Journée des paysages 16 janvier 2018. Ce que le paysage doit à la nuit : à partir des paysages nocturnes et de leurs enjeux, une exploration des perceptions sensorielles venant compléter ou compenser la vision.

Auteur moral
France. Ministère de la transition écologique et solidaire
Auteur secondaire
Résumé
Le paysage nocturne peut intervenir dans la transition écologique et énergétique. Il permet de faire des économies d'énergie quand la lumière est éteinte, de protéger la biodiversité, mais aussi le ciel pour l'observation des constellations. Le paysage nocturne pose aussi la question de la sécurité des biens et des personnes. L'aménagement du territoire et les politiques publiques sont interpellés aussi par ces approches. Les réflexions menées par des équipes permettent de venir interroger ces évolutions et ces contextes pour constater l'effet de l'un sur l'autre dans un dialogue.
Descripteur Urbamet
paysage
Descripteur écoplanete
Thème
Environnement - Paysage
Texte intégral
Ministère de la Transition écologique et solidaire www.ecologique-solidaire.gouv.fr Journée des paysages 5 juin 2018 24 paysages par seconde Du terrain à l'écran, quelles interactions entres paysages et cinéma ? À propos du document Coordination du projet Intervenants et relecteurs Photographie de couverture Actes de la journée des paysages - 5 juin 2018 Actes de la journée des paysages du 5 juin 2018 24 paysages par seconde Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? Julien TRANSY?DGALN / DHUP / Bureau des paysages et de la publicité. En partenariat avec Marin ROSENSTIEHL ? Commission du Film Languedoc-Roussillon, Claire AEBERHARDT et Sophie MENANTEAU ? Montpellier Méditerranée Métropole et Ville de Montpellier Merci à l?ensemble des personnes suivantes (citées ici par ordre alphabétique, et non d?intervention) pour les présentations effectuées au cours de la "journée des paysages" du 5 juin 2018 (ou les informations transmises a posteriori), ainsi que pour la relecture des parties les concernant dans le présent document : Patricia AUDOUY, Olivier BORIES, Joël BRISSE, Jean-Emmanuel BOUCHUT, Lou GAUTHIER, Florence HUDOWICZ, Pierre MATHÉUS, Brieuc MEVEL, Philippe PANGRAZZI, Nathalie POUX, Emmanuel PRIEUR, Marin ROSENSTIEHL, Philippe SAUREL. Les "journées des paysages" organisées par le bureau des paysages et de la publicité du ministère chargé de l?environnement sont des journées à caractère national, destinées à un large public d?acteurs de l?aménagement : agents des services de l?État et des collectivités territoriales, élus, partenaires associatifs, chercheurs, paysagistes? Elles visent à débattre des outils et méthodes des politiques paysagères et, plus généralement, à questionner la place du paysage dans les autres politiques publiques. Leur mise en place mobilise toujours un partenaire « extérieur » (autre direction générale du ministère, autre ministère, établissement public, collectivité, université / laboratoire de recherche, association?) pour favoriser l?ouverture et la rencontre avec d?autres acteurs et réseaux. Ce partenaire co-construit le programme. La journée du 5 juin 2018 a ainsi été établie en partenariat avec la Commission du Film Languedoc-Roussillon puis, une fois acté le principe de sa tenue à Montpellier, en partenariat avec Montpellier Méditerranée Métropole et la Ville de Montpellier. Le présent document ne constitue pas une restitution exhaustive du prononcé. Des révisions ou compléments ont pu être proposés, y compris sur la base d?informations intervenues postérieurement à la tenue de la journée. Les illustrations et photographies des pages intérieures du présent document sont issues à titre principal des supports présentés par les différents intervenants, et restent la propriété de leurs auteurs respectifs. Sur le tournage du film Cornélius, Le Meunier Hurlant de Yann Le Quellec © Frédéric Louradour / Agat Films et Cie Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde ? Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? PROGRAMME (et pagination des actes) 10h Introduction (p 2) Philippe SAUREL, président de Montpellier Méditerranée Métropole et maire de Montpellier ; Jean-Emmanuel BOUCHUT, directeur de l?aménagement, DREAL Occitanie 10h30 1. Les paysages, facteur d?attractivité pour l?accueil des tournages : illustrations et enjeux associés (p 8) A travers ses différentes initiatives, la Commission du film Languedoc-Roussillon témoigne d?une volonté de "provoquer des articulations entre un scénario et un décor, de proposer des regards sur des lieux, qui soient sensibles et, ici, thématisés". Ces regards portés sur les paysages régionaux par des professionnels de l?accueil de tournages diffèrent-ils de ceux portés par les paysagistes ? Avec quels paramètres ou contraintes chacun doit-il composer dans la conduite de ses projets ? Présentations croisées, avec Marin ROSENSTIEHL (responsable Commission du film/accueil des tournages), qui animera cette séquence, Philippe PANGRAZZI (repéreur de lieux de tournage), Lou GAUTHIER (directrice littéraire, DEMD) et Emmanuel PRIEUR (paysagiste-concepteur et paysagiste-conseil de l?Etat) 12h 2. Les paysages du Languedoc à travers les collections du musée Fabre (p 25), par Florence HUDOWICZ, conservateur du patrimoine, responsable du département des arts graphiques et décoratifs 13h Buffet et visite libre des collections permanentes du Musée Fabre 14h 3. Du paysage-décor au paysage-personnage : une illustration (p 32) Le peintre et réalisateur Joël BRISSE évoquera ses court-métrages La pomme, la figue et l?amande (1998) et Les Oliviers (2013), tournés avec les mêmes acteurs, dans le même village du Gard (Pompignan) : ou comment le visionnage du premier, à Pompignan même, des années après sa réalisation, lui a donné l?envie d?une suite pour "mêler le temps réel et le temps de cinéma", intégrant le vieillissement des acteurs / personnages tout autant que la modification du paysage, qui "est comme un personnage supplémentaire". 14h45 4. Filmer pour "observer l?intention paysagère et sa place dans le débat collectif" (p 38) L?écriture filmique peut-elle contribuer à la production du discours scientifique, tout en incluant dans ce discours ce qui en a été longtemps exclu : l?émotion en tant que traduction du sensible ? Olivier BORIES (enseignant-chercheur à l?Ecole nationale de formation agronomique) présentera un cas de "film-recherche" visant à observer et analyser les transformations paysagères autant que les jeux d?acteurs, dans un secteur de l?aire urbaine toulousaine. 15h30 5. Le medium cinématographique comme vecteur de sensibilisation au paysage (p 47) Après une présentation d?extraits de films choisis et commentés par Patricia AUDOUY, architecte et organisatrice du cycle montpelliérain "projeté, architecture & cinéma", Nathalie POUX (responsable de la Culture au PNR de la Narbonnaise en Méditerranée) évoquera les films documentaires "Passeurs de territoire" portés par le PNR. 16h30 6. Le cinéma comme projet de territoire : le village documentaire de Lussas (p 58) Témoignage de Pierre MATHEUS (Coordinateur Lussas, Village documentaire) sur la manière dont les initiatives développées depuis la fin des années 1970 en matière de production, diffusion et formations à la réalisation documentaire dans la petite commune rurale de Lussas se sont nourries de ce territoire, en même temps qu?elles ont contribué à le faire évoluer dans sa matérialité comme dans son image. Filmographie indicative de documentaires de création traitant de questions paysagères (p 65) Eléments de repères sur la politique des paysages (p 66) Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 2 INTRODUCTION PHILIPPE SAUREL PR E S I D E N T D E MO N T P E L L I E R ME D I T E R R A N E E ME T RO P O L E E T MA I R E D E MO N T P E L L I E R C?est un réel plaisir pour moi d?être en votre compagnie au musée Fabre, et de traiter de ce sujet qui me passionne et passionne Montpellier depuis sa création. Je serai de ce fait peut-être un peu long : il est difficile de traiter ce type de sujets sans entrer dans le détail ainsi que dans le champ symbolique. On ne peut pas parler des paysages sans faire référence à l?évolution de la ville, à son histoire, mais aussi à un certain nombre d?orientations politiques, culturelles et sociales qui font partie de ces paysages. Je débuterai en vous donnant deux éléments historiques prouvant combien Montpellier a toujours été conçu comme un élément du grand paysage. Lorsque Louis XIV demande la construction de la place royale du Peyrou, réalisée dans les années 1760 par l?architecte montpelliérain Jean-Antoine GIRAL, il souhaite que soit réalisée une grande place royale en site perché hors les murs. Il existe assez peu de places de ce type en France, en dehors de la place royale d?Auch qui est intra-muros et qui ne domine pas l?ensemble de la plaine. Lorsque Louis XIV et ses successeurs créent la place royale du Peyrou, les législateurs de l?Ancien régime prennent la décision de l?assortir d?une servitude, le voile du Peyrou, qui exclut toute construction plus haute que la place royale. C?est évidemment une preuve de l?absolutisme du Roi, mais aussi la volonté manifeste de préserver pour le citoyen la vision des deux grands paysages : au nord, celui de la Ceyrade (le pic Saint-Loup, l?Hortus, la falaise de Corconne et les contreforts des Cévennes) et au sud, les étangs et la mer. Ainsi, le Temple des Eaux, appelé à tort « château d?eau », n?est en rien une citerne même s?il en occupe la fonction. Il symbolise la vénération par les hommes des Lumières de l?eau en tant qu?élément fondateur de la vie, indispensable au développement des villes. Les deux grands paysages sont donc préservés par le voile du Peyrou inhérent à création de la place royale. Quelques siècles plus tard, au nord de Montpellier, Patrick GEDDES crée le collège des Ecossais à partir duquel des observations quotidiennes lui permettent de décrire la progression de la ville, son évolution et son intégration dans les paysages. Cela répond à la volonté de préserver la qualité de la vie existant entre « l?amphithéâtre vert » (les contreforts des Cévennes) et la « grande bleue ». A l?élaboration du Schéma de cohérence territoriale, nous avons tenu compte de ce contexte afin de poursuivre la préservation de la qualité des paysages, de permettre à nos contemporains de mener leur vie quotidienne dans cet écrin, pourtant soumis à de nombreuses contraintes (démographiques, infrastructures de transport, lutte contre les risques majeurs). Nous avons ainsi souhaité sacraliser la volonté de ceux qui ont oeuvré les premiers à la préservation de ces paysages, poursuivre l?oeuvre des Anciens. Parmi ces paysages, il en est un auquel je tiens particulièrement : la skyline, véritable silhouette de la ville. Depuis Maguelone, à proximité des étangs, en regardant vers le nord, vous avez une vision de la ville qui doit intégrer les nouvelles conceptions architecturales. C?est pourquoi je demande aux architectes, à chaque projet de nouvelle construction, de me présenter la modification de la skyline, car elle compose la personnalité de la ville. Finalement, ces paysages ont assez peu donné lieu à des investigations par l?image, à l?exception peut-être du travail engagé par Marc ESTEBEN que je souhaite remercier : au-delà Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 3 de la qualité de l?homme, c?est sa passion pour les paysages authentiques qui contribue à les faire persister. Il a énormément travaillé sur l?archéologie et sur la campagne. C?est également avec lui que j?ai fait classer la vallée du Lez au titre du code de l?environnement, sur la thématique des paysages peints par Frédéric BAZILLE. Je souhaite le remercier car lors du toilettage des sites classés, nous avons mené avec lui un travail minutieux et respectueux de l?histoire et de la culture de la ville. Or, aujourd'hui, nous ne pouvons pas concevoir l?évolution de la ville sans intégrer tous ces éléments. Pour en revenir à l?image, nous ne sommes pas en région PACA ou Bretagne, qui ont déjà exploré toutes sortes de créations cinématographiques et photographiques. Nous avons été préservés : Georges FRECHE disait que la garrigue était inviolée depuis 2 000 ans. Il reste tant de choses à découvrir et à faire découvrir. C?est la raison pour laquelle j?ai fait en sorte, avec l?aide de la Région, d?installer à Montpellier des studios de cinéma destinés à accueillir des tournages et des productions. Peu à peu, des équipes viennent s?installer. France Télévision s?est ainsi implantée à Vendargues en rattachant 80 emplois au site et en en créant 80 autres. Nous jouissons d?un réel potentiel et les paysages à investir sont extrêmement variés. Ils peuvent ainsi apporter à la fois à l?industrie cinématographie, mais aussi à la culture et à l?art. Ils possèdent toutes les qualités pour créer de nouvelles ambiances. Il est des symboles qui méritent d?être décrits. Nous avons tendance à penser que les paysages se limitent à la campagne et à la mer, mais pas seulement ; les paysages sont aussi constitués de paysages urbains, humains, ce que les hommes du 18ème siècle appelaient l?urbanité. Certains pays comme la Nouvelle-Zélande, l?Australie, le Canada ou l?Argentine ont pris en compte cette question depuis longtemps. Il faut parvenir à bien décrire cela pour en tirer le meilleur : cette harmonie nécessaire à notre vie collective. A Montpellier, nous avons une grande avenue qui porte le nom de l?ancien adjoint à l?urbanisme et résistant communiste Raymond DUGRAND. Il a créé les masterplans de la ville qui ont ensuite déterminé la politique foncière sur laquelle nous nous appuyons encore aujourd'hui. Nous avons ainsi donné son nom à la grande avenue qui mène vers la mer, et nous avons organisé autour d?elle un paysage architectural composé par des architectes contemporains : Jacques FERRIER, Philippe STARCK, Jean NOUVEL, François FONTES, Jean-Michel WILMOTTE ou encore Nicolas MICHELIN. Pour orner ce paysage, nous avons centré cette avenue autour d?une immense place de 100 mètres de diamètre baptisée place Pablo PICASSO. Voyez comme les symboles sont sujets à polémique : lorsque j?étais adjoint à l?urbanisme, au centre de la place, j?avais fait déssiner l?oeil symbolique : celui des Berbères, des peuples du Nord, celui des Francs-maçons, celui des Chrétiens. Lorsque j?ai été évincé de cette fonction, l?oeil a été effacé du paysage urbain. Je l?ai redessiné une fois élu maire : la place sera donc inaugurée avec l?oeil, cette fois figé dans le marbre. Cela peut sembler anecdotique, mais les paysages comportent également des symboles, des connections qui se rapportent à l?humanité et pas seulement à la nature. Or, nous avons le devoir impérieux de les souligner et de les transformer en interprétations fécondes pour le corps social, pour l?Art et pour le vivre ensemble. C?est pourquoi la tenue de cette réunion au Musée Fabre me semble tout particulièrement appropriée. Les services de la Culture, de l?Urbanisme ne travaillent pas sous forme d?agence mais en régie directe. C?est un élément important car nous parvenons ainsi à coordonner toutes ces données porteuses de sens pour la vie quotidienne. Je vous remercie. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 4 JEAN-EMMANUEL BOUCHUT D I R E C T E U R D E L?A M E N A G EM E N T (DREAL OCC I TA N I E ) Merci Monsieur le Président. Ma présentation n?aura pas le lyrisme de la vôtre, nourrie de références historiques autant que de votre expérience dans la gestion de la ville de Montpellier. Merci pour l?hommage rendu à Marc ESTEBEN, inspecteur des sites au sein de ma Direction de l?Aménagement à la DREAL Occitanie. Sa convocation aujourd?hui même en Conseil d?Etat, pour défendre l?extension du site de Navacelles, l?empêche d?être présent parmi nous et d?intervenir comme le programme le prévoyait initialement. Une telle convocation prouve en revanche que le travail continue en matière de sites classés, un travail que Marc ESTEBEN a pratiquement inauguré en début de carrière avec les paysages de Frédéric BAZILLE le long des berges du Lez. Il n?est bien évidemment pas le seul à oeuvrer sur cette mission puisque la Direction est composée d?une quinzaine d?inspecteurs de sites qui relaient ses travaux et ses soucis de préservation et de protection. L?objectif n?est pas de figer les paysages, mais bien de les faire vivre avec les populations qui y habitent, y travaillent ou les pratiquent à des fins touristiques, tout en permettant aussi aux artistes de trouver là des lieux de valeur, de qualité, pouvant donc être mis en scène. Contrairement à ce que l?on pourrait penser, le paysage et l?art n?ont pas toujours été reliés. Ce n?est qu?à la Renaissance que la notion de paysage apparaît dans la peinture et en devient un genre à part entière, comme la nature morte ou le portrait. La peinture vient alors révéler le paysage dans sa composition, ses perspectives, ses couleurs : le paysage a une valeur d?image, qui peut être peinte (c?est le sens même du terme pittoresque). Or si elle peut être peinte, elle peut aussi être photographiée ou filmée, ce qui nous emmène au cinéma. Il existe donc une relation évidente entre le paysage et l?art, qui en fait une source d?inspiration en même temps que son cadre, son décor, son genre. Mais il existe également une relation inversée de l?art vers le paysage, en ce que l?art permet de faire connaître le paysage, le sublime ou le modifie. La peinture des impressionnistes, la photo, le cinéma ont contribué et contribuent à faire connaître les paysages comme à rendre compte de leur évolution : on peut donc dire que le cinéma, après la peinture, la photographie ou la littérature, est un révélateur du paysage. On peut donc bien parler d?interactions entre paysage et art, puisque l?art révèle le paysage, qui en échange lui sert de cadre. Cette relation bijective, vous en avez évidemment conscience, vous la connaissez, vous l?utilisez. Peut-être vous demandez-vous simplement pourquoi c?est un service de l?Etat, en l?occurrence la DREAL, qui vient vous en parler. L?Etat a pour fonction de porter une politique des paysages à différents niveaux et d?inscrire un certain nombre d?entre eux dans la conservation et la préservation. Cette mission relève évidemment du Ministère de la Culture, à travers les DRAC et les Architectes des Bâtiments de France, mais aussi du Ministère de la Transition écologique et solidaire. Ce dernier inscrit le paysage dans le champ de l?aménagement, via la DREAL à l?échelon régional, et via les Directions Départementales des Territoires (DDT) à l?échelon local. Ces services ont vocation à défendre, porter et animer les politiques des sites paysages, sous l?angle normatif ou contractuel. C?est donc à ce titre que je suis présent parmi vous ce matin. La dimension normative, c?est notamment la loi de 1930, héritage d?une première loi de 1906 relative aux monuments naturels et sites dont le caractère exceptionnel justifie une protection de niveau national, et dont la conservation ou la préservation présente un intérêt général au point de vue artistique, historique, scientifique, légendaire ou pittoresque1. Cette loi prévoit deux niveaux 1 Voir la rubrique dédiée sur le site du ministère : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/politique-des-sites Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 5 de protection que sont l?inscription et le classement, et crée les commissions départementales des sites, structures toujours en place aujourd?hui. Ces dispositions étaient à l?origine utilisées à l?échelle de cadres paysagers. Ainsi, seuls étaient classés de petits sites, des sites « tableaux ». Ce n?est qu?à partir des années 1970 que la vision s?est élargie pour considérer aussi des territoires plus vastes, vraisemblablement par réaction à la frénésie d?extension urbaine peu ou pas maîtrisée d?après-guerre, associée à une prise de conscience que le paysage dépasse le seul cadre du tableau. Le cadre juridique s?étoffe avec la loi de 1976 relative à la protection de la nature, en faisant entrer la protection des monuments naturels et des sites remarquables dans l?intérêt général. Plus récemment, la Convention européenne du paysage adoptée à Florence en octobre 2000 a donné un cadre qui annonce les lois Grenelle et la loi pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages. Dans on interprétation récente, le classement ne concerne plus seulement le monument, mais aussi son écrin. C?est à ce titre qu?ont été classés les sites de Navacelles, du Canigou et, plus récemment, les paysages du canal du Midi. L?État a en charge la prise en compte des paysages à tous les niveaux : - au niveau national, on l?a vu, via le classement de sites, qui constituent des servitudes d?utilité publique ; - au niveau « supra », via la gestion des biens UNESCO ; la région Occitanie en compte huit, à propos desquels l?Etat a des comptes à rendre au niveau international. - au niveau « infra », au travers d?avis sur l?intégration paysagère de permis, d?aménagements ou d?installations pouvant impacter le paysage considéré dans son ensemble, au-delà des seuls secteurs protégés. Mais le rôle de l?État en la matière n?est pas uniquement régalien. Il exerce aussi depuis la décentralisation des missions d?accompagnement des collectivités au travers notamment des Opérations Grands sites et des Grands sites de France. La région Occitanie abrite cinq des quinze Grands sites de France. Il s?agit de démarches volontaires d?aménagement raisonné, destinées à concilier fréquentation touristique et respect de l?esprit des lieux. L?État prend donc toute sa part dans cette politique très partenariale de préservation des paysages et de prise en compte de leur singularité, politique parfois ardue car elle peut s?opposer à des enjeux économiques. Je souhaite pour conclure vous présenter deux exemples locaux de connexion entre paysages et art (vous me permettrez de choisir l?art pictural et non cinématographique à cette fin) : La première toile est la vue d?un village. Ce village apparaît en surplomb d?un cours d?eau, le Lez. Tableau « La robe rose » de Frédéric Bazille (1864) et photographie contemporaine du site Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 6 Cette représentation a servi de socle et d?argumentaire au classement du site des berges du Lez, en retenant la valeur pittoresque des paysages de Frédéric Bazille. Ainsi, les motifs paysagers de plusieurs tableaux célèbres de l?artiste ont pu être préservés grâce à la servitude instituée, qui a permis à l?environnement de très peu évoluer depuis le XIXème siècle : cadre d?un tableau, ce site peut assurément constituer aussi un excellent décor pour un film d?époque. Le second exemple nous emmène au pied des remparts d?Aigues-Mortes. L?opération Grand Site a engagé une réflexion sur l?évolution qualitative des stationnements et des cheminements, dans ce site de grande notoriété et de grande fréquentation. Pour lui retrouver son caractère historique, les travaux d?aménagement se sont appuyés sur une autre peinture de Bazille. On a ainsi supprimé la verrue de la cave, repoussé les parkings, et choisi un parti d?aménagement « naturel » en pied de rempart, qui écarte l?idée initiale d?une plate-forme rehaussée au profit d?un espace moins traité, qui recueille un film d?eau en période de pluies, reconstituant ainsi le paysage de marais représenté par l?artiste. J?espère n?avoir pas été trop long en vous présentant ainsi quelque exemples d?interconnexions entre paysages et art, dans la construction et l?entretien desquelles l?État mais aussi les collectivités, les associations, le public ont une part à jouer pour éviter une banalisation ou une dégradation de nos paysages, afin que vous, cinéastes, disposiez de lieux de tournage de qualité vous permettant, en retour, de mettre en lumière et en valeur notre cadre de vie. Je vous souhaite une belle journée de travail. PHILIPPE SAUREL Concernant le premier tableau de Frédéric BAZILLE, je précise que la Ville a acquis le mur sur lequel cette femme est assise, et a décidé de restaurer le domaine. C?est un lieu exceptionnel situé sur les hauteurs de Montpellier, lié à l?histoire du siège de Montpellier en 1622. Ainsi les peintures de Frédéric BAZILLE représentent deux hauts lieux du protestantisme (la famille BAZILLE était une famille protestante de Montpellier). Avant le siège de Montpellier, la ville était équitablement partagée entre protestants et catholiques. Aigues-Mortes est quant à elle connue par la fameuse tour de Constance dans laquelle Marie Durand était emprisonnée et a gravé « Résiste ». La cité était alors sous la gouvernance des consuls de Montpellier. JULIEN TRANSY C H A RG E D E M I S S I O N PAY SA G E , M I N I ST E R E D E L A TR A N S I T I O N ECO LOG I Q U E E T S O L I DA I R E Merci messieurs, d?avoir introduit cette journée des paysages qui s?inscrit dans un cycle dont il me parait utile de rappeler la philosophie : Jean-Emmanuel Bouchut a évoqué la Convention européenne du paysage signée en octobre 2000 à Florence. Ce texte invite à sortir d?une logique de focalisation exclusive sur les seuls paysages considérés comme exceptionnels, pour accorder Tableau « Les remparts d?Aigues-Mortes » de Frédéric Bazille (1867) et photographie contemporaine du site du site Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 7 une égale attention à tous les paysages, y compris ceux que l?on ne veut plus ou ne sait plus regarder comme tels, justement pour apprendre à découvrir ou redécouvrir leur potentiel, ce qui a fait hier, ce qui pourrait aujourd?hui ou demain faire leur singularité, derrière parfois une apparence ordinaire. Cet intérêt porté à tous les paysages, l?idée est aussi de le partager avec le plus grand nombre, auprès de tous les publics : c?est à cette ambition que s?attellent, modestement et à leur échelle, les journées des paysages. C?est la raison pour laquelle le ministère de la transition écologique et solidaire les organise toujours avec un ou des partenaires extérieurs. C?est l?occasion de remercier la Ville-Métropole de Montpellier qui a rendu possible, entre autres éléments, la tenue de cette journée ici même, au Musée Fabre. Nous aurons la possibilité de découvrir ses collections à travers la présentation de Florence HUDOWICZ ainsi que grâce à l?opportunité qui nous est offerte, via ce partenariat, de visiter librement les collections durant la pause méridienne. Je souhaite également remercier notre second partenaire, qui est en fait le premier chronologiquement parlant : la Commission du Film Languedoc-Roussillon. Je tiens à préciser que lorsque l?idée m?est venue d?organiser une journée sur ce thème, aucune région (c?est effectivement vers les bureaux d?accueil des tournages en région que j?avais pensé me tourner spontanément) n?avait été pré-fléchée a priori. Cette journée aurait pu sur le principe se tenir partout ailleurs, et c?est avant tout la nature du propos et la diversité des outils mis en avant sur le site internet de la Commission du Film qui m?a donné envie de les contacter en priorité. Je les remercie de l?enthousiasme qu?ils ont de suite manifesté en retour, à propos de ce projet. Marin ROSENSTIEHL, animateur de la première séquence de cette journée, aura l?occasion d?évoquer les missions de la Commission du Film auxquelles je viens de faire allusion. Je lui laisse la parole et invite les autres participants à cette table ronde à le rejoindre. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 8 LES PAYSAGES, FACTEUR D?ATTRACTIVITE POUR L?ACCUEIL DES TOURNAGES : ILLUSTRATIONS ET ENJEUX ASSOCIES MARIN ROSENSTIEHL RE S P O N SA B L E CO M M I S S I O N D U F I L M /ACC U E I L D E S TO U R N A G E S Permettez-moi, en guise d?ouverture à cette table ronde, de rappeler brièvement les missions de la commission du film. Son coeur de métier est de valoriser le territoire, de faire découvrir des paysages à des professionnels en vue de développer l?accueil de tournages en présentant ces paysages comme des lieux appropriés pour ce faire, et en révélant leur potentiel en tant que décor de cinéma. Je précise que pour le monde du cinéma, la notion de « décor naturel » est constituée par tout ce qui ne relève pas du décor artificiel construit en studio. La Commission souhaite donc valoriser au maximum le territoire, dans son immense diversité. Des outils de valorisation ont été mis en place pour ce faire. La photographie en fait partie. Elle permet de constituer des bases de données exhaustives, destinées à référencer tous les lieux de tournage imaginables. Nous élaborons des fiches décor géo-localisées comprenant une quinzaine de photographies décrivant un espace tout en tenant compte des problématiques d?ordre logistique. Ce travail sans fin référence à la fois des sites publics et privés, aussi divers que possible. Il ne vise pas à trouver obligatoirement un décor pour un film, mais consiste à élaborer un support de communication propre à susciter l?envie en montrant la variété des lieux de la région Occitanie. Nos interlocuteurs sont des réalisateurs, des producteurs, des assistants-réalisateurs ou des repéreurs qui viennent en région pour se voir proposer un avant-goût des sites susceptibles d?accueillir un tournage. Ces fiches constituent évidemment un outil de travail essentiel, mais le travail est aussi réalisé à partir du scénario, afin d?essayer de correspondre le plus fidèlement possible au désir de mise en scène et de cadrage. Notre travail, qui s?opère ainsi par tâtonnements successifs, consiste à incarner un scénario papier en décors visuels. Les photographies utilisées sont des photographies de repérage, relativement neutres. Elles ne mettent en scène aucun personnage. Cette neutralité permet de laisser libre cours à l?imaginaire des réalisateurs, afin qu?ils s?approprient les lieux proposés et y installent leur propre histoire, leurs propres personnages. La photographie est ainsi positionnée comme un outil de médiation destiné à créer le désir et l?envie. Nous intervenons sur les projets bien en amont afin d?essayer de faire coïncider les idées parfois vagues des réalisateurs, du moins au départ de leur réflexion, avec la réalité des décors présents en région. Pour pousser la réflexion, je souhaiterais que Philippe PANGRAZZI nous définisse mieux le cadre de son activité. PHILIPPE PANGRAZZI RE P E R E U R D E L I E UX D E TO U R N A G E J?exerce un métier singulier et passionnant : le repéreur de lieux de tournage est finalement la première personne chargée de concrétiser l?imaginaire d?un réalisateur. Je suis ainsi dans une relation artistique immédiate. A partir du scénario, nous, repéreurs, essayons de nous projeter dans l?univers d?une personne tout en faisant intervenir notre propre sensibilité, laquelle se trouve ainsi directement confrontée à celle du scénariste ou de l?adaptateur. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 9 Nous nous devons d?être force de proposition. A partir d?éléments parfois peu concrets, nous devons parvenir rapidement à un équilibre. Notre travail débute ainsi par une lecture approfondie du scénario et par un dépouillement. Au terme du premier dépouillement émergent alors des principes de recherche nous permettant de privilégier le décor le plus décrit dans le scénario et d?établir une hiérarchie, afin de proposer au réalisateur des éléments permettant au film de prendre corps. Nous sommes ainsi l?un des premiers intervenants dans la production d?un film. Le travail réalisé par la Commission du film Languedoc-Roussillon est remarquable : les fiches de sites évoquées par Marin ROSENSTIEHL posent déjà des bases permettant une projection relativement rapide. Bien évidemment, la Commission ne se substitue pas à des responsables de repérages, mais le travail réalisé par ses soins constitue une aide précieuse. C?est ainsi que j?ai pu rapidement retenir un décor proposé par l?équipe de Marin ROSENSTIEHL pour le dernier film de Nicolas VANIER, car il correspondait parfaitement à la description figurant dans le scénario. Philippe SAUREL a souligné l?importance de la dimension urbaine, qui mérite d?être considérée en tant que paysage autant que décor de cinéma. Personnellement, je ne recherche pas prioritairement des grands espaces ; je cherche tous types de décors et tous types d?éléments susceptibles d?être utilisés. Les demandes relatives à des sites naturels (campagnes, sites maritimes, bords de mer) sont relativement aisées à satisfaire. En revanche, celles liées aux architectures par exemple, notamment celles ayant tendance à disparaître, soulèvent plus fréquemment des difficultés. La difficulté est encore plus grande lorsque nous travaillons sur des décors historiquement datés. Ainsi, pour le film Le gang des Antillais, censé se dérouler à Paris dans les années 1970, j?ai dû trouver des décors à Toulouse, où se tournait le film. Or, s?il existe toujours des habitations années 1930 à cours pavées en région parisienne, ce n?est pas le cas à Toulouse. Il a donc fallu imaginer des astuces dès la présentation des photographies pour proposer au réalisateur un lieu susceptible d?accueillir le tournage. Je suis certes confronté à des difficultés, mais je me réjouis de ne jamais rechercher deux fois le même décor. Concernant le film en cours de tournage intitulé L?oiseau et l?enfant, Nicolas VANIER souhaitait une maison isolée dotée d?une vue à 360 degrés. Les cabanes de l?Ayrolle ne correspondaient pas à son imaginaire. J?ai donc décidé de rencontrer les responsables du Conservatoire du Littoral afin qu?ils m?aiguillent dans ma recherche. Ils m?ont alors proposé plusieurs sites du domaine public qui correspondaient au scénario. Avec Nicolas VANIER, nous sommes allés voir le phare de la Gacholle, isolé au milieu des marais des salins de Giraud, qui a retenu son attention, mais dont certains éléments ne lui convenaient pas. L?étang de l?Ayrolle et ses cabanes de pêcheurs © Philippe Pangrazzi Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 10 Le Conservatoire du littoral m?a alors orienté vers le domaine de la Capelude, une ancienne maison qui correspondait totalement à l?imaginaire du film. En définitive je ne pense pas que ce soit le repéreur seul qui trouve les décors : tout est affaire de capacité à identifier les contacts pertinents et à tisser avec eux des relations de confiance. MARIN ROSENSTIEHL Merci. Tu avais un autre exemple de repérage à présenter, cette fois dans le nord de la France. PHILIPPE PANGRAZZI Toujours pour le même film, je me suis en effet rendu dans le nord pour essayer de trouver une route claire, limpide, située en bord de mer. Le scénario prévoyait en effet la circulation d?un véhicule, importante dans le film. J?ai ainsi trouvé cette route, située sur la Côte d?Opale, à proximité de Sangatte. Le phare de la Gacholle en Camargue © Philippe Pangrazzi Domaine de la Capelude en Camargue © Philippe Pangrazzi Une route sur la côte d?Opale, à proximité de Sangatte © Philippe Pangrazzi Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 11 Cette découverte m?a particulièrement surprise. Mon imaginaire m?avait préparé à un site sans charme, dans la grisaille. A mon arrivée, j?ai découvert ce décor par un franc soleil et la Côte d?Opale s?est avérée remarquable. De plus, symboliquement, je trouve l?image de cette route particulièrement forte puisqu?au-delà de la mer se trouve l?Angleterre. MARIN ROSENSTIEHL Merci Philippe PANGRAZZI. Je me tourne à présent vers Lou GAUTHIER, afin qu?elle nous présente le rôle d?une directrice littéraire au sein d?une série télévisée. LOU GAUTHIER D I R E C T R I C E L I T T E R A I R E DEMD Bonjour à tous. Je suis effectivement impliquée dans la série Tandem, une série polar de 52 minutes diffusée sur France 3. Je travaille pour la société de production et j?essaie d?amener les auteurs jusqu?au scénario final, ensuite transmis aux repéreurs et à l?équipe de réalisation. C?est ce scenario final qui fait l?objet du tournage. MARIN ROSENSTIEHL La série étant tournée sur plusieurs années, disposes-tu dès le départ d?une vision globale à si long terme ? J?imagine que ton travail implique de la coordination, mais aussi une dimension artistique afin de créer une unité au sein de la série au fil des années. LOU GAUTHIER Effectivement. Nous disposons de plus d?une vingtaine d?auteurs. Chaque épisode peut être écrit par un auteur unique, mais peut l?être aussi en binôme. Plusieurs auteurs ont participé à l?écriture des arches des différentes saisons. Mon rôle est de créer une unité, d?éviter les répétitions tout en conservant un fil conducteur. J?essaie aussi, sur chaque intrigue, de répondre à la ligne éditoriale de la chaîne afin que la série ne comporte pas d?épisodes trop décalés par rapport aux repères attendus par le spectateur. MARIN ROSENSTIEHL Regardons la bande-annonce de la série avant d?aborder l?appropriation des lieux de tournage, la relation entre écriture, décors et tournage. La bande-annonce de la série Tandem est projetée au public. La côte d?Opale © Philippe Pangrazzi Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 12 Cette série est intégralement tournée à Montpellier grâce au travail de la ville de Montpellier et la mise à disposition d?un site en particulier : l?ancien mess des officiers de l?EAI. Aujourd?hui désaffecté, ce site sert de décor artificiel dans lequel de nombreux décors studio ont été créés. En parallèle, les auteurs se nourrissent de l?environnement de Montpellier et de sa région. Comment ce travail d?interaction est-il réalisé par rapport à des lieux, des ambiances et des paysages ? LOU GAUTHIER Nous tournons beaucoup dans un studio mis à disposition par la ville de Montpellier. A l?intérieur, nous avons recréé la gendarmerie, l?institut médico-légal et les maisons des protagonistes. Ainsi, près de la moitié du tournage est réalisé au sein de ce décor. Pour contrebalancer cet aspect studio, nous avons souhaité tourner dans des décors naturels très visuels. Le parti pris est ainsi d?ancrer chaque épisode dans un visuel fort et différent. Nous traitons ainsi à chaque fois d?une thématique singulière, d?un univers ou d?un corps de métier particulier, afin d?aller au-delà du simple visuel. Au-delà du divertissement, nous souhaitons apporter un caractère pédagogique afin que chaque épisode puisse apprendre quelque chose au spectateur. Nous travaillons ainsi avec la Région pour trouver des visuels au sein desquels nous pourrons inscrire une intrigue. Nous avons tourné dans des manades, chez les ostréiculteurs, dans le marais salant, à l?Altrad Stadium ou encore à la faculté de Médecine de Montpellier. Tandem épisodes 9 et 10 © Fabien Malot / France 3 / DEMD Tandem Episode 1 (images du haut) Episodes 6 et 7 (images du bas) © Fabien Malot / France 3 / DEMD Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 13 A chaque fois, nous menons un important travail de recherche avec les auteurs pour ancrer l?histoire et comprendre les relations entre les personnages au sein de ces différents univers. Au cours du premier épisode de la saison diffusée cette année, nous avons ainsi tourné au Grau- du-Roi, parmi les marins-pêcheurs et nous avons traité des femmes marins-pêcheurs. Sans esprit polémique nous avons abordé la question des quotas de pêche, de la difficulté du métier? MARIN ROSENSTIEHL Le lieu est donc important, mais l?intrigue est portée principalement par les personnages constituant l?univers social, économique et contemporain. Je comprends que ces deux éléments sont donc indissociables : les paysages ne constituent pas de simples cartes postales. LOU GAUTHIER C?est bien cela. La région de Montpellier est un personnage à part entière, mais selon moi, les spectateurs recherchent principalement des histoires humaines auxquelles ils peuvent s?identifier. MARIN ROSENSTIEHL A l?origine du projet, aviez-vous déjà l?idée d?ancrer votre série policière à Montpellier ou aurait- elle pu être tournée n?importe où en France ? LOU GAUTHIER L?idée de Montpellier s?est imposée assez naturellement. Montpellier et la région Occitanie offrent en effet une grande variété de paysages permettant ainsi une diversité de sujets et de visuels. De plus, la région jouit d?un taux d?ensoleillement relativement exceptionnel. Au fil des saisons, nous réalisons que nous parvenons ainsi à traiter de sujets intéressants qui passionnent les auteurs. MARIN ROSENSTIEHL Merci Lou Gauthier. Les décors de tournage ont aussi la particularité d?être falsifiés : le cinéma est l?art du subterfuge, le paysage est limité à un cadre horizontal et peut s?inscrire dans un axe occultant les éléments indésirables, alors repoussés dans le hors-champ. Les paysages subissent des montages, des cadrages ; ils sont parfois reconstitués de manière imaginaire pour ne mettre en lumière qu?une certaine dimension ou interprétation de ces derniers. Or, un paysagiste ne travaille pas dans un environnement cadré, segmenté. Je souhaite que nous puissions entendre le point de vue du paysagiste, à travers le témoignage d?Emmanuel PRIEUR. Quelle est ton approche du métier au regard de ces questions ? Peux-tu aussi nous parler de ton rapport au cinéma dans le cadre de ton activité ? EMMANUEL PRIEUR PAY SA G I ST E - CO N C E P T E U R E T PAY SA G I ST E - CO N S E I L D E L?ETAT Ma première réaction portera sur le vocabulaire. Il est question de décor, de scénarios, de récits, d?acteurs? Ce vocable croise tout à fait la pratique du paysagiste : nous parlons de mise en récit du territoire, dont nous nous devons par ailleurs de consulter les acteurs? Je suis interpelé par la question du décor et la manière dont elle se pose au cinéma. Pour un paysagiste-concepteur, cette notion n?existe pas vraiment, car le paysage constitue la totalité d?un territoire. Nous travaillons en effet sur les paysages « tels que perçus par les populations » (pour reprendre les termes de la Convention européenne du paysage évoquée par Julien Transy) en introduction, dont les individus constituent les acteurs du paysage. Nous considérons donc la dimension culturelle et environnementale, mais surtout sociale, voire même sociétale, dans l?appréhension du paysage. Ceci étant, l?image figée associée à la notion de décor peut aussi être obtenue par une pratique paysagiste : dans un parc par exemple, un certain nombre de lieux peuvent être mis en scène et articulés les uns par rapport aux autres afin de donner cette impression. Mais j?insiste malgré tout Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 14 sur le fait que la notion de décor ne rentre pas dans le champ de la pratique du paysage, ce dernier étant tout sauf un élément figé. La notion de paysage a également à voir avec l?approche sensible. Personnellement et à titre d?illustration, je conserve trois images de mon arrivée à Montpellier : - La traversée du Peyrou en début de soirée, qui m?a permis de réaliser à quel point Montpellier est réellement une ville-paysage. Ce voile sur le Peyrou est un élément extraordinaire, car il est le fruit d?une intention. Or, ce sont ces intentions qui rendent la pratique du paysagiste intéressante ; - L?odeur : la ville de Montpellier embaume le jasmin. Elle acquiert donc une dimension sensorielle non négligeable par rapport au paysage ; - L?eau : la ville accueille de nombreuses fontaines, et l?approche de Montpellier par le train à travers l?étang de Thau et la mer Méditerranée était aussi particulièrement marquante. La dimension sociale que j?évoquais plus tôt passe également par la rencontre avec les habitants, les acteurs du lieu, lors de la conduite d?ateliers participatifs. Ces échanges nous permettent à nous, paysagistes, de mieux appréhender le paysage, de mieux comprendre sa structure, de mieux prendre en compte les problématiques viticoles par exemple. Il est donc difficile de donner une réponse définitive à la question consistant à savoir si la notion de décor existe en paysage. Tout dépend finalement de la manière dont il est appréhendé. Quoi qu?il en soit, le paysagiste intègre toujours une dimension d?immersion, de contemplation et de projet, de transformation et de suivi de l?évolution d?un décor. Un paysage se transforme de fait. Ce point est délicat à traiter dans la question de la protection des paysages. Revenons à l?aménagement des remparts sud de la cité d?Aigues-Mortes dont nous avons parlé plus tôt. J?ai eu l?occasion de travailler sur le projet avec le paysagiste-concepteur et je me suis beaucoup interrogé sur la nécessité de restituer à tout prix l?image peinte par Frédéric BAZILLE. La transformation d?un paysage ne consiste pas toujours à revenir à une situation passée. Ceci constitue la grande différence entre paysage, patrimoine paysager et patrimoine au sens des Monuments historiques : le paysage change en permanence, de même que les acteurs et la société. Il y peu, j?étais sur un territoire dont la vocation traditionnelle était la production de prunes à pruneaux. Or, pour des questions de rationalisation, les paysans ont décidé d?utiliser hors-saison les séchoirs à pruneaux pour faire sécher les noisettes. Ainsi, en seulement dix ans, le paysage est devenu un paysage de noisetiers. La transformation dépend donc beaucoup des acteurs du lieu. En tant que paysagiste, le décor n?est jamais figé et notre travail consiste à rechercher les voies de transformation envisageables, sans porter aucun jugement sur la pertinence, dans l?absolu, de tel type de paysage par rapport à tel autre. MARIN ROSENSTIEHL J?imagine que tes missions sur un site consistent à engager de nombreuses consultations individuelles auprès des acteurs locaux pour essayer de comprendre la situation. Il est vrai que le cinéma trouve un lieu singulier, pose un cadre, filme et s?en va. Il fige ainsi un paysage dans le temps au sein d?une oeuvre. A l?inverse, j?imagine que le paysagiste travaille sur la durée, au sein de lieux qui seront fréquentés par des riverains et / ou des touristes. La notion de temps n?est donc pas la même, car vous travaillez dans une logique de pérennité du paysage. L?autre point qui me paraît intéressant est la nécessité de tenir compte de l?évolution du monde et de la société. Votre problématique consiste donc à concilier évolution, préservation et beauté des lieux. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 15 EMMANUEL PRIEUR La question esthétique peut effectivement être très poussée, elle nous mobilise fortement et régulièrement, notamment lors de la phase de dessin. Toutefois, les références changent. Une forme d?esthétisme environnemental émerge et s?impose de plus en plus. La Convention européenne du paysage pose en effet un triptyque préservation / gestion / aménagement des paysages. Or aujourd?hui, en tant que paysagistes-concepteurs, aucune de nos missions ne porte sur la gestion, alors que celle-ci constitue souvent le sujet le plus important dans la durée, au-delà de la réalisation ponctuelle d?un aménagement. Il est vrai que dans l?esthétique que nous employons, l?usage du génie naturel constitue une dynamique particulièrement intéressante par rapport à l?évolution même de notre métier. L?image n?est effectivement pas figée, elle se transforme, mais je ne suis pas certain que nous soyons systématiquement dans une démarche esthétisante. Il me semble que nous essayons d?abord de répondre aux besoins de sociétés locales, de portions de territoires. Les types de paysages sont nombreux : les petits sites, les grands sites, les paysages urbains... Je pense que ce triptyque constitue un tronc commun. Ensuite, un élément majeur contribuant à l?évolution des pratiques du paysagiste tient à la part accordée aujourd?hui à l?habitant, via la mobilisation de pratiques participatives. Nous écoutons, nous délions la parole, nous écrivons aussi énormément avant de passer au dessin. Je me dis que cette question du décor, du récit et des acteurs constitue le point commun entre le cinéma et le paysagiste. LOU GAUTHIER J?ai l?impression que dans notre recherche, nous englobons ces trois pôles le plus en amont possible dans notre réflexion, afin de ne pas mettre en difficulté les repéreurs. Lors du tournage de l?épisode de Tandem diffusé ce soir même, les repéreurs se sont vus contraints par la prise de trop grandes libertés dans la rédaction du scénario : au lieu de le tourner uniquement dans les grottes de Clamouse, nous avons dû repérer et tourner dans deux autres grottes afin de parvenir à reconstituer le décor tel qu?imaginé et décrit dans le scénario. C?est la raison pour laquelle aujourd?hui, nous essayons réellement de réfléchir sur ces éléments bien en amont, dès le début de l?écriture. EMMANUEL PRIEUR J?aime cette idée de reconstruire un paysage. Nous intervenons en effet parfois sur des sites dégradés ou dénués de vie. Le défi est de reconstruire des paysages avec les acteurs du lieu. Il faut prendre conscience qu?il est parfois difficile de constituer ne serait-ce qu?une simple « brigade verte » par exemple, pour reconquérir un paysage et le défricher. Tandem épisode 17 © Fabien Malot / France 3 / DEMD Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 16 Un élu dans le Lot a ainsi vécu l?installation d?un habitant souhaitant disposer de parcelles pour développer une activité de permaculture. Il s?est accaparé un terrain foncier communal pour le défricher. Quelque temps après (je me rendais à une réunion relative au chantier m?ayant été confié dans cette commune), j?ai constaté la réouverture du paysage : des murets autrefois recouverts par la végétation réapparaissaient, et cet habitant avait investi dans des installations. Le maire en était choqué. Je trouvais pour ma part intéressant que ce paysage se rouvre et qu?un individu, de par sa simple activité économique, en vienne à le reconstruire. Il le réduit peut-être, l?oriente dans une dimension plutôt qu?une autre mais en tout cas, un paysage qui n?existait plus réapparaît. Reconstruire des décors au travers des outils cinématographiques constitue selon moi une ouverture du sujet. PHILIPPE PANGRAZZI Il me semble nécessaire d?ajouter qu?un décor évolue en permanence. Dans ma pratique, je n?hésite pas à profiter du moment où la lumière est la plus belle pour le présenter. Dans ma profession, nous sommes certes des tricheurs, nous ouvrons une fenêtre plus ou moins limitée, mais quoi qu?il en soit, une vérité s?exprime tout de même à travers notre décor. Par exemple, je ne présente jamais un décor auquel je ne crois pas, au sein duquel un élément me perturbe. Ainsi, je ne présente pas un décor pollué par des nuisances sonores. S?il nous arrive donc de tricher, nous présentons tout de même un reflet de la réalité. C?est la raison pour laquelle très souvent, lorsque mon choix s?est arrêté sur un décor, je suis face à une certaine forme d?évidence selon laquelle mon décor ne peut qu?être retenu. MARIN ROSENSTIEHL J?aimerais du coup approfondir cette question de la transformation du paysage, de sa mutation. Pour ce faire, il me semble intéressant de nous intéresser au film d?Agnès VARDA Sans toit ni loi, tourné dans la région (essentiellement dans l?Hérault) il y a près de trente ans. Nous allons donc revenir sur un lieu emblématique du tournage : les cyprès de Saint-Aunès. Nous avons retrouvé les clichés de repérage au polaroïd. Repérages pour le film Sans toit ni loi d'Agnès Varda © Ciné-Tamaris Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 17 Les images qui suivent montrent la manière dont Agnès VARDA s?est approprié ces paysages pour le film. Elle a ainsi créé un univers très poétique : une lumière d?hiver, douce, avec ces cyprès qui évoquent la Toscane. Il apparaît ainsi une sorte d?intemporalité et une perte de tout repère géographique. Ces cyprès poussent là depuis plus de deux cents ans. Repérages pour le film Sans toit ni loi d'Agnès Varda © Ciné-Tamaris Photogrammes du film Sans toit ni loi d'Agnès Varda © Ciné-Tamaris Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 18 Le site a bien changé aujourd?hui : les clichés qui suivent montrent ce qu?est devenu ce même endroit, ce même décor. Il a considérablement muté et est devenu une zone urbaine à proximité de laquelle passe l?autoroute. La résistance dont ces deux cyprès font preuve revêt presque une dimension comique, au milieu de cette évolution qui peut sembler pathétique. Ils sont protégés et appartiennent toujours au même propriétaire. Au cours des cinq ou six dernières années, une zone industrielle s?est construite. Photographies contemporaines du site © Languedoc-Roussillon cinéma Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 19 Photographies contemporaines du site © Languedoc-Roussillon cinéma Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 20 Les photographies parlent d?elles-mêmes et mettent en lumière un paradoxe : celui de vouloir préserver le paysage, incarné par ces deux cyprès, et l?urbanisation brutale qui semble irrémédiable au regard des besoins (réels ou supposés) de la société. J?aimerais recueillir vos réactions à partir de cet exemple. L?évolution est souhaitable puisque nous ne pouvons vivre constamment dans la nostalgie, mais il arrive parfois que des erreurs et des accidents se produisent dans le domaine de l?urbanisme, comme l?illustrent les réalisations du projet Racine sur le littoral du Languedoc notamment. L?emprise du tourisme peut aussi être contre-productive. Tous ces éléments engendrent donc des paradoxes. EMMANUEL PRIEUR Il est assez curieux de constater que la mission interministérielle Racine a été plus efficace en Aquitaine (où elle a réellement permis de poser des limites à l?urbanisation) que dans le Languedoc. En Aquitaine, cette mission a contribué à l?émergence d?un schéma d?aménagement relativement simple basé sur un triptyque constitué par les bourgs-centres, les bourgs lacustres et les bourgs littoraux. Cela constitue une première forme de Zone d?Aménagement Concerté ayant permis de protéger un pan entier de territoire et de l?organiser tout en rendant les paysages accessibles. Je n?ai jamais trop compris pourquoi la mission Racine avait rencontré des difficultés à affirmer le même niveau d?exigence en Languedoc-Roussillon. A titre d?illustration, le boulevard évoqué par Philippe SAUREL en introduction comportait des plantations issues de la mission Racine qui ont été détruites. Pour en arriver aux cyprès, la question n?est pas tant de déplorer l?apparition d?une autoroute que de s?interroger sur la place du paysagiste concepteur dans le processus d?aménagement au moment de la création de l?autoroute : a-t-il été associé au projet ? De même, un paysagiste- concepteur a-t-il été associé au projet d?aménagement d?une zone d?activité ? En soi, la transformation du paysage viticole n?est pas gênante. En revanche, la manière dont cette évolution s?est matérialisée l?est bien plus. Il semblerait qu?elle ait été réalisée selon une appréhension strictement technicienne, basée principalement sur une ingénierie Voirie Réseaux Divers (VRD), pour ne constituer finalement qu?un paysage routier puis commercial. Cela mérite que nous nous interrogions sur nos paysages d?infrastructures et sur la manière de les construire. Tout laisse à penser qu?au moment de la construction de cette autoroute, les compétences d?un paysagiste-concepteur n?ont pas été sollicitées. Il peut certes être choquant que ces deux cyprès soient aujourd?hui dans une telle situation, mais personnellement, cette évolution ne m?inspire aucun regret. J?estime qu?il est nécessaire d?accepter certaines évolutions. Certaines peuvent s?apparenter à un deuil avec lequel il est nécessaire de composer. Les murs à pêches de Montreuil constituent un bon exemple de transformation d?un paysage agricole, composé de murs qui ont finalement servi de base à la création d?habitats de manière presque spontanée, sur la base du seul bon sens paysan. La région Occitanie doit faire face à des dynamiques très fortes liées au tourisme. Il peut dès lors être nécessaire de s?interroger sur sa capacité d?accueil et la pertinence de son déploiement territorial. Un paysagiste peut poser un certain nombre de principes, voire de règles, pour tenter d?intégrer la culture des lieux dans un processus de transformation de ce même lieu. Je ne regrette pas l?image quelque peu iconique de ces cyprès. Elle prend même davantage de force aujourd?hui dans la représentation mentale que peut en avoir le public, en révélant une situation totalement ubuesque. MARIN ROSENSTIEHL Il était intéressant d?avoir l?opinion du paysagiste sur un tel cas. Ces deux cyprès fon l?objet d?un statut de protection. Ils ont été sauvés à plusieurs reprises. J?entends bien que cet exemple est un peu caricatural, extrême. Et en même temps, il constitue un cas comme tant d?autres d?évolution des paysages. