Journée des paysages 16 janvier 2018. Ce que le paysage doit à la nuit : à partir des paysages nocturnes et de leurs enjeux, une exploration des perceptions sensorielles venant compléter ou compenser la vision.
Auteur moral
France. Ministère de la transition écologique et solidaire
Auteur secondaire
Résumé
Le paysage nocturne peut intervenir dans la transition écologique et énergétique. Il permet de faire des économies d'énergie quand la lumière est éteinte, de protéger la biodiversité, mais aussi le ciel pour l'observation des constellations. Le paysage nocturne pose aussi la question de la sécurité des biens et des personnes. L'aménagement du territoire et les politiques publiques sont interpellés aussi par ces approches. Les réflexions menées par des équipes permettent de venir interroger ces évolutions et ces contextes pour constater l'effet de l'un sur l'autre dans un dialogue.
Descripteur Urbamet
paysage
Descripteur écoplanete
Thème
Environnement - Paysage
Texte intégral
Ministère de la Transition écologique et solidaire
www.ecologique-solidaire.gouv.fr
Journée des paysages
5 juin 2018
24 paysages par seconde
Du terrain à l'écran,
quelles interactions entres paysages et cinéma ?
À propos
du document
Coordination
du projet
Intervenants
et relecteurs
Photographie
de couverture
Actes de la journée des paysages - 5 juin 2018
Actes de la journée des paysages du 5 juin 2018
24 paysages par seconde
Du terrain à l?écran, quelles interactions entre paysages et cinéma ?
Julien TRANSY?DGALN / DHUP / Bureau des paysages et de la publicité.
En partenariat avec Marin ROSENSTIEHL ? Commission du Film Languedoc-Roussillon,
Claire AEBERHARDT et Sophie MENANTEAU ? Montpellier Méditerranée Métropole et
Ville de Montpellier
Merci à l?ensemble des personnes suivantes (citées ici par ordre alphabétique, et non
d?intervention) pour les présentations effectuées au cours de la "journée des paysages"
du 5 juin 2018 (ou les informations transmises a posteriori), ainsi que pour la relecture
des parties les concernant dans le présent document : Patricia AUDOUY, Olivier BORIES,
Joël BRISSE, Jean-Emmanuel BOUCHUT, Lou GAUTHIER, Florence HUDOWICZ, Pierre
MATHÉUS, Brieuc MEVEL, Philippe PANGRAZZI, Nathalie POUX, Emmanuel PRIEUR,
Marin ROSENSTIEHL, Philippe SAUREL.
Les "journées des paysages" organisées par le bureau des paysages et de la publicité du
ministère chargé de l?environnement sont des journées à caractère national, destinées à un
large public d?acteurs de l?aménagement : agents des services de l?État et des collectivités
territoriales, élus, partenaires associatifs, chercheurs, paysagistes? Elles visent à débattre
des outils et méthodes des politiques paysagères et, plus généralement, à questionner
la place du paysage dans les autres politiques publiques. Leur mise en place mobilise
toujours un partenaire « extérieur » (autre direction générale du ministère, autre ministère,
établissement public, collectivité, université / laboratoire de recherche, association?)
pour favoriser l?ouverture et la rencontre avec d?autres acteurs et réseaux. Ce partenaire
co-construit le programme.
La journée du 5 juin 2018 a ainsi été établie en partenariat avec la Commission du Film
Languedoc-Roussillon puis, une fois acté le principe de sa tenue à Montpellier, en partenariat
avec Montpellier Méditerranée Métropole et la Ville de Montpellier. Le présent document
ne constitue pas une restitution exhaustive du prononcé. Des révisions ou compléments
ont pu être proposés, y compris sur la base d?informations intervenues postérieurement à
la tenue de la journée. Les illustrations et photographies des pages intérieures du présent
document sont issues à titre principal des supports présentés par les différents intervenants,
et restent la propriété de leurs auteurs respectifs.
Sur le tournage du film Cornélius, Le Meunier Hurlant de Yann Le Quellec © Frédéric
Louradour / Agat Films et Cie
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde ? Du terrain à l?écran, quelles
interactions entre paysages et cinéma ?
PROGRAMME
(et pagination des actes)
10h Introduction (p 2)
Philippe SAUREL, président de Montpellier Méditerranée Métropole et maire de Montpellier ;
Jean-Emmanuel BOUCHUT, directeur de l?aménagement, DREAL Occitanie
10h30 1. Les paysages, facteur d?attractivité pour l?accueil des tournages : illustrations et
enjeux associés (p 8)
A travers ses différentes initiatives, la Commission du film Languedoc-Roussillon témoigne
d?une volonté de "provoquer des articulations entre un scénario et un décor, de proposer des
regards sur des lieux, qui soient sensibles et, ici, thématisés". Ces regards portés sur les
paysages régionaux par des professionnels de l?accueil de tournages diffèrent-ils de ceux
portés par les paysagistes ? Avec quels paramètres ou contraintes chacun doit-il composer
dans la conduite de ses projets ? Présentations croisées, avec Marin ROSENSTIEHL
(responsable Commission du film/accueil des tournages), qui animera cette séquence,
Philippe PANGRAZZI (repéreur de lieux de tournage), Lou GAUTHIER (directrice littéraire,
DEMD) et Emmanuel PRIEUR (paysagiste-concepteur et paysagiste-conseil de l?Etat)
12h 2. Les paysages du Languedoc à travers les collections du musée Fabre (p 25),
par Florence HUDOWICZ, conservateur du patrimoine, responsable du département des arts
graphiques et décoratifs
13h Buffet et visite libre des collections permanentes du Musée Fabre
14h 3. Du paysage-décor au paysage-personnage : une illustration (p 32)
Le peintre et réalisateur Joël BRISSE évoquera ses court-métrages La pomme, la figue et
l?amande (1998) et Les Oliviers (2013), tournés avec les mêmes acteurs, dans le même village du
Gard (Pompignan) : ou comment le visionnage du premier, à Pompignan même, des années
après sa réalisation, lui a donné l?envie d?une suite pour "mêler le temps réel et le temps de
cinéma", intégrant le vieillissement des acteurs / personnages tout autant que la modification du
paysage, qui "est comme un personnage supplémentaire".
14h45 4. Filmer pour "observer l?intention paysagère et sa place dans le débat collectif"
(p 38)
L?écriture filmique peut-elle contribuer à la production du discours scientifique, tout en incluant dans
ce discours ce qui en a été longtemps exclu : l?émotion en tant que traduction du sensible ? Olivier
BORIES (enseignant-chercheur à l?Ecole nationale de formation agronomique) présentera un
cas de "film-recherche" visant à observer et analyser les transformations paysagères autant que
les jeux d?acteurs, dans un secteur de l?aire urbaine toulousaine.
15h30 5. Le medium cinématographique comme vecteur de sensibilisation au
paysage (p 47)
Après une présentation d?extraits de films choisis et commentés par Patricia AUDOUY, architecte
et organisatrice du cycle montpelliérain "projeté, architecture & cinéma", Nathalie POUX
(responsable de la Culture au PNR de la Narbonnaise en Méditerranée) évoquera les films
documentaires "Passeurs de territoire" portés par le PNR.
16h30 6. Le cinéma comme projet de territoire : le village documentaire de Lussas (p 58)
Témoignage de Pierre MATHEUS (Coordinateur Lussas, Village documentaire) sur la manière
dont les initiatives développées depuis la fin des années 1970 en matière de production, diffusion
et formations à la réalisation documentaire dans la petite commune rurale de Lussas se sont
nourries de ce territoire, en même temps qu?elles ont contribué à le faire évoluer dans sa
matérialité comme dans son image.
Filmographie indicative de documentaires de création traitant de questions paysagères (p 65)
Eléments de repères sur la politique des paysages (p 66)
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entre paysages et cinéma ?
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INTRODUCTION
PHILIPPE SAUREL
PR E S I D E N T D E MO N T P E L L I E R ME D I T E R R A N E E ME T RO P O L E E T MA I R E D E MO N T P E L L I E R
C?est un réel plaisir pour moi d?être en votre compagnie au musée Fabre, et de traiter de ce sujet
qui me passionne et passionne Montpellier depuis sa création. Je serai de ce fait peut-être un
peu long : il est difficile de traiter ce type de sujets sans entrer dans le détail ainsi que dans le
champ symbolique.
On ne peut pas parler des paysages sans faire référence à l?évolution de la ville, à son histoire,
mais aussi à un certain nombre d?orientations politiques, culturelles et sociales qui font partie de
ces paysages.
Je débuterai en vous donnant deux éléments historiques prouvant combien Montpellier a
toujours été conçu comme un élément du grand paysage.
Lorsque Louis XIV demande la construction de la place royale du Peyrou, réalisée dans les
années 1760 par l?architecte montpelliérain Jean-Antoine GIRAL, il souhaite que soit réalisée une
grande place royale en site perché hors les murs.
Il existe assez peu de places de ce type en France, en dehors de la place royale d?Auch qui est
intra-muros et qui ne domine pas l?ensemble de la plaine.
Lorsque Louis XIV et ses successeurs créent la place royale du Peyrou, les législateurs de
l?Ancien régime prennent la décision de l?assortir d?une servitude, le voile du Peyrou, qui exclut
toute construction plus haute que la place royale.
C?est évidemment une preuve de l?absolutisme du Roi, mais aussi la volonté manifeste de
préserver pour le citoyen la vision des deux grands paysages : au nord, celui de la Ceyrade (le
pic Saint-Loup, l?Hortus, la falaise de Corconne et les contreforts des Cévennes) et au sud, les
étangs et la mer.
Ainsi, le Temple des Eaux, appelé à tort « château d?eau », n?est en rien une citerne même s?il en
occupe la fonction. Il symbolise la vénération par les hommes des Lumières de l?eau en tant
qu?élément fondateur de la vie, indispensable au développement des villes.
Les deux grands paysages sont donc préservés par le voile du Peyrou inhérent à création de la
place royale.
Quelques siècles plus tard, au nord de Montpellier, Patrick GEDDES crée le collège des Ecossais
à partir duquel des observations quotidiennes lui permettent de décrire la progression de la ville,
son évolution et son intégration dans les paysages. Cela répond à la volonté de préserver la
qualité de la vie existant entre « l?amphithéâtre vert » (les contreforts des Cévennes) et la
« grande bleue ».
A l?élaboration du Schéma de cohérence territoriale, nous avons tenu compte de ce contexte afin
de poursuivre la préservation de la qualité des paysages, de permettre à nos contemporains de
mener leur vie quotidienne dans cet écrin, pourtant soumis à de nombreuses contraintes
(démographiques, infrastructures de transport, lutte contre les risques majeurs). Nous avons ainsi
souhaité sacraliser la volonté de ceux qui ont oeuvré les premiers à la préservation de ces
paysages, poursuivre l?oeuvre des Anciens.
Parmi ces paysages, il en est un auquel je tiens particulièrement : la skyline, véritable silhouette
de la ville.
Depuis Maguelone, à proximité des étangs, en regardant vers le nord, vous avez une vision de la
ville qui doit intégrer les nouvelles conceptions architecturales.
C?est pourquoi je demande aux architectes, à chaque projet de nouvelle construction, de me
présenter la modification de la skyline, car elle compose la personnalité de la ville.
Finalement, ces paysages ont assez peu donné lieu à des investigations par l?image, à
l?exception peut-être du travail engagé par Marc ESTEBEN que je souhaite remercier : au-delà
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
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de la qualité de l?homme, c?est sa passion pour les paysages authentiques qui contribue à les
faire persister. Il a énormément travaillé sur l?archéologie et sur la campagne. C?est également
avec lui que j?ai fait classer la vallée du Lez au titre du code de l?environnement, sur la
thématique des paysages peints par Frédéric BAZILLE. Je souhaite le remercier car lors du
toilettage des sites classés, nous avons mené avec lui un travail minutieux et respectueux de
l?histoire et de la culture de la ville.
Or, aujourd'hui, nous ne pouvons pas concevoir l?évolution de la ville sans intégrer tous ces
éléments.
Pour en revenir à l?image, nous ne sommes pas en région PACA ou Bretagne, qui ont déjà
exploré toutes sortes de créations cinématographiques et photographiques. Nous avons été
préservés : Georges FRECHE disait que la garrigue était inviolée depuis 2 000 ans.
Il reste tant de choses à découvrir et à faire découvrir. C?est la raison pour laquelle j?ai fait en
sorte, avec l?aide de la Région, d?installer à Montpellier des studios de cinéma destinés à
accueillir des tournages et des productions. Peu à peu, des équipes viennent s?installer. France
Télévision s?est ainsi implantée à Vendargues en rattachant 80 emplois au site et en en créant
80 autres.
Nous jouissons d?un réel potentiel et les paysages à investir sont extrêmement variés. Ils peuvent
ainsi apporter à la fois à l?industrie cinématographie, mais aussi à la culture et à l?art. Ils
possèdent toutes les qualités pour créer de nouvelles ambiances.
Il est des symboles qui méritent d?être décrits.
Nous avons tendance à penser que les paysages se limitent à la campagne et à la mer, mais pas
seulement ; les paysages sont aussi constitués de paysages urbains, humains, ce que les
hommes du 18ème siècle appelaient l?urbanité.
Certains pays comme la Nouvelle-Zélande, l?Australie, le Canada ou l?Argentine ont pris en
compte cette question depuis longtemps.
Il faut parvenir à bien décrire cela pour en tirer le meilleur : cette harmonie nécessaire à notre vie
collective. A Montpellier, nous avons une grande avenue qui porte le nom de l?ancien adjoint à
l?urbanisme et résistant communiste Raymond DUGRAND. Il a créé les masterplans de la ville
qui ont ensuite déterminé la politique foncière sur laquelle nous nous appuyons encore
aujourd'hui.
Nous avons ainsi donné son nom à la grande avenue qui mène vers la mer, et nous avons
organisé autour d?elle un paysage architectural composé par des architectes contemporains :
Jacques FERRIER, Philippe STARCK, Jean NOUVEL, François FONTES, Jean-Michel
WILMOTTE ou encore Nicolas MICHELIN.
Pour orner ce paysage, nous avons centré cette avenue autour d?une immense place de
100 mètres de diamètre baptisée place Pablo PICASSO.
Voyez comme les symboles sont sujets à polémique : lorsque j?étais adjoint à l?urbanisme, au
centre de la place, j?avais fait déssiner l?oeil symbolique : celui des Berbères, des peuples du
Nord, celui des Francs-maçons, celui des Chrétiens. Lorsque j?ai été évincé de cette fonction,
l?oeil a été effacé du paysage urbain. Je l?ai redessiné une fois élu maire : la place sera donc
inaugurée avec l?oeil, cette fois figé dans le marbre.
Cela peut sembler anecdotique, mais les paysages comportent également des symboles, des
connections qui se rapportent à l?humanité et pas seulement à la nature. Or, nous avons le devoir
impérieux de les souligner et de les transformer en interprétations fécondes pour le corps social,
pour l?Art et pour le vivre ensemble.
C?est pourquoi la tenue de cette réunion au Musée Fabre me semble tout particulièrement
appropriée. Les services de la Culture, de l?Urbanisme ne travaillent pas sous forme d?agence
mais en régie directe. C?est un élément important car nous parvenons ainsi à coordonner toutes
ces données porteuses de sens pour la vie quotidienne.
Je vous remercie.
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entre paysages et cinéma ?
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JEAN-EMMANUEL BOUCHUT
D I R E C T E U R D E L?A M E N A G EM E N T (DREAL OCC I TA N I E )
Merci Monsieur le Président.
Ma présentation n?aura pas le lyrisme de la vôtre, nourrie de références historiques autant que de
votre expérience dans la gestion de la ville de Montpellier.
Merci pour l?hommage rendu à Marc ESTEBEN, inspecteur des sites au sein de ma Direction de
l?Aménagement à la DREAL Occitanie. Sa convocation aujourd?hui même en Conseil d?Etat, pour
défendre l?extension du site de Navacelles, l?empêche d?être présent parmi nous et d?intervenir
comme le programme le prévoyait initialement.
Une telle convocation prouve en revanche que le travail continue en matière de sites classés, un
travail que Marc ESTEBEN a pratiquement inauguré en début de carrière avec les paysages de
Frédéric BAZILLE le long des berges du Lez. Il n?est bien évidemment pas le seul à oeuvrer sur
cette mission puisque la Direction est composée d?une quinzaine d?inspecteurs de sites qui
relaient ses travaux et ses soucis de préservation et de protection. L?objectif n?est pas de figer les
paysages, mais bien de les faire vivre avec les populations qui y habitent, y travaillent ou les
pratiquent à des fins touristiques, tout en permettant aussi aux artistes de trouver là des lieux de
valeur, de qualité, pouvant donc être mis en scène.
Contrairement à ce que l?on pourrait penser, le paysage et l?art n?ont pas toujours été reliés. Ce
n?est qu?à la Renaissance que la notion de paysage apparaît dans la peinture et en devient un
genre à part entière, comme la nature morte ou le portrait. La peinture vient alors révéler le
paysage dans sa composition, ses perspectives, ses couleurs : le paysage a une valeur d?image,
qui peut être peinte (c?est le sens même du terme pittoresque). Or si elle peut être peinte, elle
peut aussi être photographiée ou filmée, ce qui nous emmène au cinéma.
Il existe donc une relation évidente entre le paysage et l?art, qui en fait une source d?inspiration en
même temps que son cadre, son décor, son genre.
Mais il existe également une relation inversée de l?art vers le paysage, en ce que l?art permet de
faire connaître le paysage, le sublime ou le modifie. La peinture des impressionnistes, la photo, le
cinéma ont contribué et contribuent à faire connaître les paysages comme à rendre compte de
leur évolution : on peut donc dire que le cinéma, après la peinture, la photographie ou la
littérature, est un révélateur du paysage.
On peut donc bien parler d?interactions entre paysage et art, puisque l?art révèle le paysage, qui
en échange lui sert de cadre.
Cette relation bijective, vous en avez évidemment conscience, vous la connaissez, vous l?utilisez.
Peut-être vous demandez-vous simplement pourquoi c?est un service de l?Etat, en l?occurrence la
DREAL, qui vient vous en parler.
L?Etat a pour fonction de porter une politique des paysages à différents niveaux et d?inscrire un
certain nombre d?entre eux dans la conservation et la préservation.
Cette mission relève évidemment du Ministère de la Culture, à travers les DRAC et les
Architectes des Bâtiments de France, mais aussi du Ministère de la Transition écologique et
solidaire. Ce dernier inscrit le paysage dans le champ de l?aménagement, via la DREAL à
l?échelon régional, et via les Directions Départementales des Territoires (DDT) à l?échelon local.
Ces services ont vocation à défendre, porter et animer les politiques des sites paysages, sous
l?angle normatif ou contractuel. C?est donc à ce titre que je suis présent parmi vous ce matin.
La dimension normative, c?est notamment la loi de 1930, héritage d?une première loi de 1906
relative aux monuments naturels et sites dont le caractère exceptionnel justifie une protection de
niveau national, et dont la conservation ou la préservation présente un intérêt général au point de
vue artistique, historique, scientifique, légendaire ou pittoresque1. Cette loi prévoit deux niveaux
1 Voir la rubrique dédiée sur le site du ministère : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/politique-des-sites
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
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de protection que sont l?inscription et le classement, et crée les commissions départementales
des sites, structures toujours en place aujourd?hui.
Ces dispositions étaient à l?origine utilisées à l?échelle de cadres paysagers. Ainsi, seuls étaient
classés de petits sites, des sites « tableaux ». Ce n?est qu?à partir des années 1970 que la vision
s?est élargie pour considérer aussi des territoires plus vastes, vraisemblablement par réaction à la
frénésie d?extension urbaine peu ou pas maîtrisée d?après-guerre, associée à une prise de
conscience que le paysage dépasse le seul cadre du tableau.
Le cadre juridique s?étoffe avec la loi de 1976 relative à la protection de la nature, en faisant
entrer la protection des monuments naturels et des sites remarquables dans l?intérêt général.
Plus récemment, la Convention européenne du paysage adoptée à Florence en octobre 2000 a
donné un cadre qui annonce les lois Grenelle et la loi pour la reconquête de la biodiversité, de la
nature et des paysages.
Dans on interprétation récente, le classement ne concerne plus seulement le monument, mais
aussi son écrin. C?est à ce titre qu?ont été classés les sites de Navacelles, du Canigou et, plus
récemment, les paysages du canal du Midi.
L?État a en charge la prise en compte des paysages à tous les niveaux :
- au niveau national, on l?a vu, via le classement de sites, qui constituent des servitudes d?utilité
publique ;
- au niveau « supra », via la gestion des biens UNESCO ; la région Occitanie en compte huit, à
propos desquels l?Etat a des comptes à rendre au niveau international.
- au niveau « infra », au travers d?avis sur l?intégration paysagère de permis, d?aménagements ou
d?installations pouvant impacter le paysage considéré dans son ensemble, au-delà des seuls
secteurs protégés.
Mais le rôle de l?État en la matière n?est pas uniquement régalien. Il exerce aussi depuis la
décentralisation des missions d?accompagnement des collectivités au travers notamment des
Opérations Grands sites et des Grands sites de France. La région Occitanie abrite cinq des
quinze Grands sites de France. Il s?agit de démarches volontaires d?aménagement raisonné,
destinées à concilier fréquentation touristique et respect de l?esprit des lieux.
L?État prend donc toute sa part dans cette politique très partenariale de préservation des
paysages et de prise en compte de leur singularité, politique parfois ardue car elle peut s?opposer
à des enjeux économiques.
Je souhaite pour conclure vous présenter deux exemples locaux de connexion entre paysages et
art (vous me permettrez de choisir l?art pictural et non cinématographique à cette fin) :
La première toile est la vue d?un village. Ce village apparaît en surplomb d?un cours d?eau, le Lez.
Tableau « La robe rose » de Frédéric Bazille (1864) et photographie contemporaine du site
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
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Cette représentation a servi de socle et d?argumentaire au classement du site des berges du Lez,
en retenant la valeur pittoresque des paysages de Frédéric Bazille. Ainsi, les motifs paysagers de
plusieurs tableaux célèbres de l?artiste ont pu être préservés grâce à la servitude instituée, qui a
permis à l?environnement de très peu évoluer depuis le XIXème siècle : cadre d?un tableau, ce
site peut assurément constituer aussi un excellent décor pour un film d?époque.
Le second exemple nous emmène au pied des remparts d?Aigues-Mortes. L?opération Grand Site
a engagé une réflexion sur l?évolution qualitative des stationnements et des cheminements, dans
ce site de grande notoriété et de grande fréquentation. Pour lui retrouver son caractère
historique, les travaux d?aménagement se sont appuyés sur une autre peinture de Bazille.
On a ainsi supprimé la verrue de la cave, repoussé les parkings, et choisi un parti
d?aménagement « naturel » en pied de rempart, qui écarte l?idée initiale d?une plate-forme
rehaussée au profit d?un espace moins traité, qui recueille un film d?eau en période de pluies,
reconstituant ainsi le paysage de marais représenté par l?artiste.
J?espère n?avoir pas été trop long en vous présentant ainsi quelque exemples d?interconnexions
entre paysages et art, dans la construction et l?entretien desquelles l?État mais aussi les
collectivités, les associations, le public ont une part à jouer pour éviter une banalisation ou une
dégradation de nos paysages, afin que vous, cinéastes, disposiez de lieux de tournage de qualité
vous permettant, en retour, de mettre en lumière et en valeur notre cadre de vie.
Je vous souhaite une belle journée de travail.
PHILIPPE SAUREL
Concernant le premier tableau de Frédéric BAZILLE, je précise que la Ville a acquis le mur sur
lequel cette femme est assise, et a décidé de restaurer le domaine. C?est un lieu exceptionnel
situé sur les hauteurs de Montpellier, lié à l?histoire du siège de Montpellier en 1622. Ainsi les
peintures de Frédéric BAZILLE représentent deux hauts lieux du protestantisme (la famille
BAZILLE était une famille protestante de Montpellier).
Avant le siège de Montpellier, la ville était équitablement partagée entre protestants et
catholiques. Aigues-Mortes est quant à elle connue par la fameuse tour de Constance dans
laquelle Marie Durand était emprisonnée et a gravé « Résiste ». La cité était alors sous la
gouvernance des consuls de Montpellier.
JULIEN TRANSY
C H A RG E D E M I S S I O N PAY SA G E , M I N I ST E R E D E L A TR A N S I T I O N ECO LOG I Q U E E T S O L I DA I R E
Merci messieurs, d?avoir introduit cette journée des paysages qui s?inscrit dans un cycle dont il
me parait utile de rappeler la philosophie : Jean-Emmanuel Bouchut a évoqué la Convention
européenne du paysage signée en octobre 2000 à Florence. Ce texte invite à sortir d?une logique
de focalisation exclusive sur les seuls paysages considérés comme exceptionnels, pour accorder
Tableau « Les remparts d?Aigues-Mortes » de Frédéric Bazille (1867) et photographie contemporaine du site du site
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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une égale attention à tous les paysages, y compris ceux que l?on ne veut plus ou ne sait plus
regarder comme tels, justement pour apprendre à découvrir ou redécouvrir leur potentiel, ce qui a
fait hier, ce qui pourrait aujourd?hui ou demain faire leur singularité, derrière parfois une
apparence ordinaire.
Cet intérêt porté à tous les paysages, l?idée est aussi de le partager avec le plus grand nombre,
auprès de tous les publics : c?est à cette ambition que s?attellent, modestement et à leur échelle,
les journées des paysages. C?est la raison pour laquelle le ministère de la transition écologique et
solidaire les organise toujours avec un ou des partenaires extérieurs.
C?est l?occasion de remercier la Ville-Métropole de Montpellier qui a rendu possible, entre autres
éléments, la tenue de cette journée ici même, au Musée Fabre. Nous aurons la possibilité de
découvrir ses collections à travers la présentation de Florence HUDOWICZ ainsi que grâce à
l?opportunité qui nous est offerte, via ce partenariat, de visiter librement les collections durant la
pause méridienne.
Je souhaite également remercier notre second partenaire, qui est en fait le premier
chronologiquement parlant : la Commission du Film Languedoc-Roussillon. Je tiens à préciser
que lorsque l?idée m?est venue d?organiser une journée sur ce thème, aucune région (c?est
effectivement vers les bureaux d?accueil des tournages en région que j?avais pensé me tourner
spontanément) n?avait été pré-fléchée a priori. Cette journée aurait pu sur le principe se tenir
partout ailleurs, et c?est avant tout la nature du propos et la diversité des outils mis en avant sur le
site internet de la Commission du Film qui m?a donné envie de les contacter en priorité. Je les
remercie de l?enthousiasme qu?ils ont de suite manifesté en retour, à propos de ce projet.
Marin ROSENSTIEHL, animateur de la première séquence de cette journée, aura l?occasion
d?évoquer les missions de la Commission du Film auxquelles je viens de faire allusion. Je lui
laisse la parole et invite les autres participants à cette table ronde à le rejoindre.
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LES PAYSAGES, FACTEUR D?ATTRACTIVITE POUR L?ACCUEIL DES
TOURNAGES : ILLUSTRATIONS ET ENJEUX ASSOCIES
MARIN ROSENSTIEHL
RE S P O N SA B L E CO M M I S S I O N D U F I L M /ACC U E I L D E S TO U R N A G E S
Permettez-moi, en guise d?ouverture à cette table ronde, de rappeler brièvement les missions de
la commission du film.
Son coeur de métier est de valoriser le territoire, de faire découvrir des paysages à des
professionnels en vue de développer l?accueil de tournages en présentant ces paysages comme
des lieux appropriés pour ce faire, et en révélant leur potentiel en tant que décor de cinéma.
Je précise que pour le monde du cinéma, la notion de « décor naturel » est constituée par tout ce
qui ne relève pas du décor artificiel construit en studio.
La Commission souhaite donc valoriser au maximum le territoire, dans son immense diversité.
Des outils de valorisation ont été mis en place pour ce faire. La photographie en fait partie. Elle
permet de constituer des bases de données exhaustives, destinées à référencer tous les lieux de
tournage imaginables. Nous élaborons des fiches décor géo-localisées comprenant une
quinzaine de photographies décrivant un espace tout en tenant compte des problématiques
d?ordre logistique.
Ce travail sans fin référence à la fois des sites publics et privés, aussi divers que possible. Il ne
vise pas à trouver obligatoirement un décor pour un film, mais consiste à élaborer un support de
communication propre à susciter l?envie en montrant la variété des lieux de la région Occitanie.
Nos interlocuteurs sont des réalisateurs, des producteurs, des assistants-réalisateurs ou des
repéreurs qui viennent en région pour se voir proposer un avant-goût des sites susceptibles
d?accueillir un tournage.
Ces fiches constituent évidemment un outil de travail essentiel, mais le travail est aussi réalisé à
partir du scénario, afin d?essayer de correspondre le plus fidèlement possible au désir de mise en
scène et de cadrage.
Notre travail, qui s?opère ainsi par tâtonnements successifs, consiste à incarner un scénario
papier en décors visuels.
Les photographies utilisées sont des photographies de repérage, relativement neutres. Elles ne
mettent en scène aucun personnage. Cette neutralité permet de laisser libre cours à l?imaginaire
des réalisateurs, afin qu?ils s?approprient les lieux proposés et y installent leur propre histoire,
leurs propres personnages. La photographie est ainsi positionnée comme un outil de médiation
destiné à créer le désir et l?envie.
Nous intervenons sur les projets bien en amont afin d?essayer de faire coïncider les idées parfois
vagues des réalisateurs, du moins au départ de leur réflexion, avec la réalité des décors présents
en région.
Pour pousser la réflexion, je souhaiterais que Philippe PANGRAZZI nous définisse mieux le
cadre de son activité.
PHILIPPE PANGRAZZI
RE P E R E U R D E L I E UX D E TO U R N A G E
J?exerce un métier singulier et passionnant : le repéreur de lieux de tournage est finalement la
première personne chargée de concrétiser l?imaginaire d?un réalisateur. Je suis ainsi dans une
relation artistique immédiate.
A partir du scénario, nous, repéreurs, essayons de nous projeter dans l?univers d?une personne
tout en faisant intervenir notre propre sensibilité, laquelle se trouve ainsi directement confrontée à
celle du scénariste ou de l?adaptateur.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Nous nous devons d?être force de proposition. A partir d?éléments parfois peu concrets, nous
devons parvenir rapidement à un équilibre. Notre travail débute ainsi par une lecture approfondie
du scénario et par un dépouillement. Au terme du premier dépouillement émergent alors des
principes de recherche nous permettant de privilégier le décor le plus décrit dans le scénario et
d?établir une hiérarchie, afin de proposer au réalisateur des éléments permettant au film de
prendre corps.
Nous sommes ainsi l?un des premiers intervenants dans la production d?un film.
Le travail réalisé par la Commission du film Languedoc-Roussillon est remarquable : les fiches de
sites évoquées par Marin ROSENSTIEHL posent déjà des bases permettant une projection
relativement rapide. Bien évidemment, la Commission ne se substitue pas à des responsables de
repérages, mais le travail réalisé par ses soins constitue une aide précieuse.
C?est ainsi que j?ai pu rapidement retenir un décor proposé par l?équipe de Marin ROSENSTIEHL
pour le dernier film de Nicolas VANIER, car il correspondait parfaitement à la description figurant
dans le scénario.
Philippe SAUREL a souligné l?importance de la dimension urbaine, qui mérite d?être considérée
en tant que paysage autant que décor de cinéma. Personnellement, je ne recherche pas
prioritairement des grands espaces ; je cherche tous types de décors et tous types d?éléments
susceptibles d?être utilisés. Les demandes relatives à des sites naturels (campagnes, sites
maritimes, bords de mer) sont relativement aisées à satisfaire. En revanche, celles liées aux
architectures par exemple, notamment celles ayant tendance à disparaître, soulèvent plus
fréquemment des difficultés. La difficulté est encore plus grande lorsque nous travaillons sur des
décors historiquement datés.
Ainsi, pour le film Le gang des Antillais, censé se dérouler à Paris dans les années 1970, j?ai dû
trouver des décors à Toulouse, où se tournait le film. Or, s?il existe toujours des habitations
années 1930 à cours pavées en région parisienne, ce n?est pas le cas à Toulouse. Il a donc fallu
imaginer des astuces dès la présentation des photographies pour proposer au réalisateur un lieu
susceptible d?accueillir le tournage.
Je suis certes confronté à des difficultés, mais je me réjouis de ne jamais rechercher deux fois le
même décor.
Concernant le film en cours de tournage intitulé L?oiseau et l?enfant, Nicolas VANIER souhaitait
une maison isolée dotée d?une vue à 360 degrés.
Les cabanes de l?Ayrolle ne correspondaient pas à son imaginaire.
J?ai donc décidé de rencontrer les responsables du Conservatoire du Littoral afin qu?ils
m?aiguillent dans ma recherche. Ils m?ont alors proposé plusieurs sites du domaine public qui
correspondaient au scénario. Avec Nicolas VANIER, nous sommes allés voir le phare de la
Gacholle, isolé au milieu des marais des salins de Giraud, qui a retenu son attention, mais dont
certains éléments ne lui convenaient pas.
L?étang de l?Ayrolle et ses cabanes de pêcheurs © Philippe Pangrazzi
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Le Conservatoire du littoral m?a alors orienté vers le domaine de la Capelude, une ancienne
maison qui correspondait totalement à l?imaginaire du film.
En définitive je ne pense pas que ce soit le repéreur seul qui trouve les décors : tout est affaire de
capacité à identifier les contacts pertinents et à tisser avec eux des relations de confiance.
MARIN ROSENSTIEHL
Merci. Tu avais un autre exemple de repérage à présenter, cette fois dans le nord de la France.
PHILIPPE PANGRAZZI
Toujours pour le même film, je me suis en effet rendu dans le nord pour essayer de trouver une
route claire, limpide, située en bord de mer. Le scénario prévoyait en effet la circulation d?un
véhicule, importante dans le film. J?ai ainsi trouvé cette route, située sur la Côte d?Opale, à
proximité de Sangatte.
Le phare de la Gacholle en Camargue © Philippe Pangrazzi
Domaine de la Capelude en Camargue © Philippe Pangrazzi
Une route sur la côte d?Opale, à proximité de Sangatte © Philippe Pangrazzi
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Cette découverte m?a particulièrement surprise. Mon imaginaire m?avait préparé à un site sans
charme, dans la grisaille. A mon arrivée, j?ai découvert ce décor par un franc soleil et la Côte
d?Opale s?est avérée remarquable.
De plus, symboliquement, je trouve l?image de cette route particulièrement forte puisqu?au-delà
de la mer se trouve l?Angleterre.
MARIN ROSENSTIEHL
Merci Philippe PANGRAZZI. Je me tourne à présent vers Lou GAUTHIER, afin qu?elle nous
présente le rôle d?une directrice littéraire au sein d?une série télévisée.
LOU GAUTHIER
D I R E C T R I C E L I T T E R A I R E DEMD
Bonjour à tous. Je suis effectivement impliquée dans la série Tandem, une série polar de
52 minutes diffusée sur France 3. Je travaille pour la société de production et j?essaie d?amener
les auteurs jusqu?au scénario final, ensuite transmis aux repéreurs et à l?équipe de réalisation.
C?est ce scenario final qui fait l?objet du tournage.
MARIN ROSENSTIEHL
La série étant tournée sur plusieurs années, disposes-tu dès le départ d?une vision globale à si
long terme ? J?imagine que ton travail implique de la coordination, mais aussi une dimension
artistique afin de créer une unité au sein de la série au fil des années.
LOU GAUTHIER
Effectivement. Nous disposons de plus d?une vingtaine d?auteurs. Chaque épisode peut être écrit
par un auteur unique, mais peut l?être aussi en binôme.
Plusieurs auteurs ont participé à l?écriture des arches des différentes saisons. Mon rôle est de
créer une unité, d?éviter les répétitions tout en conservant un fil conducteur.
J?essaie aussi, sur chaque intrigue, de répondre à la ligne éditoriale de la chaîne afin que la série
ne comporte pas d?épisodes trop décalés par rapport aux repères attendus par le spectateur.
MARIN ROSENSTIEHL
Regardons la bande-annonce de la série avant d?aborder l?appropriation des lieux de tournage, la
relation entre écriture, décors et tournage.
La bande-annonce de la série Tandem est projetée au public.
La côte d?Opale © Philippe Pangrazzi
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Cette série est intégralement tournée à Montpellier grâce au travail de la ville de Montpellier et la
mise à disposition d?un site en particulier : l?ancien mess des officiers de l?EAI. Aujourd?hui
désaffecté, ce site sert de décor artificiel dans lequel de nombreux décors studio ont été créés.
En parallèle, les auteurs se nourrissent de l?environnement de Montpellier et de sa région.
Comment ce travail d?interaction est-il réalisé par rapport à des lieux, des ambiances et des
paysages ?
LOU GAUTHIER
Nous tournons beaucoup dans un studio mis à disposition par la ville de Montpellier. A l?intérieur,
nous avons recréé la gendarmerie, l?institut médico-légal et les maisons des protagonistes. Ainsi,
près de la moitié du tournage est réalisé au sein de ce décor.
Pour contrebalancer cet aspect studio, nous avons souhaité tourner dans des décors naturels
très visuels.
Le parti pris est ainsi d?ancrer chaque épisode dans un visuel fort et différent. Nous traitons ainsi
à chaque fois d?une thématique singulière, d?un univers ou d?un corps de métier particulier, afin
d?aller au-delà du simple visuel.
Au-delà du divertissement, nous souhaitons apporter un caractère pédagogique afin que chaque
épisode puisse apprendre quelque chose au spectateur.
Nous travaillons ainsi avec la Région pour trouver des visuels au sein desquels nous pourrons
inscrire une intrigue. Nous avons tourné dans des manades, chez les ostréiculteurs, dans le
marais salant, à l?Altrad Stadium ou encore à la faculté de Médecine de Montpellier.
Tandem épisodes 9 et 10 © Fabien Malot / France 3 / DEMD
Tandem
Episode 1
(images du haut)
Episodes 6 et 7
(images du bas)
© Fabien Malot /
France 3 / DEMD
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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A chaque fois, nous menons un important travail de recherche avec les auteurs pour ancrer
l?histoire et comprendre les relations entre les personnages au sein de ces différents univers.
Au cours du premier épisode de la saison diffusée cette année, nous avons ainsi tourné au Grau-
du-Roi, parmi les marins-pêcheurs et nous avons traité des femmes marins-pêcheurs. Sans
esprit polémique nous avons abordé la question des quotas de pêche, de la difficulté du métier?
MARIN ROSENSTIEHL
Le lieu est donc important, mais l?intrigue est portée principalement par les personnages
constituant l?univers social, économique et contemporain. Je comprends que ces deux éléments
sont donc indissociables : les paysages ne constituent pas de simples cartes postales.
LOU GAUTHIER
C?est bien cela. La région de Montpellier est un personnage à part entière, mais selon moi, les
spectateurs recherchent principalement des histoires humaines auxquelles ils peuvent s?identifier.
MARIN ROSENSTIEHL
A l?origine du projet, aviez-vous déjà l?idée d?ancrer votre série policière à Montpellier ou aurait-
elle pu être tournée n?importe où en France ?
LOU GAUTHIER
L?idée de Montpellier s?est imposée assez naturellement. Montpellier et la région Occitanie offrent
en effet une grande variété de paysages permettant ainsi une diversité de sujets et de visuels.
De plus, la région jouit d?un taux d?ensoleillement relativement exceptionnel.
Au fil des saisons, nous réalisons que nous parvenons ainsi à traiter de sujets intéressants qui
passionnent les auteurs.
MARIN ROSENSTIEHL
Merci Lou Gauthier.
Les décors de tournage ont aussi la particularité d?être falsifiés : le cinéma est l?art du subterfuge,
le paysage est limité à un cadre horizontal et peut s?inscrire dans un axe occultant les éléments
indésirables, alors repoussés dans le hors-champ. Les paysages subissent des montages, des
cadrages ; ils sont parfois reconstitués de manière imaginaire pour ne mettre en lumière qu?une
certaine dimension ou interprétation de ces derniers. Or, un paysagiste ne travaille pas dans un
environnement cadré, segmenté. Je souhaite que nous puissions entendre le point de vue du
paysagiste, à travers le témoignage d?Emmanuel PRIEUR. Quelle est ton approche du métier au
regard de ces questions ? Peux-tu aussi nous parler de ton rapport au cinéma dans le cadre de
ton activité ?
EMMANUEL PRIEUR
PAY SA G I ST E - CO N C E P T E U R E T PAY SA G I ST E - CO N S E I L D E L?ETAT
Ma première réaction portera sur le vocabulaire. Il est question de décor, de scénarios, de récits,
d?acteurs? Ce vocable croise tout à fait la pratique du paysagiste : nous parlons de mise en récit
du territoire, dont nous nous devons par ailleurs de consulter les acteurs?
Je suis interpelé par la question du décor et la manière dont elle se pose au cinéma. Pour un
paysagiste-concepteur, cette notion n?existe pas vraiment, car le paysage constitue la totalité d?un
territoire. Nous travaillons en effet sur les paysages « tels que perçus par les populations » (pour
reprendre les termes de la Convention européenne du paysage évoquée par Julien Transy) en
introduction, dont les individus constituent les acteurs du paysage. Nous considérons donc la
dimension culturelle et environnementale, mais surtout sociale, voire même sociétale, dans
l?appréhension du paysage.
Ceci étant, l?image figée associée à la notion de décor peut aussi être obtenue par une pratique
paysagiste : dans un parc par exemple, un certain nombre de lieux peuvent être mis en scène et
articulés les uns par rapport aux autres afin de donner cette impression. Mais j?insiste malgré tout
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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sur le fait que la notion de décor ne rentre pas dans le champ de la pratique du paysage, ce
dernier étant tout sauf un élément figé.
La notion de paysage a également à voir avec l?approche sensible. Personnellement et à titre
d?illustration, je conserve trois images de mon arrivée à Montpellier :
- La traversée du Peyrou en début de soirée, qui m?a permis de réaliser à quel point Montpellier
est réellement une ville-paysage. Ce voile sur le Peyrou est un élément extraordinaire, car il est
le fruit d?une intention. Or, ce sont ces intentions qui rendent la pratique du paysagiste
intéressante ;
- L?odeur : la ville de Montpellier embaume le jasmin. Elle acquiert donc une dimension
sensorielle non négligeable par rapport au paysage ;
- L?eau : la ville accueille de nombreuses fontaines, et l?approche de Montpellier par le train à
travers l?étang de Thau et la mer Méditerranée était aussi particulièrement marquante.
La dimension sociale que j?évoquais plus tôt passe également par la rencontre avec les habitants,
les acteurs du lieu, lors de la conduite d?ateliers participatifs. Ces échanges nous permettent à
nous, paysagistes, de mieux appréhender le paysage, de mieux comprendre sa structure, de
mieux prendre en compte les problématiques viticoles par exemple.
Il est donc difficile de donner une réponse définitive à la question consistant à savoir si la notion
de décor existe en paysage. Tout dépend finalement de la manière dont il est appréhendé. Quoi
qu?il en soit, le paysagiste intègre toujours une dimension d?immersion, de contemplation et de
projet, de transformation et de suivi de l?évolution d?un décor.
Un paysage se transforme de fait. Ce point est délicat à traiter dans la question de la protection
des paysages. Revenons à l?aménagement des remparts sud de la cité d?Aigues-Mortes dont
nous avons parlé plus tôt.
J?ai eu l?occasion de travailler sur le projet avec le paysagiste-concepteur et je me suis beaucoup
interrogé sur la nécessité de restituer à tout prix l?image peinte par Frédéric BAZILLE. La
transformation d?un paysage ne consiste pas toujours à revenir à une situation passée. Ceci
constitue la grande différence entre paysage, patrimoine paysager et patrimoine au sens des
Monuments historiques : le paysage change en permanence, de même que les acteurs et la
société.
Il y peu, j?étais sur un territoire dont la vocation traditionnelle était la production de prunes à
pruneaux. Or, pour des questions de rationalisation, les paysans ont décidé d?utiliser hors-saison
les séchoirs à pruneaux pour faire sécher les noisettes. Ainsi, en seulement dix ans, le paysage
est devenu un paysage de noisetiers.
La transformation dépend donc beaucoup des acteurs du lieu. En tant que paysagiste, le décor
n?est jamais figé et notre travail consiste à rechercher les voies de transformation envisageables,
sans porter aucun jugement sur la pertinence, dans l?absolu, de tel type de paysage par rapport à
tel autre.
MARIN ROSENSTIEHL
J?imagine que tes missions sur un site consistent à engager de nombreuses consultations
individuelles auprès des acteurs locaux pour essayer de comprendre la situation.
Il est vrai que le cinéma trouve un lieu singulier, pose un cadre, filme et s?en va. Il fige ainsi un
paysage dans le temps au sein d?une oeuvre. A l?inverse, j?imagine que le paysagiste travaille sur
la durée, au sein de lieux qui seront fréquentés par des riverains et / ou des touristes. La notion
de temps n?est donc pas la même, car vous travaillez dans une logique de pérennité du paysage.
