Data-Recorders.pdf
51
https://rosap.ntl.bts.gov/view/dot/60879/dot_60879_DS1.pdf
https://www.ntsb.gov/news/Documents/Response-NHTSA-NPRM-Event-Data-Recorders.pdf
https://www.federalregister.gov/documents/2022/06/22/2022-12860/event-data-recorders
Enfin, bien que n?ayant pas de lien direct avec l?accident objet du présent rapport, le
BEA-TT souligne que différents types d?ADAS coexistent à bord des véhicules. Le
document du comité des experts du CNSR20 intitulé «Aides à la conduite21» en identifie,
à la date de publication de son rapport, une soixantaine parmi ceux qui informent le
conducteur, ceux qui l?alertent, ceux qui en améliorent ses performances ou celles du
véhicule, et ceux qui exercent à la place du conducteur une ou plusieurs tâches de
conduite.
Des éléments d?expertise sur l?impact que leur usage pourrait induire sur l?activité de
conduite sont également présentés, au travers de quatre types de risques : ceux
concernant les actions motrices de la conduite, ceux induits par les modifications de
prises d?information, ceux relatifs à la connaissance qu?ont les conducteurs des
performances et des limites des systèmes, et ceux concernant l?accessibilité des
informations sur le fonctionnement des systèmes.
Ces systèmes sont nombreux et présentent une forte hétérogénéité, tant dans leur
fonctionnement que dans l?aide apportée au conducteur, d?autant que peu d?entre eux
sont réglementés. Leur contribution à la sécurité dépend donc de nombreux paramètres
et de la manière dont ils sont utilisés selon le contexte.
Enfin, le Dutch Safety Board22, comme d?autres organismes ayant analysé l?impact de
l?automatisation des véhicules sur la conduite, met en particulier en avant que la conduite
avec de tels systèmes devient à la fois plus difficile et plus facile. L?automatisation signifie
que des tâches relativement simples peuvent être prises en charge et exécutées à un
niveau de sécurité constant et plus élevé. Les tâches difficiles sont laissées aux
conducteurs. L?automatisation modifiant la tâche humaine, les conducteurs doivent
toutefois rester «constamment vigilants» au cas où le système ne saurait pas ce qu?il
faut faire ou interviendrait à tort. Il en résulte une situation paradoxale dans laquelle
certains systèmes d?aide à la conduite, qui sont censés aider ou faciliter les tâches de
conduite, peuvent à des degrés divers la compliquer.
Nonobstant cela, d?autres améliorations pourraient grandement aider à la compréhension
des accidents, compte tenu des technologies installées sur les véhicules et des capacités
informatiques et électroniques associées des différents systèmes.
Sur la figure 45, la courbe bleue représente les données de l?accélération longitudinale,
enregistrées par l?EDR du véhicule impliqué, au pas de 0,1s. En orange, les données, au
pas de 0,5s, qui seraient issues d?un EDR conforme au règlement n°160 UNECE.
La comparaison des courbes montre évidemment que la fréquence d?enregistrement de
2Hz réglementaire ne suffit pas à apprécier avec toute la précision nécessaire les
évolutions cinématiques du véhicule, comprenant des pics et des creux pouvant
apparaître entre deux enregistrements, à l?inverse d?une fréquence plus élevée de 10Hz.
Cette fréquence d?échantillonnage de 2Hz est également imposé par le règlement pour la
vitesse, les positions de l?accélérateur, le régime du moteur, l?état du frein de service,
l?activité du système ABS, le contrôle de stabilité, les impulsions à la commande direction,
l?état de l?AEBS, le système de régulation de la vitesse, l?état du système d?alerte de
franchissement de ligne, l?état de la fonction de rectification de trajectoire, et les différents
paramètres d?accélération longitudinale et angulaire.
20 CNSR: conseil national de la sécurité routière
21 Conseil national de la sécurite routiere - comité des experts - Aides à la conduite - 2023
22 Dutch Safety Board - Who is in control ? Road safety and automation in road traffic - 2019
52
https://onderzoeksraad.nl/en/onderzoek/who-is-in-control-road-safety-and-automation-in-road-traffic/
https://conseilnational-securiteroutiere.fr/wp-content/uploads/2023/12/Les-Aides-%C3%A0-la-conduite-ADAS.pdf
De même, sur la figure 46 sont représentées cette fois-ci les données de l?accélération
latérale durant les 5s avant le deuxième choc. En plus des remarques précédentes, on
peut noter que la courbe orange, suivant les spécifications du règlement n°160, serait
possiblement écrêtée car une plage minimale, de +1g à ?1g, est spécifiée, alors qu?elle
est définie, étonnamment, de ? 50g à +50g après le choc.