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 21 EMMANUEL PRIEUR Nous protégeons souvent un site en le classant au titre de la loi de 1930 intégrée code de l?environnement, lorsque ce site est en situation de danger et de disparition, à la demande notamment des populations locales. Les chutes des coteaux de Gascogne ont ainsi fait l?objet d?une protection en 1973. Ce secteur où le grand plateau de Lannemezan tombe dans la Garonne était menacé par le tracé de l?autoroute A62. Une fois la démarche de protection lancée, tout aménagement ou projet doit alors s?interroger sur la manière d?intégrer un ouvrage dans le paysage topographique. La protection peut ainsi avoir du sens non pour figer des situations, mais pour permettre de mieux intégrer des dynamiques contemporaines. MARIN ROSENSTIEHL Passons à un autre exemple de film tourné sur le site de Navacelles, situé dans le périmètre du bien Unesco Causses et Cévennes : Cornelius, le meunier hurlant, de Yann LE QUELLEC. Il s?agit d?un film un peu intemporel, qui s?est approprié intelligemment le site de Navacelles et y a reconstitué un pays imaginaire. Pour l?occasion, un moulin à vent éphémère y a été construit en bordure de falaise. Ce lieu était particulièrement bien préservé, tout en restant ouvert à l?idée d?une telle intervention. Cette expérience constitue ainsi un très bel exemple d?articulation entre projets cinématographique et paysager. La bande-annonce du film est projetée au public. Cirque de Navacelles Languedoc-Roussillon cinéma Photogramme du film Cornelius le meunier hurlant de Yann Le Quellec © Frédéric Louradour / Agat Films et Cie Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 22 C?est un film magnifique que je vous invite à aller voir. Il est intéressant de constater, à travers la bande-annonce, que ce film a reconstitué un pays imaginaire en s?appropriant le site du cirque de Navacelles, mais aussi la forteresse de Salses-le- Château, la plage de Leucate pour les scènes de mer, ainsi que certains paysages en Rhône- Alpes. Le tout constitue un monde absolument invraisemblable, assez vierge. Indépendamment de ce film, je trouve intéressant le fait que le site de Navacelles ait été extrêmement bien préservé. Les flux de touristes ont fait l?objet d?une excellente gestion. Des aménagements en belvédères ont été opérés en faisant appel à des paysagistes et des urbanistes pour intégrer ces structures, ainsi que les zones de stationnement, au paysage. Le tout a été conçu intelligemment de manière à ne pas dénaturer le site. Il s?agit en effet d?un site exceptionnel qui attire le tourisme et est donc bénéfique pour l?économie locale. EMMANUEL PRIEUR Comme le disait Jean-Emmanuel BOUCHUT en introduction, Navacelles est un site classé et labellisé « Grand site de France ». Les réflexions sur l?évolution d?un tel site en fonction de l?affluence touristique prennent du temps. Ces types de projets sont longs à mûrir, mais ils aboutissent généralement sur une réalisation exemplaire. Je laisse la parole à sa directrice Caroline SALAÜN, présente dans la salle. CAROLINE SALAUN D I R E C T R I C E D U G R A N D S I T E D E NAVA C E L L E S Les aménagements du site de Navacelles ont effectivement nécessité la mise en place d?une collaboration avec deux paysagistes. Il est vrai que globalement, les projets Grands sites de France donnent lieu à de longues démarches prenant en compte la gestion du territoire, la vision à long terme et la consultation et implication des acteurs locaux. Sur le site de Navacelles, un système de navettes a été mis en place avec les agriculteurs. Cette réflexion en rapport avec l?agriculture et la valorisation des activités contribue au dynamisme du territoire. Concernant le film en question, vous parliez de l?enrichissement mutuel entre le film et le site. Il a en effet donné lieu à une forte implication de la population locale sur l?ensemble du Grand site (les Causses, Le Vigan et les communes alentours). Le moulin existe toujours sur les rebords des Causses et constitue désormais un lieu de curiosité. L?idée initiale était de tourner avec l?un des moulins situés plus haut dans les Causses, sur un site Sur le tournage du film Cornelius le meunier hurlant de Yann Le Quellec © Cécile Mella pour Languedoc-Roussillon cinéma Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 23 préservé et restauré dans le cadre de l?opération Grand Site (OGS), mais les contraintes y étaient trop importantes. La production a alors opté pour la construction de ce moulin aérien sur le site même du cirque de Navacelles. Un autre point intéressant est que le film a valorisé les Causses et non seulement les gorges. J?émettrais simplement une réserve quant à la cohérence de l?itinérance du meunier qui finit par traverser des paysages alpins. Même si la vocation du film est de reconstituer un pays imaginaire, ceux qui connaissent les paysages du site savent pertinemment que c?est impossible. L?accueil de ce film a en tout cas constitué une démarche particulièrement intéressante, et les retours de la population sont enthousiastes. PASCAL ANDRE DDT D U TA R N Je m?interroge sur la question du modèle soulevé par ce type de films. Beaucoup d?émissions et films régionaux sont à la recherche de paysages authentiques et sauvages. Cela suscite la question du modèle puisque le public est alors incité, à titre individuel, à le retrouver et à rechercher des maisons isolées, au centre de grandes parcelles. Je travaille dans le champ de l?urbanisme, guidé par un enjeu de réduction de la consommation des espaces. Il est ainsi dommage que le modèle exposé soit contraire aux enjeux de protection des paysages en encourageant la construction au coeur de superficies importantes. Concernant les cyprès du film d?Agnès VARDA, je rejoins l?opinion d?Emmanuel PRIEUR. Cette évolution relève d?une question d?enjeux pour le territoire. Les enjeux étaient économiques et il est probable que les vignes ne faisaient pas l?objet d?une appropriation si importante par la population ; le site en lui-même ne portait aucun enjeu touristique et à l?époque, il est vraisemblable que les préoccupations environnementales étaient différentes. SYLVIE BROSSARD DREAL OC C I TA N I E Le film est un outil, peut-être même l?outil le plus pertinent qui puisse exister pour développer une politique des paysages. Car il nous conduit à une nouvelle expérience, nouvelle perception d?un espace que nous pensions connaître. Comme l?a rappelé Jean-Emmanuel BOUCHUT, la Renaissance marque notamment l?invention de la perspective. Dès lors, les artistes entrent dans une culture des paysages par des représentations picturales. Pour autant, les paysages existent aussi à travers des descriptions littéraires qui situent les conditions de perceptions des lieux. Et ils rendent compte de multiples expériences du territoire. Aujourd?hui, la loi pour la Reconquête de la Biodiversité, de la Nature et des Paysages d?août 2016 (dite loi RBNP), avec son article incluant dans le droit français la définition de la Convention européenne du paysage, constitue une petite révolution dans la sphère de l?aménagement du territoire : il s?agit de reconnaître la relativité des perceptions des territoires. Or c?est exactement ce que fait le film. Il montre en effet que les lieux sont intimement liés aux populations qui entrent Sur le tournage du film Cornelius le meunier hurlant de Yann Le Quellec © Cécile Mella pour Languedoc- Roussillon cinéma Sur le tournage du film Cornelius le meunier hurlant de Yann Le Quellec © Frédéric Louradour / Agat Films et Cie Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 24 en interaction avec eux. La loi nous invite à distinguer le territoire et la perception que les individus en ont, relative à chacun. Cette distinction permet de prendre du recul par rapport à notre perception afin de prendre en considération celle des autres comme moteur des multiples actions de transformation et de gestion, et surtout de penser, aux delà de nos perceptions, à l?avenir, si possible durable, des territoires. Avant de mener des projets de paysages, il serait dès lors intéressant de réaliser deux ou trois films montrant les perceptions que les individus peuvent avoir d?un lieu. Le paysage constitue en effet la composition de tous ces points de vue et la transmission d?un paysage historique dépend du choix des réalités que nous voulons transmettre. Il peut s?agir des paysages merveilleusement présentés par Philippe SAUREL. Comme le disait Emmanuel PRIEUR, l?important n?est pas qu?ils changent, mais que l?on soit conscient de ce que nous voulons transmettre de leur histoire par leurs changements, car il est impossible de conserver et de transmettre toute la réalité historique d?un territoire. Les films constituent un outil remarquable permettant à chaque spectateur d?appréhender des différentes manières de percevoir un territoire. De ce point de vue là, le film Cornelius, le meunier hurlant est remarquable, car il déplace notre regard en nous invitant à l?exercice, imposé par la loi RBNP, de confronter son propre point de vue à celui des autres, pour composer un projet de territoire qui nécessite parfois de grands bouleversements physiques. Si l?on prend en compte tous ces éléments, on parvient alors à composer un beau paysage. La qualité d?un projet repose sur cette qualité de réflexion et d?écriture, sur notre volonté de transmettre aux générations futures, un lieu dont nous avons hérité de nos prédécesseurs, en rendant ses histoires intelligibles. JULIEN TRANSY Un grand merci à tous les intervenants de cette première séquence. Les échanges avec la salle ont d?ores et déjà permis d?illustrer ou d?interroger le lien entre cinéma et projet de paysage dont il sera plus particulièrement question cet après-midi. A présent Florence HUDOWICZ va nous faire voyager à travers les paysages du Languedoc tels que représentés dans les collections du musée Fabre. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 25 LES PAYSAGES DU LANGUEDOC A TRAVERS LES COLLECTIONS DU MUSEE FABRE FLORENCE HUDOWICZ CO N S E RVAT E U R D U PAT R I M O I N E , RE S P O N SA B L E D U DE PA RT E M E N T D E S A RTS G R A P H I Q U E S E T D ECO R AT I F S Je vais vous présenter un ensemble d?images du passé composées d?oeuvres, de regards individuels qui ont permis aux paysages languedociens d?exister dans la peinture [Nota Bene : l?iconographie ici reproduite ne représente qu?une petite partie de celle présentée durant l?exposé]. Sans être une spécialiste des paysages, mes fonctions de Conservatrice du Patrimoine et de Responsable des Arts graphiques et décoratifs au musée Fabre m?amènent à croiser de nombreuses oeuvres. Je remplace aujourd?hui notre Directeur, Michel HILAIRE, qui souhaitait pouvoir assurer cette présentation à votre attention, mais qui se trouve retenu par le montage de l?exposition « Picasso ? Donner à voir » qui se tiendra du 15 juin au 23 septembre. Je vais donc vous présenter un panorama des paysages du Languedoc à travers nos collections. En avant-propos, sachez que les paysages apparaissent dans les peintures à la Renaissance. Toutefois, en France, et notamment pour les Académiciens, ce n?est qu?à partir du XVIIème siècle que le paysage est instauré comme un genre, bien qu?il soit encore considéré comme un genre mineur. Ce n?est qu?à la fin du XVIIIème siècle que certains peintres, dont Pierre-Henri de VALENCIENNES, chercheront à instaurer le paysage comme genre à part entière. En préambule, laissez-moi tout de même vous montrer, même si cela n?a guère de lien direct avec les paysages du Languedoc, les quelques peintres ayant reçu le prix du genre du paysage historique, institué en raison des importants efforts consentis par Pierre-Henri de VALENCIENNES. Au début du XIXème siècle, l?Académie instaure ainsi le prix de Rome de la peinture du paysage historique, permettant à certains peintres de briguer et recevoir ce prix. Nos collections comprennent ainsi des toiles d?Achille ETNA MICHALON, premier lauréat de ce prix en 1816. Si, nous ne disposons pas du tableau lui ayant valu cette reconnaissance, nous possédons tout de même l?une de ses oeuvres. Notre collection accueille également des oeuvres de REMOND, qui s?est intéressé aux grands paysages. A cette époque, le paysage historique se devait d?être une représentation idéale de la nature, un paysage tel qu?il devait être bien plus qu?un paysage tel qu?il est. Le paysage historique doit aussi toujours accueillir un présupposé historique, une scène mythologique permettant de légitimer le fait que le tableau soit entièrement consacré au paysage. Vous pouvez donc observer la scène d?Abel et Caïn dans un paysage américain, ce qui est relativement osé pour le XIXème siècle. Enfin, à la faveur des Romantiques qui commencent à considérer les paysages idéaux, mais aussi les paysages réels et nationaux, le peintre Paul HUET peut affirmer en 1868 : « Le paysage est de tous les artistes, celui qui communique le plus directement avec la nature, avec l?âme de la nature ». Ainsi présenté, le paysage est une interprétation du regardeur. Le musée Fabre n?est pas un musée abritant beaucoup de paysages. L?ensemble du parcours n?en demeure pas moins jalonné par de grands paysagistes. Musée Fabre. D838.1.1 - Peinture française 19e siècle. La Mort d'Abel. Paysage historique - REMOND Jean Charles Joseph (Paris, 1795 - Paris, 1875) Huile sur toile Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 26 LES PREMIERS PAYSAGISTES C?est à la fin du XIXème siècle que le paysage languedocien commence à émerger à la faveur du peintre Jean-Baptiste PILLEMENT, grand ornemaniste et grand peintre des paysages, aujourd?hui oublié. Il a parcouru la France et s?est installé aux environs de Pézenas. Il a alors produit des peintures intitulées Paysages de l?Hérault. S?il est difficile d?identifier précisément les sites peints, nous pouvons constater, à travers les titres qu?il leur a donnés, qu?ils sont ancrés dans le lieu où lui-même se trouvait. Il existe donc une perception de l?importance du paysage, de sa valeur en peinture, et aussi de la volonté de l?enjoliver par l?insertion de personnages prétextes. Bien que nous ne l?ayons pas dans nos collections, sachez aussi que le peintre Jean- Baptiste AMELIN a véritablement décrit l?Hérault à travers des tableaux et des textes qu?il illustrait par sa propre production. Le paysage suivant, situé à proximité de Bédarieux, a été peint par Jacques MOULINIER. Il s?agit d?un peintre collectionné par François-Xavier FABRE. Ce peintre, dans la poursuite du grand tour et des paysages italiens, a commencé à représenter, une fois revenu chez lui, le paysage local dans ses dessins et dans ses peintures. Sur l?oeuvre projetée, vous reconnaissez ainsi le Jardin des plantes avec au fond, le pic Saint-Loup. Une fois revenus de leur grand tour d?Italie, différents artistes adoptent aussi dans leur tableau une approche archéologique témoignant de l?importance accordée à l?Antiquité à l?époque. Leur représentation picturale de monuments historiques et archéologiques témoigne de la même envie de documenter et de représenter les monuments et points remarquables du territoire. PAYSAGES DE RIVIERE Jacques MOULINIER comme Charles-Emile DESMOULINS ont à coeur de représenter les environs de Montpellier. Ils sont vraisemblablement parmi les premiers à représenter des vues du Lez, avant même Frédéric BAZILLE. Ces illustrations accompagnent aussi les premiers guides touristiques. Pour l?anecdote, nous supposons que Jean-Baptiste COROT, à l?occasion d?une visite à Avignon, se serait promené le long des rives du Lez et aurait donc représenté des vues de cette rivière. Les premiers écrivains qui ont voulu témoigner de la beauté de la région ont eu à coeur d?ancrer ce paysage languedocien dans la naissance de la peinture des paysages, de la peinture de la lumière et presque du début de l?impressionnisme. Ainsi, dès les années 30, ce sujet apparaît en Musée Fabre. 2008.6.2 - Peinture française 19e siècle. Le Jardin des plantes de Montpellier - MOULINIER Jacques (Montpellier, 1757 - Montpellier, 1828) Huile sur bois Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 27 dessin puis, petit à petit, en peinture. Il serait intéressant de confronter les connaissances issues de divers domaines pour permettre à ces dessins d?être mieux documentés. Eugène CASTELNAU, ami de Frédéric BAZILLE, a peint des vues du Vidourle et du Lez. Ces oeuvres sont dans la veine du voyage pittoresque ayant permis de prendre pied dans les paysages territoriaux de la France. Initiés par le Baron TAYLOR, ces voyages pittoresques ont permis à de nombreux artistes de parcourir la France entière pour représenter les provinces et les régions. Ce mouvement, s?il n?est pas répertorié en tant que tel en Languedoc, a sûrement aidé à l?inspiration de ces paysages. Comme l?a dit Philippe SAUREL en introduction, nous sommes situés entre montagnes et mer. Toutefois, dans la peinture, c?est d?abord par la rivière que le paysage sera appréhendé. Il est vrai que les gens se baignent dans les rivières depuis bien longtemps alors que les pratiques de la mer n?émergent qu?à partir de 1850. Ces vues du Vidourle illustrent la manière dont un paysage est amené à changer. Elles sont réalisées au début du réalisme, par des peintres qui ont à coeur de représenter ce qu?ils observent. A partir de la fin du XVIIIème siècle, de nombreux traités apparaissent pour définir la manière la plus appropriée de traiter un paysage, de la feuille d?arbre au paysage tout entier. Ainsi, il est conseillé aux peintres de rechercher les effets atmosphériques et de privilégier les lumières du soir ou du matin. Dans cette optique, une oeuvre d?Eugène CASTELNAU est éclairée d?une lumière de crépuscule baignant les environs du Lez. Sur l?oeuvre La vue du village de Frédéric BAZILLE, vous disposez d?une vue un peu décalée par rapport à celle de Jacques MOULINIER présentée plus tôt. Sur celle-ci, le Lez est plus visible et ce tableau est notamment l?un de ceux qui a contribué à faire connaître son auteur. Il est en effet remarqué par le fait qu?il a intégré une figure dans le paysage, ce qui représente une avancée majeure pour les impressionnistes. Musée Fabre. 895.1.11. Paysage des bords du Lez - CASTELNAU Alexandre Eugène (Montpellier, 1827 - Montpellier, 1894) dessin au crayon noir avec rehauts de blanc sur papier teinté Musée Fabre. 837.1.681 - Dessin français 19e siècle. Paysage près de Montpellier, bords du Lez à Montplaisir avec une vue de Castelnau près de Méric - MOULINIER Jacques (Montpellier, 1757 - Montpellier, 1828) dessin lavé de sépia et d'encre de Chine Musée Fabre. 898.5.1 - Peinture française 19e siècle. Vue de village - BAZILLE Frédéric (Montpellier, 1841 - Beaune-la-Rolande, 1870) Huile sur toile Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 28 Enfin, nous possédons une oeuvre de Gustave COURBET, peintre ayant énormément oeuvré à la connaissance des paysages languedociens. Vous observez ainsi le pont d?Ambrussum sur le Vidourle. Il considérait en effet qu?il était préférable de peindre les paysages situés à ses pieds plutôt que les paysages exotiques. Ainsi, à la faveur de son mécène, Alfred BRUYAS, Gustave COURBET se rend donc dans le Midi et peint de nombreux paysages. Ces peintres se situant entre réalisme et impressionnisme contribueront à faire entrer la lumière dans les salons en peignant la lumière du Midi, ses ciels azuréens et ses paysages. D?une certaine façon, ces éléments peuvent être considérés comme précurseurs de l?impressionnisme. Ainsi, Camille DESPOSSIS avait écrit tout un texte intitulé « Montpellier, berceau de l?impressionnisme ». A l?occasion d?une visite au domaine de la tour de Farge, propriété de la famille SABATIER, Gustave COURBET avait peint le domaine, les vignes autours et le télégraphe de Chappe. Il nous transmet ici la réalité d?un paysage vers 1850, situé à une vingtaine de kilomètres de Montpellier. LA MER Je vous présente maintenant le tableau iconique du musée, oeuvre de Gustave COURBET. Il est actuellement prêté et exposé au musée de Berlin. Il montre le paysage languedocien, situé entre mer et montagne, avec cette fameuse représentation du peintre, reçu par son mécène, qui donne l?impression que la scène est inversée. Ce paysage plat devient le premier sujet de la peinture. Dans une autre oeuvre de Gustave COURBET, le peintre se présente maintenant face à la mer, dans une évocation romantique, et fait à nouveau entrer dans la peinture ce paysage considéré comme sauvage et vraisemblablement peu hospitalier. Nous avons récemment acquis un tableau du peintre Albert GLEIZES représentant, en 1851, deux baigneuses trempant timidement leurs pieds dans la mer. D?une certaine façon, il s?agit là de l?évocation des premiers bains de mer. Gustave COURBET s?intéressera aussi aux paysages d?étangs. Il nous montre donc des paysages qui nous sont encore chers aujourd?hui. Il est vrai que lorsqu?on emprunte la liaison ferroviaire entre Montpellier et Sète, ces paysages encore préservés restent magiques et exceptionnels. Musée Fabre. 892.4.1 - Peinture française 19e siècle. Le pont d'Ambrussum - COURBET Gustave (Ornans, 1819 - La Tour de Peilz, 1877) Huile sur papier marouflé sur bois Musée Fabre. 868.1.23 - Peinture française 19e siècle. La Rencontre ou Bonjour M.Courbet - COURBET Gustave (Ornans, 1819 - La Tour de Peilz, 1877) Huile sur toile Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 29 Laurence BONNAVENTURE a, lui aussi, arpenté de nombreux pays. En revenant dans le Midi, il nous a offert ses visions du bord de mer à Palavas-les-Flots. Les oeuvrent égrainent ainsi les états atmosphériques et les étangs. Une oeuvre de FAILLES, réalisée en 1880, témoigne de l?intérêt grandissant au profit de nos rivages. Florence HUDOWICZ projette ensuite, sans les commenter, des oeuvres de BIMARD et de Joseph-Léon CLAVEL. Une oeuvre de Paul HARENT présente Palavas-les-Flots comme station thermale. REMOND, au XXème siècle, a représenté des éléments aujourd?hui disparus comme ce Kursaal qui imitait les bords de mer Atlantique. Palavas-les-Flots y est donc présenté comme une station de bains de mer ; le casino y était déjà présent. Dans les années 30, Jean RUDEL représente les cabines de mer et les bains. LA MONTAGNE Le musée en est suffisamment riche. Un paysage de Camille DESPOSSIS des années 30 reprend le motif du pic Saint-Loup investi plus tôt par Eugène CASTELNAU, qui fut l?un de ceux à s?intéresser le plus à la campagne et à cette montagne en particulier. PAYSAGE ET HISTOIRE Une oeuvre de Maximilien LENHARDT montre une vue depuis les remparts d?Aigues-Mortes. Ce peintre de la fin du XIXème siècle contribue à faire resurgir la grande peinture d?histoire tout en la renouvelant. Cette peinture représente donc la tour de Constance. Musée Fabre. 64.2.3 - Peinture française 20e siècle. Plage aux baigneurs parmi les tentes et les parasols - RUDEL Jean Aristide (Montpellier, 1884 - Montpellier, 1959) Huile sur contreplaqué Musée Fabre. 895.1.7 - Peinture française 19e siècle. Les garrigues - CASTELNAU Alexandre Eugène (Montpellier, 1827 - Montpellier, 1894) Huile sur toile Musée Fabre. 892.1.1 - Peinture française 19e siècle. Prisonnières huguenotes à la tour de Constance, Aigues-Mortes - LEENHARDT Michel Maximilien (Montpellier, 1853 - Montpellier, 1941) Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 30 LA CAMPAGNE Un pied de vigne d?Antoine-Laurent CASTELLAN prouve combien les paysagistes du début du XIXème siècle commençaient à peindre leurs toiles à partir de détails. Jusqu?au XVIIIème siècle, les arbres étaient en effet représentés de manière assez schématique et identique. Il s?agissait d?illusions d?arbres. A partir du XVIIIème siècle, les traités recommandent explicitement de commencer à dessiner les arbres à partir de leur feuille, dessinée géométriquement, et de différencier les différentes essences. La peinture suivante est une vue de vignes réalisée par Frédéric BAZILLE. Une vue similaire de Maximilien LENHARDT sera réalisée une vingtaine d?années plus tard et témoignera de l?envie de l?artiste de faire entrer la viticulture et l?agriculture dans le paysage au travers des vendanges. Maximilien LENHARDT s?intéresse également à la garrigue, paysage sans relief constituant un véritable défi pour le peintre. En dépit de l?absence de motifs perceptibles permettant d?animer et de composer le paysage, son oeuvre « Aube en garrigue » n?en demeure pas moins un paysage notamment grâce aux effets atmosphériques. Tout élément devient sujet de peinture, y compris pour Henri de MAISTRE, hospitalisé à Montpellier, pour lequel la ville et ses environs sont devenus un sujet de prédilection. PAYSAGE ET MAGIE Je me permets un petit écart pour évoquer la personnalité de Jean HUGO, l?un des fondateurs du réalisme magique, dont nous conservons l?un des plus grands fonds à Montpellier. Il nous permet d?une certaine manière, par sa représentation idéalisée et personnelle du paysage, de l?appréhender différemment. Même si le sujet reste le paysage, il abrite ainsi généralement une autre scène (religieuse, mythologique ou poétique). Il n?en demeure pas moins que Jean HUGO peint ce qu?il observe, et l?on peut dire que les paysages méridionaux fondent le socle de sa peinture. Il s?était en effet établi, dans les années 1930, au Mas de Fourques à Lunel et ce sont bien ces paysages environnants qui ont nourri son changement de style et l?émergence de cette nouvelle peinture. Musée Fabre. 43.2.6 - Peinture française 19e siècle. Aube en garrigue - LEENHARDT Michel Maximilien (Montpellier, 1853 - Montpellier, 1941) Huile sur carton Musée Fabre. 2008.9.1 - Dessin français 20e siècle. Paysage méditerranéen - HUGO Jean (Paris, 1894 - Lunel, 1984) Lavis d'encre de Chine sur papier, tracé sous-jacent au graphite Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 31 LES PORTS A la même époque, un autre sujet émerge avec l?école Montpellier-Sète : celui de la représentation picturale des ports. Nous abritons donc également de nombreux tableaux représentant le port de Sète, peints par des artistes tels MILLAU ou COUDERT par exemple. Ces artistes ne sont pas forcément très connus, mais ont tout de même leur importance dans nos fonds et pour l?histoire des beaux-arts locaux. LES PAYSAGES URBAINS Il me semble important d?évoquer les paysages urbains pour terminer cet inventaire. Nous disposons ainsi de diverses représentations des environs de Montpellier : le château de Flaugergues et ses vases d?Anduze au début du XXème siècle ou encore le Peyrou. Comme je l?indiquais plus tôt, Henri de MAISTRE a eu à coeur de représenter la ville sous ses divers aspects. Il a ainsi réalisé des vues de la cathédrale, de la place de la Canourgue, du Peyrou ou encore du vieux Montpellier. LES PEINTRES CONTEMPORAINS Enfin, à travers nos peintres contemporains, je souhaite évoquer la persistance du paysage en tant que personnage, comme en témoigne une vue du pic Saint-Loup par Vincent BIOULES, ou la représentation d?arbres par Alexandre HOLLAN. J?en profite pour vous informer que ce peintre franco- hongrois a fait une donation importante au musée national de Budapest ainsi qu?au musée Fabre. Nous exposerons ainsi l?intégralité de cette donation à la fin de l?année 2018. Vous aurez alors l?occasion d?apprécier sa perception particulière du paysage. Des vues différentes, proposées par Philippe PRADALIE dans un style hyperréaliste, restituent l?étang de Thau à l?occasion d?un mariage. Ce paysage y est montré de manière à la fois actuelle, intemporelle et contemporaine. Enfin, ces vues de Colette RICHARD représentent le quartier de La Paillade. Il me semble intéressant de constater combien une forme d?urbanisme qui a pu choquer peut être revisité à travers la vision d?un peintre. JULIEN TRANSY Un grand merci à Florence HUDOWICZ ainsi qu?à la ville-métropole de Montpellier et au musée Fabre, pour l?opportunité qui nous est donnée de compléter cette présentation d?une grande richesse par une visite libre du musée pendant la pause méridienne. Musée Fabre. 2007.14.9 - Dessin français 20e siècle. Le Peyrou - MAISTRE Henri de (Saumur, 1891 - Guiry-en-Vexin, 1953) Musée Fabre. 2011.13.10 - Dessin français 20e siècle. Nocturne à La Paillade - RICHARME Colette (Canton, 1904 - Montpellier, 1991) encre noire, lavis Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 32 DU PAYSAGE-DECOR AU PAYSAGE-PERSONNAGE : UNE ILLUSTRATION JULIEN TRANSY Notre après-midi s?ouvre avec un intervenant dont le profil nous permet de faire le lien avec la dernière séquence de la matinée : Joël BRISSE, contacté en sa qualité de réalisateur, s?avère en effet être aussi (peut-être devrais-je même dire d?abord, au départ) peintre. Je l?ignorais pour ma part lorsque j?ai découvert le court-métrage Les oliviers, non pas d?abord en tant que spectateur, d?ailleurs, mais en tant que lecteur du scénario et de la note d?intention associée. J?ai été frappé par les références au paysage, nombreuses et marquées, contenues dans cette note. Un parallèle assez immédiat pouvait notamment être établi entre cette intrigue (mobilisant, à 15 ans d?intervalle, les mêmes personnages et les mêmes acteurs au sein d?un même village) et la logique d?un Observatoire Photographique du Paysage (OPP), basée sur la reconduction photographique à l?identique d?un ensemble de points de vue à différents pas de temps. La méthode de création et gestion de ces OPP a été développée et portée par le ministère chargé de l?environnement à partir de la fin des années 80. Beaucoup d?acteurs s?en sont saisis depuis, d?une part en tant qu?outil de sensibilisation, de médiation et de pédagogie autour des paysages et de leurs évolutions, d?autre part en tant qu?outil d?aide à la décision pour essayer d?orienter ces transformations le plus favorablement possible. Si c?est bel et bien ce parallèle qui m?a immédiatement saisi, je ne souhaite pas réduire le rapport au paysage des films de Joël BRISSE à cette seule dimension diachronique, et lui laisse donc la parole en remerciant Marin ROSENSTIEHL de nous avoir mis en relation. JOËL BRISSE PE I N T R E E T R E A L I SAT E U R Bonjour à tous. L?évocation de mon activité de peintre est bienvenue car je me définis davantage comme un peintre qui réalise des films que comme un cinéaste, même s?il me paraît plus facile de parler du cinéma que de la peinture. J?ai eu l?occasion à plusieurs reprises de mener des travaux ou réflexions sur le paysage, notamment à partir de vues aériennes de la ville de Zagreb. Vues aériennes de Zagreb © Joël Brisse Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 33 Ce paysage peu urbanisé m?avait intéressé, car il comprenait de nombreux terrains vagues et d?espaces libres. J?ai ainsi travaillé à partir de photographies en noir et blanc sur lesquelles j?ai ensuite ajouté de la couleur. J?avais été interpellé par l?absence de ciel et d?horizon, raison pour laquelle il me parait impossible de se projeter dans une notion de continuité du paysage. Or j?ai l?impression que nous nous plaçons aujourd?hui dans une situation similaire : nous observons des visions partielles plutôt qu?un paysage continu. Notre paysage se morcelle, de même que notre manière d?observer, à l?image de ce que nous propose internet. Il serait ainsi intéressant de se questionner sur le morcellement du paysage et le morcellement de notre perception du monde. Nous perdons la vision globale des éléments, et j?ai le sentiment que nous avons perdu quelque chose, de ce fait, dans notre rapport au monde. Après mon travail sur les paysages de Zagreb, je me suis installé à Pompignan, dans le Gard. Depuis, je travaille avec ce dont je dispose autour de moi. J?ai ainsi démarré un site de grands paysages à partir de la campagne autour de Pompignan. Un lien pourrait être établi entre le cinéma et ces grands paysages. En effet, dans la peinture, le sujet n?est pas posé sur un fond, il en est l?émanation. Il émerge de cet espace coloré dont la texture lui donne sa gravité. Un extrait du court-métrage La pomme, la figue et l?amande est projeté. Ce film a été tourné en 1998. Personnellement, je n?ai pas besoin d?un repéreur : ce sont les lieux qui m?inspirent l?histoire. Dans le second extrait que je m?apprête à vous proposer, le lieu où les deux personnages se cachent du conducteur du 4 x 4 constitue le point de départ du scénario. J?ai en effet eu l?occasion, un jour, de me trouver précisément à l?endroit où, plus tard, j?ai posé la caméra pour le tournage de cette scène. L?endroit me plaisait assez. J?ai alors imaginé la scène et tout le scénario a finalement découlé de ce plan précis. Le second extrait est projeté. Photogramme du film La pomme, la figue et l?amande © Joël Brisse Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 34 Le film s?appelle La pomme, la figue et l?amande. Cette femme s?est sauvée de chez elle. Son mari élève des chevaux. Elle a tiré sur l?un d?entre eux juste avant de partir. Plane un moment l?hypothèse qu?elle ait pu le tuer lui. On devine, sans en avoir la certitude, l?existence d?une histoire assez lourde en toile de fond. Elle se réfugie auprès de cet ouvrier de la vigne que l?on découvre aussi dans le premier extrait. L?histoire se déroule sur trois jours ; le premier jour, l?homme lui raconte l?histoire d?une pomme qui lui a sauvé la vie, le deuxième jour, celle d?une figue. Le dernier jour, c?est elle qui lui raconte l?histoire d?une amande. A chaque fois, ces petites histoires s?apparentent à de petits contes reflétant l?état de leur relation. L?idée a donc germé à l?endroit précis où a ensuite été tournée la première scène. Cette première scène représente quasiment le début du film. Le spectateur découvre cette femme un peu perdue à qui le viticulteur prête son blouson. Après avoir revu ce film dans le cadre d?une projection, j?ai trouvé intéressant de lui écrire une suite. C?est ainsi que j?ai imaginé le court-métrage intitulé Les oliviers. Il se déroule au même endroit. La femme revient à la recherche du viticulteur. Le temps a passé. J?ai trouvé intéressant que le temps réel s?introduise ainsi dans le temps du cinéma. Depuis, un petit lotissement a été construit, des parcelles de vigne ont été arrachées faute de parvenir à produire du bon vin. Personnellement, je n?aime pas tricher avec les décors. Il est effectivement possible de jouer entre les champs et les contrechamps, mais je n?aime pas procéder ainsi. J?aime imaginer le trajet réel, dans le décor des personnages. C?est peut-être en cela que je suis plus peintre que cinéaste. Je travaille avec un chef-opérateur au coeur de la nature. Je recherche une focale se rapprochant le plus possible du cadre de la vue. Or lui ne cesse de me proposer des focales qui aplatissent les images. Je les écarte systématiquement, et mon choix s?arrête toujours sur le matériel qui permet d?obtenir un résultat se rapprochant au maximum de celui que l?oeil voit in situ. Sachez, avant de regarder ce nouvel extrait, que la qualité en est fort différente. La pomme, la figue et l?amande a été tourné en pellicule alors que Les oliviers l?a été en numérique. Ce n?est pas mieux pour autant, c?est simplement différent. Un extrait du film Les oliviers est projeté. Photogrammes des films La pomme, la figue et l?amande (à gauche) Les oliviers (à droite) © Joël Brisse Photogrammes du film Les oliviers © Joël Brisse Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 35 J?étais intéressé par le fait que le paysage nous aide à être dans l?état d?âme de cette femme. Je pouvais ainsi diriger le spectateur du grand vers le petit, de l?extérieur vers l?intérieur. C?est la raison pour laquelle on regarde sous la pierre. De plus, pouvoir jouer avec les sons, l?étrangeté de cette petite carrière me plaisait. J?aime également l?idée du proche et du lointain. Evidemment, il n?est pas aisé de transmettre tout cela dans un scénario, mais le cinéma le rend réalisable. Le dernier extrait est tiré d?un long métrage tourné en 2002. La première scène, au sein de cet extrait, fait un peu écho à ce que nous pouvons lire dans les journaux actuellement sur la disparition des oiseaux des zones agricoles. Un dernier extrait est projeté. En ce début de film, le personnage principal apparaît comme un peu naïf. Il va au bout de ce qu?il pense, ce qui a pour effet de le placer en porte à faux par rapport aux autres habitants du village. La deuxième scène dont est composé cet extrait est en fait la dernière du film, intitulé La fin du règne animal. Elle était précédée par une scène assez difficile, dans laquelle une bergerie flambe avec en son sein les animaux pris au piège. J?ai choisi cet extrait car il me paraît bien illustrer le village de Pompignan. Vous pouvez ainsi constater que de nombreuses vignes ont été arrachées. Des lotissements sont sortis de terre. L?histoire m?a été inspirée par ce village où j?habite. Le film comprend d?ailleurs une scène à la coopérative agricole pour laquelle de nombreux habitants sont venus de faire de la figuration. Le personnage principal s?y présente avec un lapin à deux têtes prélevé dans la nature, et provoque un léger scandale en menaçant son entourage d?un avenir semblable si l?humanité poursuit dans sa logique productiviste de manipulation du vivant. L?idée du lapin à deux têtes m?est venue après lecture d?un article dans le Midi libre, écrit par un professeur du CHU de Montpellier au sein duquel il expliquait qu?en 2002, deux cas d?enfants présentant des malformations génitales avaient été recensés dans la région biterroise. Il les attribuait à l?usage des fongicides et à leur influence sur la production d?hormones. C?est en en prenant connaissance que j?ai eu l?idée d?ajouter cette scène du lapin à deux têtes. Photogrammes du film La fin du règne animal © Joël Brisse Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 36 Mon idée, toutefois, n?était pas de réaliser un film militant. J?avais plutôt imaginé un conte. Cet aspect apparaît d?ailleurs toujours un peu dans chacun de mes films. Je pars d?une situation réelle, un peu enfermée sur elle-même, et tâche de lui faire revêtir une dimension de l?ordre du conte. DISCUSSION UNE PARTICIPANTE Avez-vous déjà eu l?envie de réaliser un film où les personnages seraient davantage en demi- teinte, pour faire la part belle au paysage ? En restant dans le registre de la fiction, je m?interroge en effet sur la capacité à basculer vers un film où les paysages occupent une place encore plus prépondérante, jusqu?à faire en sorte que les personnages ne soient plus au centre du film. JOËL BRISSE Ce serait effectivement possible. Je pense d?ailleurs que des réalisateurs ont déjà franchi le pas. J?avais moi-même un projet de film, non encore réalisé, sur le travail au village. Il serait dénué de dialogues et constituerait un portrait du village dont je montrerais l?évolution tout au long de l?année. J?ignore si cela répond à votre question. UNE PARTICIPANTE C?est en effet une question que je me pose de savoir si le paysage fait film : il me semble que le milieu du cinéma, dans sa grande majorité, pense le contraire. JOËL BRISSE L?un des extraits du film Les oliviers montrait la comédienne assise en train d?écouter les bruits de la nature. Cette scène figurait au stade du scénario bien que difficile à décrire, car dénuée d?action, sans élément concret, censée ne véhiculer que des sensations. Or, un paysage communique de la sensation, du ressenti. Il est donc parfaitement possible de le montrer, de le filmer. Dans le cinéma iranien, le réalisateur Abbas KIAROSTAMI s?appuie énormément sur ce principe. Je ne vous cache pas que le plan de la fillette qui court et met un certain temps pour parvenir au sommet de la petite butte (La fin du règne animal) m?a été inspiré par son film Où est la maison de mon ami ? Les films de Theodoros ANGELOPOULOS sont quasi irregardables pour le public actuel. Je pense à une scène où le personnage principal traverse la place du village pendant trois à quatre minutes. Pourtant, quand j?étais jeune, j?aimais énormément ce type de plan-séquence qui me donnait l?impression d?être dans du temps réel. En procédant ainsi, vous filmez autant le paysage que le personnage. Tout à l?heure, je parlais du morcellement du paysage. Ce morcellement est toujours présent dans notre perception des choses et du temps. Malgré nous, nous sommes devenus des zappeurs. Aujourd?hui, seul un Iranien par exemple pourrait encore imposer un film comprenant des plans- séquences très longs. En France, cela me semble difficilement envisageable, ce n?est plus dans notre culture. Concernant le travail sur le temps, je citerais Georges ROUQUIER qui, avec ses films Farrebique et Biquefarre. Il s?agit de deux documentaires. Le premier a été tourné à la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans une ferme de l?Aveyron, le second au milieu des années 80. Entre-temps, le rapport aux animaux a totalement changé. Dans le premier, le grand-père prend le temps de laver la queue des vaches pour éviter qu?au moment de la traite, celles-ci puissent heurter et salir la personne en charge de la traite manuelle. Dans le second film, les vaches sont poussées sur une rampe en béton. Le spectateur ressent alors l?existence d?un certain fonctionnalisme qui s?est Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 37 substitué au respect des animaux. En filmant cela, il est évident qu?il faut aussi filmer les changements des paysages. UN PARTICIPANT Votre plan de fin m?a effectivement fait penser à Abbas KIAROSTAMI. Il est vrai que le plan de fin de La fin du règne animal est un plan-séquence de cinq minutes. Je voulais justement vous demander quelle était votre relation avec ce réalisateur et son cinéma, mais vous venez d?y répondre. Pour ma part, j?ai apprécié ce plan-là, car le paysage me semble tout aussi important que l?action qui s?y déroule. Or, vous avez raison : il est aujourd?hui difficile de faire des films de cette manière. JOËL BRISSE C?est peut-être aussi parce que je viens de la peinture que je m?autorise de tels plans-séquences. Je ne suis pas un cinéaste du montage, je suis un cinéaste de la vision. Même lorsque j?écris les scénarios, je suis dans la vision des scènes. UN PARTICIPANT Personnellement, j?ai l?impression que c?est un film où le paysage est prépondérant. Je pensais à Dominique MARCHAIS. Il officie dans le documentaire et considère vraiment le paysage comme le personnage principal. En même temps, ces documentaires comportent autant d?interactions humaines que dans vos films. L?approche documentaire permet peut-être davantage d?affirmer le paysage comme personnage principal. Dans la fiction, je suppose qu?il est difficile de le faire davantage que ce que vous faites déjà. JOËL BRISSE Il y a dans le dernier film de Dominique MARCHAIS, Nul homme n?est une île, un élément que je trouve particulièrement beau. Une coopérative de paysans en Sicile explique qu?une partie de son territoire est traversée par une autoroute. Malgré ce, les paysans décident de s?adapter et refusent de renoncer à exploiter leurs terres. Je vous conseille les différents documentaires de Dominique MARCHAIS. L?image y est à chaque fois magnifiquement travaillée. JULIEN TRANSY Il se trouve que Dominique MARCHAIS était membre, en 2016, du jury du Grand prix national du paysage (GPNP) organisé par le Ministère de la Transition écologique2. Ce prix consacre un projet de paysage exemplaire, à même de faire valoir la pertinence de l?approche et de la pensée paysagères dans le processus de transformation des territoires. Il est décerné par un jury pluridisciplinaire qui rassemble élus, paysagistes, professionnels de l?aménagement et personnalités extérieures. C?est à ce dernier titre que Dominique MARCHAIS a été invité à y prendre part, au regard des connexions fortes que ses films entretiennent avec le paysage, ainsi que les échanges viennent de le souligner. J?aurais d?ailleurs souhaité pouvoir lui confier la responsabilité de prendre en charge, à la suite de cette journée s?il avait pu y participer, la rédaction d?un texte court intitulé "La journée vue par...", destiné à compléter les actes par un regard synthétique et personnel assumé. Sa présence parmi nous ce jour n?était malheureusement pas possible, du fait des débats auquel il continue de prendre part en différents points du territoire pour accompagner la diffusion de son dernier film. 2 https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/politique-des-paysages#e5 Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 38 FILMER POUR « OBSERVER L?INTENTION PAYSAGERE ET SA PLACE DANS LE DEBAT COLLECTIF » JULIEN TRANSY Je vous propose de changer de registre, avec une intervention structurée non plus autour de court-métrages de fiction, mais d?un « film recherche » (Olivier BORIES va nous en expliquer le principe) dont j?ai découvert l?existence à travers un article paru dans la revue Projets de Paysage [http://www.projetsdepaysage.fr/filmer_l_artificialisation_d_une_terre_agricole_p_riurbaine_]. Voilà qui prouve si besoin en était que la production d?articles scientifiques a du bon, même si l?on peut regretter la prépondérance de l?écrit sur l?image dans le champ de la recherche : c?est un point dont Olivier BORIES entend effectivement nous entretenir, entre autres sujets, sans opposer aucunement les deux formes d?écriture : il est ici plutôt question de complémentarité. OLIVIER BORIES EN S E I G N A N T-C H E RC H E U R A L?ECO L E N AT I O N A L E D E FO R M AT I O N A G RO N O M I Q U E Bonjour à tous. Ma communication s?appuiera sur une recherche menée de façon collective (avec Jean Michel Cazenave, chargé de projet audiovisuel, Anne-Marie Granié, professeure émérite en sociologie et Jean-pascal Fontorbes, maitre de conférence HDR en cinéma), Tous à l?ENSFEA et membres de l?UMR 5193 LISST-Dynamiques rurales entre 2013 et 2016 dans le cadre d?un programme de recherche qui s?intéresse à la transformation d?un morceau de frange urbaine de l?agglomération toulousaine. Cette recherche avait pour objectif de poser un regard scientifique sur les pratiques d?urbanisation et le devenir de la terre agricole. Son but était d?interroger le processus d?étalement (qui se poursuit malgré les efforts de densification), la transformation des paysages périurbains, le bouleversement esthétique du lieu et la nouvelle figure paysagère proposée. Cette recherche s?intéresse aussi aux jeux d?acteurs, à leurs intentions, à leurs positions, et à leurs stratégies avec l?intention de révéler et de donner à comprendre la complexité des relations et des enjeux qui orientent le projet de territoire. Nous nous sommes attachés à travailler sur les différents positionnements, favorables, défavorables, qui engagent à la résistance, à l?affrontement ou au contraire, à l?adhésion et au soutien au projet de territoire et de paysage. Nous avons aussi travaillé sur la force de l?entre-soi pour se protéger, protéger son territoire et protéger son paysage. Notre travail d?observation et d?analyse filmique s?est enfin appuyé sur un travail d?analyse des représentations sociales. C?est une recherche scientifique dont l?originalité tient donc moins à son sujet qu?à la méthode et aux modalités de son l?écriture. Nous avons en effet mobilisé l?approche filmique et le film-recherche. Je cite ici les mots de Jean- Pascal FONTORBES (2013) : « le film-recherche recouvre une double exception. D?une part, les sujets et objets filmés s?inscrivent dans un questionnement scientifique, c?est-à-dire que la recherche est effectuée avec le film dans tout son processus (on parle d?ailleurs de cinéma du processus). D?autre part, la manière de filmer est interpellée dans sa dimension holistique et renvoie aux gestes du cinéaste et principalement aux gestes documentaires. Le processus de réalisation du film recherche est une quête en direction d?une élucidation du réel vers une connaissance approfondie des réalités sur lesquelles nous posons un regard particulier ». Ainsi, si la caméra et le microphone, les images et les sons, sont utilisés par les chercheurs que nous sommes pour faire le relevé des données, ils sont aussi mobilisés pour fixer l?information, analyser et rendre compte au plus près de la réalité du terrain. Dans cette approche audiovisuelle et sur cette thématique de travail, nous avons donc engagé un travail en interdisciplinarité. La posture adoptée a placé la problématique de l?urbanisation des Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 39 franges urbaines à l?épreuve d?un triple regard : géographique, sociologique et audiovisuel, pour proposer notre socio-géographie filmique. Cette communication sera donc articulée en trois parties : la première sera consacrée à l?écriture filmique et les possibilités de cette écriture offertes dans la recherche, la deuxième au sujet filmé et la troisième à la présentation d?un extrait de dix minutes du film-recherche : des champs et des maisons. L?ECRITURE FILMIQUE Un langage scientifique, un outil de la connaissance et des émotions Cette écriture repose sur un langage scientifique. Elle constitue véritablement pour nous un outil de connaissance scientifique, mais aussi de transcription des émotions. L?écriture filmique est un langage peu utilisé en géographie, plus couramment employé dans des disciplines comme l?anthropologie ou la sociologie. Depuis longtemps, la géographie produit pourtant des images pour étudier, comprendre et analyser les lieux. Avec la carte, le dessin et la photographie, la géographie porte en elle cette culture de l?image qui devrait appeler naturellement à l?usage de l?écriture filmique. Aussi, dans ce domaine, les pratiques commencent-elles à évoluer. Si Marion ERWEIN (2014) nous rappelle qu?aujourd?hui « c?est dans le monde anglo-saxon que les recherches utilisant le film en géographie sont les plus répandues », les lignes commencent à bouger doucement. C?est dans ce mouvement qu?avec plusieurs collègues enseignants- chercheurs de différentes universités (Paris, Bordeaux, Toulouse) nous avons organisé au mois de mars 2018 un colloque international intitulé « la pratique du film en géographie », ayant réuni de nombreux chercheurs, principalement des géographes utilisant le film. Pour autant, c?est le langage textuel qui reste aujourd?hui quasi exclusivement reconnu par la communauté scientifique à laquelle j?appartiens. Rares sont ceux qui concèdent à l?écriture filmique les capacités que j?y décèle. Le film est le plus souvent apprécié comme un divertissement plutôt que reconnu comme une contribution à la production d?un discours scientifique. Le film-recherche reste donc en marge d?une production scientifique plus académique qui valorise d?abord l?article publié dans une revue classée. Pourtant, le film-recherche produit de la connaissance. Il procède à une véritable construction scientifique et impose, comme à l?écrit, une grammaire. Il s?agit évidemment d?une grammaire filmique relevant d?un ordonnancement d?images et de sons raisonnés au montage. Par ailleurs, lors du tournage, nous avons besoin de construire la réalisation en fonction de notre problématique par le choix des plans, des cadrages et des focales notamment. Nous avons fait le choix de travailler à deux niveaux qui nous ont semblé intéressants et qui constituent deux niveaux de langages combinés : les niveaux visuels et sonores. Nous n?avons pas souhaité opposer ou rapprocher l?écriture filmique de l?écriture textuelle afin de la rendre scientifiquement plus recevable. Nous pensons en effet que l?écriture filmique est scientifiquement recevable, car elle apporte une proposition différente et complémentaire à la science et à la recherche. Nous inscrivons notre pratique filmique dans une manière différente d?écrire la recherche. Nous sommes ainsi particulièrement sensibles à la place que l?écriture filmique offre à la créativité du chercheur-cinéaste. Le film-recherche permet au chercheur de s?extraire des carcans de normalisation imposés par l?écriture textuelle, tout en conservant la rigueur et l?exigence de la science. L?écriture filmique offre en fait au chercheur une agréable liberté de ton dans la manière de présenter sa recherche. Je suis convaincu des atouts de l?écriture filmique pour le type de recherche que je produis en géographie sociale. Je fais partie de ceux qui pensent que le film, parce qu?il a un pouvoir Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 40 d?évocation sensorielle, est un outil pour construire une connaissance géographique et paysagère plus que représentationnelle. En utilisant le film comme écriture de la recherche, nous inscrivons notre travail de chercheur dans une approche compréhensible et nous installons de fait un rapport très fort au terrain. Nous nous plaçons dans une posture d?observation ordinaire du quotidien. En référence à Edgar MORIN (2005), nous nous embarquons de fait dans la complexité. On se donne les moyens de prendre en compte tout ce qui peut faire sens pour comprendre le cas étudié. On filme avec des gens, des lieux, on va à la rencontre du terrain et on est attentifs aux questions que ce terrain nous pose en tant que chercheurs. Cela revient à dire que la construction de notre raisonnement est, de fait dynamique. Il renvoie à la construction-compréhension de la réalité que nous observons. Avec le langage audiovisuel, nous nous aventurons vers des formes de connaissance moins conventionnelles, nous acceptons de nous laisser surprendre, d?enregistrer ce qui surgit et que nous interpréterons par la suite. Nous accordons ainsi le droit de composer avec l?imprévu et l?aléa. Béatrice COLIGNON, géographe à Bordeaux, parle d?une place faite à l?informalité (2017). Finalement, ces informations saisies sur l?instant dans des situations authentiques sont l?expression d?une réelle volonté de les communiquer. Cela apparaîtra à la fin de l?extrait que je vous présenterai, lorsque les administrés de la commune qui nous a accueillis s?expriment sur leur projet de territoire à la sortie du conseil municipal de manière suffisamment véhémente. En utilisant le film comme méthode et écriture de notre recherche, nous sommes obligés de prendre le temps, ce qui nous a aussi bien convenu. C?est justement ce temps que la recherche, soumise à une obligation de productivité, ne prend plus alors qu?il est essentiel au processus. En tant que chercheur, le temps d?immersion est essentiel à la compréhension des lieux et à la construction de cette proximité avec ceux qui les habitent. Comme le dit Anne-Marie GRANIE (2005), « avec le film, on construit une relation très intéressante de réciprocité dans la reconnaissance sans laquelle rien n?est possible. » Le film-recherche repose donc d?abord sur une histoire et de nombreuses rencontres, avec les lieux et avec les hommes. Sans cette rencontre, le film-recherche ne peut exister. La qualité de rapport entre le chercheur et le cherché est donc primordiale. Dans une recherche classique, les individus enquêtés sont en général enregistrés. Il est rare qu?ils aient peur d?une diffusion radiophonique ou d?une réutilisation écrite de leurs propos, car il nous est recommandé de les anonymer. Ils se montrent plus craintifs avec le film, car le média rend visible et expose bien davantage. Se pose alors la question de la diffusion des images, de l?apparition publique et de l?identification possible. Nous avons dû être invités pour pouvoir filmer en conseil municipal. Cela n?a été possible qu?au travers du rapport de confiance installé avec les administrés. Photogrammes du film Des champs et des maisons © Olivier Bories Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 41 Si la recherche nous engage dans un fort rapport au terrain et à ceux qui l?habitent, elle permet de faire une place importante au sensible et aux émotions. Nous allons ainsi pouvoir enregistrer, lire puis interpréter le non verbal qui apporte aux propos de l?interlocuteur de la nuance, peut exprimer du doute, de l?étonnement ou de l?agacement par exemple. Cela permet ainsi de mieux pouvoir pénétrer le registre des émotions. Les silences, les expressions du faciès, les mouvements, les intonations de voix sont autant d?éléments qui constituent des signaux racontant un rapport des acteurs au territoire qu?il est difficile de capter autrement que par la caméra et les microphones. Ce non-verbal apporte donc du sens et de la consistance supplémentaire aux paroles prononcées ; il enrichit ainsi considérablement le relevé de données. Il nous aide donc à déceler ou à comprendre une complexité de stratégie et de position adoptées par rapport au projet, complexité qui n?est pas nécessairement verbalisée. Pour saisir ces émotions, la caméra et le microphone vont contraindre le chercheur à poser le regard et lui apprendre à regarder. Le chercheur doit donc se positionner dans une observation particulièrement active pour poser un regard de plus en plus aiguisé sur ce qui est observé. En complément, le microphone oblige à une écoute plus attentive, ce qui n?est pas une pratique courante pour un géographe. Ainsi, d?une certaine manière, le film-recherche bouleverse et enrichit la pratique scientifique du géographe qui, au fur et à mesure des captations audiovisuelles, prend conscience de tout ce qui se passe aussi dans les espaces sonores et gestuels. Le film-recherche permet au chercheur de se saisir du registre des émotions et de faire passer des messages qu?il est impossible de transmettre autrement. Il y a par exemple, dans le film que nous avons réalisé, cette gêne excessivement signifiante du président de SAFER s?exprimant sur une opaque transaction foncière. Il y a cet agacement dans la voix du maire qui fait face à la contestation de son projet d?urbanisation. Il y a ce sourire du nouveau maire élu qui nous donne à comprendre la joie de sa victoire aux élections et le plaisir de la revanche? Si le film-recherche permet de capter les émotions des individus filmés, il permet également de s?intéresser aux émotions et à la sensibilité du chercheur qui filme. Cette sensibilité sera évidemment présente dans la manière de filmer, dans les choix de cadrage et de montage. Or, le dernier article textuel que j?ai déposé pour une publication académique a été soumis à la censure, car les secondes parties de phrases faisaient appel à mes émotions de chercheur ce qui était jugé suffisant pour remettre en question le caractère scientifique de mon article. Ainsi, le film-recherche constitue une forme d?