L?autre point qui me paraît intéressant est la nécessité de tenir compte de l?évolution du monde et
de la société. Votre problématique consiste donc à concilier évolution, préservation et beauté des
lieux.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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EMMANUEL PRIEUR
La question esthétique peut effectivement être très poussée, elle nous mobilise fortement et
régulièrement, notamment lors de la phase de dessin. Toutefois, les références changent. Une
forme d?esthétisme environnemental émerge et s?impose de plus en plus.
La Convention européenne du paysage pose en effet un triptyque préservation / gestion /
aménagement des paysages. Or aujourd?hui, en tant que paysagistes-concepteurs, aucune de
nos missions ne porte sur la gestion, alors que celle-ci constitue souvent le sujet le plus important
dans la durée, au-delà de la réalisation ponctuelle d?un aménagement.
Il est vrai que dans l?esthétique que nous employons, l?usage du génie naturel constitue une
dynamique particulièrement intéressante par rapport à l?évolution même de notre métier.
L?image n?est effectivement pas figée, elle se transforme, mais je ne suis pas certain que nous
soyons systématiquement dans une démarche esthétisante. Il me semble que nous essayons
d?abord de répondre aux besoins de sociétés locales, de portions de territoires.
Les types de paysages sont nombreux : les petits sites, les grands sites, les paysages urbains...
Je pense que ce triptyque constitue un tronc commun. Ensuite, un élément majeur contribuant à
l?évolution des pratiques du paysagiste tient à la part accordée aujourd?hui à l?habitant, via la
mobilisation de pratiques participatives. Nous écoutons, nous délions la parole, nous écrivons
aussi énormément avant de passer au dessin.
Je me dis que cette question du décor, du récit et des acteurs constitue le point commun entre le
cinéma et le paysagiste.
LOU GAUTHIER
J?ai l?impression que dans notre recherche, nous englobons ces trois pôles le plus en amont
possible dans notre réflexion, afin de ne pas mettre en difficulté les repéreurs. Lors du tournage
de l?épisode de Tandem diffusé ce soir même, les repéreurs se sont vus contraints par la prise de
trop grandes libertés dans la rédaction du scénario : au lieu de le tourner uniquement dans les
grottes de Clamouse, nous avons dû repérer et tourner dans deux autres grottes afin de parvenir
à reconstituer le décor tel qu?imaginé et décrit dans le scénario.
C?est la raison pour laquelle aujourd?hui, nous essayons réellement de réfléchir sur ces éléments
bien en amont, dès le début de l?écriture.
EMMANUEL PRIEUR
J?aime cette idée de reconstruire un paysage. Nous intervenons en effet parfois sur des sites
dégradés ou dénués de vie.
Le défi est de reconstruire des paysages avec les acteurs du lieu. Il faut prendre conscience qu?il
est parfois difficile de constituer ne serait-ce qu?une simple « brigade verte » par exemple, pour
reconquérir un paysage et le défricher.
Tandem épisode 17 © Fabien Malot / France 3 / DEMD
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Un élu dans le Lot a ainsi vécu l?installation d?un habitant souhaitant disposer de parcelles pour
développer une activité de permaculture. Il s?est accaparé un terrain foncier communal pour le
défricher. Quelque temps après (je me rendais à une réunion relative au chantier m?ayant été
confié dans cette commune), j?ai constaté la réouverture du paysage : des murets autrefois
recouverts par la végétation réapparaissaient, et cet habitant avait investi dans des installations.
Le maire en était choqué. Je trouvais pour ma part intéressant que ce paysage se rouvre et qu?un
individu, de par sa simple activité économique, en vienne à le reconstruire. Il le réduit peut-être,
l?oriente dans une dimension plutôt qu?une autre mais en tout cas, un paysage qui n?existait plus
réapparaît.
Reconstruire des décors au travers des outils cinématographiques constitue selon moi une
ouverture du sujet.
PHILIPPE PANGRAZZI
Il me semble nécessaire d?ajouter qu?un décor évolue en permanence. Dans ma pratique, je
n?hésite pas à profiter du moment où la lumière est la plus belle pour le présenter.
Dans ma profession, nous sommes certes des tricheurs, nous ouvrons une fenêtre plus ou moins
limitée, mais quoi qu?il en soit, une vérité s?exprime tout de même à travers notre décor.
Par exemple, je ne présente jamais un décor auquel je ne crois pas, au sein duquel un élément
me perturbe. Ainsi, je ne présente pas un décor pollué par des nuisances sonores.
S?il nous arrive donc de tricher, nous présentons tout de même un reflet de la réalité. C?est la
raison pour laquelle très souvent, lorsque mon choix s?est arrêté sur un décor, je suis face à une
certaine forme d?évidence selon laquelle mon décor ne peut qu?être retenu.
MARIN ROSENSTIEHL
J?aimerais du coup approfondir cette question de la transformation du paysage, de sa mutation.
Pour ce faire, il me semble intéressant de nous intéresser au film d?Agnès VARDA Sans toit ni
loi, tourné dans la région (essentiellement dans l?Hérault) il y a près de trente ans.
Nous allons donc revenir sur un lieu emblématique du tournage : les cyprès de Saint-Aunès.
Nous avons retrouvé les clichés de repérage au polaroïd.
Repérages pour le film Sans toit ni loi d'Agnès Varda © Ciné-Tamaris
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Les images qui suivent montrent la manière dont Agnès VARDA s?est approprié ces paysages
pour le film. Elle a ainsi créé un univers très poétique : une lumière d?hiver, douce, avec ces
cyprès qui évoquent la Toscane. Il apparaît ainsi une sorte d?intemporalité et une perte de tout
repère géographique. Ces cyprès poussent là depuis plus de deux cents ans.
Repérages pour le film Sans toit ni loi d'Agnès Varda © Ciné-Tamaris
Photogrammes du film Sans toit ni loi d'Agnès Varda © Ciné-Tamaris
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Le site a bien changé aujourd?hui : les clichés qui suivent montrent ce qu?est devenu ce même
endroit, ce même décor. Il a considérablement muté et est devenu une zone urbaine à proximité
de laquelle passe l?autoroute.
La résistance dont ces deux cyprès font preuve revêt presque une dimension comique, au milieu
de cette évolution qui peut sembler pathétique. Ils sont protégés et appartiennent toujours au
même propriétaire. Au cours des cinq ou six dernières années, une zone industrielle s?est
construite.
Photographies contemporaines du site © Languedoc-Roussillon cinéma
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Photographies contemporaines du site © Languedoc-Roussillon cinéma
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Les photographies parlent d?elles-mêmes et mettent en lumière un paradoxe : celui de vouloir
préserver le paysage, incarné par ces deux cyprès, et l?urbanisation brutale qui semble
irrémédiable au regard des besoins (réels ou supposés) de la société.
J?aimerais recueillir vos réactions à partir de cet exemple. L?évolution est souhaitable puisque
nous ne pouvons vivre constamment dans la nostalgie, mais il arrive parfois que des erreurs et
des accidents se produisent dans le domaine de l?urbanisme, comme l?illustrent les réalisations
du projet Racine sur le littoral du Languedoc notamment. L?emprise du tourisme peut aussi être
contre-productive. Tous ces éléments engendrent donc des paradoxes.
EMMANUEL PRIEUR
Il est assez curieux de constater que la mission interministérielle Racine a été plus efficace en
Aquitaine (où elle a réellement permis de poser des limites à l?urbanisation) que dans le
Languedoc. En Aquitaine, cette mission a contribué à l?émergence d?un schéma d?aménagement
relativement simple basé sur un triptyque constitué par les bourgs-centres, les bourgs lacustres
et les bourgs littoraux. Cela constitue une première forme de Zone d?Aménagement Concerté
ayant permis de protéger un pan entier de territoire et de l?organiser tout en rendant les paysages
accessibles.
Je n?ai jamais trop compris pourquoi la mission Racine avait rencontré des difficultés à affirmer le
même niveau d?exigence en Languedoc-Roussillon. A titre d?illustration, le boulevard évoqué par
Philippe SAUREL en introduction comportait des plantations issues de la mission Racine qui ont
été détruites.
Pour en arriver aux cyprès, la question n?est pas tant de déplorer l?apparition d?une autoroute que
de s?interroger sur la place du paysagiste concepteur dans le processus d?aménagement au
moment de la création de l?autoroute : a-t-il été associé au projet ? De même, un paysagiste-
concepteur a-t-il été associé au projet d?aménagement d?une zone d?activité ?
En soi, la transformation du paysage viticole n?est pas gênante. En revanche, la manière dont
cette évolution s?est matérialisée l?est bien plus. Il semblerait qu?elle ait été réalisée selon une
appréhension strictement technicienne, basée principalement sur une ingénierie Voirie Réseaux
Divers (VRD), pour ne constituer finalement qu?un paysage routier puis commercial.
Cela mérite que nous nous interrogions sur nos paysages d?infrastructures et sur la manière de
les construire. Tout laisse à penser qu?au moment de la construction de cette autoroute, les
compétences d?un paysagiste-concepteur n?ont pas été sollicitées.
Il peut certes être choquant que ces deux cyprès soient aujourd?hui dans une telle situation, mais
personnellement, cette évolution ne m?inspire aucun regret. J?estime qu?il est nécessaire
d?accepter certaines évolutions. Certaines peuvent s?apparenter à un deuil avec lequel il est
nécessaire de composer.
Les murs à pêches de Montreuil constituent un bon exemple de transformation d?un paysage
agricole, composé de murs qui ont finalement servi de base à la création d?habitats de manière
presque spontanée, sur la base du seul bon sens paysan.
La région Occitanie doit faire face à des dynamiques très fortes liées au tourisme. Il peut dès lors
être nécessaire de s?interroger sur sa capacité d?accueil et la pertinence de son déploiement
territorial. Un paysagiste peut poser un certain nombre de principes, voire de règles, pour tenter
d?intégrer la culture des lieux dans un processus de transformation de ce même lieu.
Je ne regrette pas l?image quelque peu iconique de ces cyprès. Elle prend même davantage de
force aujourd?hui dans la représentation mentale que peut en avoir le public, en révélant une
situation totalement ubuesque.
MARIN ROSENSTIEHL
Il était intéressant d?avoir l?opinion du paysagiste sur un tel cas. Ces deux cyprès fon l?objet d?un
statut de protection. Ils ont été sauvés à plusieurs reprises. J?entends bien que cet exemple est
un peu caricatural, extrême. Et en même temps, il constitue un cas comme tant d?autres
d?évolution des paysages.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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EMMANUEL PRIEUR
Nous protégeons souvent un site en le classant au titre de la loi de 1930 intégrée code de
l?environnement, lorsque ce site est en situation de danger et de disparition, à la demande
notamment des populations locales.
Les chutes des coteaux de Gascogne ont ainsi fait l?objet d?une protection en 1973. Ce secteur
où le grand plateau de Lannemezan tombe dans la Garonne était menacé par le tracé de
l?autoroute A62.
Une fois la démarche de protection lancée, tout aménagement ou projet doit alors s?interroger sur
la manière d?intégrer un ouvrage dans le paysage topographique. La protection peut ainsi avoir
du sens non pour figer des situations, mais pour permettre de mieux intégrer des dynamiques
contemporaines.
MARIN ROSENSTIEHL
Passons à un autre exemple de film tourné sur le site de Navacelles, situé dans le périmètre du
bien Unesco Causses et Cévennes : Cornelius, le meunier hurlant, de Yann LE QUELLEC. Il
s?agit d?un film un peu intemporel, qui s?est approprié intelligemment le site de Navacelles et y a
reconstitué un pays imaginaire.
Pour l?occasion, un moulin à vent éphémère y a été construit en bordure de falaise. Ce lieu était
particulièrement bien préservé, tout en restant ouvert à l?idée d?une telle intervention. Cette
expérience constitue ainsi un très bel exemple d?articulation entre projets cinématographique et
paysager.
La bande-annonce du film est projetée au public.
Cirque de Navacelles Languedoc-Roussillon cinéma
Photogramme du film Cornelius le meunier hurlant de Yann Le Quellec © Frédéric Louradour / Agat Films et Cie
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
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C?est un film magnifique que je vous invite à aller voir.
Il est intéressant de constater, à travers la bande-annonce, que ce film a reconstitué un pays
imaginaire en s?appropriant le site du cirque de Navacelles, mais aussi la forteresse de Salses-le-
Château, la plage de Leucate pour les scènes de mer, ainsi que certains paysages en Rhône-
Alpes. Le tout constitue un monde absolument invraisemblable, assez vierge.
Indépendamment de ce film, je trouve intéressant le fait que le site de Navacelles ait été
extrêmement bien préservé. Les flux de touristes ont fait l?objet d?une excellente gestion. Des
aménagements en belvédères ont été opérés en faisant appel à des paysagistes et des
urbanistes pour intégrer ces structures, ainsi que les zones de stationnement, au paysage. Le
tout a été conçu intelligemment de manière à ne pas dénaturer le site. Il s?agit en effet d?un site
exceptionnel qui attire le tourisme et est donc bénéfique pour l?économie locale.
EMMANUEL PRIEUR
Comme le disait Jean-Emmanuel BOUCHUT en introduction, Navacelles est un site classé et
labellisé « Grand site de France ».
Les réflexions sur l?évolution d?un tel site en fonction de l?affluence touristique prennent du temps.
Ces types de projets sont longs à mûrir, mais ils aboutissent généralement sur une réalisation
exemplaire. Je laisse la parole à sa directrice Caroline SALAÜN, présente dans la salle.
CAROLINE SALAUN
D I R E C T R I C E D U G R A N D S I T E D E NAVA C E L L E S
Les aménagements du site de Navacelles ont effectivement nécessité la mise en place d?une
collaboration avec deux paysagistes.
Il est vrai que globalement, les projets Grands sites de France donnent lieu à de longues
démarches prenant en compte la gestion du territoire, la vision à long terme et la consultation et
implication des acteurs locaux.
Sur le site de Navacelles, un système de navettes a été mis en place avec les agriculteurs. Cette
réflexion en rapport avec l?agriculture et la valorisation des activités contribue au dynamisme du
territoire.
Concernant le film en question, vous parliez de l?enrichissement mutuel entre le film et le site. Il a
en effet donné lieu à une forte implication de la population locale sur l?ensemble du Grand site
(les Causses, Le Vigan et les communes alentours).
Le moulin existe toujours sur les rebords des Causses et constitue désormais un lieu de curiosité.
L?idée initiale était de tourner avec l?un des moulins situés plus haut dans les Causses, sur un site
Sur le tournage du film Cornelius le meunier hurlant de Yann Le Quellec © Cécile Mella pour Languedoc-Roussillon cinéma
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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préservé et restauré dans le cadre de l?opération Grand Site (OGS), mais les contraintes y étaient
trop importantes. La production a alors opté pour la construction de ce moulin aérien sur le site
même du cirque de Navacelles.
Un autre point intéressant est que le film a valorisé les Causses et non seulement les gorges.
J?émettrais simplement une réserve quant à la cohérence de l?itinérance du meunier qui finit par
traverser des paysages alpins. Même si la vocation du film est de reconstituer un pays
imaginaire, ceux qui connaissent les paysages du site savent pertinemment que c?est impossible.
L?accueil de ce film a en tout cas constitué une démarche particulièrement intéressante, et les
retours de la population sont enthousiastes.
PASCAL ANDRE
DDT D U TA R N
Je m?interroge sur la question du modèle soulevé par ce type de films.
Beaucoup d?émissions et films régionaux sont à la recherche de paysages authentiques et
sauvages. Cela suscite la question du modèle puisque le public est alors incité, à titre individuel,
à le retrouver et à rechercher des maisons isolées, au centre de grandes parcelles. Je travaille
dans le champ de l?urbanisme, guidé par un enjeu de réduction de la consommation des
espaces. Il est ainsi dommage que le modèle exposé soit contraire aux enjeux de protection des
paysages en encourageant la construction au coeur de superficies importantes.
Concernant les cyprès du film d?Agnès VARDA, je rejoins l?opinion d?Emmanuel PRIEUR. Cette
évolution relève d?une question d?enjeux pour le territoire. Les enjeux étaient économiques et il
est probable que les vignes ne faisaient pas l?objet d?une appropriation si importante par la
population ; le site en lui-même ne portait aucun enjeu touristique et à l?époque, il est
vraisemblable que les préoccupations environnementales étaient différentes.
SYLVIE BROSSARD
DREAL OC C I TA N I E
Le film est un outil, peut-être même l?outil le plus pertinent qui puisse exister pour développer une
politique des paysages. Car il nous conduit à une nouvelle expérience, nouvelle perception d?un
espace que nous pensions connaître.
Comme l?a rappelé Jean-Emmanuel BOUCHUT, la Renaissance marque notamment l?invention
de la perspective. Dès lors, les artistes entrent dans une culture des paysages par des
représentations picturales. Pour autant, les paysages existent aussi à travers des descriptions
littéraires qui situent les conditions de perceptions des lieux. Et ils rendent compte de multiples
expériences du territoire.
Aujourd?hui, la loi pour la Reconquête de la Biodiversité, de la Nature et des Paysages d?août
2016 (dite loi RBNP), avec son article incluant dans le droit français la définition de la Convention
européenne du paysage, constitue une petite révolution dans la sphère de l?aménagement du
territoire : il s?agit de reconnaître la relativité des perceptions des territoires. Or c?est exactement
ce que fait le film. Il montre en effet que les lieux sont intimement liés aux populations qui entrent
Sur le tournage du film Cornelius le meunier hurlant
de Yann Le Quellec © Cécile Mella pour Languedoc-
Roussillon cinéma
Sur le tournage du film Cornelius le meunier hurlant
de Yann Le Quellec © Frédéric Louradour / Agat Films
et Cie
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
24
en interaction avec eux. La loi nous invite à distinguer le territoire et la perception que les
individus en ont, relative à chacun. Cette distinction permet de prendre du recul par rapport à
notre perception afin de prendre en considération celle des autres comme moteur des multiples
actions de transformation et de gestion, et surtout de penser, aux delà de nos perceptions, à
l?avenir, si possible durable, des territoires.
Avant de mener des projets de paysages, il serait dès lors intéressant de réaliser deux ou trois
films montrant les perceptions que les individus peuvent avoir d?un lieu. Le paysage constitue en
effet la composition de tous ces points de vue et la transmission d?un paysage historique dépend
du choix des réalités que nous voulons transmettre. Il peut s?agir des paysages merveilleusement
présentés par Philippe SAUREL. Comme le disait Emmanuel PRIEUR, l?important n?est pas qu?ils
changent, mais que l?on soit conscient de ce que nous voulons transmettre de leur histoire par
leurs changements, car il est impossible de conserver et de transmettre toute la réalité historique
d?un territoire. Les films constituent un outil remarquable permettant à chaque spectateur
d?appréhender des différentes manières de percevoir un territoire.
De ce point de vue là, le film Cornelius, le meunier hurlant est remarquable, car il déplace notre
regard en nous invitant à l?exercice, imposé par la loi RBNP, de confronter son propre point de
vue à celui des autres, pour composer un projet de territoire qui nécessite parfois de grands
bouleversements physiques. Si l?on prend en compte tous ces éléments, on parvient alors à
composer un beau paysage.
La qualité d?un projet repose sur cette qualité de réflexion et d?écriture, sur notre volonté de
transmettre aux générations futures, un lieu dont nous avons hérité de nos prédécesseurs, en
rendant ses histoires intelligibles.
JULIEN TRANSY
Un grand merci à tous les intervenants de cette première séquence. Les échanges avec la salle
ont d?ores et déjà permis d?illustrer ou d?interroger le lien entre cinéma et projet de paysage dont il
sera plus particulièrement question cet après-midi.
A présent Florence HUDOWICZ va nous faire voyager à travers les paysages du Languedoc tels
que représentés dans les collections du musée Fabre.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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LES PAYSAGES DU LANGUEDOC A TRAVERS LES COLLECTIONS DU
MUSEE FABRE
FLORENCE HUDOWICZ
CO N S E RVAT E U R D U PAT R I M O I N E , RE S P O N SA B L E D U DE PA RT E M E N T D E S A RTS G R A P H I Q U E S E T
D ECO R AT I F S
Je vais vous présenter un ensemble d?images du passé composées d?oeuvres, de regards
individuels qui ont permis aux paysages languedociens d?exister dans la peinture [Nota Bene :
l?iconographie ici reproduite ne représente qu?une petite partie de celle présentée durant l?exposé].
Sans être une spécialiste des paysages, mes fonctions de Conservatrice du Patrimoine et de
Responsable des Arts graphiques et décoratifs au musée Fabre m?amènent à croiser de
nombreuses oeuvres. Je remplace aujourd?hui notre Directeur, Michel HILAIRE, qui souhaitait
pouvoir assurer cette présentation à votre attention, mais qui se trouve retenu par le montage de
l?exposition « Picasso ? Donner à voir » qui se tiendra du 15 juin au 23 septembre.
Je vais donc vous présenter un panorama des paysages du Languedoc à travers nos collections.
En avant-propos, sachez que les paysages apparaissent dans les peintures à la Renaissance.
Toutefois, en France, et notamment pour les Académiciens, ce n?est qu?à partir du XVIIème siècle
que le paysage est instauré comme un genre, bien qu?il soit encore considéré comme un genre
mineur.
Ce n?est qu?à la fin du XVIIIème siècle que certains peintres, dont Pierre-Henri de
VALENCIENNES, chercheront à instaurer le paysage comme genre à part entière.
En préambule, laissez-moi tout de même vous montrer, même si cela n?a guère de lien direct
avec les paysages du Languedoc, les quelques peintres ayant reçu le prix du genre du paysage
historique, institué en raison des importants efforts consentis par Pierre-Henri de
VALENCIENNES. Au début du XIXème siècle, l?Académie instaure ainsi le prix de Rome de la
peinture du paysage historique, permettant à certains peintres de briguer et recevoir ce prix.
Nos collections comprennent ainsi des toiles d?Achille ETNA MICHALON, premier lauréat de ce
prix en 1816. Si, nous ne disposons pas du tableau lui ayant valu cette reconnaissance, nous
possédons tout de même l?une de ses oeuvres.
Notre collection accueille également des
oeuvres de REMOND, qui s?est intéressé aux
grands paysages. A cette époque, le paysage
historique se devait d?être une représentation
idéale de la nature, un paysage tel qu?il devait
être bien plus qu?un paysage tel qu?il est. Le
paysage historique doit aussi toujours
accueillir un présupposé historique, une scène
mythologique permettant de légitimer le fait
que le tableau soit entièrement consacré au
paysage.
Vous pouvez donc observer la scène d?Abel et
Caïn dans un paysage américain, ce qui est
relativement osé pour le XIXème siècle.
Enfin, à la faveur des Romantiques qui commencent à considérer les paysages idéaux, mais
aussi les paysages réels et nationaux, le peintre Paul HUET peut affirmer en 1868 : « Le paysage
est de tous les artistes, celui qui communique le plus directement avec la nature, avec l?âme de la
nature ». Ainsi présenté, le paysage est une interprétation du regardeur.
Le musée Fabre n?est pas un musée abritant beaucoup de paysages. L?ensemble du parcours
n?en demeure pas moins jalonné par de grands paysagistes.
Musée Fabre. D838.1.1 - Peinture française 19e siècle.
La Mort d'Abel. Paysage historique - REMOND Jean Charles
Joseph (Paris, 1795 - Paris, 1875) Huile sur toile
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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LES PREMIERS PAYSAGISTES
C?est à la fin du XIXème siècle que le paysage languedocien commence à émerger à la faveur du
peintre Jean-Baptiste PILLEMENT, grand ornemaniste et grand peintre des paysages,
aujourd?hui oublié. Il a parcouru la France et s?est installé aux environs de Pézenas. Il a alors
produit des peintures intitulées Paysages de l?Hérault. S?il est difficile d?identifier précisément les
sites peints, nous pouvons constater, à travers les titres qu?il leur a donnés, qu?ils sont ancrés
dans le lieu où lui-même se trouvait. Il existe donc une perception de l?importance du paysage, de
sa valeur en peinture, et aussi de la volonté de l?enjoliver par l?insertion de personnages
prétextes.
Bien que nous ne l?ayons pas dans nos collections, sachez aussi que le peintre Jean-
Baptiste AMELIN a véritablement décrit l?Hérault à travers des tableaux et des textes qu?il illustrait
par sa propre production.
Le paysage suivant, situé à proximité de Bédarieux, a été peint par Jacques MOULINIER. Il s?agit
d?un peintre collectionné par François-Xavier FABRE. Ce peintre, dans la poursuite du grand tour
et des paysages italiens, a commencé à représenter, une fois revenu chez lui, le paysage local
dans ses dessins et dans ses peintures. Sur l?oeuvre projetée, vous reconnaissez ainsi le Jardin
des plantes avec au fond, le pic Saint-Loup.
Une fois revenus de leur grand tour d?Italie, différents artistes adoptent aussi dans leur tableau
une approche archéologique témoignant de l?importance accordée à l?Antiquité à l?époque. Leur
représentation picturale de monuments historiques et archéologiques témoigne de la même envie
de documenter et de représenter les monuments et points remarquables du territoire.
PAYSAGES DE RIVIERE
Jacques MOULINIER comme Charles-Emile DESMOULINS ont à coeur de représenter les
environs de Montpellier. Ils sont vraisemblablement parmi les premiers à représenter des vues du
Lez, avant même Frédéric BAZILLE. Ces illustrations accompagnent aussi les premiers guides
touristiques.
Pour l?anecdote, nous supposons que Jean-Baptiste COROT, à l?occasion d?une visite à Avignon,
se serait promené le long des rives du Lez et aurait donc représenté des vues de cette rivière.
Les premiers écrivains qui ont voulu témoigner de la beauté de la région ont eu à coeur d?ancrer
ce paysage languedocien dans la naissance de la peinture des paysages, de la peinture de la
lumière et presque du début de l?impressionnisme. Ainsi, dès les années 30, ce sujet apparaît en
Musée Fabre. 2008.6.2 - Peinture française 19e siècle. Le Jardin des
plantes de Montpellier - MOULINIER Jacques (Montpellier, 1757 -
Montpellier, 1828) Huile sur bois
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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dessin puis, petit à petit, en peinture. Il serait intéressant de confronter les connaissances issues
de divers domaines pour permettre à ces dessins d?être mieux documentés.
Eugène CASTELNAU, ami de
Frédéric BAZILLE, a peint des vues du
Vidourle et du Lez. Ces oeuvres sont dans
la veine du voyage pittoresque ayant
permis de prendre pied dans les paysages
territoriaux de la France. Initiés par le
Baron TAYLOR, ces voyages pittoresques
ont permis à de nombreux artistes de
parcourir la France entière pour
représenter les provinces et les régions.
Ce mouvement, s?il n?est pas répertorié en
tant que tel en Languedoc, a sûrement
aidé à l?inspiration de ces paysages.
Comme l?a dit Philippe SAUREL en introduction, nous sommes situés entre montagnes et mer.
Toutefois, dans la peinture, c?est d?abord par la rivière que le paysage sera appréhendé. Il est vrai
que les gens se baignent dans les rivières depuis bien longtemps alors que les pratiques de la
mer n?émergent qu?à partir de 1850.
Ces vues du Vidourle illustrent la manière dont un paysage est amené à changer. Elles sont
réalisées au début du réalisme, par des peintres qui ont à coeur de représenter ce qu?ils
observent.
A partir de la fin du XVIIIème siècle, de nombreux traités apparaissent pour définir la manière la
plus appropriée de traiter un paysage, de la feuille d?arbre au paysage tout entier. Ainsi, il est
conseillé aux peintres de rechercher les effets atmosphériques et de privilégier les lumières du
soir ou du matin. Dans cette optique, une oeuvre d?Eugène CASTELNAU est éclairée d?une
lumière de crépuscule baignant les environs du Lez.
Sur l?oeuvre La vue du village de Frédéric BAZILLE, vous disposez d?une vue un peu décalée par
rapport à celle de Jacques MOULINIER présentée plus tôt. Sur celle-ci, le Lez est plus visible et
ce tableau est notamment l?un de ceux qui a contribué à faire connaître son auteur. Il est en effet
remarqué par le fait qu?il a intégré une figure dans le paysage, ce qui représente une avancée
majeure pour les impressionnistes.
Musée Fabre. 895.1.11. Paysage des bords du Lez - CASTELNAU
Alexandre Eugène (Montpellier, 1827 - Montpellier, 1894) dessin au
crayon noir avec rehauts de blanc sur papier teinté
Musée Fabre. 837.1.681 - Dessin français 19e siècle. Paysage près de
Montpellier, bords du Lez à Montplaisir avec une vue de Castelnau près
de Méric - MOULINIER Jacques (Montpellier, 1757 - Montpellier, 1828)
dessin lavé de sépia et d'encre de Chine Musée Fabre. 898.5.1 - Peinture française 19e
siècle. Vue de village - BAZILLE Frédéric
(Montpellier, 1841 - Beaune-la-Rolande, 1870)
Huile sur toile
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Enfin, nous possédons une oeuvre de Gustave COURBET, peintre ayant énormément oeuvré à la
connaissance des paysages languedociens. Vous observez ainsi le pont d?Ambrussum sur le
Vidourle. Il considérait en effet qu?il était préférable de peindre les paysages situés à ses pieds
plutôt que les paysages exotiques. Ainsi, à la faveur de son mécène, Alfred BRUYAS,
Gustave COURBET se rend donc dans le Midi et peint de nombreux paysages.
Ces peintres se situant entre réalisme et
impressionnisme contribueront à faire entrer la
lumière dans les salons en peignant la lumière du
Midi, ses ciels azuréens et ses paysages. D?une
certaine façon, ces éléments peuvent être
considérés comme précurseurs de
l?impressionnisme. Ainsi, Camille DESPOSSIS avait
écrit tout un texte intitulé « Montpellier, berceau de
l?impressionnisme ».
A l?occasion d?une visite au domaine de la tour de
Farge, propriété de la famille SABATIER,
Gustave COURBET avait peint le domaine, les
vignes autours et le télégraphe de Chappe. Il nous
transmet ici la réalité d?un paysage vers 1850, situé
à une vingtaine de kilomètres de Montpellier.
LA MER
Je vous présente maintenant le
tableau iconique du musée, oeuvre de
Gustave COURBET.
Il est actuellement prêté et exposé au
musée de Berlin. Il montre le paysage
languedocien, situé entre mer et
montagne, avec cette fameuse
représentation du peintre, reçu par son
mécène, qui donne l?impression que la
scène est inversée. Ce paysage plat
devient le premier sujet de la peinture.
Dans une autre oeuvre de
Gustave COURBET, le peintre se
présente maintenant face à la mer,
dans une évocation romantique, et fait
à nouveau entrer dans la peinture ce
paysage considéré comme sauvage et
vraisemblablement peu hospitalier.
Nous avons récemment acquis un tableau du peintre Albert GLEIZES représentant, en 1851,
deux baigneuses trempant timidement leurs pieds dans la mer. D?une certaine façon, il s?agit là
de l?évocation des premiers bains de mer.
Gustave COURBET s?intéressera aussi aux paysages d?étangs. Il nous montre donc des
paysages qui nous sont encore chers aujourd?hui. Il est vrai que lorsqu?on emprunte la liaison
ferroviaire entre Montpellier et Sète, ces paysages encore préservés restent magiques et
exceptionnels.
Musée Fabre. 892.4.1 - Peinture française 19e siècle.
Le pont d'Ambrussum - COURBET Gustave (Ornans,
1819 - La Tour de Peilz, 1877)
Huile sur papier marouflé sur bois
Musée Fabre. 868.1.23 - Peinture française 19e siècle. La Rencontre ou
Bonjour M.Courbet - COURBET Gustave (Ornans, 1819 - La Tour de
Peilz, 1877) Huile sur toile
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Laurence BONNAVENTURE a, lui aussi, arpenté de nombreux pays. En revenant dans le Midi, il
nous a offert ses visions du bord de mer à Palavas-les-Flots. Les oeuvrent égrainent ainsi les
états atmosphériques et les étangs.
Une oeuvre de FAILLES, réalisée en 1880, témoigne de l?intérêt grandissant au profit de nos
rivages.
Florence HUDOWICZ projette ensuite, sans les commenter, des oeuvres de BIMARD et de
Joseph-Léon CLAVEL.
Une oeuvre de Paul HARENT présente
Palavas-les-Flots comme station thermale.
REMOND, au XXème siècle, a représenté
des éléments aujourd?hui disparus comme
ce Kursaal qui imitait les bords de mer
Atlantique. Palavas-les-Flots y est donc
présenté comme une station de bains de
mer ; le casino y était déjà présent.
Dans les années 30, Jean RUDEL
représente les cabines de mer et les bains.
LA MONTAGNE
Le musée en est suffisamment riche.
Un paysage de Camille DESPOSSIS des années 30 reprend le motif du pic Saint-Loup investi
plus tôt par Eugène CASTELNAU, qui fut l?un de ceux à s?intéresser le plus à la campagne et à
cette montagne en particulier.
PAYSAGE ET HISTOIRE
Une oeuvre de Maximilien LENHARDT montre
une vue depuis les remparts d?Aigues-Mortes. Ce
peintre de la fin du XIXème siècle contribue à
faire resurgir la grande peinture d?histoire tout en
la renouvelant. Cette peinture représente donc la
tour de Constance.
Musée Fabre. 64.2.3 - Peinture française 20e siècle. Plage aux
baigneurs parmi les tentes et les parasols - RUDEL Jean Aristide
(Montpellier, 1884 - Montpellier, 1959) Huile sur contreplaqué
Musée Fabre. 895.1.7 - Peinture française 19e siècle. Les garrigues - CASTELNAU
Alexandre Eugène (Montpellier, 1827 - Montpellier, 1894) Huile sur toile
Musée Fabre. 892.1.1 - Peinture française 19e siècle.
Prisonnières huguenotes à la tour de Constance, Aigues-Mortes -
LEENHARDT Michel Maximilien (Montpellier, 1853 - Montpellier,
1941)
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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LA CAMPAGNE
Un pied de vigne d?Antoine-Laurent CASTELLAN prouve combien les paysagistes du début du
XIXème siècle commençaient à peindre leurs toiles à partir de détails. Jusqu?au XVIIIème siècle, les
arbres étaient en effet représentés de manière assez schématique et identique. Il s?agissait
d?illusions d?arbres. A partir du XVIIIème siècle, les traités recommandent explicitement de
commencer à dessiner les arbres à partir de leur feuille, dessinée géométriquement, et de
différencier les différentes essences.
La peinture suivante est une vue de vignes réalisée par Frédéric BAZILLE. Une vue similaire de
Maximilien LENHARDT sera réalisée une vingtaine d?années plus tard et témoignera de l?envie
de l?artiste de faire entrer la viticulture et l?agriculture dans le paysage au travers des vendanges.
Maximilien LENHARDT s?intéresse également à la garrigue, paysage sans relief constituant un
véritable défi pour le peintre. En dépit de l?absence de motifs perceptibles permettant d?animer et
de composer le paysage, son oeuvre « Aube en garrigue » n?en demeure pas moins un paysage
notamment grâce aux effets atmosphériques.
Tout élément devient sujet de peinture, y compris pour Henri de MAISTRE, hospitalisé à
Montpellier, pour lequel la ville et ses environs sont devenus un sujet de prédilection.
PAYSAGE ET MAGIE
Je me permets un petit écart pour évoquer la
personnalité de Jean HUGO, l?un des
fondateurs du réalisme magique, dont nous
conservons l?un des plus grands fonds à
Montpellier. Il nous permet d?une certaine
manière, par sa représentation idéalisée et
personnelle du paysage, de l?appréhender
différemment. Même si le sujet reste le
paysage, il abrite ainsi généralement une
autre scène (religieuse, mythologique ou
poétique). Il n?en demeure pas moins que
Jean HUGO peint ce qu?il observe, et l?on peut
dire que les paysages méridionaux fondent le
socle de sa peinture. Il s?était en effet établi,
dans les années 1930, au Mas de Fourques à
Lunel et ce sont bien ces paysages
environnants qui ont nourri son changement de style et l?émergence de cette nouvelle peinture.
Musée Fabre. 43.2.6 - Peinture française 19e siècle. Aube en garrigue - LEENHARDT
Michel Maximilien (Montpellier, 1853 - Montpellier, 1941) Huile sur carton
Musée Fabre. 2008.9.1 - Dessin français 20e siècle. Paysage
méditerranéen - HUGO Jean (Paris, 1894 - Lunel, 1984)
Lavis d'encre de Chine sur papier, tracé sous-jacent au graphite
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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LES PORTS
A la même époque, un autre sujet émerge avec l?école Montpellier-Sète : celui de la
représentation picturale des ports.
Nous abritons donc également de nombreux tableaux représentant le port de Sète, peints par des
artistes tels MILLAU ou COUDERT par exemple. Ces artistes ne sont pas forcément très connus,
mais ont tout de même leur importance dans nos fonds et pour l?histoire des beaux-arts locaux.
LES PAYSAGES URBAINS
Il me semble important d?évoquer les paysages
urbains pour terminer cet inventaire.
Nous disposons ainsi de diverses
représentations des environs de Montpellier : le
château de Flaugergues et ses vases d?Anduze
au début du XXème siècle ou encore le Peyrou.
Comme je l?indiquais plus tôt, Henri de
MAISTRE a eu à coeur de représenter la ville
sous ses divers aspects. Il a ainsi réalisé des
vues de la cathédrale, de la place de la
Canourgue, du Peyrou ou encore du vieux
Montpellier.
LES PEINTRES CONTEMPORAINS
Enfin, à travers nos peintres contemporains, je souhaite évoquer la persistance du paysage en
tant que personnage, comme en témoigne une vue du pic Saint-Loup par Vincent BIOULES, ou
la représentation d?arbres par Alexandre HOLLAN.
J?en profite pour vous informer que ce peintre franco-
hongrois a fait une donation importante au musée
national de Budapest ainsi qu?au musée Fabre. Nous
exposerons ainsi l?intégralité de cette donation à la fin
de l?année 2018. Vous aurez alors l?occasion
d?apprécier sa perception particulière du paysage.
Des vues différentes, proposées par
Philippe PRADALIE dans un style hyperréaliste,
restituent l?étang de Thau à l?occasion d?un mariage.
Ce paysage y est montré de manière à la fois
actuelle, intemporelle et contemporaine.
Enfin, ces vues de Colette RICHARD représentent le
quartier de La Paillade. Il me semble intéressant de
constater combien une forme d?urbanisme qui a pu
choquer peut être revisité à travers la vision d?un
peintre.
JULIEN TRANSY
Un grand merci à Florence HUDOWICZ ainsi qu?à la ville-métropole de Montpellier et au musée
Fabre, pour l?opportunité qui nous est donnée de compléter cette présentation d?une grande
richesse par une visite libre du musée pendant la pause méridienne.
Musée Fabre. 2007.14.9 - Dessin français 20e siècle. Le
Peyrou - MAISTRE Henri de (Saumur, 1891 - Guiry-en-Vexin,
1953)
Musée Fabre. 2011.13.10 - Dessin français 20e
siècle. Nocturne à La Paillade - RICHARME Colette
(Canton, 1904 - Montpellier, 1991) encre noire, lavis
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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DU PAYSAGE-DECOR AU PAYSAGE-PERSONNAGE : UNE
ILLUSTRATION
JULIEN TRANSY
Notre après-midi s?ouvre avec un intervenant dont le profil nous permet de faire le lien avec la
dernière séquence de la matinée : Joël BRISSE, contacté en sa qualité de réalisateur, s?avère en
effet être aussi (peut-être devrais-je même dire d?abord, au départ) peintre.
Je l?ignorais pour ma part lorsque j?ai découvert le court-métrage Les oliviers, non pas d?abord en
tant que spectateur, d?ailleurs, mais en tant que lecteur du scénario et de la note d?intention
associée. J?ai été frappé par les références au paysage, nombreuses et marquées, contenues
dans cette note. Un parallèle assez immédiat pouvait notamment être établi entre cette intrigue
(mobilisant, à 15 ans d?intervalle, les mêmes personnages et les mêmes acteurs au sein d?un
même village) et la logique d?un Observatoire Photographique du Paysage (OPP), basée sur la
reconduction photographique à l?identique d?un ensemble de points de vue à différents pas de
temps. La méthode de création et gestion de ces OPP a été développée et portée par le
ministère chargé de l?environnement à partir de la fin des années 80. Beaucoup d?acteurs s?en
sont saisis depuis, d?une part en tant qu?outil de sensibilisation, de médiation et de pédagogie
autour des paysages et de leurs évolutions, d?autre part en tant qu?outil d?aide à la décision pour
essayer d?orienter ces transformations le plus favorablement possible.
Si c?est bel et bien ce parallèle qui m?a immédiatement saisi, je ne souhaite pas réduire le rapport
au paysage des films de Joël BRISSE à cette seule dimension diachronique, et lui laisse donc la
parole en remerciant Marin ROSENSTIEHL de nous avoir mis en relation.
JOËL BRISSE
PE I N T R E E T R E A L I SAT E U R
Bonjour à tous. L?évocation de mon activité de peintre est bienvenue car je me définis davantage
comme un peintre qui réalise des films que comme un cinéaste, même s?il me paraît plus facile
de parler du cinéma que de la peinture. J?ai eu l?occasion à plusieurs reprises de mener des
travaux ou réflexions sur le paysage, notamment à partir de vues aériennes de la ville de Zagreb.
Vues aériennes de Zagreb © Joël Brisse
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Ce paysage peu urbanisé m?avait intéressé, car il comprenait de nombreux terrains vagues et
d?espaces libres. J?ai ainsi travaillé à partir de photographies en noir et blanc sur lesquelles j?ai
ensuite ajouté de la couleur.
J?avais été interpellé par l?absence de ciel et d?horizon, raison pour laquelle il me parait
impossible de se projeter dans une notion de continuité du paysage. Or j?ai l?impression que nous
nous plaçons aujourd?hui dans une situation similaire : nous observons des visions partielles
plutôt qu?un paysage continu. Notre paysage se morcelle, de même que notre manière
d?observer, à l?image de ce que nous propose internet.
Il serait ainsi intéressant de se questionner sur le morcellement du paysage et le morcellement
de notre perception du monde. Nous perdons la vision globale des éléments, et j?ai le sentiment
que nous avons perdu quelque chose, de ce fait, dans notre rapport au monde.
Après mon travail sur les paysages de Zagreb, je me suis installé à Pompignan, dans le Gard.
Depuis, je travaille avec ce dont je dispose autour de moi. J?ai ainsi démarré un site de grands
paysages à partir de la campagne autour de Pompignan.
Un lien pourrait être établi entre le cinéma et ces grands paysages. En effet, dans la peinture, le
sujet n?est pas posé sur un fond, il en est l?émanation. Il émerge de cet espace coloré dont la
texture lui donne sa gravité.
Un extrait du court-métrage La pomme, la figue et l?amande est projeté.
Ce film a été tourné en 1998.
Personnellement, je n?ai pas besoin d?un repéreur : ce sont les lieux qui m?inspirent l?histoire.
Dans le second extrait que je m?apprête à vous proposer, le lieu où les deux personnages se
cachent du conducteur du 4 x 4 constitue le point de départ du scénario. J?ai en effet eu
l?occasion, un jour, de me trouver précisément à l?endroit où, plus tard, j?ai posé la caméra pour le
tournage de cette scène. L?endroit me plaisait assez. J?ai alors imaginé la scène et tout le
scénario a finalement découlé de ce plan précis.
Le second extrait est projeté.
Photogramme du film La pomme, la figue et l?amande © Joël Brisse
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Le film s?appelle La pomme, la figue et l?amande. Cette femme s?est sauvée de chez elle. Son
mari élève des chevaux. Elle a tiré sur l?un d?entre eux juste avant de partir. Plane un moment
l?hypothèse qu?elle ait pu le tuer lui. On devine, sans en avoir la certitude, l?existence d?une
histoire assez lourde en toile de fond. Elle se réfugie auprès de cet ouvrier de la vigne que l?on
découvre aussi dans le premier extrait.
L?histoire se déroule sur trois jours ; le premier jour, l?homme lui raconte l?histoire d?une pomme
qui lui a sauvé la vie, le deuxième jour, celle d?une figue. Le dernier jour, c?est elle qui lui raconte
l?histoire d?une amande. A chaque fois, ces petites histoires s?apparentent à de petits contes
reflétant l?état de leur relation. L?idée a donc germé à l?endroit précis où a ensuite été tournée la
première scène. Cette première scène représente quasiment le début du film. Le spectateur
découvre cette femme un peu perdue à qui le viticulteur prête son blouson.
Après avoir revu ce film dans le cadre d?une projection, j?ai trouvé intéressant de lui écrire une
suite. C?est ainsi que j?ai imaginé le court-métrage intitulé Les oliviers. Il se déroule au même
endroit. La femme revient à la recherche du viticulteur. Le temps a passé.
J?ai trouvé intéressant que le temps réel s?introduise ainsi dans le temps du cinéma. Depuis, un
petit lotissement a été construit, des parcelles de vigne ont été arrachées faute de parvenir à
produire du bon vin.