En conséquence, au regard de cette analyse relative à l?EDR, il est proposé de modifier le
règlement n°160 UNECE. Pour répondre de manière optimale à son objectif, le BEA-TT
recommande:
Recommandation R1 adressée à la Direction générale de l?énergie et du climat
(DGEC):
Proposer dans les instances UNECE une augmentation de la durée et de la
fréquence d?enregistrement des données d?évènement, ainsi qu?une extension des
plages minimales d?enregistrement précédant un choc;
Proposer d?intégrer en plus des systèmes dits de sécurité conformément au
règlement UE 2019/2144, des paramètres des systèmes pouvant avoir une action
sur les organes de contrôles du véhicule.
5.1.2 - Données du fichier log
Dans la continuité des remarques sur l?EDR, les données enregistrées à bord des
véhicules mais non équipés de ce système d?enregistrement pourraient avoir les
caractéristiques souhaitées permettant de comprendre précisément ce qu?il s?est passé.
53
Figure 45: données de l?accélération longitudinale (unité: g) sur 5 s avant le premier choc
Figure 46: données de l?accélération latérale (unité: g) 5 s avant le deuxième choc
-2
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,1 0
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,7
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,6
-0
,5
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,4
-0
,3
-0
,2
-0
,1 0
Concernant Tesla, une première remarque peut être faite à la suite de ces observations.
Compte tenu des éléments supra relatifs à l?impact de certains ADAS sur la conduite, Ã
l?absence de réglementation sur la conception et sur les performances de ces systèmes, Ã
la charge attentionnelle nécessaire qui en découle, l?enregistrement des données de
comportement et d?actions du conducteur ou des systèmes doit être complet, suivant une
périodicité suffisante, voire redondant, et suffisamment sécurisé pour éviter des données
manquantes.
Comme indiqué précédemment, l?EDR du véhicule accidenté comporte une mesure de
l?enfoncement de la pédale d?accélérateur à 86,8%, les autres étant égales à 100%.
L?EDR a recueilli ces données à la fréquence 10Hz depuis le premier choc qui est estimé
au moment du heurt du véhicule avec un poteau. Cette donnée importante a été utilisée
pour comprendre qu?il n?y a pas eu a priori de problème technique ayant conduit à une
accélération subite et imprévue.
Cette valeur de 86,8% d?enfoncement de l?accélérateur enregistrée dans l?EDR ne figure
pas dans le log puisque la fréquence d?enregistrement est de 1Hz.
D?autre part, bien qu?un tableau ait été transmis avec la définition des paramètres et leur
fréquence d?enregistrement, on a pu constater que certaines données d?enfoncement de
la pédale d?accélérateur, ainsi que celles maximales au cours de la période précédente,
sont manquantes.
Le principe d?un enregistrement sur changement est adapté pour mesurer l?état de
fonctionnement d?un système, mais pour des données devant pouvoir caractériser de
manière adéquate les performances et les comportements du conducteur et du véhicule
avant et pendant un accident, comme le souligne le NTSB, aucune d?entre elles ne peut
être manquante, en particulier celles concernant le système de propulsion.
Les systèmes d?enregistrement autres que l?EDR du règlement UNECE ne sont pas
réglementés. A minima, les enregistrements doivent respecter les fréquences assignées
pour éviter tout doute sur leur qualité et donc sur le fonctionnement global du véhicule, car
comme l?indique Tesla, le conducteur reste responsable à tout moment, y compris lorsque
des systèmes interagissent sur les commandes du véhicule avec le conducteur.
Ces remarques relatives aux paramètres d?enregistrement des données d?action du
conducteur et de fonctionnement du véhicule concernent les véhicules de tous les
constructeurs, et pourraient éventuellement faire l?objet d?une réglementation spécifique.
Toutefois, ces procédures d?enregistrement de données rencontrées dans cette enquête
semblent être particulières à Tesla, le BEA-TT n?en ayant pas rencontré de semblables
jusqu?à présent. En conséquence, le BEA-TT recommande:
Recommandation R2 adressée à Tesla:
Assurer un enregistrement effectif et complet des données des paramètres suivant
leur périodicité; pour ceux à valeur continue, fixer la fréquence à 10Hz.