écriture qui laisse cette liberté-là au chercheur. Le film-recherche est non seulement une oeuvre scientifique produisant de la connaissance, mais aussi une oeuvre artistique qui exprime des informations sur la sensibilité de son auteur- chercheur. Un langage à partager, un outil de médiation territoriale L?écriture filmique est un langage scientifique qui se partage. Je m?appuie cette fois sur une collègue géographe à Paris, Marie CHENET (2014), qui déclare : « la réalisation d?un film- recherche et sa projection constituent une expérience collective, expérience plutôt rare en recherche. Certes, il est courant d?associer les individus non chercheurs dans le processus de l?enquête, mais les résultats de ces enquêtes font bien souvent l?objet de présentations dans des colloques ou de publications dans des revues scientifiques qui utilisent un lange trop spécialisé, que les non-initiés ne comprennent pas. Si l?écrit scientifique est encore très excluant, le cinéma est au contraire rassembleur. Dans une société où l?image occupe de plus en plus de place, chacun se sent apte à comprendre un film, même si parfois, le propos peut être aussi obtus qu?à l?écrit ». Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 42 Ainsi, l?écriture filmique est un outil intéressant pour la mise en place de cette médiation territoriale. Non seulement le géographe apporte des connaissances en rapport avec les problématiques traitées, mais en plus, ces problématiques servent aussi au territoire. Cet outil constitue donc un trait d?union entre l?écoute, les points de vue, le partage des connaissances, la prise en compte des regards et des représentations et leur mobilisation pour l?action territoriale. Nous pensons qu?il est intéressant que le film-recherche ne se prive pas de cette possibilité de parler simultanément à plusieurs publics, aux chercheurs comme au grand public. Nous pensons qu?il est de notre responsabilité de scientifique d?user de la réalisation du film-recherche pour nous adresser plus largement à cette société civile qui fabrique le projet de territoire. Le film-recherche constitue alors l?occasion de sortir d?une forme d?entre-soi (entre-soi de chercheurs), d?aller à la rencontre des acteurs qui occupent les espaces étudiés. Ainsi, le film réalisé a fait l?objet de plusieurs projections thématiques locales organisées par les Comités de développement des agglomérations, notamment de la Communauté d?agglomérations du SICOVAL, le territoire d?intercommunalités sur lequel nous avons travaillé. Cette projection avait en effet été organisée dans le cadre d?une discussion publique visant à débattre avec les acteurs locaux de la manière d?urbaniser leur territoire. LE SUJET FILME Ce film s?intitule Des champs et des maisons. Il part de l?idée que partout en France, l?urbanisation des pourtours d?agglomération se poursuit, particulièrement sur l?agglomération toulousaine, qui connaît un rythme de croissance et de progression démographique extrêmement dynamique. Cela génère donc un jeu foncier avec une agglomération ayant perdu 8 % de sa surface cultivée entre 2000 et 2010. L?exercice de la contention urbaine est donc particulièrement complexe à Toulouse. La ville continue à croître, les lotissements se substituent aux champs ce qui nourrit inévitablement le jeu de la spéculation foncière. Les paysages se font ainsi moins agricoles et plus minéraux. Il existe tout de même, à quelques kilomètres du centre de Toulouse, une zone de coteaux totalement préservée de cette artificialisation. Ces communes ont en effet adroitement usé de la réservation foncière pour défendre fermement la qualité du cadre de vie. Ces habitants profitent donc d?une grande enclave de nature. Nous avons ainsi posé notre caméra dans la commune de Vigoulet-Auzil. Nous avons en effet engagé avec elle, en 2013, un travail de recherche filmique sur l?artificialisation d?une terre agricole périurbaine par la mise en oeuvre d?une opération immobilière. Photogrammes du film Des champs et des maisons © Olivier Bories Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 43 Cette commune appartient à une intercommunalité de 36 communes. Elle s?étend sur 346 hectares et compte un peu moins de 1 000 habitants. En 2010, cette commune révise son plan d?occupation des sols et met en place un plan local d?urbanisme adopté en juin 2013. Ce nouveau document de planification autorise ainsi de déclassement de vingt hectares de zones agricoles non constructibles pour permettre l?urbanisation de trois grands secteurs. La collectivité contractualise avec un promoteur chargé de proposer un projet immobilier respectueux des paysages et de l?environnement. De cette manière, la commune cherche à attirer les jeunes ménages pour redynamiser son territoire, son nombre d?habitants diminuant depuis 1999. A Vigoulet-Auzil, la population est vieillissante, beaucoup sont retraités et l?école ferme des classes. La population y est particulièrement aisée puisque le revenu fiscal par ménage est l?un des plus élevés, selon les chiffres de l?INSEE. Il s?agit d?une collectivité essentiellement résidentielle, tournée vers le bassin d?activité toulousain. Les habitants actifs travaillent à Toulouse, s?absentent en journée ce qui fait de cette commune une commune-dortoir. Ce projet d?urbanisation fera ainsi naître la contestation. Une opposition va ainsi se constituer, une résistance locale s?organiser en associant pour la protection des paysages et la conservation du patrimoine agricole. Le groupement contestataire réunira les opposants au projet. Les résidents, pour la plupart, habitent en bordure de terres artificialisées. Ils se disent inquiets de voir disparaître leur proche paysage et soucieux d?une sauvegarde des dernières terres agricoles situées sur le territoire communal. C?est ainsi le sens su projet de paysage qui est remis en question. La conformité du plan local d?urbanisme est attaquée, la validité du projet d?urbanisation est remise en question, les frondeurs proposent d?utiliser le BIMBY (Build in my backyard) pour urbaniser plus respectueusement et plus discrètement le territoire. Autrement dit, ils proposent une division parcellaire. Avec ce projet d?urbanisation durable, les frondeurs constituent une liste électorale déposée pour les élections municipales de 2014, et remporteront les élections. Nous avons posé notre caméra dans cette commune durant trois ans. Ce travail en sociogéographie filmique est réalisé au sein de mon UMR, en partenariat avec l?intercommunalité du SICOVAL. L?extrait du film-recherche est projeté. Photogrammes du film Des champs et des maisons © Olivier Bories Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 44 Le personnage qui s?exprime en toute fin d?extrait, à la sortie d?un conseil municipal, est le premier concerné puisque c?est autour de sa maison que doit être construit le lotissement. Il est aujourd?hui premier adjoint et était vice-président de l?association qui s?est mobilisée contre l?urbanisation de ces terres agricoles. Le projet de recherche a duré plus longtemps que prévu, car nous nous sommes retrouvés entraînés un peu malgré nous, dans cette histoire de résistance et de transformation du projet, qu?il nous a finalement semblé intéressant de suivre. Une solution alternative de BIMBY été proposée, plus respectueuse. Elle consiste en la division parcellaire de grands terrains. DISCUSSION UN PARTICIPANT Dans quel contexte et à quelles occasions ce film a-t-il été diffusé ? OLIVIER BORIES Au départ, dans le respect de la relation de confiance instaurée avec les acteurs du projet, nous nous étions engagés à ne diffuser ce film qu?après validation du Président de l?intercommunalité. Une fois cet accord obtenu, nous l?utilisons beaucoup à l?Université Toulouse Jean Jaurès, Université Champollion Albi auprès des étudiants que nous formons en géographie, en urbanisme, en paysage, et en aménagement. Nous l?utilisons aussi avec les écoles d?architecture, notamment de Montpellier ainsi qu?avec les enseignants que nous formons à l?ENSFEA. Le film-recherche est une ressource pédagogique. Il commence aussi désormais à être diffusé à l?occasion de festivals. Il est notamment en compétition au festival Silence en lumière de Nancy, qui récompense les films de chercheurs. Ces diffusions ne sont pas nécessairement programmées. Il n?est d?ailleurs, à cette heure de mon intervention, pas librement et directement accessible, dans la mesure où sa projection nécessite un accompagnement par le débat. Les diffusions se font donc par le biais de festivals, de réunions et d?animations de débats publics dans les intercommunalités intéressées. En revanche nous avons décidé de le rendre disponible très prochainement sur le site du Magazine Mondes Sociaux (https://sms.hypotheses.org/) ainsi que sur la plateforme pédagogique et de recherche « écriture filmique » que nous développons à l?ENSFEA. DEPUIS LA SALLE Je suis toulousain et connais bien cette zone pour y faire régulièrement des tournages de films. C?est effectivement un luxe de pouvoir y tourner pendant trois ou quatre ans. Photogrammes du film Des champs et des maisons © Olivier Bories Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 45 Votre recherche a-t-elle eu des incidences sur la catastrophe urbanistique qui se déroule en ce moment sur Toulouse ? Votre film est certes consacré à une zone périurbaine, mais a-t-il eu un écho au coeur de Toulouse, où nous voyons disparaître des quartiers entiers d?habitations traditionnelles au profit d?immeubles plus horribles les uns que les autres. OLIVIER BORIES S?agissant d?abord du « luxe », pour reprendre vos propos, consistant à pouvoir ancrer un tournage dans la durée : ces conditions n?ont pas été faciles à réunir, nous nous sommes battus pour cela, nous avons décidé d'allonger le temps de la recherche, conscients de l'importance du temps du processus à suivre et à analyser, dans le cadre de cette recherche en aménagement et paysage. S?agissant ensuite de l?écho du film, dont je rappelle qu?il n?a été finalisé que l?année dernière : il a déjà « sa petite vie » locale (parfois plus lointaine) par des projections en festivals, par exemple au festival du film de chercheur à Aurignac. Il a été sélectionné pour le prix grand public au festival CNRS science en lumière de Nancy. Nous l?utilisons aussi en formation universitaire, et surtout dans les soirées débat thématique des CODEV : Sicoval, Toulouse Métropole3. DEPUIS LA SALLE S?agissant d?un organisme important dans ce genre de décision, il doit tout de même impacter le SICOVAL (communauté d'agglomération du Sud-est Toulousain). OLIVIER BORIES Effectivement, au sein même du SICOVAL, une dynamique de réflexion a été engagée sur les manières d?urbaniser, suite à une réelle prise de conscience sur l?importance des façons d?urbaniser. Les débats publics auxquels je faisais référence sont organisés autour de ce sujet et celui du BIMBY, perçu comme une nouvelle manière d?organiser peut-être le territoire du SICOVAL. DEPUIS LA SALLE Quel est votre sujet de recherche scientifique ? OLIVIER BORIES Je m?intéresse à la transformation des paysages par des actions particulières : les agricultures urbaines en ville (projet agri-urbain), l'étalement pavillonnaire et la construction d'unités loties dans les franges urbaines, l'agroforesterie en campagne. Ce film traite de l?étalement pavillonnaire, mais je viens de terminer un film sur l?agriculture urbaine et j?en commence un nouveau sur l?agroforesterie et la transformation des paysages ruraux. Mon sujet réside donc dans l?identification des actions qui transforment les paysages et l?analyse des formes paysagères produites. Je m'intéresse dans ce cadre aux jeux d?acteurs qui permettent de comprendre comment se jouent les prises de décisions dans ces transformations, et le projet de territoire et de paysage à déployer. Je travaille sur les représentations sociales qui expliquent l'action. Je m?intéresse donc au résultat physionomie-produit, mais aussi aux raisons de l?engagement et des résultats. Je me place donc à l?articulation de l?Homme et du Territoire, c?est-à-dire à l?articulation du paysage-objet et du paysage sujet, paysage vécu. DEPUIS LA SALLE En tant que chercheur, quelle a été votre démarche cinématographique ? 3https://www.sicoval.fr/fr/s-impliquer/codev/nos-travaux/revitalisation-des-bourgs/rd-bimby.html https://www.ladepeche.fr/article/2018/02/04/2735439-urbanisme-debat-citoyen-autour-film-champs-maisons.html. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 46 OLIVIER BORIES Tout d?abord, j?ai trouvé le terrain d?études avec le SICOVAL. Je m?y suis rendu et j?ai observé pour m?imprégner de la situation et essayer de la comprendre. Nous y avons ensuite posé la caméra pendant trois ans, puis l?écriture n?est venue qu?après, en fonction de mes observations et de l?évolution de la situation. C?est la raison pour laquelle il s?agit d?un cinéma de processus. Le scénario n?est pas écrit à l?avance, je n?ai aucun acteur et j?essaie de traiter la problématique qui m?intéresse avec les images. Je veux essayer de faire du paysage un personnage dans mes film-recherche, c?est à dire l?acteur principal de mes réalisations. DEPUIS LA SALLE Il a été question dans la présentation de l?entre-soi et des forces non visibles et sociales qui traversent la constitution des espaces. Comment aborder l?entre-soi lié à une capacité sociale, économique et politique de préservation de son habitat ? OLIVIER BORIES La question de l?entre-soi est simplement suggérée dans le film. Nous sommes en effet partis du principe qu?il revient au spectateur de construire sa propre idée et d?y déceler des choses. L?entre soi dans ce film-recherche fait partie effectivement des interrogations que nous posons et des hypothèses que nous donnons à discuter, dans ce travail de recherche sur la production du projet de paysage. Nous avons en effet la volonté de construire un film qui donne au spectateur l?occasion de s?interroger lui-même. Nous voulons proposer comme le dit C. LALLIER (2009) « un cadre interprétatif permettant au spectateur de produire par lui-même sa propre compréhension de la circonstance observée? », ici liée à l?entre soi par exemple, que l?on comprend mieux par ailleurs quand on sait que l?INSEE classe cette commune en rapport avec le revenu fiscal moyen par ménage au 16ème rang national. Finalement le film-recherche amène le spectateur à se poser la question, peut être, du BIMBY comme outil de préservation d?un entre-soi plus que méthode d?urbanisation permettant, par la densification, la préservation de la qualité paysagère. Chacun en voyant le film pourra se faire un avis sur la question. Ma communication et notre débat touchant à sa fin, je voudrais renvoyer ceux d?entre vous qui souhaitent en savoir plus sur ces questions à deux articles à paraître très prochainement : - l?un dans la revue VertigO : La Revue Électronique en Sciences de l'Environnement, intitulé : « Quand l'agriculture prend de la hauteur. Filmer au jardin potager sur le toit de la clinique Pasteur à Toulouse », - l?autre méthodologique, dans la revue française des méthodes visuelles, numéro 3 « Film de géographe » intitulé : « Des films en géographie qui font du paysage un personnage ». Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 47 LE MEDIUM CINEMATOGRAPHIQUE COMME VECTEUR DE SENSIBILISATION AU PAYSAGE JULIEN TRANSY La programmation de cette séquence et son intitulé m?avaient été initialement inspirés par la découverte de l?existence d?aides à la réalisation de films attribuées à des sociétés de production par la direction générale des patrimoines du Ministère de la Culture en collaboration avec le CNC, pour « soutenir la réalisation de films documentaires destinés à sensibiliser le public à l?architecture moderne et contemporaine, au paysage et à l?urbanisme ». La récente suppression de ces aides n?annulant pas l?intérêt de la question, nous avons décidé de mêler dans une seule et même séquence deux manières différentes d?illustrer cette capacité du film à sensibiliser au paysage : Patricia AUDOUY organise à Montpellier des projections débats partant d?extraits de films de fiction, afin de voir ce que ces images de cinéma ont à nous dire, même si ce n?est pas là leur vocation première, de notre rapport à l?architecture. Nous lui avons donné carte blanche afin qu?elle fasse de même, aujourd?hui, avec le paysage. Nathalie POUX partira quant à elle non pas de films mais d?un territoire, celui du PNR de la Narbonnaise en Méditerranée, et nous présentera des films documentaires dressant les portraits d?hommes et de femmes qui interagissent avec ce territoire, de par leurs pratiques artisanales ou artistiques. CE QUE NOUS RACONTENT LES PAYSAGES FILMES PATRICIA AUDOUY A RC H I T E C T E E T O RGA N I SAT R I C E D U C YC L E M O N T P E L L I E R A I N « P RO J E T E , A RC H I T E C T U R E & C I N E M A » Si l'architecture et le paysage sont intimement liés, qu'en est-il du paysage et du cinéma ? Je reprendrai tout d?abord quelques notions de base cinématographique applicables à la question du paysage. Tout comme la peinture et la photographie, le cinéma propose un cadre, celui de la caméra, mais un cadre dans lequel les choses bougent, dans lequel les personnages se déplacent. Ce cadre lui-même peut se mouvoir, et ce mouvement implique une durée, un rythme. De ce cadre également provient du son. Tout comme le mouvement, le son est en lien avec le temps, il franchit physiquement l'espace. S?exprimant dans le temps, la musique et le langage en sont les plus beaux exemples. La force du cinéma réside en cette évidence : la temporalité unit l'image et le son. Cette stimulation sensible provenant du cadre fait naître chez le spectateur une perception fine de ce que l'on appelle au cinéma le hors champs. Le hors champs est tout ce que l'on ne voit pas dans le cadre mais est rendu perceptible par cette association simultanée image/son/ mouvement. De sorte que cette part manquante est bel et bien présente le temps du film. Le hors champs fait voler en éclat la notion de cadre au sens premier, il le dépasse. Une autre technique propre au cinéma participe de cette disparition du cadre : c'est le montage, art du découpage et de la recomposition de l'image en mouvement. Par le montage le spectateur peut embrasser un paysage bien mieux que dans la réalité, puisque le montage démultiplie les points de vues, les profondeurs de champs, la lumière, les échelles de plan. Le spectateur peut se mouvoir mentalement dans un paysage, empruntant parfois, par le biais du déplacement de la caméra, des angles de vue les plus inattendus. Autre magie du montage, la notion de temps s'affranchit du temps réel. Grâce au montage, on peut non seulement changer de point de vue, d'espace, de pays, de latitude, mais aussi de temporalité, d'époque, de saison, d'heure et de climat en un temps record. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 48 C'est ainsi que le cadre au sens premier disparaît, laissant la place à l'invisible. Selon moi, l'invisible au cinéma joue sur plusieurs aspects. Tout d'abord celui d'espace mental, indissociable de l'imaginaire propre à chaque spectateur, qui va reconstruire cette part manquante, esquissée par le hors champs. Mais également le cinéma nous renseigne sur la relation invisible des êtres aux choses, la relation des êtres aux lieux, les relations des êtres entre eux, cet espèce d'entre deux qui d?ailleurs porte un nom dans la culture japonaise : le MA. Enfin la notion d?invisible est à mon sens l'esprit même du personnage, car bien qu'invisibles, les pensées les plus profondes des personnages nous apparaissent clairement au cinéma. Contrairement à l'architecture, il n'est pas évident de définir le paysage, d'en comprendre le sens, la structure, la topographie, et surtout d'en percevoir les contours, les limites : ou s'arrête-t-il, que contient-il ? En préparant cette intervention je me suis rendue compte que les séquences montrant des paysages n'ont pas besoin d'être très longues pour impressionner fortement l'imaginaire du spectateur tout au long du film. Quelques images suffisent à ancrer spatialement le récit, le rendant ainsi vivant, puisqu'il a lieu, au sens propre comme au sens figuré. L?histoire se déroule ici et maintenant. Puisque le cinéma est pour le spectateur une expérience sensible, je vous propose de vivre cette expérience en regardant quelques extraits de films. À travers l'évocation des notions de cadre, de milieu et de lieu, il s'agit d'apprécier comment le paysage est utilisé au cinéma, et de s'interroger sur ce que nous raconte le paysage filmé. La sélection s'est limitée aux films de fiction. Ces extraits présentent des espaces dits "naturels", et plutôt ruraux ou en marge des villes. Les paysages urbains ont étés volontairement écartés. Le choix et l?ordre de diffusion de ces extraits reprennent en les illustrant les notions abordées précédemment. LE CADRE Le mouvement dans le cadre Lorsque le cadre est statique et qu'une chose bouge à l'intérieur, une sorte d'état contemplatif surgit, assez proche de celui provoqué par l'observation d'un tableau. Ce sont souvent des plans fixes, ou des plans très lents, qui laissent au spectateur le temps de s'imprégner de ce qui est montré à l'écran. Extraits : Léviathan d?Andreï Zviaguintsev, 2014, Russie Un plan fixe nous donnant une impression d'extraordinaire stabilité, rien ne bouge, et puis peu à peu l?oeil perçoit la mer en mouvement. L?image et le paysage deviennent vivants, l?immersion du spectateur dans le paysage est totale. L?impression de monumentalité est accrue par la musique. Gerry de Gus Van Sant, 2002, États Unis/Argentine/Jordanie Le paysage de collines est montré en contre-jour, comme stylisé, noir, fort, stable. Seuls les nuages dansent en silence au-dessus de cette silhouette. On perçoit ce jeu d?opposition ou d?interaction de la matière inerte face à la fluidité de l?air, de l?espace immobile face à la temporalité toujours fuyante. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 49 La Leçon de piano de Jane Campion, 1993, France/Australie/Nouvelle Zélande La proportion importante de ciel dans le cadre accentue l?immensité du paysage dominant ces êtres minuscules, isolés et résolument loin de tout. Un ange à ma table de Jane Campion, 1990, Nouvelle Zélande/Australie/Royaume Uni Le déplacement du personnage vient du centre du cadre et progresse frontalement vers le spectateur. Aucun doute, il s?agit d?une adresse au spectateur, le film va nous raconter l?histoire de ce personnage, à la première personne. Gerry de Gus Van Sant, 2002, États Unis/Argentine/Jordanie Les personnages disparaissent derrière les différents plans du paysage. Le relief est filmé comme un aplat, il y a peu de contraste, peu d?ombres. Malgré ce, les personnages disparaissent derrière les lignes de crêtes, le paysage engloutit les personnages comme le ferait un piège. Construit sans scénario, le film nous livre à la fois une forte expérience de l'espace et de la durée, du visible et de l?invisible. L?avventura de Michelangelo Antonioni, 1960, France/Italie Le personnage apparaissant et disparaissant du cadre n'est pas à l'échelle du paysage, il en est corporellement détaché ; cette distance implique qu?il vit une véritable aventure intérieure, émotionnelle, psychologique. The assassin de Hou Hsiao Hsien, 2015, Taiwan/Chine/Hong Kong Le mouvement de la brume montante fait disparaître totalement l?arrière-plan du paysage, provoquant un détachement graphique absolu du personnage. Le personnage devient peu à peu abstrait. Gerry de Gus Van Sant © My Cactus Inc. / Avec l?autorisation de mk2 Gerry de Gus Van Sant © My Cactus Inc. / Avec l?autorisation de mk2 Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 50 Le cadre en mouvement Lorsque le cadre est mobile, l'espace du paysage peut être traversé, parcouru par le spectateur par le biais des mouvements de caméra, il se trouve engagé, actif, son imaginaire est hautement sollicité. L'oeil cherche les contours, les limites, les lignes de crêtes, les points de fuites, et les structures de l'espace. Il vit émotionnellement le paysage traversé. Extraits : The assassin de Hou Hsiao Hsien, 2015, Taiwan/Chine/Hong Kong Le mouvement de caméra est ici impulsé par un envol d'oiseaux, et ce travelling latéral se prolonge lentement pour embrasser largement le paysage. Il offre au spectateur le temps d?une attention contemplative au paysage. Profession reporter de Michelangelo Antonioni, 1975, Espagne/France/États-Unis/Italie Bien que ce paysage désertique soit ouvert, le mouvement circulaire de la caméra sur son axe évoque l'enfermement : La ligne d?horizon est monotone sur 360°, des dunes à l?horizon, sans point de fuite, sans perspective. C?est aussi le point de départ de la narration : l?enferment psychologique dans lequel se trouve le personnage principal, auquel il n?aura de cesse de vouloir échapper tout au long du film. The assassin de Hou Hsiao Hsien, 2015, Taiwan/Chine/Hong Kong La caméra suit le mouvement de déplacement des personnages vers un point de fuite. Cette profondeur dévoilée du paysage évoque une continuité entre ici et ailleurs, un lien qui participe de la structure narrative. Le Goût de la cerise d?Abbas Kiarostami, 1997, France/Iran Un des dispositifs de déplacement les plus utilisés au cinéma pour explorer un paysage est la voiture. Ici le point de vue est extérieur, la caméra suit cette voiture qui sillonne de long en large la banlieue de Téhéran. Il s?agit d?un paysage aride, désolé, où la présence de la terre domine, où la route crée des méandres sans but ni fin. Là encore, le choix de l?environnement est directement en lien avec l?intériorité du personnage. Eldorado de Bouli Lanners, 2008, France/Belgique Dans cet extrait, la caméra est embarquée à l?intérieur de la voiture et le spectateur traverse littéralement les éléments structurant du paysage Wallon. Les horizontales, les droites, les perspectives frontales, la composition des valeurs de couleurs, et la présence forte des cieux, sont filmés avec une simplicité radicale. De cette traversée du paysage, se dégage une émotion esthétique très forte et très juste. Par l?expression de cette linéarité le réalisateur filme remarquablement ce ?plat pays?. Eldorado © Bouli Lanners ? Haut et Court Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 51 Paris, Texas de Wim Wenders, 1984, France/Allemagne Un travelling latéral suit en parallèle le déplacement et la vitesse de la voiture. La voiture a remplacé le cheval pour franchir les grands espaces américains, mais ici il n?y a pas de perspective, tout est horizontal, un peu comme si la trajectoire n?avait pas de fin, une errance en quelque sorte, selon les thématiques chères au cinéma de Wim Wenders de cette époque. Le Retour d?Andreï Zviaguintsev, 2003, Russie Le lent mouvement latéral de caméra sur le lac à travers le filtre des roseaux, le flou de l?image, mettent à distance la scène et placent le spectateur en position de voyeur et peut être de prédateur, ce qui a pour effet de faire monter la tension dramaturgique de l?histoire. Tabou de Miguel Gomes, 2012, France/Portugal Le long travelling latéral montre une réalité documentaire, un plan dans les champs de coton à l?époque du colonialisme. En contrepoint, la bande son nous livre une histoire intime, par le biais d?une lettre d?adieu lue en voix off. Ce plan final convoque à la fois l?empathie individuelle et la conscience universelle de l?humanité. À travers la fin d?une vie, le réalisateur évoque la fin d'un monde. Shining de Stanley Kubrick, 1980, États Unis/Royaume-Uni Les procédés de caméra à l'épaule, ou steadicam, accentuent la subjectivité de la caméra. Ici, dans la poursuite, le spectateur prend la place du monstre. Le caractère anxiogène du plan est renforcé par le lieu et le moment de la traque : le jardin labyrinthe filmé de nuit. Le cadre dans le cadre Parfois un cadre apparait à l'intérieur du cadre filmique (par le biais d'une fenêtre ou d'une porte, par exemple). Cette composition permet de renforcer la présence du personnage dans l'espace, de le remettre en position centrale, dans le cadre. L'intime croise le vaste, le dehors, mais reste en retrait. Très fréquemment les personnages regardant le paysage du dehors par une fenêtre se trouvent à un moment clé de leur vie, et semblent être animés par des pensées profondes. Il s?agit souvent d?un temps d?introspection. Le cadre joue un peu comme un miroir. Mais le paysage à travers une fenêtre c'est aussi une recomposition graphique du paysage, qui permet de le transcender. Extraits : La Prisonnière du désert de John Ford, 1956, États-Unis La caméra cadre le personnage en contrejour dans l'embrasure de la porte, dépasse ce seuil et se déplace vers le dehors nous faisant découvrir la vastitude et la monumentalité des grands espaces américains. L?espace intime de la maison côtoie l?espace naturel presque sans transition, il s?en dégage une impression de vertige brutal. C?est une évidence, comme dans beaucoup de westerns, et plus encore lorsqu?il sont réalisés en format cinémascope, l?échelle des personnages dans le paysage, est sans ambiguïté sur l?esprit de conquête et la force psychologique dont les personnages sont animés. The Ghost Writer de Roman Polanski, 2010, France/Allemagne/Royaume-Uni Un plan fixe montre l?intérieur d?un bureau, le cadre de la fenêtre fait place au paysage naturel. À l?intérieur de ce cadre, le personnage principal fait dos au paysage, ses déplacements semblent contraints, il est comme enfermé à l?intérieur. Léviathan d?Andreï Zviaguintsev, 2014, Russie Le cadre de la fenêtre panoramique ouverte sur une nature hostile et fascinante est soudainement éventré par la pelle mécanique. La maison démolie, le cadre de la fenêtre Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 52 disparaît, le paysage n?est plus habité, il redevient sauvage, inhumain. La vie du personnage est démolie. Tabou de Miguel Gomes, 2012, France/Portugal Comme une mise en abyme, l?image nous montre depuis l?intérieur d?une maison, le cadre d?une fenêtre, dans lequel on peut voir une scène de la vie quotidienne des esclaves. L?incursion de l'histoire coloniale et de sa dimension sociale, au milieu de la fiction amplifie l?incarnation temporelle de l?histoire. Le Miroir d?Andreï Tarkovski, 1975, URSS Par un long traveling à l?intérieur d?une maison, la caméra parcours l?intimité désertée, jusqu'à passer à travers la fenêtre, pour montrer les personnages dans un paysage de forêt, continuant leur existence au dehors. Bright Star de Jane Campion, 2009, France/États Unis/Royaume-Uni/Australie Le cadre dans le cadre est ici suggéré, la fenêtre est filmée latéralement, et on ne perçoit de ce paysage seulement que le vent et la lumière pénétrant dans la pièce, affleurant la peau et l'âme du personnage. L?imagination du spectateur reconstitue le paysage hors champs. Le lieu Les architectes s'intéressent au lieu. Faire un projet c'est tout d'abord recueillir, capter ce qui est là, présent sur un site, ou ce qui l'a été. Qu'est-ce que le lieu dégage, d'où vient la lumière, vers où se pose le regard, quel est l'endroit où l'on se sent le mieux, qu'est ce qui singularise le lieu ? Le lieu parle, nous raconte des choses. À mon sens le lieu est une notion à mi-chemin entre paysage et architecture. D?ailleurs la notion de lieu est incarnée au cinéma avec la présence à l'image de quelque chose de construit par l'homme dans le paysage, comme un dialogue entre paysage et architecture. Extraits : Paris, Texas de Wim Wenders, 1984, France/Allemagne Quelques lignes graphiques, ici les lignes électriques, suffisent à construire l'espace et ?faire lieu?. Pour Wim Wenders : "Le lieu, le sens du lieu est aussi important que le sens de l'histoire, il est essentiel que j?ai une relation au lieu, l'histoire doit nécessairement avoir lieu dans ce lieu pour pouvoir exister. Le sens du lieu est la condition majeure pour savoir comment faire le film et comment concevoir les personnages? (Master Class donné par Wim Wenders à la Cinémathèque de Paris en 2018). Son film ?Au fil du temps? est construit seulement sur une suite de lieux parcourus, un long itinéraire, celui longeant la frontière Allemagne de l?ouest/Allemagne de l?est. Ce film a été tourné sans scénario. Léviathan d?Andreï Zviaguintsev, 2014, Russie Sans toit ni loi d?Agnès Varda, 1985, France On retrouve ses lignes dans Léviathan, sous la forme du squelette du cachalot échoué, ou dans la station de pompage dans Sans toit ni loi. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 53 Stromboli de Roberto Rossellini, 1949, Italie Dans Stromboli, le traveling montre un groupe de maisons modestes, intégrées dans leur environnement naturel, mais semblant vidées de leurs habitants. L?absence de vie humaine marque l'hostilité et renforce la solitude du personnage principal. Paris, Texas de Wim Wenders, 1984, France/Allemagne Les lignes graphiques qui composent le plan sont renforcées par les lumières colorées. Leur présence suffit à faire ressentir au spectateur l?atmosphère du lieu. Le Mépris de Jean Luc Godard, 1963, France/Italie Les lignes de la toiture de la villa fuient vers l'horizon et le mouvement du personnage échappe à cette perspective comme il échappe à son histoire présente, à son dessin actuel. Il finit par sortir du cadre. DE L'OUVERTURE D'UNE INTRIGUE À L'EXPÉRIENCE DE L'INTROSPECTION L'ouverture Certains films utilisent comme ouverture un ou plusieurs plans de paysages. Traverser un paysage fait basculer le spectateur dans la fiction. Ces plans vont teinter de façon indélébile la suite du récit. L'espace et l'échelle du récit y sont définis. Le cadre mental peut être ainsi très vaste d'emblée, très descriptif, ou au contraire très abstrait, flou ou bien circonscrit (une île par exemple). Montré en ouverture, le paysage pose le cadre atmosphérique du propos du réalisateur. Extraits : Fargo de Joel et Ethan Coen, 1996, États Unis/Grande Bretagne Cette ouverture annonce la couleur : le blanc froid (bleu) des hivers dans le Minnesota, va être la teinte dominante, dans laquelle explosera par contraste la couleur rouge, celle du sang versé. Shining de Stanley kubrick, 1980, États Unis/Royaume-Uni L'immensité du paysage est révélée par la prise de vue aérienne et le spectateur suit la voiture jaune minuscule qui circule plus bas. Ainsi, l?observation depuis le ciel, assortie d?une musique anxiogène, signifie la présence d?une tension, d?un danger. Léviathan © Andreï Zviagintsev - Pyramides distribution Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 54 La isla minima d?Alberto Rodriguez, 2014, Espagne Une autre vue aérienne, très douce, très haute (on la dirait filmée depuis une montgolfière) mais qui, elle, annule la profondeur de champs et la perspective : elle ramène le paysage à deux dimensions à l?instar d?une peinture. La bande son propose une musique mystérieuse et légèrement anxiogène, en contrepoint avec la beauté de l?image. Mort à Venise de Luchino Visconti, 1971, France/Italie Un peu à la manière des peintres impressionnistes, Visconti suggère le paysage, il utilise des teintes fondues, analogues et sans contours précis. La lumière monte lentement en intensité depuis la pénombre, toute l?image est sensation, atmosphère. La 5ième symphonie de Gustav Malher ajoute un caractère mélancolique au plan. L'introspection et l'empathie Rien n'est choisi au hasard au cinéma, le choix d'un paysage entre forcément en résonnance avec le récit et le personnage, que ce soit de façon analogue, complémentaire ou divergente. L'impression que nous procure le paysage laisse souvent de côté la compréhension rationnelle au profit de l'émotion. Cela nous permet entre autre de percevoir l'invisible de ce qui se joue. En donnant à voir le paysage, le cinéma aiguise littéralement nos sensations à percevoir et à saisir l'invisible dans le visible, dans le réel. Ce qui apparait avec le paysage, c'est l'être, l?intériorité du personnage, sa psychologie, sa profondeur, ses mouvements intérieurs et ses sentiments. À ce sujet Jean Luc Godard écrit "Un paysage est un état de l'âme". Extraits : Le Miroir d?Andreï Tarkovski, 1975, URSS Le paysage de forêt apparaît comme un refuge magique et protecteur, les êtres disparaissent, la lumière disparaît, le paysage disparaît. La Leçon de piano de Jane Campion, 1993, France/Australie/Nouvelle Zélande Les doigts obstruant partiellement le paysage devant la caméra marquent pour le personnage un retrait du monde du dehors vers un monde intérieur, la musique étant le seul langage commun aux deux mondes. Les Climats de Nuri Bilge Ceylan, 2006, Turquie Cette image où le personnage est face au paysage est l?expression d?une introspection. La durée et la fixité de ce plan va laisser au spectateur le temps nécessaire à faire lui- même une introspection comme pour accueillir ce qui s?est passé avant, il va être en empathie avec le personnage. L'amour est un crime parfait d?Arnaud et Jean Marie Larrieu, 2013, France/Suisse Le personnage l?annonce clairement : ?le paysage est avant tout une expérience de soi?. Les Climats de Nuri Bilge Ceylan, 2006, Turquie L?image du personnage s?efface peu à peu, laissant la place au paysage. L?histoire s?achève, la disparition du personnage remplace le mot fin. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 55 LES PASSEURS DE TERRITOIRE DU PARC NATUREL REGIONAL DE LA NARBONNAISE EN MEDITERRANEE NATHALIE POUX RE S P O N SA B L E D E L A C U LT U R E AU PNR D E L A NA R B O N NA I S E E N ME D I T E R R A N E E Avant de vous présenter les Passeurs de territoire, quelques mots à propos du parc naturel régional de la Narbonnaise en Méditerranée. Situé dans l?Aude, ce PNR couvre toute la frange littorale du département. Créé en 2003, il rassemble 21 communes et 35 000 habitants. Il est reconnu pour la qualité de ses paysages et son exceptionnelle biodiversité. Ainsi plus de 50 % du territoire est classé en zone Natura 2000. Il abrite également des zones humides qui bénéficient d?une reconnaissance internationale (site RAMSAR). Ce territoire composé de 21 communes s?efforce, avec les partenaires institutionnels, de trouver un équilibre entre développement économique et préservation des paysages et du patrimoine naturel et culturel. Il s?agit d?un petit territoire constitué de contrastes : il existe, entre la mer Méditerranée et la garrigue, des échelles de relief totalement différentes, des espaces sauvages, des zones désertiques, d?autres très urbanisées. L?occupation humaine y est avérée depuis la Préhistoire. Il s?agit d?un territoire en perpétuelle évolution qui doit faire face aujourd?hui à un certain nombre d?enjeux. Ainsi, par exemple, avec la fin du pastoralisme, les milieux se referment et la garrigue devient, par endroits, impénétrable. L?agriculture est composée à 95 % de vignes ; cette culture connaît des fluctuations économiques et, avec le réchauffement climatique, la situation deviendra délicate. Le territoire connaît un fort essor démographique entraînant un développement de l?urbanisation. Enfin, l?urbanisation de la frange littorale doit faire face à l?élévation du niveau de la mer et soulève un certain nombre de questions sur l?évolution de ses paysages. © PNR de la Narbonnaise en Méditerranée Les Climats © Nuri Bilge Ceylan - Pyramides distribution Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 56 Le territoire est donc fragile. Le Parc ne dispose d?aucun pouvoir réglementaire. Nous considérons par ailleurs que chacun contribue à sa manière à l?émergence d?un nouveau paysage. C?est pourquoi nous essayons d?initier et d?organiser des concertations entre les différents acteurs. Concernant la politique culturelle, nous essayons de renouveler le regard sur le paysage en abordant le sujet de manière globale, avec une approche pouvant être philosophique, historique ou géographique. Nous travaillons également avec des ethnologues et des artistes pour aller au- delà de l?image stéréotypée. Nous sommes en effet sur un territoire touristique dont la perception des paysages peut rapidement être limitée à des clichés. Nous cherchons donc à montrer que ces paysages abritent des hommes, des savoirs et des métiers. Le travail que je vais vous présenter est d?abord celui de Marion THIBA, que je remplace depuis 2017. C?est elle qui a mis en place ce projet culturel. Il s?articule autour de deux axes : le programme des Archives du sensible et la création. Des artistes ont ainsi été invités dans le cadre de résidences, afin de porter un regard neuf, voire réenchanteur sur le territoire. Une porosité existe entre ces deux axes, notamment autour de la notion de territoire réel, imaginaire, rêvé, ce qui nous permet de considérer le territoire comme un objet de recherche, de savoir et de désir. Il nous importe de privilégier les différentes visions du territoire, les approches croisées, que l?on considère comme une richesse. Les « Archives du sensible » sont un programme principalement lié au patrimoine. Elles visent à connaître, collecter et valoriser le patrimoine immatériel : les usages, les pratiques, les représentations et les savoir-faire. Marion THIBA a ainsi beaucoup travaillé autour de la question de l?insularité et des pêcheurs des lagunes. Le but est de produire des archives contemporaines qui supposent une approche sensible du vivant et incluent une réflexion sur le rapport entre passé et présent. Nous souhaitons donc témoigner de l?évolution du territoire depuis le début du siècle et de mémoire d?hommes, en considérant que les archives aujourd?hui produites constituent des moments fugaces et témoigneront donc demain de notre présent dans un contexte de forte évolution, voire de disparition. Pour cela, nous travaillons sur des actions de recherche (commande d?études), de restitution (par le biais d?une politique éditoriale intense) et de sensibilisation. La collection Passeurs de territoire est constituée de films documentaires d?une trentaine de minutes, réalisés par des binômes souvent composés d?un ethnologue et d?un réalisateur, mais aussi parfois par Marion THIBA elle-même, accompagnée d?un artiste. Ils sont essentiels en tant que recueil de la mémoire vive. Il ne s?agit pas de films dont la vocation première est de sensibiliser ; ils ont plutôt valeur de transmission. Ces films ne sont pas non plus centrés sur le paysage, mais sur la relation que l?Homme entretient avec ce dernier. Ils montrent un savoir né de la pratique quotidienne d?un territoire et tentent de percer la manière dont ces savoirs singuliers sont porteurs de collectif. Je vous propose de regarder un extrait du film de Marc PALA. Géologue de formation, il est aujourd?hui installé à Sigean, où il a vécu enfant, et est dorénavant viticulteur. Doté d?une curiosité insatiable, il a une immense connaissance de la géographie, de l?histoire du territoire et de la garrigue. L?extrait est projeté à l?assistance [l?intégralité du film est accessible via le lien suivant : http://archives-du-sensible.parc-naturel-narbonnaise.fr/sensible/documentaires/la_garrigue.html] Ces portraits d?hommes mettent en avant les liens tissés par ces derniers avec le milieu. Ces individus ont une relation étroite avec les ressources naturelles et le paysage, et entretiennent un rapport au temps particulier. Ils sont parfois amenés à façonner le paysage, à l?image de Marc PALA en tant que viticulteur, ou à l?image d?un saunier. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 57 Cette collection comprend les portraits de chasseurs des étangs, de pêcheurs, d?un saunier, d?un viticulteur, d?un charpentier de marine et de deux artistes, Piet MOGET et Jurgen SCHILLING. Ces huit portraits sont accessibles sur le site internet du PNR, au sein de la rubrique consacrée aux Archives du sensible : http://archives-du-sensible.parc-naturel-narbonnaise.fr/sensible/documentaires.html Pour nous, ces films font partie d?un projet global. Ce medium nous paraissait particulièrement évident et pertinent pour transmettre la réalité de ces personnages, dont certains ont réalisé des études pour le parc, tel Jurgen SCHILLING, également objet d?un film. Certains des ouvrages entrant dans notre politique d?édition sont donc en corrélation avec les films. Ces films ont été présentés dans des cinémas, des médiathèques et à l?occasion des soirées « Paysages en chantier ». Ces dernières sont réalisées dans les salles de fêtes de petites communes, au plus proche de la population. La soirée se déroule en trois parties. En guise de préparation, nous procédons à un travail de collecte d?images des villages sur les cent dernières années. Celles-ci sont numérisées par les archives départementales. Nous réalisons ensuite une reconduction photographique. Lors de la soirée, nous discutons avec le public présent et présentons par ce biais l?évolution des paysages de la commune. Nous proposons aussi un spectacle qui est le fruit d?une résidence d?artistes dans le village. Nous organisons également des cycles de conférences autour du paysage avec paysagistes, sociologues ou géographes, de manière à croiser les différentes approches. Nous contribuons également, par la collecte des images de paysages, à la mise en oeuvre d?actions concrètes visant à l?amélioration de la qualité des paysages. Nous avons par exemple mené une démarche pour améliorer la qualité des paysages perçus depuis la route départementale 6009, qui traverse notre territoire. © PNR de la Narbonnaise en Méditerranée Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 58 Cela a donné lieu à la conclusion d?un contrat de route avec les services de l?Etat, du conseil départemental et de la communauté d?agglomération. Le Président du parc a alors souhaité qu?un film soit réalisé, auquel nous avons participé. Plutôt que de concevoir un film purement didactique, nous avons proposé cet exercice à un artiste, Franck DAUTAIS, en lien avec Pascale MARCONET. Notre idée était de contribuer à une mise en perspective des problématiques à travers une approche originale. Un extrait de ce film est projeté. Vous avez pu constater que ce film proposait un regard très décalé, qui a quelque peu surpris le comité de pilotage. Il est certes fantaisiste en apparence, mais extrêmement pertinent sur le fond. Ce film a notamment fait l?objet d?une présentation lors d?une soirée « Paysages en chantier » dans les communes traversées par la route afin d?engager la discussion. Nous en avons ainsi conclu que cette démarche était bien plus efficace que la présentation d?un document institutionnel PowerPoint pour provoquer prise de conscience et échange. En conclusion, nous avons comme ambition de donner à ressentir et à comprendre. Nous avons décidé pour cela de multiplier les points de vue et les formes, afin de proposer d?autres manières de regarder. Pour conclure je vous propose cette vue de la dune et de la mer, pour saluer la mémoire de l?artiste Piet MOGET aujourd?hui décédé. Il racontait en effet qu?enfant, aux Pays-Bas, il allait voir la mer mais était finalement déçu par cette forme d?immensité, une fois la dune franchie. Il préférait du coup ne pas franchir cette dune, considérant que la mer n?est jamais aussi présente que lorsqu?on l?imagine. A Port-la-Nouvelle il s?installait avant la digue, toujours au même endroit, et bénéficiait ainsi toujours du même point de vue. Pour autant, Pour autant, aucun de ses tableaux du paysage de Port-la-Nouvelle ne se ressemble. © PNR de la Narbonnaise en Méditerranée © PNR de la Narbonnaise en Méditerranée Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 59 LE CINEMA COMME PROJET DE TERRITOIRE : LE VILLAGE DOCUMENTAIRE DE LUSSAS JULIEN TRANSY Nous restons sur la dimension documentaire pour terminer cette journée, mais en quittant cette fois les paysages d?Occitanie : Pierre MATHEUS va nous parler d?une expérience à ma connaissance tout à fait unique de par son inscription dans la durée, son ancrage à la fois très local et son rayonnement aujourd?hui international, qui nous offre une belle illustration conclusive du rapport entre un territoire, des paysages et une activité (le cinéma documentaire) qui se développe au coeur de ce territoire et de ces paysages au point de devenir l?un des fondements de leur identité. PIERRE MATHEUS COO R D I N AT E U R LU S SA S , V I L L A G E D OC U M E N TA I R E Depuis trente ans, nous développons effectivement dans le village de Lussas, en Ardèche, une activité liée au documentaire d?auteur. Lussas est un petit village d?un millier d?habitants, à la fois proche d?Aubenas et de Montélimar. Il appartient à une communauté de communes qui rassemble 14 000 habitants. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 60 Notre initiative a débuté avec l?organisation d?un festival du documentaire qui fête en 2018 sa trentième édition : les Etats généraux du film documentaire. Cette démarche a permis d?instaurer une forme d?interaction avec les paysages. Nous sommes engagés depuis trois ans dans la construction d?un bâtiment appelé « L?imaginaïre ». En occitan, ce terme signifie le fou du village, mais il évoque aussi l?imaginaire. Cette construction regroupera la cinquantaine de salariés travaillant autour de ce projet d?appui à la création documentaire, ces personnes étant aujourd?hui disséminées en différents points et bâtiments du village. En parallèle, une plateforme de documentaires baptisée Tënk [https://www.tenk.fr/] vient également de se constituer. Dominique MARCHAIS dont il a été question ce matin au cours des échanges sera d?ailleurs l?année prochaine, pour cette plateforme, le programmateu de la plage dédiée à l?écologie. La plateforme présentera huit nouveaux documentaires chaque semaine. Ils auront tous, au-delà de leur diversité, le point commun d?avoir accordé au projet tout le temps nécessaire à sa maturation. Je vous présente un extrait du travail réalisé par la réalisatrice Claire SIMON. Il s?agit d?une série ayant vocation à être diffusée sur Ciné+ et TV5 Monde. Retransmise sur dix épisodes elle relate, depuis 2016, l?aventure du village et des activités relatives au cinéma documentaire qui l?animent. Un extrait est projeté. © Lussas, village documentaire Implantation actuelle des espaces © Lussas, village documentaire Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 61 La petitesse du village de Lussas a contribué à la convivialité et au succès du festival, au sein duquel les habitants se retrouvent. Nous avons construit des salles temporaires de cinéma qui leur permettent de se rencontrer et d?échanger, créant des connexions allant au-delà d?un simple visionnage de films. L?activité documentaire donne à Lussas un profil différent des villages voisins : nous accueillons de nombreux étudiants et professionnels, et disposons pour ce faire d?équipements financés par la DRAC, le CNC, le conseil régional et le conseil départemental. Nous avons ainsi bénéficié de nombreuses aides pour pouvoir développer notre projet. Notre salle des fêtes est également beaucoup utilisée. Elle crée une forte dynamique associative. Tous les étés une grange est transformée en salle de cinéma, et le festival investit de nombreux autres bâtiments du village. La cave coopérative fruitière est occupée. Les étudiants y diffusent leurs films pendant la semaine. Il me semble également important de revenir sur certaines des figures mises en avant dans l?extrait du travail de Claire SIMON : Jean-Marie BARBE, l?un des fondateurs des Etats généraux du film documentaire, et le maire Jean-Paul ROUX, par ailleurs agriculteur. Notre commune fait face à un véritable enjeu de préservation des terres agricoles. Elle use dès lors de son droit de préemption pour éviter la création de lotissements, en dépit d?une pression foncière relativement forte. La préoccupation du maire est véritablement de réserver les terres aux agriculteurs ainsi qu?à l?activité documentaire. Le festival accueille 6 000 personnes et enregistre presque 25 000 entrées en une semaine. Si les habitants se sont d?abord montrés méfiants quant à la population attirée, ils se réjouissent aujourd?hui que la présence d?étudiants ait contribué à la création d?une épicerie, de restaurants et au maintien du bureau de Poste. Pendant le festival, les agriculteurs vendent leurs barquettes de fruits dans le village, directement à la clientèle. Le village continue donc à vivre grâce à cet événement mais aussi et surtout en dehors de sa tenue. Par rapport aux autres festivals documentaires existants, notre festival est tourné vers un public relativement jeune, car nous communiquons fortement à destination des écoles de cinéma. © Lussas, village documentaire © Lussas, village documentaire Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 62 Nous accueillons par ailleurs, chaque année universitaire, 18 étudiants en réalisation et en production. Rattachés à la faculté de Grenoble, ils viennent dix mois à Lussas dans le cadre de leurs études pour réaliser des films d?une grande diversité formelle et thématique. Nous leur imposons une seule contrainte, celle d?ancrer le film dans son aire géographique de production. Notre philosophie est de contribuer au renouvellement de la création. En effet, les télévisions constituant souvent aujourd?hui le maillon clé pour réaliser un film, les jeunes éprouvent d?importantes difficultés à entrer dans le système. C?est pourquoi nous nous adressons depuis quinze ans aux télévisions locales. Nous regroupons ainsi des étudiants, des diffuseurs et des producteurs afin que nos étudiants valident leur année, mais diffusent aussi leur premier film. Les diffuseurs se faisant rares nous avons obtenu, en ce début d?année 2018, que notre plateforme documentaire soit agréée par le CNC pour devenir elle-même diffuseur. Cet agrément nous permettra d?accéder à des financements garantissant l?aboutissement des films. L?expérience menée à Lussas s?est développée à l?international, au sein de zones peu peuplées. « Africa doc » a constitué la première étape de ce développement. Systématiquement, comme à Lussas, un travail est mené avec des interlocuteurs locaux pour former des réalisateurs, leur faire rencontrer des producteurs et des diffuseurs. La plateforme documentaire propose un atlas appelé « Doc Monde », qui liste les films sur l?ailleurs racontés par les populations qui y vivent et documentent leur propre réalité. Tous les films issus de ces zones géographiques sont portés par les associations « Document Monde » et « Numéri Monde ». La construction des 1500 mètres carrés de « l?imaginaïre » va transformer la vie et le paysage du village, dans la mesure où toutes les activités qui occupaient jusqu?