Personnellement, je n?aime pas tricher avec les décors. Il est effectivement possible de jouer
entre les champs et les contrechamps, mais je n?aime pas procéder ainsi. J?aime imaginer le
trajet réel, dans le décor des personnages. C?est peut-être en cela que je suis plus peintre que
cinéaste.
Je travaille avec un chef-opérateur au coeur de la nature. Je recherche une focale se rapprochant
le plus possible du cadre de la vue. Or lui ne cesse de me proposer des focales qui aplatissent
les images. Je les écarte systématiquement, et mon choix s?arrête toujours sur le matériel qui
permet d?obtenir un résultat se rapprochant au maximum de celui que l?oeil voit in situ.
Sachez, avant de regarder ce nouvel extrait, que la qualité en est fort différente. La pomme, la
figue et l?amande a été tourné en pellicule alors que Les oliviers l?a été en numérique. Ce n?est
pas mieux pour autant, c?est simplement différent.
Un extrait du film Les oliviers est projeté.
Photogrammes des films La pomme, la figue et l?amande (à gauche) Les oliviers (à droite) © Joël Brisse
Photogrammes du film Les oliviers © Joël Brisse
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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J?étais intéressé par le fait que le paysage nous aide à être dans l?état d?âme de cette femme. Je
pouvais ainsi diriger le spectateur du grand vers le petit, de l?extérieur vers l?intérieur. C?est la
raison pour laquelle on regarde sous la pierre. De plus, pouvoir jouer avec les sons, l?étrangeté
de cette petite carrière me plaisait. J?aime également l?idée du proche et du lointain. Evidemment,
il n?est pas aisé de transmettre tout cela dans un scénario, mais le cinéma le rend réalisable.
Le dernier extrait est tiré d?un long métrage tourné en 2002. La première scène, au sein de cet
extrait, fait un peu écho à ce que nous pouvons lire dans les journaux actuellement sur la
disparition des oiseaux des zones agricoles.
Un dernier extrait est projeté.
En ce début de film, le personnage principal apparaît comme un peu naïf. Il va au bout de ce qu?il
pense, ce qui a pour effet de le placer en porte à faux par rapport aux autres habitants du village.
La deuxième scène dont est composé cet extrait est en fait la dernière du film, intitulé La fin du
règne animal. Elle était précédée par une scène assez difficile, dans laquelle une bergerie flambe
avec en son sein les animaux pris au piège.
J?ai choisi cet extrait car il me paraît bien illustrer le village de Pompignan. Vous pouvez ainsi
constater que de nombreuses vignes ont été arrachées. Des lotissements sont sortis de terre.
L?histoire m?a été inspirée par ce village où j?habite. Le film comprend d?ailleurs une scène à la
coopérative agricole pour laquelle de nombreux habitants sont venus de faire de la figuration. Le
personnage principal s?y présente avec un lapin à deux têtes prélevé dans la nature, et provoque
un léger scandale en menaçant son entourage d?un avenir semblable si l?humanité poursuit dans
sa logique productiviste de manipulation du vivant.
L?idée du lapin à deux têtes m?est venue après lecture d?un article dans le Midi libre, écrit par un
professeur du CHU de Montpellier au sein duquel il expliquait qu?en 2002, deux cas d?enfants
présentant des malformations génitales avaient été recensés dans la région biterroise. Il les
attribuait à l?usage des fongicides et à leur influence sur la production d?hormones. C?est en en
prenant connaissance que j?ai eu l?idée d?ajouter cette scène du lapin à deux têtes.
Photogrammes du film La fin du règne animal © Joël Brisse
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Mon idée, toutefois, n?était pas de réaliser un film militant. J?avais plutôt imaginé un conte. Cet
aspect apparaît d?ailleurs toujours un peu dans chacun de mes films. Je pars d?une situation
réelle, un peu enfermée sur elle-même, et tâche de lui faire revêtir une dimension de l?ordre du
conte.
DISCUSSION
UNE PARTICIPANTE
Avez-vous déjà eu l?envie de réaliser un film où les personnages seraient davantage en demi-
teinte, pour faire la part belle au paysage ?
En restant dans le registre de la fiction, je m?interroge en effet sur la capacité à basculer vers un
film où les paysages occupent une place encore plus prépondérante, jusqu?à faire en sorte que
les personnages ne soient plus au centre du film.
JOËL BRISSE
Ce serait effectivement possible. Je pense d?ailleurs que des réalisateurs ont déjà franchi le pas.
J?avais moi-même un projet de film, non encore réalisé, sur le travail au village. Il serait dénué de
dialogues et constituerait un portrait du village dont je montrerais l?évolution tout au long de
l?année. J?ignore si cela répond à votre question.
UNE PARTICIPANTE
C?est en effet une question que je me pose de savoir si le paysage fait film : il me semble que le
milieu du cinéma, dans sa grande majorité, pense le contraire.
JOËL BRISSE
L?un des extraits du film Les oliviers montrait la comédienne assise en train d?écouter les bruits de
la nature. Cette scène figurait au stade du scénario bien que difficile à décrire, car dénuée
d?action, sans élément concret, censée ne véhiculer que des sensations. Or, un paysage
communique de la sensation, du ressenti. Il est donc parfaitement possible de le montrer, de le
filmer.
Dans le cinéma iranien, le réalisateur Abbas KIAROSTAMI s?appuie énormément sur ce principe.
Je ne vous cache pas que le plan de la fillette qui court et met un certain temps pour parvenir au
sommet de la petite butte (La fin du règne animal) m?a été inspiré par son film Où est la maison
de mon ami ?
Les films de Theodoros ANGELOPOULOS sont quasi irregardables pour le public actuel. Je
pense à une scène où le personnage principal traverse la place du village pendant trois à quatre
minutes. Pourtant, quand j?étais jeune, j?aimais énormément ce type de plan-séquence qui me
donnait l?impression d?être dans du temps réel. En procédant ainsi, vous filmez autant le paysage
que le personnage.
Tout à l?heure, je parlais du morcellement du paysage. Ce morcellement est toujours présent
dans notre perception des choses et du temps. Malgré nous, nous sommes devenus des
zappeurs.
Aujourd?hui, seul un Iranien par exemple pourrait encore imposer un film comprenant des plans-
séquences très longs. En France, cela me semble difficilement envisageable, ce n?est plus dans
notre culture.
Concernant le travail sur le temps, je citerais Georges ROUQUIER qui, avec ses films Farrebique
et Biquefarre. Il s?agit de deux documentaires. Le premier a été tourné à la fin de la Seconde
Guerre mondiale, dans une ferme de l?Aveyron, le second au milieu des années 80. Entre-temps,
le rapport aux animaux a totalement changé. Dans le premier, le grand-père prend le temps de
laver la queue des vaches pour éviter qu?au moment de la traite, celles-ci puissent heurter et salir
la personne en charge de la traite manuelle. Dans le second film, les vaches sont poussées sur
une rampe en béton. Le spectateur ressent alors l?existence d?un certain fonctionnalisme qui s?est
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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substitué au respect des animaux. En filmant cela, il est évident qu?il faut aussi filmer les
changements des paysages.
UN PARTICIPANT
Votre plan de fin m?a effectivement fait penser à Abbas KIAROSTAMI. Il est vrai que le plan de fin
de La fin du règne animal est un plan-séquence de cinq minutes.
Je voulais justement vous demander quelle était votre relation avec ce réalisateur et son cinéma,
mais vous venez d?y répondre. Pour ma part, j?ai apprécié ce plan-là, car le paysage me semble
tout aussi important que l?action qui s?y déroule. Or, vous avez raison : il est aujourd?hui difficile
de faire des films de cette manière.
JOËL BRISSE
C?est peut-être aussi parce que je viens de la peinture que je m?autorise de tels plans-séquences.
Je ne suis pas un cinéaste du montage, je suis un cinéaste de la vision. Même lorsque j?écris les
scénarios, je suis dans la vision des scènes.
UN PARTICIPANT
Personnellement, j?ai l?impression que c?est un film où le paysage est prépondérant. Je pensais à
Dominique MARCHAIS. Il officie dans le documentaire et considère vraiment le paysage comme
le personnage principal. En même temps, ces documentaires comportent autant d?interactions
humaines que dans vos films. L?approche documentaire permet peut-être davantage d?affirmer le
paysage comme personnage principal. Dans la fiction, je suppose qu?il est difficile de le faire
davantage que ce que vous faites déjà.
JOËL BRISSE
Il y a dans le dernier film de Dominique MARCHAIS, Nul homme n?est une île, un élément que je
trouve particulièrement beau. Une coopérative de paysans en Sicile explique qu?une partie de
son territoire est traversée par une autoroute. Malgré ce, les paysans décident de s?adapter et
refusent de renoncer à exploiter leurs terres.
Je vous conseille les différents documentaires de Dominique MARCHAIS. L?image y est à chaque
fois magnifiquement travaillée.
JULIEN TRANSY
Il se trouve que Dominique MARCHAIS était membre, en 2016, du jury du Grand prix national du
paysage (GPNP) organisé par le Ministère de la Transition écologique2. Ce prix consacre un
projet de paysage exemplaire, à même de faire valoir la pertinence de l?approche et de la pensée
paysagères dans le processus de transformation des territoires. Il est décerné par un jury
pluridisciplinaire qui rassemble élus, paysagistes, professionnels de l?aménagement et
personnalités extérieures. C?est à ce dernier titre que Dominique MARCHAIS a été invité à y
prendre part, au regard des connexions fortes que ses films entretiennent avec le paysage, ainsi
que les échanges viennent de le souligner.
J?aurais d?ailleurs souhaité pouvoir lui confier la responsabilité de prendre en charge, à la suite de
cette journée s?il avait pu y participer, la rédaction d?un texte court intitulé "La journée vue par...",
destiné à compléter les actes par un regard synthétique et personnel assumé. Sa présence parmi
nous ce jour n?était malheureusement pas possible, du fait des débats auquel il continue de
prendre part en différents points du territoire pour accompagner la diffusion de son dernier film.
2 https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/politique-des-paysages#e5
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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FILMER POUR « OBSERVER L?INTENTION PAYSAGERE ET SA PLACE
DANS LE DEBAT COLLECTIF »
JULIEN TRANSY
Je vous propose de changer de registre, avec une intervention structurée non plus autour de
court-métrages de fiction, mais d?un « film recherche » (Olivier BORIES va nous en expliquer le
principe) dont j?ai découvert l?existence à travers un article paru dans la revue Projets de Paysage
[http://www.projetsdepaysage.fr/filmer_l_artificialisation_d_une_terre_agricole_p_riurbaine_].
Voilà qui prouve si besoin en était que la production d?articles scientifiques a du bon, même si l?on
peut regretter la prépondérance de l?écrit sur l?image dans le champ de la recherche : c?est un
point dont Olivier BORIES entend effectivement nous entretenir, entre autres sujets, sans
opposer aucunement les deux formes d?écriture : il est ici plutôt question de complémentarité.
OLIVIER BORIES
EN S E I G N A N T-C H E RC H E U R A L?ECO L E N AT I O N A L E D E FO R M AT I O N A G RO N O M I Q U E
Bonjour à tous. Ma communication s?appuiera sur une recherche menée de façon collective (avec
Jean Michel Cazenave, chargé de projet audiovisuel, Anne-Marie Granié, professeure émérite en
sociologie et Jean-pascal Fontorbes, maitre de conférence HDR en cinéma), Tous à l?ENSFEA et
membres de l?UMR 5193 LISST-Dynamiques rurales entre 2013 et 2016 dans le cadre d?un
programme de recherche qui s?intéresse à la transformation d?un morceau de frange urbaine de
l?agglomération toulousaine.
Cette recherche avait pour objectif de poser un regard scientifique sur les pratiques
d?urbanisation et le devenir de la terre agricole. Son but était d?interroger le processus
d?étalement (qui se poursuit malgré les efforts de densification), la transformation des paysages
périurbains, le bouleversement esthétique du lieu et la nouvelle figure paysagère proposée.
Cette recherche s?intéresse aussi aux jeux d?acteurs, à leurs intentions, à leurs positions, et à
leurs stratégies avec l?intention de révéler et de donner à comprendre la complexité des relations
et des enjeux qui orientent le projet de territoire.
Nous nous sommes attachés à travailler sur les différents positionnements, favorables,
défavorables, qui engagent à la résistance, à l?affrontement ou au contraire, à l?adhésion et au
soutien au projet de territoire et de paysage.
Nous avons aussi travaillé sur la force de l?entre-soi pour se protéger, protéger son territoire et
protéger son paysage.
Notre travail d?observation et d?analyse filmique s?est enfin appuyé sur un travail d?analyse des
représentations sociales.
C?est une recherche scientifique dont l?originalité tient donc moins à son sujet qu?à la méthode et
aux modalités de son l?écriture.
Nous avons en effet mobilisé l?approche filmique et le film-recherche. Je cite ici les mots de Jean-
Pascal FONTORBES (2013) : « le film-recherche recouvre une double exception. D?une part, les
sujets et objets filmés s?inscrivent dans un questionnement scientifique, c?est-à-dire que la
recherche est effectuée avec le film dans tout son processus (on parle d?ailleurs de cinéma du
processus). D?autre part, la manière de filmer est interpellée dans sa dimension holistique et
renvoie aux gestes du cinéaste et principalement aux gestes documentaires. Le processus de
réalisation du film recherche est une quête en direction d?une élucidation du réel vers une
connaissance approfondie des réalités sur lesquelles nous posons un regard particulier ».
Ainsi, si la caméra et le microphone, les images et les sons, sont utilisés par les chercheurs que
nous sommes pour faire le relevé des données, ils sont aussi mobilisés pour fixer l?information,
analyser et rendre compte au plus près de la réalité du terrain.
Dans cette approche audiovisuelle et sur cette thématique de travail, nous avons donc engagé un
travail en interdisciplinarité. La posture adoptée a placé la problématique de l?urbanisation des
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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franges urbaines à l?épreuve d?un triple regard : géographique, sociologique et audiovisuel, pour
proposer notre socio-géographie filmique.
Cette communication sera donc articulée en trois parties : la première sera consacrée à l?écriture
filmique et les possibilités de cette écriture offertes dans la recherche, la deuxième au sujet filmé et la
troisième à la présentation d?un extrait de dix minutes du film-recherche : des champs et des maisons.
L?ECRITURE FILMIQUE
Un langage scientifique, un outil de la connaissance et des émotions
Cette écriture repose sur un langage scientifique. Elle constitue véritablement pour nous un outil
de connaissance scientifique, mais aussi de transcription des émotions.
L?écriture filmique est un langage peu utilisé en géographie, plus couramment employé dans des
disciplines comme l?anthropologie ou la sociologie.
Depuis longtemps, la géographie produit pourtant des images pour étudier, comprendre et
analyser les lieux. Avec la carte, le dessin et la photographie, la géographie porte en elle cette
culture de l?image qui devrait appeler naturellement à l?usage de l?écriture filmique. Aussi, dans ce
domaine, les pratiques commencent-elles à évoluer.
Si Marion ERWEIN (2014) nous rappelle qu?aujourd?hui « c?est dans le monde anglo-saxon que
les recherches utilisant le film en géographie sont les plus répandues », les lignes commencent à
bouger doucement. C?est dans ce mouvement qu?avec plusieurs collègues enseignants-
chercheurs de différentes universités (Paris, Bordeaux, Toulouse) nous avons organisé au mois
de mars 2018 un colloque international intitulé « la pratique du film en géographie », ayant réuni
de nombreux chercheurs, principalement des géographes utilisant le film.
Pour autant, c?est le langage textuel qui reste aujourd?hui quasi exclusivement reconnu par la
communauté scientifique à laquelle j?appartiens. Rares sont ceux qui concèdent à l?écriture
filmique les capacités que j?y décèle.
Le film est le plus souvent apprécié comme un divertissement plutôt que reconnu comme une
contribution à la production d?un discours scientifique. Le film-recherche reste donc en marge
d?une production scientifique plus académique qui valorise d?abord l?article publié dans une revue
classée.
Pourtant, le film-recherche produit de la connaissance. Il procède à une véritable construction
scientifique et impose, comme à l?écrit, une grammaire. Il s?agit évidemment d?une grammaire
filmique relevant d?un ordonnancement d?images et de sons raisonnés au montage. Par ailleurs,
lors du tournage, nous avons besoin de construire la réalisation en fonction de notre
problématique par le choix des plans, des cadrages et des focales notamment.
Nous avons fait le choix de travailler à deux niveaux qui nous ont semblé intéressants et qui
constituent deux niveaux de langages combinés : les niveaux visuels et sonores.
Nous n?avons pas souhaité opposer ou rapprocher l?écriture filmique de l?écriture textuelle afin de
la rendre scientifiquement plus recevable. Nous pensons en effet que l?écriture filmique est
scientifiquement recevable, car elle apporte une proposition différente et complémentaire à la
science et à la recherche.
Nous inscrivons notre pratique filmique dans une manière différente d?écrire la recherche. Nous
sommes ainsi particulièrement sensibles à la place que l?écriture filmique offre à la créativité du
chercheur-cinéaste.
Le film-recherche permet au chercheur de s?extraire des carcans de normalisation imposés par
l?écriture textuelle, tout en conservant la rigueur et l?exigence de la science.
L?écriture filmique offre en fait au chercheur une agréable liberté de ton dans la manière de
présenter sa recherche.
Je suis convaincu des atouts de l?écriture filmique pour le type de recherche que je produis en
géographie sociale. Je fais partie de ceux qui pensent que le film, parce qu?il a un pouvoir
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
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d?évocation sensorielle, est un outil pour construire une connaissance géographique et
paysagère plus que représentationnelle.
En utilisant le film comme écriture de la recherche, nous inscrivons notre travail de chercheur
dans une approche compréhensible et nous installons de fait un rapport très fort au terrain.
Nous nous plaçons dans une posture d?observation ordinaire du quotidien. En référence à Edgar
MORIN (2005), nous nous embarquons de fait dans la complexité. On se donne les moyens de
prendre en compte tout ce qui peut faire sens pour comprendre le cas étudié. On filme avec des
gens, des lieux, on va à la rencontre du terrain et on est attentifs aux questions que ce terrain
nous pose en tant que chercheurs.
Cela revient à dire que la construction de notre raisonnement est, de fait dynamique. Il renvoie à
la construction-compréhension de la réalité que nous observons.
Avec le langage audiovisuel, nous nous aventurons vers des formes de connaissance moins
conventionnelles, nous acceptons de nous laisser surprendre, d?enregistrer ce qui surgit et que
nous interpréterons par la suite. Nous accordons ainsi le droit de composer avec l?imprévu et
l?aléa. Béatrice COLIGNON, géographe à Bordeaux, parle d?une place faite à l?informalité (2017).
Finalement, ces informations saisies sur l?instant dans des situations authentiques sont
l?expression d?une réelle volonté de les communiquer. Cela apparaîtra à la fin de l?extrait que je
vous présenterai, lorsque les administrés de la commune qui nous a accueillis s?expriment sur
leur projet de territoire à la sortie du conseil municipal de manière suffisamment véhémente.
En utilisant le film comme méthode et écriture de notre recherche, nous sommes obligés de
prendre le temps, ce qui nous a aussi bien convenu. C?est justement ce temps que la recherche,
soumise à une obligation de productivité, ne prend plus alors qu?il est essentiel au processus. En
tant que chercheur, le temps d?immersion est essentiel à la compréhension des lieux et à la
construction de cette proximité avec ceux qui les habitent.
Comme le dit Anne-Marie GRANIE (2005), « avec le film, on construit une relation très
intéressante de réciprocité dans la reconnaissance sans laquelle rien n?est possible. »
Le film-recherche repose donc d?abord sur une histoire et de nombreuses rencontres, avec les
lieux et avec les hommes. Sans cette rencontre, le film-recherche ne peut exister. La qualité de
rapport entre le chercheur et le cherché est donc primordiale.
Dans une recherche classique, les individus enquêtés sont en général enregistrés. Il est rare
qu?ils aient peur d?une diffusion radiophonique ou d?une réutilisation écrite de leurs propos, car il
nous est recommandé de les anonymer. Ils se montrent plus craintifs avec le film, car le média
rend visible et expose bien davantage. Se pose alors la question de la diffusion des images, de
l?apparition publique et de l?identification possible.
Nous avons dû être invités pour pouvoir filmer en conseil municipal. Cela n?a été possible qu?au
travers du rapport de confiance installé avec les administrés.
Photogrammes du film Des champs et des maisons © Olivier Bories
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Si la recherche nous engage dans un fort rapport au terrain et à ceux qui l?habitent, elle permet
de faire une place importante au sensible et aux émotions. Nous allons ainsi pouvoir enregistrer,
lire puis interpréter le non verbal qui apporte aux propos de l?interlocuteur de la nuance, peut
exprimer du doute, de l?étonnement ou de l?agacement par exemple. Cela permet ainsi de mieux
pouvoir pénétrer le registre des émotions.
Les silences, les expressions du faciès, les mouvements, les intonations de voix sont autant
d?éléments qui constituent des signaux racontant un rapport des acteurs au territoire qu?il est
difficile de capter autrement que par la caméra et les microphones. Ce non-verbal apporte donc
du sens et de la consistance supplémentaire aux paroles prononcées ; il enrichit ainsi
considérablement le relevé de données. Il nous aide donc à déceler ou à comprendre une
complexité de stratégie et de position adoptées par rapport au projet, complexité qui n?est pas
nécessairement verbalisée.
Pour saisir ces émotions, la caméra et le microphone vont contraindre le chercheur à poser le
regard et lui apprendre à regarder. Le chercheur doit donc se positionner dans une observation
particulièrement active pour poser un regard de plus en plus aiguisé sur ce qui est observé. En
complément, le microphone oblige à une écoute plus attentive, ce qui n?est pas une pratique
courante pour un géographe.
Ainsi, d?une certaine manière, le film-recherche bouleverse et enrichit la pratique scientifique du
géographe qui, au fur et à mesure des captations audiovisuelles, prend conscience de tout ce qui
se passe aussi dans les espaces sonores et gestuels.
Le film-recherche permet au chercheur de se saisir du registre des émotions et de faire passer
des messages qu?il est impossible de transmettre autrement.
Il y a par exemple, dans le film que nous avons réalisé, cette gêne excessivement signifiante du
président de SAFER s?exprimant sur une opaque transaction foncière. Il y a cet agacement dans
la voix du maire qui fait face à la contestation de son projet d?urbanisation. Il y a ce sourire du
nouveau maire élu qui nous donne à comprendre la joie de sa victoire aux élections et le plaisir
de la revanche?
Si le film-recherche permet de capter les émotions des individus filmés, il permet également de
s?intéresser aux émotions et à la sensibilité du chercheur qui filme.
Cette sensibilité sera évidemment présente dans la manière de filmer, dans les choix de cadrage
et de montage. Or, le dernier article textuel que j?ai déposé pour une publication académique a
été soumis à la censure, car les secondes parties de phrases faisaient appel à mes émotions de
chercheur ce qui était jugé suffisant pour remettre en question le caractère scientifique de mon
article.
Ainsi, le film-recherche constitue une forme d?écriture qui laisse cette liberté-là au chercheur.
Le film-recherche est non seulement une oeuvre scientifique produisant de la connaissance, mais
aussi une oeuvre artistique qui exprime des informations sur la sensibilité de son auteur-
chercheur.
Un langage à partager, un outil de médiation territoriale
L?écriture filmique est un langage scientifique qui se partage. Je m?appuie cette fois sur une
collègue géographe à Paris, Marie CHENET (2014), qui déclare : « la réalisation d?un film-
recherche et sa projection constituent une expérience collective, expérience plutôt rare en
recherche. Certes, il est courant d?associer les individus non chercheurs dans le processus de
l?enquête, mais les résultats de ces enquêtes font bien souvent l?objet de présentations dans des
colloques ou de publications dans des revues scientifiques qui utilisent un lange trop spécialisé,
que les non-initiés ne comprennent pas. Si l?écrit scientifique est encore très excluant, le cinéma
est au contraire rassembleur. Dans une société où l?image occupe de plus en plus de place,
chacun se sent apte à comprendre un film, même si parfois, le propos peut être aussi obtus qu?à
l?écrit ».
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
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Ainsi, l?écriture filmique est un outil intéressant pour la mise en place de cette médiation
territoriale. Non seulement le géographe apporte des connaissances en rapport avec les
problématiques traitées, mais en plus, ces problématiques servent aussi au territoire. Cet outil
constitue donc un trait d?union entre l?écoute, les points de vue, le partage des connaissances, la
prise en compte des regards et des représentations et leur mobilisation pour l?action territoriale.
Nous pensons qu?il est intéressant que le film-recherche ne se prive pas de cette possibilité de
parler simultanément à plusieurs publics, aux chercheurs comme au grand public. Nous pensons
qu?il est de notre responsabilité de scientifique d?user de la réalisation du film-recherche pour
nous adresser plus largement à cette société civile qui fabrique le projet de territoire.
Le film-recherche constitue alors l?occasion de sortir d?une forme d?entre-soi (entre-soi de
chercheurs), d?aller à la rencontre des acteurs qui occupent les espaces étudiés. Ainsi, le film
réalisé a fait l?objet de plusieurs projections thématiques locales organisées par les Comités de
développement des agglomérations, notamment de la Communauté d?agglomérations du
SICOVAL, le territoire d?intercommunalités sur lequel nous avons travaillé. Cette projection avait
en effet été organisée dans le cadre d?une discussion publique visant à débattre avec les acteurs
locaux de la manière d?urbaniser leur territoire.
LE SUJET FILME
Ce film s?intitule Des champs et des maisons. Il part de l?idée que partout en France,
l?urbanisation des pourtours d?agglomération se poursuit, particulièrement sur l?agglomération
toulousaine, qui connaît un rythme de croissance et de progression démographique extrêmement
dynamique.
Cela génère donc un jeu foncier avec une agglomération ayant perdu 8 % de sa surface cultivée
entre 2000 et 2010.
L?exercice de la contention urbaine est donc particulièrement complexe à Toulouse. La ville
continue à croître, les lotissements se substituent aux champs ce qui nourrit inévitablement le jeu
de la spéculation foncière. Les paysages se font ainsi moins agricoles et plus minéraux.
Il existe tout de même, à quelques kilomètres du centre de Toulouse, une zone de coteaux
totalement préservée de cette artificialisation. Ces communes ont en effet adroitement usé de la
réservation foncière pour défendre fermement la qualité du cadre de vie.
Ces habitants profitent donc d?une grande enclave de nature. Nous avons ainsi posé notre
caméra dans la commune de Vigoulet-Auzil. Nous avons en effet engagé avec elle, en 2013, un
travail de recherche filmique sur l?artificialisation d?une terre agricole périurbaine par la mise en
oeuvre d?une opération immobilière.
Photogrammes du film Des champs et des maisons © Olivier Bories
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Cette commune appartient à une intercommunalité de 36 communes. Elle s?étend sur
346 hectares et compte un peu moins de 1 000 habitants.
En 2010, cette commune révise son plan d?occupation des sols et met en place un plan local
d?urbanisme adopté en juin 2013. Ce nouveau document de planification autorise ainsi de
déclassement de vingt hectares de zones agricoles non constructibles pour permettre
l?urbanisation de trois grands secteurs.
La collectivité contractualise avec un promoteur chargé de proposer un projet immobilier
respectueux des paysages et de l?environnement. De cette manière, la commune cherche à
attirer les jeunes ménages pour redynamiser son territoire, son nombre d?habitants diminuant
depuis 1999.
A Vigoulet-Auzil, la population est vieillissante, beaucoup sont retraités et l?école ferme des
classes. La population y est particulièrement aisée puisque le revenu fiscal par ménage est l?un
des plus élevés, selon les chiffres de l?INSEE. Il s?agit d?une collectivité essentiellement
résidentielle, tournée vers le bassin d?activité toulousain. Les habitants actifs travaillent à
Toulouse, s?absentent en journée ce qui fait de cette commune une commune-dortoir.
Ce projet d?urbanisation fera ainsi naître la contestation. Une opposition va ainsi se constituer,
une résistance locale s?organiser en associant pour la protection des paysages et la conservation
du patrimoine agricole. Le groupement contestataire réunira les opposants au projet. Les
résidents, pour la plupart, habitent en bordure de terres artificialisées. Ils se disent inquiets de
voir disparaître leur proche paysage et soucieux d?une sauvegarde des dernières terres agricoles
situées sur le territoire communal. C?est ainsi le sens su projet de paysage qui est remis en
question.
La conformité du plan local d?urbanisme est attaquée, la validité du projet d?urbanisation est
remise en question, les frondeurs proposent d?utiliser le BIMBY (Build in my backyard) pour
urbaniser plus respectueusement et plus discrètement le territoire. Autrement dit, ils proposent
une division parcellaire.
Avec ce projet d?urbanisation durable, les frondeurs constituent une liste électorale déposée pour
les élections municipales de 2014, et remporteront les élections.
Nous avons posé notre caméra dans cette commune durant trois ans.
Ce travail en sociogéographie filmique est réalisé au sein de mon UMR, en partenariat avec
l?intercommunalité du SICOVAL.
L?extrait du film-recherche est projeté.
Photogrammes du film Des champs et des maisons © Olivier Bories
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Le personnage qui s?exprime en toute fin d?extrait, à la sortie d?un conseil municipal, est le
premier concerné puisque c?est autour de sa maison que doit être construit le lotissement. Il est
aujourd?hui premier adjoint et était vice-président de l?association qui s?est mobilisée contre
l?urbanisation de ces terres agricoles.
Le projet de recherche a duré plus longtemps que prévu, car nous nous sommes retrouvés
entraînés un peu malgré nous, dans cette histoire de résistance et de transformation du projet,
qu?il nous a finalement semblé intéressant de suivre.
Une solution alternative de BIMBY été proposée, plus respectueuse. Elle consiste en la division
parcellaire de grands terrains.
DISCUSSION
UN PARTICIPANT
Dans quel contexte et à quelles occasions ce film a-t-il été diffusé ?
OLIVIER BORIES
Au départ, dans le respect de la relation de confiance instaurée avec les acteurs du projet, nous
nous étions engagés à ne diffuser ce film qu?après validation du Président de l?intercommunalité.
Une fois cet accord obtenu, nous l?utilisons beaucoup à l?Université Toulouse Jean Jaurès,
Université Champollion Albi auprès des étudiants que nous formons en géographie, en
urbanisme, en paysage, et en aménagement. Nous l?utilisons aussi avec les écoles
d?architecture, notamment de Montpellier ainsi qu?avec les enseignants que nous formons à
l?ENSFEA. Le film-recherche est une ressource pédagogique. Il commence aussi désormais à
être diffusé à l?occasion de festivals. Il est notamment en compétition au festival Silence en
lumière de Nancy, qui récompense les films de chercheurs.
Ces diffusions ne sont pas nécessairement programmées. Il n?est d?ailleurs, à cette heure de mon
intervention, pas librement et directement accessible, dans la mesure où sa projection nécessite
un accompagnement par le débat. Les diffusions se font donc par le biais de festivals, de
réunions et d?animations de débats publics dans les intercommunalités intéressées. En revanche
nous avons décidé de le rendre disponible très prochainement sur le site du Magazine Mondes
Sociaux (https://sms.hypotheses.org/) ainsi que sur la plateforme pédagogique et de recherche
« écriture filmique » que nous développons à l?ENSFEA.
DEPUIS LA SALLE
Je suis toulousain et connais bien cette zone pour y faire régulièrement des tournages de films.
C?est effectivement un luxe de pouvoir y tourner pendant trois ou quatre ans.
Photogrammes du film Des champs et des maisons © Olivier Bories
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Votre recherche a-t-elle eu des incidences sur la catastrophe urbanistique qui se déroule en ce
moment sur Toulouse ?
Votre film est certes consacré à une zone périurbaine, mais a-t-il eu un écho au coeur de
Toulouse, où nous voyons disparaître des quartiers entiers d?habitations traditionnelles au profit
d?immeubles plus horribles les uns que les autres.
OLIVIER BORIES
S?agissant d?abord du « luxe », pour reprendre vos propos, consistant à pouvoir ancrer un tournage
dans la durée : ces conditions n?ont pas été faciles à réunir, nous nous sommes battus pour cela, nous
avons décidé d'allonger le temps de la recherche, conscients de l'importance du temps du processus
à suivre et à analyser, dans le cadre de cette recherche en aménagement et paysage.
S?agissant ensuite de l?écho du film, dont je rappelle qu?il n?a été finalisé que l?année dernière : il a
déjà « sa petite vie » locale (parfois plus lointaine) par des projections en festivals, par exemple au
festival du film de chercheur à Aurignac. Il a été sélectionné pour le prix grand public au festival CNRS
science en lumière de Nancy. Nous l?utilisons aussi en formation universitaire, et surtout dans les
soirées débat thématique des CODEV : Sicoval, Toulouse Métropole3.
DEPUIS LA SALLE
S?agissant d?un organisme important dans ce genre de décision, il doit tout de même impacter le
SICOVAL (communauté d'agglomération du Sud-est Toulousain).
OLIVIER BORIES
Effectivement, au sein même du SICOVAL, une dynamique de réflexion a été engagée sur les
manières d?urbaniser, suite à une réelle prise de conscience sur l?importance des façons
d?urbaniser.
Les débats publics auxquels je faisais référence sont organisés autour de ce sujet et celui du
BIMBY, perçu comme une nouvelle manière d?organiser peut-être le territoire du SICOVAL.
DEPUIS LA SALLE
Quel est votre sujet de recherche scientifique ?
OLIVIER BORIES
Je m?intéresse à la transformation des paysages par des actions particulières : les agricultures
urbaines en ville (projet agri-urbain), l'étalement pavillonnaire et la construction d'unités loties
dans les franges urbaines, l'agroforesterie en campagne. Ce film traite de l?étalement
pavillonnaire, mais je viens de terminer un film sur l?agriculture urbaine et j?en commence un
nouveau sur l?agroforesterie et la transformation des paysages ruraux.
Mon sujet réside donc dans l?identification des actions qui transforment les paysages et l?analyse
des formes paysagères produites. Je m'intéresse dans ce cadre aux jeux d?acteurs qui
permettent de comprendre comment se jouent les prises de décisions dans ces transformations,
et le projet de territoire et de paysage à déployer. Je travaille sur les représentations sociales qui
expliquent l'action. Je m?intéresse donc au résultat physionomie-produit, mais aussi aux raisons
de l?engagement et des résultats. Je me place donc à l?articulation de l?Homme et du Territoire,
c?est-à-dire à l?articulation du paysage-objet et du paysage sujet, paysage vécu.
DEPUIS LA SALLE
En tant que chercheur, quelle a été votre démarche cinématographique ?
3https://www.sicoval.fr/fr/s-impliquer/codev/nos-travaux/revitalisation-des-bourgs/rd-bimby.html
https://www.ladepeche.fr/article/2018/02/04/2735439-urbanisme-debat-citoyen-autour-film-champs-maisons.html.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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OLIVIER BORIES
Tout d?abord, j?ai trouvé le terrain d?études avec le SICOVAL. Je m?y suis rendu et j?ai observé
pour m?imprégner de la situation et essayer de la comprendre.
Nous y avons ensuite posé la caméra pendant trois ans, puis l?écriture n?est venue qu?après, en
fonction de mes observations et de l?évolution de la situation.
C?est la raison pour laquelle il s?agit d?un cinéma de processus. Le scénario n?est pas écrit à
l?avance, je n?ai aucun acteur et j?essaie de traiter la problématique qui m?intéresse avec les
images. Je veux essayer de faire du paysage un personnage dans mes film-recherche, c?est à
dire l?acteur principal de mes réalisations.
DEPUIS LA SALLE
Il a été question dans la présentation de l?entre-soi et des forces non visibles et sociales qui
traversent la constitution des espaces. Comment aborder l?entre-soi lié à une capacité sociale,
économique et politique de préservation de son habitat ?
OLIVIER BORIES
La question de l?entre-soi est simplement suggérée dans le film. Nous sommes en effet partis du
principe qu?il revient au spectateur de construire sa propre idée et d?y déceler des choses. L?entre
soi dans ce film-recherche fait partie effectivement des interrogations que nous posons et des
hypothèses que nous donnons à discuter, dans ce travail de recherche sur la production du projet
de paysage.
Nous avons en effet la volonté de construire un film qui donne au spectateur l?occasion de
s?interroger lui-même. Nous voulons proposer comme le dit C. LALLIER (2009) « un cadre
interprétatif permettant au spectateur de produire par lui-même sa propre compréhension de la
circonstance observée? », ici liée à l?entre soi par exemple, que l?on comprend mieux par
ailleurs quand on sait que l?INSEE classe cette commune en rapport avec le revenu fiscal moyen
par ménage au 16ème rang national.
Finalement le film-recherche amène le spectateur à se poser la question, peut être, du BIMBY
comme outil de préservation d?un entre-soi plus que méthode d?urbanisation permettant, par la
densification, la préservation de la qualité paysagère. Chacun en voyant le film pourra se faire un
avis sur la question.
Ma communication et notre débat touchant à sa fin, je voudrais renvoyer ceux d?entre vous qui
souhaitent en savoir plus sur ces questions à deux articles à paraître très prochainement :
- l?un dans la revue VertigO : La Revue Électronique en Sciences de l'Environnement, intitulé :
« Quand l'agriculture prend de la hauteur. Filmer au jardin potager sur le toit de la clinique
Pasteur à Toulouse »,
- l?autre méthodologique, dans la revue française des méthodes visuelles, numéro 3 « Film de
géographe » intitulé : « Des films en géographie qui font du paysage un personnage ».
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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LE MEDIUM CINEMATOGRAPHIQUE COMME VECTEUR DE
SENSIBILISATION AU PAYSAGE
JULIEN TRANSY
La programmation de cette séquence et son intitulé m?avaient été initialement inspirés par la
découverte de l?existence d?aides à la réalisation de films attribuées à des sociétés de production
par la direction générale des patrimoines du Ministère de la Culture en collaboration avec le
CNC, pour « soutenir la réalisation de films documentaires destinés à sensibiliser le public à
l?architecture moderne et contemporaine, au paysage et à l?urbanisme ».
La récente suppression de ces aides n?annulant pas l?intérêt de la question, nous avons décidé
de mêler dans une seule et même séquence deux manières différentes d?illustrer cette capacité
du film à sensibiliser au paysage :
Patricia AUDOUY organise à Montpellier des projections débats partant d?extraits de films de
fiction, afin de voir ce que ces images de cinéma ont à nous dire, même si ce n?est pas là leur
vocation première, de notre rapport à l?architecture. Nous lui avons donné carte blanche afin
qu?elle fasse de même, aujourd?hui, avec le paysage.
Nathalie POUX partira quant à elle non pas de films mais d?un territoire, celui du PNR de la
Narbonnaise en Méditerranée, et nous présentera des films documentaires dressant les portraits
d?hommes et de femmes qui interagissent avec ce territoire, de par leurs pratiques artisanales ou
artistiques.
CE QUE NOUS RACONTENT LES PAYSAGES FILMES
PATRICIA AUDOUY
A RC H I T E C T E E T O RGA N I SAT R I C E D U C YC L E M O N T P E L L I E R A I N « P RO J E T E , A RC H I T E C T U R E &
C I N E M A »
Si l'architecture et le paysage sont intimement liés, qu'en est-il du paysage et du cinéma ?
Je reprendrai tout d?abord quelques notions de base cinématographique applicables à la question
du paysage.
Tout comme la peinture et la photographie, le cinéma propose un cadre, celui de la caméra, mais
un cadre dans lequel les choses bougent, dans lequel les personnages se déplacent. Ce cadre
lui-même peut se mouvoir, et ce mouvement implique une durée, un rythme.
De ce cadre également provient du son. Tout comme le mouvement, le son est en lien avec le
temps, il franchit physiquement l'espace. S?exprimant dans le temps, la musique et le langage en
sont les plus beaux exemples.
La force du cinéma réside en cette évidence : la temporalité unit l'image et le son.
Cette stimulation sensible provenant du cadre fait naître chez le spectateur une perception fine
de ce que l'on appelle au cinéma le hors champs. Le hors champs est tout ce que l'on ne voit pas
dans le cadre mais est rendu perceptible par cette association simultanée image/son/
mouvement. De sorte que cette part manquante est bel et bien présente le temps du film. Le hors
champs fait voler en éclat la notion de cadre au sens premier, il le dépasse.
Une autre technique propre au cinéma participe de cette disparition du cadre : c'est le montage,
art du découpage et de la recomposition de l'image en mouvement. Par le montage le spectateur
peut embrasser un paysage bien mieux que dans la réalité, puisque le montage démultiplie les
points de vues, les profondeurs de champs, la lumière, les échelles de plan. Le spectateur peut
se mouvoir mentalement dans un paysage, empruntant parfois, par le biais du déplacement de la
caméra, des angles de vue les plus inattendus.
Autre magie du montage, la notion de temps s'affranchit du temps réel. Grâce au montage, on
peut non seulement changer de point de vue, d'espace, de pays, de latitude, mais aussi de
temporalité, d'époque, de saison, d'heure et de climat en un temps record.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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C'est ainsi que le cadre au sens premier disparaît, laissant la place à l'invisible. Selon moi,
l'invisible au cinéma joue sur plusieurs aspects. Tout d'abord celui d'espace mental, indissociable
de l'imaginaire propre à chaque spectateur, qui va reconstruire cette part manquante, esquissée
par le hors champs.
Mais également le cinéma nous renseigne sur la relation invisible des êtres aux choses, la
relation des êtres aux lieux, les relations des êtres entre eux, cet espèce d'entre deux qui
d?ailleurs porte un nom dans la culture japonaise : le MA.
Enfin la notion d?invisible est à mon sens l'esprit même du personnage, car bien qu'invisibles, les
pensées les plus profondes des personnages nous apparaissent clairement au cinéma.
Contrairement à l'architecture, il n'est pas évident de définir le paysage, d'en comprendre le sens,
la structure, la topographie, et surtout d'en percevoir les contours, les limites : ou s'arrête-t-il, que
contient-il ?
En préparant cette intervention je me suis rendue compte que les séquences montrant des
paysages n'ont pas besoin d'être très longues pour impressionner fortement l'imaginaire du
spectateur tout au long du film. Quelques images suffisent à ancrer spatialement le récit, le
rendant ainsi vivant, puisqu'il a lieu, au sens propre comme au sens figuré. L?histoire se déroule
ici et maintenant.
Puisque le cinéma est pour le spectateur une expérience sensible, je vous propose de vivre cette
expérience en regardant quelques extraits de films.
À travers l'évocation des notions de cadre, de milieu et de lieu, il s'agit d'apprécier comment le
paysage est utilisé au cinéma, et de s'interroger sur ce que nous raconte le paysage filmé. La
sélection s'est limitée aux films de fiction. Ces extraits présentent des espaces dits "naturels", et
plutôt ruraux ou en marge des villes. Les paysages urbains ont étés volontairement écartés.
Le choix et l?ordre de diffusion de ces extraits reprennent en les illustrant les notions abordées
précédemment.
LE CADRE
Le mouvement dans le cadre
Lorsque le cadre est statique et qu'une chose bouge à l'intérieur, une sorte d'état contemplatif
surgit, assez proche de celui provoqué par l'observation d'un tableau. Ce sont souvent des plans
fixes, ou des plans très lents, qui laissent au spectateur le temps de s'imprégner de ce qui est
montré à l'écran.
Extraits :
Léviathan d?Andreï Zviaguintsev, 2014, Russie
Un plan fixe nous donnant une impression d'extraordinaire stabilité, rien ne bouge, et puis
peu à peu l?oeil perçoit la mer en mouvement. L?image et le paysage deviennent vivants,
l?immersion du spectateur dans le paysage est totale. L?impression de monumentalité est
accrue par la musique.
Gerry de Gus Van Sant, 2002, États Unis/Argentine/Jordanie
Le paysage de collines est montré en contre-jour, comme stylisé, noir, fort, stable. Seuls
les nuages dansent en silence au-dessus de cette silhouette. On perçoit ce jeu
d?opposition ou d?interaction de la matière inerte face à la fluidité de l?air, de l?espace
immobile face à la temporalité toujours fuyante.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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La Leçon de piano de Jane Campion, 1993, France/Australie/Nouvelle Zélande
La proportion importante de ciel dans le cadre accentue l?immensité du paysage dominant
ces êtres minuscules, isolés et résolument loin de tout.
Un ange à ma table de Jane Campion, 1990, Nouvelle Zélande/Australie/Royaume Uni
Le déplacement du personnage vient du centre du cadre et progresse frontalement vers
le spectateur. Aucun doute, il s?agit d?une adresse au spectateur, le film va nous raconter
l?histoire de ce personnage, à la première personne.
Gerry de Gus Van Sant, 2002, États Unis/Argentine/Jordanie
Les personnages disparaissent derrière les différents plans du paysage. Le relief est filmé
comme un aplat, il y a peu de contraste, peu d?ombres. Malgré ce, les personnages
disparaissent derrière les lignes de crêtes, le paysage engloutit les personnages comme
le ferait un piège. Construit sans scénario, le film nous livre à la fois une forte expérience
de l'espace et de la durée, du visible et de l?invisible.