5.2 - Fonctionnement et interface homme-machine de l?AEBS
La raison ayant conduit l?activation du freinage automatique par l?AEBS n?est pas connue
du BEA-TT. Pour rappel, un avertissement de risque de collision a été émis au moment de
l?activation du freinage automatique d?urgence. Au vu des différentes images, tant de la
caméra avant que de la caméra de vidéosurveillance de la préfecture de Police, ainsi que
de la vitesse du véhicule à ce moment-là , il semble qu?il s?agisse d?une réaction
intempestive du système.
54
Pourtant, les tests de détection de l?AEBS d?un véhicule du type accidenté réalisés par
l?EuroNCAP23 montrent de très bonnes performances (cf. annexe 2).
5.2.1 - Performances et limites des AEBS
Pour apprécier les limites de fonctionnement de certains systèmes et équipements à bord
des véhicules, l?organisme EuroNCAP réalise, en particulier, des tests de performance
d?AEBS présents sur divers véhicules légers, dans une plage de vitesse de 10km/h Ã
80km/h, et avec des véhicules cibles stationnaires, en circulation à vitesse constante ou
en décélération. Les tests réalisés par EuroNCAP intègrent donc des vitesses
supérieures à la vitesse de l?essai réglementaire, et des scénarios plus nombreux que
ceux prévus par la réglementation. Ainsi les performances des systèmes sont testées
avec des scénarios où l?axe du véhicule d?essai n?est pas aligné avec le centre du
véhicule cible circulant dans le même sens, ou en face à face en ligne droite, ou pendant
lequel le véhicule d?essai effectue une giration en travers de la trajectoire d?un véhicule
en approche.
La notation utilisée est une note de sécurité globale basée sur l?évaluation dans quatre
domaines: protection des occupants, protection des jeunes passagers, protection des
usagers vulnérables de la route, aide à la conduite et d?évitement d?accident. Pour chaque
domaine, un pourcentage synthétise les résultats des différents tests réalisés.
EuroNCAP indique avoir créé le système de notation de sécurité à cinq étoiles pour
permettre aux consommateurs, à leur famille et aux sociétés de comparer plus aisément
les véhicules et pour les aider à faire le choix le plus sûr en fonction de leurs besoins. La
notation de sécurité est déterminée selon une série de tests qui ont été conçus et réalisés
par EuroNCAP. Ces tests constituent, de manière simplifiée, des scénarios d?accidents de
la vie réelle qui pourraient blesser ou tuer les occupants d?un véhicule ou d?autres usagers
de la route. Toutefois EuroNCAP indique qu?une notation de sécurité ne peut jamais
refléter complètement la complexité du monde réel.
Cet organisme a montré par certains essais que les systèmes Tesla pouvaient réagir dans
des situations particulières, au-delà de ce qui est réglementairement imposé. Toutefois,
ces essais restent éloignés de la réalité, car les essais sont menés dans un
environnement épuré et dans de bonnes conditions météorologiques.
Le BEA-TT remarque que EuroNCAP ne réalise que des tests de performance de
détection et de réaction, alors que le règlement n°152 prévoit également des
spécifications pour réduire les réactions intempestives sans réels dangers.
Sur des scénarios de tests conçus à partir de ceux d?EuroNCAP, le Bureau autrichien de
la sécurité routière (KFV) et le Bureau suisse de prévention des accidents (BFU) ont
mené une étude24 sur les systèmes de freinage d?urgence automatique de différents types
et générations de véhicules, avec pour but d?en apprécier le fonctionnement dans des
scénarios de test en intégrant, à la différence d?EuroNCAP, des conditions
météorologiques et des conditions de lumière différentes (pluie, brouillard, jour, nuit).
D?une manière générale et sans surprise, les tests ont montré que les systèmes de
freinage d?urgence automatique fonctionnent d?autant moins bien que les conditions de
test sont plus complexes, et qu?ils ont été les plus efficaces de jour et par temps clair. Par
mauvais temps et dans des conditions de lumière défavorables, ils se sont révélés moins
fiables.
23 EuroNCAP: European New Car Assessment Program, organisme international indépendant créé en 1997 qui a pour
fonction principale d?effectuer des essais, notamment de choc, afin de tester la sécurité des véhicules.