à présent le centre du village seront transférées dans ce bâtiment. La naissance d?un tel bâtiment crédibilise notre action. Nous restions en effet parfois perçus comme des « imaginaïres », des fous du village, or ce bâtiment transforme le regard que le public local pose à notre égard. Il nous permettra par ailleurs d?aller à la rencontre d?acteurs que nous ne connaissions pas. © Lussas, village documentaire L?atlas « Doc Monde » © Lussas, village documentaire Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 63 Ce bâtiment ne dispose d?aucun parking. Nous avons en effet préféré concentrer les ressources à disposition pour la conception de salles de postproduction. Nous avons de plus souhaité que le public continue d?emprunter le chemin qui relie le bâtiment au centre du village. Je reviens à la plateforme Tënk en guise de conclusion : accessible au travers d?un abonnement d?un euro pour le premier mois puis de six euros par mois, elle permet de découvrir huit nouveaux documentaires chaque semaine. Tënk est effectivement née de cette envie de voir la création se renouveler. Il s?agit d?une société coopérative permettant aussi de témoigner du rayonnement de Lussas. Elle est composée de 97 professionnels du documentaire (producteurs et réalisateurs). La communauté de communes y est aussi associée, de même que la commune de Lussas. Récemment, quatre autres communes ont exprimé leur désir d?intégrer cette coopérative. Au-delà de la plateforme de diffusion, Tënk vise à devenir une plateforme militante afin que les futurs bénéfices dégagés puissent être réinvestis dans la production de films. Nous lions en attendant des partenariats divers : Centre national des Arts plastiques, CNRS ou encore CFDT... Il s?agit donc d?un projet militant destiné à faire vivre les documentaires, de plus en plus difficiles à réaliser. DISCUSSION JULIEN TRANSY Vous affirmez que le nouveau bâtiment contribue à crédibiliser une action dont nous avons pourtant bien vu qu?elle pouvait se prévaloir d?un ancrage local déjà ancien. Avez-vous eu écho de personnes qui regrettent au contraire que ces activités, auparavant localisées au centre du village, soient transférées à l?avenir dans ce bâtiment ? PIERRE MATHEUS Pas à ma connaissance. Ce transfert d?activité va libérer des logements dans Lussas, et cette perspective suscite une certaine satisfaction. Il existe en revanche une forme d?appréhension parmi les personnes directement concernées : la dissémination des espaces et activités donnait un caractère quelque peu atypique au projet. Avec cette réunion en un site unique, certains craignent que le projet ne se banalise. UN PARTICIPANT Le fait que Tënk devienne un diffuseur permettra à un producteur, dîtes-vous, de solliciter des aides : je vous félicite pour cette démarche qui constitue une bonne nouvelle pour la profession. De quelle manière envisagez-vous d?aider à la réalisation de ces films documentaires ? Quels seront vos critères de sélection ? Quelle sera votre démarche pour aider les producteurs ? PIERRE MATHEUS Notre objectif sera d?aider entre 50 et 100 films par an, à travers un apport en industrie et une recherche de partenaires financiers. © Lussas, village documentaire Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 64 Ces partenaires auront donc aussi à s?exprimer sur le choix des films, mais nous demandons aux partenaires de nous faire confiance, car nous souhaitons promouvoir des films d?auteur non formatés. Nous souhaitons véritablement accompagner le désir du réalisateur. Nous avons déjà réalisé un premier appel à films, avec la CFDT, destiné à recueillir des oeuvres sur le travail. Trois films ont été retenus. Nous sommes énormément sollicités depuis que nous sommes reconnus comme diffuseur. Nous souhaitons réserver de nombreuses places à la jeune création et procéderons pour l?instant par appels à films. Nous prendrons part à des rencontres de coproduction et continuerons à soutenir les réalisateurs que nous avons formés. Nous souhaitons aussi tisser un partenariat de plus en plus fort avec le CNRS. Il apportera des moyens en complément de notre industrie. Nous tenons à apporter un complément de formation à l?écriture cinématographique avec les scientifiques, et ainsi nous positionner sur des thèmes où l?on manque de films. Nous avons également un partenariat avec la SCAM (Société Civile des Auteurs Multimédia), qui décerne les bourses Brouillon d?un rêve. Or, seul un tiers des projets récompensés donne lieu à réalisation, les autres n?aboutissant pas pour tout un ensemble de raisons, dont le manque de moyens (un autre tiers des projets). Notre partenariat consiste à soutenir quelques films retenus afin de garantir le fait qu?ils aillent jusqu?à leur terme. A plus long terme, nous espérons disposer de moyens suffisants pour réaliser davantage de films et mettre en place une réelle sélection. En 2019, nous ferons appel à deux professionnels de la production comme nous l?avons déjà fait en matière de diffusion, dans l?idéal deux abonnés, qui nous aideront à choisir les films. UN PARTICIPANT Le festival documentaire de Lussas est une véritable pépite dans le monde du documentaire. Pourquoi avoir opté pour un tel bâtiment, comparable à n?importe quel autre bâtiment administratif, plutôt que pour un ensemble de bâtiments plus modestes et plus conformes à l?esprit actuel de l?événement ? L?argument consistant à dire que cet imposant bâtiment vous donne de la crédibilité me surprend particulièrement. PIERRE MATHEUS Cette question de la crédibilité n?a absolument pas été un argument pour nous. Je me faisais simplement l?écho de ce qui nous est parvenu en retour. J?avoue éprouver moi aussi un certain regret par rapport à ce projet. Laissez-moi simplement vous expliquer la manière dont peut se faire un projet sur un territoire comme le nôtre :il existe une ancienne cave coopérative viticole que nous souhaitions investir afin de nous y installer, après rénovation. Nous nous sommes cependant heurtés à diverses difficultés. Le terrain du bâtiment a été acheté par la commune, avec la volonté de le mettre à disposition de l?activité documentaire. Mais une fois la possibilité d?aménager la cave coopérative exclue, nous n?avions pas d?autre possibilité que de faire construire sur le terrain en question. En parallèle, les collectivités nous soutenaient énormément, mais il existait un risque de désengagement du conseil régional. Nous avons d?ailleurs depuis subi des coupes franches. Nous étions donc dans une certaine urgence. Je concède le caractère un peu massif du bâtiment, mais j?espère que l?aménagement extérieur, qui reste encore à réaliser, ainsi que la création qui en émergera, contribueront à relativiser cette dimension. UNE PARTICIPANTE Il serait réellement intéressant que des partenariats soient lancés entre votre village et certaines collectivités territoriales plus éloignées. La profession de paysagiste connaît effectivement une véritable carence en matière d?outils cinématographiques, et votre positionnement et rayonnement nous seraient réellement utiles sur la question du paysage. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 65 J?estime que nous sommes à une époque où les collectivités territoriales seraient ouvertes à des partenariats, notamment avec vos étudiants. Il serait bénéfique que les cent ou cent cinquante communes proches de vous relient leurs actions de soutien à la culture aux enjeux d?aménagement. Avez-vous d?autres personnalités impliquées dans votre projet, en dehors de Dominique MARCHAIS dont il a été question à plusieurs reprises ? Seriez-vous en mesure de nous communiquer quelques titres de films de votre catalogue susceptibles de traiter, d?une manière ou d?une autre, des paysages et de leurs enjeux ? Enfin prévoyez-vous de consacrer sur la plateformeTënk des plages de programmation directement dédiées aux paysages ? PIERRE MATHEUS Notre plan de charge ne nous permet pas de solliciter directement les collectivités locales. Toutefois, lorsqu?on s?adresse à nous avec un projet solide, porté et réfléchi, nous tâchons de mettre en relations nos étudiants les plus pertinents au regard dudit projet. Nous réalisons sur la plateforme Tënk des programmations mensuelles appelées escales, en lien avec l?actualité. Il pourrait être envisageable de nous intéresser aux paysages dans ce cadre, en rapport avec un événement donné. Nous prévoyons une programmation autour de la photographie en juillet à l?occasion des Rencontres de la photographie d?Arles, autour de la danse en septembre. Aborder les paysages est donc tout à fait envisageable sur le principe. Je ferai en sorte que soient transmis des suggestions de noms de films ou de réalisateurs liés aux paysages, au sein de notre catalogue. Les deux cyprès dont il a été question ce matin, en tant qu?éléments de repère au coeur de paysages radicalement transformés, me font penser à un film que j?ai beaucoup aimé, et qui peut avoir trait, d?une certaine manière, à cette question de la transformation des paysages. Il s?agit d?un film de Jean-Gabriel PERIOT intitulé 200 000 fantômes. Il n?est composé que de photographies montrant Hiroshima avant et après l?explosion de la bombe atomique. Il témoigne de la reconstruction réalisée à partir du seul et unique bâtiment resté debout. Ce film n?est évidemment pas directement approprié pour une programmation autour du thème des paysages, mais il n?en demeure pas moins marquant à bien des égards, y compris en matière de réflexion autour des questions d?urbanisme et de reconstruction. JULIEN TRANSY Je remercie à nouveau les partenaires et intervenants pour leur implication dans le montage et la tenue de cette journée, ainsi que les participants qui ont contribué à lui donner une dimension interactive. Les actes de cette journée seront accessibles en format papier (et distribués notamment lors de prochaines journées des paysages) ainsi qu?en format pdf sur le site internet du ministère, au sein d?une rubrique dédiée : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/politique- des-paysages#e8 Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 66 FILMOGRAPHIE INDICATIVE de documentaires de création traitant de questions paysagères Afin de répondre à une demande formulée par l?auditoire à la suite de sa présentation (voir page 64), Pierre MATHEUS a suggéré au bureau des paysages de se rapprocher de Brieuc MEVEL, programmateur de la plage « écologie » de la plateforme Tënk, et par ailleurs coordonnateur, entre autres activités, des Rencontres d?ici là, organisées par l?association Lignes d?horizon pour « poser un regard sensible, critique, politique, poétique et citoyen sur notre environnement, afin de contribuer à la prise de conscience du rôle de l'espace dans nos vies, autant qu'à l'influence de nos vies sur l'espace » [http://www.lignesdhorizon.org/]. Les délais de bouclage des actes de la journée des paysages du 5 juin 2018 ont conduit Brieuc MEVEL à accompagner sa sélection des précisions suivantes : « Cette filmographie indicative se focalise sur des films documentaires abordant frontalement les enjeux qui touchent au paysage, ou que traverse la notion de paysage. Une telle filmographie n?est pas aisée à établir, étant donné que le paysage au cinéma est présent dans quantité de films, comme décor le plus souvent, parfois comme élément dramaturgique, mais très rarement comme lieu d?un questionnement de nature politique ou philosophique. Il m?a paru intéressant de ne proposer que des films venant interroger, avec le paysage, le rapport que les hommes peuvent construire avec leur milieu. Il s?agit donc d?une filmographie particulièrement restreinte, indicative, ayant pour vocation première la découverte de quelques films documentaires ayant le paysage au coeur de leur objet ». Les éventuels compléments postérieurs à la présente édition seront intégrés à la version numérique des actes, accessible sur le site du ministère [https://www.ecologique- solidaire.gouv.fr/politique-des-paysages#e8] ainsi qu?à une éventuelle réédition papier. --- - Dominique MARCHAIS et ses trois longs métrages documentaires: Le Temps des grâces, La Ligne de partage des eaux, et Nul homme n?est une île - Ariane DOUBLET : La Terre en morceaux - Digna SINKE : Nature et Nostalgie - Pierre GOETSCHEL : Rond-Point - Chantal AKERMAN et sa trilogie : D?Est, Sud, De l?autre côté - Mercedez ALVAREZ : El Cielo Gira (Le ciel tourne) - Sergeï LOZNITSA : Landscape (Paysage) - Antoine BOUTET : Zone of Initial Dilution - La série « Paysages d?ici et d?ailleurs » d?Arte, bien qu?elle sorte du champ du documentaire dit de création Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 67 ELEMENTS DE REPERE SUR LA POLITIQUE DES PAYSAGES UN SOCLE HISTORIQUE TOUJOURS ACTIF : LES SITES INSCRITS ET CLASSES 4 Les sites inscrits et classés peuvent être considérés comme le socle historique de la politique du paysage en France. Cette profondeur historique associée au caractère toujours actif du processus d?inscription et de classement explique le fait que ce dispositif ait été évoqué et présenté dès l?introduction de cette journée du 5 juin 2018 par Jean-Emmanuel Bouchut. Une première loi dès 1906 Inspirée par la prise de conscience, au sein du milieu associatif, des artistes et des gens de lettres, de la valeur patrimoniale des paysages exceptionnels, la protection des sites et monuments naturels a été instituée par une loi du 21 avril 1906. La loi du 2 mai 1930 a donné à cette politique sa forme définitive. Elle est désormais codifiée aux articles L. 341-1 à 22 du code de l?environnement. Ses décrets d?application y sont codifiés aux articles R. 341-1 à 31. Cette législation s?intéresse aux monuments naturels et aux sites "dont la conservation ou la préservation présente, au point de vue artistique, historique, scientifique, légendaire ou pittoresque, un intérêt général". Les berges du Lez évoquées en introduction de la journée fournissent une illustration concrète de classement au titre des critères artistique et pittoresque, les peintures de Frédéric Bazille ayant servi d?argumentaire en ce sens. L?objectif est de conserver les caractéristiques du site, l?esprit des lieux, et de les préserver de toutes atteintes graves. Comme pour les monuments historiques, la législation relative à la protection des sites prévoit deux niveaux de protection que sont l?inscription et le classement. Une politique d?Etat au service de l?intérêt général La mise en oeuvre de cette législation relève de la responsabilité de l?État, et fait partie des missions du ministère en charge de l?écologie. Les programmes et projets de protections sont préparés par les directions régionales de l?environnement, et soumis pour avis aux commissions départementales des sites. Les décisions de classement sont prises par décret, après consultation de la commission supérieure des sites et du Conseil d?État, ou plus rarement par arrêté ministériel. Dans les deux cas, elles interviennent après une instruction locale qui comprend une enquête publique, la consultation des collectivités locales et de la commission départementale. Les décisions d?inscription sont prises par arrêté du ministre chargé des sites après consultation de la commission départementale des sites. Les décisions de classement ou d?inscription constituent une simple déclaration de reconnaissance de la valeur patrimoniale de l?espace concerné. Elles ne comportent pas de règlement comme les réserves naturelles, mais ont pour effet de déclencher des procédures de contrôle spécifique sur les activités susceptibles d?affecter le bien. En site classé, toute modification de l?état ou de l?aspect du site est soumise à une autorisation spéciale soit du préfet, soit du ministre chargé des sites après consultation de la commission départementale, préalablement à la délivrance des autorisations de droit commun. En site inscrit, les demandes d?autorisation de travaux susceptibles d?affecter l?espace sont soumis à l?Architecte des Bâtiments de France qui émet un avis simple sauf pour les travaux de démolition qui sont soumis à un avis conforme. UN DOUBLE ELARGISSEMENT De l?élément ponctuel à l?ensemble paysager La reconnaissance, par le classement, de la valeur patrimoniale des paysages nationaux s?est tout d?abord attachée à des éléments remarquables mais ponctuels (rochers, cascades, fontaines, arbres isolés) puis à des écrins ou des points de vue, à des châteaux et leurs parcs. 4 Voir la page dédiée sur le site du ministère : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/politique-des-sites Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 68 Elle s?est peu à peu étendue à des espaces beaucoup plus vastes constituant des ensembles géologiques, géographiques ou paysagers (massifs, forêts, gorges, vallées, marais, caps, îles, et.) comme le massif du Mont blanc, la forêt de Fontainebleau, les gorges du Tarn, le marais poitevin, les caps Blanc Nez et Gris Nez, l?île de Ré, etc., couvrant plusieurs milliers voire plusieurs dizaines de milliers d?hectares. Des sites au grand paysage Bien que leur périmètre se soit tendanciellement élargi, les quelques 2700 sites classés et près de 4000 sites inscrits représentent aujourd?hui environ 4 % du territoire national, soit 1,1 millions d?hectares. C'est pourquoi il importe de ne pas circonscrire la réflexion et l'action à ces seuls espaces, qui s'inscrivent d'ailleurs presque toujours dans des ensembles paysagers plus vastes, qu'il s'agit aussi de comprendre et de prendre en compte. Ainsi les Grands Sites (dont le cirque de Navacelles évoqué durant la séquence 1 de la journée est un exemple), qui incluent sur une partie significative de leur territoire des sites classés, font l?objet d?un volontariat et d?un consensus local pour engager une démarche ambitieuse de gestion et de valorisation allant au-delà du périmètre classé. Cette politique a été initiée dès 1976 par l'État pour répondre aux difficultés posées par la fréquentation importante des sites les plus emblématiques. Il s?agit de restaurer les qualités qui ont fait la renommée du lieu et de le doter d?un projet de préservation et de gestion, permettant l?accueil des visiteurs dans le respect des caractéristiques du site, de l?esprit des lieux et de la vie locale. D?autres politiques concourent aussi, indirectement, à la protection et à la revalorisation de certains paysages. En 1975 l?Etat français a par exemple décidé de créer le Conservatoire du littoral, un établissement public dont la mission est d?acquérir des parcelles du littoral menacées par l?urbanisation ou dégradées pour en faire des sites restaurés, aménagés, accueillants dans le respect des équilibres naturels. L?intervention au cours de la séquence 1 de Philippe Pangrazzi, repéreur de lieux de tournage, a permis de mettre en avant certains secteurs acquis à ce titre par le Conservatoire, sous l?angle de leur potentiel à traduire et exprimer les valeurs portées par un réalisateur ou par son oeuvre. A plus large échelle encore, les parcs nationaux ou les parcs naturels régionaux engagent des actions ayant trait au paysage, à travers leur charte notamment (cette journée a ainsi été l?occasion de présenter certaines des actions conduites en la matière par le PNR de la Narbonnaise en Méditerranée). Depuis la loi du 8 août 2016 pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages (loi dite RBNP), les paysages présentant « un intérêt particulier » peuvent même motiver la création d'un Parc naturel régional. Mais « les préoccupations paysagères ont toujours été au coeur de la démarche et du projet des Parcs, puisqu?il leur revient d?organiser la rencontre entre un terroir, une nature et une communauté humaine pétrie d?histoire, un savoir-faire et une culture. Telle est précisément la définition du paysage »5. Par ailleurs avec la loi dite ALUR6 de 2014, le paysage fait son apparition parmi les orientations générales que doit définir le projet d?aménagement et de développement durables du PLU ou PLUi. Cette même loi introduit le principe de formulation d?« objectifs de qualité paysagère » dans les SCoT, permettant d?orienter la définition et la mise en oeuvre ultérieure des projets de territoire, au regard des traits caractéristiques des paysages considérés et des valeurs qui leur sont attribuées. Une évolution consacrée et encouragée par la Convention européenne du paysage (CEP) Les quelques exemples évoqués ci-dessus témoignent de la prise en compte progressive des paysages, à des échelles plus larges d?une part, et selon des logiques ne relevant plus 5 Marc HOFFSESS, Directeur du Parc des Vosges du Nord - Actes congrès des Parcs 2008, cité dans le guide "La part du paysage dans les Parcs naturels régionaux Après 20 ans de loi Paysage", avril 2013, FPNRF. 6 Loi du 24 mars 2014 pour l'accès au logement et un urbanisme rénové. Voir la fiche « Le paysage dans les documents d?urbanisme » disponible en ligne : http://www.cohesion-territoires.gouv.fr/IMG/pdf/alur_fiche_paysage_et_documents_d_urbanisme.pdf Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 69 seulement de leur protection ou conservation d?autre part. Cette tendance s?est trouvée confortée par la signature, à Florence en 2000, de la Convention européenne du paysage7. Il s?agit du premier texte international ayant pour ambition de conduire les Etats l?ayant ratifié (39 à ce jour, dont la France) à instituer une politique nationale portant sur l?ensemble des paysages, qu?ils soient considérés comme remarquables ou quotidiens, exceptionnels ou dégradés, ruraux, naturels ou urbains. Il est essentiel ici de ne pas se méprendre sur le vocabulaire employé : la référence aux « paysages du quotidien », par exemple, ne signifie en rien que ces derniers sont de fait dénués de caractère emblématique ou patrimonial. Il s?agit même au contraire d?inviter à porter une égale attention à ces paysages formant le cadre de vie du plus grand nombre, afin d?en comprendre pleinement les caractéristiques et la singularité, pour éviter leur banalisation et standardisation. Cet objectif ne signifie pas non plus qu?il importe de ce fait, par principe, d?écarter toute évolution sur un territoire. En ce sens protéger revient moins ici à conserver et figer des formes paysagères qu?à prendre en compte et intégrer aux projets les valeurs, les fonctions et les usages qui les ont générés. La Convention européenne du paysage invite par ailleurs à compléter cette logique de protection des paysages par une logique de gestion et d?aménagement, pour accompagner les transformations induites par les nécessités économiques, sociales et environnementales. L?objectif est enfin de penser le paysage dans sa double dimension matérielle et immatérielle, dont l?appréhension, faisant aussi appel au sensible, n?est pas seulement affaire d?experts. Le cinéma illustre à sa manière la force de cette approche sensible en contribuant à diffuser, sublimer voire inventer de nouvelles représentations des paysages. En le définissant comme une « partie de territoire telle que perçue par les populations, dont le caractère résulte de l'action de facteurs naturels et/ou humains et de leurs interrelations », la Convention fait du paysage un vecteur à même de faire passer le citoyen du statut de spectateur à celui d?acteur, en lui permettant d?exprimer ses propres perceptions et aspirations en matière de cadre de vie. AU COEUR DE LA DEMARCHE PAYSAGERE : LE PROJET DE PAYSAGE Avec la loi dite RBNP de 2016 (cf. supra), la France a intégré dans son code de l?environnement cette définition du paysage proposée par la Convention européenne. Mais il est clair qu?une telle formulation n?a pas vocation à produire des effets juridiques directs et mesurables, comme le ferait par exemple un régime d?autorisation ou d?interdiction. Cette difficulté à circonscrire juridiquement, et plus généralement à cerner les contours de la notion de paysage, peut dérouter de prime abord. Mais c?est aussi ce qui peut faire in fine la force d?une démarche qui fait primer le projet sur la norme, la seconde pouvant décliner ou encadrer si besoin le premier, sans avoir limité l?imagination et le champ des possibles au préalable. L?entrée par le paysage vise à n?omettre aucune dimension de l?expérience physique concrète et globale d?un lieu, au-delà de la seule dimension visuelle. L?approche paysagère partage ainsi avec le cinéma le fait de prendre en compte, entre autres éléments, la question des ambiances sonores. Aborder un territoire sous l?angle du paysage, c?est traiter des différentes dimensions qui le composent sans les considérer comme une superposition de strates indépendantes les unes des autres (géologie, topographie, hydrologie, climatologie, botanique, d?une part ; occupation et activités humaines, formes et implantations du bâti, organisation sociale et système de valeurs d?autre part), pour tâcher de comprendre au contraire leurs interrelations. 7 Voir le site dédié du Conseil de l?Europe : https://www.coe.int/fr/web/landscape Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 70 Un outil opérationnel : le plan de paysage Le plan de paysage est l?outil opérationnel destiné à traduire ces principes. Il s?agit d?une démarche volontaire et non réglementaire, qui positionne le paysage comme un outil d?accompagnement du changement et d?expérimentation, à même de mobiliser l?initiative et la créativité des territoires au service de leur transformation, de leur transition vers un modèle plus durable. Le plan de paysage est : Un outil contextualisé : il vise à identifier les potentialités propres à chaque paysage et à les mobiliser pour renforcer l?attractivité et la vitalité des territoires. Il permet d?éviter de dupliquer des stratégies d?aménagement banales et inadaptées. Une démarche globale : le plan de paysage se distingue de l?approche sectorielle, car il pose la question en termes de spatialisation raisonnée des fonctions et permet ainsi de résoudre les contradictions apparentes entre les divers dispositifs. Le plan de paysage est donc un outil puissant de coordination des politiques sectorielles. Le plan de paysage est un outil politique qui permet aux citoyens de devenir des acteurs à part entière de l?aménagement du territoire et des transitions. Il apparaît en effet comme : Un outil pédagogique qui permet d?expliquer aux populations les fondamentaux physiques du territoire et leurs incidences sur les modes de vie. Il vise également à identifier et expliquer les dynamiques qui transforment les paysages, pour promouvoir une vision évolutive. Une instance de concertation qui permet d?augmenter l?acceptabilité des politiques de transition à travers un dispositif de co-construction. UNE ILLUSTRATION CONCRETE : LA VALLEE DE LA BRUCHE Un exemple emblématique (ici restitué de manière synthétique et simplifiée8) de démarche paysagère comme moteur d?un projet global de territoire peut être recherché du côté de la vallée de la Bruche. Un élément déclencheur et des facteurs explicatifs multiples Tout part d?une aspiration concrète formulée voilà près de 30 ans par les élus et la population locale : retrouver un temps significatif d?ensoleillement au quotidien. Une telle demande sociale trouve son origine dans la configuration paysagère du territoire, marquée par un double phénomène d?enrésinement des vallées et d?étalement urbain, avec pour conséquence une perte importante d?heures d?ensoleillement pour les habitants. Cette configuration s?explique elle-même par les dynamiques et tendances à l?oeuvre au cours de la seconde moitié du 20ème siècle : la double activité des vallées alsaciennes, partagées entre industrie et élevage, assurait traditionnellement un entretien soigné du territoire et une valorisation des moindres parcelles accessibles au bétail. Le délitement du tissu industriel dans les années 1950 à 1970 a contraint les ouvriers à chercher un emploi à l?extérieur de la vallée et à abandonner l?activité agricole locale. L?équilibre entre forêts et prairies a alors basculé en faveur de l?enrésinement et de l?enfrichement massif des anciens lopins appartenant aux ouvriers-paysans. L?abandon des prés communaux, cumulé à ces plantations individuelles ont eu des conséquences globales : le gaspillage du potentiel agricole de la vallée, la rupture des perspectives visuelles entre les villages et la perte de lumière pour les habitants. 8 Le développement qui suit s?appuie notamment sur des extraits de la fiche « Le paysage, passion tranquille, partagée et durable d?une intercommunalité alsacienne » [http://www.safer.fr/iso_album/2010-12-paysage-4_haute_bruche.pdf] ainsi que du compte-rendu de l?atelier Atelier Paysage et Agriculture du 8 octobre 2015 organisé à l'initiative de l'association française d'agronomie, avec le soutien actif de la communauté de communes de la Bruche et l?approbation du Collectif Paysages de l'Après Pétrole : http://agronomie.asso.fr/fileadmin/user_upload/Evenements_AFA/Ateliers_terrain/Atelier_Alsace_Paysage_2015/Atelier_2015_ _Alsace_Paysage_Compte_Rendu.pdf . Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 71 La nécessité d?une réponse collective articulant politique publique et initiative privée La question du paysage a dès lors concerné les habitants autant que les propriétaires forestiers ou les agriculteurs. L?appropriation de l?enjeu nécessitait une réponse collective, reposant sur une articulation fine entre politique publique et initiative privée : la communauté de communes de la Vallée de la Bruche a porté et soutenu la création d?associations foncières pastorales (AFP), destinées non seulement à rouvrir les espaces enfrichés mais également à redonner dynamisme et attractivité à la vallée, en inscrivant l?action dans la durée (logique de filière agricole circuit court, au-delà de l?enjeu de réouverture des paysages). A l?origine outil de valorisation du foncier agricole ou forestier, les AFP trouvent à présent vocation à apporter des réponses à l?étalement urbain. Cet exemple démontre la manière dont l?entrée par le paysage permet d?articuler plusieurs dimensions (sociale, environnementale, économique) à plusieurs échelles spatiales (de la parcelle à la vallée) et temporelles (de la bonne prise en compte de l?histoire du territoire et de ses évolutions à la projection à moyen et long terme ; de l?opération ponctuelle de réouverture des paysages à l?entretien de ces derniers dans la durée) : des analyses paysagères ont d?abord conduit à hiérarchiser les zones à défricher afin de leur donner tout d?abord une meilleure efficacité par rapport à l'objectif de « redonner de la lumière à la vallée » (réouverture de la continuité des fonds de vallée, des bordures de villages, des bas versants et des chaumes). C?est une bonne connaissance historique de la mise en valeur agricole de ces vallées jusqu'au milieu du XX° siècle qui a conduit ensuite à définir le périmètre des actions à engager (via les AFP ou autres procédures) pour faire de nouvelles unités de gestion agricoles homogènes par rapport au relief, capables d?intéresser des agriculteurs à des fins de pâture, pâture et fauche ou fauche uniquement. Cette typologie agro-paysagère a enfin été traduite dans le cadre de MAEc (mesures agro-environnementales et climatiques) pour définir des modes de gestion adaptés à chaque zone pour satisfaire les besoins en termes de production fourragère, d'intérêt faunistique et floristique notamment apicole et de paysage par rapport aux enjeux d'ouverture. Ce travail fin s'est réalisé en associant les analyses spatiales menées en commun par différents experts agronomes, environnementalistes, paysagistes et les agriculteurs. Pour conclure avec Jean-Sébastien Laumond, chargé de mission paysage et environnement de la communauté de communes de la Vallée de la Bruche, « les dimensions du paysage permettent d?aborder de nombreuses thématiques structurantes pour les collectivités, avec un regard parfois décalé et éclairant qui ouvre d?autres pistes pour envisager les projets », dès lors que l?on positionne le paysage « comme une approche réaliste et opérationnelle, et plus seulement comme un supplément d?âme »9. LES OUTILS ET DEMARCHES DE LA POLITIQUE DES PAYSAGES : PANORAM A Le développement qui suit s?appuie sur la rubrique du site internet du Ministère de la transition écologique et solidaire dédié à la politique des paysages : https://www.ecologique- solidaire.gouv.fr/politique-des-paysages Développer la connaissance de tous les paysages Préserver et promouvoir la qualité et la diversité des paysages à l?échelle nationale suppose un préalable : développer une vaste politique de connaissance, étendue à l?ensemble du territoire et sortant d?une logique sélective pour s?intéresser à tous les types de paysages (urbains ou ruraux, du quotidien ou remarquable, de qualité ou dégradés, etc.). Deux outils majeurs sont à disposition pour ce faire : les atlas de paysages et les observatoires photographiques. Atlas de paysages Le paysage résulte de l?interaction continue entre les facteurs naturels et les activités humaines qui modèlent les territoires. Mais il est également associé à un ensemble de pratiques et d?usages, de valeurs et de représentations sociales. La prise en compte des paysages dans 9 « La vallée de la Bruche, des élus et un territoire en réseau impliqués pour le paysage », in Paysages en réseaux, n°38 de la Revue Sud Ouest Européenne, sous la direction de Philippe Béringuier et Laurent Lelli, 2014. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 72 l?aménagement du territoire implique d?en comprendre les structures, d?en saisir les évolutions et les valeurs associées. La construction de cette connaissance est l?objet des atlas de paysages, qui visent à rendre compte de la singularité de chacun des paysages qui composent un territoire, selon trois modalités : identifier (délimiter une unité paysagère et la nommer), caractériser (décrire les structures paysagères) et qualifier (saisir les représentations sociales associées à une unité paysagère). Des dynamiques et des enjeux sont par ailleurs associés à ces unités paysagères. Chaque département a vocation à être couvert par un atlas de paysages (même si son élaboration peut être conduite au niveau régional). Cette ambition est confortée par l?actualisation en 2015 de la méthode nationale d?élaboration des Atlas10, et par la loi de 2016 dite RBNP (cf. supra) qui donne une assise juridique aux atlas (Art. L. 350-1 B du code de l?environnement), et les positionne comme un document de connaissance partagée : sa réalisation s?opère ainsi « conjointement par l'État et les collectivités territoriales ». Observatoires photographiques des paysages (OPP) En parallèle des atlas de paysages, le ministère chargé de l?environnement a encouragé la mise en place d?un Observatoire Photographique National du Paysage (OPNP). Une communication en conseil des ministre du 22 novembre 1989 en a posé le cadre : « constituer un fonds de séries photographiques qui permette d?analyser les mécanismes et les facteurs de transformations des espaces ainsi que les rôles des différents acteurs qui en sont la cause de façon à orienter favorablement l?évolution du paysage ». Le principe consiste ainsi à choisir, sur un territoire donné, des points de vue qui feront l?objet d?une re-photographie à l?identique à différents pas de temps. Cet usage diachronique de la photographie donne à voir les permanences et les évolutions des structures paysagères avec une force d?évidence dont ne peuvent se prévaloir par exemple les données cartographiques ou chiffrées. Ce potentiel a d?ailleurs été mis à profit avec efficacité durant la séquence 1 de la journée du 5 juin 2018, avec la projection de photographies contemporaines des deux cyprès visibles dans le film Sans toit ni loi d?Agnès Varda. Un parallèle a également pu être établi, au cours de la séquence 3, entre les courts-métrages de Joël Brisse La pomme, la figue et l?amande et Les oliviers (mobilisant, à 15 ans d?intervalle, les mêmes personnages et les mêmes acteurs au sein d?un même village) et la logique d?un Observatoire Photographique du Paysage (OPP). L?OPNP est aujourd?hui composé de 20 itinéraires photographiques, chacun étant le fruit d?une rencontre entre le ministère chargé du paysage, le projet de territoire porté par un partenaire local et le regard singulier d?un photographe. Depuis 2014, la photothèque Terra11 abrite le fonds photographique issus des différents itinéraires composant l?OPNP, ainsi rendu accessible au public. De nombreux territoires se sont depuis engagés dans la démarche, de façon autonome et sans nécessairement solliciter l?accompagnement de l?État. Un inventaire conduit à l?initiative du ministère en 2015 a ainsi permis de recenser l?existence de près d?une centaine d?OPP, même si tous ne sont pas nécessairement actifs. L?enjeu consiste aujourd?hui à faciliter le partage d?expériences entre ces OPP, par delà leur diversité d?approche, d?objet, de statut, de périmètre? Développer la culture du projet de paysage : le Club Plans de paysage Les grands principes du plan de paysage sont présentés dans la partie « Au coeur de la démarche paysagère : le projet de paysage » (cf. supra). Le ministère soutient les collectivités désireuses de s?engager dans cette démarche volontaire et non réglementaire, à travers la mise en oeuvre d?appels à projets. Les 92 collectivités lauréates 10 MEDDE, Les Atlas de paysages : Méthode pour l'identification, la caractérisation et la qualification des paysages, 111 pages, 2015, accessible en ligne sur la page du MTES dédiée à la politiques des paysages. 11 https://terra.developpement-durable.gouv.fr/observatoire-photo-paysage/categories / Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 73 issues des appels à projet 2013, 2015, 2017 et 2018 ont bénéficié d?un soutien financier de l?État à hauteur de 30 000¤, ainsi que d?un accompagnement méthodologique dispensé par un « Club Plans de paysage », dont elles sont devenues membres. Ce Club accompagne les collectivités lauréates dans la construction et la mise en oeuvre opérationnelle de leur projet de territoire. En le rejoignant, ces collectivités ont ainsi accès à : - un accompagnement personnalisé de l?Etat afin de les aider à formuler un projet de territoire, à mobiliser les outils réglementaires et les réseaux d?experts nécessaires à sa réalisation ; - un réseau de territoires membres du Club, déjà engagés dans des démarches « plans de paysage », qui favorise les échanges de pratiques et les retours d?expérience ; - une vitrine pour valoriser au niveau national les actions exemplaires engagées au niveau local. Cet appel à projet conduit à l?origine tous les deux ans s?est transformé en 2018 en un processus de sélection annuel. Une perspective consiste également à ne plus faire de cet appel à projets le vecteur unique d?intégration au Club Plans de paysage, afin d?ouvrir celui-ci à toute autre expérience pertinente en matière de construction de projet de territoire par le paysage. Sensibiliser par l?exemple : le Grand Prix national du paysage (GPNP) Le Grand Prix national du paysage, décerné tous les deux ans par le ministère, a pour vocation de promouvoir la pertinence de l?approche et de la pensée paysagères dans le processus de transformation des territoires. À travers ce prix, le ministère valorise une démarche paysagère innovante à l?échelle d?un territoire. Celle-ci doit avoir donné lieu à des réalisations concrètes en France ou en zone transfrontalière. La démarche récompensée doit être le fruit d?une collaboration étroite entre une maîtrise d?ouvrage porteuse d?une volonté territoriale ambitieuse et une équipe de maîtrise d?oeuvre inventive et créative dans laquelle le rôle du paysagiste est central et prépondérant. La démarche lauréate et ses réalisations doivent être exemplaires tant par les résultats obtenus que par leur mise en oeuvre. Elles doivent témoigner d?une avancée particulièrement remarquable dans la manière d?aborder l?aménagement du territoire et de prendre en compte les ressources naturelles, les atouts territoriaux et les spécificités paysagères locales. Elles doivent se montrer novatrices par les solutions proposées et susceptibles d?initier de nouvelles façons de penser le territoire à partir du paysage. Les projets des lauréats consacrés depuis 2005 peuvent être consultés sur le site du ministère, au sein de la rubrique dédiée12. Former les professionnels de demain : promouvoir une « école française du paysage » On estime à environ 2800 le nombre de diplômés exerçant une activité de paysagiste-concepteur en France. La formation de ces paysagistes revêt une importance majeure dans la mise en oeuvre d?une politique ambitieuse en matière de protection, gestion et aménagement des paysages. Le ministère chargé de l'environnement et les ministères tutelles des écoles de paysages sont garants de la qualité de leur formation et de la reconnaissance de leurs compétences. Pour promouvoir une « école française du paysage », le ministère soutient différentes activités, rencontres et évènements organisés chaque année alternativement par les écoles supérieures du paysage (Agroacampus Ouest ? site d?Angers, Ecole de la nature et du paysage de Blois de l?INSA Centre Val de Loire, Ecole supérieure d?architecture et de paysage de Lille et de Bordeaux, Ecole nationale supérieure de paysage de Versailles-Marseille) : workshop étudiant (rassemblant des étudiants et des enseignants de chacune des écoles autour d?une thématique dans une région choisie) ; journées des écoles (associant directeurs, représentants des équipes enseignantes et des élèves, ministères de tutelle des écoles et organisations professionnelles dans le but de réfléchir à l?évolution du métier et des formations) ; doctorales en paysage (permettant aux doctorants dans le domaine du paysage d?échanger et de communiquer sur l?état 12 https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/politique-des-paysages#e5 Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 74 de leurs travaux), groupe de travail sur la recherche en paysage (qui réunit les chercheurs des laboratoires des écoles de paysage, les ministères de tutelle et les praticiens afin de réfléchir à la question des parcours doctoraux et de leur attractivité, aux relations de la recherche avec les pratiques professionnelles, etc. ), la revue électronique « Projet de paysage », (co-pilotée par les laboratoires de recherche des cinq écoles de paysage, elle parait chaque semestre sur une thématique choisie collectivement. Elle sera bientôt accessible sur Open Editions, une plateforme de revues scientifiques qui lui donnera une visibilité plus grande à l'échelle nationale, mais aussi internationale). La loi RBNP de 2016 a créé un titre de paysagiste-concepteur permettant une meilleure identification de ces derniers au sein des professionnels de l?aménagement et de la conception, et garantissant aux commanditaires un niveau de qualification et de compétence élevé et reconnu. Il est important de noter que cette réglementation n?entraîne aucune réserve d?activité : l?activité de conception paysagère reste libre d?accès et ne fait l?objet d?aucune limitation ni d?aucun monopole. Enfin, a été mis en place dès 1993 un réseau d?architectes et de paysagistes-Conseils de l?État auprès des services de l?État conduisant, dans les régions et départements, les politiques en matière d?environnement, de logement et d?urbanisme : en marge de leur activité de paysagistes libéraux, ces professionnels mènent des missions de conseil et d?expertise, apportant leur regard extérieur et leur pratique du projet. La séquence 1 de la journée du 5 juin 2018 a mobilisé l?un de ces paysagistes. Sensibiliser le grand public Au-delà de l?intervention publique de l?État ou des collectivités, chaque action même individuelle et privée est susceptible d?influer sur les paysages et le cadre de vie. Ce constat motive la conduite d?une politique de vulgarisation et de sensibilisation auprès du grand public, en complément des actions décrites plus haut. Deux partenariats ont été mis en place en ce sens par le bureau des paysages du ministère au cours de l?année 2018, dans des domaines volontairement éloignés afin de toucher un public varié : le Printemps des Paysages13 vise à croiser les interventions de poètes, de professionnels du paysage et d?acteurs du territoire afin de changer de regard sur les paysages qui nous entourent. Le Tour de France des sites et paysages14 vise à fournir au public des informations portant sur les sites et paysages des secteurs traversés par chacune des étapes du Tour de France cycliste, des études ayant démontré que les téléspectateurs étaient nombreux à suivre l?épreuve autant pour la course que pour les paysages. La première pierre de ce partenariat trouve d?ailleurs son origine dans le montage d?une précédente journée des paysages, organisée en partenariat avec le ministère des sports autour de la place des activités, manifestations ou infrastructures sportives dans les paysages15. De nombreux acteurs (Parcs naturels régionaux, grands sites de France, Conseils d?Architecture, d?Urbanisme et de l?Environnement?) sont par ailleurs engagés au quotidien dans des initiatives locales concourant à cet objectif de sensibilisation : lectures de paysages, conférences, ateliers publics, interventions en milieu scolaire ... voire portage de films documentaires, à l?image de l?expérience conduite par le PNR de la Narbonnaise en Méditerranée, présentée au cours de cette journée du 5 juin 2018. L?ensemble des témoignages et échanges intervenus au cours de cette journée démontre d?ailleurs l?intérêt de renforcer encore le recours au medium cinématographique dans le cadre de cette politique de sensibilisation et valorisation. 13 La première édition a eu lieu les 29, 30 juin et 1er juillet 2018 à Aiguillon, Fumel et Cabrerets (départements du Lot et du Lot- et-Garonne). Une brochure consultable en ligne en expose le programme détaillé ainsi que les grands principes : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/sites/default/files/brochure_le_printemps_des_paysages.pdf. Voir aussi la page dédiée sur le site de l?association partenaire, le Printemps des Poètes : http://printempsdespoetes-dev.perfectogroupe.net/Le- Printemps-des-Paysages-2018 14 Voir la page de l?édition 2018 : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/tour-france-des-sites-et-paysages 15 Les actes de cette journée organisée le 19 septembre 2017 sont accessibles sur le site internet du ministère : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/sites/default/files/actes_journee_paysages_19-09-2017.pdf www.ecologique-solidaire.gouv.fr Mise en page couverture : Jean Etienne Malaisé/ Impression : MTES-MCS/SG/SPSSI/ATL2 Brochure imprimée sur du papier certifié écolabel européen Ministère de la Transition écologique et solidaire Direction générale de l?Aménagement, du Logement et de la Nature Tour Séquoia 92055 La Défense cedex Tél. : +33 (0)1 40 81 21 22 (ATTENTION: OPTION la sensation, du ressenti. Il est donc parfaitement possible de le montrer, de le filmer. Dans le cinéma iranien, le réalisateur Abbas KIAROSTAMI s?appuie énormément sur ce principe. Je ne vous cache pas que le plan de la fillette qui court et met un certain temps pour parvenir au sommet de la petite butte (La fin du règne animal) m?a été inspiré par son film Où est la maison de mon ami ? Les films de Theodoros ANGELOPOULOS sont quasi irregardables pour le public actuel. Je pense à une scène où le personnage principal traverse la place du village pendant trois à quatre minutes. Pourtant, quand j?étais jeune, j?aimais énormément ce type de plan-séquence qui me donnait l?impression d?être dans du temps réel. En procédant ainsi, vous filmez autant le paysage que le personnage. Tout à l?heure, je parlais du morcellement du paysage. Ce morcellement est toujours présent dans notre perception des choses et du temps. Malgré nous, nous sommes devenus des zappeurs. Aujourd?hui, seul un Iranien par exemple pourrait encore imposer un film comprenant des plans- séquences très longs. En France, cela me semble difficilement envisageable, ce n?est plus dans notre culture. Concernant le travail sur le temps, je citerais Georges ROUQUIER qui, avec ses films Farrebique et Biquefarre. Il s?agit de deux documentaires. Le premier a été tourné à la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans une ferme de l?Aveyron, le second au milieu des années 80. Entre-temps, le rapport aux animaux a totalement changé. Dans le premier, le grand-père prend le temps de laver la queue des vaches pour éviter qu?au moment de la traite, celles-ci puissent heurter et salir la personne en charge de la traite manuelle. Dans le second film, les vaches sont poussées sur une rampe en béton. Le spectateur ressent alors l?existence d?un certain fonctionnalisme qui s?est Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 37 substitué au respect des animaux. En filmant cela, il est évident qu?il faut aussi filmer les changements des paysages. UN PARTICIPANT Votre plan de fin m?a effectivement fait penser à Abbas KIAROSTAMI. Il est vrai que le plan de fin de La fin du règne animal est un plan-séquence de cinq minutes. Je voulais justement vous demander quelle était votre relation avec ce réalisateur et son cinéma, mais vous venez d?y répondre. Pour ma part, j?ai apprécié ce plan-là, car le paysage me semble tout aussi important que l?action qui s?y déroule. Or, vous avez raison : il est aujourd?hui difficile de faire des films de cette manière. JOËL BRISSE C?est peut-être aussi parce que je viens de la peinture que je m?autorise de tels plans-séquences. Je ne suis pas un cinéaste du montage, je suis un cinéaste de la vision. Même lorsque j?écris les scénarios, je suis dans la vision des scènes. UN PARTICIPANT Personnellement, j?ai l?impression que c?est un film où le paysage est prépondérant. Je pensais à Dominique MARCHAIS. Il officie dans le documentaire et considère vraiment le paysage comme le personnage principal. En même temps, ces documentaires comportent autant d?interactions humaines que dans vos films. L?approche documentaire permet peut-être davantage d?affirmer le paysage comme personnage principal. Dans la fiction, je suppose qu?il est difficile de le faire davantage que ce que vous faites déjà. JOËL BRISSE Il y a dans le dernier film de Dominique MARCHAIS, Nul homme n?est une île, un élément que je trouve particulièrement beau. Une coopérative de paysans en Sicile explique qu?une partie de son territoire est traversée par une autoroute. Malgré ce, les paysans décident de s?adapter et refusent de renoncer à exploiter leurs terres. Je vous conseille les différents documentaires de Dominique MARCHAIS. L?image y est à chaque fois magnifiquement travaillée. JULIEN TRANSY Il se trouve que Dominique MARCHAIS était membre, en 2016, du jury du Grand prix national du paysage (GPNP) organisé par le Ministère de la Transition écologique2. Ce prix consacre un projet de paysage exemplaire, à même de faire valoir la pertinence de l?approche et de la pensée paysagères dans le processus de transformation des territoires. Il est décerné par un jury pluridisciplinaire qui rassemble élus, paysagistes, professionnels de l?aménagement et personnalités extérieures. C?est à ce dernier titre que Dominique MARCHAIS a été invité à y prendre part, au regard des connexions fortes que ses films entretiennent avec le paysage, ainsi que les échanges viennent de le souligner. J?aurais d?ailleurs souhaité pouvoir lui confier la responsabilité de prendre en charge, à la suite de cette journée s?il avait pu y participer, la rédaction d?un texte court intitulé "La journée vue par...", destiné à compléter les actes par un regard synthétique et personnel assumé. Sa présence parmi nous ce jour n?était malheureusement pas possible, du fait des débats auquel il continue de prendre part en différents points du territoire pour accompagner la diffusion de son dernier film. 2 https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/politique-des-paysages#e5 Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 38 FILMER POUR « OBSERVER L?INTENTION PAYSAGERE ET SA PLACE DANS LE DEBAT COLLECTIF » JULIEN TRANSY Je vous propose de changer de registre, avec une intervention structurée non plus autour de court-métrages de fiction, mais d?un « film recherche » (Olivier BORIES va nous en expliquer le principe) dont j?ai découvert l?existence à travers un article paru dans la revue Projets de Paysage [http://www.projetsdepaysage.fr/filmer_l_artificialisation_d_une_terre_agricole_p_riurbaine_]. Voilà qui prouve si besoin en était que la production d?articles scientifiques a du bon, même si l?on peut regretter la prépondérance de l?écrit sur l?image dans le champ de la recherche : c?est un point dont Olivier BORIES entend effectivement nous entretenir, entre autres sujets, sans opposer aucunement les deux formes d?écriture : il est ici plutôt question de complémentarité. OLIVIER BORIES EN S E I G N A N T-C H E RC H E U R A L?ECO L E N AT I O N A L E D E FO R M AT I O N A G RO N O M I Q U E Bonjour à tous. Ma communication s?appuiera sur une recherche menée de façon collective (avec Jean Michel Cazenave, chargé de projet audiovisuel, Anne-Marie Granié, professeure émérite en sociologie et Jean-pascal Fontorbes, maitre de conférence HDR en cinéma), Tous à l?ENSFEA et membres de l?UMR 5193 LISST-Dynamiques rurales entre 2013 et 2016 dans le cadre d?un programme de recherche qui s?intéresse à la transformation d?un morceau de frange urbaine de l?agglomération toulousaine. Cette recherche avait pour objectif de poser un regard scientifique sur les pratiques d?urbanisation et le devenir de la terre agricole. Son but était d?interroger le processus d?étalement (qui se poursuit malgré les efforts de densification), la transformation des paysages périurbains, le bouleversement esthétique du lieu et la nouvelle figure paysagère proposée. Cette recherche s?intéresse aussi aux jeux d?acteurs, à leurs intentions, à leurs positions, et à leurs stratégies avec l?intention de révéler et de donner à comprendre la complexité des relations et des enjeux qui orientent le projet de territoire. Nous nous sommes attachés à travailler sur les différents positionnements, favorables, défavorables, qui engagent à la résistance, à l?affrontement ou au contraire, à l?adhésion et au soutien au projet de territoire et de paysage. Nous avons aussi travaillé sur la force de l?entre-soi pour se protéger, protéger son territoire et protéger son paysage. Notre travail d?observation et d?analyse filmique s?est enfin appuyé sur un travail d?analyse des représentations sociales. C?est une recherche scientifique dont l?originalité tient donc moins à son sujet qu?à la méthode et aux modalités de son l?écriture. Nous avons en effet mobilisé l?approche filmique et le film-recherche. Je cite ici les mots de Jean- Pascal FONTORBES (2013) : « le film-recherche recouvre une double exception. D?une part, les sujets et objets filmés s?inscrivent dans un questionnement scientifique, c?est-à-dire que la recherche est effectuée avec le film dans tout son processus (on parle d?ailleurs de cinéma du processus). D?autre part, la manière de filmer est interpellée dans sa dimension holistique et renvoie aux gestes du cinéaste et principalement aux gestes documentaires. Le processus de réalisation du film recherche est une quête en direction d?une élucidation du réel vers une connaissance approfondie des réalités sur lesquelles nous posons un regard particulier ». Ainsi, si la caméra et le microphone, les images et les sons, sont utilisés par les chercheurs que nous sommes pour faire le relevé des données, ils sont aussi mobilisés pour fixer l?information, analyser et rendre compte au plus près de la réalité du terrain. Dans cette approche audiovisuelle et sur cette thématique de travail, nous avons donc engagé un travail en interdisciplinarité. La posture adoptée a placé la problématique de l?urbanisation des Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 39 franges urbaines à l?épreuve d?un triple regard : géographique, sociologique et audiovisuel, pour proposer notre socio-géographie filmique. Cette communication sera donc articulée en trois parties : la première sera consacrée à l?écriture filmique et les possibilités de cette écriture offertes dans la recherche, la deuxième au sujet filmé et la troisième à la présentation d?un extrait de dix minutes du film-recherche : des champs et des maisons. L?ECRITURE FILMIQUE Un langage scientifique, un outil de la connaissance et des émotions Cette écriture repose sur un langage scientifique. Elle constitue véritablement pour nous un outil de connaissance scientifique, mais aussi de transcription des émotions. L?écriture filmique est un langage peu utilisé en géographie, plus couramment employé dans des disciplines comme l?anthropologie ou la sociologie. Depuis longtemps, la géographie produit pourtant des images pour étudier, comprendre et analyser les lieux. Avec la carte, le dessin et la photographie, la géographie porte en elle cette culture de l?image qui devrait appeler naturellement à l?usage de l?écriture filmique. Aussi, dans ce domaine, les pratiques commencent-elles à évoluer. Si Marion ERWEIN (2014) nous rappelle qu?aujourd?hui « c?est dans le monde anglo-saxon que les recherches utilisant le film en géographie sont les plus répandues », les lignes commencent à bouger doucement. C?est dans ce mouvement qu?avec plusieurs collègues enseignants- chercheurs de différentes universités (Paris, Bordeaux, Toulouse) nous avons organisé au mois de mars 2018 un colloque international intitulé « la pratique du film en géographie », ayant réuni de nombreux chercheurs, principalement des géographes utilisant le film. Pour autant, c?est le langage textuel qui reste aujourd?hui quasi exclusivement reconnu par la communauté scientifique à laquelle j?appartiens. Rares sont ceux qui concèdent à l?écriture filmique les capacités que j?y décèle. Le film est le plus souvent apprécié comme un divertissement plutôt que reconnu comme une contribution à la production d?un discours scientifique. Le film-recherche reste donc en marge d?une production scientifique plus académique qui valorise d?abord l?article publié dans une revue classée. Pourtant, le film-recherche produit de la connaissance. Il procède à une véritable construction scientifique et impose, comme à l?écrit, une grammaire. Il s?agit évidemment d?une grammaire filmique relevant d?un ordonnancement d?images et de sons raisonnés au montage. Par ailleurs, lors du tournage, nous avons besoin de construire la réalisation en fonction de notre problématique par le choix des plans, des cadrages et des focales notamment. Nous avons fait le choix de travailler à deux niveaux qui nous ont semblé intéressants et qui constituent deux niveaux de langages combinés : les niveaux visuels et sonores. Nous n?avons pas souhaité opposer ou rapprocher l?écriture filmique de l?écriture textuelle afin de la rendre scientifiquement plus recevable. Nous pensons en effet que l?écriture filmique est scientifiquement recevable, car elle apporte une proposition différente et complémentaire à la science et à la recherche. Nous inscrivons notre pratique filmique dans une manière différente d?