L?avventura de Michelangelo Antonioni, 1960, France/Italie
Le personnage apparaissant et disparaissant du cadre n'est pas à l'échelle du paysage, il
en est corporellement détaché ; cette distance implique qu?il vit une véritable aventure
intérieure, émotionnelle, psychologique.
The assassin de Hou Hsiao Hsien, 2015, Taiwan/Chine/Hong Kong
Le mouvement de la brume montante fait disparaître totalement l?arrière-plan du paysage,
provoquant un détachement graphique absolu du personnage. Le personnage devient
peu à peu abstrait.
Gerry de Gus Van Sant © My Cactus Inc. / Avec l?autorisation de mk2
Gerry de Gus Van Sant © My Cactus Inc. / Avec l?autorisation de mk2
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Le cadre en mouvement
Lorsque le cadre est mobile, l'espace du paysage peut être traversé, parcouru par le spectateur
par le biais des mouvements de caméra, il se trouve engagé, actif, son imaginaire est hautement
sollicité. L'oeil cherche les contours, les limites, les lignes de crêtes, les points de fuites, et les
structures de l'espace. Il vit émotionnellement le paysage traversé.
Extraits :
The assassin de Hou Hsiao Hsien, 2015, Taiwan/Chine/Hong Kong
Le mouvement de caméra est ici impulsé par un envol d'oiseaux, et ce travelling latéral se
prolonge lentement pour embrasser largement le paysage. Il offre au spectateur le temps
d?une attention contemplative au paysage.
Profession reporter de Michelangelo Antonioni, 1975, Espagne/France/États-Unis/Italie
Bien que ce paysage désertique soit ouvert, le mouvement circulaire de la caméra sur
son axe évoque l'enfermement : La ligne d?horizon est monotone sur 360°, des dunes à
l?horizon, sans point de fuite, sans perspective. C?est aussi le point de départ de la
narration : l?enferment psychologique dans lequel se trouve le personnage principal,
auquel il n?aura de cesse de vouloir échapper tout au long du film.
The assassin de Hou Hsiao Hsien, 2015, Taiwan/Chine/Hong Kong
La caméra suit le mouvement de déplacement des personnages vers un point de fuite.
Cette profondeur dévoilée du paysage évoque une continuité entre ici et ailleurs, un lien
qui participe de la structure narrative.
Le Goût de la cerise d?Abbas Kiarostami, 1997, France/Iran
Un des dispositifs de déplacement les plus utilisés au cinéma pour explorer un paysage
est la voiture. Ici le point de vue est extérieur, la caméra suit cette voiture qui sillonne de
long en large la banlieue de Téhéran. Il s?agit d?un paysage aride, désolé, où la présence
de la terre domine, où la route crée des méandres sans but ni fin. Là encore, le choix de
l?environnement est directement en lien avec l?intériorité du personnage.
Eldorado de Bouli Lanners, 2008, France/Belgique
Dans cet extrait, la caméra est embarquée à l?intérieur de la voiture et le spectateur
traverse littéralement les éléments structurant du paysage Wallon. Les horizontales, les
droites, les perspectives frontales, la composition des valeurs de couleurs, et la présence
forte des cieux, sont filmés avec une simplicité radicale. De cette traversée du paysage,
se dégage une émotion esthétique très forte et très juste. Par l?expression de cette
linéarité le réalisateur filme remarquablement ce ?plat pays?.
Eldorado © Bouli Lanners ? Haut et Court
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Paris, Texas de Wim Wenders, 1984, France/Allemagne
Un travelling latéral suit en parallèle le déplacement et la vitesse de la voiture. La voiture
a remplacé le cheval pour franchir les grands espaces américains, mais ici il n?y a pas de
perspective, tout est horizontal, un peu comme si la trajectoire n?avait pas de fin, une
errance en quelque sorte, selon les thématiques chères au cinéma de Wim Wenders de
cette époque.
Le Retour d?Andreï Zviaguintsev, 2003, Russie
Le lent mouvement latéral de caméra sur le lac à travers le filtre des roseaux, le flou de
l?image, mettent à distance la scène et placent le spectateur en position de voyeur et peut
être de prédateur, ce qui a pour effet de faire monter la tension dramaturgique de
l?histoire.
Tabou de Miguel Gomes, 2012, France/Portugal
Le long travelling latéral montre une réalité documentaire, un plan dans les champs de
coton à l?époque du colonialisme. En contrepoint, la bande son nous livre une histoire
intime, par le biais d?une lettre d?adieu lue en voix off. Ce plan final convoque à la fois
l?empathie individuelle et la conscience universelle de l?humanité. À travers la fin d?une
vie, le réalisateur évoque la fin d'un monde.
Shining de Stanley Kubrick, 1980, États Unis/Royaume-Uni
Les procédés de caméra à l'épaule, ou steadicam, accentuent la subjectivité de la
caméra. Ici, dans la poursuite, le spectateur prend la place du monstre. Le caractère
anxiogène du plan est renforcé par le lieu et le moment de la traque : le jardin labyrinthe
filmé de nuit.
Le cadre dans le cadre
Parfois un cadre apparait à l'intérieur du cadre filmique (par le biais d'une fenêtre ou d'une porte,
par exemple). Cette composition permet de renforcer la présence du personnage dans l'espace,
de le remettre en position centrale, dans le cadre.
L'intime croise le vaste, le dehors, mais reste en retrait. Très fréquemment les personnages
regardant le paysage du dehors par une fenêtre se trouvent à un moment clé de leur vie, et
semblent être animés par des pensées profondes. Il s?agit souvent d?un temps d?introspection. Le
cadre joue un peu comme un miroir.
Mais le paysage à travers une fenêtre c'est aussi une recomposition graphique du paysage, qui
permet de le transcender.
Extraits :
La Prisonnière du désert de John Ford, 1956, États-Unis
La caméra cadre le personnage en contrejour dans l'embrasure de la porte, dépasse ce
seuil et se déplace vers le dehors nous faisant découvrir la vastitude et la monumentalité
des grands espaces américains. L?espace intime de la maison côtoie l?espace naturel
presque sans transition, il s?en dégage une impression de vertige brutal. C?est une
évidence, comme dans beaucoup de westerns, et plus encore lorsqu?il sont réalisés en
format cinémascope, l?échelle des personnages dans le paysage, est sans ambiguïté sur
l?esprit de conquête et la force psychologique dont les personnages sont animés.
The Ghost Writer de Roman Polanski, 2010, France/Allemagne/Royaume-Uni
Un plan fixe montre l?intérieur d?un bureau, le cadre de la fenêtre fait place au paysage
naturel. À l?intérieur de ce cadre, le personnage principal fait dos au paysage, ses
déplacements semblent contraints, il est comme enfermé à l?intérieur.
Léviathan d?Andreï Zviaguintsev, 2014, Russie
Le cadre de la fenêtre panoramique ouverte sur une nature hostile et fascinante est
soudainement éventré par la pelle mécanique. La maison démolie, le cadre de la fenêtre
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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disparaît, le paysage n?est plus habité, il redevient sauvage, inhumain. La vie du
personnage est démolie.
Tabou de Miguel Gomes, 2012, France/Portugal
Comme une mise en abyme, l?image nous montre depuis l?intérieur d?une maison, le
cadre d?une fenêtre, dans lequel on peut voir une scène de la vie quotidienne des
esclaves. L?incursion de l'histoire coloniale et de sa dimension sociale, au milieu de la
fiction amplifie l?incarnation temporelle de l?histoire.
Le Miroir d?Andreï Tarkovski, 1975, URSS
Par un long traveling à l?intérieur d?une maison, la caméra parcours l?intimité désertée,
jusqu'à passer à travers la fenêtre, pour montrer les personnages dans un paysage de
forêt, continuant leur existence au dehors.
Bright Star de Jane Campion, 2009, France/États Unis/Royaume-Uni/Australie
Le cadre dans le cadre est ici suggéré, la fenêtre est filmée latéralement, et on ne perçoit
de ce paysage seulement que le vent et la lumière pénétrant dans la pièce, affleurant la
peau et l'âme du personnage. L?imagination du spectateur reconstitue le paysage hors
champs.
Le lieu
Les architectes s'intéressent au lieu. Faire un projet c'est tout d'abord recueillir, capter ce qui est
là, présent sur un site, ou ce qui l'a été.
Qu'est-ce que le lieu dégage, d'où vient la lumière, vers où se pose le regard, quel est l'endroit où
l'on se sent le mieux, qu'est ce qui singularise le lieu ?
Le lieu parle, nous raconte des choses. À mon sens le lieu est une notion à mi-chemin entre
paysage et architecture. D?ailleurs la notion de lieu est incarnée au cinéma avec la présence à
l'image de quelque chose de construit par l'homme dans le paysage, comme un dialogue entre
paysage et architecture.
Extraits :
Paris, Texas de Wim Wenders, 1984, France/Allemagne
Quelques lignes graphiques, ici les lignes électriques, suffisent à construire l'espace et
?faire lieu?.
Pour Wim Wenders : "Le lieu, le sens du lieu est aussi important que le sens de l'histoire,
il est essentiel que j?ai une relation au lieu, l'histoire doit nécessairement avoir lieu dans
ce lieu pour pouvoir exister. Le sens du lieu est la condition majeure pour savoir comment
faire le film et comment concevoir les personnages? (Master Class donné par Wim
Wenders à la Cinémathèque de Paris en 2018). Son film ?Au fil du temps? est construit
seulement sur une suite de lieux parcourus, un long itinéraire, celui longeant la frontière
Allemagne de l?ouest/Allemagne de l?est. Ce film a été tourné sans scénario.
Léviathan d?Andreï Zviaguintsev, 2014, Russie
Sans toit ni loi d?Agnès Varda, 1985, France
On retrouve ses lignes dans Léviathan, sous la forme du squelette du cachalot
échoué, ou dans la station de pompage dans Sans toit ni loi.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Stromboli de Roberto Rossellini, 1949, Italie
Dans Stromboli, le traveling montre un groupe de maisons modestes, intégrées dans leur
environnement naturel, mais semblant vidées de leurs habitants. L?absence de vie
humaine marque l'hostilité et renforce la solitude du personnage principal.
Paris, Texas de Wim Wenders, 1984, France/Allemagne
Les lignes graphiques qui composent le plan sont renforcées par les lumières colorées.
Leur présence suffit à faire ressentir au spectateur l?atmosphère du lieu.
Le Mépris de Jean Luc Godard, 1963, France/Italie
Les lignes de la toiture de la villa fuient vers l'horizon et le mouvement du personnage
échappe à cette perspective comme il échappe à son histoire présente, à son dessin
actuel. Il finit par sortir du cadre.
DE L'OUVERTURE D'UNE INTRIGUE À L'EXPÉRIENCE DE L'INTROSPECTION
L'ouverture
Certains films utilisent comme ouverture un ou plusieurs plans de paysages. Traverser un
paysage fait basculer le spectateur dans la fiction. Ces plans vont teinter de façon indélébile la
suite du récit. L'espace et l'échelle du récit y sont définis. Le cadre mental peut être ainsi très
vaste d'emblée, très descriptif, ou au contraire très abstrait, flou ou bien circonscrit (une île par
exemple). Montré en ouverture, le paysage pose le cadre atmosphérique du propos du
réalisateur.
Extraits :
Fargo de Joel et Ethan Coen, 1996, États Unis/Grande Bretagne
Cette ouverture annonce la couleur : le blanc froid (bleu) des hivers dans le Minnesota, va
être la teinte dominante, dans laquelle explosera par contraste la couleur rouge, celle du
sang versé.
Shining de Stanley kubrick, 1980, États Unis/Royaume-Uni
L'immensité du paysage est révélée par la prise de vue aérienne et le spectateur suit la
voiture jaune minuscule qui circule plus bas. Ainsi, l?observation depuis le ciel, assortie
d?une musique anxiogène, signifie la présence d?une tension, d?un danger.
Léviathan © Andreï Zviagintsev - Pyramides distribution
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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La isla minima d?Alberto Rodriguez, 2014, Espagne
Une autre vue aérienne, très douce, très haute (on la dirait filmée depuis une
montgolfière) mais qui, elle, annule la profondeur de champs et la perspective : elle
ramène le paysage à deux dimensions à l?instar d?une peinture. La bande son propose
une musique mystérieuse et légèrement anxiogène, en contrepoint avec la beauté de
l?image.
Mort à Venise de Luchino Visconti, 1971, France/Italie
Un peu à la manière des peintres impressionnistes, Visconti suggère le paysage, il utilise
des teintes fondues, analogues et sans contours précis. La lumière monte lentement en
intensité depuis la pénombre, toute l?image est sensation, atmosphère. La 5ième
symphonie de Gustav Malher ajoute un caractère mélancolique au plan.
L'introspection et l'empathie
Rien n'est choisi au hasard au cinéma, le choix d'un paysage entre forcément en résonnance
avec le récit et le personnage, que ce soit de façon analogue, complémentaire ou divergente.
L'impression que nous procure le paysage laisse souvent de côté la compréhension rationnelle
au profit de l'émotion. Cela nous permet entre autre de percevoir l'invisible de ce qui se joue.
En donnant à voir le paysage, le cinéma aiguise littéralement nos sensations à percevoir et à
saisir l'invisible dans le visible, dans le réel. Ce qui apparait avec le paysage, c'est l'être,
l?intériorité du personnage, sa psychologie, sa profondeur, ses mouvements intérieurs et ses
sentiments. À ce sujet Jean Luc Godard écrit "Un paysage est un état de l'âme".
Extraits :
Le Miroir d?Andreï Tarkovski, 1975, URSS
Le paysage de forêt apparaît comme un refuge magique et protecteur, les êtres
disparaissent, la lumière disparaît, le paysage disparaît.
La Leçon de piano de Jane Campion, 1993, France/Australie/Nouvelle Zélande
Les doigts obstruant partiellement le paysage devant la caméra marquent pour le
personnage un retrait du monde du dehors vers un monde intérieur, la musique étant le
seul langage commun aux deux mondes.
Les Climats de Nuri Bilge Ceylan, 2006, Turquie
Cette image où le personnage est face au paysage est l?expression d?une introspection.
La durée et la fixité de ce plan va laisser au spectateur le temps nécessaire à faire lui-
même une introspection comme pour accueillir ce qui s?est passé avant, il va être en
empathie avec le personnage.
L'amour est un crime parfait d?Arnaud et Jean Marie Larrieu, 2013, France/Suisse
Le personnage l?annonce clairement : ?le paysage est avant tout une expérience de soi?.
Les Climats de Nuri Bilge Ceylan, 2006, Turquie
L?image du personnage s?efface peu à peu, laissant la place au paysage. L?histoire
s?achève, la disparition du personnage remplace le mot fin.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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LES PASSEURS DE TERRITOIRE DU PARC NATUREL REGIONAL DE LA
NARBONNAISE EN MEDITERRANEE
NATHALIE POUX
RE S P O N SA B L E D E L A C U LT U R E AU PNR D E L A NA R B O N NA I S E E N ME D I T E R R A N E E
Avant de vous présenter les Passeurs de territoire, quelques mots à propos du parc naturel
régional de la Narbonnaise en Méditerranée.
Situé dans l?Aude, ce PNR couvre toute la frange littorale du département. Créé en 2003, il
rassemble 21 communes et 35 000 habitants. Il est reconnu pour la qualité de ses paysages et
son exceptionnelle biodiversité. Ainsi plus de 50 % du territoire est classé en zone Natura 2000. Il
abrite également des zones humides qui bénéficient d?une reconnaissance internationale (site
RAMSAR).
Ce territoire composé de 21 communes s?efforce, avec les partenaires institutionnels, de trouver
un équilibre entre développement économique et préservation des paysages et du patrimoine
naturel et culturel.
Il s?agit d?un petit territoire constitué de contrastes : il existe, entre la mer Méditerranée et la
garrigue, des échelles de relief totalement différentes, des espaces sauvages, des zones
désertiques, d?autres très urbanisées. L?occupation humaine y est avérée depuis la Préhistoire. Il
s?agit d?un territoire en perpétuelle évolution qui doit faire face aujourd?hui à un certain nombre
d?enjeux. Ainsi, par exemple, avec la fin du pastoralisme, les milieux se referment et la garrigue
devient, par endroits, impénétrable. L?agriculture est composée à 95 % de vignes ; cette culture
connaît des fluctuations économiques et, avec le réchauffement climatique, la situation deviendra
délicate. Le territoire connaît un fort essor démographique entraînant un développement de
l?urbanisation. Enfin, l?urbanisation de la frange littorale doit faire face à l?élévation du niveau de la
mer et soulève un certain nombre de questions sur l?évolution de ses paysages.
© PNR de la Narbonnaise en Méditerranée
Les Climats © Nuri Bilge Ceylan - Pyramides distribution
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Le territoire est donc fragile. Le Parc ne dispose d?aucun pouvoir réglementaire. Nous
considérons par ailleurs que chacun contribue à sa manière à l?émergence d?un nouveau
paysage. C?est pourquoi nous essayons d?initier et d?organiser des concertations entre les
différents acteurs.
Concernant la politique culturelle, nous essayons de renouveler le regard sur le paysage en
abordant le sujet de manière globale, avec une approche pouvant être philosophique, historique
ou géographique. Nous travaillons également avec des ethnologues et des artistes pour aller au-
delà de l?image stéréotypée. Nous sommes en effet sur un territoire touristique dont la perception
des paysages peut rapidement être limitée à des clichés. Nous cherchons donc à montrer que
ces paysages abritent des hommes, des savoirs et des métiers.
Le travail que je vais vous présenter est d?abord celui de Marion THIBA, que je remplace depuis
2017. C?est elle qui a mis en place ce projet culturel.
Il s?articule autour de deux axes : le programme des Archives du sensible et la création. Des
artistes ont ainsi été invités dans le cadre de résidences, afin de porter un regard neuf, voire
réenchanteur sur le territoire. Une porosité existe entre ces deux axes, notamment autour de la
notion de territoire réel, imaginaire, rêvé, ce qui nous permet de considérer le territoire comme un
objet de recherche, de savoir et de désir. Il nous importe de privilégier les différentes visions du
territoire, les approches croisées, que l?on considère comme une richesse.
Les « Archives du sensible » sont un programme principalement lié au patrimoine. Elles visent à
connaître, collecter et valoriser le patrimoine immatériel : les usages, les pratiques, les
représentations et les savoir-faire. Marion THIBA a ainsi beaucoup travaillé autour de la question
de l?insularité et des pêcheurs des lagunes. Le but est de produire des archives contemporaines
qui supposent une approche sensible du vivant et incluent une réflexion sur le rapport entre
passé et présent. Nous souhaitons donc témoigner de l?évolution du territoire depuis le début du
siècle et de mémoire d?hommes, en considérant que les archives aujourd?hui produites
constituent des moments fugaces et témoigneront donc demain de notre présent dans un
contexte de forte évolution, voire de disparition.
Pour cela, nous travaillons sur des actions de recherche (commande d?études), de restitution (par
le biais d?une politique éditoriale intense) et de sensibilisation.
La collection Passeurs de territoire est constituée de films documentaires d?une trentaine de
minutes, réalisés par des binômes souvent composés d?un ethnologue et d?un réalisateur, mais
aussi parfois par Marion THIBA elle-même, accompagnée d?un artiste.
Ils sont essentiels en tant que recueil de la mémoire vive. Il ne s?agit pas de films dont la vocation
première est de sensibiliser ; ils ont plutôt valeur de transmission. Ces films ne sont pas non plus
centrés sur le paysage, mais sur la relation que l?Homme entretient avec ce dernier. Ils montrent
un savoir né de la pratique quotidienne d?un territoire et tentent de percer la manière dont ces
savoirs singuliers sont porteurs de collectif.
Je vous propose de regarder un extrait du film de Marc PALA. Géologue de formation, il est
aujourd?hui installé à Sigean, où il a vécu enfant, et est dorénavant viticulteur. Doté d?une
curiosité insatiable, il a une immense connaissance de la géographie, de l?histoire du territoire et
de la garrigue.
L?extrait est projeté à l?assistance [l?intégralité du film est accessible via le lien suivant :
http://archives-du-sensible.parc-naturel-narbonnaise.fr/sensible/documentaires/la_garrigue.html]
Ces portraits d?hommes mettent en avant les liens tissés par ces derniers avec le milieu. Ces
individus ont une relation étroite avec les ressources naturelles et le paysage, et entretiennent un
rapport au temps particulier. Ils sont parfois amenés à façonner le paysage, à l?image de
Marc PALA en tant que viticulteur, ou à l?image d?un saunier.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Cette collection comprend les portraits de chasseurs des étangs, de pêcheurs, d?un saunier, d?un
viticulteur, d?un charpentier de marine et de deux artistes, Piet MOGET et Jurgen SCHILLING.
Ces huit portraits sont accessibles sur le site internet du PNR, au sein de la rubrique consacrée
aux Archives du sensible :
http://archives-du-sensible.parc-naturel-narbonnaise.fr/sensible/documentaires.html
Pour nous, ces films font partie d?un projet global. Ce medium nous paraissait particulièrement
évident et pertinent pour transmettre la réalité de ces personnages, dont certains ont réalisé des
études pour le parc, tel Jurgen SCHILLING, également objet d?un film. Certains des ouvrages
entrant dans notre politique d?édition sont donc en corrélation avec les films.
Ces films ont été présentés dans des cinémas, des médiathèques et à l?occasion des soirées
« Paysages en chantier ». Ces dernières sont réalisées dans les salles de fêtes de petites
communes, au plus proche de la population. La soirée se déroule en trois parties. En guise de
préparation, nous procédons à un travail de collecte d?images des villages sur les cent dernières
années. Celles-ci sont numérisées par les archives départementales. Nous réalisons ensuite une
reconduction photographique. Lors de la soirée, nous discutons avec le public présent et
présentons par ce biais l?évolution des paysages de la commune. Nous proposons aussi un
spectacle qui est le fruit d?une résidence d?artistes dans le village.
Nous organisons également des cycles de conférences autour du paysage avec paysagistes,
sociologues ou géographes, de manière à croiser les différentes approches.
Nous contribuons également, par la collecte des images de paysages, à la mise en oeuvre
d?actions concrètes visant à l?amélioration de la qualité des paysages. Nous avons par exemple
mené une démarche pour améliorer la qualité des paysages perçus depuis la route
départementale 6009, qui traverse notre territoire.
© PNR de la Narbonnaise en Méditerranée
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Cela a donné lieu à la conclusion d?un contrat de
route avec les services de l?Etat, du conseil
départemental et de la communauté
d?agglomération. Le Président du parc a alors
souhaité qu?un film soit réalisé, auquel nous avons
participé. Plutôt que de concevoir un film purement
didactique, nous avons proposé cet exercice à un
artiste, Franck DAUTAIS, en lien avec
Pascale MARCONET. Notre idée était de
contribuer à une mise en perspective des
problématiques à travers une approche originale.
Un extrait de ce film est projeté.
Vous avez pu constater que ce film proposait un
regard très décalé, qui a quelque peu surpris le
comité de pilotage. Il est certes fantaisiste en
apparence, mais extrêmement pertinent sur le
fond. Ce film a notamment fait l?objet d?une
présentation lors d?une soirée « Paysages en
chantier » dans les communes traversées par la
route afin d?engager la discussion. Nous en avons ainsi conclu que cette démarche était bien plus
efficace que la présentation d?un document institutionnel PowerPoint pour provoquer prise de
conscience et échange.
En conclusion, nous avons comme ambition de donner à ressentir et à comprendre. Nous avons
décidé pour cela de multiplier les points de vue et les formes, afin de proposer d?autres manières
de regarder.
Pour conclure je vous propose cette vue de la dune et de la mer, pour saluer la mémoire de
l?artiste Piet MOGET aujourd?hui décédé.
Il racontait en effet qu?enfant, aux Pays-Bas, il allait voir la mer mais était finalement déçu par
cette forme d?immensité, une fois la dune franchie. Il préférait du coup ne pas franchir cette dune,
considérant que la mer n?est jamais aussi présente que lorsqu?on l?imagine. A Port-la-Nouvelle il
s?installait avant la digue, toujours au même endroit, et bénéficiait ainsi toujours du même point
de vue. Pour autant, Pour autant, aucun de ses tableaux du paysage de Port-la-Nouvelle ne se
ressemble.
© PNR de la Narbonnaise en Méditerranée
© PNR de la Narbonnaise en Méditerranée
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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LE CINEMA COMME PROJET DE TERRITOIRE : LE VILLAGE
DOCUMENTAIRE DE LUSSAS
JULIEN TRANSY
Nous restons sur la dimension documentaire pour terminer cette journée, mais en quittant cette
fois les paysages d?Occitanie : Pierre MATHEUS va nous parler d?une expérience à ma
connaissance tout à fait unique de par son inscription dans la durée, son ancrage à la fois très
local et son rayonnement aujourd?hui international, qui nous offre une belle illustration conclusive
du rapport entre un territoire, des paysages et une activité (le cinéma documentaire) qui se
développe au coeur de ce territoire et de ces paysages au point de devenir l?un des fondements
de leur identité.
PIERRE MATHEUS
COO R D I N AT E U R LU S SA S , V I L L A G E D OC U M E N TA I R E
Depuis trente ans, nous développons effectivement dans le village de Lussas, en Ardèche, une
activité liée au documentaire d?auteur.
Lussas est un petit village d?un millier d?habitants, à la fois proche d?Aubenas et de Montélimar. Il
appartient à une communauté de communes qui rassemble 14 000 habitants.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Notre initiative a débuté avec l?organisation d?un festival du documentaire qui fête en 2018 sa
trentième édition : les Etats généraux du film documentaire. Cette démarche a permis d?instaurer
une forme d?interaction avec les paysages.
Nous sommes engagés depuis trois ans dans la construction d?un bâtiment appelé
« L?imaginaïre ». En occitan, ce terme signifie le fou du village, mais il évoque aussi l?imaginaire.
Cette construction regroupera la cinquantaine de salariés travaillant autour de ce projet d?appui à
la création documentaire, ces personnes étant aujourd?hui disséminées en différents points et
bâtiments du village.
En parallèle, une plateforme de documentaires baptisée Tënk [https://www.tenk.fr/] vient
également de se constituer. Dominique MARCHAIS dont il a été question ce matin au cours des
échanges sera d?ailleurs l?année prochaine, pour cette plateforme, le programmateu de la plage
dédiée à l?écologie.
La plateforme présentera huit nouveaux documentaires chaque semaine. Ils auront tous, au-delà
de leur diversité, le point commun d?avoir accordé au projet tout le temps nécessaire à sa
maturation.
Je vous présente un extrait du travail réalisé par la réalisatrice Claire SIMON. Il s?agit d?une série
ayant vocation à être diffusée sur Ciné+ et TV5 Monde. Retransmise sur dix épisodes elle relate,
depuis 2016, l?aventure du village et des activités relatives au cinéma documentaire qui l?animent.
Un extrait est projeté.
© Lussas, village documentaire
Implantation actuelle des espaces © Lussas, village documentaire
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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La petitesse du village de Lussas a contribué à la convivialité et au succès du festival, au sein
duquel les habitants se retrouvent. Nous avons construit des salles temporaires de cinéma qui
leur permettent de se rencontrer et d?échanger, créant des connexions allant au-delà d?un simple
visionnage de films.
L?activité documentaire donne à Lussas un profil différent des villages voisins : nous accueillons
de nombreux étudiants et professionnels, et disposons pour ce faire d?équipements financés par
la DRAC, le CNC, le conseil régional et le conseil départemental. Nous avons ainsi bénéficié de
nombreuses aides pour pouvoir développer notre projet.
Notre salle des fêtes est également beaucoup utilisée. Elle crée une forte dynamique associative.
Tous les étés une grange est transformée en salle de cinéma, et le festival investit de nombreux
autres bâtiments du village. La cave coopérative fruitière est occupée. Les étudiants y diffusent
leurs films pendant la semaine.
Il me semble également important de revenir sur certaines des figures mises en avant dans
l?extrait du travail de Claire SIMON : Jean-Marie BARBE, l?un des fondateurs des Etats généraux
du film documentaire, et le maire Jean-Paul ROUX, par ailleurs agriculteur. Notre commune fait
face à un véritable enjeu de préservation des terres agricoles. Elle use dès lors de son droit de
préemption pour éviter la création de lotissements, en dépit d?une pression foncière relativement
forte. La préoccupation du maire est véritablement de réserver les terres aux agriculteurs ainsi
qu?à l?activité documentaire.
Le festival accueille 6 000 personnes et enregistre presque 25 000 entrées en une semaine.
Si les habitants se sont d?abord montrés méfiants quant à la population attirée, ils se réjouissent
aujourd?hui que la présence d?étudiants ait contribué à la création d?une épicerie, de restaurants
et au maintien du bureau de Poste. Pendant le festival, les agriculteurs vendent leurs barquettes
de fruits dans le village, directement à la clientèle. Le village continue donc à vivre grâce à cet
événement mais aussi et surtout en dehors de sa tenue.
Par rapport aux autres festivals documentaires existants, notre festival est tourné vers un public
relativement jeune, car nous communiquons fortement à destination des écoles de cinéma.
© Lussas, village documentaire
© Lussas, village documentaire
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Nous accueillons par ailleurs, chaque année universitaire, 18 étudiants en réalisation et en
production. Rattachés à la faculté de Grenoble, ils viennent dix mois à Lussas dans le cadre de
leurs études pour réaliser des films d?une grande diversité formelle et thématique. Nous leur
imposons une seule contrainte, celle d?ancrer le film dans son aire géographique de production.
Notre philosophie est de contribuer au renouvellement de la création. En effet, les télévisions
constituant souvent aujourd?hui le maillon clé pour réaliser un film, les jeunes éprouvent
d?importantes difficultés à entrer dans le système. C?est pourquoi nous nous adressons depuis
quinze ans aux télévisions locales. Nous regroupons ainsi des étudiants, des diffuseurs et des
producteurs afin que nos étudiants valident leur année, mais diffusent aussi leur premier film.
Les diffuseurs se faisant rares nous avons obtenu, en ce début d?année 2018, que notre
plateforme documentaire soit agréée par le CNC pour devenir elle-même diffuseur. Cet agrément
nous permettra d?accéder à des financements garantissant l?aboutissement des films.
L?expérience menée à Lussas s?est développée à l?international, au sein de zones peu peuplées.
« Africa doc » a constitué la première étape de ce développement. Systématiquement, comme à
Lussas, un travail est mené avec des interlocuteurs locaux pour former des réalisateurs, leur faire
rencontrer des producteurs et des diffuseurs. La plateforme documentaire propose un atlas
appelé « Doc Monde », qui liste les films sur l?ailleurs racontés par les populations qui y vivent et
documentent leur propre réalité. Tous les films issus de ces zones géographiques sont portés par
les associations « Document Monde » et « Numéri Monde ».
La construction des 1500 mètres carrés de « l?imaginaïre » va transformer la vie et le paysage du
village, dans la mesure où toutes les activités qui occupaient jusqu?à présent le centre du village
seront transférées dans ce bâtiment.
La naissance d?un tel bâtiment crédibilise notre action. Nous restions en effet parfois perçus
comme des « imaginaïres », des fous du village, or ce bâtiment transforme le regard que le public
local pose à notre égard. Il nous permettra par ailleurs d?aller à la rencontre d?acteurs que nous
ne connaissions pas.
© Lussas, village documentaire
L?atlas « Doc Monde » © Lussas, village documentaire
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Ce bâtiment ne dispose d?aucun parking. Nous avons en effet préféré concentrer les ressources
à disposition pour la conception de salles de postproduction. Nous avons de plus souhaité que le
public continue d?emprunter le chemin qui relie le bâtiment au centre du village.
Je reviens à la plateforme Tënk en guise de conclusion : accessible au travers d?un abonnement
d?un euro pour le premier mois puis de six euros par mois, elle permet de découvrir huit
nouveaux documentaires chaque semaine. Tënk est effectivement née de cette envie de voir la
création se renouveler. Il s?agit d?une société coopérative permettant aussi de témoigner du
rayonnement de Lussas. Elle est composée de 97 professionnels du documentaire (producteurs
et réalisateurs). La communauté de communes y est aussi associée, de même que la commune
de Lussas. Récemment, quatre autres communes ont exprimé leur désir d?intégrer cette
coopérative.
Au-delà de la plateforme de diffusion, Tënk vise à devenir une plateforme militante afin que les
futurs bénéfices dégagés puissent être réinvestis dans la production de films. Nous lions en
attendant des partenariats divers : Centre national des Arts plastiques, CNRS ou encore CFDT...
Il s?agit donc d?un projet militant destiné à faire vivre les documentaires, de plus en plus difficiles à
réaliser.
DISCUSSION
JULIEN TRANSY
Vous affirmez que le nouveau bâtiment contribue à crédibiliser une action dont nous avons
pourtant bien vu qu?elle pouvait se prévaloir d?un ancrage local déjà ancien. Avez-vous eu écho
de personnes qui regrettent au contraire que ces activités, auparavant localisées au centre du
village, soient transférées à l?avenir dans ce bâtiment ?
PIERRE MATHEUS
Pas à ma connaissance. Ce transfert d?activité va libérer des logements dans Lussas, et cette
perspective suscite une certaine satisfaction.
Il existe en revanche une forme d?appréhension parmi les personnes directement concernées : la
dissémination des espaces et activités donnait un caractère quelque peu atypique au projet. Avec
cette réunion en un site unique, certains craignent que le projet ne se banalise.
UN PARTICIPANT
Le fait que Tënk devienne un diffuseur permettra à un producteur, dîtes-vous, de solliciter des
aides : je vous félicite pour cette démarche qui constitue une bonne nouvelle pour la profession.
De quelle manière envisagez-vous d?aider à la réalisation de ces films documentaires ? Quels
seront vos critères de sélection ? Quelle sera votre démarche pour aider les producteurs ?
PIERRE MATHEUS
Notre objectif sera d?aider entre 50 et 100 films par an, à travers un apport en industrie et une
recherche de partenaires financiers.
© Lussas, village documentaire
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Ces partenaires auront donc aussi à s?exprimer sur le choix des films, mais nous demandons aux
partenaires de nous faire confiance, car nous souhaitons promouvoir des films d?auteur non
formatés. Nous souhaitons véritablement accompagner le désir du réalisateur. Nous avons déjà
réalisé un premier appel à films, avec la CFDT, destiné à recueillir des oeuvres sur le travail. Trois
films ont été retenus.
Nous sommes énormément sollicités depuis que nous sommes reconnus comme diffuseur. Nous
souhaitons réserver de nombreuses places à la jeune création et procéderons pour l?instant par
appels à films. Nous prendrons part à des rencontres de coproduction et continuerons à soutenir
les réalisateurs que nous avons formés. Nous souhaitons aussi tisser un partenariat de plus en
plus fort avec le CNRS. Il apportera des moyens en complément de notre industrie. Nous tenons
à apporter un complément de formation à l?écriture cinématographique avec les scientifiques, et
ainsi nous positionner sur des thèmes où l?on manque de films.
Nous avons également un partenariat avec la SCAM (Société Civile des Auteurs Multimédia), qui
décerne les bourses Brouillon d?un rêve. Or, seul un tiers des projets récompensés donne lieu à
réalisation, les autres n?aboutissant pas pour tout un ensemble de raisons, dont le manque de
moyens (un autre tiers des projets). Notre partenariat consiste à soutenir quelques films retenus
afin de garantir le fait qu?ils aillent jusqu?à leur terme.
A plus long terme, nous espérons disposer de moyens suffisants pour réaliser davantage de films
et mettre en place une réelle sélection.
En 2019, nous ferons appel à deux professionnels de la production comme nous l?avons déjà fait
en matière de diffusion, dans l?idéal deux abonnés, qui nous aideront à choisir les films.
UN PARTICIPANT
Le festival documentaire de Lussas est une véritable pépite dans le monde du documentaire.
Pourquoi avoir opté pour un tel bâtiment, comparable à n?importe quel autre bâtiment
administratif, plutôt que pour un ensemble de bâtiments plus modestes et plus conformes à
l?esprit actuel de l?événement ? L?argument consistant à dire que cet imposant bâtiment vous
donne de la crédibilité me surprend particulièrement.
PIERRE MATHEUS
Cette question de la crédibilité n?a absolument pas été un argument pour nous. Je me faisais
simplement l?écho de ce qui nous est parvenu en retour.
J?avoue éprouver moi aussi un certain regret par rapport à ce projet. Laissez-moi simplement
vous expliquer la manière dont peut se faire un projet sur un territoire comme le nôtre :il existe
une ancienne cave coopérative viticole que nous souhaitions investir afin de nous y installer,
après rénovation. Nous nous sommes cependant heurtés à diverses difficultés.
Le terrain du bâtiment a été acheté par la commune, avec la volonté de le mettre à disposition de
l?activité documentaire. Mais une fois la possibilité d?aménager la cave coopérative exclue, nous
n?avions pas d?autre possibilité que de faire construire sur le terrain en question.
En parallèle, les collectivités nous soutenaient énormément, mais il existait un risque de
désengagement du conseil régional. Nous avons d?ailleurs depuis subi des coupes franches.
Nous étions donc dans une certaine urgence.
Je concède le caractère un peu massif du bâtiment, mais j?espère que l?aménagement extérieur,
qui reste encore à réaliser, ainsi que la création qui en émergera, contribueront à relativiser cette
dimension.
UNE PARTICIPANTE
Il serait réellement intéressant que des partenariats soient lancés entre votre village et certaines
collectivités territoriales plus éloignées. La profession de paysagiste connaît effectivement une
véritable carence en matière d?outils cinématographiques, et votre positionnement et
rayonnement nous seraient réellement utiles sur la question du paysage.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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J?estime que nous sommes à une époque où les collectivités territoriales seraient ouvertes à des
partenariats, notamment avec vos étudiants. Il serait bénéfique que les cent ou cent cinquante
communes proches de vous relient leurs actions de soutien à la culture aux enjeux
d?aménagement.
Avez-vous d?autres personnalités impliquées dans votre projet, en dehors de
Dominique MARCHAIS dont il a été question à plusieurs reprises ? Seriez-vous en mesure de
nous communiquer quelques titres de films de votre catalogue susceptibles de traiter, d?une
manière ou d?une autre, des paysages et de leurs enjeux ? Enfin prévoyez-vous de consacrer sur
la plateformeTënk des plages de programmation directement dédiées aux paysages ?
PIERRE MATHEUS
Notre plan de charge ne nous permet pas de solliciter directement les collectivités locales.
Toutefois, lorsqu?on s?adresse à nous avec un projet solide, porté et réfléchi, nous tâchons de
mettre en relations nos étudiants les plus pertinents au regard dudit projet.
Nous réalisons sur la plateforme Tënk des programmations mensuelles appelées escales, en lien
avec l?actualité. Il pourrait être envisageable de nous intéresser aux paysages dans ce cadre, en
rapport avec un événement donné. Nous prévoyons une programmation autour de la
photographie en juillet à l?occasion des Rencontres de la photographie d?Arles, autour de la
danse en septembre. Aborder les paysages est donc tout à fait envisageable sur le principe.
Je ferai en sorte que soient transmis des suggestions de noms de films ou de réalisateurs liés
aux paysages, au sein de notre catalogue. Les deux cyprès dont il a été question ce matin, en
tant qu?éléments de repère au coeur de paysages radicalement transformés, me font penser à un
film que j?ai beaucoup aimé, et qui peut avoir trait, d?une certaine manière, à cette question de la
transformation des paysages. Il s?agit d?un film de Jean-Gabriel PERIOT intitulé
200 000 fantômes. Il n?est composé que de photographies montrant Hiroshima avant et après
l?explosion de la bombe atomique. Il témoigne de la reconstruction réalisée à partir du seul et
unique bâtiment resté debout. Ce film n?est évidemment pas directement approprié pour une
programmation autour du thème des paysages, mais il n?en demeure pas moins marquant à bien
des égards, y compris en matière de réflexion autour des questions d?urbanisme et de
reconstruction.
JULIEN TRANSY
Je remercie à nouveau les partenaires et intervenants pour leur implication dans le montage et la
tenue de cette journée, ainsi que les participants qui ont contribué à lui donner une dimension
interactive. Les actes de cette journée seront accessibles en format papier (et distribués
notamment lors de prochaines journées des paysages) ainsi qu?en format pdf sur le site internet
du ministère, au sein d?une rubrique dédiée : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/politique-
des-paysages#e8
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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FILMOGRAPHIE INDICATIVE
de documentaires de création traitant de questions paysagères
Afin de répondre à une demande formulée par l?auditoire à la suite de sa présentation (voir page
64), Pierre MATHEUS a suggéré au bureau des paysages de se rapprocher de Brieuc MEVEL,
programmateur de la plage « écologie » de la plateforme Tënk, et par ailleurs coordonnateur,
entre autres activités, des Rencontres d?ici là, organisées par l?association Lignes d?horizon pour
« poser un regard sensible, critique, politique, poétique et citoyen sur notre environnement, afin
de contribuer à la prise de conscience du rôle de l'espace dans nos vies, autant qu'à l'influence
de nos vies sur l'espace » [http://www.lignesdhorizon.org/].
Les délais de bouclage des actes de la journée des paysages du 5 juin 2018 ont conduit Brieuc
MEVEL à accompagner sa sélection des précisions suivantes :
« Cette filmographie indicative se focalise sur des films documentaires abordant frontalement les
enjeux qui touchent au paysage, ou que traverse la notion de paysage. Une telle filmographie
n?est pas aisée à établir, étant donné que le paysage au cinéma est présent dans quantité de
films, comme décor le plus souvent, parfois comme élément dramaturgique, mais très rarement
comme lieu d?un questionnement de nature politique ou philosophique. Il m?a paru intéressant de
ne proposer que des films venant interroger, avec le paysage, le rapport que les hommes
peuvent construire avec leur milieu. Il s?agit donc d?une filmographie particulièrement restreinte,
indicative, ayant pour vocation première la découverte de quelques films documentaires ayant le
paysage au coeur de leur objet ».
Les éventuels compléments postérieurs à la présente édition seront intégrés à la version
numérique des actes, accessible sur le site du ministère [https://www.ecologique-
solidaire.gouv.fr/politique-des-paysages#e8] ainsi qu?à une éventuelle réédition papier.
---
- Dominique MARCHAIS et ses trois longs métrages documentaires: Le Temps des grâces, La
Ligne de partage des eaux, et Nul homme n?est une île
- Ariane DOUBLET : La Terre en morceaux
- Digna SINKE : Nature et Nostalgie
- Pierre GOETSCHEL : Rond-Point
- Chantal AKERMAN et sa trilogie : D?Est, Sud, De l?autre côté
- Mercedez ALVAREZ : El Cielo Gira (Le ciel tourne)
- Sergeï LOZNITSA : Landscape (Paysage)
- Antoine BOUTET : Zone of Initial Dilution
- La série « Paysages d?ici et d?ailleurs » d?Arte, bien qu?elle sorte du champ du documentaire dit
de création
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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ELEMENTS DE REPERE SUR LA POLITIQUE DES PAYSAGES
UN SOCLE HISTORIQUE TOUJOURS ACTIF : LES SITES INSCRITS ET CLASSES 4
Les sites inscrits et classés peuvent être considérés comme le socle historique de la politique du
paysage en France. Cette profondeur historique associée au caractère toujours actif du
processus d?inscription et de classement explique le fait que ce dispositif ait été évoqué et
présenté dès l?introduction de cette journée du 5 juin 2018 par Jean-Emmanuel Bouchut.
Une première loi dès 1906
Inspirée par la prise de conscience, au sein du milieu associatif, des artistes et des gens de
lettres, de la valeur patrimoniale des paysages exceptionnels, la protection des sites et
monuments naturels a été instituée par une loi du 21 avril 1906. La loi du 2 mai 1930 a donné à
cette politique sa forme définitive. Elle est désormais codifiée aux articles L. 341-1 à 22 du code
de l?environnement. Ses décrets d?application y sont codifiés aux articles R. 341-1 à 31.
Cette législation s?intéresse aux monuments naturels et aux sites "dont la conservation ou la
préservation présente, au point de vue artistique, historique, scientifique, légendaire ou
pittoresque, un intérêt général". Les berges du Lez évoquées en introduction de la journée
fournissent une illustration concrète de classement au titre des critères artistique et pittoresque,
les peintures de Frédéric Bazille ayant servi d?argumentaire en ce sens.
L?objectif est de conserver les caractéristiques du site, l?esprit des lieux, et de les préserver de
toutes atteintes graves. Comme pour les monuments historiques, la législation relative à la
protection des sites prévoit deux niveaux de protection que sont l?inscription et le classement.
Une politique d?Etat au service de l?intérêt général
La mise en oeuvre de cette législation relève de la responsabilité de l?État, et fait partie des
missions du ministère en charge de l?écologie. Les programmes et projets de protections sont
préparés par les directions régionales de l?environnement, et soumis pour avis aux commissions
départementales des sites. Les décisions de classement sont prises par décret, après
consultation de la commission supérieure des sites et du Conseil d?État, ou plus rarement par
arrêté ministériel. Dans les deux cas, elles interviennent après une instruction locale qui
comprend une enquête publique, la consultation des collectivités locales et de la commission
départementale. Les décisions d?inscription sont prises par arrêté du ministre chargé des sites
après consultation de la commission départementale des sites.
