Commission de l'économie du développement durable : Agriculture et environnement dans le contexte du changement climatique Comment dépasser les oppositions ? Avis et recommandations n°11
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France. Ministère de la Transition écologique, de l'Énergie, du Climat et de la Prévention des Risques (2024-...)
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Résumé
<p class="MsoNormal">Ce document traite des défis et solutions pour concilier agriculture et environnement face au changement climatique. Il aborde les normes environnementales, les pressions économiques sur les agriculteurs, et propose des pratiques agro-écologiques pour réduire les émissions de gaz à effet de serre tout en maintenant la compétitivité et la résilience des systèmes agricoles.<o:p></o:p></p>
Descripteur Urbamet
changement climatique
;norme
;pollution
;GAZ A EFFET DE SERRE
Descripteur écoplanete
Thème
Texte intégral
Avis et recommandations n°11
Agriculture et environnement dans
le contexte du changement
climatique
Comment dépasser les
oppositions ?
Avril 2024
MAI 2023
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Agriculture et environnement
Avril 2024
Les rapports et synthèses de la Commission de l?économie du développement durable sont
élaborés en s?appuyant sur l?expertise de ses membres et les échanges en son sein. A défaut de
consensus absolu sur tous les aspects des sujets abordés, ils visent à construire une vision partagée
de leurs enjeux.
Cette synthèse, établie par D.Bureau, seul responsable de ses imperfections, s?appuie sur les
auditions de Julien Hardelin (CGGD-SEVS), Irénée Joassard (SDES) et Christian de Perthuis le 25
mars 2024, ainsi que de Sébastien Jean (CNAM) et Cécilia Bellora le 29 avril.
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Agriculture et environnement
Avril 2024
Agriculture et environnement dans le contexte du changement climatique
Comment dépasser les oppositions ?
1- A l?origine de la crise agricole de 2024, il y a les deux questions de la répartition des
profits au sein de la chaine de valeur, entre les producteurs, les transformateurs et les
distributeurs, et celle des normes environnementales. En ce dernier domaine, les
agriculteurs mettent en cause les contraintes jugées excessives de la réglementation,
les restrictions sur leurs projets d?irrigation et l?ambition des objectifs climatiques
européens.
Suite à cette crise, différentes réponses ont été apportées à leurs revendications, au
niveau national et au niveau européen. Cependant, celles-ci n?apaisent pas les débats,
qui opposent frontalement souveraineté alimentaire et bonnes pratiques agricoles,
dans un contexte de fortes inégalités de revenus et de grande pauvreté dans certaines
spécialisations, élevage et maraîchage notamment, et au sein des différentes
spécialisations.
Si l?on veut dépasser les oppositions entre l?agriculture et l?environnement, il convient
d?abord de mieux distinguer, respectivement :
-l?ambition des objectifs poursuivis, pour l?environnement, la santé humaine,
animale et végétale,
-les instruments de régulation utilisés pour les atteindre, en particulier entre
normes et incitations,
-et leurs conditions de mise en oeuvre, notamment pour en assurer
l?acceptabilité en termes sociaux ou de concurrence équitable, alors que les
agriculteurs sont confrontés à la fois à des coûts de production croissants - pour
partie conséquence des politiques environnementales- et une protection
commerciale désormais faible.
2- Les pressions de l?alimentation sur l?environnement sont indéniables. En particulier,
son empreinte carbone est évaluée à 2 tCO2éq. par habitant, soit 22 % de l?empreinte
carbone totale de la France. Celle-ci se décompose à hauteur de 23 % en émissions
importées pour les consommations intermédiaires, à 24% pour les émissions
importées pour la demande finale, et à 51% pour les émissions intérieures, les 2%
restants concernant les émissions directes des ménages.
Toutefois, ces estimations ne distinguent pas les différentes activités au sein de
l?agriculture. A cet égard, Kortleve et al. (2024)1 estiment l?intensité carbone des
1 « Over 80% of the European Union?s Common Agricultural Policy supports emissions-intensive animal
products ». Nature Food, Avril 2024
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différents produits de la chaîne alimentaire. Ils mettent en évidence que l?orientation
actuelle des soutiens de la PAC entre les différentes spécialisations favorise les
produits alimentaires à base de production animale, à l?origine de plus de 80% des
émissions de gaz à effet de serre de l?alimentation dans l?Union européenne.
Plus généralement, il faut souligner la multiplicité des impacts environnementaux de
l?agriculture (sur l?air, l?eau, les sols et la biodiversité) mais aussi leur sens non univoque,
l?agriculture étant à la fois source de pressions sur les différents milieux et productrice
de services écosystémiques (puits de carbone, infrastructures écologiques en faveur
de la biodiversité telles que les haies, intérêt écologique des prairies, du
pastoralisme2?), le poids respectif des différents impacts pouvant sensiblement
évoluer selon les produits et les politiques qui seront suivies.