écrire la recherche. Nous sommes ainsi particulièrement sensibles à la place que l?écriture filmique offre à la créativité du chercheur-cinéaste. Le film-recherche permet au chercheur de s?extraire des carcans de normalisation imposés par l?écriture textuelle, tout en conservant la rigueur et l?exigence de la science. L?écriture filmique offre en fait au chercheur une agréable liberté de ton dans la manière de présenter sa recherche. Je suis convaincu des atouts de l?écriture filmique pour le type de recherche que je produis en géographie sociale. Je fais partie de ceux qui pensent que le film, parce qu?il a un pouvoir Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 40 d?évocation sensorielle, est un outil pour construire une connaissance géographique et paysagère plus que représentationnelle. En utilisant le film comme écriture de la recherche, nous inscrivons notre travail de chercheur dans une approche compréhensible et nous installons de fait un rapport très fort au terrain. Nous nous plaçons dans une posture d?observation ordinaire du quotidien. En référence à Edgar MORIN (2005), nous nous embarquons de fait dans la complexité. On se donne les moyens de prendre en compte tout ce qui peut faire sens pour comprendre le cas étudié. On filme avec des gens, des lieux, on va à la rencontre du terrain et on est attentifs aux questions que ce terrain nous pose en tant que chercheurs. Cela revient à dire que la construction de notre raisonnement est, de fait dynamique. Il renvoie à la construction-compréhension de la réalité que nous observons. Avec le langage audiovisuel, nous nous aventurons vers des formes de connaissance moins conventionnelles, nous acceptons de nous laisser surprendre, d?enregistrer ce qui surgit et que nous interpréterons par la suite. Nous accordons ainsi le droit de composer avec l?imprévu et l?aléa. Béatrice COLIGNON, géographe à Bordeaux, parle d?une place faite à l?informalité (2017). Finalement, ces informations saisies sur l?instant dans des situations authentiques sont l?expression d?une réelle volonté de les communiquer. Cela apparaîtra à la fin de l?extrait que je vous présenterai, lorsque les administrés de la commune qui nous a accueillis s?expriment sur leur projet de territoire à la sortie du conseil municipal de manière suffisamment véhémente. En utilisant le film comme méthode et écriture de notre recherche, nous sommes obligés de prendre le temps, ce qui nous a aussi bien convenu. C?est justement ce temps que la recherche, soumise à une obligation de productivité, ne prend plus alors qu?il est essentiel au processus. En tant que chercheur, le temps d?immersion est essentiel à la compréhension des lieux et à la construction de cette proximité avec ceux qui les habitent. Comme le dit Anne-Marie GRANIE (2005), « avec le film, on construit une relation très intéressante de réciprocité dans la reconnaissance sans laquelle rien n?est possible. » Le film-recherche repose donc d?abord sur une histoire et de nombreuses rencontres, avec les lieux et avec les hommes. Sans cette rencontre, le film-recherche ne peut exister. La qualité de rapport entre le chercheur et le cherché est donc primordiale. Dans une recherche classique, les individus enquêtés sont en général enregistrés. Il est rare qu?ils aient peur d?une diffusion radiophonique ou d?une réutilisation écrite de leurs propos, car il nous est recommandé de les anonymer. Ils se montrent plus craintifs avec le film, car le média rend visible et expose bien davantage. Se pose alors la question de la diffusion des images, de l?apparition publique et de l?identification possible. Nous avons dû être invités pour pouvoir filmer en conseil municipal. Cela n?a été possible qu?au travers du rapport de confiance installé avec les administrés. Photogrammes du film Des champs et des maisons © Olivier Bories Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 41 Si la recherche nous engage dans un fort rapport au terrain et à ceux qui l?habitent, elle permet de faire une place importante au sensible et aux émotions. Nous allons ainsi pouvoir enregistrer, lire puis interpréter le non verbal qui apporte aux propos de l?interlocuteur de la nuance, peut exprimer du doute, de l?étonnement ou de l?agacement par exemple. Cela permet ainsi de mieux pouvoir pénétrer le registre des émotions. Les silences, les expressions du faciès, les mouvements, les intonations de voix sont autant d?éléments qui constituent des signaux racontant un rapport des acteurs au territoire qu?il est difficile de capter autrement que par la caméra et les microphones. Ce non-verbal apporte donc du sens et de la consistance supplémentaire aux paroles prononcées ; il enrichit ainsi considérablement le relevé de données. Il nous aide donc à déceler ou à comprendre une complexité de stratégie et de position adoptées par rapport au projet, complexité qui n?est pas nécessairement verbalisée. Pour saisir ces émotions, la caméra et le microphone vont contraindre le chercheur à poser le regard et lui apprendre à regarder. Le chercheur doit donc se positionner dans une observation particulièrement active pour poser un regard de plus en plus aiguisé sur ce qui est observé. En complément, le microphone oblige à une écoute plus attentive, ce qui n?est pas une pratique courante pour un géographe. Ainsi, d?une certaine manière, le film-recherche bouleverse et enrichit la pratique scientifique du géographe qui, au fur et à mesure des captations audiovisuelles, prend conscience de tout ce qui se passe aussi dans les espaces sonores et gestuels. Le film-recherche permet au chercheur de se saisir du registre des émotions et de faire passer des messages qu?il est impossible de transmettre autrement. Il y a par exemple, dans le film que nous avons réalisé, cette gêne excessivement signifiante du président de SAFER s?exprimant sur une opaque transaction foncière. Il y a cet agacement dans la voix du maire qui fait face à la contestation de son projet d?urbanisation. Il y a ce sourire du nouveau maire élu qui nous donne à comprendre la joie de sa victoire aux élections et le plaisir de la revanche? Si le film-recherche permet de capter les émotions des individus filmés, il permet également de s?intéresser aux émotions et à la sensibilité du chercheur qui filme. Cette sensibilité sera évidemment présente dans la manière de filmer, dans les choix de cadrage et de montage. Or, le dernier article textuel que j?ai déposé pour une publication académique a été soumis à la censure, car les secondes parties de phrases faisaient appel à mes émotions de chercheur ce qui était jugé suffisant pour remettre en question le caractère scientifique de mon article. Ainsi, le film-recherche constitue une forme d?écriture qui laisse cette liberté-là au chercheur. Le film-recherche est non seulement une oeuvre scientifique produisant de la connaissance, mais aussi une oeuvre artistique qui exprime des informations sur la sensibilité de son auteur- chercheur. Un langage à partager, un outil de médiation territoriale L?écriture filmique est un langage scientifique qui se partage. Je m?appuie cette fois sur une collègue géographe à Paris, Marie CHENET (2014), qui déclare : « la réalisation d?un film- recherche et sa projection constituent une expérience collective, expérience plutôt rare en recherche. Certes, il est courant d?associer les individus non chercheurs dans le processus de l?enquête, mais les résultats de ces enquêtes font bien souvent l?objet de présentations dans des colloques ou de publications dans des revues scientifiques qui utilisent un lange trop spécialisé, que les non-initiés ne comprennent pas. Si l?écrit scientifique est encore très excluant, le cinéma est au contraire rassembleur. Dans une société où l?image occupe de plus en plus de place, chacun se sent apte à comprendre un film, même si parfois, le propos peut être aussi obtus qu?à l?écrit ». Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 42 Ainsi, l?écriture filmique est un outil intéressant pour la mise en place de cette médiation territoriale. Non seulement le géographe apporte des connaissances en rapport avec les problématiques traitées, mais en plus, ces problématiques servent aussi au territoire. Cet outil constitue donc un trait d?union entre l?écoute, les points de vue, le partage des connaissances, la prise en compte des regards et des représentations et leur mobilisation pour l?action territoriale. Nous pensons qu?il est intéressant que le film-recherche ne se prive pas de cette possibilité de parler simultanément à plusieurs publics, aux chercheurs comme au grand public. Nous pensons qu?il est de notre responsabilité de scientifique d?user de la réalisation du film-recherche pour nous adresser plus largement à cette société civile qui fabrique le projet de territoire. Le film-recherche constitue alors l?occasion de sortir d?une forme d?entre-soi (entre-soi de chercheurs), d?aller à la rencontre des acteurs qui occupent les espaces étudiés. Ainsi, le film réalisé a fait l?objet de plusieurs projections thématiques locales organisées par les Comités de développement des agglomérations, notamment de la Communauté d?agglomérations du SICOVAL, le territoire d?intercommunalités sur lequel nous avons travaillé. Cette projection avait en effet été organisée dans le cadre d?une discussion publique visant à débattre avec les acteurs locaux de la manière d?urbaniser leur territoire. LE SUJET FILME Ce film s?intitule Des champs et des maisons. Il part de l?idée que partout en France, l?urbanisation des pourtours d?agglomération se poursuit, particulièrement sur l?agglomération toulousaine, qui connaît un rythme de croissance et de progression démographique extrêmement dynamique. Cela génère donc un jeu foncier avec une agglomération ayant perdu 8 % de sa surface cultivée entre 2000 et 2010. L?exercice de la contention urbaine est donc particulièrement complexe à Toulouse. La ville continue à croître, les lotissements se substituent aux champs ce qui nourrit inévitablement le jeu de la spéculation foncière. Les paysages se font ainsi moins agricoles et plus minéraux. Il existe tout de même, à quelques kilomètres du centre de Toulouse, une zone de coteaux totalement préservée de cette artificialisation. Ces communes ont en effet adroitement usé de la réservation foncière pour défendre fermement la qualité du cadre de vie. Ces habitants profitent donc d?une grande enclave de nature. Nous avons ainsi posé notre caméra dans la commune de Vigoulet-Auzil. Nous avons en effet engagé avec elle, en 2013, un travail de recherche filmique sur l?artificialisation d?une terre agricole périurbaine par la mise en oeuvre d?une opération immobilière. Photogrammes du film Des champs et des maisons © Olivier Bories Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 43 Cette commune appartient à une intercommunalité de 36 communes. Elle s?étend sur 346 hectares et compte un peu moins de 1 000 habitants. En 2010, cette commune révise son plan d?occupation des sols et met en place un plan local d?urbanisme adopté en juin 2013. Ce nouveau document de planification autorise ainsi de déclassement de vingt hectares de zones agricoles non constructibles pour permettre l?urbanisation de trois grands secteurs. La collectivité contractualise avec un promoteur chargé de proposer un projet immobilier respectueux des paysages et de l?environnement. De cette manière, la commune cherche à attirer les jeunes ménages pour redynamiser son territoire, son nombre d?habitants diminuant depuis 1999. A Vigoulet-Auzil, la population est vieillissante, beaucoup sont retraités et l?école ferme des classes. La population y est particulièrement aisée puisque le revenu fiscal par ménage est l?un des plus élevés, selon les chiffres de l?INSEE. Il s?agit d?une collectivité essentiellement résidentielle, tournée vers le bassin d?activité toulousain. Les habitants actifs travaillent à Toulouse, s?absentent en journée ce qui fait de cette commune une commune-dortoir. Ce projet d?urbanisation fera ainsi naître la contestation. Une opposition va ainsi se constituer, une résistance locale s?organiser en associant pour la protection des paysages et la conservation du patrimoine agricole. Le groupement contestataire réunira les opposants au projet. Les résidents, pour la plupart, habitent en bordure de terres artificialisées. Ils se disent inquiets de voir disparaître leur proche paysage et soucieux d?une sauvegarde des dernières terres agricoles situées sur le territoire communal. C?est ainsi le sens su projet de paysage qui est remis en question. La conformité du plan local d?urbanisme est attaquée, la validité du projet d?urbanisation est remise en question, les frondeurs proposent d?utiliser le BIMBY (Build in my backyard) pour urbaniser plus respectueusement et plus discrètement le territoire. Autrement dit, ils proposent une division parcellaire. Avec ce projet d?urbanisation durable, les frondeurs constituent une liste électorale déposée pour les élections municipales de 2014, et remporteront les élections. Nous avons posé notre caméra dans cette commune durant trois ans. Ce travail en sociogéographie filmique est réalisé au sein de mon UMR, en partenariat avec l?intercommunalité du SICOVAL. L?extrait du film-recherche est projeté. Photogrammes du film Des champs et des maisons © Olivier Bories Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 44 Le personnage qui s?exprime en toute fin d?extrait, à la sortie d?un conseil municipal, est le premier concerné puisque c?est autour de sa maison que doit être construit le lotissement. Il est aujourd?hui premier adjoint et était vice-président de l?association qui s?est mobilisée contre l?urbanisation de ces terres agricoles. Le projet de recherche a duré plus longtemps que prévu, car nous nous sommes retrouvés entraînés un peu malgré nous, dans cette histoire de résistance et de transformation du projet, qu?il nous a finalement semblé intéressant de suivre. Une solution alternative de BIMBY été proposée, plus respectueuse. Elle consiste en la division parcellaire de grands terrains. DISCUSSION UN PARTICIPANT Dans quel contexte et à quelles occasions ce film a-t-il été diffusé ? OLIVIER BORIES Au départ, dans le respect de la relation de confiance instaurée avec les acteurs du projet, nous nous étions engagés à ne diffuser ce film qu?après validation du Président de l?intercommunalité. Une fois cet accord obtenu, nous l?utilisons beaucoup à l?Université Toulouse Jean Jaurès, Université Champollion Albi auprès des étudiants que nous formons en géographie, en urbanisme, en paysage, et en aménagement. Nous l?utilisons aussi avec les écoles d?architecture, notamment de Montpellier ainsi qu?avec les enseignants que nous formons à l?ENSFEA. Le film-recherche est une ressource pédagogique. Il commence aussi désormais à être diffusé à l?occasion de festivals. Il est notamment en compétition au festival Silence en lumière de Nancy, qui récompense les films de chercheurs. Ces diffusions ne sont pas nécessairement programmées. Il n?est d?ailleurs, à cette heure de mon intervention, pas librement et directement accessible, dans la mesure où sa projection nécessite un accompagnement par le débat. Les diffusions se font donc par le biais de festivals, de réunions et d?animations de débats publics dans les intercommunalités intéressées. En revanche nous avons décidé de le rendre disponible très prochainement sur le site du Magazine Mondes Sociaux (https://sms.hypotheses.org/) ainsi que sur la plateforme pédagogique et de recherche « écriture filmique » que nous développons à l?ENSFEA. DEPUIS LA SALLE Je suis toulousain et connais bien cette zone pour y faire régulièrement des tournages de films. C?est effectivement un luxe de pouvoir y tourner pendant trois ou quatre ans. Photogrammes du film Des champs et des maisons © Olivier Bories Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 45 Votre recherche a-t-elle eu des incidences sur la catastrophe urbanistique qui se déroule en ce moment sur Toulouse ? Votre film est certes consacré à une zone périurbaine, mais a-t-il eu un écho au coeur de Toulouse, où nous voyons disparaître des quartiers entiers d?habitations traditionnelles au profit d?immeubles plus horribles les uns que les autres. OLIVIER BORIES S?agissant d?abord du « luxe », pour reprendre vos propos, consistant à pouvoir ancrer un tournage dans la durée : ces conditions n?ont pas été faciles à réunir, nous nous sommes battus pour cela, nous avons décidé d'allonger le temps de la recherche, conscients de l'importance du temps du processus à suivre et à analyser, dans le cadre de cette recherche en aménagement et paysage. S?agissant ensuite de l?écho du film, dont je rappelle qu?il n?a été finalisé que l?année dernière : il a déjà « sa petite vie » locale (parfois plus lointaine) par des projections en festivals, par exemple au festival du film de chercheur à Aurignac. Il a été sélectionné pour le prix grand public au festival CNRS science en lumière de Nancy. Nous l?utilisons aussi en formation universitaire, et surtout dans les soirées débat thématique des CODEV : Sicoval, Toulouse Métropole3. DEPUIS LA SALLE S?agissant d?un organisme important dans ce genre de décision, il doit tout de même impacter le SICOVAL (communauté d'agglomération du Sud-est Toulousain). OLIVIER BORIES Effectivement, au sein même du SICOVAL, une dynamique de réflexion a été engagée sur les manières d?urbaniser, suite à une réelle prise de conscience sur l?importance des façons d?urbaniser. Les débats publics auxquels je faisais référence sont organisés autour de ce sujet et celui du BIMBY, perçu comme une nouvelle manière d?organiser peut-être le territoire du SICOVAL. DEPUIS LA SALLE Quel est votre sujet de recherche scientifique ? OLIVIER BORIES Je m?intéresse à la transformation des paysages par des actions particulières : les agricultures urbaines en ville (projet agri-urbain), l'étalement pavillonnaire et la construction d'unités loties dans les franges urbaines, l'agroforesterie en campagne. Ce film traite de l?étalement pavillonnaire, mais je viens de terminer un film sur l?agriculture urbaine et j?en commence un nouveau sur l?agroforesterie et la transformation des paysages ruraux. Mon sujet réside donc dans l?identification des actions qui transforment les paysages et l?analyse des formes paysagères produites. Je m'intéresse dans ce cadre aux jeux d?acteurs qui permettent de comprendre comment se jouent les prises de décisions dans ces transformations, et le projet de territoire et de paysage à déployer. Je travaille sur les représentations sociales qui expliquent l'action. Je m?intéresse donc au résultat physionomie-produit, mais aussi aux raisons de l?engagement et des résultats. Je me place donc à l?articulation de l?Homme et du Territoire, c?est-à-dire à l?articulation du paysage-objet et du paysage sujet, paysage vécu. DEPUIS LA SALLE En tant que chercheur, quelle a été votre démarche cinématographique ? 3https://www.sicoval.fr/fr/s-impliquer/codev/nos-travaux/revitalisation-des-bourgs/rd-bimby.html https://www.ladepeche.fr/article/2018/02/04/2735439-urbanisme-debat-citoyen-autour-film-champs-maisons.html. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 46 OLIVIER BORIES Tout d?abord, j?ai trouvé le terrain d?études avec le SICOVAL. Je m?y suis rendu et j?ai observé pour m?imprégner de la situation et essayer de la comprendre. Nous y avons ensuite posé la caméra pendant trois ans, puis l?écriture n?est venue qu?après, en fonction de mes observations et de l?évolution de la situation. C?est la raison pour laquelle il s?agit d?un cinéma de processus. Le scénario n?est pas écrit à l?avance, je n?ai aucun acteur et j?essaie de traiter la problématique qui m?intéresse avec les images. Je veux essayer de faire du paysage un personnage dans mes film-recherche, c?est à dire l?acteur principal de mes réalisations. DEPUIS LA SALLE Il a été question dans la présentation de l?entre-soi et des forces non visibles et sociales qui traversent la constitution des espaces. Comment aborder l?entre-soi lié à une capacité sociale, économique et politique de préservation de son habitat ? OLIVIER BORIES La question de l?entre-soi est simplement suggérée dans le film. Nous sommes en effet partis du principe qu?il revient au spectateur de construire sa propre idée et d?y déceler des choses. L?entre soi dans ce film-recherche fait partie effectivement des interrogations que nous posons et des hypothèses que nous donnons à discuter, dans ce travail de recherche sur la production du projet de paysage. Nous avons en effet la volonté de construire un film qui donne au spectateur l?occasion de s?interroger lui-même. Nous voulons proposer comme le dit C. LALLIER (2009) « un cadre interprétatif permettant au spectateur de produire par lui-même sa propre compréhension de la circonstance observée? », ici liée à l?entre soi par exemple, que l?on comprend mieux par ailleurs quand on sait que l?INSEE classe cette commune en rapport avec le revenu fiscal moyen par ménage au 16ème rang national. Finalement le film-recherche amène le spectateur à se poser la question, peut être, du BIMBY comme outil de préservation d?un entre-soi plus que méthode d?urbanisation permettant, par la densification, la préservation de la qualité paysagère. Chacun en voyant le film pourra se faire un avis sur la question. Ma communication et notre débat touchant à sa fin, je voudrais renvoyer ceux d?entre vous qui souhaitent en savoir plus sur ces questions à deux articles à paraître très prochainement : - l?un dans la revue VertigO : La Revue Électronique en Sciences de l'Environnement, intitulé : « Quand l'agriculture prend de la hauteur. Filmer au jardin potager sur le toit de la clinique Pasteur à Toulouse », - l?autre méthodologique, dans la revue française des méthodes visuelles, numéro 3 « Film de géographe » intitulé : « Des films en géographie qui font du paysage un personnage ». Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 47 LE MEDIUM CINEMATOGRAPHIQUE COMME VECTEUR DE SENSIBILISATION AU PAYSAGE JULIEN TRANSY La programmation de cette séquence et son intitulé m?avaient été initialement inspirés par la découverte de l?existence d?aides à la réalisation de films attribuées à des sociétés de production par la direction générale des patrimoines du Ministère de la Culture en collaboration avec le CNC, pour « soutenir la réalisation de films documentaires destinés à sensibiliser le public à l?architecture moderne et contemporaine, au paysage et à l?urbanisme ». La récente suppression de ces aides n?annulant pas l?intérêt de la question, nous avons décidé de mêler dans une seule et même séquence deux manières différentes d?illustrer cette capacité du film à sensibiliser au paysage : Patricia AUDOUY organise à Montpellier des projections débats partant d?extraits de films de fiction, afin de voir ce que ces images de cinéma ont à nous dire, même si ce n?est pas là leur vocation première, de notre rapport à l?architecture. Nous lui avons donné carte blanche afin qu?elle fasse de même, aujourd?hui, avec le paysage. Nathalie POUX partira quant à elle non pas de films mais d?un territoire, celui du PNR de la Narbonnaise en Méditerranée, et nous présentera des films documentaires dressant les portraits d?hommes et de femmes qui interagissent avec ce territoire, de par leurs pratiques artisanales ou artistiques. CE QUE NOUS RACONTENT LES PAYSAGES FILMES PATRICIA AUDOUY A RC H I T E C T E E T O RGA N I SAT R I C E D U C YC L E M O N T P E L L I E R A I N « P RO J E T E , A RC H I T E C T U R E & C I N E M A » Si l'architecture et le paysage sont intimement liés, qu'en est-il du paysage et du cinéma ? Je reprendrai tout d?abord quelques notions de base cinématographique applicables à la question du paysage. Tout comme la peinture et la photographie, le cinéma propose un cadre, celui de la caméra, mais un cadre dans lequel les choses bougent, dans lequel les personnages se déplacent. Ce cadre lui-même peut se mouvoir, et ce mouvement implique une durée, un rythme. De ce cadre également provient du son. Tout comme le mouvement, le son est en lien avec le temps, il franchit physiquement l'espace. S?exprimant dans le temps, la musique et le langage en sont les plus beaux exemples. La force du cinéma réside en cette évidence : la temporalité unit l'image et le son. Cette stimulation sensible provenant du cadre fait naître chez le spectateur une perception fine de ce que l'on appelle au cinéma le hors champs. Le hors champs est tout ce que l'on ne voit pas dans le cadre mais est rendu perceptible par cette association simultanée image/son/ mouvement. De sorte que cette part manquante est bel et bien présente le temps du film. Le hors champs fait voler en éclat la notion de cadre au sens premier, il le dépasse. Une autre technique propre au cinéma participe de cette disparition du cadre : c'est le montage, art du découpage et de la recomposition de l'image en mouvement. Par le montage le spectateur peut embrasser un paysage bien mieux que dans la réalité, puisque le montage démultiplie les points de vues, les profondeurs de champs, la lumière, les échelles de plan. Le spectateur peut se mouvoir mentalement dans un paysage, empruntant parfois, par le biais du déplacement de la caméra, des angles de vue les plus inattendus. Autre magie du montage, la notion de temps s'affranchit du temps réel. Grâce au montage, on peut non seulement changer de point de vue, d'espace, de pays, de latitude, mais aussi de temporalité, d'époque, de saison, d'heure et de climat en un temps record. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 48 C'est ainsi que le cadre au sens premier disparaît, laissant la place à l'invisible. Selon moi, l'invisible au cinéma joue sur plusieurs aspects. Tout d'abord celui d'espace mental, indissociable de l'imaginaire propre à chaque spectateur, qui va reconstruire cette part manquante, esquissée par le hors champs. Mais également le cinéma nous renseigne sur la relation invisible des êtres aux choses, la relation des êtres aux lieux, les relations des êtres entre eux, cet espèce d'entre deux qui d?ailleurs porte un nom dans la culture japonaise : le MA. Enfin la notion d?invisible est à mon sens l'esprit même du personnage, car bien qu'invisibles, les pensées les plus profondes des personnages nous apparaissent clairement au cinéma. Contrairement à l'architecture, il n'est pas évident de définir le paysage, d'en comprendre le sens, la structure, la topographie, et surtout d'en percevoir les contours, les limites : ou s'arrête-t-il, que contient-il ? En préparant cette intervention je me suis rendue compte que les séquences montrant des paysages n'ont pas besoin d'être très longues pour impressionner fortement l'imaginaire du spectateur tout au long du film. Quelques images suffisent à ancrer spatialement le récit, le rendant ainsi vivant, puisqu'il a lieu, au sens propre comme au sens figuré. L?histoire se déroule ici et maintenant. Puisque le cinéma est pour le spectateur une expérience sensible, je vous propose de vivre cette expérience en regardant quelques extraits de films. À travers l'évocation des notions de cadre, de milieu et de lieu, il s'agit d'apprécier comment le paysage est utilisé au cinéma, et de s'interroger sur ce que nous raconte le paysage filmé. La sélection s'est limitée aux films de fiction. Ces extraits présentent des espaces dits "naturels", et plutôt ruraux ou en marge des villes. Les paysages urbains ont étés volontairement écartés. Le choix et l?ordre de diffusion de ces extraits reprennent en les illustrant les notions abordées précédemment. LE CADRE Le mouvement dans le cadre Lorsque le cadre est statique et qu'une chose bouge à l'intérieur, une sorte d'état contemplatif surgit, assez proche de celui provoqué par l'observation d'un tableau. Ce sont souvent des plans fixes, ou des plans très lents, qui laissent au spectateur le temps de s'imprégner de ce qui est montré à l'écran. Extraits : Léviathan d?Andreï Zviaguintsev, 2014, Russie Un plan fixe nous donnant une impression d'extraordinaire stabilité, rien ne bouge, et puis peu à peu l?oeil perçoit la mer en mouvement. L?image et le paysage deviennent vivants, l?immersion du spectateur dans le paysage est totale. L?impression de monumentalité est accrue par la musique. Gerry de Gus Van Sant, 2002, États Unis/Argentine/Jordanie Le paysage de collines est montré en contre-jour, comme stylisé, noir, fort, stable. Seuls les nuages dansent en silence au-dessus de cette silhouette. On perçoit ce jeu d?opposition ou d?interaction de la matière inerte face à la fluidité de l?air, de l?espace immobile face à la temporalité toujours fuyante. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 49 La Leçon de piano de Jane Campion, 1993, France/Australie/Nouvelle Zélande La proportion importante de ciel dans le cadre accentue l?immensité du paysage dominant ces êtres minuscules, isolés et résolument loin de tout. Un ange à ma table de Jane Campion, 1990, Nouvelle Zélande/Australie/Royaume Uni Le déplacement du personnage vient du centre du cadre et progresse frontalement vers le spectateur. Aucun doute, il s?agit d?une adresse au spectateur, le film va nous raconter l?histoire de ce personnage, à la première personne. Gerry de Gus Van Sant, 2002, États Unis/Argentine/Jordanie Les personnages disparaissent derrière les différents plans du paysage. Le relief est filmé comme un aplat, il y a peu de contraste, peu d?ombres. Malgré ce, les personnages disparaissent derrière les lignes de crêtes, le paysage engloutit les personnages comme le ferait un piège. Construit sans scénario, le film nous livre à la fois une forte expérience de l'espace et de la durée, du visible et de l?invisible. L?avventura de Michelangelo Antonioni, 1960, France/Italie Le personnage apparaissant et disparaissant du cadre n'est pas à l'échelle du paysage, il en est corporellement détaché ; cette distance implique qu?il vit une véritable aventure intérieure, émotionnelle, psychologique. The assassin de Hou Hsiao Hsien, 2015, Taiwan/Chine/Hong Kong Le mouvement de la brume montante fait disparaître totalement l?arrière-plan du paysage, provoquant un détachement graphique absolu du personnage. Le personnage devient peu à peu abstrait. Gerry de Gus Van Sant © My Cactus Inc. / Avec l?autorisation de mk2 Gerry de Gus Van Sant © My Cactus Inc. / Avec l?autorisation de mk2 Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 50 Le cadre en mouvement Lorsque le cadre est mobile, l'espace du paysage peut être traversé, parcouru par le spectateur par le biais des mouvements de caméra, il se trouve engagé, actif, son imaginaire est hautement sollicité. L'oeil cherche les contours, les limites, les lignes de crêtes, les points de fuites, et les structures de l'espace. Il vit émotionnellement le paysage traversé. Extraits : The assassin de Hou Hsiao Hsien, 2015, Taiwan/Chine/Hong Kong Le mouvement de caméra est ici impulsé par un envol d'oiseaux, et ce travelling latéral se prolonge lentement pour embrasser largement le paysage. Il offre au spectateur le temps d?une attention contemplative au paysage. Profession reporter de Michelangelo Antonioni, 1975, Espagne/France/États-Unis/Italie Bien que ce paysage désertique soit ouvert, le mouvement circulaire de la caméra sur son axe évoque l'enfermement : La ligne d?horizon est monotone sur 360°, des dunes à l?horizon, sans point de fuite, sans perspective. C?est aussi le point de départ de la narration : l?enferment psychologique dans lequel se trouve le personnage principal, auquel il n?aura de cesse de vouloir échapper tout au long du film. The assassin de Hou Hsiao Hsien, 2015, Taiwan/Chine/Hong Kong La caméra suit le mouvement de déplacement des personnages vers un point de fuite. Cette profondeur dévoilée du paysage évoque une continuité entre ici et ailleurs, un lien qui participe de la structure narrative. Le Goût de la cerise d?Abbas Kiarostami, 1997, France/Iran Un des dispositifs de déplacement les plus utilisés au cinéma pour explorer un paysage est la voiture. Ici le point de vue est extérieur, la caméra suit cette voiture qui sillonne de long en large la banlieue de Téhéran. Il s?agit d?un paysage aride, désolé, où la présence de la terre domine, où la route crée des méandres sans but ni fin. Là encore, le choix de l?environnement est directement en lien avec l?intériorité du personnage. Eldorado de Bouli Lanners, 2008, France/Belgique Dans cet extrait, la caméra est embarquée à l?intérieur de la voiture et le spectateur traverse littéralement les éléments structurant du paysage Wallon. Les horizontales, les droites, les perspectives frontales, la composition des valeurs de couleurs, et la présence forte des cieux, sont filmés avec une simplicité radicale. De cette traversée du paysage, se dégage une émotion esthétique très forte et très juste. Par l?expression de cette linéarité le réalisateur filme remarquablement ce ?plat pays?. Eldorado © Bouli Lanners ? Haut et Court Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 51 Paris, Texas de Wim Wenders, 1984, France/Allemagne Un travelling latéral suit en parallèle le déplacement et la vitesse de la voiture. La voiture a remplacé le cheval pour franchir les grands espaces américains, mais ici il n?y a pas de perspective, tout est horizontal, un peu comme si la trajectoire n?avait pas de fin, une errance en quelque sorte, selon les thématiques chères au cinéma de Wim Wenders de cette époque. Le Retour d?Andreï Zviaguintsev, 2003, Russie Le lent mouvement latéral de caméra sur le lac à travers le filtre des roseaux, le flou de l?image, mettent à distance la scène et placent le spectateur en position de voyeur et peut être de prédateur, ce qui a pour effet de faire monter la tension dramaturgique de l?histoire. Tabou de Miguel Gomes, 2012, France/Portugal Le long travelling latéral montre une réalité documentaire, un plan dans les champs de coton à l?époque du colonialisme. En contrepoint, la bande son nous livre une histoire intime, par le biais d?une lettre d?adieu lue en voix off. Ce plan final convoque à la fois l?empathie individuelle et la conscience universelle de l?humanité. À travers la fin d?une vie, le réalisateur évoque la fin d'un monde. Shining de Stanley Kubrick, 1980, États Unis/Royaume-Uni Les procédés de caméra à l'épaule, ou steadicam, accentuent la subjectivité de la caméra. Ici, dans la poursuite, le spectateur prend la place du monstre. Le caractère anxiogène du plan est renforcé par le lieu et le moment de la traque : le jardin labyrinthe filmé de nuit. Le cadre dans le cadre Parfois un cadre apparait à l'intérieur du cadre filmique (par le biais d'une fenêtre ou d'une porte, par exemple). Cette composition permet de renforcer la présence du personnage dans l'espace, de le remettre en position centrale, dans le cadre. L'intime croise le vaste, le dehors, mais reste en retrait. Très fréquemment les personnages regardant le paysage du dehors par une fenêtre se trouvent à un moment clé de leur vie, et semblent être animés par des pensées profondes. Il s?agit souvent d?un temps d?introspection. Le cadre joue un peu comme un miroir. Mais le paysage à travers une fenêtre c'est aussi une recomposition graphique du paysage, qui permet de le transcender. Extraits : La Prisonnière du désert de John Ford, 1956, États-Unis La caméra cadre le personnage en contrejour dans l'embrasure de la porte, dépasse ce seuil et se déplace vers le dehors nous faisant découvrir la vastitude et la monumentalité des grands espaces américains. L?espace intime de la maison côtoie l?espace naturel presque sans transition, il s?en dégage une impression de vertige brutal. C?est une évidence, comme dans beaucoup de westerns, et plus encore lorsqu?il sont réalisés en format cinémascope, l?échelle des personnages dans le paysage, est sans ambiguïté sur l?esprit de conquête et la force psychologique dont les personnages sont animés. The Ghost Writer de Roman Polanski, 2010, France/Allemagne/Royaume-Uni Un plan fixe montre l?intérieur d?un bureau, le cadre de la fenêtre fait place au paysage naturel. À l?intérieur de ce cadre, le personnage principal fait dos au paysage, ses déplacements semblent contraints, il est comme enfermé à l?intérieur. Léviathan d?Andreï Zviaguintsev, 2014, Russie Le cadre de la fenêtre panoramique ouverte sur une nature hostile et fascinante est soudainement éventré par la pelle mécanique. La maison démolie, le cadre de la fenêtre Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 52 disparaît, le paysage n?est plus habité, il redevient sauvage, inhumain. La vie du personnage est démolie. Tabou de Miguel Gomes, 2012, France/Portugal Comme une mise en abyme, l?image nous montre depuis l?intérieur d?une maison, le cadre d?une fenêtre, dans lequel on peut voir une scène de la vie quotidienne des esclaves. L?incursion de l'histoire coloniale et de sa dimension sociale, au milieu de la fiction amplifie l?incarnation temporelle de l?histoire. Le Miroir d?Andreï Tarkovski, 1975, URSS Par un long traveling à l?intérieur d?une maison, la caméra parcours l?intimité désertée, jusqu'à passer à travers la fenêtre, pour montrer les personnages dans un paysage de forêt, continuant leur existence au dehors. Bright Star de Jane Campion, 2009, France/États Unis/Royaume-Uni/Australie Le cadre dans le cadre est ici suggéré, la fenêtre est filmée latéralement, et on ne perçoit de ce paysage seulement que le vent et la lumière pénétrant dans la pièce, affleurant la peau et l'âme du personnage. L?imagination du spectateur reconstitue le paysage hors champs. Le lieu Les architectes s'intéressent au lieu. Faire un projet c'est tout d'abord recueillir, capter ce qui est là, présent sur un site, ou ce qui l'a été. Qu'est-ce que le lieu dégage, d'où vient la lumière, vers où se pose le regard, quel est l'endroit où l'on se sent le mieux, qu'est ce qui singularise le lieu ? Le lieu parle, nous raconte des choses. À mon sens le lieu est une notion à mi-chemin entre paysage et architecture. D?ailleurs la notion de lieu est incarnée au cinéma avec la présence à l'image de quelque chose de construit par l'homme dans le paysage, comme un dialogue entre paysage et architecture. Extraits : Paris, Texas de Wim Wenders, 1984, France/Allemagne Quelques lignes graphiques, ici les lignes électriques, suffisent à construire l'espace et ?faire lieu?. Pour Wim Wenders : "Le lieu, le sens du lieu est aussi important que le sens de l'histoire, il est essentiel que j?ai une relation au lieu, l'histoire doit nécessairement avoir lieu dans ce lieu pour pouvoir exister. Le sens du lieu est la condition majeure pour savoir comment faire le film et comment concevoir les personnages? (Master Class donné par Wim Wenders à la Cinémathèque de Paris en 2018). Son film ?Au fil du temps? est construit seulement sur une suite de lieux parcourus, un long itinéraire, celui longeant la frontière Allemagne de l?ouest/Allemagne de l?est. Ce film a été tourné sans scénario. Léviathan d?Andreï Zviaguintsev, 2014, Russie Sans toit ni loi d?Agnès Varda, 1985, France On retrouve ses lignes dans Léviathan, sous la forme du squelette du cachalot échoué, ou dans la station de pompage dans Sans toit ni loi. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 53 Stromboli de Roberto Rossellini, 1949, Italie Dans Stromboli, le traveling montre un groupe de maisons modestes, intégrées dans leur environnement naturel, mais semblant vidées de leurs habitants. L?absence de vie humaine marque l'hostilité et renforce la solitude du personnage principal. Paris, Texas de Wim Wenders, 1984, France/Allemagne Les lignes graphiques qui composent le plan sont renforcées par les lumières colorées. Leur présence suffit à faire ressentir au spectateur l?atmosphère du lieu. Le Mépris de Jean Luc Godard, 1963, France/Italie Les lignes de la toiture de la villa fuient vers l'horizon et le mouvement du personnage échappe à cette perspective comme il échappe à son histoire présente, à son dessin actuel. Il finit par sortir du cadre. DE L'OUVERTURE D'UNE INTRIGUE À L'EXPÉRIENCE DE L'INTROSPECTION L'ouverture Certains films utilisent comme ouverture un ou plusieurs plans de paysages. Traverser un paysage fait basculer le spectateur dans la fiction. Ces plans vont teinter de façon indélébile la suite du récit. L'espace et l'échelle du récit y sont définis. Le cadre mental peut être ainsi très vaste d'emblée, très descriptif, ou au contraire très abstrait, flou ou bien circonscrit (une île par exemple). Montré en ouverture, le paysage pose le cadre atmosphérique du propos du réalisateur. Extraits : Fargo de Joel et Ethan Coen, 1996, États Unis/Grande Bretagne Cette ouverture annonce la couleur : le blanc froid (bleu) des hivers dans le Minnesota, va être la teinte dominante, dans laquelle explosera par contraste la couleur rouge, celle du sang versé. Shining de Stanley kubrick, 1980, États Unis/Royaume-Uni L'immensité du paysage est révélée par la prise de vue aérienne et le spectateur suit la voiture jaune minuscule qui circule plus bas. Ainsi, l?observation depuis le ciel, assortie d?une musique anxiogène, signifie la présence d?une tension, d?un danger. Léviathan © Andreï Zviagintsev - Pyramides distribution Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 54 La isla minima d?Alberto Rodriguez, 2014, Espagne Une autre vue aérienne, très douce, très haute (on la dirait filmée depuis une montgolfière) mais qui, elle, annule la profondeur de champs et la perspective : elle ramène le paysage à deux dimensions à l?instar d?une peinture. La bande son propose une musique mystérieuse et légèrement anxiogène, en contrepoint avec la beauté de l?image. Mort à Venise de Luchino Visconti, 1971, France/Italie Un peu à la manière des peintres impressionnistes, Visconti suggère le paysage, il utilise des teintes fondues, analogues et sans contours précis. La lumière monte lentement en intensité depuis la pénombre, toute l?image est sensation, atmosphère. La 5ième symphonie de Gustav Malher ajoute un caractère mélancolique au plan. L'introspection et l'empathie Rien n'est choisi au hasard au cinéma, le choix d'un paysage entre forcément en résonnance avec le récit et le personnage, que ce soit de façon analogue, complémentaire ou divergente. L'impression que nous procure le paysage laisse souvent de côté la compréhension rationnelle au profit de l'émotion. Cela nous permet entre autre de percevoir l'invisible de ce qui se joue. En donnant à voir le paysage, le cinéma aiguise littéralement nos sensations à percevoir et à saisir l'invisible dans le visible, dans le réel. Ce qui apparait avec le paysage, c'est l'être, l?intériorité du personnage, sa psychologie, sa profondeur, ses mouvements intérieurs et ses sentiments. À ce sujet Jean Luc Godard écrit "Un paysage est un état de l'âme". Extraits : Le Miroir d?Andreï Tarkovski, 1975, URSS Le paysage de forêt apparaît comme un refuge magique et protecteur, les êtres disparaissent, la lumière disparaît, le paysage disparaît. La Leçon de piano de Jane Campion, 1993, France/Australie/Nouvelle Zélande Les doigts obstruant partiellement le paysage devant la caméra marquent pour le personnage un retrait du monde du dehors vers un monde intérieur, la musique étant le seul langage commun aux deux mondes. Les Climats de Nuri Bilge Ceylan, 2006, Turquie Cette image où le personnage est face au paysage est l?expression d?une introspection. La durée et la fixité de ce plan va laisser au spectateur le temps nécessaire à faire lui- même une introspection comme pour accueillir ce qui s?est passé avant, il va être en empathie avec le personnage. L'amour est un crime parfait d?Arnaud et Jean Marie Larrieu, 2013, France/Suisse Le personnage l?annonce clairement : ?le paysage est avant tout une expérience de soi?. Les Climats de Nuri Bilge Ceylan, 2006, Turquie L?image du personnage s?efface peu à peu, laissant la place au paysage. L?histoire s?achève, la disparition du personnage remplace le mot fin. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 55 LES PASSEURS DE TERRITOIRE DU PARC NATUREL REGIONAL DE LA NARBONNAISE EN MEDITERRANEE NATHALIE POUX RE S P O N SA B L E D E L A C U LT U R E AU PNR D E L A NA R B O N NA I S E E N ME D I T E R R A N E E Avant de vous présenter les Passeurs de territoire, quelques mots à propos du parc naturel régional de la Narbonnaise en Méditerranée. Situé dans l?Aude, ce PNR couvre toute la frange littorale du département. Créé en 2003, il rassemble 21 communes et 35 000 habitants. Il est reconnu pour la qualité de ses paysages et son exceptionnelle biodiversité. Ainsi plus de 50 % du territoire est classé en zone Natura 2000. Il abrite également des zones humides qui bénéficient d?une reconnaissance internationale (site RAMSAR). Ce territoire composé de 21 communes s?efforce, avec les partenaires institutionnels, de trouver un équilibre entre développement économique et préservation des paysages et du patrimoine naturel et culturel. Il s?agit d?un petit territoire constitué de contrastes : il existe, entre la mer Méditerranée et la garrigue, des échelles de relief totalement différentes, des espaces sauvages, des zones désertiques, d?autres très urbanisées. L?occupation humaine y est avérée depuis la Préhistoire. Il s?agit d?un territoire en perpétuelle évolution qui doit faire face aujourd?hui à un certain nombre d?enjeux. Ainsi, par exemple, avec la fin du pastoralisme, les milieux se referment et la garrigue devient, par endroits, impénétrable. L?agriculture est composée à 95 % de vignes ; cette culture connaît des fluctuations économiques et, avec le réchauffement climatique, la situation deviendra délicate. Le territoire connaît un fort essor démographique entraînant un développement de l?urbanisation. Enfin, l?urbanisation de la frange littorale doit faire face à l?élévation du niveau de la mer et soulève un certain nombre de questions sur l?évolution de ses paysages. © PNR de la Narbonnaise en Méditerranée Les Climats © Nuri Bilge Ceylan - Pyramides distribution Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 56 Le territoire est donc fragile. Le Parc ne dispose d?aucun pouvoir réglementaire. Nous considérons par ailleurs que chacun contribue à sa manière à l?émergence d?un nouveau paysage. C?est pourquoi nous essayons d?initier et d?organiser des concertations entre les différents acteurs. Concernant la politique culturelle, nous essayons de renouveler le regard sur le paysage en abordant le sujet de manière globale, avec une approche pouvant être philosophique, historique ou géographique. Nous travaillons également avec des ethnologues et des artistes pour aller au- delà de l?image stéréotypée. Nous sommes en effet sur un territoire touristique dont la perception des paysages peut rapidement être limitée à des clichés. Nous cherchons donc à montrer que ces paysages abritent des hommes, des savoirs et des métiers. Le travail que je vais vous présenter est d?abord celui de Marion THIBA, que je remplace depuis 2017. C?est elle qui a mis en place ce projet culturel. Il s?articule autour de deux axes : le programme des Archives du sensible et la création. Des artistes ont ainsi été invités dans le cadre de résidences, afin de porter un regard neuf, voire réenchanteur sur le territoire. Une porosité existe entre ces deux axes, notamment autour de la notion de territoire réel, imaginaire, rêvé, ce qui nous permet de considérer le territoire comme un objet de recherche, de savoir et de désir. Il nous importe de privilégier les différentes visions du territoire, les approches croisées, que l?on considère comme une richesse. Les « Archives du sensible » sont un programme principalement lié au patrimoine. Elles visent à connaître, collecter et valoriser le patrimoine immatériel : les usages, les pratiques, les représentations et les savoir-faire. Marion THIBA a ainsi beaucoup travaillé autour de la question de l?insularité et des pêcheurs des lagunes. Le but est de produire des archives contemporaines qui supposent une approche sensible du vivant et incluent une réflexion sur le rapport entre passé et présent. Nous souhaitons donc témoigner de l?évolution du territoire depuis le début du siècle et de mémoire d?hommes, en considérant que les archives aujourd?hui produites constituent des moments fugaces et témoigneront donc demain de notre présent dans un contexte de forte évolution, voire de disparition. Pour cela, nous travaillons sur des actions de recherche (commande d?études), de restitution (par le biais d?une politique éditoriale intense) et de sensibilisation. La collection Passeurs de territoire est constituée de films documentaires d?une trentaine de minutes, réalisés par des binômes souvent composés d?un ethnologue et d?un réalisateur, mais aussi parfois par Marion THIBA elle-même, accompagnée d?un artiste. Ils sont essentiels en tant que recueil de la mémoire vive. Il ne s?agit pas de films dont la vocation première est de sensibiliser ; ils ont plutôt valeur de transmission. Ces films ne sont pas non plus centrés sur le paysage, mais sur la relation que l?Homme entretient avec ce dernier. Ils montrent un savoir né de la pratique quotidienne d?un territoire et tentent de percer la manière dont ces savoirs singuliers sont porteurs de collectif. Je vous propose de regarder un extrait du film de Marc PALA. Géologue de formation, il est aujourd?hui installé à Sigean, où il a vécu enfant, et est dorénavant viticulteur. Doté d?une curiosité insatiable, il a une immense connaissance de la géographie, de l?histoire du territoire et de la garrigue. L?extrait est projeté à l?assistance [l?intégralité du film est accessible via le lien suivant : http://archives-du-sensible.parc-naturel-narbonnaise.fr/sensible/documentaires/la_garrigue.html] Ces portraits d?hommes mettent en avant les liens tissés par ces derniers avec le milieu. Ces individus ont une relation étroite avec les ressources naturelles et le paysage, et entretiennent un rapport au temps particulier. Ils sont parfois amenés à façonner le paysage, à l?image de Marc PALA en tant que viticulteur, ou à l?image d?un saunier. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 57 Cette collection comprend les portraits de chasseurs des étangs, de pêcheurs, d?un saunier, d?un viticulteur, d?un charpentier de marine et de deux artistes, Piet MOGET et Jurgen SCHILLING. Ces huit portraits sont accessibles sur le site internet du PNR, au sein de la rubrique consacrée aux Archives du sensible : http://archives-du-sensible.parc-naturel-narbonnaise.fr/sensible/documentaires.html Pour nous, ces films font partie d?un projet global. Ce medium nous paraissait particulièrement évident et pertinent pour transmettre la réalité de ces personnages, dont certains ont réalisé des études pour le parc, tel Jurgen SCHILLING, également objet d?un film. Certains des ouvrages entrant dans notre politique d?édition sont donc en corrélation avec les films. Ces films ont été présentés dans des cinémas, des médiathèques et à l?occasion des soirées « Paysages en chantier ». Ces dernières sont réalisées dans les salles de fêtes de petites communes, au plus proche de la population. La soirée se déroule en trois parties. En guise de préparation, nous procédons à un travail de collecte d?images des villages sur les cent dernières années. Celles-ci sont numérisées par les archives départementales. Nous réalisons ensuite une reconduction photographique. Lors de la soirée, nous discutons avec le public présent et présentons par ce biais l?évolution des paysages de la commune. Nous proposons aussi un spectacle qui est le fruit d?une résidence d?artistes dans le village. Nous organisons également des cycles de conférences autour du paysage avec paysagistes, sociologues ou géographes, de manière à croiser les différentes approches. Nous contribuons également, par la collecte des images de paysages, à la mise en oeuvre d?actions concrètes visant à l?amélioration de la qualité des paysages. Nous avons par exemple mené une démarche pour améliorer la qualité des paysages perçus depuis la route départementale 6009, qui traverse notre territoire. © PNR de la Narbonnaise en Méditerranée Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 58 Cela a donné lieu à la conclusion d?un contrat de route avec les services de l?Etat, du conseil départemental et de la communauté d?agglomération. Le Président du parc a alors souhaité qu?un film soit réalisé, auquel nous avons participé. Plutôt que de concevoir un film purement didactique, nous avons proposé cet exercice à un artiste, Franck DAUTAIS, en lien avec Pascale MARCONET. Notre idée était de contribuer à une mise en perspective des problématiques à travers une approche originale. Un extrait de ce film est projeté. Vous avez pu constater que ce film proposait un regard très décalé, qui a quelque peu surpris le comité de pilotage. Il est certes fantaisiste en apparence, mais extrêmement pertinent sur le fond. Ce film a notamment fait l?objet d?une présentation lors d?une soirée « Paysages en chantier » dans les communes traversées par la route afin d?engager la discussion. Nous en avons ainsi conclu que cette démarche était bien plus efficace que la présentation d?un document institutionnel PowerPoint pour provoquer prise de conscience et échange. En conclusion, nous avons comme ambition de donner à ressentir et à comprendre. Nous avons décidé pour cela de multiplier les points de vue et les formes, afin de proposer d?autres manières de regarder. Pour conclure je vous propose cette vue de la dune et de la mer, pour saluer la mémoire de l?artiste Piet MOGET aujourd?hui décédé. Il racontait en effet qu?enfant, aux Pays-Bas, il allait voir la mer mais était finalement déçu par cette forme d?immensité, une fois la dune franchie. Il préférait du coup ne pas franchir cette dune, considérant que la mer n?est jamais aussi présente que lorsqu?on l?imagine. A Port-la-Nouvelle il s?installait avant la digue, toujours au même endroit, et bénéficiait ainsi toujours du même point de vue. Pour autant, Pour autant, aucun de ses tableaux du paysage de Port-la-Nouvelle ne se ressemble. © PNR de la Narbonnaise en Méditerranée © PNR de la Narbonnaise en Méditerranée Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 59 LE CINEMA COMME PROJET DE TERRITOIRE : LE VILLAGE DOCUMENTAIRE DE LUSSAS JULIEN TRANSY Nous restons sur la dimension documentaire pour terminer cette journée, mais en quittant cette fois les paysages d?Occitanie : Pierre MATHEUS va nous parler d?une expérience à ma connaissance tout à fait unique de par son inscription dans la durée, son ancrage à la fois très local et son rayonnement aujourd?hui international, qui nous offre une belle illustration conclusive du rapport entre un territoire, des paysages et une activité (le cinéma documentaire) qui se développe au coeur de ce territoire et de ces paysages au point de devenir l?un des fondements de leur identité. PIERRE MATHEUS COO R D I N AT E U R LU S SA S , V I L L A G E D OC U M E N TA I R E Depuis trente ans, nous développons effectivement dans le village de Lussas, en Ardèche, une activité liée au documentaire d?auteur. Lussas est un petit village d?un millier d?habitants, à la fois proche d?Aubenas et de Montélimar. Il appartient à une communauté de communes qui rassemble 14 000 habitants. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 60 Notre initiative a débuté avec l?organisation d?un festival du documentaire qui fête en 2018 sa trentième édition : les Etats généraux du film documentaire. Cette démarche a permis d?instaurer une forme d?interaction avec les paysages. Nous sommes engagés depuis trois ans dans la construction d?un bâtiment appelé « L?imaginaïre ». En occitan, ce terme signifie le fou du village, mais il évoque aussi l?imaginaire. Cette construction regroupera la cinquantaine de salariés travaillant autour de ce projet d?appui à la création documentaire, ces personnes étant aujourd?hui disséminées en différents points et bâtiments du village. En parallèle, une plateforme de documentaires baptisée Tënk [https://www.tenk.fr/] vient également de se constituer. Dominique MARCHAIS dont il a été question ce matin au cours des échanges sera d?ailleurs l?année prochaine, pour cette plateforme, le programmateu de la plage dédiée à l?écologie. La plateforme présentera huit nouveaux documentaires chaque semaine. Ils auront tous, au-delà de leur diversité, le point commun d?avoir accordé au projet tout le temps nécessaire à sa maturation. Je vous présente un extrait du travail réalisé par la réalisatrice Claire SIMON. Il s?agit d?une série ayant vocation à être diffusée sur Ciné+ et TV5 Monde. Retransmise sur dix épisodes elle relate, depuis 2016, l?aventure du village et des activités relatives au cinéma documentaire qui l?animent. Un extrait est projeté. © Lussas, village documentaire Implantation actuelle des espaces © Lussas, village documentaire Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 61 La petitesse du village de Lussas a contribué à la convivialité et au succès du festival, au sein duquel les habitants se retrouvent. Nous avons construit des salles temporaires de cinéma qui leur permettent de se rencontrer et d?