Les décisions de classement ou d?inscription constituent une simple déclaration de
reconnaissance de la valeur patrimoniale de l?espace concerné. Elles ne comportent pas de
règlement comme les réserves naturelles, mais ont pour effet de déclencher des procédures de
contrôle spécifique sur les activités susceptibles d?affecter le bien. En site classé, toute
modification de l?état ou de l?aspect du site est soumise à une autorisation spéciale soit du préfet,
soit du ministre chargé des sites après consultation de la commission départementale,
préalablement à la délivrance des autorisations de droit commun. En site inscrit, les demandes
d?autorisation de travaux susceptibles d?affecter l?espace sont soumis à l?Architecte des Bâtiments
de France qui émet un avis simple sauf pour les travaux de démolition qui sont soumis à un avis
conforme.
UN DOUBLE ELARGISSEMENT
De l?élément ponctuel à l?ensemble paysager
La reconnaissance, par le classement, de la valeur patrimoniale des paysages nationaux s?est
tout d?abord attachée à des éléments remarquables mais ponctuels (rochers, cascades,
fontaines, arbres isolés) puis à des écrins ou des points de vue, à des châteaux et leurs parcs.
4 Voir la page dédiée sur le site du ministère : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/politique-des-sites
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Elle s?est peu à peu étendue à des espaces beaucoup plus vastes constituant des ensembles
géologiques, géographiques ou paysagers (massifs, forêts, gorges, vallées, marais, caps, îles,
et.) comme le massif du Mont blanc, la forêt de Fontainebleau, les gorges du Tarn, le marais
poitevin, les caps Blanc Nez et Gris Nez, l?île de Ré, etc., couvrant plusieurs milliers voire
plusieurs dizaines de milliers d?hectares.
Des sites au grand paysage
Bien que leur périmètre se soit tendanciellement élargi, les quelques 2700 sites classés et près
de 4000 sites inscrits représentent aujourd?hui environ 4 % du territoire national, soit 1,1 millions
d?hectares. C'est pourquoi il importe de ne pas circonscrire la réflexion et l'action à ces seuls
espaces, qui s'inscrivent d'ailleurs presque toujours dans des ensembles paysagers plus vastes,
qu'il s'agit aussi de comprendre et de prendre en compte.
Ainsi les Grands Sites (dont le cirque de Navacelles évoqué durant la séquence 1 de la journée
est un exemple), qui incluent sur une partie significative de leur territoire des sites classés, font
l?objet d?un volontariat et d?un consensus local pour engager une démarche ambitieuse de
gestion et de valorisation allant au-delà du périmètre classé. Cette politique a été initiée dès 1976
par l'État pour répondre aux difficultés posées par la fréquentation importante des sites les plus
emblématiques. Il s?agit de restaurer les qualités qui ont fait la renommée du lieu et de le doter
d?un projet de préservation et de gestion, permettant l?accueil des visiteurs dans le respect des
caractéristiques du site, de l?esprit des lieux et de la vie locale.
D?autres politiques concourent aussi, indirectement, à la protection et à la revalorisation de
certains paysages. En 1975 l?Etat français a par exemple décidé de créer le Conservatoire du
littoral, un établissement public dont la mission est d?acquérir des parcelles du littoral menacées
par l?urbanisation ou dégradées pour en faire des sites restaurés, aménagés, accueillants dans le
respect des équilibres naturels. L?intervention au cours de la séquence 1 de Philippe Pangrazzi,
repéreur de lieux de tournage, a permis de mettre en avant certains secteurs acquis à ce titre par
le Conservatoire, sous l?angle de leur potentiel à traduire et exprimer les valeurs portées par un
réalisateur ou par son oeuvre.
A plus large échelle encore, les parcs nationaux ou les parcs naturels régionaux engagent des
actions ayant trait au paysage, à travers leur charte notamment (cette journée a ainsi été
l?occasion de présenter certaines des actions conduites en la matière par le PNR de la
Narbonnaise en Méditerranée). Depuis la loi du 8 août 2016 pour la reconquête de la biodiversité,
de la nature et des paysages (loi dite RBNP), les paysages présentant « un intérêt particulier »
peuvent même motiver la création d'un Parc naturel régional. Mais « les préoccupations
paysagères ont toujours été au coeur de la démarche et du projet des Parcs, puisqu?il leur revient
d?organiser la rencontre entre un terroir, une nature et une communauté humaine pétrie
d?histoire, un savoir-faire et une culture. Telle est précisément la définition du paysage »5.
Par ailleurs avec la loi dite ALUR6 de 2014, le paysage fait son apparition parmi les orientations
générales que doit définir le projet d?aménagement et de développement durables du PLU ou
PLUi. Cette même loi introduit le principe de formulation d?« objectifs de qualité paysagère » dans
les SCoT, permettant d?orienter la définition et la mise en oeuvre ultérieure des projets de
territoire, au regard des traits caractéristiques des paysages considérés et des valeurs qui leur
sont attribuées.
Une évolution consacrée et encouragée par la Convention européenne du paysage (CEP)
Les quelques exemples évoqués ci-dessus témoignent de la prise en compte progressive des
paysages, à des échelles plus larges d?une part, et selon des logiques ne relevant plus
5 Marc HOFFSESS, Directeur du Parc des Vosges du Nord - Actes congrès des Parcs 2008, cité dans le guide "La part du
paysage
dans les Parcs naturels régionaux Après 20 ans de loi Paysage", avril 2013, FPNRF.
6 Loi du 24 mars 2014 pour l'accès au logement et un urbanisme rénové. Voir la fiche « Le paysage dans les documents
d?urbanisme » disponible en ligne :
http://www.cohesion-territoires.gouv.fr/IMG/pdf/alur_fiche_paysage_et_documents_d_urbanisme.pdf
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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seulement de leur protection ou conservation d?autre part. Cette tendance s?est trouvée confortée
par la signature, à Florence en 2000, de la Convention européenne du paysage7.
Il s?agit du premier texte international ayant pour ambition de conduire les Etats l?ayant ratifié (39
à ce jour, dont la France) à instituer une politique nationale portant sur l?ensemble des paysages,
qu?ils soient considérés comme remarquables ou quotidiens, exceptionnels ou dégradés, ruraux,
naturels ou urbains.
Il est essentiel ici de ne pas se méprendre sur le vocabulaire employé : la référence aux
« paysages du quotidien », par exemple, ne signifie en rien que ces derniers sont de fait dénués
de caractère emblématique ou patrimonial. Il s?agit même au contraire d?inviter à porter une égale
attention à ces paysages formant le cadre de vie du plus grand nombre, afin d?en comprendre
pleinement les caractéristiques et la singularité, pour éviter leur banalisation et standardisation.
Cet objectif ne signifie pas non plus qu?il importe de ce fait, par principe, d?écarter toute évolution
sur un territoire. En ce sens protéger revient moins ici à conserver et figer des formes paysagères
qu?à prendre en compte et intégrer aux projets les valeurs, les fonctions et les usages qui les ont
générés.
La Convention européenne du paysage invite par ailleurs à compléter cette logique de protection
des paysages par une logique de gestion et d?aménagement, pour accompagner les
transformations induites par les nécessités économiques, sociales et environnementales.
L?objectif est enfin de penser le paysage dans sa double dimension matérielle et immatérielle,
dont l?appréhension, faisant aussi appel au sensible, n?est pas seulement affaire d?experts.
Le cinéma illustre à sa manière la force de cette approche sensible en contribuant à diffuser,
sublimer voire inventer de nouvelles représentations des paysages.
En le définissant comme une « partie de territoire telle que perçue par les populations, dont le
caractère résulte de l'action de facteurs naturels et/ou humains et de leurs interrelations », la
Convention fait du paysage un vecteur à même de faire passer le citoyen du statut de spectateur
à celui d?acteur, en lui permettant d?exprimer ses propres perceptions et aspirations en matière de
cadre de vie.
AU COEUR DE LA DEMARCHE PAYSAGERE : LE PROJET DE PAYSAGE
Avec la loi dite RBNP de 2016 (cf. supra), la France a intégré dans son code de l?environnement
cette définition du paysage proposée par la Convention européenne. Mais il est clair qu?une telle
formulation n?a pas vocation à produire des effets juridiques directs et mesurables, comme le
ferait par exemple un régime d?autorisation ou d?interdiction.
Cette difficulté à circonscrire juridiquement, et plus généralement à cerner les contours de la
notion de paysage, peut dérouter de prime abord. Mais c?est aussi ce qui peut faire in fine la force
d?une démarche qui fait primer le projet sur la norme, la seconde pouvant décliner ou encadrer si
besoin le premier, sans avoir limité l?imagination et le champ des possibles au préalable.
L?entrée par le paysage vise à n?omettre aucune dimension de l?expérience physique concrète et
globale d?un lieu, au-delà de la seule dimension visuelle. L?approche paysagère partage ainsi
avec le cinéma le fait de prendre en compte, entre autres éléments, la question des ambiances
sonores.
Aborder un territoire sous l?angle du paysage, c?est traiter des différentes dimensions qui le
composent sans les considérer comme une superposition de strates indépendantes les unes des
autres (géologie, topographie, hydrologie, climatologie, botanique, d?une part ; occupation et
activités humaines, formes et implantations du bâti, organisation sociale et système de valeurs
d?autre part), pour tâcher de comprendre au contraire leurs interrelations.
7 Voir le site dédié du Conseil de l?Europe : https://www.coe.int/fr/web/landscape
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entre paysages et cinéma ?
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Un outil opérationnel : le plan de paysage
Le plan de paysage est l?outil opérationnel destiné à traduire ces principes. Il s?agit d?une
démarche volontaire et non réglementaire, qui positionne le paysage comme un outil
d?accompagnement du changement et d?expérimentation, à même de mobiliser l?initiative et la
créativité des territoires au service de leur transformation, de leur transition vers un modèle plus
durable. Le plan de paysage est :
Un outil contextualisé : il vise à identifier les potentialités propres à chaque paysage et à les
mobiliser pour renforcer l?attractivité et la vitalité des territoires. Il permet d?éviter de dupliquer des
stratégies d?aménagement banales et inadaptées.
Une démarche globale : le plan de paysage se distingue de l?approche sectorielle, car il pose la
question en termes de spatialisation raisonnée des fonctions et permet ainsi de résoudre les
contradictions apparentes entre les divers dispositifs. Le plan de paysage est donc un outil
puissant de coordination des politiques sectorielles.
Le plan de paysage est un outil politique qui permet aux citoyens de devenir des acteurs à part
entière de l?aménagement du territoire et des transitions. Il apparaît en effet comme :
Un outil pédagogique qui permet d?expliquer aux populations les fondamentaux physiques du
territoire et leurs incidences sur les modes de vie. Il vise également à identifier et expliquer les
dynamiques qui transforment les paysages, pour promouvoir une vision évolutive.
Une instance de concertation qui permet d?augmenter l?acceptabilité des politiques de transition
à travers un dispositif de co-construction.
UNE ILLUSTRATION CONCRETE : LA VALLEE DE LA BRUCHE
Un exemple emblématique (ici restitué de manière synthétique et simplifiée8) de démarche
paysagère comme moteur d?un projet global de territoire peut être recherché du côté de la vallée
de la Bruche.
Un élément déclencheur et des facteurs explicatifs multiples
Tout part d?une aspiration concrète formulée voilà près de 30 ans par les élus et la population
locale : retrouver un temps significatif d?ensoleillement au quotidien. Une telle demande sociale
trouve son origine dans la configuration paysagère du territoire, marquée par un double
phénomène d?enrésinement des vallées et d?étalement urbain, avec pour conséquence une perte
importante d?heures d?ensoleillement pour les habitants. Cette configuration s?explique elle-même
par les dynamiques et tendances à l?oeuvre au cours de la seconde moitié du 20ème siècle : la
double activité des vallées alsaciennes, partagées entre industrie et élevage, assurait
traditionnellement un entretien soigné du territoire et une valorisation des moindres parcelles
accessibles au bétail. Le délitement du tissu industriel dans les années 1950 à 1970 a contraint
les ouvriers à chercher un emploi à l?extérieur de la vallée et à abandonner l?activité agricole
locale. L?équilibre entre forêts et prairies a alors basculé en faveur de l?enrésinement et de
l?enfrichement massif des anciens lopins appartenant aux ouvriers-paysans.
L?abandon des prés communaux, cumulé à ces plantations individuelles ont eu des
conséquences globales : le gaspillage du potentiel agricole de la vallée, la rupture des
perspectives visuelles entre les villages et la perte de lumière pour les habitants.
8 Le développement qui suit s?appuie notamment sur des extraits de la fiche « Le paysage, passion tranquille, partagée et
durable d?une intercommunalité alsacienne » [http://www.safer.fr/iso_album/2010-12-paysage-4_haute_bruche.pdf] ainsi que du
compte-rendu de l?atelier Atelier Paysage et Agriculture du 8 octobre 2015 organisé à l'initiative de l'association française
d'agronomie, avec le soutien actif de la communauté de communes de la Bruche et l?approbation du Collectif Paysages de
l'Après Pétrole :
http://agronomie.asso.fr/fileadmin/user_upload/Evenements_AFA/Ateliers_terrain/Atelier_Alsace_Paysage_2015/Atelier_2015_
_Alsace_Paysage_Compte_Rendu.pdf
.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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La nécessité d?une réponse collective articulant politique publique et initiative privée
La question du paysage a dès lors concerné les habitants autant que les propriétaires forestiers
ou les agriculteurs. L?appropriation de l?enjeu nécessitait une réponse collective, reposant sur une
articulation fine entre politique publique et initiative privée : la communauté de communes de la
Vallée de la Bruche a porté et soutenu la création d?associations foncières pastorales (AFP),
destinées non seulement à rouvrir les espaces enfrichés mais également à redonner dynamisme
et attractivité à la vallée, en inscrivant l?action dans la durée (logique de filière agricole circuit
court, au-delà de l?enjeu de réouverture des paysages). A l?origine outil de valorisation du foncier
agricole ou forestier, les AFP trouvent à présent vocation à apporter des réponses à l?étalement
urbain.
Cet exemple démontre la manière dont l?entrée par le paysage permet d?articuler plusieurs
dimensions (sociale, environnementale, économique) à plusieurs échelles spatiales (de la
parcelle à la vallée) et temporelles (de la bonne prise en compte de l?histoire du territoire et de
ses évolutions à la projection à moyen et long terme ; de l?opération ponctuelle de réouverture
des paysages à l?entretien de ces derniers dans la durée) : des analyses paysagères ont d?abord
conduit à hiérarchiser les zones à défricher afin de leur donner tout d?abord une meilleure
efficacité par rapport à l'objectif de « redonner de la lumière à la vallée » (réouverture de la
continuité des fonds de vallée, des bordures de villages, des bas versants et des chaumes). C?est
une bonne connaissance historique de la mise en valeur agricole de ces vallées jusqu'au milieu
du XX° siècle qui a conduit ensuite à définir le périmètre des actions à engager (via les AFP ou
autres procédures) pour faire de nouvelles unités de gestion agricoles homogènes par rapport au
relief, capables d?intéresser des agriculteurs à des fins de pâture, pâture et fauche ou fauche
uniquement. Cette typologie agro-paysagère a enfin été traduite dans le cadre de MAEc
(mesures agro-environnementales et climatiques) pour définir des modes de gestion adaptés à
chaque zone pour satisfaire les besoins en termes de production fourragère, d'intérêt faunistique
et floristique notamment apicole et de paysage par rapport aux enjeux d'ouverture. Ce travail fin
s'est réalisé en associant les analyses spatiales menées en commun par différents experts
agronomes, environnementalistes, paysagistes et les agriculteurs.
Pour conclure avec Jean-Sébastien Laumond, chargé de mission paysage et environnement de
la communauté de communes de la Vallée de la Bruche, « les dimensions du paysage
permettent d?aborder de nombreuses thématiques structurantes pour les collectivités, avec un
regard parfois décalé et éclairant qui ouvre d?autres pistes pour envisager les projets », dès lors
que l?on positionne le paysage « comme une approche réaliste et opérationnelle, et plus
seulement comme un supplément d?âme »9.
LES OUTILS ET DEMARCHES DE LA POLITIQUE DES PAYSAGES : PANORAM A
Le développement qui suit s?appuie sur la rubrique du site internet du Ministère de la transition
écologique et solidaire dédié à la politique des paysages : https://www.ecologique-
solidaire.gouv.fr/politique-des-paysages
Développer la connaissance de tous les paysages
Préserver et promouvoir la qualité et la diversité des paysages à l?échelle nationale suppose un
préalable : développer une vaste politique de connaissance, étendue à l?ensemble du territoire et
sortant d?une logique sélective pour s?intéresser à tous les types de paysages (urbains ou ruraux,
du quotidien ou remarquable, de qualité ou dégradés, etc.). Deux outils majeurs sont à
disposition pour ce faire : les atlas de paysages et les observatoires photographiques.
Atlas de paysages
Le paysage résulte de l?interaction continue entre les facteurs naturels et les activités humaines
qui modèlent les territoires. Mais il est également associé à un ensemble de pratiques et
d?usages, de valeurs et de représentations sociales. La prise en compte des paysages dans
9 « La vallée de la Bruche, des élus et un territoire en réseau impliqués pour le paysage », in Paysages en réseaux, n°38 de la
Revue Sud Ouest Européenne, sous la direction de Philippe Béringuier et Laurent Lelli, 2014.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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l?aménagement du territoire implique d?en comprendre les structures, d?en saisir les évolutions et
les valeurs associées.
La construction de cette connaissance est l?objet des atlas de paysages, qui visent à rendre
compte de la singularité de chacun des paysages qui composent un territoire, selon trois
modalités : identifier (délimiter une unité paysagère et la nommer), caractériser (décrire les
structures paysagères) et qualifier (saisir les représentations sociales associées à une unité
paysagère). Des dynamiques et des enjeux sont par ailleurs associés à ces unités paysagères.
Chaque département a vocation à être couvert par un atlas de paysages (même si son
élaboration peut être conduite au niveau régional). Cette ambition est confortée par l?actualisation
en 2015 de la méthode nationale d?élaboration des Atlas10, et par la loi de 2016 dite RBNP (cf.
supra) qui donne une assise juridique aux atlas (Art. L. 350-1 B du code de l?environnement), et
les positionne comme un document de connaissance partagée : sa réalisation s?opère ainsi
« conjointement par l'État et les collectivités territoriales ».
Observatoires photographiques des paysages (OPP)
En parallèle des atlas de paysages, le ministère chargé de l?environnement a encouragé la mise
en place d?un Observatoire Photographique National du Paysage (OPNP). Une
communication en conseil des ministre du 22 novembre 1989 en a posé le cadre : « constituer un
fonds de séries photographiques qui permette d?analyser les mécanismes et les facteurs de
transformations des espaces ainsi que les rôles des différents acteurs qui en sont la cause de
façon à orienter favorablement l?évolution du paysage ». Le principe consiste ainsi à choisir, sur
un territoire donné, des points de vue qui feront l?objet d?une re-photographie à l?identique à
différents pas de temps.
Cet usage diachronique de la photographie donne à voir les permanences et les évolutions des
structures paysagères avec une force d?évidence dont ne peuvent se prévaloir par exemple les
données cartographiques ou chiffrées. Ce potentiel a d?ailleurs été mis à profit avec efficacité
durant la séquence 1 de la journée du 5 juin 2018, avec la projection de photographies
contemporaines des deux cyprès visibles dans le film Sans toit ni loi d?Agnès Varda.
Un parallèle a également pu être établi, au cours de la séquence 3, entre les courts-métrages de
Joël Brisse La pomme, la figue et l?amande et Les oliviers (mobilisant, à 15 ans d?intervalle, les
mêmes personnages et les mêmes acteurs au sein d?un même village) et la logique d?un
Observatoire Photographique du Paysage (OPP).
L?OPNP est aujourd?hui composé de 20 itinéraires photographiques, chacun étant le fruit d?une
rencontre entre le ministère chargé du paysage, le projet de territoire porté par un partenaire local
et le regard singulier d?un photographe. Depuis 2014, la photothèque Terra11 abrite le fonds
photographique issus des différents itinéraires composant l?OPNP, ainsi rendu accessible au
public.
De nombreux territoires se sont depuis engagés dans la démarche, de façon autonome et sans
nécessairement solliciter l?accompagnement de l?État. Un inventaire conduit à l?initiative du
ministère en 2015 a ainsi permis de recenser l?existence de près d?une centaine d?OPP, même si
tous ne sont pas nécessairement actifs. L?enjeu consiste aujourd?hui à faciliter le partage
d?expériences entre ces OPP, par delà leur diversité d?approche, d?objet, de statut, de périmètre?
Développer la culture du projet de paysage : le Club Plans de paysage
Les grands principes du plan de paysage sont présentés dans la partie « Au coeur de la
démarche paysagère : le projet de paysage » (cf. supra).
Le ministère soutient les collectivités désireuses de s?engager dans cette démarche volontaire et
non réglementaire, à travers la mise en oeuvre d?appels à projets. Les 92 collectivités lauréates
10 MEDDE, Les Atlas de paysages : Méthode pour l'identification, la caractérisation et la qualification des paysages, 111 pages, 2015,
accessible en ligne sur la page du MTES dédiée à la politiques des paysages.
11 https://terra.developpement-durable.gouv.fr/observatoire-photo-paysage/categories /
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
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issues des appels à projet 2013, 2015, 2017 et 2018 ont bénéficié d?un soutien financier de l?État
à hauteur de 30 000¤, ainsi que d?un accompagnement méthodologique dispensé par un
« Club Plans de paysage », dont elles sont devenues membres.
Ce Club accompagne les collectivités lauréates dans la construction et la mise en oeuvre
opérationnelle de leur projet de territoire. En le rejoignant, ces collectivités ont ainsi accès à :
- un accompagnement personnalisé de l?Etat afin de les aider à formuler un projet de territoire, à
mobiliser les outils réglementaires et les réseaux d?experts nécessaires à sa réalisation ;
- un réseau de territoires membres du Club, déjà engagés dans des démarches « plans de
paysage », qui favorise les échanges de pratiques et les retours d?expérience ;
- une vitrine pour valoriser au niveau national les actions exemplaires engagées au niveau local.
Cet appel à projet conduit à l?origine tous les deux ans s?est transformé en 2018 en un processus
de sélection annuel. Une perspective consiste également à ne plus faire de cet appel à projets le
vecteur unique d?intégration au Club Plans de paysage, afin d?ouvrir celui-ci à toute autre
expérience pertinente en matière de construction de projet de territoire par le paysage.
Sensibiliser par l?exemple : le Grand Prix national du paysage (GPNP)
Le Grand Prix national du paysage, décerné tous les deux ans par le ministère, a pour vocation
de promouvoir la pertinence de l?approche et de la pensée paysagères dans le processus de
transformation des territoires. À travers ce prix, le ministère valorise une démarche paysagère
innovante à l?échelle d?un territoire. Celle-ci doit avoir donné lieu à des réalisations concrètes en
France ou en zone transfrontalière. La démarche récompensée doit être le fruit d?une
collaboration étroite entre une maîtrise d?ouvrage porteuse d?une volonté territoriale ambitieuse et
une équipe de maîtrise d?oeuvre inventive et créative dans laquelle le rôle du paysagiste est
central et prépondérant.
La démarche lauréate et ses réalisations doivent être exemplaires tant par les résultats obtenus
que par leur mise en oeuvre. Elles doivent témoigner d?une avancée particulièrement
remarquable dans la manière d?aborder l?aménagement du territoire et de prendre en compte les
ressources naturelles, les atouts territoriaux et les spécificités paysagères locales. Elles doivent
se montrer novatrices par les solutions proposées et susceptibles d?initier de nouvelles façons de
penser le territoire à partir du paysage.
Les projets des lauréats consacrés depuis 2005 peuvent être consultés sur le site du ministère,
au sein de la rubrique dédiée12.
Former les professionnels de demain : promouvoir une « école française du paysage »
On estime à environ 2800 le nombre de diplômés exerçant une activité de paysagiste-concepteur
en France. La formation de ces paysagistes revêt une importance majeure dans la mise en
oeuvre d?une politique ambitieuse en matière de protection, gestion et aménagement des
paysages. Le ministère chargé de l'environnement et les ministères tutelles des écoles de
paysages sont garants de la qualité de leur formation et de la reconnaissance de leurs
compétences.
Pour promouvoir une « école française du paysage », le ministère soutient différentes activités,
rencontres et évènements organisés chaque année alternativement par les écoles supérieures
du paysage (Agroacampus Ouest ? site d?Angers, Ecole de la nature et du paysage de Blois de
l?INSA Centre Val de Loire, Ecole supérieure d?architecture et de paysage de Lille et de
Bordeaux, Ecole nationale supérieure de paysage de Versailles-Marseille) : workshop étudiant
(rassemblant des étudiants et des enseignants de chacune des écoles autour d?une thématique
dans une région choisie) ; journées des écoles (associant directeurs, représentants des équipes
enseignantes et des élèves, ministères de tutelle des écoles et organisations professionnelles
dans le but de réfléchir à l?évolution du métier et des formations) ; doctorales en paysage
(permettant aux doctorants dans le domaine du paysage d?échanger et de communiquer sur l?état
12 https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/politique-des-paysages#e5
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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de leurs travaux), groupe de travail sur la recherche en paysage (qui réunit les chercheurs des
laboratoires des écoles de paysage, les ministères de tutelle et les praticiens afin de réfléchir à la
question des parcours doctoraux et de leur attractivité, aux relations de la recherche avec les
pratiques professionnelles, etc. ), la revue électronique « Projet de paysage », (co-pilotée par
les laboratoires de recherche des cinq écoles de paysage, elle parait chaque semestre sur une
thématique choisie collectivement. Elle sera bientôt accessible sur Open Editions, une plateforme
de revues scientifiques qui lui donnera une visibilité plus grande à l'échelle nationale, mais aussi
internationale).
La loi RBNP de 2016 a créé un titre de paysagiste-concepteur permettant une meilleure
identification de ces derniers au sein des professionnels de l?aménagement et de la conception,
et garantissant aux commanditaires un niveau de qualification et de compétence élevé et
reconnu. Il est important de noter que cette réglementation n?entraîne aucune réserve d?activité :
l?activité de conception paysagère reste libre d?accès et ne fait l?objet d?aucune limitation ni
d?aucun monopole.
Enfin, a été mis en place dès 1993 un réseau d?architectes et de paysagistes-Conseils de
l?État auprès des services de l?État conduisant, dans les régions et départements, les politiques
en matière d?environnement, de logement et d?urbanisme : en marge de leur activité de
paysagistes libéraux, ces professionnels mènent des missions de conseil et d?expertise,
apportant leur regard extérieur et leur pratique du projet. La séquence 1 de la journée du 5 juin
2018 a mobilisé l?un de ces paysagistes.
Sensibiliser le grand public
Au-delà de l?intervention publique de l?État ou des collectivités, chaque action même individuelle
et privée est susceptible d?influer sur les paysages et le cadre de vie. Ce constat motive la
conduite d?une politique de vulgarisation et de sensibilisation auprès du grand public, en
complément des actions décrites plus haut.
Deux partenariats ont été mis en place en ce sens par le bureau des paysages du ministère au
cours de l?année 2018, dans des domaines volontairement éloignés afin de toucher un public
varié : le Printemps des Paysages13 vise à croiser les interventions de poètes, de
professionnels du paysage et d?acteurs du territoire afin de changer de regard sur les paysages
qui nous entourent. Le Tour de France des sites et paysages14 vise à fournir au public des
informations portant sur les sites et paysages des secteurs traversés par chacune des étapes du
Tour de France cycliste, des études ayant démontré que les téléspectateurs étaient nombreux à
suivre l?épreuve autant pour la course que pour les paysages. La première pierre de ce
partenariat trouve d?ailleurs son origine dans le montage d?une précédente journée des
paysages, organisée en partenariat avec le ministère des sports autour de la place des activités,
manifestations ou infrastructures sportives dans les paysages15.
De nombreux acteurs (Parcs naturels régionaux, grands sites de France, Conseils d?Architecture,
d?Urbanisme et de l?Environnement?) sont par ailleurs engagés au quotidien dans des initiatives
locales concourant à cet objectif de sensibilisation : lectures de paysages, conférences, ateliers
publics, interventions en milieu scolaire ... voire portage de films documentaires, à l?image de
l?expérience conduite par le PNR de la Narbonnaise en Méditerranée, présentée au cours de
cette journée du 5 juin 2018. L?ensemble des témoignages et échanges intervenus au cours de
cette journée démontre d?ailleurs l?intérêt de renforcer encore le recours au medium
cinématographique dans le cadre de cette politique de sensibilisation et valorisation.
13 La première édition a eu lieu les 29, 30 juin et 1er juillet 2018 à Aiguillon, Fumel et Cabrerets (départements du Lot et du Lot-
et-Garonne). Une brochure consultable en ligne en expose le programme détaillé ainsi que les grands principes :
https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/sites/default/files/brochure_le_printemps_des_paysages.pdf. Voir aussi la page dédiée
sur le site de l?association partenaire, le Printemps des Poètes : http://printempsdespoetes-dev.perfectogroupe.net/Le-
Printemps-des-Paysages-2018
14 Voir la page de l?édition 2018 : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/tour-france-des-sites-et-paysages
15 Les actes de cette journée organisée le 19 septembre 2017 sont accessibles sur le site internet du ministère :
https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/sites/default/files/actes_journee_paysages_19-09-2017.pdf
www.ecologique-solidaire.gouv.fr
Mise en page couverture : Jean Etienne Malaisé/
Impression : MTES-MCS/SG/SPSSI/ATL2
Brochure imprimée sur du papier certifié écolabel européen
Ministère de la Transition
écologique et solidaire
Direction générale de l?Aménagement,
du Logement et de la Nature
Tour Séquoia
92055 La Défense cedex
Tél. : +33 (0)1 40 81 21 22
(ATTENTION: OPTION la sensation, du ressenti. Il est donc parfaitement possible de le montrer, de le
filmer.
Dans le cinéma iranien, le réalisateur Abbas KIAROSTAMI s?appuie énormément sur ce principe.
Je ne vous cache pas que le plan de la fillette qui court et met un certain temps pour parvenir au
sommet de la petite butte (La fin du règne animal) m?a été inspiré par son film Où est la maison
de mon ami ?
Les films de Theodoros ANGELOPOULOS sont quasi irregardables pour le public actuel. Je
pense à une scène où le personnage principal traverse la place du village pendant trois à quatre
minutes. Pourtant, quand j?étais jeune, j?aimais énormément ce type de plan-séquence qui me
donnait l?impression d?être dans du temps réel. En procédant ainsi, vous filmez autant le paysage
que le personnage.
Tout à l?heure, je parlais du morcellement du paysage. Ce morcellement est toujours présent
dans notre perception des choses et du temps. Malgré nous, nous sommes devenus des
zappeurs.
Aujourd?hui, seul un Iranien par exemple pourrait encore imposer un film comprenant des plans-
séquences très longs. En France, cela me semble difficilement envisageable, ce n?est plus dans
notre culture.
Concernant le travail sur le temps, je citerais Georges ROUQUIER qui, avec ses films Farrebique
et Biquefarre. Il s?agit de deux documentaires. Le premier a été tourné à la fin de la Seconde
Guerre mondiale, dans une ferme de l?Aveyron, le second au milieu des années 80. Entre-temps,
le rapport aux animaux a totalement changé. Dans le premier, le grand-père prend le temps de
laver la queue des vaches pour éviter qu?au moment de la traite, celles-ci puissent heurter et salir
la personne en charge de la traite manuelle. Dans le second film, les vaches sont poussées sur
une rampe en béton. Le spectateur ressent alors l?existence d?un certain fonctionnalisme qui s?est
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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substitué au respect des animaux. En filmant cela, il est évident qu?il faut aussi filmer les
changements des paysages.
UN PARTICIPANT
Votre plan de fin m?a effectivement fait penser à Abbas KIAROSTAMI. Il est vrai que le plan de fin
de La fin du règne animal est un plan-séquence de cinq minutes.
Je voulais justement vous demander quelle était votre relation avec ce réalisateur et son cinéma,
mais vous venez d?y répondre. Pour ma part, j?ai apprécié ce plan-là, car le paysage me semble
tout aussi important que l?action qui s?y déroule. Or, vous avez raison : il est aujourd?hui difficile
de faire des films de cette manière.
JOËL BRISSE
C?est peut-être aussi parce que je viens de la peinture que je m?autorise de tels plans-séquences.
Je ne suis pas un cinéaste du montage, je suis un cinéaste de la vision. Même lorsque j?écris les
scénarios, je suis dans la vision des scènes.
UN PARTICIPANT
Personnellement, j?ai l?impression que c?est un film où le paysage est prépondérant. Je pensais à
Dominique MARCHAIS. Il officie dans le documentaire et considère vraiment le paysage comme
le personnage principal. En même temps, ces documentaires comportent autant d?interactions
humaines que dans vos films. L?approche documentaire permet peut-être davantage d?affirmer le
paysage comme personnage principal. Dans la fiction, je suppose qu?il est difficile de le faire
davantage que ce que vous faites déjà.
JOËL BRISSE
Il y a dans le dernier film de Dominique MARCHAIS, Nul homme n?est une île, un élément que je
trouve particulièrement beau. Une coopérative de paysans en Sicile explique qu?une partie de
son territoire est traversée par une autoroute. Malgré ce, les paysans décident de s?adapter et
refusent de renoncer à exploiter leurs terres.
Je vous conseille les différents documentaires de Dominique MARCHAIS. L?image y est à chaque
fois magnifiquement travaillée.
JULIEN TRANSY
Il se trouve que Dominique MARCHAIS était membre, en 2016, du jury du Grand prix national du
paysage (GPNP) organisé par le Ministère de la Transition écologique2. Ce prix consacre un
projet de paysage exemplaire, à même de faire valoir la pertinence de l?approche et de la pensée
paysagères dans le processus de transformation des territoires. Il est décerné par un jury
pluridisciplinaire qui rassemble élus, paysagistes, professionnels de l?aménagement et
personnalités extérieures. C?est à ce dernier titre que Dominique MARCHAIS a été invité à y
prendre part, au regard des connexions fortes que ses films entretiennent avec le paysage, ainsi
que les échanges viennent de le souligner.
J?aurais d?ailleurs souhaité pouvoir lui confier la responsabilité de prendre en charge, à la suite de
cette journée s?il avait pu y participer, la rédaction d?un texte court intitulé "La journée vue par...",
destiné à compléter les actes par un regard synthétique et personnel assumé. Sa présence parmi
nous ce jour n?était malheureusement pas possible, du fait des débats auquel il continue de
prendre part en différents points du territoire pour accompagner la diffusion de son dernier film.
2 https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/politique-des-paysages#e5
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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FILMER POUR « OBSERVER L?INTENTION PAYSAGERE ET SA PLACE
DANS LE DEBAT COLLECTIF »
JULIEN TRANSY
Je vous propose de changer de registre, avec une intervention structurée non plus autour de
court-métrages de fiction, mais d?un « film recherche » (Olivier BORIES va nous en expliquer le
principe) dont j?ai découvert l?existence à travers un article paru dans la revue Projets de Paysage
[http://www.projetsdepaysage.fr/filmer_l_artificialisation_d_une_terre_agricole_p_riurbaine_].
Voilà qui prouve si besoin en était que la production d?articles scientifiques a du bon, même si l?on
peut regretter la prépondérance de l?écrit sur l?image dans le champ de la recherche : c?est un
point dont Olivier BORIES entend effectivement nous entretenir, entre autres sujets, sans
opposer aucunement les deux formes d?écriture : il est ici plutôt question de complémentarité.
OLIVIER BORIES
EN S E I G N A N T-C H E RC H E U R A L?ECO L E N AT I O N A L E D E FO R M AT I O N A G RO N O M I Q U E
Bonjour à tous. Ma communication s?appuiera sur une recherche menée de façon collective (avec
Jean Michel Cazenave, chargé de projet audiovisuel, Anne-Marie Granié, professeure émérite en
sociologie et Jean-pascal Fontorbes, maitre de conférence HDR en cinéma), Tous à l?ENSFEA et
membres de l?UMR 5193 LISST-Dynamiques rurales entre 2013 et 2016 dans le cadre d?un
programme de recherche qui s?intéresse à la transformation d?un morceau de frange urbaine de
l?agglomération toulousaine.
Cette recherche avait pour objectif de poser un regard scientifique sur les pratiques
d?urbanisation et le devenir de la terre agricole. Son but était d?interroger le processus
d?étalement (qui se poursuit malgré les efforts de densification), la transformation des paysages
périurbains, le bouleversement esthétique du lieu et la nouvelle figure paysagère proposée.
Cette recherche s?intéresse aussi aux jeux d?acteurs, à leurs intentions, à leurs positions, et à
leurs stratégies avec l?intention de révéler et de donner à comprendre la complexité des relations
et des enjeux qui orientent le projet de territoire.
Nous nous sommes attachés à travailler sur les différents positionnements, favorables,
défavorables, qui engagent à la résistance, à l?affrontement ou au contraire, à l?adhésion et au
soutien au projet de territoire et de paysage.
Nous avons aussi travaillé sur la force de l?entre-soi pour se protéger, protéger son territoire et
protéger son paysage.
Notre travail d?observation et d?analyse filmique s?est enfin appuyé sur un travail d?analyse des
représentations sociales.
C?est une recherche scientifique dont l?originalité tient donc moins à son sujet qu?à la méthode et
aux modalités de son l?écriture.
Nous avons en effet mobilisé l?approche filmique et le film-recherche. Je cite ici les mots de Jean-
Pascal FONTORBES (2013) : « le film-recherche recouvre une double exception. D?une part, les
sujets et objets filmés s?inscrivent dans un questionnement scientifique, c?est-à-dire que la
recherche est effectuée avec le film dans tout son processus (on parle d?ailleurs de cinéma du
processus). D?autre part, la manière de filmer est interpellée dans sa dimension holistique et
renvoie aux gestes du cinéaste et principalement aux gestes documentaires. Le processus de
réalisation du film recherche est une quête en direction d?une élucidation du réel vers une
connaissance approfondie des réalités sur lesquelles nous posons un regard particulier ».
Ainsi, si la caméra et le microphone, les images et les sons, sont utilisés par les chercheurs que
nous sommes pour faire le relevé des données, ils sont aussi mobilisés pour fixer l?information,
analyser et rendre compte au plus près de la réalité du terrain.
Dans cette approche audiovisuelle et sur cette thématique de travail, nous avons donc engagé un
travail en interdisciplinarité. La posture adoptée a placé la problématique de l?urbanisation des
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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franges urbaines à l?épreuve d?un triple regard : géographique, sociologique et audiovisuel, pour
proposer notre socio-géographie filmique.
Cette communication sera donc articulée en trois parties : la première sera consacrée à l?écriture
filmique et les possibilités de cette écriture offertes dans la recherche, la deuxième au sujet filmé et la
troisième à la présentation d?un extrait de dix minutes du film-recherche : des champs et des maisons.
L?ECRITURE FILMIQUE
Un langage scientifique, un outil de la connaissance et des émotions
Cette écriture repose sur un langage scientifique. Elle constitue véritablement pour nous un outil
de connaissance scientifique, mais aussi de transcription des émotions.
L?écriture filmique est un langage peu utilisé en géographie, plus couramment employé dans des
disciplines comme l?anthropologie ou la sociologie.
Depuis longtemps, la géographie produit pourtant des images pour étudier, comprendre et
analyser les lieux. Avec la carte, le dessin et la photographie, la géographie porte en elle cette
culture de l?image qui devrait appeler naturellement à l?usage de l?écriture filmique. Aussi, dans ce
domaine, les pratiques commencent-elles à évoluer.
Si Marion ERWEIN (2014) nous rappelle qu?aujourd?hui « c?est dans le monde anglo-saxon que
les recherches utilisant le film en géographie sont les plus répandues », les lignes commencent à
bouger doucement. C?est dans ce mouvement qu?avec plusieurs collègues enseignants-
chercheurs de différentes universités (Paris, Bordeaux, Toulouse) nous avons organisé au mois
de mars 2018 un colloque international intitulé « la pratique du film en géographie », ayant réuni
de nombreux chercheurs, principalement des géographes utilisant le film.
Pour autant, c?est le langage textuel qui reste aujourd?hui quasi exclusivement reconnu par la
communauté scientifique à laquelle j?appartiens. Rares sont ceux qui concèdent à l?écriture
filmique les capacités que j?y décèle.
Le film est le plus souvent apprécié comme un divertissement plutôt que reconnu comme une
contribution à la production d?un discours scientifique. Le film-recherche reste donc en marge
d?une production scientifique plus académique qui valorise d?abord l?article publié dans une revue
classée.
Pourtant, le film-recherche produit de la connaissance. Il procède à une véritable construction
scientifique et impose, comme à l?écrit, une grammaire. Il s?agit évidemment d?une grammaire
filmique relevant d?un ordonnancement d?images et de sons raisonnés au montage. Par ailleurs,
lors du tournage, nous avons besoin de construire la réalisation en fonction de notre
problématique par le choix des plans, des cadrages et des focales notamment.
Nous avons fait le choix de travailler à deux niveaux qui nous ont semblé intéressants et qui
constituent deux niveaux de langages combinés : les niveaux visuels et sonores.
Nous n?avons pas souhaité opposer ou rapprocher l?écriture filmique de l?écriture textuelle afin de
la rendre scientifiquement plus recevable. Nous pensons en effet que l?écriture filmique est
scientifiquement recevable, car elle apporte une proposition différente et complémentaire à la
science et à la recherche.
Nous inscrivons notre pratique filmique dans une manière différente d?écrire la recherche. Nous
sommes ainsi particulièrement sensibles à la place que l?écriture filmique offre à la créativité du
chercheur-cinéaste.
Le film-recherche permet au chercheur de s?extraire des carcans de normalisation imposés par
l?écriture textuelle, tout en conservant la rigueur et l?exigence de la science.
L?écriture filmique offre en fait au chercheur une agréable liberté de ton dans la manière de
présenter sa recherche.
Je suis convaincu des atouts de l?écriture filmique pour le type de recherche que je produis en
géographie sociale. Je fais partie de ceux qui pensent que le film, parce qu?il a un pouvoir
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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d?évocation sensorielle, est un outil pour construire une connaissance géographique et
paysagère plus que représentationnelle.
En utilisant le film comme écriture de la recherche, nous inscrivons notre travail de chercheur
dans une approche compréhensible et nous installons de fait un rapport très fort au terrain.
Nous nous plaçons dans une posture d?observation ordinaire du quotidien. En référence à Edgar
MORIN (2005), nous nous embarquons de fait dans la complexité. On se donne les moyens de
prendre en compte tout ce qui peut faire sens pour comprendre le cas étudié. On filme avec des
gens, des lieux, on va à la rencontre du terrain et on est attentifs aux questions que ce terrain
nous pose en tant que chercheurs.
Cela revient à dire que la construction de notre raisonnement est, de fait dynamique. Il renvoie à
la construction-compréhension de la réalité que nous observons.
Avec le langage audiovisuel, nous nous aventurons vers des formes de connaissance moins
conventionnelles, nous acceptons de nous laisser surprendre, d?enregistrer ce qui surgit et que
nous interpréterons par la suite. Nous accordons ainsi le droit de composer avec l?imprévu et
l?aléa. Béatrice COLIGNON, géographe à Bordeaux, parle d?une place faite à l?informalité (2017).
Finalement, ces informations saisies sur l?instant dans des situations authentiques sont
l?expression d?une réelle volonté de les communiquer. Cela apparaîtra à la fin de l?extrait que je
vous présenterai, lorsque les administrés de la commune qui nous a accueillis s?expriment sur
leur projet de territoire à la sortie du conseil municipal de manière suffisamment véhémente.
En utilisant le film comme méthode et écriture de notre recherche, nous sommes obligés de
prendre le temps, ce qui nous a aussi bien convenu. C?est justement ce temps que la recherche,
soumise à une obligation de productivité, ne prend plus alors qu?il est essentiel au processus. En
tant que chercheur, le temps d?immersion est essentiel à la compréhension des lieux et à la
construction de cette proximité avec ceux qui les habitent.
Comme le dit Anne-Marie GRANIE (2005), « avec le film, on construit une relation très
intéressante de réciprocité dans la reconnaissance sans laquelle rien n?est possible. »
Le film-recherche repose donc d?abord sur une histoire et de nombreuses rencontres, avec les
lieux et avec les hommes. Sans cette rencontre, le film-recherche ne peut exister. La qualité de
rapport entre le chercheur et le cherché est donc primordiale.
Dans une recherche classique, les individus enquêtés sont en général enregistrés. Il est rare
qu?ils aient peur d?une diffusion radiophonique ou d?une réutilisation écrite de leurs propos, car il
nous est recommandé de les anonymer. Ils se montrent plus craintifs avec le film, car le média
rend visible et expose bien davantage. Se pose alors la question de la diffusion des images, de
l?apparition publique et de l?identification possible.
Nous avons dû être invités pour pouvoir filmer en conseil municipal. Cela n?a été possible qu?au
travers du rapport de confiance installé avec les administrés.