24 Fiabilité des assistants de freinage d'urgence pour protéger les usagers de la route - 2021
55
https://www.kfv.at/download/zuverlaessigkeit-von-notbremsassistenten-zum-schutz-von-ungeschuetzten-verkehrsteilnehmern/
5.2.2 - Signaux émis à destination du conducteur
L?activation de l?AEBS s?est accompagnée d?un signal sonore bref, entendu uniquement
par une passagère, et possiblement par un affichage sur l?écran, mais celui-ci n?a pas été
vu. Le signal émis qui correspond à l?avertissement d?un risque de collision imminente, a
été stoppé par une action du conducteur sur la pédale de l?accélérateur, comme le prévoit
Tesla.
Le règlement n°152 relatif à l?AEBS spécifie que le conducteur doit pouvoir interrompre
l?avertissement de risque de choc, et le freinage d?urgence, par toute action directe
(rétrogradage forcé, action sur la commande du feu indicateur de direction, etc.) indiquant
que le conducteur est conscient de la situation d?urgence.
L?action du conducteur au vu des données du fichier log a effectivement annulé à la fois
les signaux d?avertissement mais également le freinage d?urgence. Cependant il n?en a
pas eu conscience.
Concernant les messages et signaux qui peuvent être échangés entre le véhicule et le
conducteur au travers de l?interface homme-machine, on peut citer en particulier le
document de la NHTSA25 dont le but est d?expliciter des lignes directrices, «based on the
best-available research and established Human Factors concepts», pour la conception
de tels équipements qui, bien que n?étant pas d?application obligatoire, doivent permettre
au conducteur d?avoir accès rapidement et aisément aux informations nécessaires à sa
conduite, ce qui sous-tend qu?il doit les comprendre.
Dans le cadre du processus de compréhension d?un message décrit par la figure 47, on
peut s?apercevoir que la première phase, liée à la perception du signal, n?a pas été
satisfaite dès le premier point: le conducteur n?a pas vu ni entendu les messages.
25 NHTSA ? Human factors design guidance for driver-vehicle interfaces ? DOT HS 812 360 - 2016
56
Figure 47: lignes directrices en lien avec la compréhension des messages (source NHTSA)
https://www.nhtsa.gov/sites/nhtsa.gov/files/documents/812360_humanfactorsdesignguidance.pdf
Suivant une autre approche développée par (Sheridan & Parasuraman, 2005)26, les
fonctions réalisées par un système automatisé peuvent correspondre à la fois:
1. à la mécanisation et l?intégration de la détection des variables environnementales par
des capteurs artificiels;
2. au traitement des données et à la prise de décision par le système automatisé;
3. à l?action mécanique (par des moteurs ou des dispositifs qui exercent une force sur
l?environnement) et/ou;
4. à la communication d?informations traitées à l?opérateur humain.
L?AEBS est un système automatisé qui réalise l?ensemble de ces fonctions. La dernière
correspond à l?interface homme-machine et à la qualité de l?information transmise. Les
autres fonctions correspondent au processus de prise d?information, de traitement de
l?information et d?action qui sont réalisées par tout conducteur dans sa tâche de conduite.
Schématiquement, ce processus peut être résumé27 par détecter, identifier, décider, agir.
Le fait pour le conducteur de ne pas avoir détecté, ou perçu, l?activation de l?AEBS a fait
qu?il s?est retrouvé «hors de la boucle» de l?action de l?AEBS qui a agi sur des
commandes du véhicule. Ce principe est évoqué par (Endsley et Kaber, 1999)28 et signifie
que le conducteur n?était plus au fait de l?état de la situation, alors qu?il devait reprendre le
contrôle du véhicule après une action de l?AEBS qu?il ne maîtrisait pas puisqu?il s?agit
d?une action automatique.
Dès lors, l?action d?appui sur la pédale d?accélérateur, en dehors d?une action consciente
destinée à interrompre le freinage automatique, avait une forte probabilité d?être
inadaptée.
Cette situation découle de la possibilité qu?a le conducteur d?annuler l?avertissement et le
freinage d?urgence à n?importe quel moment. Concernant l?accident, une seule action du
conducteur a suffi pour interrompre simultanément l?avertissement et le freinage
automatique, car les signaux d?avertissement ont été émis, comme le prévoit le
règlementn°152, au plus tard à l?activation de ce dernier.
On peut dès lors s?interroger s?il y a intérêt à maintenir la possibilité pour le conducteur
d?interrompre l?activation d?un AEBS dans la phase de déclenchement du freinage
automatique. Sans cette option, le véhicule se serait arrêté, et le conducteur aurait été
maintenu dans la boucle.