échanger, créant des connexions allant au-delà d?un simple visionnage de films. L?activité documentaire donne à Lussas un profil différent des villages voisins : nous accueillons de nombreux étudiants et professionnels, et disposons pour ce faire d?équipements financés par la DRAC, le CNC, le conseil régional et le conseil départemental. Nous avons ainsi bénéficié de nombreuses aides pour pouvoir développer notre projet. Notre salle des fêtes est également beaucoup utilisée. Elle crée une forte dynamique associative. Tous les étés une grange est transformée en salle de cinéma, et le festival investit de nombreux autres bâtiments du village. La cave coopérative fruitière est occupée. Les étudiants y diffusent leurs films pendant la semaine. Il me semble également important de revenir sur certaines des figures mises en avant dans l?extrait du travail de Claire SIMON : Jean-Marie BARBE, l?un des fondateurs des Etats généraux du film documentaire, et le maire Jean-Paul ROUX, par ailleurs agriculteur. Notre commune fait face à un véritable enjeu de préservation des terres agricoles. Elle use dès lors de son droit de préemption pour éviter la création de lotissements, en dépit d?une pression foncière relativement forte. La préoccupation du maire est véritablement de réserver les terres aux agriculteurs ainsi qu?à l?activité documentaire. Le festival accueille 6 000 personnes et enregistre presque 25 000 entrées en une semaine. Si les habitants se sont d?abord montrés méfiants quant à la population attirée, ils se réjouissent aujourd?hui que la présence d?étudiants ait contribué à la création d?une épicerie, de restaurants et au maintien du bureau de Poste. Pendant le festival, les agriculteurs vendent leurs barquettes de fruits dans le village, directement à la clientèle. Le village continue donc à vivre grâce à cet événement mais aussi et surtout en dehors de sa tenue. Par rapport aux autres festivals documentaires existants, notre festival est tourné vers un public relativement jeune, car nous communiquons fortement à destination des écoles de cinéma. © Lussas, village documentaire © Lussas, village documentaire Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 62 Nous accueillons par ailleurs, chaque année universitaire, 18 étudiants en réalisation et en production. Rattachés à la faculté de Grenoble, ils viennent dix mois à Lussas dans le cadre de leurs études pour réaliser des films d?une grande diversité formelle et thématique. Nous leur imposons une seule contrainte, celle d?ancrer le film dans son aire géographique de production. Notre philosophie est de contribuer au renouvellement de la création. En effet, les télévisions constituant souvent aujourd?hui le maillon clé pour réaliser un film, les jeunes éprouvent d?importantes difficultés à entrer dans le système. C?est pourquoi nous nous adressons depuis quinze ans aux télévisions locales. Nous regroupons ainsi des étudiants, des diffuseurs et des producteurs afin que nos étudiants valident leur année, mais diffusent aussi leur premier film. Les diffuseurs se faisant rares nous avons obtenu, en ce début d?année 2018, que notre plateforme documentaire soit agréée par le CNC pour devenir elle-même diffuseur. Cet agrément nous permettra d?accéder à des financements garantissant l?aboutissement des films. L?expérience menée à Lussas s?est développée à l?international, au sein de zones peu peuplées. « Africa doc » a constitué la première étape de ce développement. Systématiquement, comme à Lussas, un travail est mené avec des interlocuteurs locaux pour former des réalisateurs, leur faire rencontrer des producteurs et des diffuseurs. La plateforme documentaire propose un atlas appelé « Doc Monde », qui liste les films sur l?ailleurs racontés par les populations qui y vivent et documentent leur propre réalité. Tous les films issus de ces zones géographiques sont portés par les associations « Document Monde » et « Numéri Monde ». La construction des 1500 mètres carrés de « l?imaginaïre » va transformer la vie et le paysage du village, dans la mesure où toutes les activités qui occupaient jusqu?à présent le centre du village seront transférées dans ce bâtiment. La naissance d?un tel bâtiment crédibilise notre action. Nous restions en effet parfois perçus comme des « imaginaïres », des fous du village, or ce bâtiment transforme le regard que le public local pose à notre égard. Il nous permettra par ailleurs d?aller à la rencontre d?acteurs que nous ne connaissions pas. © Lussas, village documentaire L?atlas « Doc Monde » © Lussas, village documentaire Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 63 Ce bâtiment ne dispose d?aucun parking. Nous avons en effet préféré concentrer les ressources à disposition pour la conception de salles de postproduction. Nous avons de plus souhaité que le public continue d?emprunter le chemin qui relie le bâtiment au centre du village. Je reviens à la plateforme Tënk en guise de conclusion : accessible au travers d?un abonnement d?un euro pour le premier mois puis de six euros par mois, elle permet de découvrir huit nouveaux documentaires chaque semaine. Tënk est effectivement née de cette envie de voir la création se renouveler. Il s?agit d?une société coopérative permettant aussi de témoigner du rayonnement de Lussas. Elle est composée de 97 professionnels du documentaire (producteurs et réalisateurs). La communauté de communes y est aussi associée, de même que la commune de Lussas. Récemment, quatre autres communes ont exprimé leur désir d?intégrer cette coopérative. Au-delà de la plateforme de diffusion, Tënk vise à devenir une plateforme militante afin que les futurs bénéfices dégagés puissent être réinvestis dans la production de films. Nous lions en attendant des partenariats divers : Centre national des Arts plastiques, CNRS ou encore CFDT... Il s?agit donc d?un projet militant destiné à faire vivre les documentaires, de plus en plus difficiles à réaliser. DISCUSSION JULIEN TRANSY Vous affirmez que le nouveau bâtiment contribue à crédibiliser une action dont nous avons pourtant bien vu qu?elle pouvait se prévaloir d?un ancrage local déjà ancien. Avez-vous eu écho de personnes qui regrettent au contraire que ces activités, auparavant localisées au centre du village, soient transférées à l?avenir dans ce bâtiment ? PIERRE MATHEUS Pas à ma connaissance. Ce transfert d?activité va libérer des logements dans Lussas, et cette perspective suscite une certaine satisfaction. Il existe en revanche une forme d?appréhension parmi les personnes directement concernées : la dissémination des espaces et activités donnait un caractère quelque peu atypique au projet. Avec cette réunion en un site unique, certains craignent que le projet ne se banalise. UN PARTICIPANT Le fait que Tënk devienne un diffuseur permettra à un producteur, dîtes-vous, de solliciter des aides : je vous félicite pour cette démarche qui constitue une bonne nouvelle pour la profession. De quelle manière envisagez-vous d?aider à la réalisation de ces films documentaires ? Quels seront vos critères de sélection ? Quelle sera votre démarche pour aider les producteurs ? PIERRE MATHEUS Notre objectif sera d?aider entre 50 et 100 films par an, à travers un apport en industrie et une recherche de partenaires financiers. © Lussas, village documentaire Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 64 Ces partenaires auront donc aussi à s?exprimer sur le choix des films, mais nous demandons aux partenaires de nous faire confiance, car nous souhaitons promouvoir des films d?auteur non formatés. Nous souhaitons véritablement accompagner le désir du réalisateur. Nous avons déjà réalisé un premier appel à films, avec la CFDT, destiné à recueillir des oeuvres sur le travail. Trois films ont été retenus. Nous sommes énormément sollicités depuis que nous sommes reconnus comme diffuseur. Nous souhaitons réserver de nombreuses places à la jeune création et procéderons pour l?instant par appels à films. Nous prendrons part à des rencontres de coproduction et continuerons à soutenir les réalisateurs que nous avons formés. Nous souhaitons aussi tisser un partenariat de plus en plus fort avec le CNRS. Il apportera des moyens en complément de notre industrie. Nous tenons à apporter un complément de formation à l?écriture cinématographique avec les scientifiques, et ainsi nous positionner sur des thèmes où l?on manque de films. Nous avons également un partenariat avec la SCAM (Société Civile des Auteurs Multimédia), qui décerne les bourses Brouillon d?un rêve. Or, seul un tiers des projets récompensés donne lieu à réalisation, les autres n?aboutissant pas pour tout un ensemble de raisons, dont le manque de moyens (un autre tiers des projets). Notre partenariat consiste à soutenir quelques films retenus afin de garantir le fait qu?ils aillent jusqu?à leur terme. A plus long terme, nous espérons disposer de moyens suffisants pour réaliser davantage de films et mettre en place une réelle sélection. En 2019, nous ferons appel à deux professionnels de la production comme nous l?avons déjà fait en matière de diffusion, dans l?idéal deux abonnés, qui nous aideront à choisir les films. UN PARTICIPANT Le festival documentaire de Lussas est une véritable pépite dans le monde du documentaire. Pourquoi avoir opté pour un tel bâtiment, comparable à n?importe quel autre bâtiment administratif, plutôt que pour un ensemble de bâtiments plus modestes et plus conformes à l?esprit actuel de l?événement ? L?argument consistant à dire que cet imposant bâtiment vous donne de la crédibilité me surprend particulièrement. PIERRE MATHEUS Cette question de la crédibilité n?a absolument pas été un argument pour nous. Je me faisais simplement l?écho de ce qui nous est parvenu en retour. J?avoue éprouver moi aussi un certain regret par rapport à ce projet. Laissez-moi simplement vous expliquer la manière dont peut se faire un projet sur un territoire comme le nôtre :il existe une ancienne cave coopérative viticole que nous souhaitions investir afin de nous y installer, après rénovation. Nous nous sommes cependant heurtés à diverses difficultés. Le terrain du bâtiment a été acheté par la commune, avec la volonté de le mettre à disposition de l?activité documentaire. Mais une fois la possibilité d?aménager la cave coopérative exclue, nous n?avions pas d?autre possibilité que de faire construire sur le terrain en question. En parallèle, les collectivités nous soutenaient énormément, mais il existait un risque de désengagement du conseil régional. Nous avons d?ailleurs depuis subi des coupes franches. Nous étions donc dans une certaine urgence. Je concède le caractère un peu massif du bâtiment, mais j?espère que l?aménagement extérieur, qui reste encore à réaliser, ainsi que la création qui en émergera, contribueront à relativiser cette dimension. UNE PARTICIPANTE Il serait réellement intéressant que des partenariats soient lancés entre votre village et certaines collectivités territoriales plus éloignées. La profession de paysagiste connaît effectivement une véritable carence en matière d?outils cinématographiques, et votre positionnement et rayonnement nous seraient réellement utiles sur la question du paysage. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 65 J?estime que nous sommes à une époque où les collectivités territoriales seraient ouvertes à des partenariats, notamment avec vos étudiants. Il serait bénéfique que les cent ou cent cinquante communes proches de vous relient leurs actions de soutien à la culture aux enjeux d?aménagement. Avez-vous d?autres personnalités impliquées dans votre projet, en dehors de Dominique MARCHAIS dont il a été question à plusieurs reprises ? Seriez-vous en mesure de nous communiquer quelques titres de films de votre catalogue susceptibles de traiter, d?une manière ou d?une autre, des paysages et de leurs enjeux ? Enfin prévoyez-vous de consacrer sur la plateformeTënk des plages de programmation directement dédiées aux paysages ? PIERRE MATHEUS Notre plan de charge ne nous permet pas de solliciter directement les collectivités locales. Toutefois, lorsqu?on s?adresse à nous avec un projet solide, porté et réfléchi, nous tâchons de mettre en relations nos étudiants les plus pertinents au regard dudit projet. Nous réalisons sur la plateforme Tënk des programmations mensuelles appelées escales, en lien avec l?actualité. Il pourrait être envisageable de nous intéresser aux paysages dans ce cadre, en rapport avec un événement donné. Nous prévoyons une programmation autour de la photographie en juillet à l?occasion des Rencontres de la photographie d?Arles, autour de la danse en septembre. Aborder les paysages est donc tout à fait envisageable sur le principe. Je ferai en sorte que soient transmis des suggestions de noms de films ou de réalisateurs liés aux paysages, au sein de notre catalogue. Les deux cyprès dont il a été question ce matin, en tant qu?éléments de repère au coeur de paysages radicalement transformés, me font penser à un film que j?ai beaucoup aimé, et qui peut avoir trait, d?une certaine manière, à cette question de la transformation des paysages. Il s?agit d?un film de Jean-Gabriel PERIOT intitulé 200 000 fantômes. Il n?est composé que de photographies montrant Hiroshima avant et après l?explosion de la bombe atomique. Il témoigne de la reconstruction réalisée à partir du seul et unique bâtiment resté debout. Ce film n?est évidemment pas directement approprié pour une programmation autour du thème des paysages, mais il n?en demeure pas moins marquant à bien des égards, y compris en matière de réflexion autour des questions d?urbanisme et de reconstruction. JULIEN TRANSY Je remercie à nouveau les partenaires et intervenants pour leur implication dans le montage et la tenue de cette journée, ainsi que les participants qui ont contribué à lui donner une dimension interactive. Les actes de cette journée seront accessibles en format papier (et distribués notamment lors de prochaines journées des paysages) ainsi qu?en format pdf sur le site internet du ministère, au sein d?une rubrique dédiée : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/politique- des-paysages#e8 Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 66 FILMOGRAPHIE INDICATIVE de documentaires de création traitant de questions paysagères Afin de répondre à une demande formulée par l?auditoire à la suite de sa présentation (voir page 64), Pierre MATHEUS a suggéré au bureau des paysages de se rapprocher de Brieuc MEVEL, programmateur de la plage « écologie » de la plateforme Tënk, et par ailleurs coordonnateur, entre autres activités, des Rencontres d?ici là, organisées par l?association Lignes d?horizon pour « poser un regard sensible, critique, politique, poétique et citoyen sur notre environnement, afin de contribuer à la prise de conscience du rôle de l'espace dans nos vies, autant qu'à l'influence de nos vies sur l'espace » [http://www.lignesdhorizon.org/]. Les délais de bouclage des actes de la journée des paysages du 5 juin 2018 ont conduit Brieuc MEVEL à accompagner sa sélection des précisions suivantes : « Cette filmographie indicative se focalise sur des films documentaires abordant frontalement les enjeux qui touchent au paysage, ou que traverse la notion de paysage. Une telle filmographie n?est pas aisée à établir, étant donné que le paysage au cinéma est présent dans quantité de films, comme décor le plus souvent, parfois comme élément dramaturgique, mais très rarement comme lieu d?un questionnement de nature politique ou philosophique. Il m?a paru intéressant de ne proposer que des films venant interroger, avec le paysage, le rapport que les hommes peuvent construire avec leur milieu. Il s?agit donc d?une filmographie particulièrement restreinte, indicative, ayant pour vocation première la découverte de quelques films documentaires ayant le paysage au coeur de leur objet ». Les éventuels compléments postérieurs à la présente édition seront intégrés à la version numérique des actes, accessible sur le site du ministère [https://www.ecologique- solidaire.gouv.fr/politique-des-paysages#e8] ainsi qu?à une éventuelle réédition papier. --- - Dominique MARCHAIS et ses trois longs métrages documentaires: Le Temps des grâces, La Ligne de partage des eaux, et Nul homme n?est une île - Ariane DOUBLET : La Terre en morceaux - Digna SINKE : Nature et Nostalgie - Pierre GOETSCHEL : Rond-Point - Chantal AKERMAN et sa trilogie : D?Est, Sud, De l?autre côté - Mercedez ALVAREZ : El Cielo Gira (Le ciel tourne) - Sergeï LOZNITSA : Landscape (Paysage) - Antoine BOUTET : Zone of Initial Dilution - La série « Paysages d?ici et d?ailleurs » d?Arte, bien qu?elle sorte du champ du documentaire dit de création Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 67 ELEMENTS DE REPERE SUR LA POLITIQUE DES PAYSAGES UN SOCLE HISTORIQUE TOUJOURS ACTIF : LES SITES INSCRITS ET CLASSES 4 Les sites inscrits et classés peuvent être considérés comme le socle historique de la politique du paysage en France. Cette profondeur historique associée au caractère toujours actif du processus d?inscription et de classement explique le fait que ce dispositif ait été évoqué et présenté dès l?introduction de cette journée du 5 juin 2018 par Jean-Emmanuel Bouchut. Une première loi dès 1906 Inspirée par la prise de conscience, au sein du milieu associatif, des artistes et des gens de lettres, de la valeur patrimoniale des paysages exceptionnels, la protection des sites et monuments naturels a été instituée par une loi du 21 avril 1906. La loi du 2 mai 1930 a donné à cette politique sa forme définitive. Elle est désormais codifiée aux articles L. 341-1 à 22 du code de l?environnement. Ses décrets d?application y sont codifiés aux articles R. 341-1 à 31. Cette législation s?intéresse aux monuments naturels et aux sites "dont la conservation ou la préservation présente, au point de vue artistique, historique, scientifique, légendaire ou pittoresque, un intérêt général". Les berges du Lez évoquées en introduction de la journée fournissent une illustration concrète de classement au titre des critères artistique et pittoresque, les peintures de Frédéric Bazille ayant servi d?argumentaire en ce sens. L?objectif est de conserver les caractéristiques du site, l?esprit des lieux, et de les préserver de toutes atteintes graves. Comme pour les monuments historiques, la législation relative à la protection des sites prévoit deux niveaux de protection que sont l?inscription et le classement. Une politique d?Etat au service de l?intérêt général La mise en oeuvre de cette législation relève de la responsabilité de l?État, et fait partie des missions du ministère en charge de l?écologie. Les programmes et projets de protections sont préparés par les directions régionales de l?environnement, et soumis pour avis aux commissions départementales des sites. Les décisions de classement sont prises par décret, après consultation de la commission supérieure des sites et du Conseil d?État, ou plus rarement par arrêté ministériel. Dans les deux cas, elles interviennent après une instruction locale qui comprend une enquête publique, la consultation des collectivités locales et de la commission départementale. Les décisions d?inscription sont prises par arrêté du ministre chargé des sites après consultation de la commission départementale des sites. Les décisions de classement ou d?inscription constituent une simple déclaration de reconnaissance de la valeur patrimoniale de l?espace concerné. Elles ne comportent pas de règlement comme les réserves naturelles, mais ont pour effet de déclencher des procédures de contrôle spécifique sur les activités susceptibles d?affecter le bien. En site classé, toute modification de l?état ou de l?aspect du site est soumise à une autorisation spéciale soit du préfet, soit du ministre chargé des sites après consultation de la commission départementale, préalablement à la délivrance des autorisations de droit commun. En site inscrit, les demandes d?autorisation de travaux susceptibles d?affecter l?espace sont soumis à l?Architecte des Bâtiments de France qui émet un avis simple sauf pour les travaux de démolition qui sont soumis à un avis conforme. UN DOUBLE ELARGISSEMENT De l?élément ponctuel à l?ensemble paysager La reconnaissance, par le classement, de la valeur patrimoniale des paysages nationaux s?est tout d?abord attachée à des éléments remarquables mais ponctuels (rochers, cascades, fontaines, arbres isolés) puis à des écrins ou des points de vue, à des châteaux et leurs parcs. 4 Voir la page dédiée sur le site du ministère : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/politique-des-sites Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 68 Elle s?est peu à peu étendue à des espaces beaucoup plus vastes constituant des ensembles géologiques, géographiques ou paysagers (massifs, forêts, gorges, vallées, marais, caps, îles, et.) comme le massif du Mont blanc, la forêt de Fontainebleau, les gorges du Tarn, le marais poitevin, les caps Blanc Nez et Gris Nez, l?île de Ré, etc., couvrant plusieurs milliers voire plusieurs dizaines de milliers d?hectares. Des sites au grand paysage Bien que leur périmètre se soit tendanciellement élargi, les quelques 2700 sites classés et près de 4000 sites inscrits représentent aujourd?hui environ 4 % du territoire national, soit 1,1 millions d?hectares. C'est pourquoi il importe de ne pas circonscrire la réflexion et l'action à ces seuls espaces, qui s'inscrivent d'ailleurs presque toujours dans des ensembles paysagers plus vastes, qu'il s'agit aussi de comprendre et de prendre en compte. Ainsi les Grands Sites (dont le cirque de Navacelles évoqué durant la séquence 1 de la journée est un exemple), qui incluent sur une partie significative de leur territoire des sites classés, font l?objet d?un volontariat et d?un consensus local pour engager une démarche ambitieuse de gestion et de valorisation allant au-delà du périmètre classé. Cette politique a été initiée dès 1976 par l'État pour répondre aux difficultés posées par la fréquentation importante des sites les plus emblématiques. Il s?agit de restaurer les qualités qui ont fait la renommée du lieu et de le doter d?un projet de préservation et de gestion, permettant l?accueil des visiteurs dans le respect des caractéristiques du site, de l?esprit des lieux et de la vie locale. D?autres politiques concourent aussi, indirectement, à la protection et à la revalorisation de certains paysages. En 1975 l?Etat français a par exemple décidé de créer le Conservatoire du littoral, un établissement public dont la mission est d?acquérir des parcelles du littoral menacées par l?urbanisation ou dégradées pour en faire des sites restaurés, aménagés, accueillants dans le respect des équilibres naturels. L?intervention au cours de la séquence 1 de Philippe Pangrazzi, repéreur de lieux de tournage, a permis de mettre en avant certains secteurs acquis à ce titre par le Conservatoire, sous l?angle de leur potentiel à traduire et exprimer les valeurs portées par un réalisateur ou par son oeuvre. A plus large échelle encore, les parcs nationaux ou les parcs naturels régionaux engagent des actions ayant trait au paysage, à travers leur charte notamment (cette journée a ainsi été l?occasion de présenter certaines des actions conduites en la matière par le PNR de la Narbonnaise en Méditerranée). Depuis la loi du 8 août 2016 pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages (loi dite RBNP), les paysages présentant « un intérêt particulier » peuvent même motiver la création d'un Parc naturel régional. Mais « les préoccupations paysagères ont toujours été au coeur de la démarche et du projet des Parcs, puisqu?il leur revient d?organiser la rencontre entre un terroir, une nature et une communauté humaine pétrie d?histoire, un savoir-faire et une culture. Telle est précisément la définition du paysage »5. Par ailleurs avec la loi dite ALUR6 de 2014, le paysage fait son apparition parmi les orientations générales que doit définir le projet d?aménagement et de développement durables du PLU ou PLUi. Cette même loi introduit le principe de formulation d?« objectifs de qualité paysagère » dans les SCoT, permettant d?orienter la définition et la mise en oeuvre ultérieure des projets de territoire, au regard des traits caractéristiques des paysages considérés et des valeurs qui leur sont attribuées. Une évolution consacrée et encouragée par la Convention européenne du paysage (CEP) Les quelques exemples évoqués ci-dessus témoignent de la prise en compte progressive des paysages, à des échelles plus larges d?une part, et selon des logiques ne relevant plus 5 Marc HOFFSESS, Directeur du Parc des Vosges du Nord - Actes congrès des Parcs 2008, cité dans le guide "La part du paysage dans les Parcs naturels régionaux Après 20 ans de loi Paysage", avril 2013, FPNRF. 6 Loi du 24 mars 2014 pour l'accès au logement et un urbanisme rénové. Voir la fiche « Le paysage dans les documents d?urbanisme » disponible en ligne : http://www.cohesion-territoires.gouv.fr/IMG/pdf/alur_fiche_paysage_et_documents_d_urbanisme.pdf Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 69 seulement de leur protection ou conservation d?autre part. Cette tendance s?est trouvée confortée par la signature, à Florence en 2000, de la Convention européenne du paysage7. Il s?agit du premier texte international ayant pour ambition de conduire les Etats l?ayant ratifié (39 à ce jour, dont la France) à instituer une politique nationale portant sur l?ensemble des paysages, qu?ils soient considérés comme remarquables ou quotidiens, exceptionnels ou dégradés, ruraux, naturels ou urbains. Il est essentiel ici de ne pas se méprendre sur le vocabulaire employé : la référence aux « paysages du quotidien », par exemple, ne signifie en rien que ces derniers sont de fait dénués de caractère emblématique ou patrimonial. Il s?agit même au contraire d?inviter à porter une égale attention à ces paysages formant le cadre de vie du plus grand nombre, afin d?en comprendre pleinement les caractéristiques et la singularité, pour éviter leur banalisation et standardisation. Cet objectif ne signifie pas non plus qu?il importe de ce fait, par principe, d?écarter toute évolution sur un territoire. En ce sens protéger revient moins ici à conserver et figer des formes paysagères qu?à prendre en compte et intégrer aux projets les valeurs, les fonctions et les usages qui les ont générés. La Convention européenne du paysage invite par ailleurs à compléter cette logique de protection des paysages par une logique de gestion et d?aménagement, pour accompagner les transformations induites par les nécessités économiques, sociales et environnementales. L?objectif est enfin de penser le paysage dans sa double dimension matérielle et immatérielle, dont l?appréhension, faisant aussi appel au sensible, n?est pas seulement affaire d?experts. Le cinéma illustre à sa manière la force de cette approche sensible en contribuant à diffuser, sublimer voire inventer de nouvelles représentations des paysages. En le définissant comme une « partie de territoire telle que perçue par les populations, dont le caractère résulte de l'action de facteurs naturels et/ou humains et de leurs interrelations », la Convention fait du paysage un vecteur à même de faire passer le citoyen du statut de spectateur à celui d?acteur, en lui permettant d?exprimer ses propres perceptions et aspirations en matière de cadre de vie. AU COEUR DE LA DEMARCHE PAYSAGERE : LE PROJET DE PAYSAGE Avec la loi dite RBNP de 2016 (cf. supra), la France a intégré dans son code de l?environnement cette définition du paysage proposée par la Convention européenne. Mais il est clair qu?une telle formulation n?a pas vocation à produire des effets juridiques directs et mesurables, comme le ferait par exemple un régime d?autorisation ou d?interdiction. Cette difficulté à circonscrire juridiquement, et plus généralement à cerner les contours de la notion de paysage, peut dérouter de prime abord. Mais c?est aussi ce qui peut faire in fine la force d?une démarche qui fait primer le projet sur la norme, la seconde pouvant décliner ou encadrer si besoin le premier, sans avoir limité l?imagination et le champ des possibles au préalable. L?entrée par le paysage vise à n?omettre aucune dimension de l?expérience physique concrète et globale d?un lieu, au-delà de la seule dimension visuelle. L?approche paysagère partage ainsi avec le cinéma le fait de prendre en compte, entre autres éléments, la question des ambiances sonores. Aborder un territoire sous l?angle du paysage, c?est traiter des différentes dimensions qui le composent sans les considérer comme une superposition de strates indépendantes les unes des autres (géologie, topographie, hydrologie, climatologie, botanique, d?une part ; occupation et activités humaines, formes et implantations du bâti, organisation sociale et système de valeurs d?autre part), pour tâcher de comprendre au contraire leurs interrelations. 7 Voir le site dédié du Conseil de l?Europe : https://www.coe.int/fr/web/landscape Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 70 Un outil opérationnel : le plan de paysage Le plan de paysage est l?outil opérationnel destiné à traduire ces principes. Il s?agit d?une démarche volontaire et non réglementaire, qui positionne le paysage comme un outil d?accompagnement du changement et d?expérimentation, à même de mobiliser l?initiative et la créativité des territoires au service de leur transformation, de leur transition vers un modèle plus durable. Le plan de paysage est : Un outil contextualisé : il vise à identifier les potentialités propres à chaque paysage et à les mobiliser pour renforcer l?attractivité et la vitalité des territoires. Il permet d?éviter de dupliquer des stratégies d?aménagement banales et inadaptées. Une démarche globale : le plan de paysage se distingue de l?approche sectorielle, car il pose la question en termes de spatialisation raisonnée des fonctions et permet ainsi de résoudre les contradictions apparentes entre les divers dispositifs. Le plan de paysage est donc un outil puissant de coordination des politiques sectorielles. Le plan de paysage est un outil politique qui permet aux citoyens de devenir des acteurs à part entière de l?aménagement du territoire et des transitions. Il apparaît en effet comme : Un outil pédagogique qui permet d?expliquer aux populations les fondamentaux physiques du territoire et leurs incidences sur les modes de vie. Il vise également à identifier et expliquer les dynamiques qui transforment les paysages, pour promouvoir une vision évolutive. Une instance de concertation qui permet d?augmenter l?acceptabilité des politiques de transition à travers un dispositif de co-construction. UNE ILLUSTRATION CONCRETE : LA VALLEE DE LA BRUCHE Un exemple emblématique (ici restitué de manière synthétique et simplifiée8) de démarche paysagère comme moteur d?un projet global de territoire peut être recherché du côté de la vallée de la Bruche. Un élément déclencheur et des facteurs explicatifs multiples Tout part d?une aspiration concrète formulée voilà près de 30 ans par les élus et la population locale : retrouver un temps significatif d?ensoleillement au quotidien. Une telle demande sociale trouve son origine dans la configuration paysagère du territoire, marquée par un double phénomène d?enrésinement des vallées et d?étalement urbain, avec pour conséquence une perte importante d?heures d?ensoleillement pour les habitants. Cette configuration s?explique elle-même par les dynamiques et tendances à l?oeuvre au cours de la seconde moitié du 20ème siècle : la double activité des vallées alsaciennes, partagées entre industrie et élevage, assurait traditionnellement un entretien soigné du territoire et une valorisation des moindres parcelles accessibles au bétail. Le délitement du tissu industriel dans les années 1950 à 1970 a contraint les ouvriers à chercher un emploi à l?extérieur de la vallée et à abandonner l?activité agricole locale. L?équilibre entre forêts et prairies a alors basculé en faveur de l?enrésinement et de l?enfrichement massif des anciens lopins appartenant aux ouvriers-paysans. L?abandon des prés communaux, cumulé à ces plantations individuelles ont eu des conséquences globales : le gaspillage du potentiel agricole de la vallée, la rupture des perspectives visuelles entre les villages et la perte de lumière pour les habitants. 8 Le développement qui suit s?appuie notamment sur des extraits de la fiche « Le paysage, passion tranquille, partagée et durable d?une intercommunalité alsacienne » [http://www.safer.fr/iso_album/2010-12-paysage-4_haute_bruche.pdf] ainsi que du compte-rendu de l?atelier Atelier Paysage et Agriculture du 8 octobre 2015 organisé à l'initiative de l'association française d'agronomie, avec le soutien actif de la communauté de communes de la Bruche et l?approbation du Collectif Paysages de l'Après Pétrole : http://agronomie.asso.fr/fileadmin/user_upload/Evenements_AFA/Ateliers_terrain/Atelier_Alsace_Paysage_2015/Atelier_2015_ _Alsace_Paysage_Compte_Rendu.pdf . Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 71 La nécessité d?une réponse collective articulant politique publique et initiative privée La question du paysage a dès lors concerné les habitants autant que les propriétaires forestiers ou les agriculteurs. L?appropriation de l?enjeu nécessitait une réponse collective, reposant sur une articulation fine entre politique publique et initiative privée : la communauté de communes de la Vallée de la Bruche a porté et soutenu la création d?associations foncières pastorales (AFP), destinées non seulement à rouvrir les espaces enfrichés mais également à redonner dynamisme et attractivité à la vallée, en inscrivant l?action dans la durée (logique de filière agricole circuit court, au-delà de l?enjeu de réouverture des paysages). A l?origine outil de valorisation du foncier agricole ou forestier, les AFP trouvent à présent vocation à apporter des réponses à l?étalement urbain. Cet exemple démontre la manière dont l?entrée par le paysage permet d?articuler plusieurs dimensions (sociale, environnementale, économique) à plusieurs échelles spatiales (de la parcelle à la vallée) et temporelles (de la bonne prise en compte de l?histoire du territoire et de ses évolutions à la projection à moyen et long terme ; de l?opération ponctuelle de réouverture des paysages à l?entretien de ces derniers dans la durée) : des analyses paysagères ont d?abord conduit à hiérarchiser les zones à défricher afin de leur donner tout d?abord une meilleure efficacité par rapport à l'objectif de « redonner de la lumière à la vallée » (réouverture de la continuité des fonds de vallée, des bordures de villages, des bas versants et des chaumes). C?est une bonne connaissance historique de la mise en valeur agricole de ces vallées jusqu'au milieu du XX° siècle qui a conduit ensuite à définir le périmètre des actions à engager (via les AFP ou autres procédures) pour faire de nouvelles unités de gestion agricoles homogènes par rapport au relief, capables d?intéresser des agriculteurs à des fins de pâture, pâture et fauche ou fauche uniquement. Cette typologie agro-paysagère a enfin été traduite dans le cadre de MAEc (mesures agro-environnementales et climatiques) pour définir des modes de gestion adaptés à chaque zone pour satisfaire les besoins en termes de production fourragère, d'intérêt faunistique et floristique notamment apicole et de paysage par rapport aux enjeux d'ouverture. Ce travail fin s'est réalisé en associant les analyses spatiales menées en commun par différents experts agronomes, environnementalistes, paysagistes et les agriculteurs. Pour conclure avec Jean-Sébastien Laumond, chargé de mission paysage et environnement de la communauté de communes de la Vallée de la Bruche, « les dimensions du paysage permettent d?aborder de nombreuses thématiques structurantes pour les collectivités, avec un regard parfois décalé et éclairant qui ouvre d?autres pistes pour envisager les projets », dès lors que l?on positionne le paysage « comme une approche réaliste et opérationnelle, et plus seulement comme un supplément d?âme »9. LES OUTILS ET DEMARCHES DE LA POLITIQUE DES PAYSAGES : PANORAM A Le développement qui suit s?appuie sur la rubrique du site internet du Ministère de la transition écologique et solidaire dédié à la politique des paysages : https://www.ecologique- solidaire.gouv.fr/politique-des-paysages Développer la connaissance de tous les paysages Préserver et promouvoir la qualité et la diversité des paysages à l?échelle nationale suppose un préalable : développer une vaste politique de connaissance, étendue à l?ensemble du territoire et sortant d?une logique sélective pour s?intéresser à tous les types de paysages (urbains ou ruraux, du quotidien ou remarquable, de qualité ou dégradés, etc.). Deux outils majeurs sont à disposition pour ce faire : les atlas de paysages et les observatoires photographiques. Atlas de paysages Le paysage résulte de l?interaction continue entre les facteurs naturels et les activités humaines qui modèlent les territoires. Mais il est également associé à un ensemble de pratiques et d?usages, de valeurs et de représentations sociales. La prise en compte des paysages dans 9 « La vallée de la Bruche, des élus et un territoire en réseau impliqués pour le paysage », in Paysages en réseaux, n°38 de la Revue Sud Ouest Européenne, sous la direction de Philippe Béringuier et Laurent Lelli, 2014. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 72 l?aménagement du territoire implique d?en comprendre les structures, d?en saisir les évolutions et les valeurs associées. La construction de cette connaissance est l?objet des atlas de paysages, qui visent à rendre compte de la singularité de chacun des paysages qui composent un territoire, selon trois modalités : identifier (délimiter une unité paysagère et la nommer), caractériser (décrire les structures paysagères) et qualifier (saisir les représentations sociales associées à une unité paysagère). Des dynamiques et des enjeux sont par ailleurs associés à ces unités paysagères. Chaque département a vocation à être couvert par un atlas de paysages (même si son élaboration peut être conduite au niveau régional). Cette ambition est confortée par l?actualisation en 2015 de la méthode nationale d?élaboration des Atlas10, et par la loi de 2016 dite RBNP (cf. supra) qui donne une assise juridique aux atlas (Art. L. 350-1 B du code de l?environnement), et les positionne comme un document de connaissance partagée : sa réalisation s?opère ainsi « conjointement par l'État et les collectivités territoriales ». Observatoires photographiques des paysages (OPP) En parallèle des atlas de paysages, le ministère chargé de l?environnement a encouragé la mise en place d?un Observatoire Photographique National du Paysage (OPNP). Une communication en conseil des ministre du 22 novembre 1989 en a posé le cadre : « constituer un fonds de séries photographiques qui permette d?analyser les mécanismes et les facteurs de transformations des espaces ainsi que les rôles des différents acteurs qui en sont la cause de façon à orienter favorablement l?évolution du paysage ». Le principe consiste ainsi à choisir, sur un territoire donné, des points de vue qui feront l?objet d?une re-photographie à l?identique à différents pas de temps. Cet usage diachronique de la photographie donne à voir les permanences et les évolutions des structures paysagères avec une force d?évidence dont ne peuvent se prévaloir par exemple les données cartographiques ou chiffrées. Ce potentiel a d?ailleurs été mis à profit avec efficacité durant la séquence 1 de la journée du 5 juin 2018, avec la projection de photographies contemporaines des deux cyprès visibles dans le film Sans toit ni loi d?Agnès Varda. Un parallèle a également pu être établi, au cours de la séquence 3, entre les courts-métrages de Joël Brisse La pomme, la figue et l?amande et Les oliviers (mobilisant, à 15 ans d?intervalle, les mêmes personnages et les mêmes acteurs au sein d?un même village) et la logique d?un Observatoire Photographique du Paysage (OPP). L?OPNP est aujourd?hui composé de 20 itinéraires photographiques, chacun étant le fruit d?une rencontre entre le ministère chargé du paysage, le projet de territoire porté par un partenaire local et le regard singulier d?un photographe. Depuis 2014, la photothèque Terra11 abrite le fonds photographique issus des différents itinéraires composant l?OPNP, ainsi rendu accessible au public. De nombreux territoires se sont depuis engagés dans la démarche, de façon autonome et sans nécessairement solliciter l?accompagnement de l?État. Un inventaire conduit à l?initiative du ministère en 2015 a ainsi permis de recenser l?existence de près d?une centaine d?OPP, même si tous ne sont pas nécessairement actifs. L?enjeu consiste aujourd?hui à faciliter le partage d?expériences entre ces OPP, par delà leur diversité d?approche, d?objet, de statut, de périmètre? Développer la culture du projet de paysage : le Club Plans de paysage Les grands principes du plan de paysage sont présentés dans la partie « Au coeur de la démarche paysagère : le projet de paysage » (cf. supra). Le ministère soutient les collectivités désireuses de s?engager dans cette démarche volontaire et non réglementaire, à travers la mise en oeuvre d?appels à projets. Les 92 collectivités lauréates 10 MEDDE, Les Atlas de paysages : Méthode pour l'identification, la caractérisation et la qualification des paysages, 111 pages, 2015, accessible en ligne sur la page du MTES dédiée à la politiques des paysages. 11 https://terra.developpement-durable.gouv.fr/observatoire-photo-paysage/categories / Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 73 issues des appels à projet 2013, 2015, 2017 et 2018 ont bénéficié d?un soutien financier de l?État à hauteur de 30 000¤, ainsi que d?un accompagnement méthodologique dispensé par un « Club Plans de paysage », dont elles sont devenues membres. Ce Club accompagne les collectivités lauréates dans la construction et la mise en oeuvre opérationnelle de leur projet de territoire. En le rejoignant, ces collectivités ont ainsi accès à : - un accompagnement personnalisé de l?Etat afin de les aider à formuler un projet de territoire, à mobiliser les outils réglementaires et les réseaux d?experts nécessaires à sa réalisation ; - un réseau de territoires membres du Club, déjà engagés dans des démarches « plans de paysage », qui favorise les échanges de pratiques et les retours d?expérience ; - une vitrine pour valoriser au niveau national les actions exemplaires engagées au niveau local. Cet appel à projet conduit à l?origine tous les deux ans s?est transformé en 2018 en un processus de sélection annuel. Une perspective consiste également à ne plus faire de cet appel à projets le vecteur unique d?intégration au Club Plans de paysage, afin d?ouvrir celui-ci à toute autre expérience pertinente en matière de construction de projet de territoire par le paysage. Sensibiliser par l?exemple : le Grand Prix national du paysage (GPNP) Le Grand Prix national du paysage, décerné tous les deux ans par le ministère, a pour vocation de promouvoir la pertinence de l?approche et de la pensée paysagères dans le processus de transformation des territoires. À travers ce prix, le ministère valorise une démarche paysagère innovante à l?échelle d?un territoire. Celle-ci doit avoir donné lieu à des réalisations concrètes en France ou en zone transfrontalière. La démarche récompensée doit être le fruit d?une collaboration étroite entre une maîtrise d?ouvrage porteuse d?une volonté territoriale ambitieuse et une équipe de maîtrise d?oeuvre inventive et créative dans laquelle le rôle du paysagiste est central et prépondérant. La démarche lauréate et ses réalisations doivent être exemplaires tant par les résultats obtenus que par leur mise en oeuvre. Elles doivent témoigner d?une avancée particulièrement remarquable dans la manière d?aborder l?aménagement du territoire et de prendre en compte les ressources naturelles, les atouts territoriaux et les spécificités paysagères locales. Elles doivent se montrer novatrices par les solutions proposées et susceptibles d?initier de nouvelles façons de penser le territoire à partir du paysage. Les projets des lauréats consacrés depuis 2005 peuvent être consultés sur le site du ministère, au sein de la rubrique dédiée12. Former les professionnels de demain : promouvoir une « école française du paysage » On estime à environ 2800 le nombre de diplômés exerçant une activité de paysagiste-concepteur en France. La formation de ces paysagistes revêt une importance majeure dans la mise en oeuvre d?une politique ambitieuse en matière de protection, gestion et aménagement des paysages. Le ministère chargé de l'environnement et les ministères tutelles des écoles de paysages sont garants de la qualité de leur formation et de la reconnaissance de leurs compétences. Pour promouvoir une « école française du paysage », le ministère soutient différentes activités, rencontres et évènements organisés chaque année alternativement par les écoles supérieures du paysage (Agroacampus Ouest ? site d?Angers, Ecole de la nature et du paysage de Blois de l?INSA Centre Val de Loire, Ecole supérieure d?architecture et de paysage de Lille et de Bordeaux, Ecole nationale supérieure de paysage de Versailles-Marseille) : workshop étudiant (rassemblant des étudiants et des enseignants de chacune des écoles autour d?une thématique dans une région choisie) ; journées des écoles (associant directeurs, représentants des équipes enseignantes et des élèves, ministères de tutelle des écoles et organisations professionnelles dans le but de réfléchir à l?évolution du métier et des formations) ; doctorales en paysage (permettant aux doctorants dans le domaine du paysage d?échanger et de communiquer sur l?état 12 https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/politique-des-paysages#e5 Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 74 de leurs travaux), groupe de travail sur la recherche en paysage (qui réunit les chercheurs des laboratoires des écoles de paysage, les ministères de tutelle et les praticiens afin de réfléchir à la question des parcours doctoraux et de leur attractivité, aux relations de la recherche avec les pratiques professionnelles, etc. ), la revue électronique « Projet de paysage », (co-pilotée par les laboratoires de recherche des cinq écoles de paysage, elle parait chaque semestre sur une thématique choisie collectivement. Elle sera bientôt accessible sur Open Editions, une plateforme de revues scientifiques qui lui donnera une visibilité plus grande à l'échelle nationale, mais aussi internationale). La loi RBNP de 2016 a créé un titre de paysagiste-concepteur permettant une meilleure identification de ces derniers au sein des professionnels de l?aménagement et de la conception, et garantissant aux commanditaires un niveau de qualification et de compétence élevé et reconnu. Il est important de noter que cette réglementation n?entraîne aucune réserve d?activité : l?activité de conception paysagère reste libre d?accès et ne fait l?objet d?aucune limitation ni d?aucun monopole. Enfin, a été mis en place dès 1993 un réseau d?architectes et de paysagistes-Conseils de l?État auprès des services de l?État conduisant, dans les régions et départements, les politiques en matière d?environnement, de logement et d?urbanisme : en marge de leur activité de paysagistes libéraux, ces professionnels mènent des missions de conseil et d?expertise, apportant leur regard extérieur et leur pratique du projet. La séquence 1 de la journée du 5 juin 2018 a mobilisé l?un de ces paysagistes. Sensibiliser le grand public Au-delà de l?intervention publique de l?État ou des collectivités, chaque action même individuelle et privée est susceptible d?influer sur les paysages et le cadre de vie. Ce constat motive la conduite d?une politique de vulgarisation et de sensibilisation auprès du grand public, en complément des actions décrites plus haut. Deux partenariats ont été mis en place en ce sens par le bureau des paysages du ministère au cours de l?année 2018, dans des domaines volontairement éloignés afin de toucher un public varié : le Printemps des Paysages13 vise à croiser les interventions de poètes, de professionnels du paysage et d?acteurs du territoire afin de changer de regard sur les paysages qui nous entourent. Le Tour de France des sites et paysages14 vise à fournir au public des informations portant sur les sites et paysages des secteurs traversés par chacune des étapes du Tour de France cycliste, des études ayant démontré que les téléspectateurs étaient nombreux à suivre l?épreuve autant pour la course que pour les paysages. La première pierre de ce partenariat trouve d?ailleurs son origine dans le montage d?une précédente journée des paysages, organisée en partenariat avec le ministère des sports autour de la place des activités, manifestations ou infrastructures sportives dans les paysages15. De nombreux acteurs (Parcs naturels régionaux, grands sites de France, Conseils d?Architecture, d?Urbanisme et de l?Environnement?) sont par ailleurs engagés au quotidien dans des initiatives locales concourant à cet objectif de sensibilisation : lectures de paysages, conférences, ateliers publics, interventions en milieu scolaire ... voire portage de films documentaires, à l?image de l?expérience conduite par le PNR de la Narbonnaise en Méditerranée, présentée au cours de cette journée du 5 juin 2018. L?ensemble des témoignages et échanges intervenus au cours de cette journée démontre d?ailleurs l?intérêt de renforcer encore le recours au medium cinématographique dans le cadre de cette politique de sensibilisation et valorisation. 13 La première édition a eu lieu les 29, 30 juin et 1er juillet 2018 à Aiguillon, Fumel et Cabrerets (départements du Lot et du Lot- et-Garonne). Une brochure consultable en ligne en expose le programme détaillé ainsi que les grands principes : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/sites/default/files/brochure_le_printemps_des_paysages.pdf. Voir aussi la page dédiée sur le site de l?association partenaire, le Printemps des Poètes : http://printempsdespoetes-dev.perfectogroupe.net/Le- Printemps-des-Paysages-2018 14 Voir la page de l?édition 2018 : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/tour-france-des-sites-et-paysages 15 Les actes de cette journée organisée le 19 septembre 2017 sont accessibles sur le site internet du ministère : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/sites/default/files/actes_journee_paysages_19-09-2017.pdf www.ecologique-solidaire.gouv.fr Mise en page couverture : Jean Etienne Malaisé/ Impression : MTES-MCS/SG/SPSSI/ATL2 Brochure imprimée sur du papier certifié écolabel européen Ministère de la Transition écologique et solidaire Direction générale de l?Aménagement, du Logement et de la Nature Tour Séquoia 92055 La Défense cedex Tél. : +33 (0)1 40 81 21 22 INVALIDE) (ATTENTION: OPTION s cache pas que le plan de la fillette qui court et met un certain temps pour parvenir au sommet de la petite butte (La fin du règne animal) m?a été inspiré par son film Où est la maison de mon ami ? Les films de Theodoros ANGELOPOULOS sont quasi irregardables pour le public actuel. Je pense à une scène où le personnage principal traverse la place du village pendant trois à quatre minutes. Pourtant, quand j?étais jeune, j?aimais énormément ce type de plan-séquence qui me donnait l?impression d?être dans du temps réel. En procédant ainsi, vous filmez autant le paysage que le personnage. Tout à l?heure, je parlais du morcellement du paysage. Ce morcellement est toujours présent dans notre perception des choses et du temps. Malgré nous, nous sommes devenus des zappeurs. Aujourd?hui, seul un Iranien par exemple pourrait encore imposer un film comprenant des plans- séquences très longs. En France, cela me semble difficilement envisageable, ce n?est plus dans notre culture. Concernant le travail sur le temps, je citerais Georges ROUQUIER qui, avec ses films Farrebique et Biquefarre. Il s?agit de deux documentaires. Le premier a été tourné à la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans une ferme de l?Aveyron, le second au milieu des années 80. Entre-temps, le rapport aux animaux a totalement changé. Dans le premier, le grand-père prend le temps de laver la queue des vaches pour éviter qu?au moment de la traite, celles-ci puissent heurter et salir la personne en charge de la traite manuelle. Dans le second film, les vaches sont poussées sur une rampe en béton. Le spectateur ressent alors l?existence d?un certain fonctionnalisme qui s?est Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 37 substitué au respect des animaux. En filmant cela, il est évident qu?il faut aussi filmer les changements des paysages. UN PARTICIPANT Votre plan de fin m?a effectivement fait penser à Abbas KIAROSTAMI. Il est vrai que le plan de fin de La fin du règne animal est un plan-séquence de cinq minutes. Je voulais justement vous demander quelle était votre relation avec ce réalisateur et son cinéma, mais vous venez d?y répondre. Pour ma part, j?ai apprécié ce plan-là, car le paysage me semble tout aussi important que l?action qui s?y déroule. Or, vous avez raison : il est aujourd?hui difficile de faire des films de cette manière. JOËL BRISSE C?est peut-être aussi parce que je viens de la peinture que je m?autorise de tels plans-séquences. Je ne suis pas un cinéaste du montage, je suis un cinéaste de la vision. Même lorsque j?écris les scénarios, je suis dans la vision des scènes. UN PARTICIPANT Personnellement, j?ai l?impression que c?est un film où le paysage est prépondérant. Je pensais à Dominique MARCHAIS. Il officie dans le documentaire et considère vraiment le paysage comme le personnage principal. En même temps, ces documentaires comportent autant d?interactions humaines que dans vos films. L?approche documentaire permet peut-être davantage d?affirmer le paysage comme personnage principal. Dans la fiction, je suppose qu?il est difficile de le faire davantage que ce que vous faites déjà. JOËL BRISSE Il y a dans le dernier film de Dominique MARCHAIS, Nul homme n?est une île, un élément que je trouve particulièrement beau. Une coopérative de paysans en Sicile explique qu?une partie de son territoire est traversée par une autoroute. Malgré ce, les paysans décident de s?adapter et refusent de renoncer à exploiter leurs terres. Je vous conseille les différents documentaires de Dominique MARCHAIS. L?image y est à chaque fois magnifiquement travaillée. JULIEN TRANSY Il se trouve que Dominique MARCHAIS était membre, en 2016, du jury du Grand prix national du paysage (GPNP) organisé par le Ministère de la Transition écologique2. Ce prix consacre un projet de paysage exemplaire, à même de faire valoir la pertinence de l?approche et de la pensée paysagères dans le processus de transformation des territoires. Il est décerné par un jury pluridisciplinaire qui rassemble élus, paysagistes, professionnels de l?aménagement et personnalités extérieures. C?est à ce dernier titre que Dominique MARCHAIS a été invité à y prendre part, au regard des connexions fortes que ses films entretiennent avec le paysage, ainsi que les échanges viennent de le souligner. J?aurais d?ailleurs souhaité pouvoir lui confier la responsabilité de prendre en charge, à la suite de cette journée s?il avait pu y participer, la rédaction d?un texte court intitulé "La journée vue par...", destiné à compléter les actes par un regard synthétique et personnel assumé. Sa présence parmi nous ce jour n?était malheureusement pas possible, du fait des débats auquel il continue de prendre part en différents points du territoire pour accompagner la diffusion de son dernier film. 2 https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/politique-des-paysages#e5 Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 38 FILMER POUR « OBSERVER L?INTENTION PAYSAGERE ET SA PLACE DANS LE DEBAT COLLECTIF » JULIEN TRANSY Je vous propose de changer de registre, avec une intervention structurée non plus autour de court-métrages de fiction, mais d?un « film recherche » (Olivier BORIES va nous en expliquer le principe) dont j?ai découvert l?existence à travers un article paru dans la revue Projets de Paysage [http://www.projetsdepaysage.fr/filmer_l_artificialisation_d_une_terre_agricole_p_riurbaine_]. Voilà qui prouve si besoin en était que la production d?articles scientifiques a du bon, même si l?on peut regretter la prépondérance de l?écrit sur l?image dans le champ de la recherche : c?est un point dont Olivier BORIES entend effectivement nous entretenir, entre autres sujets, sans opposer aucunement les deux formes d?