3- Alors que les rapports du GIEC répètent inlassablement que l?agriculture, la
sylviculture et la pêche sont les activités humaines les plus impactées par le
réchauffement planétaire et que ses impacts vont se durcir pendant au-moins deux à
trois décennies dans les scénarios les plus optimistes de réduction des émissions, une
chose est sûre : il n?y aura pas de réponse durable à cette crise si les contraintes qui
émergent du fait de l?exposition de l?agriculture au changement climatique ne sont
pas anticipées.
La PAC doit donc être repensée en fonction de la nouvelle donne climatique,
l?agriculture étant elle-même directement impactée mais aussi potentiellement
productrice de services pour en limiter les dommages. Comme le souligne C. de
Perthuis (2024)3, la résilience climatique devrait être le moteur de la transition agro-
écologique, la reconstruction s?opérant à partir des contraintes qu?affrontent les
agriculteurs face au réchauffement climatique. A cet égard, les systèmes agricoles
hyperspécialisés et industrialisés des pays du Nord sont très vulnérables,
contrairement à une idée reçue. Au Canada, par exemple, la canicule de 2021 a
provoqué un recul de plus de 40% de la production de blé et de 60% des exportations.
Dans l?Union européenne, les rendements céréaliers stagnent ou régressent depuis
deux décennies.
Pour les producteurs agricoles, l?adaptation aux changements climatiques devrait être
ainsi le premier ressort de la transformation agro-écologique. Cette transformation
consiste, non pas à produire moins, mais à produire différemment en utilisant des
techniques qui utilisent la diversité biologique et ses multiples symbioses. Le D bio E
n?en constitue que l?une des modalités. La protection des sols, le maintien d?un
couvert végétal, l?utilisation de l?arbre et de l?animal comme auxiliaires de culture, sont
des volets majeurs de cette marche vers des systèmes agricoles régénérateurs et
2 Insee Références « Transformations de l?agriculture et des consommations alimentaires », Édition 2024, Dossier
« L?agriculture face aux enjeux environnementaux »
3 Cf. « Carbone fossile, carbone vivant » (Gallimard). Les développements qui suivent sont directement tirés de
son audition.
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résilients. Dans la grande majorité des cas, la reconversion des systèmes agricoles vers
l?agro-écologie permet de réduire fortement les émissions nettes de gaz à effet de
serre, en limitant ses rejets bruts et en stockant plus de carbone dans les sols agricoles.
Autrement dit, les moyens engagés au titre de l?adaptation sont également ceux qui
servent à l?atténuation du changement climatique.
4- L?agro-écologie requiert de nouvelles techniques et bien plus de prise de risque de
la part des agriculteurs que les systèmes conventionnels. Une condition de réussite est
donc le redéploiement de la recherche publique et des réseaux de conseil agricole. Au
plan économique, cela appelle une redistribution des soutiens de la PAC pour
apporter les instruments de couverture des risques appropriés et efficaces dans ce
nouveau contexte, et pour accompagner la transformation structurelle de
l?agriculture, à l?instar de ce que l?on fait pour l?industrie afin de D dé-risquer E les
investissements nécessaires à ce type de transition.
Plus généralement, il faut dépasser l?approche fragmentée qui prévaut généralement
dans l?élaboration des politiques agricoles ou environnementales. L?objectivation des
données scientifiques dans les domaines controversés est ici un préalable aux
exercices de prospective ou scénarisation des solutions. La remise au goût du jour de
conférences de consensus scientifique dans les domaines sensibles, tels que la gestion
des ressources hydrologiques ou les enjeux sanitaires de la réduction de l?usage des
pesticides, serait donc souhaitable.
Ensuite, il faut quantifier simultanément les enjeux économiques et
environnementaux, pour avoir une vision structurelle des transformations à envisager.
Procédant ainsi, Guyomard et al. (2023)4 avaient montré qu?une amélioration
substantielle des performances climatiques, environnementales et de santé des
systèmes agroalimentaires est possible, en utilisant les trois leviers, du déploiement
des pratiques agro-écologiques, de la réduction des pertes et gaspillages, et de la
transition vers des régimes alimentaires moins riches en produits d?origine animale.
Ceux-ci soulignaient donc l?importance d?appréhender de manière combinée le côté
de la production mais aussi celui de la demande. Leur étude ne cachait pas cependant
les tensions entre les différents objectifs, liés aux coûts des pratiques agro-
écologiques, aux impacts sur les importations et aux comportements de
consommation, le secteur de l?élevage concentrant les difficultés.
5- Les politiques agro-environnementales actuelles recourent essentiellement à la
réglementation, intrinsèquement rigide, et à des subventions coûteuses et souvent
mal ciblées. Le développement de mécanismes incitatifs s?attachant selon les cas à
rémunérer les externalités positives ou à tarifer les externalités négatives (en utilisant
les revenus générés pour préserver la compétitivité des secteurs exposés, les rendre
acceptables et accompagner les transitions induites) constitue l?approche
4 « La transition du système agroalimentaire européen dans le cadre du Pacte vert. Mécanismes économiques
et points de tension », Revue de l?OFCE, 183 (2023/4)
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économique pour alléger les conflits entre les différents objectifs mentionnés ci-
dessus, parfois aussi entre performance climatique et biodiversité.