En effet, comme précisé dans le règlement n°152, le freinage automatique ne doit se
déclencher que s?il y a un risque d?une collision imminente. Or par essence, les AEBS
sont plus rapides que les conducteurs pour engager une action de freinage, du fait du
temps physiologique nécessaire à tout conducteur pour réaliser le processus détecter,
identifier, décider, agir, dont la durée est proche, voire légèrement supérieure à 1s29.
On peut de même s?interroger sur la pertinence d?utiliser l?accélérateur comme moyen
adapté pour interrompre l?activation de l?AEBS, puisque, dans le fonctionnement attendu
de cette aide, un obstacle a été détecté et risque d?être heurté dans la fraction de
seconde qui suit. Il est préférable de maintenir des moyens d?interrompre l?activation d?un
AEBS par des actions de conduite dont l?objectif est d?éviter un choc, comme un freinage
ou un braquage, possibilités déjà prévues sur ce véhicule par Tesla (cf. § 3.3.3.7).
26 Sheridan, T. B., & Parasuraman, R. (2005). Human-Automation Interaction. Reviews of Human Factors and Ergonomics
27 Sécurité des routes et des rues - CETUR - 1992
28 Endsley, M. R., & Kaber, E. (1999). Level of automation effects on performance, situation awareness and workload in
a dynamic control task. Ergonomics, 42(3), 462?492
29 Comprendre les principaux paramètres de conception géométrique des routes - Cerema - 2006
57
https://www.cerema.fr/fr/centre-ressources/boutique/securite-routes-rues
https://www.cerema.fr/fr/centre-ressources/boutique/comprendre-principaux-parametres-conception-geometrique
Certes, dans le cadre de l?accident, le freinage d?urgence n?avait pas de raison d?être
maintenu, car a priori il n?y avait pas d?obstacle. Mais dans ce cas, il s?agit d?un problème
de réaction intempestive, donc de sûreté de fonctionnement, probablement à l?origine de
l?activation de l?AEBS de la Tesla, et le conducteur ne peut parer cette réaction car il ne
s?attend pas à un tel comportement. Pour rappel, les avertissements sonore et visuel ont
été émis en même temps que l?activation du freinage.
Un essai de réaction intempestive est prévu dans l?annexe 3 du règlement n°152, et à la
date d?homologation de la voiture Tesla, il comportait un passage du véhicule testé entre
deux véhicules à l?arrêt espacés de 4,5m et alignés sur l?arrière. Le système AEBS testé
ne doit ni déclencher d?avertissement de risque de choc ni amorcer la phase de freinage
d?urgence. Ces conditions apparaissent plus favorables que celles rencontrées le jour de
l?accident, où la largeur de la voie réservée pour la circulation des véhicules routiers était
de 4m.
En conséquence, le BEA-TT recommande:
Recommandation R3 adressée à Tesla:
Ne pas rendre possible l?annulation de l?activation de l?AEBS par un appui sur
l?accélérateur.
Recommandation R4 adressée à la Direction générale de l?énergie et du climat
(DGEC):
Proposer au groupe de travail ad hoc de l?UNECE une modification du
règlementn°152 visant à retirer la possibilité pour le conducteur d?interrompre un
freinage automatique d?urgence de l?AEBS.
5.3 - Absence de réactions du conducteur
Comme l?indique le témoignage du conducteur, il estime que la voiture a roulé sur une
vingtaine de mètres à vitesse qu?il considère comme normale puis brusquement a
accéléré fortement, pendant 20s. Comme décrit dans les investigations, l?hypothèse
privilégiée est que le conducteur a maintenu un enfoncement de l?accélérateur,
majoritairement à 100%, pendant toute cette durée.
Richard A. Schmidt dans l?examen des contributions des facteurs humains dans les cas
d?accélération involontaire30 met en avant deux erreurs dans le positionnement du pied:
? l?erreur consécutive à un choix incorrect entre deux ou plusieurs possibilités;
? et l?erreur dans l?exécution de la réponse.
Dans le premier cas, l?auteur souligne que l?erreur est généralement détectée et corrigée
rapidement. Dans le second, c?est faire le bon choix, en l?occurrence vouloir appuyer sur
la pédale de frein, mais l?erreur se trouve dans l?exécution de celle-ci. L?auteur prend
comme exemple le lancer de balle au basket-ball. Le choix conscient de ce qu?il faut faire,
marquer un panier, est constant d?une tentative à une autre, mais même les joueurs les
plus expérimentés produisent des tentatives qui varient d?un essai à un autre. Ainsi la
production du mouvement est la principale source d?imprécision.