écriture : il est ici plutôt question de complémentarité. OLIVIER BORIES EN S E I G N A N T-C H E RC H E U R A L?ECO L E N AT I O N A L E D E FO R M AT I O N A G RO N O M I Q U E Bonjour à tous. Ma communication s?appuiera sur une recherche menée de façon collective (avec Jean Michel Cazenave, chargé de projet audiovisuel, Anne-Marie Granié, professeure émérite en sociologie et Jean-pascal Fontorbes, maitre de conférence HDR en cinéma), Tous à l?ENSFEA et membres de l?UMR 5193 LISST-Dynamiques rurales entre 2013 et 2016 dans le cadre d?un programme de recherche qui s?intéresse à la transformation d?un morceau de frange urbaine de l?agglomération toulousaine. Cette recherche avait pour objectif de poser un regard scientifique sur les pratiques d?urbanisation et le devenir de la terre agricole. Son but était d?interroger le processus d?étalement (qui se poursuit malgré les efforts de densification), la transformation des paysages périurbains, le bouleversement esthétique du lieu et la nouvelle figure paysagère proposée. Cette recherche s?intéresse aussi aux jeux d?acteurs, à leurs intentions, à leurs positions, et à leurs stratégies avec l?intention de révéler et de donner à comprendre la complexité des relations et des enjeux qui orientent le projet de territoire. Nous nous sommes attachés à travailler sur les différents positionnements, favorables, défavorables, qui engagent à la résistance, à l?affrontement ou au contraire, à l?adhésion et au soutien au projet de territoire et de paysage. Nous avons aussi travaillé sur la force de l?entre-soi pour se protéger, protéger son territoire et protéger son paysage. Notre travail d?observation et d?analyse filmique s?est enfin appuyé sur un travail d?analyse des représentations sociales. C?est une recherche scientifique dont l?originalité tient donc moins à son sujet qu?à la méthode et aux modalités de son l?écriture. Nous avons en effet mobilisé l?approche filmique et le film-recherche. Je cite ici les mots de Jean- Pascal FONTORBES (2013) : « le film-recherche recouvre une double exception. D?une part, les sujets et objets filmés s?inscrivent dans un questionnement scientifique, c?est-à-dire que la recherche est effectuée avec le film dans tout son processus (on parle d?ailleurs de cinéma du processus). D?autre part, la manière de filmer est interpellée dans sa dimension holistique et renvoie aux gestes du cinéaste et principalement aux gestes documentaires. Le processus de réalisation du film recherche est une quête en direction d?une élucidation du réel vers une connaissance approfondie des réalités sur lesquelles nous posons un regard particulier ». Ainsi, si la caméra et le microphone, les images et les sons, sont utilisés par les chercheurs que nous sommes pour faire le relevé des données, ils sont aussi mobilisés pour fixer l?information, analyser et rendre compte au plus près de la réalité du terrain. Dans cette approche audiovisuelle et sur cette thématique de travail, nous avons donc engagé un travail en interdisciplinarité. La posture adoptée a placé la problématique de l?urbanisation des Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 39 franges urbaines à l?épreuve d?un triple regard : géographique, sociologique et audiovisuel, pour proposer notre socio-géographie filmique. Cette communication sera donc articulée en trois parties : la première sera consacrée à l?écriture filmique et les possibilités de cette écriture offertes dans la recherche, la deuxième au sujet filmé et la troisième à la présentation d?un extrait de dix minutes du film-recherche : des champs et des maisons. L?ECRITURE FILMIQUE Un langage scientifique, un outil de la connaissance et des émotions Cette écriture repose sur un langage scientifique. Elle constitue véritablement pour nous un outil de connaissance scientifique, mais aussi de transcription des émotions. L?écriture filmique est un langage peu utilisé en géographie, plus couramment employé dans des disciplines comme l?anthropologie ou la sociologie. Depuis longtemps, la géographie produit pourtant des images pour étudier, comprendre et analyser les lieux. Avec la carte, le dessin et la photographie, la géographie porte en elle cette culture de l?image qui devrait appeler naturellement à l?usage de l?écriture filmique. Aussi, dans ce domaine, les pratiques commencent-elles à évoluer. Si Marion ERWEIN (2014) nous rappelle qu?aujourd?hui « c?est dans le monde anglo-saxon que les recherches utilisant le film en géographie sont les plus répandues », les lignes commencent à bouger doucement. C?est dans ce mouvement qu?avec plusieurs collègues enseignants- chercheurs de différentes universités (Paris, Bordeaux, Toulouse) nous avons organisé au mois de mars 2018 un colloque international intitulé « la pratique du film en géographie », ayant réuni de nombreux chercheurs, principalement des géographes utilisant le film. Pour autant, c?est le langage textuel qui reste aujourd?hui quasi exclusivement reconnu par la communauté scientifique à laquelle j?appartiens. Rares sont ceux qui concèdent à l?écriture filmique les capacités que j?y décèle. Le film est le plus souvent apprécié comme un divertissement plutôt que reconnu comme une contribution à la production d?un discours scientifique. Le film-recherche reste donc en marge d?une production scientifique plus académique qui valorise d?abord l?article publié dans une revue classée. Pourtant, le film-recherche produit de la connaissance. Il procède à une véritable construction scientifique et impose, comme à l?écrit, une grammaire. Il s?agit évidemment d?une grammaire filmique relevant d?un ordonnancement d?images et de sons raisonnés au montage. Par ailleurs, lors du tournage, nous avons besoin de construire la réalisation en fonction de notre problématique par le choix des plans, des cadrages et des focales notamment. Nous avons fait le choix de travailler à deux niveaux qui nous ont semblé intéressants et qui constituent deux niveaux de langages combinés : les niveaux visuels et sonores. Nous n?avons pas souhaité opposer ou rapprocher l?écriture filmique de l?écriture textuelle afin de la rendre scientifiquement plus recevable. Nous pensons en effet que l?écriture filmique est scientifiquement recevable, car elle apporte une proposition différente et complémentaire à la science et à la recherche. Nous inscrivons notre pratique filmique dans une manière différente d?écrire la recherche. Nous sommes ainsi particulièrement sensibles à la place que l?écriture filmique offre à la créativité du chercheur-cinéaste. Le film-recherche permet au chercheur de s?extraire des carcans de normalisation imposés par l?écriture textuelle, tout en conservant la rigueur et l?exigence de la science. L?écriture filmique offre en fait au chercheur une agréable liberté de ton dans la manière de présenter sa recherche. Je suis convaincu des atouts de l?écriture filmique pour le type de recherche que je produis en géographie sociale. Je fais partie de ceux qui pensent que le film, parce qu?il a un pouvoir Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 40 d?évocation sensorielle, est un outil pour construire une connaissance géographique et paysagère plus que représentationnelle. En utilisant le film comme écriture de la recherche, nous inscrivons notre travail de chercheur dans une approche compréhensible et nous installons de fait un rapport très fort au terrain. Nous nous plaçons dans une posture d?observation ordinaire du quotidien. En référence à Edgar MORIN (2005), nous nous embarquons de fait dans la complexité. On se donne les moyens de prendre en compte tout ce qui peut faire sens pour comprendre le cas étudié. On filme avec des gens, des lieux, on va à la rencontre du terrain et on est attentifs aux questions que ce terrain nous pose en tant que chercheurs. Cela revient à dire que la construction de notre raisonnement est, de fait dynamique. Il renvoie à la construction-compréhension de la réalité que nous observons. Avec le langage audiovisuel, nous nous aventurons vers des formes de connaissance moins conventionnelles, nous acceptons de nous laisser surprendre, d?enregistrer ce qui surgit et que nous interpréterons par la suite. Nous accordons ainsi le droit de composer avec l?imprévu et l?aléa. Béatrice COLIGNON, géographe à Bordeaux, parle d?une place faite à l?informalité (2017). Finalement, ces informations saisies sur l?instant dans des situations authentiques sont l?expression d?une réelle volonté de les communiquer. Cela apparaîtra à la fin de l?extrait que je vous présenterai, lorsque les administrés de la commune qui nous a accueillis s?expriment sur leur projet de territoire à la sortie du conseil municipal de manière suffisamment véhémente. En utilisant le film comme méthode et écriture de notre recherche, nous sommes obligés de prendre le temps, ce qui nous a aussi bien convenu. C?est justement ce temps que la recherche, soumise à une obligation de productivité, ne prend plus alors qu?il est essentiel au processus. En tant que chercheur, le temps d?immersion est essentiel à la compréhension des lieux et à la construction de cette proximité avec ceux qui les habitent. Comme le dit Anne-Marie GRANIE (2005), « avec le film, on construit une relation très intéressante de réciprocité dans la reconnaissance sans laquelle rien n?est possible. » Le film-recherche repose donc d?abord sur une histoire et de nombreuses rencontres, avec les lieux et avec les hommes. Sans cette rencontre, le film-recherche ne peut exister. La qualité de rapport entre le chercheur et le cherché est donc primordiale. Dans une recherche classique, les individus enquêtés sont en général enregistrés. Il est rare qu?ils aient peur d?une diffusion radiophonique ou d?une réutilisation écrite de leurs propos, car il nous est recommandé de les anonymer. Ils se montrent plus craintifs avec le film, car le média rend visible et expose bien davantage. Se pose alors la question de la diffusion des images, de l?apparition publique et de l?identification possible. Nous avons dû être invités pour pouvoir filmer en conseil municipal. Cela n?a été possible qu?au travers du rapport de confiance installé avec les administrés. Photogrammes du film Des champs et des maisons © Olivier Bories Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 41 Si la recherche nous engage dans un fort rapport au terrain et à ceux qui l?habitent, elle permet de faire une place importante au sensible et aux émotions. Nous allons ainsi pouvoir enregistrer, lire puis interpréter le non verbal qui apporte aux propos de l?interlocuteur de la nuance, peut exprimer du doute, de l?étonnement ou de l?agacement par exemple. Cela permet ainsi de mieux pouvoir pénétrer le registre des émotions. Les silences, les expressions du faciès, les mouvements, les intonations de voix sont autant d?éléments qui constituent des signaux racontant un rapport des acteurs au territoire qu?il est difficile de capter autrement que par la caméra et les microphones. Ce non-verbal apporte donc du sens et de la consistance supplémentaire aux paroles prononcées ; il enrichit ainsi considérablement le relevé de données. Il nous aide donc à déceler ou à comprendre une complexité de stratégie et de position adoptées par rapport au projet, complexité qui n?est pas nécessairement verbalisée. Pour saisir ces émotions, la caméra et le microphone vont contraindre le chercheur à poser le regard et lui apprendre à regarder. Le chercheur doit donc se positionner dans une observation particulièrement active pour poser un regard de plus en plus aiguisé sur ce qui est observé. En complément, le microphone oblige à une écoute plus attentive, ce qui n?est pas une pratique courante pour un géographe. Ainsi, d?une certaine manière, le film-recherche bouleverse et enrichit la pratique scientifique du géographe qui, au fur et à mesure des captations audiovisuelles, prend conscience de tout ce qui se passe aussi dans les espaces sonores et gestuels. Le film-recherche permet au chercheur de se saisir du registre des émotions et de faire passer des messages qu?il est impossible de transmettre autrement. Il y a par exemple, dans le film que nous avons réalisé, cette gêne excessivement signifiante du président de SAFER s?exprimant sur une opaque transaction foncière. Il y a cet agacement dans la voix du maire qui fait face à la contestation de son projet d?urbanisation. Il y a ce sourire du nouveau maire élu qui nous donne à comprendre la joie de sa victoire aux élections et le plaisir de la revanche? Si le film-recherche permet de capter les émotions des individus filmés, il permet également de s?intéresser aux émotions et à la sensibilité du chercheur qui filme. Cette sensibilité sera évidemment présente dans la manière de filmer, dans les choix de cadrage et de montage. Or, le dernier article textuel que j?ai déposé pour une publication académique a été soumis à la censure, car les secondes parties de phrases faisaient appel à mes émotions de chercheur ce qui était jugé suffisant pour remettre en question le caractère scientifique de mon article. Ainsi, le film-recherche constitue une forme d?écriture qui laisse cette liberté-là au chercheur. Le film-recherche est non seulement une oeuvre scientifique produisant de la connaissance, mais aussi une oeuvre artistique qui exprime des informations sur la sensibilité de son auteur- chercheur. Un langage à partager, un outil de médiation territoriale L?écriture filmique est un langage scientifique qui se partage. Je m?appuie cette fois sur une collègue géographe à Paris, Marie CHENET (2014), qui déclare : « la réalisation d?un film- recherche et sa projection constituent une expérience collective, expérience plutôt rare en recherche. Certes, il est courant d?associer les individus non chercheurs dans le processus de l?enquête, mais les résultats de ces enquêtes font bien souvent l?objet de présentations dans des colloques ou de publications dans des revues scientifiques qui utilisent un lange trop spécialisé, que les non-initiés ne comprennent pas. Si l?écrit scientifique est encore très excluant, le cinéma est au contraire rassembleur. Dans une société où l?image occupe de plus en plus de place, chacun se sent apte à comprendre un film, même si parfois, le propos peut être aussi obtus qu?à l?écrit ». Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 42 Ainsi, l?écriture filmique est un outil intéressant pour la mise en place de cette médiation territoriale. Non seulement le géographe apporte des connaissances en rapport avec les problématiques traitées, mais en plus, ces problématiques servent aussi au territoire. Cet outil constitue donc un trait d?union entre l?écoute, les points de vue, le partage des connaissances, la prise en compte des regards et des représentations et leur mobilisation pour l?action territoriale. Nous pensons qu?il est intéressant que le film-recherche ne se prive pas de cette possibilité de parler simultanément à plusieurs publics, aux chercheurs comme au grand public. Nous pensons qu?il est de notre responsabilité de scientifique d?user de la réalisation du film-recherche pour nous adresser plus largement à cette société civile qui fabrique le projet de territoire. Le film-recherche constitue alors l?occasion de sortir d?une forme d?entre-soi (entre-soi de chercheurs), d?aller à la rencontre des acteurs qui occupent les espaces étudiés. Ainsi, le film réalisé a fait l?objet de plusieurs projections thématiques locales organisées par les Comités de développement des agglomérations, notamment de la Communauté d?agglomérations du SICOVAL, le territoire d?intercommunalités sur lequel nous avons travaillé. Cette projection avait en effet été organisée dans le cadre d?une discussion publique visant à débattre avec les acteurs locaux de la manière d?urbaniser leur territoire. LE SUJET FILME Ce film s?intitule Des champs et des maisons. Il part de l?idée que partout en France, l?urbanisation des pourtours d?agglomération se poursuit, particulièrement sur l?agglomération toulousaine, qui connaît un rythme de croissance et de progression démographique extrêmement dynamique. Cela génère donc un jeu foncier avec une agglomération ayant perdu 8 % de sa surface cultivée entre 2000 et 2010. L?exercice de la contention urbaine est donc particulièrement complexe à Toulouse. La ville continue à croître, les lotissements se substituent aux champs ce qui nourrit inévitablement le jeu de la spéculation foncière. Les paysages se font ainsi moins agricoles et plus minéraux. Il existe tout de même, à quelques kilomètres du centre de Toulouse, une zone de coteaux totalement préservée de cette artificialisation. Ces communes ont en effet adroitement usé de la réservation foncière pour défendre fermement la qualité du cadre de vie. Ces habitants profitent donc d?une grande enclave de nature. Nous avons ainsi posé notre caméra dans la commune de Vigoulet-Auzil. Nous avons en effet engagé avec elle, en 2013, un travail de recherche filmique sur l?artificialisation d?une terre agricole périurbaine par la mise en oeuvre d?une opération immobilière. Photogrammes du film Des champs et des maisons © Olivier Bories Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 43 Cette commune appartient à une intercommunalité de 36 communes. Elle s?étend sur 346 hectares et compte un peu moins de 1 000 habitants. En 2010, cette commune révise son plan d?occupation des sols et met en place un plan local d?urbanisme adopté en juin 2013. Ce nouveau document de planification autorise ainsi de déclassement de vingt hectares de zones agricoles non constructibles pour permettre l?urbanisation de trois grands secteurs. La collectivité contractualise avec un promoteur chargé de proposer un projet immobilier respectueux des paysages et de l?environnement. De cette manière, la commune cherche à attirer les jeunes ménages pour redynamiser son territoire, son nombre d?habitants diminuant depuis 1999. A Vigoulet-Auzil, la population est vieillissante, beaucoup sont retraités et l?école ferme des classes. La population y est particulièrement aisée puisque le revenu fiscal par ménage est l?un des plus élevés, selon les chiffres de l?INSEE. Il s?agit d?une collectivité essentiellement résidentielle, tournée vers le bassin d?activité toulousain. Les habitants actifs travaillent à Toulouse, s?absentent en journée ce qui fait de cette commune une commune-dortoir. Ce projet d?urbanisation fera ainsi naître la contestation. Une opposition va ainsi se constituer, une résistance locale s?organiser en associant pour la protection des paysages et la conservation du patrimoine agricole. Le groupement contestataire réunira les opposants au projet. Les résidents, pour la plupart, habitent en bordure de terres artificialisées. Ils se disent inquiets de voir disparaître leur proche paysage et soucieux d?une sauvegarde des dernières terres agricoles situées sur le territoire communal. C?est ainsi le sens su projet de paysage qui est remis en question. La conformité du plan local d?urbanisme est attaquée, la validité du projet d?urbanisation est remise en question, les frondeurs proposent d?utiliser le BIMBY (Build in my backyard) pour urbaniser plus respectueusement et plus discrètement le territoire. Autrement dit, ils proposent une division parcellaire. Avec ce projet d?urbanisation durable, les frondeurs constituent une liste électorale déposée pour les élections municipales de 2014, et remporteront les élections. Nous avons posé notre caméra dans cette commune durant trois ans. Ce travail en sociogéographie filmique est réalisé au sein de mon UMR, en partenariat avec l?intercommunalité du SICOVAL. L?extrait du film-recherche est projeté. Photogrammes du film Des champs et des maisons © Olivier Bories Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 44 Le personnage qui s?exprime en toute fin d?extrait, à la sortie d?un conseil municipal, est le premier concerné puisque c?est autour de sa maison que doit être construit le lotissement. Il est aujourd?hui premier adjoint et était vice-président de l?association qui s?est mobilisée contre l?urbanisation de ces terres agricoles. Le projet de recherche a duré plus longtemps que prévu, car nous nous sommes retrouvés entraînés un peu malgré nous, dans cette histoire de résistance et de transformation du projet, qu?il nous a finalement semblé intéressant de suivre. Une solution alternative de BIMBY été proposée, plus respectueuse. Elle consiste en la division parcellaire de grands terrains. DISCUSSION UN PARTICIPANT Dans quel contexte et à quelles occasions ce film a-t-il été diffusé ? OLIVIER BORIES Au départ, dans le respect de la relation de confiance instaurée avec les acteurs du projet, nous nous étions engagés à ne diffuser ce film qu?après validation du Président de l?intercommunalité. Une fois cet accord obtenu, nous l?utilisons beaucoup à l?Université Toulouse Jean Jaurès, Université Champollion Albi auprès des étudiants que nous formons en géographie, en urbanisme, en paysage, et en aménagement. Nous l?utilisons aussi avec les écoles d?architecture, notamment de Montpellier ainsi qu?avec les enseignants que nous formons à l?ENSFEA. Le film-recherche est une ressource pédagogique. Il commence aussi désormais à être diffusé à l?occasion de festivals. Il est notamment en compétition au festival Silence en lumière de Nancy, qui récompense les films de chercheurs. Ces diffusions ne sont pas nécessairement programmées. Il n?est d?ailleurs, à cette heure de mon intervention, pas librement et directement accessible, dans la mesure où sa projection nécessite un accompagnement par le débat. Les diffusions se font donc par le biais de festivals, de réunions et d?animations de débats publics dans les intercommunalités intéressées. En revanche nous avons décidé de le rendre disponible très prochainement sur le site du Magazine Mondes Sociaux (https://sms.hypotheses.org/) ainsi que sur la plateforme pédagogique et de recherche « écriture filmique » que nous développons à l?ENSFEA. DEPUIS LA SALLE Je suis toulousain et connais bien cette zone pour y faire régulièrement des tournages de films. C?est effectivement un luxe de pouvoir y tourner pendant trois ou quatre ans. Photogrammes du film Des champs et des maisons © Olivier Bories Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 45 Votre recherche a-t-elle eu des incidences sur la catastrophe urbanistique qui se déroule en ce moment sur Toulouse ? Votre film est certes consacré à une zone périurbaine, mais a-t-il eu un écho au coeur de Toulouse, où nous voyons disparaître des quartiers entiers d?habitations traditionnelles au profit d?immeubles plus horribles les uns que les autres. OLIVIER BORIES S?agissant d?abord du « luxe », pour reprendre vos propos, consistant à pouvoir ancrer un tournage dans la durée : ces conditions n?ont pas été faciles à réunir, nous nous sommes battus pour cela, nous avons décidé d'allonger le temps de la recherche, conscients de l'importance du temps du processus à suivre et à analyser, dans le cadre de cette recherche en aménagement et paysage. S?agissant ensuite de l?écho du film, dont je rappelle qu?il n?a été finalisé que l?année dernière : il a déjà « sa petite vie » locale (parfois plus lointaine) par des projections en festivals, par exemple au festival du film de chercheur à Aurignac. Il a été sélectionné pour le prix grand public au festival CNRS science en lumière de Nancy. Nous l?utilisons aussi en formation universitaire, et surtout dans les soirées débat thématique des CODEV : Sicoval, Toulouse Métropole3. DEPUIS LA SALLE S?agissant d?un organisme important dans ce genre de décision, il doit tout de même impacter le SICOVAL (communauté d'agglomération du Sud-est Toulousain). OLIVIER BORIES Effectivement, au sein même du SICOVAL, une dynamique de réflexion a été engagée sur les manières d?urbaniser, suite à une réelle prise de conscience sur l?importance des façons d?urbaniser. Les débats publics auxquels je faisais référence sont organisés autour de ce sujet et celui du BIMBY, perçu comme une nouvelle manière d?organiser peut-être le territoire du SICOVAL. DEPUIS LA SALLE Quel est votre sujet de recherche scientifique ? OLIVIER BORIES Je m?intéresse à la transformation des paysages par des actions particulières : les agricultures urbaines en ville (projet agri-urbain), l'étalement pavillonnaire et la construction d'unités loties dans les franges urbaines, l'agroforesterie en campagne. Ce film traite de l?étalement pavillonnaire, mais je viens de terminer un film sur l?agriculture urbaine et j?en commence un nouveau sur l?agroforesterie et la transformation des paysages ruraux. Mon sujet réside donc dans l?identification des actions qui transforment les paysages et l?analyse des formes paysagères produites. Je m'intéresse dans ce cadre aux jeux d?acteurs qui permettent de comprendre comment se jouent les prises de décisions dans ces transformations, et le projet de territoire et de paysage à déployer. Je travaille sur les représentations sociales qui expliquent l'action. Je m?intéresse donc au résultat physionomie-produit, mais aussi aux raisons de l?engagement et des résultats. Je me place donc à l?articulation de l?Homme et du Territoire, c?est-à-dire à l?articulation du paysage-objet et du paysage sujet, paysage vécu. DEPUIS LA SALLE En tant que chercheur, quelle a été votre démarche cinématographique ? 3https://www.sicoval.fr/fr/s-impliquer/codev/nos-travaux/revitalisation-des-bourgs/rd-bimby.html https://www.ladepeche.fr/article/2018/02/04/2735439-urbanisme-debat-citoyen-autour-film-champs-maisons.html. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 46 OLIVIER BORIES Tout d?abord, j?ai trouvé le terrain d?études avec le SICOVAL. Je m?y suis rendu et j?ai observé pour m?imprégner de la situation et essayer de la comprendre. Nous y avons ensuite posé la caméra pendant trois ans, puis l?écriture n?est venue qu?après, en fonction de mes observations et de l?évolution de la situation. C?est la raison pour laquelle il s?agit d?un cinéma de processus. Le scénario n?est pas écrit à l?avance, je n?ai aucun acteur et j?essaie de traiter la problématique qui m?intéresse avec les images. Je veux essayer de faire du paysage un personnage dans mes film-recherche, c?est à dire l?acteur principal de mes réalisations. DEPUIS LA SALLE Il a été question dans la présentation de l?entre-soi et des forces non visibles et sociales qui traversent la constitution des espaces. Comment aborder l?entre-soi lié à une capacité sociale, économique et politique de préservation de son habitat ? OLIVIER BORIES La question de l?entre-soi est simplement suggérée dans le film. Nous sommes en effet partis du principe qu?il revient au spectateur de construire sa propre idée et d?y déceler des choses. L?entre soi dans ce film-recherche fait partie effectivement des interrogations que nous posons et des hypothèses que nous donnons à discuter, dans ce travail de recherche sur la production du projet de paysage. Nous avons en effet la volonté de construire un film qui donne au spectateur l?occasion de s?interroger lui-même. Nous voulons proposer comme le dit C. LALLIER (2009) « un cadre interprétatif permettant au spectateur de produire par lui-même sa propre compréhension de la circonstance observée? », ici liée à l?entre soi par exemple, que l?on comprend mieux par ailleurs quand on sait que l?INSEE classe cette commune en rapport avec le revenu fiscal moyen par ménage au 16ème rang national. Finalement le film-recherche amène le spectateur à se poser la question, peut être, du BIMBY comme outil de préservation d?un entre-soi plus que méthode d?urbanisation permettant, par la densification, la préservation de la qualité paysagère. Chacun en voyant le film pourra se faire un avis sur la question. Ma communication et notre débat touchant à sa fin, je voudrais renvoyer ceux d?entre vous qui souhaitent en savoir plus sur ces questions à deux articles à paraître très prochainement : - l?un dans la revue VertigO : La Revue Électronique en Sciences de l'Environnement, intitulé : « Quand l'agriculture prend de la hauteur. Filmer au jardin potager sur le toit de la clinique Pasteur à Toulouse », - l?autre méthodologique, dans la revue française des méthodes visuelles, numéro 3 « Film de géographe » intitulé : « Des films en géographie qui font du paysage un personnage ». Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 47 LE MEDIUM CINEMATOGRAPHIQUE COMME VECTEUR DE SENSIBILISATION AU PAYSAGE JULIEN TRANSY La programmation de cette séquence et son intitulé m?avaient été initialement inspirés par la découverte de l?existence d?aides à la réalisation de films attribuées à des sociétés de production par la direction générale des patrimoines du Ministère de la Culture en collaboration avec le CNC, pour « soutenir la réalisation de films documentaires destinés à sensibiliser le public à l?architecture moderne et contemporaine, au paysage et à l?urbanisme ». La récente suppression de ces aides n?annulant pas l?intérêt de la question, nous avons décidé de mêler dans une seule et même séquence deux manières différentes d?illustrer cette capacité du film à sensibiliser au paysage : Patricia AUDOUY organise à Montpellier des projections débats partant d?extraits de films de fiction, afin de voir ce que ces images de cinéma ont à nous dire, même si ce n?est pas là leur vocation première, de notre rapport à l?architecture. Nous lui avons donné carte blanche afin qu?elle fasse de même, aujourd?hui, avec le paysage. Nathalie POUX partira quant à elle non pas de films mais d?un territoire, celui du PNR de la Narbonnaise en Méditerranée, et nous présentera des films documentaires dressant les portraits d?hommes et de femmes qui interagissent avec ce territoire, de par leurs pratiques artisanales ou artistiques. CE QUE NOUS RACONTENT LES PAYSAGES FILMES PATRICIA AUDOUY A RC H I T E C T E E T O RGA N I SAT R I C E D U C YC L E M O N T P E L L I E R A I N « P RO J E T E , A RC H I T E C T U R E & C I N E M A » Si l'architecture et le paysage sont intimement liés, qu'en est-il du paysage et du cinéma ? Je reprendrai tout d?abord quelques notions de base cinématographique applicables à la question du paysage. Tout comme la peinture et la photographie, le cinéma propose un cadre, celui de la caméra, mais un cadre dans lequel les choses bougent, dans lequel les personnages se déplacent. Ce cadre lui-même peut se mouvoir, et ce mouvement implique une durée, un rythme. De ce cadre également provient du son. Tout comme le mouvement, le son est en lien avec le temps, il franchit physiquement l'espace. S?exprimant dans le temps, la musique et le langage en sont les plus beaux exemples. La force du cinéma réside en cette évidence : la temporalité unit l'image et le son. Cette stimulation sensible provenant du cadre fait naître chez le spectateur une perception fine de ce que l'on appelle au cinéma le hors champs. Le hors champs est tout ce que l'on ne voit pas dans le cadre mais est rendu perceptible par cette association simultanée image/son/ mouvement. De sorte que cette part manquante est bel et bien présente le temps du film. Le hors champs fait voler en éclat la notion de cadre au sens premier, il le dépasse. Une autre technique propre au cinéma participe de cette disparition du cadre : c'est le montage, art du découpage et de la recomposition de l'image en mouvement. Par le montage le spectateur peut embrasser un paysage bien mieux que dans la réalité, puisque le montage démultiplie les points de vues, les profondeurs de champs, la lumière, les échelles de plan. Le spectateur peut se mouvoir mentalement dans un paysage, empruntant parfois, par le biais du déplacement de la caméra, des angles de vue les plus inattendus. Autre magie du montage, la notion de temps s'affranchit du temps réel. Grâce au montage, on peut non seulement changer de point de vue, d'espace, de pays, de latitude, mais aussi de temporalité, d'époque, de saison, d'heure et de climat en un temps record. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 48 C'est ainsi que le cadre au sens premier disparaît, laissant la place à l'invisible. Selon moi, l'invisible au cinéma joue sur plusieurs aspects. Tout d'abord celui d'espace mental, indissociable de l'imaginaire propre à chaque spectateur, qui va reconstruire cette part manquante, esquissée par le hors champs. Mais également le cinéma nous renseigne sur la relation invisible des êtres aux choses, la relation des êtres aux lieux, les relations des êtres entre eux, cet espèce d'entre deux qui d?ailleurs porte un nom dans la culture japonaise : le MA. Enfin la notion d?invisible est à mon sens l'esprit même du personnage, car bien qu'invisibles, les pensées les plus profondes des personnages nous apparaissent clairement au cinéma. Contrairement à l'architecture, il n'est pas évident de définir le paysage, d'en comprendre le sens, la structure, la topographie, et surtout d'en percevoir les contours, les limites : ou s'arrête-t-il, que contient-il ? En préparant cette intervention je me suis rendue compte que les séquences montrant des paysages n'ont pas besoin d'être très longues pour impressionner fortement l'imaginaire du spectateur tout au long du film. Quelques images suffisent à ancrer spatialement le récit, le rendant ainsi vivant, puisqu'il a lieu, au sens propre comme au sens figuré. L?histoire se déroule ici et maintenant. Puisque le cinéma est pour le spectateur une expérience sensible, je vous propose de vivre cette expérience en regardant quelques extraits de films. À travers l'évocation des notions de cadre, de milieu et de lieu, il s'agit d'apprécier comment le paysage est utilisé au cinéma, et de s'interroger sur ce que nous raconte le paysage filmé. La sélection s'est limitée aux films de fiction. Ces extraits présentent des espaces dits "naturels", et plutôt ruraux ou en marge des villes. Les paysages urbains ont étés volontairement écartés. Le choix et l?ordre de diffusion de ces extraits reprennent en les illustrant les notions abordées précédemment. LE CADRE Le mouvement dans le cadre Lorsque le cadre est statique et qu'une chose bouge à l'intérieur, une sorte d'état contemplatif surgit, assez proche de celui provoqué par l'observation d'un tableau. Ce sont souvent des plans fixes, ou des plans très lents, qui laissent au spectateur le temps de s'imprégner de ce qui est montré à l'écran. Extraits : Léviathan d?Andreï Zviaguintsev, 2014, Russie Un plan fixe nous donnant une impression d'extraordinaire stabilité, rien ne bouge, et puis peu à peu l?oeil perçoit la mer en mouvement. L?image et le paysage deviennent vivants, l?immersion du spectateur dans le paysage est totale. L?impression de monumentalité est accrue par la musique. Gerry de Gus Van Sant, 2002, États Unis/Argentine/Jordanie Le paysage de collines est montré en contre-jour, comme stylisé, noir, fort, stable. Seuls les nuages dansent en silence au-dessus de cette silhouette. On perçoit ce jeu d?opposition ou d?interaction de la matière inerte face à la fluidité de l?air, de l?espace immobile face à la temporalité toujours fuyante. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 49 La Leçon de piano de Jane Campion, 1993, France/Australie/Nouvelle Zélande La proportion importante de ciel dans le cadre accentue l?immensité du paysage dominant ces êtres minuscules, isolés et résolument loin de tout. Un ange à ma table de Jane Campion, 1990, Nouvelle Zélande/Australie/Royaume Uni Le déplacement du personnage vient du centre du cadre et progresse frontalement vers le spectateur. Aucun doute, il s?agit d?une adresse au spectateur, le film va nous raconter l?histoire de ce personnage, à la première personne. Gerry de Gus Van Sant, 2002, États Unis/Argentine/Jordanie Les personnages disparaissent derrière les différents plans du paysage. Le relief est filmé comme un aplat, il y a peu de contraste, peu d?ombres. Malgré ce, les personnages disparaissent derrière les lignes de crêtes, le paysage engloutit les personnages comme le ferait un piège. Construit sans scénario, le film nous livre à la fois une forte expérience de l'espace et de la durée, du visible et de l?invisible. L?avventura de Michelangelo Antonioni, 1960, France/Italie Le personnage apparaissant et disparaissant du cadre n'est pas à l'échelle du paysage, il en est corporellement détaché ; cette distance implique qu?il vit une véritable aventure intérieure, émotionnelle, psychologique. The assassin de Hou Hsiao Hsien, 2015, Taiwan/Chine/Hong Kong Le mouvement de la brume montante fait disparaître totalement l?arrière-plan du paysage, provoquant un détachement graphique absolu du personnage. Le personnage devient peu à peu abstrait. Gerry de Gus Van Sant © My Cactus Inc. / Avec l?autorisation de mk2 Gerry de Gus Van Sant © My Cactus Inc. / Avec l?autorisation de mk2 Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 50 Le cadre en mouvement Lorsque le cadre est mobile, l'espace du paysage peut être traversé, parcouru par le spectateur par le biais des mouvements de caméra, il se trouve engagé, actif, son imaginaire est hautement sollicité. L'oeil cherche les contours, les limites, les lignes de crêtes, les points de fuites, et les structures de l'espace. Il vit émotionnellement le paysage traversé. Extraits : The assassin de Hou Hsiao Hsien, 2015, Taiwan/Chine/Hong Kong Le mouvement de caméra est ici impulsé par un envol d'oiseaux, et ce travelling latéral se prolonge lentement pour embrasser largement le paysage. Il offre au spectateur le temps d?une attention contemplative au paysage. Profession reporter de Michelangelo Antonioni, 1975, Espagne/France/États-Unis/Italie Bien que ce paysage désertique soit ouvert, le mouvement circulaire de la caméra sur son axe évoque l'enfermement : La ligne d?horizon est monotone sur 360°, des dunes à l?horizon, sans point de fuite, sans perspective. C?est aussi le point de départ de la narration : l?enferment psychologique dans lequel se trouve le personnage principal, auquel il n?aura de cesse de vouloir échapper tout au long du film. The assassin de Hou Hsiao Hsien, 2015, Taiwan/Chine/Hong Kong La caméra suit le mouvement de déplacement des personnages vers un point de fuite. Cette profondeur dévoilée du paysage évoque une continuité entre ici et ailleurs, un lien qui participe de la structure narrative. Le Goût de la cerise d?Abbas Kiarostami, 1997, France/Iran Un des dispositifs de déplacement les plus utilisés au cinéma pour explorer un paysage est la voiture. Ici le point de vue est extérieur, la caméra suit cette voiture qui sillonne de long en large la banlieue de Téhéran. Il s?agit d?un paysage aride, désolé, où la présence de la terre domine, où la route crée des méandres sans but ni fin. Là encore, le choix de l?environnement est directement en lien avec l?intériorité du personnage. Eldorado de Bouli Lanners, 2008, France/Belgique Dans cet extrait, la caméra est embarquée à l?intérieur de la voiture et le spectateur traverse littéralement les éléments structurant du paysage Wallon. Les horizontales, les droites, les perspectives frontales, la composition des valeurs de couleurs, et la présence forte des cieux, sont filmés avec une simplicité radicale. De cette traversée du paysage, se dégage une émotion esthétique très forte et très juste. Par l?expression de cette linéarité le réalisateur filme remarquablement ce ?plat pays?. Eldorado © Bouli Lanners ? Haut et Court Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 51 Paris, Texas de Wim Wenders, 1984, France/Allemagne Un travelling latéral suit en parallèle le déplacement et la vitesse de la voiture. La voiture a remplacé le cheval pour franchir les grands espaces américains, mais ici il n?y a pas de perspective, tout est horizontal, un peu comme si la trajectoire n?avait pas de fin, une errance en quelque sorte, selon les thématiques chères au cinéma de Wim Wenders de cette époque. Le Retour d?Andreï Zviaguintsev, 2003, Russie Le lent mouvement latéral de caméra sur le lac à travers le filtre des roseaux, le flou de l?image, mettent à distance la scène et placent le spectateur en position de voyeur et peut être de prédateur, ce qui a pour effet de faire monter la tension dramaturgique de l?histoire. Tabou de Miguel Gomes, 2012, France/Portugal Le long travelling latéral montre une réalité documentaire, un plan dans les champs de coton à l?époque du colonialisme. En contrepoint, la bande son nous livre une histoire intime, par le biais d?une lettre d?adieu lue en voix off. Ce plan final convoque à la fois l?empathie individuelle et la conscience universelle de l?humanité. À travers la fin d?une vie, le réalisateur évoque la fin d'un monde. Shining de Stanley Kubrick, 1980, États Unis/Royaume-Uni Les procédés de caméra à l'épaule, ou steadicam, accentuent la subjectivité de la caméra. Ici, dans la poursuite, le spectateur prend la place du monstre. Le caractère anxiogène du plan est renforcé par le lieu et le moment de la traque : le jardin labyrinthe filmé de nuit. Le cadre dans le cadre Parfois un cadre apparait à l'intérieur du cadre filmique (par le biais d'une fenêtre ou d'une porte, par exemple). Cette composition permet de renforcer la présence du personnage dans l'espace, de le remettre en position centrale, dans le cadre. L'intime croise le vaste, le dehors, mais reste en retrait. Très fréquemment les personnages regardant le paysage du dehors par une fenêtre se trouvent à un moment clé de leur vie, et semblent être animés par des pensées profondes. Il s?agit souvent d?un temps d?introspection. Le cadre joue un peu comme un miroir. Mais le paysage à travers une fenêtre c'est aussi une recomposition graphique du paysage, qui permet de le transcender. Extraits : La Prisonnière du désert de John Ford, 1956, États-Unis La caméra cadre le personnage en contrejour dans l'embrasure de la porte, dépasse ce seuil et se déplace vers le dehors nous faisant découvrir la vastitude et la monumentalité des grands espaces américains. L?espace intime de la maison côtoie l?espace naturel presque sans transition, il s?en dégage une impression de vertige brutal. C?est une évidence, comme dans beaucoup de westerns, et plus encore lorsqu?il sont réalisés en format cinémascope, l?échelle des personnages dans le paysage, est sans ambiguïté sur l?esprit de conquête et la force psychologique dont les personnages sont animés. The Ghost Writer de Roman Polanski, 2010, France/Allemagne/Royaume-Uni Un plan fixe montre l?intérieur d?un bureau, le cadre de la fenêtre fait place au paysage naturel. À l?intérieur de ce cadre, le personnage principal fait dos au paysage, ses déplacements semblent contraints, il est comme enfermé à l?intérieur. Léviathan d?Andreï Zviaguintsev, 2014, Russie Le cadre de la fenêtre panoramique ouverte sur une nature hostile et fascinante est soudainement éventré par la pelle mécanique. La maison démolie, le cadre de la fenêtre Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 52 disparaît, le paysage n?est plus habité, il redevient sauvage, inhumain. La vie du personnage est démolie. Tabou de Miguel Gomes, 2012, France/Portugal Comme une mise en abyme, l?image nous montre depuis l?intérieur d?une maison, le cadre d?une fenêtre, dans lequel on peut voir une scène de la vie quotidienne des esclaves. L?incursion de l'histoire coloniale et de sa dimension sociale, au milieu de la fiction amplifie l?incarnation temporelle de l?histoire. Le Miroir d?Andreï Tarkovski, 1975, URSS Par un long traveling à l?intérieur d?une maison, la caméra parcours l?intimité désertée, jusqu'à passer à travers la fenêtre, pour montrer les personnages dans un paysage de forêt, continuant leur existence au dehors. Bright Star de Jane Campion, 2009, France/États Unis/Royaume-Uni/Australie Le cadre dans le cadre est ici suggéré, la fenêtre est filmée latéralement, et on ne perçoit de ce paysage seulement que le vent et la lumière pénétrant dans la pièce, affleurant la peau et l'âme du personnage. L?imagination du spectateur reconstitue le paysage hors champs. Le lieu Les architectes s'intéressent au lieu. Faire un projet c'est tout d'abord recueillir, capter ce qui est là, présent sur un site, ou ce qui l'a été. Qu'est-ce que le lieu dégage, d'où vient la lumière, vers où se pose le regard, quel est l'endroit où l'on se sent le mieux, qu'est ce qui singularise le lieu ? Le lieu parle, nous raconte des choses. À mon sens le lieu est une notion à mi-chemin entre paysage et architecture. D?ailleurs la notion de lieu est incarnée au cinéma avec la présence à l'image de quelque chose de construit par l'homme dans le paysage, comme un dialogue entre paysage et architecture. Extraits : Paris, Texas de Wim Wenders, 1984, France/Allemagne Quelques lignes graphiques, ici les lignes électriques, suffisent à construire l'espace et ?faire lieu?. Pour Wim Wenders : "Le lieu, le sens du lieu est aussi important que le sens de l'histoire, il est essentiel que j?ai une relation au lieu, l'histoire doit nécessairement avoir lieu dans ce lieu pour pouvoir exister. Le sens du lieu est la condition majeure pour savoir comment faire le film et comment concevoir les personnages? (Master Class donné par Wim Wenders à la Cinémathèque de Paris en 2018). Son film ?Au fil du temps? est construit seulement sur une suite de lieux parcourus, un long itinéraire, celui longeant la frontière Allemagne de l?ouest/Allemagne de l?est. Ce film a été tourné sans scénario. Léviathan d?Andreï Zviaguintsev, 2014, Russie Sans toit ni loi d?Agnès Varda, 1985, France On retrouve ses lignes dans Léviathan, sous la forme du squelette du cachalot échoué, ou dans la station de pompage dans Sans toit ni loi. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 53 Stromboli de Roberto Rossellini, 1949, Italie Dans Stromboli, le traveling montre un groupe de maisons modestes, intégrées dans leur environnement naturel, mais semblant vidées de leurs habitants. L?absence de vie humaine marque l'hostilité et renforce la solitude du personnage principal. Paris, Texas de Wim Wenders, 1984, France/Allemagne Les lignes graphiques qui composent le plan sont renforcées par les lumières colorées. Leur présence suffit à faire ressentir au spectateur l?atmosphère du lieu. Le Mépris de Jean Luc Godard, 1963, France/Italie Les lignes de la toiture de la villa fuient vers l'horizon et le mouvement du personnage échappe à cette perspective comme il échappe à son histoire présente, à son dessin actuel. Il finit par sortir du cadre. DE L'OUVERTURE D'UNE INTRIGUE À L'EXPÉRIENCE DE L'INTROSPECTION L'ouverture Certains films utilisent comme ouverture un ou plusieurs plans de paysages. Traverser un paysage fait basculer le spectateur dans la fiction. Ces plans vont teinter de façon indélébile la suite du récit. L'espace et l'échelle du récit y sont définis. Le cadre mental peut être ainsi très vaste d'emblée, très descriptif, ou au contraire très abstrait, flou ou bien circonscrit (une île par exemple). Montré en ouverture, le paysage pose le cadre atmosphérique du propos du réalisateur. Extraits : Fargo de Joel et Ethan Coen, 1996, États Unis/Grande Bretagne Cette ouverture annonce la couleur : le blanc froid (bleu) des hivers dans le Minnesota, va être la teinte dominante, dans laquelle explosera par contraste la couleur rouge, celle du sang versé. Shining de Stanley kubrick, 1980, États Unis/Royaume-Uni L'immensité du paysage est révélée par la prise de vue aérienne et le spectateur suit la voiture jaune minuscule qui circule plus bas. Ainsi, l?observation depuis le ciel, assortie d?une musique anxiogène, signifie la présence d?une tension, d?un danger. Léviathan © Andreï Zviagintsev - Pyramides distribution Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 54 La isla minima d?Alberto Rodriguez, 2014, Espagne Une autre vue aérienne, très douce, très haute (on la dirait filmée depuis une montgolfière) mais qui, elle, annule la profondeur de champs et la perspective : elle ramène le paysage à deux dimensions à l?instar d?une peinture. La bande son propose une musique mystérieuse et légèrement anxiogène, en contrepoint avec la beauté de l?image. Mort à Venise de Luchino Visconti, 1971, France/Italie Un peu à la manière des peintres impressionnistes, Visconti suggère le paysage, il utilise des teintes fondues, analogues et sans contours précis. La lumière monte lentement en intensité depuis la pénombre, toute l?image est sensation, atmosphère. La 5ième symphonie de Gustav Malher ajoute un caractère mélancolique au plan. L'introspection et l'empathie Rien n'est choisi au hasard au cinéma, le choix d'un paysage entre forcément en résonnance avec le récit et le personnage, que ce soit de façon analogue, complémentaire ou divergente. L'impression que nous procure le paysage laisse souvent de côté la compréhension rationnelle au profit de l'émotion. Cela nous permet entre autre de percevoir l'invisible de ce qui se joue. En donnant à voir le paysage, le cinéma aiguise littéralement nos sensations à percevoir et à saisir l'invisible dans le visible, dans le réel. Ce qui apparait avec le paysage, c'est l'être, l?intériorité du personnage, sa psychologie, sa profondeur, ses mouvements intérieurs et ses sentiments. À ce sujet Jean Luc Godard écrit "Un paysage est un état de l'âme". Extraits : Le Miroir d?Andreï Tarkovski, 1975, URSS Le paysage de forêt apparaît comme un refuge magique et protecteur, les êtres disparaissent, la lumière disparaît, le paysage disparaît. La Leçon de piano de Jane Campion, 1993, France/Australie/Nouvelle Zélande Les doigts obstruant partiellement le paysage devant la caméra marquent pour le personnage un retrait du monde du dehors vers un monde intérieur, la musique étant le seul langage commun aux deux mondes. Les Climats de Nuri Bilge Ceylan, 2006, Turquie Cette image où le personnage est face au paysage est l?expression d?une introspection. La durée et la fixité de ce plan va laisser au spectateur le temps nécessaire à faire lui- même une introspection comme pour accueillir ce qui s?est passé avant, il va être en empathie avec le personnage. L'amour est un crime parfait d?Arnaud et Jean Marie Larrieu, 2013, France/Suisse Le personnage l?annonce clairement : ?le paysage est avant tout une expérience de soi?. Les Climats de Nuri Bilge Ceylan, 2006, Turquie L?image du personnage s?efface peu à peu, laissant la place au paysage. L?histoire s?achève, la disparition du personnage remplace le mot fin. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 55 LES PASSEURS DE TERRITOIRE DU PARC NATUREL REGIONAL DE LA NARBONNAISE EN MEDITERRANEE NATHALIE POUX RE S P O N SA B L E D E L A C U LT U R E AU PNR D E L A NA R B O N NA I S E E N ME D I T E R R A N E E Avant de vous présenter les Passeurs de territoire, quelques mots à propos du parc naturel régional de la Narbonnaise en Méditerranée. Situé dans l?Aude, ce PNR couvre toute la frange littorale du département. Créé en 2003, il rassemble 21 communes et 35 000 habitants. Il est reconnu pour la qualité de ses paysages et son exceptionnelle biodiversité. Ainsi plus de 50 % du territoire est classé en zone Natura 2000. Il abrite également des zones humides qui bénéficient d?une reconnaissance internationale (site RAMSAR). Ce territoire composé de 21 communes s?efforce, avec les partenaires institutionnels, de trouver un équilibre entre développement économique et préservation des paysages et du patrimoine naturel et culturel. Il s?agit d?un petit territoire constitué de contrastes : il existe, entre la mer Méditerranée et la garrigue, des échelles de relief totalement différentes, des espaces sauvages, des zones désertiques, d?autres très urbanisées. L?occupation humaine y est avérée depuis la Préhistoire. Il s?agit d?un territoire en perpétuelle évolution qui doit faire face aujourd?hui à un certain nombre d?enjeux. Ainsi, par exemple, avec la fin du pastoralisme, les milieux se referment et la garrigue devient, par endroits, impénétrable. L?agriculture est composée à 95 % de vignes ; cette culture connaît des fluctuations économiques et, avec le réchauffement climatique, la situation deviendra délicate. Le territoire connaît un fort essor démographique entraînant un développement de l?urbanisation. Enfin, l?urbanisation de la frange littorale doit faire face à l?élévation du niveau de la mer et soulève un certain nombre de questions sur l?évolution de ses paysages. © PNR de la Narbonnaise en Méditerranée Les Climats © Nuri Bilge Ceylan - Pyramides distribution Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 56 Le territoire est donc fragile. Le Parc ne dispose d?aucun pouvoir réglementaire. Nous considérons par ailleurs que chacun contribue à sa manière à l?émergence d?un nouveau paysage. C?est pourquoi nous essayons d?initier et d?organiser des concertations entre les différents acteurs. Concernant la politique culturelle, nous essayons de renouveler le regard sur le paysage en abordant le sujet de manière globale, avec une approche pouvant être philosophique, historique ou géographique. Nous travaillons également avec des ethnologues et des artistes pour aller au- delà de l?image stéréotypée. Nous sommes en effet sur un territoire touristique dont la perception des paysages peut rapidement être limitée à des clichés. Nous cherchons donc à montrer que ces paysages abritent des hommes, des savoirs et des métiers. Le travail que je vais vous présenter est d?abord celui de Marion THIBA, que je remplace depuis 2017. C?est elle qui a mis en place ce projet culturel. Il s?articule autour de deux axes : le programme des Archives du sensible et la création. Des artistes ont ainsi été invités dans le cadre de résidences, afin de porter un regard neuf, voire réenchanteur sur le territoire. Une porosité existe entre ces deux axes, notamment autour de la notion de territoire réel, imaginaire, rêvé, ce qui nous permet de considérer le territoire comme un objet de recherche, de savoir et de désir. Il nous importe de privilégier les différentes visions du territoire, les approches croisées, que l?on considère comme une richesse. Les « Archives du sensible » sont un programme principalement lié au patrimoine. Elles visent à connaître, collecter et valoriser le patrimoine immatériel : les usages, les pratiques, les représentations et les savoir-faire. Marion THIBA a ainsi beaucoup travaillé autour de la question de l?insularité et des pêcheurs des lagunes. Le but est de produire des archives contemporaines qui supposent une approche sensible du vivant et incluent une réflexion sur le rapport entre passé et présent. Nous souhaitons donc témoigner de l?évolution du territoire depuis le début du siècle et de mémoire d?hommes, en considérant que les archives aujourd?hui produites constituent des moments fugaces et témoigneront donc demain de notre présent dans un contexte de forte évolution, voire de disparition. Pour cela, nous travaillons sur des actions de recherche (commande d?études), de restitution (par le biais d?une politique éditoriale intense) et de sensibilisation. La collection Passeurs de territoire est constituée de films documentaires d?une trentaine de minutes, réalisés par des binômes souvent composés d?un ethnologue et d?un réalisateur, mais aussi parfois par Marion THIBA elle-même, accompagnée d?un artiste. Ils sont essentiels en tant que recueil de la mémoire vive. Il ne s?agit pas de films dont la vocation première est de sensibiliser ; ils ont plutôt valeur de transmission. Ces films ne sont pas non plus centrés sur le paysage, mais sur la relation que l?Homme entretient avec ce dernier. Ils montrent un savoir né de la pratique quotidienne d?un territoire et tentent de percer la manière dont ces savoirs singuliers sont porteurs de collectif. Je vous propose de regarder un extrait du film de Marc PALA. Géologue de formation, il est aujourd?hui installé à Sigean, où il a vécu enfant, et est dorénavant viticulteur. Doté d?une curiosité insatiable, il a une immense connaissance de la géographie, de l?histoire du territoire et de la garrigue. L?extrait est projeté à l?assistance [l?intégralité du film est accessible via le lien suivant : http://archives-du-sensible.parc-naturel-narbonnaise.fr/sensible/documentaires/la_garrigue.html] Ces portraits d?hommes mettent en avant les liens tissés par ces derniers avec le milieu. Ces individus ont une relation étroite avec les ressources naturelles et le paysage, et entretiennent un rapport au temps particulier. Ils sont parfois amenés à façonner le paysage, à l?image de Marc PALA en tant que viticulteur, ou à l?image d?un saunier. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 57 Cette collection comprend les portraits de chasseurs des étangs, de pêcheurs, d?un saunier, d?un viticulteur, d?un charpentier de marine et de deux artistes, Piet MOGET et Jurgen SCHILLING. Ces huit portraits sont accessibles sur le site internet du PNR, au sein de la rubrique consacrée aux Archives du sensible : http://archives-du-sensible.parc-naturel-narbonnaise.fr/sensible/documentaires.html Pour nous, ces films font partie d?un projet global. Ce medium nous paraissait particulièrement évident et pertinent pour transmettre la réalité de ces personnages, dont certains ont réalisé des études pour le parc, tel Jurgen SCHILLING, également objet d?un film. Certains des ouvrages entrant dans notre politique d?