6- En particulier, il convient de garantir des prix écologiquement justes pour rémunérer
les services rendus par les agriculteurs grâce aux pratiques agro-écologiques. A cet
égard, les expérimentations de paiements pour services écosystémiques et de
compensation carbone sont perfectibles.
Un recours accru aux mécanismes de baux ruraux à conditions environnementales ou
de bail environnemental permettrait de dépasser les opérations au coup par coup non
pérennes et de mieux contrôler, contractuellement, leur effectivité. Ainsi, les milliards
de la PAC n?apparaîtraient plus comme des aides, mais comme une composante de la
rémunération due aux agriculteurs pour services rendus ou production
d?infrastructures écologiques.
7- La mise en oeuvre de la D vérité E des prix pour les nuisances à l?environnement est
aussi incontournable, pour faire évoluer les pratiques polluantes et maitriser les
prélèvements de ressources tendanciellement plus rares, notamment aquatiques. A
cet égard, l?approche alternative qui consiste à recourir aux contraintes
réglementaires pour cela, fait face à des dilemmes impossibles, entre les deux
écueils d?exempter des activités très polluantes d?un côté, ou de générer seulement
des délocalisations de l?autre. De plus, il ne faut pas sous-estimer les difficultés pour
imposer aux pays tiers des normes environnementales équivalentes à celles exigées en
France ou en Europe afin de limiter ces dernières (mesures dites D miroir E).
En effet, dans le cadre d?accords commerciaux, ceci suppose négociation avec les pays
concernés. Et le recours aux exceptions du système commercial multilatéral (article
XX ou mesures SBS et TBT) nécessite d?assurer la conformité des mesures envisagées
aux règles qui s?y appliquent pour qu?elles ne soient pas jugées discriminatoires,
comme ce fût le cas pour la viande aux hormones.
8-Cependant, les modalités de mise en oeuvre de la tarification des émissions, des
rejets et des prélèvements aquatiques doivent tenir compte du contexte commercial,
le risque que la mise en place de régulations environnementales plus ambitieuses
conduise à des détournements de production vers des pays plus laxistes (fuites de
carbone ou D leakage E) étant sérieux. Outre les mesures générales
d?accompagnement de la transition vers l?agro-écologie évoquées ci-dessus5, ceci
nécessite des modalités appropriées d?utilisation des revenus de cette tarification, ou
d?allocation initiale des quotas s?il est recouru à des marchés de permis d?émissions ou
de prélèvements dans les aquifères.
5 A cet égard, S. Jean suggère que, de manière générale, il serait souhaitable de négocier à l?OMC une clause de
paix autorisant les subventions à l?investissement vert procurant des bénéfices climatiques avérés et pérennes.
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En théorie, la solution serait la combinaison de mécanismes de quotas d?émissions
(type ETS) et l?application de mesures d?ajustement tarifaire aux frontières. On en
connait cependant les difficultés, (à nouveau) pour lever l?objection de mesures
unilatérales visant à imposer une norme environnementale à des partenaires
commerciaux souverains.
Cependant, comme ce fût le cas pour l?ETS, une première étape pourrait consister en
développement de tels marchés, associé à des allocations initiales de permis dites
D output-based E6. De cette manière, on peut en effet responsabiliser les producteurs
nationaux aux pressions qu?ils génèrent sur l?environnement sans modifier leurs couts
unitaires de production, donc tout en maintenant leur compétitivité à l?international.
Par ailleurs, le dispositif n?est pas attaquable sur le plan commercial dans la mesure où
il est la contrepartie d?une tarification effective des nuisances sans équivalent dans les
pays tiers.
9-L?analyse qui précède souligne à la fois l?existence de pistes pour concilier agriculture
et environnement, notamment en mobilisant des instruments d?intervention
économiques, et la nécessité d?accorder la plus grande attention à leur D design E pour
en assurer l?efficacité. Ceci vaut aussi pour la régulation des relations entre
producteurs et distributeurs, qui n?a pas été abordée ici car les références
économiques à mobiliser pour cela relèvent de l?économie industrielle.
Pour autant, l?élaboration d?un cadre de régulation pour orienter et accompagner la
transformation de notre agriculture dans les prochaines décennies ne peut relever
seulement d?approches cloisonnées. En effet, l?adaptation au changement climatique
surplombe tous les enjeux et la soutenabilité économique des différentes activités
dépend de l?ensemble des régulations qui s?y appliquent, économiques, budgétaires
(PAC), assurantielles et environnementales. Au-delà des mesures de court-terme, ceci
nécessite donc la mise en place des instances appropriées pour penser un nouveau
cadre cohérent et conduire les transitions.
6 Cette option consiste à allouer (sous contrainte de plafond global) des quotas gratuits aux secteurs susceptibles
d?être à l?origine de fuites de carbone, en établissant un lien entre le nombre de permis distribués et le
comportement actuel de l?entreprise, plus cette dernière produisant-donc ayant « besoin » de permis-, plus elle
reçoit une quantité importante de permis.