De nombreux facteurs peuvent intervenir dans cette erreur. Un en particulier, appelé
transfert négatif, est défini comme la diminution de la performance d?une tâche à la
suite de la pratique ou de l?expérience d?une autre tâche.
30 Unintended Acceleration: A Review of Human Factors Contributions HUMAN FACTORS, 1989,31(3),345-364
58
Ce qui différencie un véhicule thermique à transmission automatique d?un véhicule
électrique est le freinage à récupération. L?efficacité de ce freinage associé à la pédale
d?accélérateur amène le conducteur, en particulier en agglomération où les vitesses de
circulation sont faibles, à n?utiliser que cette pédale pour la conduite, d?autant que le mode
«Hold» arrêtera le véhicule automatiquement sans un appui sur la pédale de frein. De
fait, cela entraîne une diminution de l?usage de la pédale de frein, et potentiellement un
transfert négatif.
À l?inverse, dans le cas d?un freinage à récupération installé sur la pédale de frein, dit
alors de catégorie B (cf. § 3.3.2), l?usage de cette pédale n?en sera pas diminué, et la
récupération d?énergie est assurée.
Le BEA-TT n?a pas d?explication évidente sur le mauvais positionnement du pied du
conducteur, et par manque d?étude et de données, ne peut que supposer que le freinage
à récupération installé sur l?accélérateur, comme cela est le cas sur la voiture accidentée,
peut potentiellement agir sur le comportement de certains conducteurs, par une
diminution de la performance de l?utilisation de la pédale du frein de service. Le BEA-TT
émet cette hypothèse dans le cadre de l?accident, qui s?est manifesté par un mauvais
positionnement du pied.
Par la suite, pour essayer d?éclairer le fait que le conducteur ne s?aperçoit pas de son
erreur de positionnement du pied, R.Schmidt souligne que peu ou pas d?attention est
dirigée vers l?exécution du mouvement lui-même, en particulier s?il est rapide, prévisible
dans l?environnement et bien pratiqué. Une fois que le mouvement est initié, l?attention est
dirigée vers d?autres sources de stimulation qui deviendront bientôt plus pertinentes, telles
que l?environnement de circulation, la planification et l?exécution des mouvements des
membres pour la direction. L?attention est alors détournée du retour d?information
provenant du pied, ce qui rend plus probable le fait que le conducteur ne détecte pas que
son pied est sur la mauvaise pédale.
Dans les cas où la voiture accélère de façon inattendue, la sensation du véhicule en
mouvement pourrait être suffisamment intense pour que l?attention soit attirée vers le
guidage et non vers le pied.
Enfin, pour expliquer la persistance de l?erreur, l?auteur indique qu?il est très probable que
le conducteur était alors dans une position d?hypervigilance, connue sous le terme de
panique (Janis et Mann 1977). Selon l?analyse de ces auteurs, la réaction à une menace
extrême est une réaction de panique caractérisée par une attention aveugle à toutes
sortes d?indice de menaces, mineures et majeures, alors que la personne cherche
frénétiquement un moyen d?éviter les dangers anticipés.
Cet état d?hypervigilance s?accompagne parfois d?un gel de la personne, qui semble ne
pouvoir prendre aucune mesure en réaction. De plus, elle souffre d?une perte de capacité
de mémoire immédiate, ce qui permet d?expliquer le fait que le conducteur n?ait que des
souvenirs vagues des évènements liés à l?accident.
L?auteur résume ainsi la situation. L?accélération surprend le conducteur, elle met sa vie
en danger et le temps pour trouver une solution est court. Dans de telles conditions, les
activités de traitement de l?information sont gravement perturbées, le conducteur est
distrait par une grande variété d?évènements dans l?environnement immédiat, aucune
mesure efficace n?est prise avant l?accident. La solution de retirer le pied du frein n?est pas
tentée, peut-être parce que le conducteur sait que le pied est sur le frein. L?impression
subjective est que les freins ont lâché et que la voiture n?est plus sous le contrôle du
conducteur, ce qui rajoute du stress. Dans cet état, d?autres solutions ne sont même pas
tentées.
59
Cette analyse semble en tout point expliquer le comportement du conducteur, y compris le
heurt du cycliste.
Pour diminuer l?occurrence de tels évènements tragiques, il est important que le
conducteur ait pleinement conscience des capacités de la voiture en termes
d?accélération et des limites des systèmes. Ce point est souligné dans le rapport des
experts du CNSR sur les aides à la conduite (cf. § 5.1.1), dont un des risques identifiés
est relatif à la connaissance qu?ont les conducteurs des performances et des limites des
systèmes. D?ailleurs le conducteur a témoigné qu?à l?achat de son véhicule, il n?avait suivi
aucune formation sur le véhicule, et que Tesla n?en proposait pas.