édition sont donc en corrélation avec les films. Ces films ont été présentés dans des cinémas, des médiathèques et à l?occasion des soirées « Paysages en chantier ». Ces dernières sont réalisées dans les salles de fêtes de petites communes, au plus proche de la population. La soirée se déroule en trois parties. En guise de préparation, nous procédons à un travail de collecte d?images des villages sur les cent dernières années. Celles-ci sont numérisées par les archives départementales. Nous réalisons ensuite une reconduction photographique. Lors de la soirée, nous discutons avec le public présent et présentons par ce biais l?évolution des paysages de la commune. Nous proposons aussi un spectacle qui est le fruit d?une résidence d?artistes dans le village. Nous organisons également des cycles de conférences autour du paysage avec paysagistes, sociologues ou géographes, de manière à croiser les différentes approches. Nous contribuons également, par la collecte des images de paysages, à la mise en oeuvre d?actions concrètes visant à l?amélioration de la qualité des paysages. Nous avons par exemple mené une démarche pour améliorer la qualité des paysages perçus depuis la route départementale 6009, qui traverse notre territoire. © PNR de la Narbonnaise en Méditerranée Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 58 Cela a donné lieu à la conclusion d?un contrat de route avec les services de l?Etat, du conseil départemental et de la communauté d?agglomération. Le Président du parc a alors souhaité qu?un film soit réalisé, auquel nous avons participé. Plutôt que de concevoir un film purement didactique, nous avons proposé cet exercice à un artiste, Franck DAUTAIS, en lien avec Pascale MARCONET. Notre idée était de contribuer à une mise en perspective des problématiques à travers une approche originale. Un extrait de ce film est projeté. Vous avez pu constater que ce film proposait un regard très décalé, qui a quelque peu surpris le comité de pilotage. Il est certes fantaisiste en apparence, mais extrêmement pertinent sur le fond. Ce film a notamment fait l?objet d?une présentation lors d?une soirée « Paysages en chantier » dans les communes traversées par la route afin d?engager la discussion. Nous en avons ainsi conclu que cette démarche était bien plus efficace que la présentation d?un document institutionnel PowerPoint pour provoquer prise de conscience et échange. En conclusion, nous avons comme ambition de donner à ressentir et à comprendre. Nous avons décidé pour cela de multiplier les points de vue et les formes, afin de proposer d?autres manières de regarder. Pour conclure je vous propose cette vue de la dune et de la mer, pour saluer la mémoire de l?artiste Piet MOGET aujourd?hui décédé. Il racontait en effet qu?enfant, aux Pays-Bas, il allait voir la mer mais était finalement déçu par cette forme d?immensité, une fois la dune franchie. Il préférait du coup ne pas franchir cette dune, considérant que la mer n?est jamais aussi présente que lorsqu?on l?imagine. A Port-la-Nouvelle il s?installait avant la digue, toujours au même endroit, et bénéficiait ainsi toujours du même point de vue. Pour autant, Pour autant, aucun de ses tableaux du paysage de Port-la-Nouvelle ne se ressemble. © PNR de la Narbonnaise en Méditerranée © PNR de la Narbonnaise en Méditerranée Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 59 LE CINEMA COMME PROJET DE TERRITOIRE : LE VILLAGE DOCUMENTAIRE DE LUSSAS JULIEN TRANSY Nous restons sur la dimension documentaire pour terminer cette journée, mais en quittant cette fois les paysages d?Occitanie : Pierre MATHEUS va nous parler d?une expérience à ma connaissance tout à fait unique de par son inscription dans la durée, son ancrage à la fois très local et son rayonnement aujourd?hui international, qui nous offre une belle illustration conclusive du rapport entre un territoire, des paysages et une activité (le cinéma documentaire) qui se développe au coeur de ce territoire et de ces paysages au point de devenir l?un des fondements de leur identité. PIERRE MATHEUS COO R D I N AT E U R LU S SA S , V I L L A G E D OC U M E N TA I R E Depuis trente ans, nous développons effectivement dans le village de Lussas, en Ardèche, une activité liée au documentaire d?auteur. Lussas est un petit village d?un millier d?habitants, à la fois proche d?Aubenas et de Montélimar. Il appartient à une communauté de communes qui rassemble 14 000 habitants. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 60 Notre initiative a débuté avec l?organisation d?un festival du documentaire qui fête en 2018 sa trentième édition : les Etats généraux du film documentaire. Cette démarche a permis d?instaurer une forme d?interaction avec les paysages. Nous sommes engagés depuis trois ans dans la construction d?un bâtiment appelé « L?imaginaïre ». En occitan, ce terme signifie le fou du village, mais il évoque aussi l?imaginaire. Cette construction regroupera la cinquantaine de salariés travaillant autour de ce projet d?appui à la création documentaire, ces personnes étant aujourd?hui disséminées en différents points et bâtiments du village. En parallèle, une plateforme de documentaires baptisée Tënk [https://www.tenk.fr/] vient également de se constituer. Dominique MARCHAIS dont il a été question ce matin au cours des échanges sera d?ailleurs l?année prochaine, pour cette plateforme, le programmateu de la plage dédiée à l?écologie. La plateforme présentera huit nouveaux documentaires chaque semaine. Ils auront tous, au-delà de leur diversité, le point commun d?avoir accordé au projet tout le temps nécessaire à sa maturation. Je vous présente un extrait du travail réalisé par la réalisatrice Claire SIMON. Il s?agit d?une série ayant vocation à être diffusée sur Ciné+ et TV5 Monde. Retransmise sur dix épisodes elle relate, depuis 2016, l?aventure du village et des activités relatives au cinéma documentaire qui l?animent. Un extrait est projeté. © Lussas, village documentaire Implantation actuelle des espaces © Lussas, village documentaire Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 61 La petitesse du village de Lussas a contribué à la convivialité et au succès du festival, au sein duquel les habitants se retrouvent. Nous avons construit des salles temporaires de cinéma qui leur permettent de se rencontrer et d?échanger, créant des connexions allant au-delà d?un simple visionnage de films. L?activité documentaire donne à Lussas un profil différent des villages voisins : nous accueillons de nombreux étudiants et professionnels, et disposons pour ce faire d?équipements financés par la DRAC, le CNC, le conseil régional et le conseil départemental. Nous avons ainsi bénéficié de nombreuses aides pour pouvoir développer notre projet. Notre salle des fêtes est également beaucoup utilisée. Elle crée une forte dynamique associative. Tous les étés une grange est transformée en salle de cinéma, et le festival investit de nombreux autres bâtiments du village. La cave coopérative fruitière est occupée. Les étudiants y diffusent leurs films pendant la semaine. Il me semble également important de revenir sur certaines des figures mises en avant dans l?extrait du travail de Claire SIMON : Jean-Marie BARBE, l?un des fondateurs des Etats généraux du film documentaire, et le maire Jean-Paul ROUX, par ailleurs agriculteur. Notre commune fait face à un véritable enjeu de préservation des terres agricoles. Elle use dès lors de son droit de préemption pour éviter la création de lotissements, en dépit d?une pression foncière relativement forte. La préoccupation du maire est véritablement de réserver les terres aux agriculteurs ainsi qu?à l?activité documentaire. Le festival accueille 6 000 personnes et enregistre presque 25 000 entrées en une semaine. Si les habitants se sont d?abord montrés méfiants quant à la population attirée, ils se réjouissent aujourd?hui que la présence d?étudiants ait contribué à la création d?une épicerie, de restaurants et au maintien du bureau de Poste. Pendant le festival, les agriculteurs vendent leurs barquettes de fruits dans le village, directement à la clientèle. Le village continue donc à vivre grâce à cet événement mais aussi et surtout en dehors de sa tenue. Par rapport aux autres festivals documentaires existants, notre festival est tourné vers un public relativement jeune, car nous communiquons fortement à destination des écoles de cinéma. © Lussas, village documentaire © Lussas, village documentaire Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 62 Nous accueillons par ailleurs, chaque année universitaire, 18 étudiants en réalisation et en production. Rattachés à la faculté de Grenoble, ils viennent dix mois à Lussas dans le cadre de leurs études pour réaliser des films d?une grande diversité formelle et thématique. Nous leur imposons une seule contrainte, celle d?ancrer le film dans son aire géographique de production. Notre philosophie est de contribuer au renouvellement de la création. En effet, les télévisions constituant souvent aujourd?hui le maillon clé pour réaliser un film, les jeunes éprouvent d?importantes difficultés à entrer dans le système. C?est pourquoi nous nous adressons depuis quinze ans aux télévisions locales. Nous regroupons ainsi des étudiants, des diffuseurs et des producteurs afin que nos étudiants valident leur année, mais diffusent aussi leur premier film. Les diffuseurs se faisant rares nous avons obtenu, en ce début d?année 2018, que notre plateforme documentaire soit agréée par le CNC pour devenir elle-même diffuseur. Cet agrément nous permettra d?accéder à des financements garantissant l?aboutissement des films. L?expérience menée à Lussas s?est développée à l?international, au sein de zones peu peuplées. « Africa doc » a constitué la première étape de ce développement. Systématiquement, comme à Lussas, un travail est mené avec des interlocuteurs locaux pour former des réalisateurs, leur faire rencontrer des producteurs et des diffuseurs. La plateforme documentaire propose un atlas appelé « Doc Monde », qui liste les films sur l?ailleurs racontés par les populations qui y vivent et documentent leur propre réalité. Tous les films issus de ces zones géographiques sont portés par les associations « Document Monde » et « Numéri Monde ». La construction des 1500 mètres carrés de « l?imaginaïre » va transformer la vie et le paysage du village, dans la mesure où toutes les activités qui occupaient jusqu?à présent le centre du village seront transférées dans ce bâtiment. La naissance d?un tel bâtiment crédibilise notre action. Nous restions en effet parfois perçus comme des « imaginaïres », des fous du village, or ce bâtiment transforme le regard que le public local pose à notre égard. Il nous permettra par ailleurs d?aller à la rencontre d?acteurs que nous ne connaissions pas. © Lussas, village documentaire L?atlas « Doc Monde » © Lussas, village documentaire Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 63 Ce bâtiment ne dispose d?aucun parking. Nous avons en effet préféré concentrer les ressources à disposition pour la conception de salles de postproduction. Nous avons de plus souhaité que le public continue d?emprunter le chemin qui relie le bâtiment au centre du village. Je reviens à la plateforme Tënk en guise de conclusion : accessible au travers d?un abonnement d?un euro pour le premier mois puis de six euros par mois, elle permet de découvrir huit nouveaux documentaires chaque semaine. Tënk est effectivement née de cette envie de voir la création se renouveler. Il s?agit d?une société coopérative permettant aussi de témoigner du rayonnement de Lussas. Elle est composée de 97 professionnels du documentaire (producteurs et réalisateurs). La communauté de communes y est aussi associée, de même que la commune de Lussas. Récemment, quatre autres communes ont exprimé leur désir d?intégrer cette coopérative. Au-delà de la plateforme de diffusion, Tënk vise à devenir une plateforme militante afin que les futurs bénéfices dégagés puissent être réinvestis dans la production de films. Nous lions en attendant des partenariats divers : Centre national des Arts plastiques, CNRS ou encore CFDT... Il s?agit donc d?un projet militant destiné à faire vivre les documentaires, de plus en plus difficiles à réaliser. DISCUSSION JULIEN TRANSY Vous affirmez que le nouveau bâtiment contribue à crédibiliser une action dont nous avons pourtant bien vu qu?elle pouvait se prévaloir d?un ancrage local déjà ancien. Avez-vous eu écho de personnes qui regrettent au contraire que ces activités, auparavant localisées au centre du village, soient transférées à l?avenir dans ce bâtiment ? PIERRE MATHEUS Pas à ma connaissance. Ce transfert d?activité va libérer des logements dans Lussas, et cette perspective suscite une certaine satisfaction. Il existe en revanche une forme d?appréhension parmi les personnes directement concernées : la dissémination des espaces et activités donnait un caractère quelque peu atypique au projet. Avec cette réunion en un site unique, certains craignent que le projet ne se banalise. UN PARTICIPANT Le fait que Tënk devienne un diffuseur permettra à un producteur, dîtes-vous, de solliciter des aides : je vous félicite pour cette démarche qui constitue une bonne nouvelle pour la profession. De quelle manière envisagez-vous d?aider à la réalisation de ces films documentaires ? Quels seront vos critères de sélection ? Quelle sera votre démarche pour aider les producteurs ? PIERRE MATHEUS Notre objectif sera d?aider entre 50 et 100 films par an, à travers un apport en industrie et une recherche de partenaires financiers. © Lussas, village documentaire Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 64 Ces partenaires auront donc aussi à s?exprimer sur le choix des films, mais nous demandons aux partenaires de nous faire confiance, car nous souhaitons promouvoir des films d?auteur non formatés. Nous souhaitons véritablement accompagner le désir du réalisateur. Nous avons déjà réalisé un premier appel à films, avec la CFDT, destiné à recueillir des oeuvres sur le travail. Trois films ont été retenus. Nous sommes énormément sollicités depuis que nous sommes reconnus comme diffuseur. Nous souhaitons réserver de nombreuses places à la jeune création et procéderons pour l?instant par appels à films. Nous prendrons part à des rencontres de coproduction et continuerons à soutenir les réalisateurs que nous avons formés. Nous souhaitons aussi tisser un partenariat de plus en plus fort avec le CNRS. Il apportera des moyens en complément de notre industrie. Nous tenons à apporter un complément de formation à l?écriture cinématographique avec les scientifiques, et ainsi nous positionner sur des thèmes où l?on manque de films. Nous avons également un partenariat avec la SCAM (Société Civile des Auteurs Multimédia), qui décerne les bourses Brouillon d?un rêve. Or, seul un tiers des projets récompensés donne lieu à réalisation, les autres n?aboutissant pas pour tout un ensemble de raisons, dont le manque de moyens (un autre tiers des projets). Notre partenariat consiste à soutenir quelques films retenus afin de garantir le fait qu?ils aillent jusqu?à leur terme. A plus long terme, nous espérons disposer de moyens suffisants pour réaliser davantage de films et mettre en place une réelle sélection. En 2019, nous ferons appel à deux professionnels de la production comme nous l?avons déjà fait en matière de diffusion, dans l?idéal deux abonnés, qui nous aideront à choisir les films. UN PARTICIPANT Le festival documentaire de Lussas est une véritable pépite dans le monde du documentaire. Pourquoi avoir opté pour un tel bâtiment, comparable à n?importe quel autre bâtiment administratif, plutôt que pour un ensemble de bâtiments plus modestes et plus conformes à l?esprit actuel de l?événement ? L?argument consistant à dire que cet imposant bâtiment vous donne de la crédibilité me surprend particulièrement. PIERRE MATHEUS Cette question de la crédibilité n?a absolument pas été un argument pour nous. Je me faisais simplement l?écho de ce qui nous est parvenu en retour. J?avoue éprouver moi aussi un certain regret par rapport à ce projet. Laissez-moi simplement vous expliquer la manière dont peut se faire un projet sur un territoire comme le nôtre :il existe une ancienne cave coopérative viticole que nous souhaitions investir afin de nous y installer, après rénovation. Nous nous sommes cependant heurtés à diverses difficultés. Le terrain du bâtiment a été acheté par la commune, avec la volonté de le mettre à disposition de l?activité documentaire. Mais une fois la possibilité d?aménager la cave coopérative exclue, nous n?avions pas d?autre possibilité que de faire construire sur le terrain en question. En parallèle, les collectivités nous soutenaient énormément, mais il existait un risque de désengagement du conseil régional. Nous avons d?ailleurs depuis subi des coupes franches. Nous étions donc dans une certaine urgence. Je concède le caractère un peu massif du bâtiment, mais j?espère que l?aménagement extérieur, qui reste encore à réaliser, ainsi que la création qui en émergera, contribueront à relativiser cette dimension. UNE PARTICIPANTE Il serait réellement intéressant que des partenariats soient lancés entre votre village et certaines collectivités territoriales plus éloignées. La profession de paysagiste connaît effectivement une véritable carence en matière d?outils cinématographiques, et votre positionnement et rayonnement nous seraient réellement utiles sur la question du paysage. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 65 J?estime que nous sommes à une époque où les collectivités territoriales seraient ouvertes à des partenariats, notamment avec vos étudiants. Il serait bénéfique que les cent ou cent cinquante communes proches de vous relient leurs actions de soutien à la culture aux enjeux d?aménagement. Avez-vous d?autres personnalités impliquées dans votre projet, en dehors de Dominique MARCHAIS dont il a été question à plusieurs reprises ? Seriez-vous en mesure de nous communiquer quelques titres de films de votre catalogue susceptibles de traiter, d?une manière ou d?une autre, des paysages et de leurs enjeux ? Enfin prévoyez-vous de consacrer sur la plateformeTënk des plages de programmation directement dédiées aux paysages ? PIERRE MATHEUS Notre plan de charge ne nous permet pas de solliciter directement les collectivités locales. Toutefois, lorsqu?on s?adresse à nous avec un projet solide, porté et réfléchi, nous tâchons de mettre en relations nos étudiants les plus pertinents au regard dudit projet. Nous réalisons sur la plateforme Tënk des programmations mensuelles appelées escales, en lien avec l?actualité. Il pourrait être envisageable de nous intéresser aux paysages dans ce cadre, en rapport avec un événement donné. Nous prévoyons une programmation autour de la photographie en juillet à l?occasion des Rencontres de la photographie d?Arles, autour de la danse en septembre. Aborder les paysages est donc tout à fait envisageable sur le principe. Je ferai en sorte que soient transmis des suggestions de noms de films ou de réalisateurs liés aux paysages, au sein de notre catalogue. Les deux cyprès dont il a été question ce matin, en tant qu?éléments de repère au coeur de paysages radicalement transformés, me font penser à un film que j?ai beaucoup aimé, et qui peut avoir trait, d?une certaine manière, à cette question de la transformation des paysages. Il s?agit d?un film de Jean-Gabriel PERIOT intitulé 200 000 fantômes. Il n?est composé que de photographies montrant Hiroshima avant et après l?explosion de la bombe atomique. Il témoigne de la reconstruction réalisée à partir du seul et unique bâtiment resté debout. Ce film n?est évidemment pas directement approprié pour une programmation autour du thème des paysages, mais il n?en demeure pas moins marquant à bien des égards, y compris en matière de réflexion autour des questions d?urbanisme et de reconstruction. JULIEN TRANSY Je remercie à nouveau les partenaires et intervenants pour leur implication dans le montage et la tenue de cette journée, ainsi que les participants qui ont contribué à lui donner une dimension interactive. Les actes de cette journée seront accessibles en format papier (et distribués notamment lors de prochaines journées des paysages) ainsi qu?en format pdf sur le site internet du ministère, au sein d?une rubrique dédiée : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/politique- des-paysages#e8 Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 66 FILMOGRAPHIE INDICATIVE de documentaires de création traitant de questions paysagères Afin de répondre à une demande formulée par l?auditoire à la suite de sa présentation (voir page 64), Pierre MATHEUS a suggéré au bureau des paysages de se rapprocher de Brieuc MEVEL, programmateur de la plage « écologie » de la plateforme Tënk, et par ailleurs coordonnateur, entre autres activités, des Rencontres d?ici là, organisées par l?association Lignes d?horizon pour « poser un regard sensible, critique, politique, poétique et citoyen sur notre environnement, afin de contribuer à la prise de conscience du rôle de l'espace dans nos vies, autant qu'à l'influence de nos vies sur l'espace » [http://www.lignesdhorizon.org/]. Les délais de bouclage des actes de la journée des paysages du 5 juin 2018 ont conduit Brieuc MEVEL à accompagner sa sélection des précisions suivantes : « Cette filmographie indicative se focalise sur des films documentaires abordant frontalement les enjeux qui touchent au paysage, ou que traverse la notion de paysage. Une telle filmographie n?est pas aisée à établir, étant donné que le paysage au cinéma est présent dans quantité de films, comme décor le plus souvent, parfois comme élément dramaturgique, mais très rarement comme lieu d?un questionnement de nature politique ou philosophique. Il m?a paru intéressant de ne proposer que des films venant interroger, avec le paysage, le rapport que les hommes peuvent construire avec leur milieu. Il s?agit donc d?une filmographie particulièrement restreinte, indicative, ayant pour vocation première la découverte de quelques films documentaires ayant le paysage au coeur de leur objet ». Les éventuels compléments postérieurs à la présente édition seront intégrés à la version numérique des actes, accessible sur le site du ministère [https://www.ecologique- solidaire.gouv.fr/politique-des-paysages#e8] ainsi qu?à une éventuelle réédition papier. --- - Dominique MARCHAIS et ses trois longs métrages documentaires: Le Temps des grâces, La Ligne de partage des eaux, et Nul homme n?est une île - Ariane DOUBLET : La Terre en morceaux - Digna SINKE : Nature et Nostalgie - Pierre GOETSCHEL : Rond-Point - Chantal AKERMAN et sa trilogie : D?Est, Sud, De l?autre côté - Mercedez ALVAREZ : El Cielo Gira (Le ciel tourne) - Sergeï LOZNITSA : Landscape (Paysage) - Antoine BOUTET : Zone of Initial Dilution - La série « Paysages d?ici et d?ailleurs » d?Arte, bien qu?elle sorte du champ du documentaire dit de création Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 67 ELEMENTS DE REPERE SUR LA POLITIQUE DES PAYSAGES UN SOCLE HISTORIQUE TOUJOURS ACTIF : LES SITES INSCRITS ET CLASSES 4 Les sites inscrits et classés peuvent être considérés comme le socle historique de la politique du paysage en France. Cette profondeur historique associée au caractère toujours actif du processus d?inscription et de classement explique le fait que ce dispositif ait été évoqué et présenté dès l?introduction de cette journée du 5 juin 2018 par Jean-Emmanuel Bouchut. Une première loi dès 1906 Inspirée par la prise de conscience, au sein du milieu associatif, des artistes et des gens de lettres, de la valeur patrimoniale des paysages exceptionnels, la protection des sites et monuments naturels a été instituée par une loi du 21 avril 1906. La loi du 2 mai 1930 a donné à cette politique sa forme définitive. Elle est désormais codifiée aux articles L. 341-1 à 22 du code de l?environnement. Ses décrets d?application y sont codifiés aux articles R. 341-1 à 31. Cette législation s?intéresse aux monuments naturels et aux sites "dont la conservation ou la préservation présente, au point de vue artistique, historique, scientifique, légendaire ou pittoresque, un intérêt général". Les berges du Lez évoquées en introduction de la journée fournissent une illustration concrète de classement au titre des critères artistique et pittoresque, les peintures de Frédéric Bazille ayant servi d?argumentaire en ce sens. L?objectif est de conserver les caractéristiques du site, l?esprit des lieux, et de les préserver de toutes atteintes graves. Comme pour les monuments historiques, la législation relative à la protection des sites prévoit deux niveaux de protection que sont l?inscription et le classement. Une politique d?Etat au service de l?intérêt général La mise en oeuvre de cette législation relève de la responsabilité de l?État, et fait partie des missions du ministère en charge de l?écologie. Les programmes et projets de protections sont préparés par les directions régionales de l?environnement, et soumis pour avis aux commissions départementales des sites. Les décisions de classement sont prises par décret, après consultation de la commission supérieure des sites et du Conseil d?État, ou plus rarement par arrêté ministériel. Dans les deux cas, elles interviennent après une instruction locale qui comprend une enquête publique, la consultation des collectivités locales et de la commission départementale. Les décisions d?inscription sont prises par arrêté du ministre chargé des sites après consultation de la commission départementale des sites. Les décisions de classement ou d?inscription constituent une simple déclaration de reconnaissance de la valeur patrimoniale de l?espace concerné. Elles ne comportent pas de règlement comme les réserves naturelles, mais ont pour effet de déclencher des procédures de contrôle spécifique sur les activités susceptibles d?affecter le bien. En site classé, toute modification de l?état ou de l?aspect du site est soumise à une autorisation spéciale soit du préfet, soit du ministre chargé des sites après consultation de la commission départementale, préalablement à la délivrance des autorisations de droit commun. En site inscrit, les demandes d?autorisation de travaux susceptibles d?affecter l?espace sont soumis à l?Architecte des Bâtiments de France qui émet un avis simple sauf pour les travaux de démolition qui sont soumis à un avis conforme. UN DOUBLE ELARGISSEMENT De l?élément ponctuel à l?ensemble paysager La reconnaissance, par le classement, de la valeur patrimoniale des paysages nationaux s?est tout d?abord attachée à des éléments remarquables mais ponctuels (rochers, cascades, fontaines, arbres isolés) puis à des écrins ou des points de vue, à des châteaux et leurs parcs. 4 Voir la page dédiée sur le site du ministère : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/politique-des-sites Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 68 Elle s?est peu à peu étendue à des espaces beaucoup plus vastes constituant des ensembles géologiques, géographiques ou paysagers (massifs, forêts, gorges, vallées, marais, caps, îles, et.) comme le massif du Mont blanc, la forêt de Fontainebleau, les gorges du Tarn, le marais poitevin, les caps Blanc Nez et Gris Nez, l?île de Ré, etc., couvrant plusieurs milliers voire plusieurs dizaines de milliers d?hectares. Des sites au grand paysage Bien que leur périmètre se soit tendanciellement élargi, les quelques 2700 sites classés et près de 4000 sites inscrits représentent aujourd?hui environ 4 % du territoire national, soit 1,1 millions d?hectares. C'est pourquoi il importe de ne pas circonscrire la réflexion et l'action à ces seuls espaces, qui s'inscrivent d'ailleurs presque toujours dans des ensembles paysagers plus vastes, qu'il s'agit aussi de comprendre et de prendre en compte. Ainsi les Grands Sites (dont le cirque de Navacelles évoqué durant la séquence 1 de la journée est un exemple), qui incluent sur une partie significative de leur territoire des sites classés, font l?objet d?un volontariat et d?un consensus local pour engager une démarche ambitieuse de gestion et de valorisation allant au-delà du périmètre classé. Cette politique a été initiée dès 1976 par l'État pour répondre aux difficultés posées par la fréquentation importante des sites les plus emblématiques. Il s?agit de restaurer les qualités qui ont fait la renommée du lieu et de le doter d?un projet de préservation et de gestion, permettant l?accueil des visiteurs dans le respect des caractéristiques du site, de l?esprit des lieux et de la vie locale. D?autres politiques concourent aussi, indirectement, à la protection et à la revalorisation de certains paysages. En 1975 l?Etat français a par exemple décidé de créer le Conservatoire du littoral, un établissement public dont la mission est d?acquérir des parcelles du littoral menacées par l?urbanisation ou dégradées pour en faire des sites restaurés, aménagés, accueillants dans le respect des équilibres naturels. L?intervention au cours de la séquence 1 de Philippe Pangrazzi, repéreur de lieux de tournage, a permis de mettre en avant certains secteurs acquis à ce titre par le Conservatoire, sous l?angle de leur potentiel à traduire et exprimer les valeurs portées par un réalisateur ou par son oeuvre. A plus large échelle encore, les parcs nationaux ou les parcs naturels régionaux engagent des actions ayant trait au paysage, à travers leur charte notamment (cette journée a ainsi été l?occasion de présenter certaines des actions conduites en la matière par le PNR de la Narbonnaise en Méditerranée). Depuis la loi du 8 août 2016 pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages (loi dite RBNP), les paysages présentant « un intérêt particulier » peuvent même motiver la création d'un Parc naturel régional. Mais « les préoccupations paysagères ont toujours été au coeur de la démarche et du projet des Parcs, puisqu?il leur revient d?organiser la rencontre entre un terroir, une nature et une communauté humaine pétrie d?histoire, un savoir-faire et une culture. Telle est précisément la définition du paysage »5. Par ailleurs avec la loi dite ALUR6 de 2014, le paysage fait son apparition parmi les orientations générales que doit définir le projet d?aménagement et de développement durables du PLU ou PLUi. Cette même loi introduit le principe de formulation d?« objectifs de qualité paysagère » dans les SCoT, permettant d?orienter la définition et la mise en oeuvre ultérieure des projets de territoire, au regard des traits caractéristiques des paysages considérés et des valeurs qui leur sont attribuées. Une évolution consacrée et encouragée par la Convention européenne du paysage (CEP) Les quelques exemples évoqués ci-dessus témoignent de la prise en compte progressive des paysages, à des échelles plus larges d?une part, et selon des logiques ne relevant plus 5 Marc HOFFSESS, Directeur du Parc des Vosges du Nord - Actes congrès des Parcs 2008, cité dans le guide "La part du paysage dans les Parcs naturels régionaux Après 20 ans de loi Paysage", avril 2013, FPNRF. 6 Loi du 24 mars 2014 pour l'accès au logement et un urbanisme rénové. Voir la fiche « Le paysage dans les documents d?urbanisme » disponible en ligne : http://www.cohesion-territoires.gouv.fr/IMG/pdf/alur_fiche_paysage_et_documents_d_urbanisme.pdf Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 69 seulement de leur protection ou conservation d?autre part. Cette tendance s?est trouvée confortée par la signature, à Florence en 2000, de la Convention européenne du paysage7. Il s?agit du premier texte international ayant pour ambition de conduire les Etats l?ayant ratifié (39 à ce jour, dont la France) à instituer une politique nationale portant sur l?ensemble des paysages, qu?ils soient considérés comme remarquables ou quotidiens, exceptionnels ou dégradés, ruraux, naturels ou urbains. Il est essentiel ici de ne pas se méprendre sur le vocabulaire employé : la référence aux « paysages du quotidien », par exemple, ne signifie en rien que ces derniers sont de fait dénués de caractère emblématique ou patrimonial. Il s?agit même au contraire d?inviter à porter une égale attention à ces paysages formant le cadre de vie du plus grand nombre, afin d?en comprendre pleinement les caractéristiques et la singularité, pour éviter leur banalisation et standardisation. Cet objectif ne signifie pas non plus qu?il importe de ce fait, par principe, d?écarter toute évolution sur un territoire. En ce sens protéger revient moins ici à conserver et figer des formes paysagères qu?à prendre en compte et intégrer aux projets les valeurs, les fonctions et les usages qui les ont générés. La Convention européenne du paysage invite par ailleurs à compléter cette logique de protection des paysages par une logique de gestion et d?aménagement, pour accompagner les transformations induites par les nécessités économiques, sociales et environnementales. L?objectif est enfin de penser le paysage dans sa double dimension matérielle et immatérielle, dont l?appréhension, faisant aussi appel au sensible, n?est pas seulement affaire d?experts. Le cinéma illustre à sa manière la force de cette approche sensible en contribuant à diffuser, sublimer voire inventer de nouvelles représentations des paysages. En le définissant comme une « partie de territoire telle que perçue par les populations, dont le caractère résulte de l'action de facteurs naturels et/ou humains et de leurs interrelations », la Convention fait du paysage un vecteur à même de faire passer le citoyen du statut de spectateur à celui d?acteur, en lui permettant d?exprimer ses propres perceptions et aspirations en matière de cadre de vie. AU COEUR DE LA DEMARCHE PAYSAGERE : LE PROJET DE PAYSAGE Avec la loi dite RBNP de 2016 (cf. supra), la France a intégré dans son code de l?environnement cette définition du paysage proposée par la Convention européenne. Mais il est clair qu?une telle formulation n?a pas vocation à produire des effets juridiques directs et mesurables, comme le ferait par exemple un régime d?autorisation ou d?interdiction. Cette difficulté à circonscrire juridiquement, et plus généralement à cerner les contours de la notion de paysage, peut dérouter de prime abord. Mais c?est aussi ce qui peut faire in fine la force d?une démarche qui fait primer le projet sur la norme, la seconde pouvant décliner ou encadrer si besoin le premier, sans avoir limité l?imagination et le champ des possibles au préalable. L?entrée par le paysage vise à n?omettre aucune dimension de l?expérience physique concrète et globale d?un lieu, au-delà de la seule dimension visuelle. L?approche paysagère partage ainsi avec le cinéma le fait de prendre en compte, entre autres éléments, la question des ambiances sonores. Aborder un territoire sous l?angle du paysage, c?est traiter des différentes dimensions qui le composent sans les considérer comme une superposition de strates indépendantes les unes des autres (géologie, topographie, hydrologie, climatologie, botanique, d?une part ; occupation et activités humaines, formes et implantations du bâti, organisation sociale et système de valeurs d?autre part), pour tâcher de comprendre au contraire leurs interrelations. 7 Voir le site dédié du Conseil de l?Europe : https://www.coe.int/fr/web/landscape Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 70 Un outil opérationnel : le plan de paysage Le plan de paysage est l?outil opérationnel destiné à traduire ces principes. Il s?agit d?une démarche volontaire et non réglementaire, qui positionne le paysage comme un outil d?accompagnement du changement et d?expérimentation, à même de mobiliser l?initiative et la créativité des territoires au service de leur transformation, de leur transition vers un modèle plus durable. Le plan de paysage est : Un outil contextualisé : il vise à identifier les potentialités propres à chaque paysage et à les mobiliser pour renforcer l?attractivité et la vitalité des territoires. Il permet d?éviter de dupliquer des stratégies d?aménagement banales et inadaptées. Une démarche globale : le plan de paysage se distingue de l?approche sectorielle, car il pose la question en termes de spatialisation raisonnée des fonctions et permet ainsi de résoudre les contradictions apparentes entre les divers dispositifs. Le plan de paysage est donc un outil puissant de coordination des politiques sectorielles. Le plan de paysage est un outil politique qui permet aux citoyens de devenir des acteurs à part entière de l?aménagement du territoire et des transitions. Il apparaît en effet comme : Un outil pédagogique qui permet d?expliquer aux populations les fondamentaux physiques du territoire et leurs incidences sur les modes de vie. Il vise également à identifier et expliquer les dynamiques qui transforment les paysages, pour promouvoir une vision évolutive. Une instance de concertation qui permet d?augmenter l?acceptabilité des politiques de transition à travers un dispositif de co-construction. UNE ILLUSTRATION CONCRETE : LA VALLEE DE LA BRUCHE Un exemple emblématique (ici restitué de manière synthétique et simplifiée8) de démarche paysagère comme moteur d?un projet global de territoire peut être recherché du côté de la vallée de la Bruche. Un élément déclencheur et des facteurs explicatifs multiples Tout part d?une aspiration concrète formulée voilà près de 30 ans par les élus et la population locale : retrouver un temps significatif d?ensoleillement au quotidien. Une telle demande sociale trouve son origine dans la configuration paysagère du territoire, marquée par un double phénomène d?enrésinement des vallées et d?étalement urbain, avec pour conséquence une perte importante d?heures d?ensoleillement pour les habitants. Cette configuration s?explique elle-même par les dynamiques et tendances à l?oeuvre au cours de la seconde moitié du 20ème siècle : la double activité des vallées alsaciennes, partagées entre industrie et élevage, assurait traditionnellement un entretien soigné du territoire et une valorisation des moindres parcelles accessibles au bétail. Le délitement du tissu industriel dans les années 1950 à 1970 a contraint les ouvriers à chercher un emploi à l?extérieur de la vallée et à abandonner l?activité agricole locale. L?équilibre entre forêts et prairies a alors basculé en faveur de l?enrésinement et de l?enfrichement massif des anciens lopins appartenant aux ouvriers-paysans. L?abandon des prés communaux, cumulé à ces plantations individuelles ont eu des conséquences globales : le gaspillage du potentiel agricole de la vallée, la rupture des perspectives visuelles entre les villages et la perte de lumière pour les habitants. 8 Le développement qui suit s?appuie notamment sur des extraits de la fiche « Le paysage, passion tranquille, partagée et durable d?une intercommunalité alsacienne » [http://www.safer.fr/iso_album/2010-12-paysage-4_haute_bruche.pdf] ainsi que du compte-rendu de l?atelier Atelier Paysage et Agriculture du 8 octobre 2015 organisé à l'initiative de l'association française d'agronomie, avec le soutien actif de la communauté de communes de la Bruche et l?approbation du Collectif Paysages de l'Après Pétrole : http://agronomie.asso.fr/fileadmin/user_upload/Evenements_AFA/Ateliers_terrain/Atelier_Alsace_Paysage_2015/Atelier_2015_ _Alsace_Paysage_Compte_Rendu.pdf . Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 71 La nécessité d?une réponse collective articulant politique publique et initiative privée La question du paysage a dès lors concerné les habitants autant que les propriétaires forestiers ou les agriculteurs. L?appropriation de l?enjeu nécessitait une réponse collective, reposant sur une articulation fine entre politique publique et initiative privée : la communauté de communes de la Vallée de la Bruche a porté et soutenu la création d?associations foncières pastorales (AFP), destinées non seulement à rouvrir les espaces enfrichés mais également à redonner dynamisme et attractivité à la vallée, en inscrivant l?action dans la durée (logique de filière agricole circuit court, au-delà de l?enjeu de réouverture des paysages). A l?origine outil de valorisation du foncier agricole ou forestier, les AFP trouvent à présent vocation à apporter des réponses à l?étalement urbain. Cet exemple démontre la manière dont l?entrée par le paysage permet d?articuler plusieurs dimensions (sociale, environnementale, économique) à plusieurs échelles spatiales (de la parcelle à la vallée) et temporelles (de la bonne prise en compte de l?histoire du territoire et de ses évolutions à la projection à moyen et long terme ; de l?opération ponctuelle de réouverture des paysages à l?entretien de ces derniers dans la durée) : des analyses paysagères ont d?abord conduit à hiérarchiser les zones à défricher afin de leur donner tout d?abord une meilleure efficacité par rapport à l'objectif de « redonner de la lumière à la vallée » (réouverture de la continuité des fonds de vallée, des bordures de villages, des bas versants et des chaumes). C?est une bonne connaissance historique de la mise en valeur agricole de ces vallées jusqu'au milieu du XX° siècle qui a conduit ensuite à définir le périmètre des actions à engager (via les AFP ou autres procédures) pour faire de nouvelles unités de gestion agricoles homogènes par rapport au relief, capables d?intéresser des agriculteurs à des fins de pâture, pâture et fauche ou fauche uniquement. Cette typologie agro-paysagère a enfin été traduite dans le cadre de MAEc (mesures agro-environnementales et climatiques) pour définir des modes de gestion adaptés à chaque zone pour satisfaire les besoins en termes de production fourragère, d'intérêt faunistique et floristique notamment apicole et de paysage par rapport aux enjeux d'ouverture. Ce travail fin s'est réalisé en associant les analyses spatiales menées en commun par différents experts agronomes, environnementalistes, paysagistes et les agriculteurs. Pour conclure avec Jean-Sébastien Laumond, chargé de mission paysage et environnement de la communauté de communes de la Vallée de la Bruche, « les dimensions du paysage permettent d?aborder de nombreuses thématiques structurantes pour les collectivités, avec un regard parfois décalé et éclairant qui ouvre d?autres pistes pour envisager les projets », dès lors que l?on positionne le paysage « comme une approche réaliste et opérationnelle, et plus seulement comme un supplément d?âme »9. LES OUTILS ET DEMARCHES DE LA POLITIQUE DES PAYSAGES : PANORAM A Le développement qui suit s?appuie sur la rubrique du site internet du Ministère de la transition écologique et solidaire dédié à la politique des paysages : https://www.ecologique- solidaire.gouv.fr/politique-des-paysages Développer la connaissance de tous les paysages Préserver et promouvoir la qualité et la diversité des paysages à l?échelle nationale suppose un préalable : développer une vaste politique de connaissance, étendue à l?ensemble du territoire et sortant d?une logique sélective pour s?intéresser à tous les types de paysages (urbains ou ruraux, du quotidien ou remarquable, de qualité ou dégradés, etc.). Deux outils majeurs sont à disposition pour ce faire : les atlas de paysages et les observatoires photographiques. Atlas de paysages Le paysage résulte de l?interaction continue entre les facteurs naturels et les activités humaines qui modèlent les territoires. Mais il est également associé à un ensemble de pratiques et d?usages, de valeurs et de représentations sociales. La prise en compte des paysages dans 9 « La vallée de la Bruche, des élus et un territoire en réseau impliqués pour le paysage », in Paysages en réseaux, n°38 de la Revue Sud Ouest Européenne, sous la direction de Philippe Béringuier et Laurent Lelli, 2014. Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 72 l?aménagement du territoire implique d?en comprendre les structures, d?en saisir les évolutions et les valeurs associées. La construction de cette connaissance est l?objet des atlas de paysages, qui visent à rendre compte de la singularité de chacun des paysages qui composent un territoire, selon trois modalités : identifier (délimiter une unité paysagère et la nommer), caractériser (décrire les structures paysagères) et qualifier (saisir les représentations sociales associées à une unité paysagère). Des dynamiques et des enjeux sont par ailleurs associés à ces unités paysagères. Chaque département a vocation à être couvert par un atlas de paysages (même si son élaboration peut être conduite au niveau régional). Cette ambition est confortée par l?actualisation en 2015 de la méthode nationale d?élaboration des Atlas10, et par la loi de 2016 dite RBNP (cf. supra) qui donne une assise juridique aux atlas (Art. L. 350-1 B du code de l?environnement), et les positionne comme un document de connaissance partagée : sa réalisation s?opère ainsi « conjointement par l'État et les collectivités territoriales ». Observatoires photographiques des paysages (OPP) En parallèle des atlas de paysages, le ministère chargé de l?environnement a encouragé la mise en place d?un Observatoire Photographique National du Paysage (OPNP). Une communication en conseil des ministre du 22 novembre 1989 en a posé le cadre : « constituer un fonds de séries photographiques qui permette d?analyser les mécanismes et les facteurs de transformations des espaces ainsi que les rôles des différents acteurs qui en sont la cause de façon à orienter favorablement l?évolution du paysage ». Le principe consiste ainsi à choisir, sur un territoire donné, des points de vue qui feront l?objet d?une re-photographie à l?identique à différents pas de temps. Cet usage diachronique de la photographie donne à voir les permanences et les évolutions des structures paysagères avec une force d?évidence dont ne peuvent se prévaloir par exemple les données cartographiques ou chiffrées. Ce potentiel a d?ailleurs été mis à profit avec efficacité durant la séquence 1 de la journée du 5 juin 2018, avec la projection de photographies contemporaines des deux cyprès visibles dans le film Sans toit ni loi d?Agnès Varda. Un parallèle a également pu être établi, au cours de la séquence 3, entre les courts-métrages de Joël Brisse La pomme, la figue et l?amande et Les oliviers (mobilisant, à 15 ans d?intervalle, les mêmes personnages et les mêmes acteurs au sein d?un même village) et la logique d?un Observatoire Photographique du Paysage (OPP). L?OPNP est aujourd?hui composé de 20 itinéraires photographiques, chacun étant le fruit d?une rencontre entre le ministère chargé du paysage, le projet de territoire porté par un partenaire local et le regard singulier d?un photographe. Depuis 2014, la photothèque Terra11 abrite le fonds photographique issus des différents itinéraires composant l?OPNP, ainsi rendu accessible au public. De nombreux territoires se sont depuis engagés dans la démarche, de façon autonome et sans nécessairement solliciter l?accompagnement de l?État. Un inventaire conduit à l?initiative du ministère en 2015 a ainsi permis de recenser l?existence de près d?une centaine d?OPP, même si tous ne sont pas nécessairement actifs. L?enjeu consiste aujourd?hui à faciliter le partage d?expériences entre ces OPP, par delà leur diversité d?approche, d?objet, de statut, de périmètre? Développer la culture du projet de paysage : le Club Plans de paysage Les grands principes du plan de paysage sont présentés dans la partie « Au coeur de la démarche paysagère : le projet de paysage » (cf. supra). Le ministère soutient les collectivités désireuses de s?engager dans cette démarche volontaire et non réglementaire, à travers la mise en oeuvre d?appels à projets. Les 92 collectivités lauréates 10 MEDDE, Les Atlas de paysages : Méthode pour l'identification, la caractérisation et la qualification des paysages, 111 pages, 2015, accessible en ligne sur la page du MTES dédiée à la politiques des paysages. 11 https://terra.developpement-durable.gouv.fr/observatoire-photo-paysage/categories / Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 73 issues des appels à projet 2013, 2015, 2017 et 2018 ont bénéficié d?un soutien financier de l?État à hauteur de 30 000¤, ainsi que d?un accompagnement méthodologique dispensé par un « Club Plans de paysage », dont elles sont devenues membres. Ce Club accompagne les collectivités lauréates dans la construction et la mise en oeuvre opérationnelle de leur projet de territoire. En le rejoignant, ces collectivités ont ainsi accès à : - un accompagnement personnalisé de l?Etat afin de les aider à formuler un projet de territoire, à mobiliser les outils réglementaires et les réseaux d?experts nécessaires à sa réalisation ; - un réseau de territoires membres du Club, déjà engagés dans des démarches « plans de paysage », qui favorise les échanges de pratiques et les retours d?expérience ; - une vitrine pour valoriser au niveau national les actions exemplaires engagées au niveau local. Cet appel à projet conduit à l?origine tous les deux ans s?est transformé en 2018 en un processus de sélection annuel. Une perspective consiste également à ne plus faire de cet appel à projets le vecteur unique d?intégration au Club Plans de paysage, afin d?ouvrir celui-ci à toute autre expérience pertinente en matière de construction de projet de territoire par le paysage. Sensibiliser par l?exemple : le Grand Prix national du paysage (GPNP) Le Grand Prix national du paysage, décerné tous les deux ans par le ministère, a pour vocation de promouvoir la pertinence de l?approche et de la pensée paysagères dans le processus de transformation des territoires. À travers ce prix, le ministère valorise une démarche paysagère innovante à l?échelle d?un territoire. Celle-ci doit avoir donné lieu à des réalisations concrètes en France ou en zone transfrontalière. La démarche récompensée doit être le fruit d?une collaboration étroite entre une maîtrise d?ouvrage porteuse d?une volonté territoriale ambitieuse et une équipe de maîtrise d?oeuvre inventive et créative dans laquelle le rôle du paysagiste est central et prépondérant. La démarche lauréate et ses réalisations doivent être exemplaires tant par les résultats obtenus que par leur mise en oeuvre. Elles doivent témoigner d?une avancée particulièrement remarquable dans la manière d?aborder l?aménagement du territoire et de prendre en compte les ressources naturelles, les atouts territoriaux et les spécificités paysagères locales. Elles doivent se montrer novatrices par les solutions proposées et susceptibles d?initier de nouvelles façons de penser le territoire à partir du paysage. Les projets des lauréats consacrés depuis 2005 peuvent être consultés sur le site du ministère, au sein de la rubrique dédiée12. Former les professionnels de demain : promouvoir une « école française du paysage » On estime à environ 2800 le nombre de diplômés exerçant une activité de paysagiste-concepteur en France. La formation de ces paysagistes revêt une importance majeure dans la mise en oeuvre d?une politique ambitieuse en matière de protection, gestion et aménagement des paysages. Le ministère chargé de l'environnement et les ministères tutelles des écoles de paysages sont garants de la qualité de leur formation et de la reconnaissance de leurs compétences. Pour promouvoir une « école française du paysage », le ministère soutient différentes activités, rencontres et évènements organisés chaque année alternativement par les écoles supérieures du paysage (Agroacampus Ouest ? site d?Angers, Ecole de la nature et du paysage de Blois de l?INSA Centre Val de Loire, Ecole supérieure d?architecture et de paysage de Lille et de Bordeaux, Ecole nationale supérieure de paysage de Versailles-Marseille) : workshop étudiant (rassemblant des étudiants et des enseignants de chacune des écoles autour d?une thématique dans une région choisie) ; journées des écoles (associant directeurs, représentants des équipes enseignantes et des élèves, ministères de tutelle des écoles et organisations professionnelles dans le but de réfléchir à l?évolution du métier et des formations) ; doctorales en paysage (permettant aux doctorants dans le domaine du paysage d?échanger et de communiquer sur l?état 12 https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/politique-des-paysages#e5 Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ? 74 de leurs travaux), groupe de travail sur la recherche en paysage (qui réunit les chercheurs des laboratoires des écoles de paysage, les ministères de tutelle et les praticiens afin de réfléchir à la question des parcours doctoraux et de leur attractivité, aux relations de la recherche avec les pratiques professionnelles, etc. ), la revue électronique « Projet de paysage », (co-pilotée par les laboratoires de recherche des cinq écoles de paysage, elle parait chaque semestre sur une thématique choisie collectivement. Elle sera bientôt accessible sur Open Editions, une plateforme de revues scientifiques qui lui donnera une visibilité plus grande à l'échelle nationale, mais aussi internationale). La loi RBNP de 2016 a créé un titre de paysagiste-concepteur permettant une meilleure identification de ces derniers au sein des professionnels de l?aménagement et de la conception, et garantissant aux commanditaires un niveau de qualification et de compétence élevé et reconnu. Il est important de noter que cette réglementation n?entraîne aucune réserve d?activité : l?activité de conception paysagère reste libre d?accès et ne fait l?objet d?aucune limitation ni d?aucun monopole. Enfin, a été mis en place dès 1993 un réseau d?architectes et de paysagistes-Conseils de l?État auprès des services de l?État conduisant, dans les régions et départements, les politiques en matière d?environnement, de logement et d?urbanisme : en marge de leur activité de paysagistes libéraux, ces professionnels mènent des missions de conseil et d?expertise, apportant leur regard extérieur et leur pratique du projet. La séquence 1 de la journée du 5 juin 2018 a mobilisé l?un de ces paysagistes. Sensibiliser le grand public Au-delà de l?intervention publique de l?État ou des collectivités, chaque action même individuelle et privée est susceptible d?influer sur les paysages et le cadre de vie. Ce constat motive la conduite d?une politique de vulgarisation et de sensibilisation auprès du grand public, en complément des actions décrites plus haut. Deux partenariats ont été mis en place en ce sens par le bureau des paysages du ministère au cours de l?année 2018, dans des domaines volontairement éloignés afin de toucher un public varié : le Printemps des Paysages13 vise à croiser les interventions de poètes, de professionnels du paysage et d?acteurs du territoire afin de changer de regard sur les paysages qui nous entourent. Le Tour de France des sites et paysages14 vise à fournir au public des informations portant sur les sites et paysages des secteurs traversés par chacune des étapes du Tour de France cycliste, des études ayant démontré que les téléspectateurs étaient nombreux à suivre l?épreuve autant pour la course que pour les paysages. La première pierre de ce partenariat trouve d?ailleurs son origine dans le montage d?une précédente journée des paysages, organisée en partenariat avec le ministère des sports autour de la place des activités, manifestations ou infrastructures sportives dans les paysages15. De nombreux acteurs (Parcs naturels régionaux, grands sites de France, Conseils d?Architecture, d?Urbanisme et de l?Environnement?) sont par ailleurs engagés au quotidien dans des initiatives locales concourant à cet objectif de sensibilisation : lectures de paysages, conférences, ateliers publics, interventions en milieu scolaire ... voire portage de films documentaires, à l?image de l?expérience conduite par le PNR de la Narbonnaise en Méditerranée, présentée au cours de cette journée du 5 juin 2018. L?ensemble des témoignages et échanges intervenus au cours de cette journée démontre d?ailleurs l?intérêt de renforcer encore le recours au medium cinématographique dans le cadre de cette politique de sensibilisation et valorisation. 13 La première édition a eu lieu les 29, 30 juin et 1er juillet 2018 à Aiguillon, Fumel et Cabrerets (départements du Lot et du Lot- et-Garonne). Une brochure consultable en ligne en expose le programme détaillé ainsi que les grands principes : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/sites/default/files/brochure_le_printemps_des_paysages.pdf. Voir aussi la page dédiée sur le site de l?association partenaire, le Printemps des Poètes : http://printempsdespoetes-dev.perfectogroupe.net/Le- Printemps-des-Paysages-2018 14 Voir la page de l?édition 2018 : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/tour-france-des-sites-et-paysages 15 Les actes de cette journée organisée le 19 septembre 2017 sont accessibles sur le site internet du ministère : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/sites/default/files/actes_journee_paysages_19-09-2017.pdf www.ecologique-solidaire.gouv.fr Mise en page couverture : Jean Etienne Malaisé/ Impression : MTES-MCS/SG/SPSSI/ATL2 Brochure imprimée sur du papier certifié écolabel européen Ministère de la Transition écologique et solidaire Direction générale de l?Aménagement, du Logement et de la Nature Tour Séquoia 92055 La Défense cedex Tél. : +33 (0)1 40 81 21 22 INVALIDE)

puce  Accés à la notice sur le site du portail documentaire du Ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires

  Liste complète des notices publiques