Photogrammes du film Des champs et des maisons © Olivier Bories
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Si la recherche nous engage dans un fort rapport au terrain et à ceux qui l?habitent, elle permet
de faire une place importante au sensible et aux émotions. Nous allons ainsi pouvoir enregistrer,
lire puis interpréter le non verbal qui apporte aux propos de l?interlocuteur de la nuance, peut
exprimer du doute, de l?étonnement ou de l?agacement par exemple. Cela permet ainsi de mieux
pouvoir pénétrer le registre des émotions.
Les silences, les expressions du faciès, les mouvements, les intonations de voix sont autant
d?éléments qui constituent des signaux racontant un rapport des acteurs au territoire qu?il est
difficile de capter autrement que par la caméra et les microphones. Ce non-verbal apporte donc
du sens et de la consistance supplémentaire aux paroles prononcées ; il enrichit ainsi
considérablement le relevé de données. Il nous aide donc à déceler ou à comprendre une
complexité de stratégie et de position adoptées par rapport au projet, complexité qui n?est pas
nécessairement verbalisée.
Pour saisir ces émotions, la caméra et le microphone vont contraindre le chercheur à poser le
regard et lui apprendre à regarder. Le chercheur doit donc se positionner dans une observation
particulièrement active pour poser un regard de plus en plus aiguisé sur ce qui est observé. En
complément, le microphone oblige à une écoute plus attentive, ce qui n?est pas une pratique
courante pour un géographe.
Ainsi, d?une certaine manière, le film-recherche bouleverse et enrichit la pratique scientifique du
géographe qui, au fur et à mesure des captations audiovisuelles, prend conscience de tout ce qui
se passe aussi dans les espaces sonores et gestuels.
Le film-recherche permet au chercheur de se saisir du registre des émotions et de faire passer
des messages qu?il est impossible de transmettre autrement.
Il y a par exemple, dans le film que nous avons réalisé, cette gêne excessivement signifiante du
président de SAFER s?exprimant sur une opaque transaction foncière. Il y a cet agacement dans
la voix du maire qui fait face à la contestation de son projet d?urbanisation. Il y a ce sourire du
nouveau maire élu qui nous donne à comprendre la joie de sa victoire aux élections et le plaisir
de la revanche?
Si le film-recherche permet de capter les émotions des individus filmés, il permet également de
s?intéresser aux émotions et à la sensibilité du chercheur qui filme.
Cette sensibilité sera évidemment présente dans la manière de filmer, dans les choix de cadrage
et de montage. Or, le dernier article textuel que j?ai déposé pour une publication académique a
été soumis à la censure, car les secondes parties de phrases faisaient appel à mes émotions de
chercheur ce qui était jugé suffisant pour remettre en question le caractère scientifique de mon
article.
Ainsi, le film-recherche constitue une forme d?écriture qui laisse cette liberté-là au chercheur.
Le film-recherche est non seulement une oeuvre scientifique produisant de la connaissance, mais
aussi une oeuvre artistique qui exprime des informations sur la sensibilité de son auteur-
chercheur.
Un langage à partager, un outil de médiation territoriale
L?écriture filmique est un langage scientifique qui se partage. Je m?appuie cette fois sur une
collègue géographe à Paris, Marie CHENET (2014), qui déclare : « la réalisation d?un film-
recherche et sa projection constituent une expérience collective, expérience plutôt rare en
recherche. Certes, il est courant d?associer les individus non chercheurs dans le processus de
l?enquête, mais les résultats de ces enquêtes font bien souvent l?objet de présentations dans des
colloques ou de publications dans des revues scientifiques qui utilisent un lange trop spécialisé,
que les non-initiés ne comprennent pas. Si l?écrit scientifique est encore très excluant, le cinéma
est au contraire rassembleur. Dans une société où l?image occupe de plus en plus de place,
chacun se sent apte à comprendre un film, même si parfois, le propos peut être aussi obtus qu?à
l?écrit ».
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Ainsi, l?écriture filmique est un outil intéressant pour la mise en place de cette médiation
territoriale. Non seulement le géographe apporte des connaissances en rapport avec les
problématiques traitées, mais en plus, ces problématiques servent aussi au territoire. Cet outil
constitue donc un trait d?union entre l?écoute, les points de vue, le partage des connaissances, la
prise en compte des regards et des représentations et leur mobilisation pour l?action territoriale.
Nous pensons qu?il est intéressant que le film-recherche ne se prive pas de cette possibilité de
parler simultanément à plusieurs publics, aux chercheurs comme au grand public. Nous pensons
qu?il est de notre responsabilité de scientifique d?user de la réalisation du film-recherche pour
nous adresser plus largement à cette société civile qui fabrique le projet de territoire.
Le film-recherche constitue alors l?occasion de sortir d?une forme d?entre-soi (entre-soi de
chercheurs), d?aller à la rencontre des acteurs qui occupent les espaces étudiés. Ainsi, le film
réalisé a fait l?objet de plusieurs projections thématiques locales organisées par les Comités de
développement des agglomérations, notamment de la Communauté d?agglomérations du
SICOVAL, le territoire d?intercommunalités sur lequel nous avons travaillé. Cette projection avait
en effet été organisée dans le cadre d?une discussion publique visant à débattre avec les acteurs
locaux de la manière d?urbaniser leur territoire.
LE SUJET FILME
Ce film s?intitule Des champs et des maisons. Il part de l?idée que partout en France,
l?urbanisation des pourtours d?agglomération se poursuit, particulièrement sur l?agglomération
toulousaine, qui connaît un rythme de croissance et de progression démographique extrêmement
dynamique.
Cela génère donc un jeu foncier avec une agglomération ayant perdu 8 % de sa surface cultivée
entre 2000 et 2010.
L?exercice de la contention urbaine est donc particulièrement complexe à Toulouse. La ville
continue à croître, les lotissements se substituent aux champs ce qui nourrit inévitablement le jeu
de la spéculation foncière. Les paysages se font ainsi moins agricoles et plus minéraux.
Il existe tout de même, à quelques kilomètres du centre de Toulouse, une zone de coteaux
totalement préservée de cette artificialisation. Ces communes ont en effet adroitement usé de la
réservation foncière pour défendre fermement la qualité du cadre de vie.
Ces habitants profitent donc d?une grande enclave de nature. Nous avons ainsi posé notre
caméra dans la commune de Vigoulet-Auzil. Nous avons en effet engagé avec elle, en 2013, un
travail de recherche filmique sur l?artificialisation d?une terre agricole périurbaine par la mise en
oeuvre d?une opération immobilière.
Photogrammes du film Des champs et des maisons © Olivier Bories
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Cette commune appartient à une intercommunalité de 36 communes. Elle s?étend sur
346 hectares et compte un peu moins de 1 000 habitants.
En 2010, cette commune révise son plan d?occupation des sols et met en place un plan local
d?urbanisme adopté en juin 2013. Ce nouveau document de planification autorise ainsi de
déclassement de vingt hectares de zones agricoles non constructibles pour permettre
l?urbanisation de trois grands secteurs.
La collectivité contractualise avec un promoteur chargé de proposer un projet immobilier
respectueux des paysages et de l?environnement. De cette manière, la commune cherche à
attirer les jeunes ménages pour redynamiser son territoire, son nombre d?habitants diminuant
depuis 1999.
A Vigoulet-Auzil, la population est vieillissante, beaucoup sont retraités et l?école ferme des
classes. La population y est particulièrement aisée puisque le revenu fiscal par ménage est l?un
des plus élevés, selon les chiffres de l?INSEE. Il s?agit d?une collectivité essentiellement
résidentielle, tournée vers le bassin d?activité toulousain. Les habitants actifs travaillent à
Toulouse, s?absentent en journée ce qui fait de cette commune une commune-dortoir.
Ce projet d?urbanisation fera ainsi naître la contestation. Une opposition va ainsi se constituer,
une résistance locale s?organiser en associant pour la protection des paysages et la conservation
du patrimoine agricole. Le groupement contestataire réunira les opposants au projet. Les
résidents, pour la plupart, habitent en bordure de terres artificialisées. Ils se disent inquiets de
voir disparaître leur proche paysage et soucieux d?une sauvegarde des dernières terres agricoles
situées sur le territoire communal. C?est ainsi le sens su projet de paysage qui est remis en
question.
La conformité du plan local d?urbanisme est attaquée, la validité du projet d?urbanisation est
remise en question, les frondeurs proposent d?utiliser le BIMBY (Build in my backyard) pour
urbaniser plus respectueusement et plus discrètement le territoire. Autrement dit, ils proposent
une division parcellaire.
Avec ce projet d?urbanisation durable, les frondeurs constituent une liste électorale déposée pour
les élections municipales de 2014, et remporteront les élections.
Nous avons posé notre caméra dans cette commune durant trois ans.
Ce travail en sociogéographie filmique est réalisé au sein de mon UMR, en partenariat avec
l?intercommunalité du SICOVAL.
L?extrait du film-recherche est projeté.
Photogrammes du film Des champs et des maisons © Olivier Bories
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Le personnage qui s?exprime en toute fin d?extrait, à la sortie d?un conseil municipal, est le
premier concerné puisque c?est autour de sa maison que doit être construit le lotissement. Il est
aujourd?hui premier adjoint et était vice-président de l?association qui s?est mobilisée contre
l?urbanisation de ces terres agricoles.
Le projet de recherche a duré plus longtemps que prévu, car nous nous sommes retrouvés
entraînés un peu malgré nous, dans cette histoire de résistance et de transformation du projet,
qu?il nous a finalement semblé intéressant de suivre.
Une solution alternative de BIMBY été proposée, plus respectueuse. Elle consiste en la division
parcellaire de grands terrains.
DISCUSSION
UN PARTICIPANT
Dans quel contexte et à quelles occasions ce film a-t-il été diffusé ?
OLIVIER BORIES
Au départ, dans le respect de la relation de confiance instaurée avec les acteurs du projet, nous
nous étions engagés à ne diffuser ce film qu?après validation du Président de l?intercommunalité.
Une fois cet accord obtenu, nous l?utilisons beaucoup à l?Université Toulouse Jean Jaurès,
Université Champollion Albi auprès des étudiants que nous formons en géographie, en
urbanisme, en paysage, et en aménagement. Nous l?utilisons aussi avec les écoles
d?architecture, notamment de Montpellier ainsi qu?avec les enseignants que nous formons à
l?ENSFEA. Le film-recherche est une ressource pédagogique. Il commence aussi désormais à
être diffusé à l?occasion de festivals. Il est notamment en compétition au festival Silence en
lumière de Nancy, qui récompense les films de chercheurs.
Ces diffusions ne sont pas nécessairement programmées. Il n?est d?ailleurs, à cette heure de mon
intervention, pas librement et directement accessible, dans la mesure où sa projection nécessite
un accompagnement par le débat. Les diffusions se font donc par le biais de festivals, de
réunions et d?animations de débats publics dans les intercommunalités intéressées. En revanche
nous avons décidé de le rendre disponible très prochainement sur le site du Magazine Mondes
Sociaux (https://sms.hypotheses.org/) ainsi que sur la plateforme pédagogique et de recherche
« écriture filmique » que nous développons à l?ENSFEA.
DEPUIS LA SALLE
Je suis toulousain et connais bien cette zone pour y faire régulièrement des tournages de films.
C?est effectivement un luxe de pouvoir y tourner pendant trois ou quatre ans.
Photogrammes du film Des champs et des maisons © Olivier Bories
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Votre recherche a-t-elle eu des incidences sur la catastrophe urbanistique qui se déroule en ce
moment sur Toulouse ?
Votre film est certes consacré à une zone périurbaine, mais a-t-il eu un écho au coeur de
Toulouse, où nous voyons disparaître des quartiers entiers d?habitations traditionnelles au profit
d?immeubles plus horribles les uns que les autres.
OLIVIER BORIES
S?agissant d?abord du « luxe », pour reprendre vos propos, consistant à pouvoir ancrer un tournage
dans la durée : ces conditions n?ont pas été faciles à réunir, nous nous sommes battus pour cela, nous
avons décidé d'allonger le temps de la recherche, conscients de l'importance du temps du processus
à suivre et à analyser, dans le cadre de cette recherche en aménagement et paysage.
S?agissant ensuite de l?écho du film, dont je rappelle qu?il n?a été finalisé que l?année dernière : il a
déjà « sa petite vie » locale (parfois plus lointaine) par des projections en festivals, par exemple au
festival du film de chercheur à Aurignac. Il a été sélectionné pour le prix grand public au festival CNRS
science en lumière de Nancy. Nous l?utilisons aussi en formation universitaire, et surtout dans les
soirées débat thématique des CODEV : Sicoval, Toulouse Métropole3.
DEPUIS LA SALLE
S?agissant d?un organisme important dans ce genre de décision, il doit tout de même impacter le
SICOVAL (communauté d'agglomération du Sud-est Toulousain).
OLIVIER BORIES
Effectivement, au sein même du SICOVAL, une dynamique de réflexion a été engagée sur les
manières d?urbaniser, suite à une réelle prise de conscience sur l?importance des façons
d?urbaniser.
Les débats publics auxquels je faisais référence sont organisés autour de ce sujet et celui du
BIMBY, perçu comme une nouvelle manière d?organiser peut-être le territoire du SICOVAL.
DEPUIS LA SALLE
Quel est votre sujet de recherche scientifique ?
OLIVIER BORIES
Je m?intéresse à la transformation des paysages par des actions particulières : les agricultures
urbaines en ville (projet agri-urbain), l'étalement pavillonnaire et la construction d'unités loties
dans les franges urbaines, l'agroforesterie en campagne. Ce film traite de l?étalement
pavillonnaire, mais je viens de terminer un film sur l?agriculture urbaine et j?en commence un
nouveau sur l?agroforesterie et la transformation des paysages ruraux.
Mon sujet réside donc dans l?identification des actions qui transforment les paysages et l?analyse
des formes paysagères produites. Je m'intéresse dans ce cadre aux jeux d?acteurs qui
permettent de comprendre comment se jouent les prises de décisions dans ces transformations,
et le projet de territoire et de paysage à déployer. Je travaille sur les représentations sociales qui
expliquent l'action. Je m?intéresse donc au résultat physionomie-produit, mais aussi aux raisons
de l?engagement et des résultats. Je me place donc à l?articulation de l?Homme et du Territoire,
c?est-à-dire à l?articulation du paysage-objet et du paysage sujet, paysage vécu.
DEPUIS LA SALLE
En tant que chercheur, quelle a été votre démarche cinématographique ?
3https://www.sicoval.fr/fr/s-impliquer/codev/nos-travaux/revitalisation-des-bourgs/rd-bimby.html
https://www.ladepeche.fr/article/2018/02/04/2735439-urbanisme-debat-citoyen-autour-film-champs-maisons.html.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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OLIVIER BORIES
Tout d?abord, j?ai trouvé le terrain d?études avec le SICOVAL. Je m?y suis rendu et j?ai observé
pour m?imprégner de la situation et essayer de la comprendre.
Nous y avons ensuite posé la caméra pendant trois ans, puis l?écriture n?est venue qu?après, en
fonction de mes observations et de l?évolution de la situation.
C?est la raison pour laquelle il s?agit d?un cinéma de processus. Le scénario n?est pas écrit à
l?avance, je n?ai aucun acteur et j?essaie de traiter la problématique qui m?intéresse avec les
images. Je veux essayer de faire du paysage un personnage dans mes film-recherche, c?est à
dire l?acteur principal de mes réalisations.
DEPUIS LA SALLE
Il a été question dans la présentation de l?entre-soi et des forces non visibles et sociales qui
traversent la constitution des espaces. Comment aborder l?entre-soi lié à une capacité sociale,
économique et politique de préservation de son habitat ?
OLIVIER BORIES
La question de l?entre-soi est simplement suggérée dans le film. Nous sommes en effet partis du
principe qu?il revient au spectateur de construire sa propre idée et d?y déceler des choses. L?entre
soi dans ce film-recherche fait partie effectivement des interrogations que nous posons et des
hypothèses que nous donnons à discuter, dans ce travail de recherche sur la production du projet
de paysage.
Nous avons en effet la volonté de construire un film qui donne au spectateur l?occasion de
s?interroger lui-même. Nous voulons proposer comme le dit C. LALLIER (2009) « un cadre
interprétatif permettant au spectateur de produire par lui-même sa propre compréhension de la
circonstance observée? », ici liée à l?entre soi par exemple, que l?on comprend mieux par
ailleurs quand on sait que l?INSEE classe cette commune en rapport avec le revenu fiscal moyen
par ménage au 16ème rang national.
Finalement le film-recherche amène le spectateur à se poser la question, peut être, du BIMBY
comme outil de préservation d?un entre-soi plus que méthode d?urbanisation permettant, par la
densification, la préservation de la qualité paysagère. Chacun en voyant le film pourra se faire un
avis sur la question.
Ma communication et notre débat touchant à sa fin, je voudrais renvoyer ceux d?entre vous qui
souhaitent en savoir plus sur ces questions à deux articles à paraître très prochainement :
- l?un dans la revue VertigO : La Revue Électronique en Sciences de l'Environnement, intitulé :
« Quand l'agriculture prend de la hauteur. Filmer au jardin potager sur le toit de la clinique
Pasteur à Toulouse »,
- l?autre méthodologique, dans la revue française des méthodes visuelles, numéro 3 « Film de
géographe » intitulé : « Des films en géographie qui font du paysage un personnage ».
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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LE MEDIUM CINEMATOGRAPHIQUE COMME VECTEUR DE
SENSIBILISATION AU PAYSAGE
JULIEN TRANSY
La programmation de cette séquence et son intitulé m?avaient été initialement inspirés par la
découverte de l?existence d?aides à la réalisation de films attribuées à des sociétés de production
par la direction générale des patrimoines du Ministère de la Culture en collaboration avec le
CNC, pour « soutenir la réalisation de films documentaires destinés à sensibiliser le public à
l?architecture moderne et contemporaine, au paysage et à l?urbanisme ».
La récente suppression de ces aides n?annulant pas l?intérêt de la question, nous avons décidé
de mêler dans une seule et même séquence deux manières différentes d?illustrer cette capacité
du film à sensibiliser au paysage :
Patricia AUDOUY organise à Montpellier des projections débats partant d?extraits de films de
fiction, afin de voir ce que ces images de cinéma ont à nous dire, même si ce n?est pas là leur
vocation première, de notre rapport à l?architecture. Nous lui avons donné carte blanche afin
qu?elle fasse de même, aujourd?hui, avec le paysage.
Nathalie POUX partira quant à elle non pas de films mais d?un territoire, celui du PNR de la
Narbonnaise en Méditerranée, et nous présentera des films documentaires dressant les portraits
d?hommes et de femmes qui interagissent avec ce territoire, de par leurs pratiques artisanales ou
artistiques.
CE QUE NOUS RACONTENT LES PAYSAGES FILMES
PATRICIA AUDOUY
A RC H I T E C T E E T O RGA N I SAT R I C E D U C YC L E M O N T P E L L I E R A I N « P RO J E T E , A RC H I T E C T U R E &
C I N E M A »
Si l'architecture et le paysage sont intimement liés, qu'en est-il du paysage et du cinéma ?
Je reprendrai tout d?abord quelques notions de base cinématographique applicables à la question
du paysage.
Tout comme la peinture et la photographie, le cinéma propose un cadre, celui de la caméra, mais
un cadre dans lequel les choses bougent, dans lequel les personnages se déplacent. Ce cadre
lui-même peut se mouvoir, et ce mouvement implique une durée, un rythme.
De ce cadre également provient du son. Tout comme le mouvement, le son est en lien avec le
temps, il franchit physiquement l'espace. S?exprimant dans le temps, la musique et le langage en
sont les plus beaux exemples.
La force du cinéma réside en cette évidence : la temporalité unit l'image et le son.
Cette stimulation sensible provenant du cadre fait naître chez le spectateur une perception fine
de ce que l'on appelle au cinéma le hors champs. Le hors champs est tout ce que l'on ne voit pas
dans le cadre mais est rendu perceptible par cette association simultanée image/son/
mouvement. De sorte que cette part manquante est bel et bien présente le temps du film. Le hors
champs fait voler en éclat la notion de cadre au sens premier, il le dépasse.
Une autre technique propre au cinéma participe de cette disparition du cadre : c'est le montage,
art du découpage et de la recomposition de l'image en mouvement. Par le montage le spectateur
peut embrasser un paysage bien mieux que dans la réalité, puisque le montage démultiplie les
points de vues, les profondeurs de champs, la lumière, les échelles de plan. Le spectateur peut
se mouvoir mentalement dans un paysage, empruntant parfois, par le biais du déplacement de la
caméra, des angles de vue les plus inattendus.
Autre magie du montage, la notion de temps s'affranchit du temps réel. Grâce au montage, on
peut non seulement changer de point de vue, d'espace, de pays, de latitude, mais aussi de
temporalité, d'époque, de saison, d'heure et de climat en un temps record.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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C'est ainsi que le cadre au sens premier disparaît, laissant la place à l'invisible. Selon moi,
l'invisible au cinéma joue sur plusieurs aspects. Tout d'abord celui d'espace mental, indissociable
de l'imaginaire propre à chaque spectateur, qui va reconstruire cette part manquante, esquissée
par le hors champs.
Mais également le cinéma nous renseigne sur la relation invisible des êtres aux choses, la
relation des êtres aux lieux, les relations des êtres entre eux, cet espèce d'entre deux qui
d?ailleurs porte un nom dans la culture japonaise : le MA.
Enfin la notion d?invisible est à mon sens l'esprit même du personnage, car bien qu'invisibles, les
pensées les plus profondes des personnages nous apparaissent clairement au cinéma.
Contrairement à l'architecture, il n'est pas évident de définir le paysage, d'en comprendre le sens,
la structure, la topographie, et surtout d'en percevoir les contours, les limites : ou s'arrête-t-il, que
contient-il ?
En préparant cette intervention je me suis rendue compte que les séquences montrant des
paysages n'ont pas besoin d'être très longues pour impressionner fortement l'imaginaire du
spectateur tout au long du film. Quelques images suffisent à ancrer spatialement le récit, le
rendant ainsi vivant, puisqu'il a lieu, au sens propre comme au sens figuré. L?histoire se déroule
ici et maintenant.
Puisque le cinéma est pour le spectateur une expérience sensible, je vous propose de vivre cette
expérience en regardant quelques extraits de films.
À travers l'évocation des notions de cadre, de milieu et de lieu, il s'agit d'apprécier comment le
paysage est utilisé au cinéma, et de s'interroger sur ce que nous raconte le paysage filmé. La
sélection s'est limitée aux films de fiction. Ces extraits présentent des espaces dits "naturels", et
plutôt ruraux ou en marge des villes. Les paysages urbains ont étés volontairement écartés.
Le choix et l?ordre de diffusion de ces extraits reprennent en les illustrant les notions abordées
précédemment.
LE CADRE
Le mouvement dans le cadre
Lorsque le cadre est statique et qu'une chose bouge à l'intérieur, une sorte d'état contemplatif
surgit, assez proche de celui provoqué par l'observation d'un tableau. Ce sont souvent des plans
fixes, ou des plans très lents, qui laissent au spectateur le temps de s'imprégner de ce qui est
montré à l'écran.
Extraits :
Léviathan d?Andreï Zviaguintsev, 2014, Russie
Un plan fixe nous donnant une impression d'extraordinaire stabilité, rien ne bouge, et puis
peu à peu l?oeil perçoit la mer en mouvement. L?image et le paysage deviennent vivants,
l?immersion du spectateur dans le paysage est totale. L?impression de monumentalité est
accrue par la musique.
Gerry de Gus Van Sant, 2002, États Unis/Argentine/Jordanie
Le paysage de collines est montré en contre-jour, comme stylisé, noir, fort, stable. Seuls
les nuages dansent en silence au-dessus de cette silhouette. On perçoit ce jeu
d?opposition ou d?interaction de la matière inerte face à la fluidité de l?air, de l?espace
immobile face à la temporalité toujours fuyante.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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La Leçon de piano de Jane Campion, 1993, France/Australie/Nouvelle Zélande
La proportion importante de ciel dans le cadre accentue l?immensité du paysage dominant
ces êtres minuscules, isolés et résolument loin de tout.
Un ange à ma table de Jane Campion, 1990, Nouvelle Zélande/Australie/Royaume Uni
Le déplacement du personnage vient du centre du cadre et progresse frontalement vers
le spectateur. Aucun doute, il s?agit d?une adresse au spectateur, le film va nous raconter
l?histoire de ce personnage, à la première personne.
Gerry de Gus Van Sant, 2002, États Unis/Argentine/Jordanie
Les personnages disparaissent derrière les différents plans du paysage. Le relief est filmé
comme un aplat, il y a peu de contraste, peu d?ombres. Malgré ce, les personnages
disparaissent derrière les lignes de crêtes, le paysage engloutit les personnages comme
le ferait un piège. Construit sans scénario, le film nous livre à la fois une forte expérience
de l'espace et de la durée, du visible et de l?invisible.
L?avventura de Michelangelo Antonioni, 1960, France/Italie
Le personnage apparaissant et disparaissant du cadre n'est pas à l'échelle du paysage, il
en est corporellement détaché ; cette distance implique qu?il vit une véritable aventure
intérieure, émotionnelle, psychologique.
The assassin de Hou Hsiao Hsien, 2015, Taiwan/Chine/Hong Kong
Le mouvement de la brume montante fait disparaître totalement l?arrière-plan du paysage,
provoquant un détachement graphique absolu du personnage. Le personnage devient
peu à peu abstrait.
Gerry de Gus Van Sant © My Cactus Inc. / Avec l?autorisation de mk2
Gerry de Gus Van Sant © My Cactus Inc. / Avec l?autorisation de mk2
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Le cadre en mouvement
Lorsque le cadre est mobile, l'espace du paysage peut être traversé, parcouru par le spectateur
par le biais des mouvements de caméra, il se trouve engagé, actif, son imaginaire est hautement
sollicité. L'oeil cherche les contours, les limites, les lignes de crêtes, les points de fuites, et les
structures de l'espace. Il vit émotionnellement le paysage traversé.
Extraits :
The assassin de Hou Hsiao Hsien, 2015, Taiwan/Chine/Hong Kong
Le mouvement de caméra est ici impulsé par un envol d'oiseaux, et ce travelling latéral se
prolonge lentement pour embrasser largement le paysage. Il offre au spectateur le temps
d?une attention contemplative au paysage.
Profession reporter de Michelangelo Antonioni, 1975, Espagne/France/États-Unis/Italie
Bien que ce paysage désertique soit ouvert, le mouvement circulaire de la caméra sur
son axe évoque l'enfermement : La ligne d?horizon est monotone sur 360°, des dunes à
l?horizon, sans point de fuite, sans perspective. C?est aussi le point de départ de la
narration : l?enferment psychologique dans lequel se trouve le personnage principal,
auquel il n?aura de cesse de vouloir échapper tout au long du film.
The assassin de Hou Hsiao Hsien, 2015, Taiwan/Chine/Hong Kong
La caméra suit le mouvement de déplacement des personnages vers un point de fuite.
Cette profondeur dévoilée du paysage évoque une continuité entre ici et ailleurs, un lien
qui participe de la structure narrative.
Le Goût de la cerise d?Abbas Kiarostami, 1997, France/Iran
Un des dispositifs de déplacement les plus utilisés au cinéma pour explorer un paysage
est la voiture. Ici le point de vue est extérieur, la caméra suit cette voiture qui sillonne de
long en large la banlieue de Téhéran. Il s?agit d?un paysage aride, désolé, où la présence
de la terre domine, où la route crée des méandres sans but ni fin. Là encore, le choix de
l?environnement est directement en lien avec l?intériorité du personnage.
Eldorado de Bouli Lanners, 2008, France/Belgique
Dans cet extrait, la caméra est embarquée à l?intérieur de la voiture et le spectateur
traverse littéralement les éléments structurant du paysage Wallon. Les horizontales, les
droites, les perspectives frontales, la composition des valeurs de couleurs, et la présence
forte des cieux, sont filmés avec une simplicité radicale. De cette traversée du paysage,
se dégage une émotion esthétique très forte et très juste. Par l?expression de cette
linéarité le réalisateur filme remarquablement ce ?plat pays?.
Eldorado © Bouli Lanners ? Haut et Court
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Paris, Texas de Wim Wenders, 1984, France/Allemagne
Un travelling latéral suit en parallèle le déplacement et la vitesse de la voiture. La voiture
a remplacé le cheval pour franchir les grands espaces américains, mais ici il n?y a pas de
perspective, tout est horizontal, un peu comme si la trajectoire n?avait pas de fin, une
errance en quelque sorte, selon les thématiques chères au cinéma de Wim Wenders de
cette époque.
Le Retour d?Andreï Zviaguintsev, 2003, Russie
Le lent mouvement latéral de caméra sur le lac à travers le filtre des roseaux, le flou de
l?image, mettent à distance la scène et placent le spectateur en position de voyeur et peut
être de prédateur, ce qui a pour effet de faire monter la tension dramaturgique de
l?histoire.
Tabou de Miguel Gomes, 2012, France/Portugal
Le long travelling latéral montre une réalité documentaire, un plan dans les champs de
coton à l?époque du colonialisme. En contrepoint, la bande son nous livre une histoire
intime, par le biais d?une lettre d?adieu lue en voix off. Ce plan final convoque à la fois
l?empathie individuelle et la conscience universelle de l?humanité. À travers la fin d?une
vie, le réalisateur évoque la fin d'un monde.
Shining de Stanley Kubrick, 1980, États Unis/Royaume-Uni
Les procédés de caméra à l'épaule, ou steadicam, accentuent la subjectivité de la
caméra. Ici, dans la poursuite, le spectateur prend la place du monstre. Le caractère
anxiogène du plan est renforcé par le lieu et le moment de la traque : le jardin labyrinthe
filmé de nuit.
Le cadre dans le cadre
Parfois un cadre apparait à l'intérieur du cadre filmique (par le biais d'une fenêtre ou d'une porte,
par exemple). Cette composition permet de renforcer la présence du personnage dans l'espace,
de le remettre en position centrale, dans le cadre.
L'intime croise le vaste, le dehors, mais reste en retrait. Très fréquemment les personnages
regardant le paysage du dehors par une fenêtre se trouvent à un moment clé de leur vie, et
semblent être animés par des pensées profondes. Il s?agit souvent d?un temps d?introspection. Le
cadre joue un peu comme un miroir.
Mais le paysage à travers une fenêtre c'est aussi une recomposition graphique du paysage, qui
permet de le transcender.
Extraits :
La Prisonnière du désert de John Ford, 1956, États-Unis
La caméra cadre le personnage en contrejour dans l'embrasure de la porte, dépasse ce
seuil et se déplace vers le dehors nous faisant découvrir la vastitude et la monumentalité
des grands espaces américains. L?espace intime de la maison côtoie l?espace naturel
presque sans transition, il s?en dégage une impression de vertige brutal. C?est une
évidence, comme dans beaucoup de westerns, et plus encore lorsqu?il sont réalisés en
format cinémascope, l?échelle des personnages dans le paysage, est sans ambiguïté sur
l?esprit de conquête et la force psychologique dont les personnages sont animés.
The Ghost Writer de Roman Polanski, 2010, France/Allemagne/Royaume-Uni
Un plan fixe montre l?intérieur d?un bureau, le cadre de la fenêtre fait place au paysage
naturel. À l?intérieur de ce cadre, le personnage principal fait dos au paysage, ses
déplacements semblent contraints, il est comme enfermé à l?intérieur.
Léviathan d?Andreï Zviaguintsev, 2014, Russie
Le cadre de la fenêtre panoramique ouverte sur une nature hostile et fascinante est
soudainement éventré par la pelle mécanique. La maison démolie, le cadre de la fenêtre
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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disparaît, le paysage n?est plus habité, il redevient sauvage, inhumain. La vie du
personnage est démolie.
Tabou de Miguel Gomes, 2012, France/Portugal
Comme une mise en abyme, l?image nous montre depuis l?intérieur d?une maison, le
cadre d?une fenêtre, dans lequel on peut voir une scène de la vie quotidienne des
esclaves. L?incursion de l'histoire coloniale et de sa dimension sociale, au milieu de la
fiction amplifie l?incarnation temporelle de l?histoire.
Le Miroir d?Andreï Tarkovski, 1975, URSS
Par un long traveling à l?intérieur d?une maison, la caméra parcours l?intimité désertée,
jusqu'à passer à travers la fenêtre, pour montrer les personnages dans un paysage de
forêt, continuant leur existence au dehors.
Bright Star de Jane Campion, 2009, France/États Unis/Royaume-Uni/Australie
Le cadre dans le cadre est ici suggéré, la fenêtre est filmée latéralement, et on ne perçoit
de ce paysage seulement que le vent et la lumière pénétrant dans la pièce, affleurant la
peau et l'âme du personnage. L?imagination du spectateur reconstitue le paysage hors
champs.
Le lieu
Les architectes s'intéressent au lieu. Faire un projet c'est tout d'abord recueillir, capter ce qui est
là, présent sur un site, ou ce qui l'a été.
Qu'est-ce que le lieu dégage, d'où vient la lumière, vers où se pose le regard, quel est l'endroit où
l'on se sent le mieux, qu'est ce qui singularise le lieu ?
Le lieu parle, nous raconte des choses. À mon sens le lieu est une notion à mi-chemin entre
paysage et architecture. D?ailleurs la notion de lieu est incarnée au cinéma avec la présence à
l'image de quelque chose de construit par l'homme dans le paysage, comme un dialogue entre
paysage et architecture.
Extraits :
Paris, Texas de Wim Wenders, 1984, France/Allemagne
Quelques lignes graphiques, ici les lignes électriques, suffisent à construire l'espace et
?faire lieu?.
Pour Wim Wenders : "Le lieu, le sens du lieu est aussi important que le sens de l'histoire,
il est essentiel que j?ai une relation au lieu, l'histoire doit nécessairement avoir lieu dans
ce lieu pour pouvoir exister. Le sens du lieu est la condition majeure pour savoir comment
faire le film et comment concevoir les personnages? (Master Class donné par Wim
Wenders à la Cinémathèque de Paris en 2018). Son film ?Au fil du temps? est construit
seulement sur une suite de lieux parcourus, un long itinéraire, celui longeant la frontière
Allemagne de l?ouest/Allemagne de l?est. Ce film a été tourné sans scénario.
Léviathan d?Andreï Zviaguintsev, 2014, Russie
Sans toit ni loi d?Agnès Varda, 1985, France
On retrouve ses lignes dans Léviathan, sous la forme du squelette du cachalot
échoué, ou dans la station de pompage dans Sans toit ni loi.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Stromboli de Roberto Rossellini, 1949, Italie
Dans Stromboli, le traveling montre un groupe de maisons modestes, intégrées dans leur
environnement naturel, mais semblant vidées de leurs habitants. L?absence de vie
humaine marque l'hostilité et renforce la solitude du personnage principal.
Paris, Texas de Wim Wenders, 1984, France/Allemagne
Les lignes graphiques qui composent le plan sont renforcées par les lumières colorées.
Leur présence suffit à faire ressentir au spectateur l?atmosphère du lieu.
Le Mépris de Jean Luc Godard, 1963, France/Italie
Les lignes de la toiture de la villa fuient vers l'horizon et le mouvement du personnage
échappe à cette perspective comme il échappe à son histoire présente, à son dessin
actuel. Il finit par sortir du cadre.
DE L'OUVERTURE D'UNE INTRIGUE À L'EXPÉRIENCE DE L'INTROSPECTION
L'ouverture
Certains films utilisent comme ouverture un ou plusieurs plans de paysages. Traverser un
paysage fait basculer le spectateur dans la fiction. Ces plans vont teinter de façon indélébile la
suite du récit. L'espace et l'échelle du récit y sont définis. Le cadre mental peut être ainsi très
vaste d'emblée, très descriptif, ou au contraire très abstrait, flou ou bien circonscrit (une île par
exemple). Montré en ouverture, le paysage pose le cadre atmosphérique du propos du
réalisateur.
Extraits :
Fargo de Joel et Ethan Coen, 1996, États Unis/Grande Bretagne
Cette ouverture annonce la couleur : le blanc froid (bleu) des hivers dans le Minnesota, va
être la teinte dominante, dans laquelle explosera par contraste la couleur rouge, celle du
sang versé.
Shining de Stanley kubrick, 1980, États Unis/Royaume-Uni
L'immensité du paysage est révélée par la prise de vue aérienne et le spectateur suit la
voiture jaune minuscule qui circule plus bas. Ainsi, l?observation depuis le ciel, assortie
d?une musique anxiogène, signifie la présence d?une tension, d?un danger.
Léviathan © Andreï Zviagintsev - Pyramides distribution
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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La isla minima d?Alberto Rodriguez, 2014, Espagne
Une autre vue aérienne, très douce, très haute (on la dirait filmée depuis une
montgolfière) mais qui, elle, annule la profondeur de champs et la perspective : elle
ramène le paysage à deux dimensions à l?instar d?une peinture. La bande son propose
une musique mystérieuse et légèrement anxiogène, en contrepoint avec la beauté de
l?image.
Mort à Venise de Luchino Visconti, 1971, France/Italie
Un peu à la manière des peintres impressionnistes, Visconti suggère le paysage, il utilise
des teintes fondues, analogues et sans contours précis. La lumière monte lentement en
intensité depuis la pénombre, toute l?image est sensation, atmosphère. La 5ième
symphonie de Gustav Malher ajoute un caractère mélancolique au plan.
L'introspection et l'empathie
Rien n'est choisi au hasard au cinéma, le choix d'un paysage entre forcément en résonnance
avec le récit et le personnage, que ce soit de façon analogue, complémentaire ou divergente.
L'impression que nous procure le paysage laisse souvent de côté la compréhension rationnelle
au profit de l'émotion. Cela nous permet entre autre de percevoir l'invisible de ce qui se joue.
En donnant à voir le paysage, le cinéma aiguise littéralement nos sensations à percevoir et à
saisir l'invisible dans le visible, dans le réel. Ce qui apparait avec le paysage, c'est l'être,
l?intériorité du personnage, sa psychologie, sa profondeur, ses mouvements intérieurs et ses
sentiments. À ce sujet Jean Luc Godard écrit "Un paysage est un état de l'âme".
Extraits :
Le Miroir d?Andreï Tarkovski, 1975, URSS
Le paysage de forêt apparaît comme un refuge magique et protecteur, les êtres
disparaissent, la lumière disparaît, le paysage disparaît.
La Leçon de piano de Jane Campion, 1993, France/Australie/Nouvelle Zélande
Les doigts obstruant partiellement le paysage devant la caméra marquent pour le
personnage un retrait du monde du dehors vers un monde intérieur, la musique étant le
seul langage commun aux deux mondes.
Les Climats de Nuri Bilge Ceylan, 2006, Turquie
Cette image où le personnage est face au paysage est l?expression d?une introspection.
La durée et la fixité de ce plan va laisser au spectateur le temps nécessaire à faire lui-
même une introspection comme pour accueillir ce qui s?est passé avant, il va être en
empathie avec le personnage.
L'amour est un crime parfait d?Arnaud et Jean Marie Larrieu, 2013, France/Suisse
Le personnage l?annonce clairement : ?le paysage est avant tout une expérience de soi?.
Les Climats de Nuri Bilge Ceylan, 2006, Turquie
L?image du personnage s?efface peu à peu, laissant la place au paysage. L?histoire
s?achève, la disparition du personnage remplace le mot fin.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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LES PASSEURS DE TERRITOIRE DU PARC NATUREL REGIONAL DE LA
NARBONNAISE EN MEDITERRANEE
NATHALIE POUX
RE S P O N SA B L E D E L A C U LT U R E AU PNR D E L A NA R B O N NA I S E E N ME D I T E R R A N E E
Avant de vous présenter les Passeurs de territoire, quelques mots à propos du parc naturel
régional de la Narbonnaise en Méditerranée.
Situé dans l?Aude, ce PNR couvre toute la frange littorale du département. Créé en 2003, il
rassemble 21 communes et 35 000 habitants. Il est reconnu pour la qualité de ses paysages et
son exceptionnelle biodiversité. Ainsi plus de 50 % du territoire est classé en zone Natura 2000. Il
abrite également des zones humides qui bénéficient d?une reconnaissance internationale (site
RAMSAR).
Ce territoire composé de 21 communes s?efforce, avec les partenaires institutionnels, de trouver
un équilibre entre développement économique et préservation des paysages et du patrimoine
naturel et culturel.
Il s?agit d?un petit territoire constitué de contrastes : il existe, entre la mer Méditerranée et la
garrigue, des échelles de relief totalement différentes, des espaces sauvages, des zones
désertiques, d?autres très urbanisées. L?occupation humaine y est avérée depuis la Préhistoire. Il
s?agit d?un territoire en perpétuelle évolution qui doit faire face aujourd?hui à un certain nombre
d?enjeux. Ainsi, par exemple, avec la fin du pastoralisme, les milieux se referment et la garrigue
devient, par endroits, impénétrable. L?agriculture est composée à 95 % de vignes ; cette culture
connaît des fluctuations économiques et, avec le réchauffement climatique, la situation deviendra
délicate. Le territoire connaît un fort essor démographique entraînant un développement de
l?urbanisation. Enfin, l?urbanisation de la frange littorale doit faire face à l?élévation du niveau de la
mer et soulève un certain nombre de questions sur l?évolution de ses paysages.
© PNR de la Narbonnaise en Méditerranée
Les Climats © Nuri Bilge Ceylan - Pyramides distribution
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
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Le territoire est donc fragile. Le Parc ne dispose d?aucun pouvoir réglementaire. Nous
considérons par ailleurs que chacun contribue à sa manière à l?émergence d?un nouveau
paysage. C?est pourquoi nous essayons d?initier et d?organiser des concertations entre les
différents acteurs.
Concernant la politique culturelle, nous essayons de renouveler le regard sur le paysage en
abordant le sujet de manière globale, avec une approche pouvant être philosophique, historique
ou géographique. Nous travaillons également avec des ethnologues et des artistes pour aller au-
delà de l?image stéréotypée. Nous sommes en effet sur un territoire touristique dont la perception
des paysages peut rapidement être limitée à des clichés. Nous cherchons donc à montrer que
ces paysages abritent des hommes, des savoirs et des métiers.
Le travail que je vais vous présenter est d?abord celui de Marion THIBA, que je remplace depuis
2017. C?est elle qui a mis en place ce projet culturel.
Il s?articule autour de deux axes : le programme des Archives du sensible et la création. Des
artistes ont ainsi été invités dans le cadre de résidences, afin de porter un regard neuf, voire
réenchanteur sur le territoire. Une porosité existe entre ces deux axes, notamment autour de la
notion de territoire réel, imaginaire, rêvé, ce qui nous permet de considérer le territoire comme un
objet de recherche, de savoir et de désir. Il nous importe de privilégier les différentes visions du
territoire, les approches croisées, que l?on considère comme une richesse.
Les « Archives du sensible » sont un programme principalement lié au patrimoine. Elles visent à
connaître, collecter et valoriser le patrimoine immatériel : les usages, les pratiques, les
représentations et les savoir-faire. Marion THIBA a ainsi beaucoup travaillé autour de la question
de l?insularité et des pêcheurs des lagunes. Le but est de produire des archives contemporaines
qui supposent une approche sensible du vivant et incluent une réflexion sur le rapport entre
passé et présent. Nous souhaitons donc témoigner de l?évolution du territoire depuis le début du
siècle et de mémoire d?hommes, en considérant que les archives aujourd?hui produites
constituent des moments fugaces et témoigneront donc demain de notre présent dans un
contexte de forte évolution, voire de disparition.
Pour cela, nous travaillons sur des actions de recherche (commande d?études), de restitution (par
le biais d?une politique éditoriale intense) et de sensibilisation.
La collection Passeurs de territoire est constituée de films documentaires d?une trentaine de
minutes, réalisés par des binômes souvent composés d?un ethnologue et d?un réalisateur, mais
aussi parfois par Marion THIBA elle-même, accompagnée d?un artiste.
Ils sont essentiels en tant que recueil de la mémoire vive. Il ne s?agit pas de films dont la vocation
première est de sensibiliser ; ils ont plutôt valeur de transmission. Ces films ne sont pas non plus
centrés sur le paysage, mais sur la relation que l?Homme entretient avec ce dernier. Ils montrent
un savoir né de la pratique quotidienne d?un territoire et tentent de percer la manière dont ces
savoirs singuliers sont porteurs de collectif.
Je vous propose de regarder un extrait du film de Marc PALA. Géologue de formation, il est
aujourd?hui installé à Sigean, où il a vécu enfant, et est dorénavant viticulteur. Doté d?une
curiosité insatiable, il a une immense connaissance de la géographie, de l?histoire du territoire et
de la garrigue.
L?extrait est projeté à l?assistance [l?intégralité du film est accessible via le lien suivant :
http://archives-du-sensible.parc-naturel-narbonnaise.fr/sensible/documentaires/la_garrigue.html]
Ces portraits d?hommes mettent en avant les liens tissés par ces derniers avec le milieu. Ces
individus ont une relation étroite avec les ressources naturelles et le paysage, et entretiennent un
rapport au temps particulier. Ils sont parfois amenés à façonner le paysage, à l?image de
Marc PALA en tant que viticulteur, ou à l?image d?un saunier.