En conséquence, le BEA-TT recommande:
Recommandation R5 adressée à Tesla:
Envisager la diffusion d?informations complémentaires à celles déjà présentes dans
le manuel du constructeur sur les capacités d?accélération du véhicule et sur le
fonctionnement, les performances et les limites, des principales aides à la conduite
ayant une action sur les commandes du véhicule.
60
6 - Conclusions et recommandations
Recommandation R1 adressée à la Direction générale de l?énergie et du climat
(DGEC):
Proposer dans les instances UNECE une augmentation de la durée et de la
fréquence d?enregistrement des données d?évènement, ainsi qu?une extension des
plages minimales d?enregistrement précédant un choc;
Proposer d?intégrer en plus des systèmes dits de sécurité conformément au
règlement UE 2019/2144, des paramètres des systèmes pouvant avoir une action
sur les organes de contrôles du véhicule.
Recommandation R2 adressée à Tesla:
Assurer un enregistrement effectif et complet des données des paramètres suivant
leur périodicité; pour ceux à valeur continue, fixer la fréquence à 10Hz.
Recommandation R3 adressée à Tesla:
Ne pas rendre possible l?annulation de l?activation de l?AEBS par un appui sur
l?accélérateur.
Recommandation R4 adressée à la Direction générale de l?énergie et du climat
(DGEC):
Proposer au groupe de travail ad hoc de l?UNECE une modification du
règlementn°152 visant à retirer la possibilité pour le conducteur d?interrompre un
freinage automatique d?urgence de l?AEBS.
Recommandation R5 adressée à Tesla:
Envisager la diffusion d?informations complémentaires à celles déjà présentes dans
le manuel du constructeur sur les capacités d?accélération du véhicule et sur le
fonctionnement, les performances et les limites, des principales aides à la conduite
ayant une action sur les commandes du véhicule.
61
ANNEXES
Annexe 1: décision d?ouverture d?enquête
Annexe 2: fiche EuroNCAP -Extraits
62
Annexe 1: Décision d?ouverture d?enquête
63
Annexe 2: Fiche EuroNcap du véhicule Tesla modèle 3 -Extraits
64
Règlement général de protection des données
Le bureau d?enquêtes sur les accidents de transport terrestre (BEA-TT) est investi d?une mission de service
public dont la finalité est la réalisation de rapports sur les accidents afin d?améliorer la sécurité des transports
terrestres (articles L. 1621-1 et 1621-2 du code des transports, voir la page de présentation de l?organisme).
Pour remplir cette mission, les personnes chargées de l?enquête, agents du BEA-TT habilités ainsi que
d?éventuels enquêteurs extérieurs spécialement commissionnés, peuvent rencontrer toute personne
impliquée dans un accident de transport terrestre (articles L. 1621-14) et recueillir toute donnée utile.
Ils traitent alors les données recueillies dans le cadre de l?enquête dont ils ont la responsabilité uniquement
pour la seule finalité prédéfinie en garantissant la confidentialité des données à caractère personnel. Les
rapports d?enquêtes sont publiés sans le nom des personnes et ne font état que des informations
nécessaires à la détermination des circonstances et des causes de l?accident. Les données personnelles
sont conservées pour une durée de 4 années à compter de la publication du rapport d?enquête, elles sont
ensuite détruites.
Le traitement «Enquête accident BEA-TT» est mis en oeuvre sous la responsabilité du BEA-TT relevant du
ministère des transports. Le ministère s?engage à ce que les traitements de données à caractère personnel
dont il est le responsable de traitement soient mis en oeuvre conformément au règlement (UE) 2016/679 du
Parlement européen et du Conseil du 27 avril 2016 relatif à la protection des personnes physiques à l?égard
du traitement des données à caractère personnel et à la libre circulation de ces données (ci-après,
«règlement général sur la protection des données» ou RGPD) et à la loi n°78-17 du 6 janvier 1978 relative
à l?informatique, aux fichiers et aux libertés.
Les personnes concernées par le traitement, conformément à la législation en vigueur, peuvent exercer leurs
droits auprès du responsable de traitement: droit d?accès aux données, droit de rectification, droit à la
limitation, droit d?opposition.
Pour toute information ou exercice de vos droits, vous pouvez contacter:
1- Le responsable de traitement, qui peut être contacté à l?adresse suivante:
- Ã l?adresse: bea-tt@developpement-durable.gouv.fr
- ou par courrier (avec copie de votre pièce d?identité en cas d?exercice de vos droits) à l?adresse
suivante:
Ministère des transports
À l?attention du directeur du BEA-TT
Grande Arche - Paroi Sud, 29e étage, 92055 LA DEFENSE Cedex
2- Le délégué à la protection des données(DPD) du ministère:
- Ã l?adresse suivante: ajag2.daj.sg@developpement-durable.gouv.fr ;
- ou par courrier (avec copie de votre pièce d?identité en cas d?exercice de vos droits) à l?adresse
suivante:
Ministère des transports
À l?attention du Délégué à la protection des données
SG/DAJ/AJAG2
92055 La Défense cedex
Vous avez également la possibilité d?adresser une réclamation relative aux traitements mis en oeuvre à la
Commission nationale informatique et libertés.
(3 Place de Fontenoy - TSA 80715 - 75334 PARIS CEDEX 07)
65
Bureaud?Enquêtessur lesAccidentsdeTransport Terrestre
?
GrandeArche -Paroi Sud
92055LaDéfensecedex
Téléphone : 01 40 81 21 83
bea-tt@developpement-durable.gouv.fr
www.bea-tt.developpement-durable.gouv.fr
Synthèse
1 - Constats immédiats et engagement de l?enquête
1.1 - Les circonstances de l?accident
1.2 - Le bilan humain et matériel
1.3 - L?engagement et l?organisation de l?enquête
1.4 - Les mesures prises après l?accident
2 - Contexte de l?accident
2.1 - Les conditions météorologiques
2.2 - L?infrastructure et l?environnement
3 - Compte rendu des investigations effectuées
3.1 - L?état des lieux après l?accident
3.2 - Les résumés des témoignages
3.2.1 - Le témoignage du conducteur de la Tesla
3.2.2 - Le témoignage de l?épouse
3.2.3 - Le témoignage de la belle-fille
3.2.4 - Le témoignage de personnes présentes sur les lieux des accidents
3.3 - Le véhicule léger impliqué et son conducteur
3.3.1 - Les caractéristiques générales du véhicule léger
3.3.2 - Freinage à récupération
3.3.3 - Les aides à la conduite équipant le véhicule
3.3.3.1 - Anti-lock Brake System ABS
3.3.3.2 - IBooster
3.3.3.3 - Electronic Stability Programm (ESP)
3.3.3.4 - Traction Control (TC)
3.3.3.5 - Traffic-Aware Cruise Control (TACC )
3.3.3.6 - Autosteer
3.3.3.7 - Automatic emergency breaking system (AEBS)
3.3.4 - Performances de l?AEBS mesurées par Tesla
3.3.5 - Le conducteur du véhicule léger
3.3.6 - Le trajet d?approche du véhicule léger
3.4 - L?analyse des enregistrements
3.4.1 - Les données récupérées par télétransmission
3.4.1.1 - Courbes des vitesses
3.4.1.2 - Phase de conduite sur le périphérique et au début de l?avenue d?Ivry
3.4.1.3 - Premier évènement, activation de l?AEBS
3.4.1.4 - Hypothèse d?un problème technique ayant entraîné l?accélération soudaine et imprévue
3.4.1.5 - Analyse des données d?accélérateur
3.4.1.6 - Hypothèse d?une erreur du conducteur ayant entraîné l?accélération soudaine et imprévue
3.4.1.7 - Phase d?accélération avant le heurt du cycliste
3.4.1.8 - Heurt du cycliste
3.4.1.9 - Dernière phase d?accélération
3.4.2 - Les données récupérées sur la voiture et l?analyse mécanique de celle-ci
4 - Analyse du déroulement de l?accident
5 - Analyse des causes et facteurs associés, orientations préventives
5.1 - Analyse critique des données de l?EDR et du fichier log
5.1.1 - Données de l?EDR
5.1.2 - Données du fichier log
5.2 - Fonctionnement et interface homme-machine de l?AEBS
5.2.1 - Performances et limites des AEBS
5.2.2 - Signaux émis à destination du conducteur
5.3 - Absence de réactions du conducteur
6 - Conclusions et recommandations
ANNEXES
Annexe 1: Décision d?ouverture d?enquête
Annexe 2: Fiche EuroNcap du véhicule Tesla modèle 3 -Extraits
Règlement général de protection des données
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