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Cette collection comprend les portraits de chasseurs des étangs, de pêcheurs, d?un saunier, d?un
viticulteur, d?un charpentier de marine et de deux artistes, Piet MOGET et Jurgen SCHILLING.
Ces huit portraits sont accessibles sur le site internet du PNR, au sein de la rubrique consacrée
aux Archives du sensible :
http://archives-du-sensible.parc-naturel-narbonnaise.fr/sensible/documentaires.html
Pour nous, ces films font partie d?un projet global. Ce medium nous paraissait particulièrement
évident et pertinent pour transmettre la réalité de ces personnages, dont certains ont réalisé des
études pour le parc, tel Jurgen SCHILLING, également objet d?un film. Certains des ouvrages
entrant dans notre politique d?édition sont donc en corrélation avec les films.
Ces films ont été présentés dans des cinémas, des médiathèques et à l?occasion des soirées
« Paysages en chantier ». Ces dernières sont réalisées dans les salles de fêtes de petites
communes, au plus proche de la population. La soirée se déroule en trois parties. En guise de
préparation, nous procédons à un travail de collecte d?images des villages sur les cent dernières
années. Celles-ci sont numérisées par les archives départementales. Nous réalisons ensuite une
reconduction photographique. Lors de la soirée, nous discutons avec le public présent et
présentons par ce biais l?évolution des paysages de la commune. Nous proposons aussi un
spectacle qui est le fruit d?une résidence d?artistes dans le village.
Nous organisons également des cycles de conférences autour du paysage avec paysagistes,
sociologues ou géographes, de manière à croiser les différentes approches.
Nous contribuons également, par la collecte des images de paysages, à la mise en oeuvre
d?actions concrètes visant à l?amélioration de la qualité des paysages. Nous avons par exemple
mené une démarche pour améliorer la qualité des paysages perçus depuis la route
départementale 6009, qui traverse notre territoire.
© PNR de la Narbonnaise en Méditerranée
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
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Cela a donné lieu à la conclusion d?un contrat de
route avec les services de l?Etat, du conseil
départemental et de la communauté
d?agglomération. Le Président du parc a alors
souhaité qu?un film soit réalisé, auquel nous avons
participé. Plutôt que de concevoir un film purement
didactique, nous avons proposé cet exercice à un
artiste, Franck DAUTAIS, en lien avec
Pascale MARCONET. Notre idée était de
contribuer à une mise en perspective des
problématiques à travers une approche originale.
Un extrait de ce film est projeté.
Vous avez pu constater que ce film proposait un
regard très décalé, qui a quelque peu surpris le
comité de pilotage. Il est certes fantaisiste en
apparence, mais extrêmement pertinent sur le
fond. Ce film a notamment fait l?objet d?une
présentation lors d?une soirée « Paysages en
chantier » dans les communes traversées par la
route afin d?engager la discussion. Nous en avons ainsi conclu que cette démarche était bien plus
efficace que la présentation d?un document institutionnel PowerPoint pour provoquer prise de
conscience et échange.
En conclusion, nous avons comme ambition de donner à ressentir et à comprendre. Nous avons
décidé pour cela de multiplier les points de vue et les formes, afin de proposer d?autres manières
de regarder.
Pour conclure je vous propose cette vue de la dune et de la mer, pour saluer la mémoire de
l?artiste Piet MOGET aujourd?hui décédé.
Il racontait en effet qu?enfant, aux Pays-Bas, il allait voir la mer mais était finalement déçu par
cette forme d?immensité, une fois la dune franchie. Il préférait du coup ne pas franchir cette dune,
considérant que la mer n?est jamais aussi présente que lorsqu?on l?imagine. A Port-la-Nouvelle il
s?installait avant la digue, toujours au même endroit, et bénéficiait ainsi toujours du même point
de vue. Pour autant, Pour autant, aucun de ses tableaux du paysage de Port-la-Nouvelle ne se
ressemble.
© PNR de la Narbonnaise en Méditerranée
© PNR de la Narbonnaise en Méditerranée
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
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LE CINEMA COMME PROJET DE TERRITOIRE : LE VILLAGE
DOCUMENTAIRE DE LUSSAS
JULIEN TRANSY
Nous restons sur la dimension documentaire pour terminer cette journée, mais en quittant cette
fois les paysages d?Occitanie : Pierre MATHEUS va nous parler d?une expérience à ma
connaissance tout à fait unique de par son inscription dans la durée, son ancrage à la fois très
local et son rayonnement aujourd?hui international, qui nous offre une belle illustration conclusive
du rapport entre un territoire, des paysages et une activité (le cinéma documentaire) qui se
développe au coeur de ce territoire et de ces paysages au point de devenir l?un des fondements
de leur identité.
PIERRE MATHEUS
COO R D I N AT E U R LU S SA S , V I L L A G E D OC U M E N TA I R E
Depuis trente ans, nous développons effectivement dans le village de Lussas, en Ardèche, une
activité liée au documentaire d?auteur.
Lussas est un petit village d?un millier d?habitants, à la fois proche d?Aubenas et de Montélimar. Il
appartient à une communauté de communes qui rassemble 14 000 habitants.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
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Notre initiative a débuté avec l?organisation d?un festival du documentaire qui fête en 2018 sa
trentième édition : les Etats généraux du film documentaire. Cette démarche a permis d?instaurer
une forme d?interaction avec les paysages.
Nous sommes engagés depuis trois ans dans la construction d?un bâtiment appelé
« L?imaginaïre ». En occitan, ce terme signifie le fou du village, mais il évoque aussi l?imaginaire.
Cette construction regroupera la cinquantaine de salariés travaillant autour de ce projet d?appui à
la création documentaire, ces personnes étant aujourd?hui disséminées en différents points et
bâtiments du village.
En parallèle, une plateforme de documentaires baptisée Tënk [https://www.tenk.fr/] vient
également de se constituer. Dominique MARCHAIS dont il a été question ce matin au cours des
échanges sera d?ailleurs l?année prochaine, pour cette plateforme, le programmateu de la plage
dédiée à l?écologie.
La plateforme présentera huit nouveaux documentaires chaque semaine. Ils auront tous, au-delà
de leur diversité, le point commun d?avoir accordé au projet tout le temps nécessaire à sa
maturation.
Je vous présente un extrait du travail réalisé par la réalisatrice Claire SIMON. Il s?agit d?une série
ayant vocation à être diffusée sur Ciné+ et TV5 Monde. Retransmise sur dix épisodes elle relate,
depuis 2016, l?aventure du village et des activités relatives au cinéma documentaire qui l?animent.
Un extrait est projeté.
© Lussas, village documentaire
Implantation actuelle des espaces © Lussas, village documentaire
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
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La petitesse du village de Lussas a contribué à la convivialité et au succès du festival, au sein
duquel les habitants se retrouvent. Nous avons construit des salles temporaires de cinéma qui
leur permettent de se rencontrer et d?échanger, créant des connexions allant au-delà d?un simple
visionnage de films.
L?activité documentaire donne à Lussas un profil différent des villages voisins : nous accueillons
de nombreux étudiants et professionnels, et disposons pour ce faire d?équipements financés par
la DRAC, le CNC, le conseil régional et le conseil départemental. Nous avons ainsi bénéficié de
nombreuses aides pour pouvoir développer notre projet.
Notre salle des fêtes est également beaucoup utilisée. Elle crée une forte dynamique associative.
Tous les étés une grange est transformée en salle de cinéma, et le festival investit de nombreux
autres bâtiments du village. La cave coopérative fruitière est occupée. Les étudiants y diffusent
leurs films pendant la semaine.
Il me semble également important de revenir sur certaines des figures mises en avant dans
l?extrait du travail de Claire SIMON : Jean-Marie BARBE, l?un des fondateurs des Etats généraux
du film documentaire, et le maire Jean-Paul ROUX, par ailleurs agriculteur. Notre commune fait
face à un véritable enjeu de préservation des terres agricoles. Elle use dès lors de son droit de
préemption pour éviter la création de lotissements, en dépit d?une pression foncière relativement
forte. La préoccupation du maire est véritablement de réserver les terres aux agriculteurs ainsi
qu?à l?activité documentaire.
Le festival accueille 6 000 personnes et enregistre presque 25 000 entrées en une semaine.
Si les habitants se sont d?abord montrés méfiants quant à la population attirée, ils se réjouissent
aujourd?hui que la présence d?étudiants ait contribué à la création d?une épicerie, de restaurants
et au maintien du bureau de Poste. Pendant le festival, les agriculteurs vendent leurs barquettes
de fruits dans le village, directement à la clientèle. Le village continue donc à vivre grâce à cet
événement mais aussi et surtout en dehors de sa tenue.
Par rapport aux autres festivals documentaires existants, notre festival est tourné vers un public
relativement jeune, car nous communiquons fortement à destination des écoles de cinéma.
© Lussas, village documentaire
© Lussas, village documentaire
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Nous accueillons par ailleurs, chaque année universitaire, 18 étudiants en réalisation et en
production. Rattachés à la faculté de Grenoble, ils viennent dix mois à Lussas dans le cadre de
leurs études pour réaliser des films d?une grande diversité formelle et thématique. Nous leur
imposons une seule contrainte, celle d?ancrer le film dans son aire géographique de production.
Notre philosophie est de contribuer au renouvellement de la création. En effet, les télévisions
constituant souvent aujourd?hui le maillon clé pour réaliser un film, les jeunes éprouvent
d?importantes difficultés à entrer dans le système. C?est pourquoi nous nous adressons depuis
quinze ans aux télévisions locales. Nous regroupons ainsi des étudiants, des diffuseurs et des
producteurs afin que nos étudiants valident leur année, mais diffusent aussi leur premier film.
Les diffuseurs se faisant rares nous avons obtenu, en ce début d?année 2018, que notre
plateforme documentaire soit agréée par le CNC pour devenir elle-même diffuseur. Cet agrément
nous permettra d?accéder à des financements garantissant l?aboutissement des films.
L?expérience menée à Lussas s?est développée à l?international, au sein de zones peu peuplées.
« Africa doc » a constitué la première étape de ce développement. Systématiquement, comme à
Lussas, un travail est mené avec des interlocuteurs locaux pour former des réalisateurs, leur faire
rencontrer des producteurs et des diffuseurs. La plateforme documentaire propose un atlas
appelé « Doc Monde », qui liste les films sur l?ailleurs racontés par les populations qui y vivent et
documentent leur propre réalité. Tous les films issus de ces zones géographiques sont portés par
les associations « Document Monde » et « Numéri Monde ».
La construction des 1500 mètres carrés de « l?imaginaïre » va transformer la vie et le paysage du
village, dans la mesure où toutes les activités qui occupaient jusqu?à présent le centre du village
seront transférées dans ce bâtiment.
La naissance d?un tel bâtiment crédibilise notre action. Nous restions en effet parfois perçus
comme des « imaginaïres », des fous du village, or ce bâtiment transforme le regard que le public
local pose à notre égard. Il nous permettra par ailleurs d?aller à la rencontre d?acteurs que nous
ne connaissions pas.
© Lussas, village documentaire
L?atlas « Doc Monde » © Lussas, village documentaire
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Ce bâtiment ne dispose d?aucun parking. Nous avons en effet préféré concentrer les ressources
à disposition pour la conception de salles de postproduction. Nous avons de plus souhaité que le
public continue d?emprunter le chemin qui relie le bâtiment au centre du village.
Je reviens à la plateforme Tënk en guise de conclusion : accessible au travers d?un abonnement
d?un euro pour le premier mois puis de six euros par mois, elle permet de découvrir huit
nouveaux documentaires chaque semaine. Tënk est effectivement née de cette envie de voir la
création se renouveler. Il s?agit d?une société coopérative permettant aussi de témoigner du
rayonnement de Lussas. Elle est composée de 97 professionnels du documentaire (producteurs
et réalisateurs). La communauté de communes y est aussi associée, de même que la commune
de Lussas. Récemment, quatre autres communes ont exprimé leur désir d?intégrer cette
coopérative.
Au-delà de la plateforme de diffusion, Tënk vise à devenir une plateforme militante afin que les
futurs bénéfices dégagés puissent être réinvestis dans la production de films. Nous lions en
attendant des partenariats divers : Centre national des Arts plastiques, CNRS ou encore CFDT...
Il s?agit donc d?un projet militant destiné à faire vivre les documentaires, de plus en plus difficiles à
réaliser.
DISCUSSION
JULIEN TRANSY
Vous affirmez que le nouveau bâtiment contribue à crédibiliser une action dont nous avons
pourtant bien vu qu?elle pouvait se prévaloir d?un ancrage local déjà ancien. Avez-vous eu écho
de personnes qui regrettent au contraire que ces activités, auparavant localisées au centre du
village, soient transférées à l?avenir dans ce bâtiment ?
PIERRE MATHEUS
Pas à ma connaissance. Ce transfert d?activité va libérer des logements dans Lussas, et cette
perspective suscite une certaine satisfaction.
Il existe en revanche une forme d?appréhension parmi les personnes directement concernées : la
dissémination des espaces et activités donnait un caractère quelque peu atypique au projet. Avec
cette réunion en un site unique, certains craignent que le projet ne se banalise.
UN PARTICIPANT
Le fait que Tënk devienne un diffuseur permettra à un producteur, dîtes-vous, de solliciter des
aides : je vous félicite pour cette démarche qui constitue une bonne nouvelle pour la profession.
De quelle manière envisagez-vous d?aider à la réalisation de ces films documentaires ? Quels
seront vos critères de sélection ? Quelle sera votre démarche pour aider les producteurs ?
PIERRE MATHEUS
Notre objectif sera d?aider entre 50 et 100 films par an, à travers un apport en industrie et une
recherche de partenaires financiers.
© Lussas, village documentaire
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
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Ces partenaires auront donc aussi à s?exprimer sur le choix des films, mais nous demandons aux
partenaires de nous faire confiance, car nous souhaitons promouvoir des films d?auteur non
formatés. Nous souhaitons véritablement accompagner le désir du réalisateur. Nous avons déjà
réalisé un premier appel à films, avec la CFDT, destiné à recueillir des oeuvres sur le travail. Trois
films ont été retenus.
Nous sommes énormément sollicités depuis que nous sommes reconnus comme diffuseur. Nous
souhaitons réserver de nombreuses places à la jeune création et procéderons pour l?instant par
appels à films. Nous prendrons part à des rencontres de coproduction et continuerons à soutenir
les réalisateurs que nous avons formés. Nous souhaitons aussi tisser un partenariat de plus en
plus fort avec le CNRS. Il apportera des moyens en complément de notre industrie. Nous tenons
à apporter un complément de formation à l?écriture cinématographique avec les scientifiques, et
ainsi nous positionner sur des thèmes où l?on manque de films.
Nous avons également un partenariat avec la SCAM (Société Civile des Auteurs Multimédia), qui
décerne les bourses Brouillon d?un rêve. Or, seul un tiers des projets récompensés donne lieu à
réalisation, les autres n?aboutissant pas pour tout un ensemble de raisons, dont le manque de
moyens (un autre tiers des projets). Notre partenariat consiste à soutenir quelques films retenus
afin de garantir le fait qu?ils aillent jusqu?à leur terme.
A plus long terme, nous espérons disposer de moyens suffisants pour réaliser davantage de films
et mettre en place une réelle sélection.
En 2019, nous ferons appel à deux professionnels de la production comme nous l?avons déjà fait
en matière de diffusion, dans l?idéal deux abonnés, qui nous aideront à choisir les films.
UN PARTICIPANT
Le festival documentaire de Lussas est une véritable pépite dans le monde du documentaire.
Pourquoi avoir opté pour un tel bâtiment, comparable à n?importe quel autre bâtiment
administratif, plutôt que pour un ensemble de bâtiments plus modestes et plus conformes à
l?esprit actuel de l?événement ? L?argument consistant à dire que cet imposant bâtiment vous
donne de la crédibilité me surprend particulièrement.
PIERRE MATHEUS
Cette question de la crédibilité n?a absolument pas été un argument pour nous. Je me faisais
simplement l?écho de ce qui nous est parvenu en retour.
J?avoue éprouver moi aussi un certain regret par rapport à ce projet. Laissez-moi simplement
vous expliquer la manière dont peut se faire un projet sur un territoire comme le nôtre :il existe
une ancienne cave coopérative viticole que nous souhaitions investir afin de nous y installer,
après rénovation. Nous nous sommes cependant heurtés à diverses difficultés.
Le terrain du bâtiment a été acheté par la commune, avec la volonté de le mettre à disposition de
l?activité documentaire. Mais une fois la possibilité d?aménager la cave coopérative exclue, nous
n?avions pas d?autre possibilité que de faire construire sur le terrain en question.
En parallèle, les collectivités nous soutenaient énormément, mais il existait un risque de
désengagement du conseil régional. Nous avons d?ailleurs depuis subi des coupes franches.
Nous étions donc dans une certaine urgence.
Je concède le caractère un peu massif du bâtiment, mais j?espère que l?aménagement extérieur,
qui reste encore à réaliser, ainsi que la création qui en émergera, contribueront à relativiser cette
dimension.
UNE PARTICIPANTE
Il serait réellement intéressant que des partenariats soient lancés entre votre village et certaines
collectivités territoriales plus éloignées. La profession de paysagiste connaît effectivement une
véritable carence en matière d?outils cinématographiques, et votre positionnement et
rayonnement nous seraient réellement utiles sur la question du paysage.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
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J?estime que nous sommes à une époque où les collectivités territoriales seraient ouvertes à des
partenariats, notamment avec vos étudiants. Il serait bénéfique que les cent ou cent cinquante
communes proches de vous relient leurs actions de soutien à la culture aux enjeux
d?aménagement.
Avez-vous d?autres personnalités impliquées dans votre projet, en dehors de
Dominique MARCHAIS dont il a été question à plusieurs reprises ? Seriez-vous en mesure de
nous communiquer quelques titres de films de votre catalogue susceptibles de traiter, d?une
manière ou d?une autre, des paysages et de leurs enjeux ? Enfin prévoyez-vous de consacrer sur
la plateformeTënk des plages de programmation directement dédiées aux paysages ?
PIERRE MATHEUS
Notre plan de charge ne nous permet pas de solliciter directement les collectivités locales.
Toutefois, lorsqu?on s?adresse à nous avec un projet solide, porté et réfléchi, nous tâchons de
mettre en relations nos étudiants les plus pertinents au regard dudit projet.
Nous réalisons sur la plateforme Tënk des programmations mensuelles appelées escales, en lien
avec l?actualité. Il pourrait être envisageable de nous intéresser aux paysages dans ce cadre, en
rapport avec un événement donné. Nous prévoyons une programmation autour de la
photographie en juillet à l?occasion des Rencontres de la photographie d?Arles, autour de la
danse en septembre. Aborder les paysages est donc tout à fait envisageable sur le principe.
Je ferai en sorte que soient transmis des suggestions de noms de films ou de réalisateurs liés
aux paysages, au sein de notre catalogue. Les deux cyprès dont il a été question ce matin, en
tant qu?éléments de repère au coeur de paysages radicalement transformés, me font penser à un
film que j?ai beaucoup aimé, et qui peut avoir trait, d?une certaine manière, à cette question de la
transformation des paysages. Il s?agit d?un film de Jean-Gabriel PERIOT intitulé
200 000 fantômes. Il n?est composé que de photographies montrant Hiroshima avant et après
l?explosion de la bombe atomique. Il témoigne de la reconstruction réalisée à partir du seul et
unique bâtiment resté debout. Ce film n?est évidemment pas directement approprié pour une
programmation autour du thème des paysages, mais il n?en demeure pas moins marquant à bien
des égards, y compris en matière de réflexion autour des questions d?urbanisme et de
reconstruction.
JULIEN TRANSY
Je remercie à nouveau les partenaires et intervenants pour leur implication dans le montage et la
tenue de cette journée, ainsi que les participants qui ont contribué à lui donner une dimension
interactive. Les actes de cette journée seront accessibles en format papier (et distribués
notamment lors de prochaines journées des paysages) ainsi qu?en format pdf sur le site internet
du ministère, au sein d?une rubrique dédiée : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/politique-
des-paysages#e8
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
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FILMOGRAPHIE INDICATIVE
de documentaires de création traitant de questions paysagères
Afin de répondre à une demande formulée par l?auditoire à la suite de sa présentation (voir page
64), Pierre MATHEUS a suggéré au bureau des paysages de se rapprocher de Brieuc MEVEL,
programmateur de la plage « écologie » de la plateforme Tënk, et par ailleurs coordonnateur,
entre autres activités, des Rencontres d?ici là, organisées par l?association Lignes d?horizon pour
« poser un regard sensible, critique, politique, poétique et citoyen sur notre environnement, afin
de contribuer à la prise de conscience du rôle de l'espace dans nos vies, autant qu'à l'influence
de nos vies sur l'espace » [http://www.lignesdhorizon.org/].
Les délais de bouclage des actes de la journée des paysages du 5 juin 2018 ont conduit Brieuc
MEVEL à accompagner sa sélection des précisions suivantes :
« Cette filmographie indicative se focalise sur des films documentaires abordant frontalement les
enjeux qui touchent au paysage, ou que traverse la notion de paysage. Une telle filmographie
n?est pas aisée à établir, étant donné que le paysage au cinéma est présent dans quantité de
films, comme décor le plus souvent, parfois comme élément dramaturgique, mais très rarement
comme lieu d?un questionnement de nature politique ou philosophique. Il m?a paru intéressant de
ne proposer que des films venant interroger, avec le paysage, le rapport que les hommes
peuvent construire avec leur milieu. Il s?agit donc d?une filmographie particulièrement restreinte,
indicative, ayant pour vocation première la découverte de quelques films documentaires ayant le
paysage au coeur de leur objet ».
Les éventuels compléments postérieurs à la présente édition seront intégrés à la version
numérique des actes, accessible sur le site du ministère [https://www.ecologique-
solidaire.gouv.fr/politique-des-paysages#e8] ainsi qu?à une éventuelle réédition papier.
---
- Dominique MARCHAIS et ses trois longs métrages documentaires: Le Temps des grâces, La
Ligne de partage des eaux, et Nul homme n?est une île
- Ariane DOUBLET : La Terre en morceaux
- Digna SINKE : Nature et Nostalgie
- Pierre GOETSCHEL : Rond-Point
- Chantal AKERMAN et sa trilogie : D?Est, Sud, De l?autre côté
- Mercedez ALVAREZ : El Cielo Gira (Le ciel tourne)
- Sergeï LOZNITSA : Landscape (Paysage)
- Antoine BOUTET : Zone of Initial Dilution
- La série « Paysages d?ici et d?ailleurs » d?Arte, bien qu?elle sorte du champ du documentaire dit
de création
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
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ELEMENTS DE REPERE SUR LA POLITIQUE DES PAYSAGES
UN SOCLE HISTORIQUE TOUJOURS ACTIF : LES SITES INSCRITS ET CLASSES 4
Les sites inscrits et classés peuvent être considérés comme le socle historique de la politique du
paysage en France. Cette profondeur historique associée au caractère toujours actif du
processus d?inscription et de classement explique le fait que ce dispositif ait été évoqué et
présenté dès l?introduction de cette journée du 5 juin 2018 par Jean-Emmanuel Bouchut.
Une première loi dès 1906
Inspirée par la prise de conscience, au sein du milieu associatif, des artistes et des gens de
lettres, de la valeur patrimoniale des paysages exceptionnels, la protection des sites et
monuments naturels a été instituée par une loi du 21 avril 1906. La loi du 2 mai 1930 a donné à
cette politique sa forme définitive. Elle est désormais codifiée aux articles L. 341-1 à 22 du code
de l?environnement. Ses décrets d?application y sont codifiés aux articles R. 341-1 à 31.
Cette législation s?intéresse aux monuments naturels et aux sites "dont la conservation ou la
préservation présente, au point de vue artistique, historique, scientifique, légendaire ou
pittoresque, un intérêt général". Les berges du Lez évoquées en introduction de la journée
fournissent une illustration concrète de classement au titre des critères artistique et pittoresque,
les peintures de Frédéric Bazille ayant servi d?argumentaire en ce sens.
L?objectif est de conserver les caractéristiques du site, l?esprit des lieux, et de les préserver de
toutes atteintes graves. Comme pour les monuments historiques, la législation relative à la
protection des sites prévoit deux niveaux de protection que sont l?inscription et le classement.
Une politique d?Etat au service de l?intérêt général
La mise en oeuvre de cette législation relève de la responsabilité de l?État, et fait partie des
missions du ministère en charge de l?écologie. Les programmes et projets de protections sont
préparés par les directions régionales de l?environnement, et soumis pour avis aux commissions
départementales des sites. Les décisions de classement sont prises par décret, après
consultation de la commission supérieure des sites et du Conseil d?État, ou plus rarement par
arrêté ministériel. Dans les deux cas, elles interviennent après une instruction locale qui
comprend une enquête publique, la consultation des collectivités locales et de la commission
départementale. Les décisions d?inscription sont prises par arrêté du ministre chargé des sites
après consultation de la commission départementale des sites.
Les décisions de classement ou d?inscription constituent une simple déclaration de
reconnaissance de la valeur patrimoniale de l?espace concerné. Elles ne comportent pas de
règlement comme les réserves naturelles, mais ont pour effet de déclencher des procédures de
contrôle spécifique sur les activités susceptibles d?affecter le bien. En site classé, toute
modification de l?état ou de l?aspect du site est soumise à une autorisation spéciale soit du préfet,
soit du ministre chargé des sites après consultation de la commission départementale,
préalablement à la délivrance des autorisations de droit commun. En site inscrit, les demandes
d?autorisation de travaux susceptibles d?affecter l?espace sont soumis à l?Architecte des Bâtiments
de France qui émet un avis simple sauf pour les travaux de démolition qui sont soumis à un avis
conforme.
UN DOUBLE ELARGISSEMENT
De l?élément ponctuel à l?ensemble paysager
La reconnaissance, par le classement, de la valeur patrimoniale des paysages nationaux s?est
tout d?abord attachée à des éléments remarquables mais ponctuels (rochers, cascades,
fontaines, arbres isolés) puis à des écrins ou des points de vue, à des châteaux et leurs parcs.
4 Voir la page dédiée sur le site du ministère : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/politique-des-sites
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Elle s?est peu à peu étendue à des espaces beaucoup plus vastes constituant des ensembles
géologiques, géographiques ou paysagers (massifs, forêts, gorges, vallées, marais, caps, îles,
et.) comme le massif du Mont blanc, la forêt de Fontainebleau, les gorges du Tarn, le marais
poitevin, les caps Blanc Nez et Gris Nez, l?île de Ré, etc., couvrant plusieurs milliers voire
plusieurs dizaines de milliers d?hectares.
Des sites au grand paysage
Bien que leur périmètre se soit tendanciellement élargi, les quelques 2700 sites classés et près
de 4000 sites inscrits représentent aujourd?hui environ 4 % du territoire national, soit 1,1 millions
d?hectares. C'est pourquoi il importe de ne pas circonscrire la réflexion et l'action à ces seuls
espaces, qui s'inscrivent d'ailleurs presque toujours dans des ensembles paysagers plus vastes,
qu'il s'agit aussi de comprendre et de prendre en compte.
Ainsi les Grands Sites (dont le cirque de Navacelles évoqué durant la séquence 1 de la journée
est un exemple), qui incluent sur une partie significative de leur territoire des sites classés, font
l?objet d?un volontariat et d?un consensus local pour engager une démarche ambitieuse de
gestion et de valorisation allant au-delà du périmètre classé. Cette politique a été initiée dès 1976
par l'État pour répondre aux difficultés posées par la fréquentation importante des sites les plus
emblématiques. Il s?agit de restaurer les qualités qui ont fait la renommée du lieu et de le doter
d?un projet de préservation et de gestion, permettant l?accueil des visiteurs dans le respect des
caractéristiques du site, de l?esprit des lieux et de la vie locale.
D?autres politiques concourent aussi, indirectement, à la protection et à la revalorisation de
certains paysages. En 1975 l?Etat français a par exemple décidé de créer le Conservatoire du
littoral, un établissement public dont la mission est d?acquérir des parcelles du littoral menacées
par l?urbanisation ou dégradées pour en faire des sites restaurés, aménagés, accueillants dans le
respect des équilibres naturels. L?intervention au cours de la séquence 1 de Philippe Pangrazzi,
repéreur de lieux de tournage, a permis de mettre en avant certains secteurs acquis à ce titre par
le Conservatoire, sous l?angle de leur potentiel à traduire et exprimer les valeurs portées par un
réalisateur ou par son oeuvre.
A plus large échelle encore, les parcs nationaux ou les parcs naturels régionaux engagent des
actions ayant trait au paysage, à travers leur charte notamment (cette journée a ainsi été
l?occasion de présenter certaines des actions conduites en la matière par le PNR de la
Narbonnaise en Méditerranée). Depuis la loi du 8 août 2016 pour la reconquête de la biodiversité,
de la nature et des paysages (loi dite RBNP), les paysages présentant « un intérêt particulier »
peuvent même motiver la création d'un Parc naturel régional. Mais « les préoccupations
paysagères ont toujours été au coeur de la démarche et du projet des Parcs, puisqu?il leur revient
d?organiser la rencontre entre un terroir, une nature et une communauté humaine pétrie
d?histoire, un savoir-faire et une culture. Telle est précisément la définition du paysage »5.
Par ailleurs avec la loi dite ALUR6 de 2014, le paysage fait son apparition parmi les orientations
générales que doit définir le projet d?aménagement et de développement durables du PLU ou
PLUi. Cette même loi introduit le principe de formulation d?« objectifs de qualité paysagère » dans
les SCoT, permettant d?orienter la définition et la mise en oeuvre ultérieure des projets de
territoire, au regard des traits caractéristiques des paysages considérés et des valeurs qui leur
sont attribuées.
Une évolution consacrée et encouragée par la Convention européenne du paysage (CEP)
Les quelques exemples évoqués ci-dessus témoignent de la prise en compte progressive des
paysages, à des échelles plus larges d?une part, et selon des logiques ne relevant plus
5 Marc HOFFSESS, Directeur du Parc des Vosges du Nord - Actes congrès des Parcs 2008, cité dans le guide "La part du
paysage
dans les Parcs naturels régionaux Après 20 ans de loi Paysage", avril 2013, FPNRF.
6 Loi du 24 mars 2014 pour l'accès au logement et un urbanisme rénové. Voir la fiche « Le paysage dans les documents
d?urbanisme » disponible en ligne :
http://www.cohesion-territoires.gouv.fr/IMG/pdf/alur_fiche_paysage_et_documents_d_urbanisme.pdf
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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seulement de leur protection ou conservation d?autre part. Cette tendance s?est trouvée confortée
par la signature, à Florence en 2000, de la Convention européenne du paysage7.
Il s?agit du premier texte international ayant pour ambition de conduire les Etats l?ayant ratifié (39
à ce jour, dont la France) à instituer une politique nationale portant sur l?ensemble des paysages,
qu?ils soient considérés comme remarquables ou quotidiens, exceptionnels ou dégradés, ruraux,
naturels ou urbains.
Il est essentiel ici de ne pas se méprendre sur le vocabulaire employé : la référence aux
« paysages du quotidien », par exemple, ne signifie en rien que ces derniers sont de fait dénués
de caractère emblématique ou patrimonial. Il s?agit même au contraire d?inviter à porter une égale
attention à ces paysages formant le cadre de vie du plus grand nombre, afin d?en comprendre
pleinement les caractéristiques et la singularité, pour éviter leur banalisation et standardisation.
Cet objectif ne signifie pas non plus qu?il importe de ce fait, par principe, d?écarter toute évolution
sur un territoire. En ce sens protéger revient moins ici à conserver et figer des formes paysagères
qu?à prendre en compte et intégrer aux projets les valeurs, les fonctions et les usages qui les ont
générés.
La Convention européenne du paysage invite par ailleurs à compléter cette logique de protection
des paysages par une logique de gestion et d?aménagement, pour accompagner les
transformations induites par les nécessités économiques, sociales et environnementales.
L?objectif est enfin de penser le paysage dans sa double dimension matérielle et immatérielle,
dont l?appréhension, faisant aussi appel au sensible, n?est pas seulement affaire d?experts.
Le cinéma illustre à sa manière la force de cette approche sensible en contribuant à diffuser,
sublimer voire inventer de nouvelles représentations des paysages.
En le définissant comme une « partie de territoire telle que perçue par les populations, dont le
caractère résulte de l'action de facteurs naturels et/ou humains et de leurs interrelations », la
Convention fait du paysage un vecteur à même de faire passer le citoyen du statut de spectateur
à celui d?acteur, en lui permettant d?exprimer ses propres perceptions et aspirations en matière de
cadre de vie.
AU COEUR DE LA DEMARCHE PAYSAGERE : LE PROJET DE PAYSAGE
Avec la loi dite RBNP de 2016 (cf. supra), la France a intégré dans son code de l?environnement
cette définition du paysage proposée par la Convention européenne. Mais il est clair qu?une telle
formulation n?a pas vocation à produire des effets juridiques directs et mesurables, comme le
ferait par exemple un régime d?autorisation ou d?interdiction.
Cette difficulté à circonscrire juridiquement, et plus généralement à cerner les contours de la
notion de paysage, peut dérouter de prime abord. Mais c?est aussi ce qui peut faire in fine la force
d?une démarche qui fait primer le projet sur la norme, la seconde pouvant décliner ou encadrer si
besoin le premier, sans avoir limité l?imagination et le champ des possibles au préalable.
L?entrée par le paysage vise à n?omettre aucune dimension de l?expérience physique concrète et
globale d?un lieu, au-delà de la seule dimension visuelle. L?approche paysagère partage ainsi
avec le cinéma le fait de prendre en compte, entre autres éléments, la question des ambiances
sonores.
Aborder un territoire sous l?angle du paysage, c?est traiter des différentes dimensions qui le
composent sans les considérer comme une superposition de strates indépendantes les unes des
autres (géologie, topographie, hydrologie, climatologie, botanique, d?une part ; occupation et
activités humaines, formes et implantations du bâti, organisation sociale et système de valeurs
d?autre part), pour tâcher de comprendre au contraire leurs interrelations.
7 Voir le site dédié du Conseil de l?Europe : https://www.coe.int/fr/web/landscape
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Un outil opérationnel : le plan de paysage
Le plan de paysage est l?outil opérationnel destiné à traduire ces principes. Il s?agit d?une
démarche volontaire et non réglementaire, qui positionne le paysage comme un outil
d?accompagnement du changement et d?expérimentation, à même de mobiliser l?initiative et la
créativité des territoires au service de leur transformation, de leur transition vers un modèle plus
durable. Le plan de paysage est :
Un outil contextualisé : il vise à identifier les potentialités propres à chaque paysage et à les
mobiliser pour renforcer l?attractivité et la vitalité des territoires. Il permet d?éviter de dupliquer des
stratégies d?aménagement banales et inadaptées.
Une démarche globale : le plan de paysage se distingue de l?approche sectorielle, car il pose la
question en termes de spatialisation raisonnée des fonctions et permet ainsi de résoudre les
contradictions apparentes entre les divers dispositifs. Le plan de paysage est donc un outil
puissant de coordination des politiques sectorielles.
Le plan de paysage est un outil politique qui permet aux citoyens de devenir des acteurs à part
entière de l?aménagement du territoire et des transitions. Il apparaît en effet comme :
Un outil pédagogique qui permet d?expliquer aux populations les fondamentaux physiques du
territoire et leurs incidences sur les modes de vie. Il vise également à identifier et expliquer les
dynamiques qui transforment les paysages, pour promouvoir une vision évolutive.
Une instance de concertation qui permet d?augmenter l?acceptabilité des politiques de transition
à travers un dispositif de co-construction.
UNE ILLUSTRATION CONCRETE : LA VALLEE DE LA BRUCHE
Un exemple emblématique (ici restitué de manière synthétique et simplifiée8) de démarche
paysagère comme moteur d?un projet global de territoire peut être recherché du côté de la vallée
de la Bruche.
Un élément déclencheur et des facteurs explicatifs multiples
Tout part d?une aspiration concrète formulée voilà près de 30 ans par les élus et la population
locale : retrouver un temps significatif d?ensoleillement au quotidien. Une telle demande sociale
trouve son origine dans la configuration paysagère du territoire, marquée par un double
phénomène d?enrésinement des vallées et d?étalement urbain, avec pour conséquence une perte
importante d?heures d?ensoleillement pour les habitants. Cette configuration s?explique elle-même
par les dynamiques et tendances à l?oeuvre au cours de la seconde moitié du 20ème siècle : la
double activité des vallées alsaciennes, partagées entre industrie et élevage, assurait
traditionnellement un entretien soigné du territoire et une valorisation des moindres parcelles
accessibles au bétail. Le délitement du tissu industriel dans les années 1950 à 1970 a contraint
les ouvriers à chercher un emploi à l?extérieur de la vallée et à abandonner l?activité agricole
locale. L?équilibre entre forêts et prairies a alors basculé en faveur de l?enrésinement et de
l?enfrichement massif des anciens lopins appartenant aux ouvriers-paysans.
L?abandon des prés communaux, cumulé à ces plantations individuelles ont eu des
conséquences globales : le gaspillage du potentiel agricole de la vallée, la rupture des
perspectives visuelles entre les villages et la perte de lumière pour les habitants.
8 Le développement qui suit s?appuie notamment sur des extraits de la fiche « Le paysage, passion tranquille, partagée et
durable d?une intercommunalité alsacienne » [http://www.safer.fr/iso_album/2010-12-paysage-4_haute_bruche.pdf] ainsi que du
compte-rendu de l?atelier Atelier Paysage et Agriculture du 8 octobre 2015 organisé à l'initiative de l'association française
d'agronomie, avec le soutien actif de la communauté de communes de la Bruche et l?approbation du Collectif Paysages de
l'Après Pétrole :
http://agronomie.asso.fr/fileadmin/user_upload/Evenements_AFA/Ateliers_terrain/Atelier_Alsace_Paysage_2015/Atelier_2015_
_Alsace_Paysage_Compte_Rendu.pdf
.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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La nécessité d?une réponse collective articulant politique publique et initiative privée
La question du paysage a dès lors concerné les habitants autant que les propriétaires forestiers
ou les agriculteurs. L?appropriation de l?enjeu nécessitait une réponse collective, reposant sur une
articulation fine entre politique publique et initiative privée : la communauté de communes de la
Vallée de la Bruche a porté et soutenu la création d?associations foncières pastorales (AFP),
destinées non seulement à rouvrir les espaces enfrichés mais également à redonner dynamisme
et attractivité à la vallée, en inscrivant l?action dans la durée (logique de filière agricole circuit
court, au-delà de l?enjeu de réouverture des paysages). A l?origine outil de valorisation du foncier
agricole ou forestier, les AFP trouvent à présent vocation à apporter des réponses à l?étalement
urbain.
Cet exemple démontre la manière dont l?entrée par le paysage permet d?articuler plusieurs
dimensions (sociale, environnementale, économique) à plusieurs échelles spatiales (de la
parcelle à la vallée) et temporelles (de la bonne prise en compte de l?histoire du territoire et de
ses évolutions à la projection à moyen et long terme ; de l?opération ponctuelle de réouverture
des paysages à l?entretien de ces derniers dans la durée) : des analyses paysagères ont d?abord
conduit à hiérarchiser les zones à défricher afin de leur donner tout d?abord une meilleure
efficacité par rapport à l'objectif de « redonner de la lumière à la vallée » (réouverture de la
continuité des fonds de vallée, des bordures de villages, des bas versants et des chaumes). C?est
une bonne connaissance historique de la mise en valeur agricole de ces vallées jusqu'au milieu
du XX° siècle qui a conduit ensuite à définir le périmètre des actions à engager (via les AFP ou
autres procédures) pour faire de nouvelles unités de gestion agricoles homogènes par rapport au
relief, capables d?intéresser des agriculteurs à des fins de pâture, pâture et fauche ou fauche
uniquement. Cette typologie agro-paysagère a enfin été traduite dans le cadre de MAEc
(mesures agro-environnementales et climatiques) pour définir des modes de gestion adaptés à
chaque zone pour satisfaire les besoins en termes de production fourragère, d'intérêt faunistique
et floristique notamment apicole et de paysage par rapport aux enjeux d'ouverture. Ce travail fin
s'est réalisé en associant les analyses spatiales menées en commun par différents experts
agronomes, environnementalistes, paysagistes et les agriculteurs.
Pour conclure avec Jean-Sébastien Laumond, chargé de mission paysage et environnement de
la communauté de communes de la Vallée de la Bruche, « les dimensions du paysage
permettent d?aborder de nombreuses thématiques structurantes pour les collectivités, avec un
regard parfois décalé et éclairant qui ouvre d?autres pistes pour envisager les projets », dès lors
que l?on positionne le paysage « comme une approche réaliste et opérationnelle, et plus
seulement comme un supplément d?âme »9.
LES OUTILS ET DEMARCHES DE LA POLITIQUE DES PAYSAGES : PANORAM A
Le développement qui suit s?appuie sur la rubrique du site internet du Ministère de la transition
écologique et solidaire dédié à la politique des paysages : https://www.ecologique-
solidaire.gouv.fr/politique-des-paysages
Développer la connaissance de tous les paysages
Préserver et promouvoir la qualité et la diversité des paysages à l?échelle nationale suppose un
préalable : développer une vaste politique de connaissance, étendue à l?ensemble du territoire et
sortant d?une logique sélective pour s?intéresser à tous les types de paysages (urbains ou ruraux,
du quotidien ou remarquable, de qualité ou dégradés, etc.). Deux outils majeurs sont à
disposition pour ce faire : les atlas de paysages et les observatoires photographiques.
Atlas de paysages
Le paysage résulte de l?interaction continue entre les facteurs naturels et les activités humaines
qui modèlent les territoires. Mais il est également associé à un ensemble de pratiques et
d?usages, de valeurs et de représentations sociales. La prise en compte des paysages dans
9 « La vallée de la Bruche, des élus et un territoire en réseau impliqués pour le paysage », in Paysages en réseaux, n°38 de la
Revue Sud Ouest Européenne, sous la direction de Philippe Béringuier et Laurent Lelli, 2014.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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l?aménagement du territoire implique d?en comprendre les structures, d?en saisir les évolutions et
les valeurs associées.
La construction de cette connaissance est l?objet des atlas de paysages, qui visent à rendre
compte de la singularité de chacun des paysages qui composent un territoire, selon trois
modalités : identifier (délimiter une unité paysagère et la nommer), caractériser (décrire les
structures paysagères) et qualifier (saisir les représentations sociales associées à une unité
paysagère). Des dynamiques et des enjeux sont par ailleurs associés à ces unités paysagères.
Chaque département a vocation à être couvert par un atlas de paysages (même si son
élaboration peut être conduite au niveau régional). Cette ambition est confortée par l?actualisation
en 2015 de la méthode nationale d?élaboration des Atlas10, et par la loi de 2016 dite RBNP (cf.
supra) qui donne une assise juridique aux atlas (Art. L. 350-1 B du code de l?environnement), et
les positionne comme un document de connaissance partagée : sa réalisation s?opère ainsi
« conjointement par l'État et les collectivités territoriales ».
Observatoires photographiques des paysages (OPP)
En parallèle des atlas de paysages, le ministère chargé de l?environnement a encouragé la mise
en place d?un Observatoire Photographique National du Paysage (OPNP). Une
communication en conseil des ministre du 22 novembre 1989 en a posé le cadre : « constituer un
fonds de séries photographiques qui permette d?analyser les mécanismes et les facteurs de
transformations des espaces ainsi que les rôles des différents acteurs qui en sont la cause de
façon à orienter favorablement l?évolution du paysage ». Le principe consiste ainsi à choisir, sur
un territoire donné, des points de vue qui feront l?objet d?une re-photographie à l?identique à
différents pas de temps.
Cet usage diachronique de la photographie donne à voir les permanences et les évolutions des
structures paysagères avec une force d?évidence dont ne peuvent se prévaloir par exemple les
données cartographiques ou chiffrées. Ce potentiel a d?ailleurs été mis à profit avec efficacité
durant la séquence 1 de la journée du 5 juin 2018, avec la projection de photographies
contemporaines des deux cyprès visibles dans le film Sans toit ni loi d?Agnès Varda.
Un parallèle a également pu être établi, au cours de la séquence 3, entre les courts-métrages de
Joël Brisse La pomme, la figue et l?amande et Les oliviers (mobilisant, à 15 ans d?intervalle, les
mêmes personnages et les mêmes acteurs au sein d?un même village) et la logique d?un
Observatoire Photographique du Paysage (OPP).
L?OPNP est aujourd?hui composé de 20 itinéraires photographiques, chacun étant le fruit d?une
rencontre entre le ministère chargé du paysage, le projet de territoire porté par un partenaire local
et le regard singulier d?un photographe. Depuis 2014, la photothèque Terra11 abrite le fonds
photographique issus des différents itinéraires composant l?OPNP, ainsi rendu accessible au
public.
De nombreux territoires se sont depuis engagés dans la démarche, de façon autonome et sans
nécessairement solliciter l?accompagnement de l?État. Un inventaire conduit à l?initiative du
ministère en 2015 a ainsi permis de recenser l?existence de près d?une centaine d?OPP, même si
tous ne sont pas nécessairement actifs. L?enjeu consiste aujourd?hui à faciliter le partage
d?expériences entre ces OPP, par delà leur diversité d?approche, d?objet, de statut, de périmètre?
Développer la culture du projet de paysage : le Club Plans de paysage
Les grands principes du plan de paysage sont présentés dans la partie « Au coeur de la
démarche paysagère : le projet de paysage » (cf. supra).
Le ministère soutient les collectivités désireuses de s?engager dans cette démarche volontaire et
non réglementaire, à travers la mise en oeuvre d?appels à projets. Les 92 collectivités lauréates
10 MEDDE, Les Atlas de paysages : Méthode pour l'identification, la caractérisation et la qualification des paysages, 111 pages, 2015,
accessible en ligne sur la page du MTES dédiée à la politiques des paysages.
11 https://terra.developpement-durable.gouv.fr/observatoire-photo-paysage/categories /
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
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issues des appels à projet 2013, 2015, 2017 et 2018 ont bénéficié d?un soutien financier de l?État
à hauteur de 30 000¤, ainsi que d?un accompagnement méthodologique dispensé par un
« Club Plans de paysage », dont elles sont devenues membres.
Ce Club accompagne les collectivités lauréates dans la construction et la mise en oeuvre
opérationnelle de leur projet de territoire. En le rejoignant, ces collectivités ont ainsi accès à :
- un accompagnement personnalisé de l?Etat afin de les aider à formuler un projet de territoire, à
mobiliser les outils réglementaires et les réseaux d?experts nécessaires à sa réalisation ;
- un réseau de territoires membres du Club, déjà engagés dans des démarches « plans de
paysage », qui favorise les échanges de pratiques et les retours d?expérience ;
- une vitrine pour valoriser au niveau national les actions exemplaires engagées au niveau local.
Cet appel à projet conduit à l?origine tous les deux ans s?est transformé en 2018 en un processus
de sélection annuel. Une perspective consiste également à ne plus faire de cet appel à projets le
vecteur unique d?intégration au Club Plans de paysage, afin d?ouvrir celui-ci à toute autre
expérience pertinente en matière de construction de projet de territoire par le paysage.
Sensibiliser par l?exemple : le Grand Prix national du paysage (GPNP)
Le Grand Prix national du paysage, décerné tous les deux ans par le ministère, a pour vocation
de promouvoir la pertinence de l?approche et de la pensée paysagères dans le processus de
transformation des territoires. À travers ce prix, le ministère valorise une démarche paysagère
innovante à l?échelle d?un territoire. Celle-ci doit avoir donné lieu à des réalisations concrètes en
France ou en zone transfrontalière. La démarche récompensée doit être le fruit d?une
collaboration étroite entre une maîtrise d?ouvrage porteuse d?une volonté territoriale ambitieuse et
une équipe de maîtrise d?oeuvre inventive et créative dans laquelle le rôle du paysagiste est
central et prépondérant.
La démarche lauréate et ses réalisations doivent être exemplaires tant par les résultats obtenus
que par leur mise en oeuvre. Elles doivent témoigner d?une avancée particulièrement
remarquable dans la manière d?aborder l?aménagement du territoire et de prendre en compte les
ressources naturelles, les atouts territoriaux et les spécificités paysagères locales. Elles doivent
se montrer novatrices par les solutions proposées et susceptibles d?initier de nouvelles façons de
penser le territoire à partir du paysage.
Les projets des lauréats consacrés depuis 2005 peuvent être consultés sur le site du ministère,
au sein de la rubrique dédiée12.
Former les professionnels de demain : promouvoir une « école française du paysage »
On estime à environ 2800 le nombre de diplômés exerçant une activité de paysagiste-concepteur
en France. La formation de ces paysagistes revêt une importance majeure dans la mise en
oeuvre d?une politique ambitieuse en matière de protection, gestion et aménagement des
paysages. Le ministère chargé de l'environnement et les ministères tutelles des écoles de
paysages sont garants de la qualité de leur formation et de la reconnaissance de leurs
compétences.
Pour promouvoir une « école française du paysage », le ministère soutient différentes activités,
rencontres et évènements organisés chaque année alternativement par les écoles supérieures
du paysage (Agroacampus Ouest ? site d?Angers, Ecole de la nature et du paysage de Blois de
l?INSA Centre Val de Loire, Ecole supérieure d?architecture et de paysage de Lille et de
Bordeaux, Ecole nationale supérieure de paysage de Versailles-Marseille) : workshop étudiant
(rassemblant des étudiants et des enseignants de chacune des écoles autour d?une thématique
dans une région choisie) ; journées des écoles (associant directeurs, représentants des équipes
enseignantes et des élèves, ministères de tutelle des écoles et organisations professionnelles
dans le but de réfléchir à l?évolution du métier et des formations) ; doctorales en paysage
(permettant aux doctorants dans le domaine du paysage d?échanger et de communiquer sur l?état
12 https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/politique-des-paysages#e5
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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de leurs travaux), groupe de travail sur la recherche en paysage (qui réunit les chercheurs des
laboratoires des écoles de paysage, les ministères de tutelle et les praticiens afin de réfléchir à la
question des parcours doctoraux et de leur attractivité, aux relations de la recherche avec les
pratiques professionnelles, etc. ), la revue électronique « Projet de paysage », (co-pilotée par
les laboratoires de recherche des cinq écoles de paysage, elle parait chaque semestre sur une
thématique choisie collectivement. Elle sera bientôt accessible sur Open Editions, une plateforme
de revues scientifiques qui lui donnera une visibilité plus grande à l'échelle nationale, mais aussi
internationale).
La loi RBNP de 2016 a créé un titre de paysagiste-concepteur permettant une meilleure
identification de ces derniers au sein des professionnels de l?aménagement et de la conception,
et garantissant aux commanditaires un niveau de qualification et de compétence élevé et
reconnu. Il est important de noter que cette réglementation n?entraîne aucune réserve d?activité :
l?activité de conception paysagère reste libre d?accès et ne fait l?objet d?aucune limitation ni
d?aucun monopole.
Enfin, a été mis en place dès 1993 un réseau d?architectes et de paysagistes-Conseils de
l?État auprès des services de l?État conduisant, dans les régions et départements, les politiques
en matière d?environnement, de logement et d?urbanisme : en marge de leur activité de
paysagistes libéraux, ces professionnels mènent des missions de conseil et d?expertise,
apportant leur regard extérieur et leur pratique du projet. La séquence 1 de la journée du 5 juin
2018 a mobilisé l?un de ces paysagistes.
Sensibiliser le grand public
Au-delà de l?intervention publique de l?État ou des collectivités, chaque action même individuelle
et privée est susceptible d?influer sur les paysages et le cadre de vie. Ce constat motive la
conduite d?une politique de vulgarisation et de sensibilisation auprès du grand public, en
complément des actions décrites plus haut.
Deux partenariats ont été mis en place en ce sens par le bureau des paysages du ministère au
cours de l?année 2018, dans des domaines volontairement éloignés afin de toucher un public
varié : le Printemps des Paysages13 vise à croiser les interventions de poètes, de
professionnels du paysage et d?acteurs du territoire afin de changer de regard sur les paysages
qui nous entourent. Le Tour de France des sites et paysages14 vise à fournir au public des
informations portant sur les sites et paysages des secteurs traversés par chacune des étapes du
Tour de France cycliste, des études ayant démontré que les téléspectateurs étaient nombreux à
suivre l?épreuve autant pour la course que pour les paysages. La première pierre de ce
partenariat trouve d?ailleurs son origine dans le montage d?une précédente journée des
paysages, organisée en partenariat avec le ministère des sports autour de la place des activités,
manifestations ou infrastructures sportives dans les paysages15.
De nombreux acteurs (Parcs naturels régionaux, grands sites de France, Conseils d?Architecture,
d?Urbanisme et de l?Environnement?) sont par ailleurs engagés au quotidien dans des initiatives
locales concourant à cet objectif de sensibilisation : lectures de paysages, conférences, ateliers
publics, interventions en milieu scolaire ... voire portage de films documentaires, à l?image de
l?expérience conduite par le PNR de la Narbonnaise en Méditerranée, présentée au cours de
cette journée du 5 juin 2018. L?ensemble des témoignages et échanges intervenus au cours de
cette journée démontre d?ailleurs l?intérêt de renforcer encore le recours au medium
cinématographique dans le cadre de cette politique de sensibilisation et valorisation.
13 La première édition a eu lieu les 29, 30 juin et 1er juillet 2018 à Aiguillon, Fumel et Cabrerets (départements du Lot et du Lot-
et-Garonne). Une brochure consultable en ligne en expose le programme détaillé ainsi que les grands principes :
https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/sites/default/files/brochure_le_printemps_des_paysages.pdf. Voir aussi la page dédiée
sur le site de l?association partenaire, le Printemps des Poètes : http://printempsdespoetes-dev.perfectogroupe.net/Le-
Printemps-des-Paysages-2018
14 Voir la page de l?édition 2018 : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/tour-france-des-sites-et-paysages
15 Les actes de cette journée organisée le 19 septembre 2017 sont accessibles sur le site internet du ministère :
https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/sites/default/files/actes_journee_paysages_19-09-2017.pdf
www.ecologique-solidaire.gouv.fr
Mise en page couverture : Jean Etienne Malaisé/
Impression : MTES-MCS/SG/SPSSI/ATL2
Brochure imprimée sur du papier certifié écolabel européen
Ministère de la Transition
écologique et solidaire
Direction générale de l?Aménagement,
du Logement et de la Nature
Tour Séquoia
92055 La Défense cedex
Tél. : +33 (0)1 40 81 21 22
INVALIDE) (ATTENTION: OPTION s cache pas que le plan de la fillette qui court et met un certain temps pour parvenir au
sommet de la petite butte (La fin du règne animal) m?a été inspiré par son film Où est la maison
de mon ami ?
Les films de Theodoros ANGELOPOULOS sont quasi irregardables pour le public actuel. Je
pense à une scène où le personnage principal traverse la place du village pendant trois à quatre
minutes. Pourtant, quand j?étais jeune, j?aimais énormément ce type de plan-séquence qui me
donnait l?impression d?être dans du temps réel. En procédant ainsi, vous filmez autant le paysage
que le personnage.
Tout à l?heure, je parlais du morcellement du paysage. Ce morcellement est toujours présent
dans notre perception des choses et du temps. Malgré nous, nous sommes devenus des
zappeurs.
Aujourd?hui, seul un Iranien par exemple pourrait encore imposer un film comprenant des plans-
séquences très longs. En France, cela me semble difficilement envisageable, ce n?est plus dans
notre culture.
Concernant le travail sur le temps, je citerais Georges ROUQUIER qui, avec ses films Farrebique
et Biquefarre. Il s?agit de deux documentaires. Le premier a été tourné à la fin de la Seconde
Guerre mondiale, dans une ferme de l?Aveyron, le second au milieu des années 80. Entre-temps,
le rapport aux animaux a totalement changé. Dans le premier, le grand-père prend le temps de
laver la queue des vaches pour éviter qu?au moment de la traite, celles-ci puissent heurter et salir
la personne en charge de la traite manuelle. Dans le second film, les vaches sont poussées sur
une rampe en béton. Le spectateur ressent alors l?existence d?un certain fonctionnalisme qui s?est
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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substitué au respect des animaux. En filmant cela, il est évident qu?il faut aussi filmer les
changements des paysages.
UN PARTICIPANT
Votre plan de fin m?a effectivement fait penser à Abbas KIAROSTAMI. Il est vrai que le plan de fin
de La fin du règne animal est un plan-séquence de cinq minutes.
Je voulais justement vous demander quelle était votre relation avec ce réalisateur et son cinéma,
mais vous venez d?y répondre. Pour ma part, j?ai apprécié ce plan-là, car le paysage me semble
tout aussi important que l?action qui s?y déroule. Or, vous avez raison : il est aujourd?hui difficile
de faire des films de cette manière.
JOËL BRISSE
C?est peut-être aussi parce que je viens de la peinture que je m?autorise de tels plans-séquences.
Je ne suis pas un cinéaste du montage, je suis un cinéaste de la vision. Même lorsque j?écris les
scénarios, je suis dans la vision des scènes.
UN PARTICIPANT
Personnellement, j?ai l?impression que c?est un film où le paysage est prépondérant. Je pensais à
Dominique MARCHAIS. Il officie dans le documentaire et considère vraiment le paysage comme
le personnage principal. En même temps, ces documentaires comportent autant d?interactions
humaines que dans vos films. L?approche documentaire permet peut-être davantage d?affirmer le
paysage comme personnage principal. Dans la fiction, je suppose qu?il est difficile de le faire
davantage que ce que vous faites déjà.
JOËL BRISSE
Il y a dans le dernier film de Dominique MARCHAIS, Nul homme n?est une île, un élément que je
trouve particulièrement beau. Une coopérative de paysans en Sicile explique qu?une partie de
son territoire est traversée par une autoroute. Malgré ce, les paysans décident de s?adapter et
refusent de renoncer à exploiter leurs terres.
Je vous conseille les différents documentaires de Dominique MARCHAIS. L?image y est à chaque
fois magnifiquement travaillée.
JULIEN TRANSY
Il se trouve que Dominique MARCHAIS était membre, en 2016, du jury du Grand prix national du
paysage (GPNP) organisé par le Ministère de la Transition écologique2. Ce prix consacre un
projet de paysage exemplaire, à même de faire valoir la pertinence de l?approche et de la pensée
paysagères dans le processus de transformation des territoires. Il est décerné par un jury
pluridisciplinaire qui rassemble élus, paysagistes, professionnels de l?aménagement et
personnalités extérieures. C?est à ce dernier titre que Dominique MARCHAIS a été invité à y
prendre part, au regard des connexions fortes que ses films entretiennent avec le paysage, ainsi
que les échanges viennent de le souligner.
J?aurais d?ailleurs souhaité pouvoir lui confier la responsabilité de prendre en charge, à la suite de
cette journée s?il avait pu y participer, la rédaction d?un texte court intitulé "La journée vue par...",
destiné à compléter les actes par un regard synthétique et personnel assumé. Sa présence parmi
nous ce jour n?était malheureusement pas possible, du fait des débats auquel il continue de
prendre part en différents points du territoire pour accompagner la diffusion de son dernier film.
2 https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/politique-des-paysages#e5
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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FILMER POUR « OBSERVER L?INTENTION PAYSAGERE ET SA PLACE
DANS LE DEBAT COLLECTIF »
JULIEN TRANSY
Je vous propose de changer de registre, avec une intervention structurée non plus autour de
court-métrages de fiction, mais d?un « film recherche » (Olivier BORIES va nous en expliquer le
principe) dont j?ai découvert l?existence à travers un article paru dans la revue Projets de Paysage
[http://www.projetsdepaysage.fr/filmer_l_artificialisation_d_une_terre_agricole_p_riurbaine_].
Voilà qui prouve si besoin en était que la production d?articles scientifiques a du bon, même si l?on
peut regretter la prépondérance de l?écrit sur l?image dans le champ de la recherche : c?est un
point dont Olivier BORIES entend effectivement nous entretenir, entre autres sujets, sans
opposer aucunement les deux formes d?écriture : il est ici plutôt question de complémentarité.
OLIVIER BORIES
EN S E I G N A N T-C H E RC H E U R A L?ECO L E N AT I O N A L E D E FO R M AT I O N A G RO N O M I Q U E
Bonjour à tous. Ma communication s?appuiera sur une recherche menée de façon collective (avec
Jean Michel Cazenave, chargé de projet audiovisuel, Anne-Marie Granié, professeure émérite en
sociologie et Jean-pascal Fontorbes, maitre de conférence HDR en cinéma), Tous à l?ENSFEA et
membres de l?UMR 5193 LISST-Dynamiques rurales entre 2013 et 2016 dans le cadre d?un
programme de recherche qui s?intéresse à la transformation d?un morceau de frange urbaine de
l?agglomération toulousaine.
Cette recherche avait pour objectif de poser un regard scientifique sur les pratiques
d?urbanisation et le devenir de la terre agricole. Son but était d?interroger le processus
d?étalement (qui se poursuit malgré les efforts de densification), la transformation des paysages
périurbains, le bouleversement esthétique du lieu et la nouvelle figure paysagère proposée.
Cette recherche s?intéresse aussi aux jeux d?acteurs, à leurs intentions, à leurs positions, et à
leurs stratégies avec l?intention de révéler et de donner à comprendre la complexité des relations
et des enjeux qui orientent le projet de territoire.
Nous nous sommes attachés à travailler sur les différents positionnements, favorables,
défavorables, qui engagent à la résistance, à l?affrontement ou au contraire, à l?adhésion et au
soutien au projet de territoire et de paysage.
Nous avons aussi travaillé sur la force de l?entre-soi pour se protéger, protéger son territoire et
protéger son paysage.
Notre travail d?observation et d?analyse filmique s?est enfin appuyé sur un travail d?analyse des
représentations sociales.
C?est une recherche scientifique dont l?originalité tient donc moins à son sujet qu?à la méthode et
aux modalités de son l?écriture.
Nous avons en effet mobilisé l?approche filmique et le film-recherche. Je cite ici les mots de Jean-
Pascal FONTORBES (2013) : « le film-recherche recouvre une double exception. D?une part, les
sujets et objets filmés s?inscrivent dans un questionnement scientifique, c?est-à-dire que la
recherche est effectuée avec le film dans tout son processus (on parle d?ailleurs de cinéma du
processus). D?autre part, la manière de filmer est interpellée dans sa dimension holistique et
renvoie aux gestes du cinéaste et principalement aux gestes documentaires. Le processus de
réalisation du film recherche est une quête en direction d?une élucidation du réel vers une
connaissance approfondie des réalités sur lesquelles nous posons un regard particulier ».
Ainsi, si la caméra et le microphone, les images et les sons, sont utilisés par les chercheurs que
nous sommes pour faire le relevé des données, ils sont aussi mobilisés pour fixer l?information,
analyser et rendre compte au plus près de la réalité du terrain.
Dans cette approche audiovisuelle et sur cette thématique de travail, nous avons donc engagé un
travail en interdisciplinarité. La posture adoptée a placé la problématique de l?urbanisation des
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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franges urbaines à l?épreuve d?un triple regard : géographique, sociologique et audiovisuel, pour
proposer notre socio-géographie filmique.
Cette communication sera donc articulée en trois parties : la première sera consacrée à l?écriture
filmique et les possibilités de cette écriture offertes dans la recherche, la deuxième au sujet filmé et la
troisième à la présentation d?un extrait de dix minutes du film-recherche : des champs et des maisons.
L?ECRITURE FILMIQUE
Un langage scientifique, un outil de la connaissance et des émotions
Cette écriture repose sur un langage scientifique. Elle constitue véritablement pour nous un outil
de connaissance scientifique, mais aussi de transcription des émotions.
L?écriture filmique est un langage peu utilisé en géographie, plus couramment employé dans des
disciplines comme l?anthropologie ou la sociologie.
Depuis longtemps, la géographie produit pourtant des images pour étudier, comprendre et
analyser les lieux. Avec la carte, le dessin et la photographie, la géographie porte en elle cette
culture de l?image qui devrait appeler naturellement à l?usage de l?écriture filmique. Aussi, dans ce
domaine, les pratiques commencent-elles à évoluer.
Si Marion ERWEIN (2014) nous rappelle qu?aujourd?hui « c?est dans le monde anglo-saxon que
les recherches utilisant le film en géographie sont les plus répandues », les lignes commencent à
bouger doucement. C?est dans ce mouvement qu?avec plusieurs collègues enseignants-
chercheurs de différentes universités (Paris, Bordeaux, Toulouse) nous avons organisé au mois
de mars 2018 un colloque international intitulé « la pratique du film en géographie », ayant réuni
de nombreux chercheurs, principalement des géographes utilisant le film.
Pour autant, c?est le langage textuel qui reste aujourd?hui quasi exclusivement reconnu par la
communauté scientifique à laquelle j?appartiens. Rares sont ceux qui concèdent à l?écriture
filmique les capacités que j?y décèle.
Le film est le plus souvent apprécié comme un divertissement plutôt que reconnu comme une
contribution à la production d?un discours scientifique. Le film-recherche reste donc en marge
d?une production scientifique plus académique qui valorise d?abord l?article publié dans une revue
classée.
Pourtant, le film-recherche produit de la connaissance. Il procède à une véritable construction
scientifique et impose, comme à l?écrit, une grammaire. Il s?agit évidemment d?une grammaire
filmique relevant d?un ordonnancement d?images et de sons raisonnés au montage. Par ailleurs,
lors du tournage, nous avons besoin de construire la réalisation en fonction de notre
problématique par le choix des plans, des cadrages et des focales notamment.
Nous avons fait le choix de travailler à deux niveaux qui nous ont semblé intéressants et qui
constituent deux niveaux de langages combinés : les niveaux visuels et sonores.
Nous n?avons pas souhaité opposer ou rapprocher l?écriture filmique de l?écriture textuelle afin de
la rendre scientifiquement plus recevable. Nous pensons en effet que l?écriture filmique est
scientifiquement recevable, car elle apporte une proposition différente et complémentaire à la
science et à la recherche.
Nous inscrivons notre pratique filmique dans une manière différente d?écrire la recherche. Nous
sommes ainsi particulièrement sensibles à la place que l?écriture filmique offre à la créativité du
chercheur-cinéaste.
Le film-recherche permet au chercheur de s?extraire des carcans de normalisation imposés par
l?écriture textuelle, tout en conservant la rigueur et l?exigence de la science.
L?écriture filmique offre en fait au chercheur une agréable liberté de ton dans la manière de
présenter sa recherche.
Je suis convaincu des atouts de l?écriture filmique pour le type de recherche que je produis en
géographie sociale. Je fais partie de ceux qui pensent que le film, parce qu?il a un pouvoir
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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d?évocation sensorielle, est un outil pour construire une connaissance géographique et
paysagère plus que représentationnelle.
En utilisant le film comme écriture de la recherche, nous inscrivons notre travail de chercheur
dans une approche compréhensible et nous installons de fait un rapport très fort au terrain.
Nous nous plaçons dans une posture d?observation ordinaire du quotidien. En référence à Edgar
MORIN (2005), nous nous embarquons de fait dans la complexité. On se donne les moyens de
prendre en compte tout ce qui peut faire sens pour comprendre le cas étudié. On filme avec des
gens, des lieux, on va à la rencontre du terrain et on est attentifs aux questions que ce terrain
nous pose en tant que chercheurs.
Cela revient à dire que la construction de notre raisonnement est, de fait dynamique. Il renvoie à
la construction-compréhension de la réalité que nous observons.
Avec le langage audiovisuel, nous nous aventurons vers des formes de connaissance moins
conventionnelles, nous acceptons de nous laisser surprendre, d?enregistrer ce qui surgit et que
nous interpréterons par la suite. Nous accordons ainsi le droit de composer avec l?imprévu et
l?aléa. Béatrice COLIGNON, géographe à Bordeaux, parle d?une place faite à l?informalité (2017).
Finalement, ces informations saisies sur l?instant dans des situations authentiques sont
l?expression d?une réelle volonté de les communiquer. Cela apparaîtra à la fin de l?extrait que je
vous présenterai, lorsque les administrés de la commune qui nous a accueillis s?expriment sur
leur projet de territoire à la sortie du conseil municipal de manière suffisamment véhémente.
En utilisant le film comme méthode et écriture de notre recherche, nous sommes obligés de
prendre le temps, ce qui nous a aussi bien convenu. C?est justement ce temps que la recherche,
soumise à une obligation de productivité, ne prend plus alors qu?il est essentiel au processus. En
tant que chercheur, le temps d?immersion est essentiel à la compréhension des lieux et à la
construction de cette proximité avec ceux qui les habitent.
Comme le dit Anne-Marie GRANIE (2005), « avec le film, on construit une relation très
intéressante de réciprocité dans la reconnaissance sans laquelle rien n?est possible. »
Le film-recherche repose donc d?abord sur une histoire et de nombreuses rencontres, avec les
lieux et avec les hommes. Sans cette rencontre, le film-recherche ne peut exister. La qualité de
rapport entre le chercheur et le cherché est donc primordiale.
Dans une recherche classique, les individus enquêtés sont en général enregistrés. Il est rare
qu?ils aient peur d?une diffusion radiophonique ou d?une réutilisation écrite de leurs propos, car il
nous est recommandé de les anonymer. Ils se montrent plus craintifs avec le film, car le média
rend visible et expose bien davantage. Se pose alors la question de la diffusion des images, de
l?apparition publique et de l?identification possible.
Nous avons dû être invités pour pouvoir filmer en conseil municipal. Cela n?a été possible qu?au
travers du rapport de confiance installé avec les administrés.
Photogrammes du film Des champs et des maisons © Olivier Bories
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Si la recherche nous engage dans un fort rapport au terrain et à ceux qui l?habitent, elle permet
de faire une place importante au sensible et aux émotions. Nous allons ainsi pouvoir enregistrer,
lire puis interpréter le non verbal qui apporte aux propos de l?interlocuteur de la nuance, peut
exprimer du doute, de l?étonnement ou de l?agacement par exemple. Cela permet ainsi de mieux
pouvoir pénétrer le registre des émotions.
Les silences, les expressions du faciès, les mouvements, les intonations de voix sont autant
d?éléments qui constituent des signaux racontant un rapport des acteurs au territoire qu?il est
difficile de capter autrement que par la caméra et les microphones. Ce non-verbal apporte donc
du sens et de la consistance supplémentaire aux paroles prononcées ; il enrichit ainsi
considérablement le relevé de données. Il nous aide donc à déceler ou à comprendre une
complexité de stratégie et de position adoptées par rapport au projet, complexité qui n?est pas
nécessairement verbalisée.
Pour saisir ces émotions, la caméra et le microphone vont contraindre le chercheur à poser le
regard et lui apprendre à regarder. Le chercheur doit donc se positionner dans une observation
particulièrement active pour poser un regard de plus en plus aiguisé sur ce qui est observé. En
complément, le microphone oblige à une écoute plus attentive, ce qui n?est pas une pratique
courante pour un géographe.
Ainsi, d?une certaine manière, le film-recherche bouleverse et enrichit la pratique scientifique du
géographe qui, au fur et à mesure des captations audiovisuelles, prend conscience de tout ce qui
se passe aussi dans les espaces sonores et gestuels.
Le film-recherche permet au chercheur de se saisir du registre des émotions et de faire passer
des messages qu?il est impossible de transmettre autrement.
Il y a par exemple, dans le film que nous avons réalisé, cette gêne excessivement signifiante du
président de SAFER s?exprimant sur une opaque transaction foncière. Il y a cet agacement dans
la voix du maire qui fait face à la contestation de son projet d?urbanisation. Il y a ce sourire du
nouveau maire élu qui nous donne à comprendre la joie de sa victoire aux élections et le plaisir
de la revanche?
Si le film-recherche permet de capter les émotions des individus filmés, il permet également de
s?intéresser aux émotions et à la sensibilité du chercheur qui filme.
Cette sensibilité sera évidemment présente dans la manière de filmer, dans les choix de cadrage
et de montage. Or, le dernier article textuel que j?ai déposé pour une publication académique a
été soumis à la censure, car les secondes parties de phrases faisaient appel à mes émotions de
chercheur ce qui était jugé suffisant pour remettre en question le caractère scientifique de mon
article.
Ainsi, le film-recherche constitue une forme d?écriture qui laisse cette liberté-là au chercheur.
Le film-recherche est non seulement une oeuvre scientifique produisant de la connaissance, mais
aussi une oeuvre artistique qui exprime des informations sur la sensibilité de son auteur-
chercheur.
Un langage à partager, un outil de médiation territoriale
L?écriture filmique est un langage scientifique qui se partage. Je m?appuie cette fois sur une
collègue géographe à Paris, Marie CHENET (2014), qui déclare : « la réalisation d?un film-
recherche et sa projection constituent une expérience collective, expérience plutôt rare en
recherche. Certes, il est courant d?associer les individus non chercheurs dans le processus de
l?enquête, mais les résultats de ces enquêtes font bien souvent l?objet de présentations dans des
colloques ou de publications dans des revues scientifiques qui utilisent un lange trop spécialisé,
que les non-initiés ne comprennent pas. Si l?écrit scientifique est encore très excluant, le cinéma
est au contraire rassembleur. Dans une société où l?image occupe de plus en plus de place,
chacun se sent apte à comprendre un film, même si parfois, le propos peut être aussi obtus qu?à
l?écrit ».
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Ainsi, l?écriture filmique est un outil intéressant pour la mise en place de cette médiation
territoriale. Non seulement le géographe apporte des connaissances en rapport avec les
problématiques traitées, mais en plus, ces problématiques servent aussi au territoire. Cet outil
constitue donc un trait d?union entre l?écoute, les points de vue, le partage des connaissances, la
prise en compte des regards et des représentations et leur mobilisation pour l?action territoriale.
Nous pensons qu?il est intéressant que le film-recherche ne se prive pas de cette possibilité de
parler simultanément à plusieurs publics, aux chercheurs comme au grand public. Nous pensons
qu?il est de notre responsabilité de scientifique d?user de la réalisation du film-recherche pour
nous adresser plus largement à cette société civile qui fabrique le projet de territoire.
Le film-recherche constitue alors l?occasion de sortir d?une forme d?entre-soi (entre-soi de
chercheurs), d?aller à la rencontre des acteurs qui occupent les espaces étudiés. Ainsi, le film
réalisé a fait l?objet de plusieurs projections thématiques locales organisées par les Comités de
développement des agglomérations, notamment de la Communauté d?agglomérations du
SICOVAL, le territoire d?intercommunalités sur lequel nous avons travaillé. Cette projection avait
en effet été organisée dans le cadre d?une discussion publique visant à débattre avec les acteurs
locaux de la manière d?urbaniser leur territoire.
LE SUJET FILME
Ce film s?intitule Des champs et des maisons. Il part de l?idée que partout en France,
l?urbanisation des pourtours d?agglomération se poursuit, particulièrement sur l?agglomération
toulousaine, qui connaît un rythme de croissance et de progression démographique extrêmement
dynamique.
Cela génère donc un jeu foncier avec une agglomération ayant perdu 8 % de sa surface cultivée
entre 2000 et 2010.
L?exercice de la contention urbaine est donc particulièrement complexe à Toulouse. La ville
continue à croître, les lotissements se substituent aux champs ce qui nourrit inévitablement le jeu
de la spéculation foncière. Les paysages se font ainsi moins agricoles et plus minéraux.
Il existe tout de même, à quelques kilomètres du centre de Toulouse, une zone de coteaux
totalement préservée de cette artificialisation. Ces communes ont en effet adroitement usé de la
réservation foncière pour défendre fermement la qualité du cadre de vie.
Ces habitants profitent donc d?une grande enclave de nature. Nous avons ainsi posé notre
caméra dans la commune de Vigoulet-Auzil. Nous avons en effet engagé avec elle, en 2013, un
travail de recherche filmique sur l?artificialisation d?une terre agricole périurbaine par la mise en
oeuvre d?une opération immobilière.
Photogrammes du film Des champs et des maisons © Olivier Bories
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Cette commune appartient à une intercommunalité de 36 communes. Elle s?étend sur
346 hectares et compte un peu moins de 1 000 habitants.
En 2010, cette commune révise son plan d?occupation des sols et met en place un plan local
d?urbanisme adopté en juin 2013. Ce nouveau document de planification autorise ainsi de
déclassement de vingt hectares de zones agricoles non constructibles pour permettre
l?urbanisation de trois grands secteurs.
La collectivité contractualise avec un promoteur chargé de proposer un projet immobilier
respectueux des paysages et de l?environnement. De cette manière, la commune cherche à
attirer les jeunes ménages pour redynamiser son territoire, son nombre d?habitants diminuant
depuis 1999.
A Vigoulet-Auzil, la population est vieillissante, beaucoup sont retraités et l?école ferme des
classes. La population y est particulièrement aisée puisque le revenu fiscal par ménage est l?un
des plus élevés, selon les chiffres de l?INSEE. Il s?agit d?une collectivité essentiellement
résidentielle, tournée vers le bassin d?activité toulousain. Les habitants actifs travaillent à
Toulouse, s?absentent en journée ce qui fait de cette commune une commune-dortoir.
Ce projet d?urbanisation fera ainsi naître la contestation. Une opposition va ainsi se constituer,
une résistance locale s?organiser en associant pour la protection des paysages et la conservation
du patrimoine agricole. Le groupement contestataire réunira les opposants au projet. Les
résidents, pour la plupart, habitent en bordure de terres artificialisées. Ils se disent inquiets de
voir disparaître leur proche paysage et soucieux d?une sauvegarde des dernières terres agricoles
situées sur le territoire communal. C?est ainsi le sens su projet de paysage qui est remis en
question.
La conformité du plan local d?urbanisme est attaquée, la validité du projet d?urbanisation est
remise en question, les frondeurs proposent d?utiliser le BIMBY (Build in my backyard) pour
urbaniser plus respectueusement et plus discrètement le territoire. Autrement dit, ils proposent
une division parcellaire.
Avec ce projet d?urbanisation durable, les frondeurs constituent une liste électorale déposée pour
les élections municipales de 2014, et remporteront les élections.
Nous avons posé notre caméra dans cette commune durant trois ans.
Ce travail en sociogéographie filmique est réalisé au sein de mon UMR, en partenariat avec
l?intercommunalité du SICOVAL.
L?extrait du film-recherche est projeté.
Photogrammes du film Des champs et des maisons © Olivier Bories
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Le personnage qui s?exprime en toute fin d?extrait, à la sortie d?un conseil municipal, est le
premier concerné puisque c?est autour de sa maison que doit être construit le lotissement. Il est
aujourd?hui premier adjoint et était vice-président de l?association qui s?est mobilisée contre
l?urbanisation de ces terres agricoles.
Le projet de recherche a duré plus longtemps que prévu, car nous nous sommes retrouvés
entraînés un peu malgré nous, dans cette histoire de résistance et de transformation du projet,
qu?il nous a finalement semblé intéressant de suivre.
Une solution alternative de BIMBY été proposée, plus respectueuse. Elle consiste en la division
parcellaire de grands terrains.
DISCUSSION
UN PARTICIPANT
Dans quel contexte et à quelles occasions ce film a-t-il été diffusé ?
OLIVIER BORIES
Au départ, dans le respect de la relation de confiance instaurée avec les acteurs du projet, nous
nous étions engagés à ne diffuser ce film qu?après validation du Président de l?intercommunalité.
Une fois cet accord obtenu, nous l?utilisons beaucoup à l?Université Toulouse Jean Jaurès,
Université Champollion Albi auprès des étudiants que nous formons en géographie, en
urbanisme, en paysage, et en aménagement. Nous l?utilisons aussi avec les écoles
d?architecture, notamment de Montpellier ainsi qu?avec les enseignants que nous formons à
l?ENSFEA. Le film-recherche est une ressource pédagogique. Il commence aussi désormais à
être diffusé à l?occasion de festivals. Il est notamment en compétition au festival Silence en
lumière de Nancy, qui récompense les films de chercheurs.
Ces diffusions ne sont pas nécessairement programmées. Il n?est d?ailleurs, à cette heure de mon
intervention, pas librement et directement accessible, dans la mesure où sa projection nécessite
un accompagnement par le débat. Les diffusions se font donc par le biais de festivals, de
réunions et d?animations de débats publics dans les intercommunalités intéressées. En revanche
nous avons décidé de le rendre disponible très prochainement sur le site du Magazine Mondes
Sociaux (https://sms.hypotheses.org/) ainsi que sur la plateforme pédagogique et de recherche
« écriture filmique » que nous développons à l?ENSFEA.
DEPUIS LA SALLE
Je suis toulousain et connais bien cette zone pour y faire régulièrement des tournages de films.
C?est effectivement un luxe de pouvoir y tourner pendant trois ou quatre ans.
Photogrammes du film Des champs et des maisons © Olivier Bories
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Votre recherche a-t-elle eu des incidences sur la catastrophe urbanistique qui se déroule en ce
moment sur Toulouse ?
Votre film est certes consacré à une zone périurbaine, mais a-t-il eu un écho au coeur de
Toulouse, où nous voyons disparaître des quartiers entiers d?habitations traditionnelles au profit
d?immeubles plus horribles les uns que les autres.
OLIVIER BORIES
S?agissant d?abord du « luxe », pour reprendre vos propos, consistant à pouvoir ancrer un tournage
dans la durée : ces conditions n?ont pas été faciles à réunir, nous nous sommes battus pour cela, nous
avons décidé d'allonger le temps de la recherche, conscients de l'importance du temps du processus
à suivre et à analyser, dans le cadre de cette recherche en aménagement et paysage.
S?agissant ensuite de l?écho du film, dont je rappelle qu?il n?a été finalisé que l?année dernière : il a
déjà « sa petite vie » locale (parfois plus lointaine) par des projections en festivals, par exemple au
festival du film de chercheur à Aurignac. Il a été sélectionné pour le prix grand public au festival CNRS
science en lumière de Nancy. Nous l?utilisons aussi en formation universitaire, et surtout dans les
soirées débat thématique des CODEV : Sicoval, Toulouse Métropole3.
DEPUIS LA SALLE
S?agissant d?un organisme important dans ce genre de décision, il doit tout de même impacter le
SICOVAL (communauté d'agglomération du Sud-est Toulousain).
OLIVIER BORIES
Effectivement, au sein même du SICOVAL, une dynamique de réflexion a été engagée sur les
manières d?urbaniser, suite à une réelle prise de conscience sur l?importance des façons
d?urbaniser.
Les débats publics auxquels je faisais référence sont organisés autour de ce sujet et celui du
BIMBY, perçu comme une nouvelle manière d?organiser peut-être le territoire du SICOVAL.
DEPUIS LA SALLE
Quel est votre sujet de recherche scientifique ?
OLIVIER BORIES
Je m?intéresse à la transformation des paysages par des actions particulières : les agricultures
urbaines en ville (projet agri-urbain), l'étalement pavillonnaire et la construction d'unités loties
dans les franges urbaines, l'agroforesterie en campagne. Ce film traite de l?étalement
pavillonnaire, mais je viens de terminer un film sur l?agriculture urbaine et j?en commence un
nouveau sur l?agroforesterie et la transformation des paysages ruraux.
Mon sujet réside donc dans l?identification des actions qui transforment les paysages et l?analyse
des formes paysagères produites. Je m'intéresse dans ce cadre aux jeux d?acteurs qui
permettent de comprendre comment se jouent les prises de décisions dans ces transformations,
et le projet de territoire et de paysage à déployer. Je travaille sur les représentations sociales qui
expliquent l'action. Je m?intéresse donc au résultat physionomie-produit, mais aussi aux raisons
de l?engagement et des résultats. Je me place donc à l?articulation de l?Homme et du Territoire,
c?est-à-dire à l?articulation du paysage-objet et du paysage sujet, paysage vécu.
DEPUIS LA SALLE
En tant que chercheur, quelle a été votre démarche cinématographique ?
3https://www.sicoval.fr/fr/s-impliquer/codev/nos-travaux/revitalisation-des-bourgs/rd-bimby.html
https://www.ladepeche.fr/article/2018/02/04/2735439-urbanisme-debat-citoyen-autour-film-champs-maisons.html.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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OLIVIER BORIES
Tout d?abord, j?ai trouvé le terrain d?études avec le SICOVAL. Je m?y suis rendu et j?ai observé
pour m?imprégner de la situation et essayer de la comprendre.
Nous y avons ensuite posé la caméra pendant trois ans, puis l?écriture n?est venue qu?après, en
fonction de mes observations et de l?évolution de la situation.
C?est la raison pour laquelle il s?agit d?un cinéma de processus. Le scénario n?est pas écrit à
l?avance, je n?ai aucun acteur et j?essaie de traiter la problématique qui m?intéresse avec les
images. Je veux essayer de faire du paysage un personnage dans mes film-recherche, c?est à
dire l?acteur principal de mes réalisations.
DEPUIS LA SALLE
Il a été question dans la présentation de l?entre-soi et des forces non visibles et sociales qui
traversent la constitution des espaces. Comment aborder l?entre-soi lié à une capacité sociale,
économique et politique de préservation de son habitat ?
OLIVIER BORIES
La question de l?entre-soi est simplement suggérée dans le film. Nous sommes en effet partis du
principe qu?il revient au spectateur de construire sa propre idée et d?y déceler des choses. L?entre
soi dans ce film-recherche fait partie effectivement des interrogations que nous posons et des
hypothèses que nous donnons à discuter, dans ce travail de recherche sur la production du projet
de paysage.
Nous avons en effet la volonté de construire un film qui donne au spectateur l?occasion de
s?interroger lui-même. Nous voulons proposer comme le dit C. LALLIER (2009) « un cadre
interprétatif permettant au spectateur de produire par lui-même sa propre compréhension de la
circonstance observée? », ici liée à l?entre soi par exemple, que l?on comprend mieux par
ailleurs quand on sait que l?INSEE classe cette commune en rapport avec le revenu fiscal moyen
par ménage au 16ème rang national.
Finalement le film-recherche amène le spectateur à se poser la question, peut être, du BIMBY
comme outil de préservation d?un entre-soi plus que méthode d?urbanisation permettant, par la
densification, la préservation de la qualité paysagère. Chacun en voyant le film pourra se faire un
avis sur la question.
Ma communication et notre débat touchant à sa fin, je voudrais renvoyer ceux d?entre vous qui
souhaitent en savoir plus sur ces questions à deux articles à paraître très prochainement :
- l?un dans la revue VertigO : La Revue Électronique en Sciences de l'Environnement, intitulé :
« Quand l'agriculture prend de la hauteur. Filmer au jardin potager sur le toit de la clinique
Pasteur à Toulouse »,
- l?autre méthodologique, dans la revue française des méthodes visuelles, numéro 3 « Film de
géographe » intitulé : « Des films en géographie qui font du paysage un personnage ».
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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LE MEDIUM CINEMATOGRAPHIQUE COMME VECTEUR DE
SENSIBILISATION AU PAYSAGE
JULIEN TRANSY
La programmation de cette séquence et son intitulé m?avaient été initialement inspirés par la
découverte de l?existence d?aides à la réalisation de films attribuées à des sociétés de production
par la direction générale des patrimoines du Ministère de la Culture en collaboration avec le
CNC, pour « soutenir la réalisation de films documentaires destinés à sensibiliser le public à
l?architecture moderne et contemporaine, au paysage et à l?urbanisme ».
La récente suppression de ces aides n?annulant pas l?intérêt de la question, nous avons décidé
de mêler dans une seule et même séquence deux manières différentes d?illustrer cette capacité
du film à sensibiliser au paysage :
Patricia AUDOUY organise à Montpellier des projections débats partant d?extraits de films de
fiction, afin de voir ce que ces images de cinéma ont à nous dire, même si ce n?est pas là leur
vocation première, de notre rapport à l?architecture. Nous lui avons donné carte blanche afin
qu?elle fasse de même, aujourd?hui, avec le paysage.
Nathalie POUX partira quant à elle non pas de films mais d?un territoire, celui du PNR de la
Narbonnaise en Méditerranée, et nous présentera des films documentaires dressant les portraits
d?hommes et de femmes qui interagissent avec ce territoire, de par leurs pratiques artisanales ou
artistiques.
CE QUE NOUS RACONTENT LES PAYSAGES FILMES
PATRICIA AUDOUY
A RC H I T E C T E E T O RGA N I SAT R I C E D U C YC L E M O N T P E L L I E R A I N « P RO J E T E , A RC H I T E C T U R E &
C I N E M A »
Si l'architecture et le paysage sont intimement liés, qu'en est-il du paysage et du cinéma ?
Je reprendrai tout d?abord quelques notions de base cinématographique applicables à la question
du paysage.
Tout comme la peinture et la photographie, le cinéma propose un cadre, celui de la caméra, mais
un cadre dans lequel les choses bougent, dans lequel les personnages se déplacent. Ce cadre
lui-même peut se mouvoir, et ce mouvement implique une durée, un rythme.
De ce cadre également provient du son. Tout comme le mouvement, le son est en lien avec le
temps, il franchit physiquement l'espace. S?exprimant dans le temps, la musique et le langage en
sont les plus beaux exemples.
La force du cinéma réside en cette évidence : la temporalité unit l'image et le son.
Cette stimulation sensible provenant du cadre fait naître chez le spectateur une perception fine
de ce que l'on appelle au cinéma le hors champs. Le hors champs est tout ce que l'on ne voit pas
dans le cadre mais est rendu perceptible par cette association simultanée image/son/
mouvement. De sorte que cette part manquante est bel et bien présente le temps du film. Le hors
champs fait voler en éclat la notion de cadre au sens premier, il le dépasse.
Une autre technique propre au cinéma participe de cette disparition du cadre : c'est le montage,
art du découpage et de la recomposition de l'image en mouvement. Par le montage le spectateur
peut embrasser un paysage bien mieux que dans la réalité, puisque le montage démultiplie les
points de vues, les profondeurs de champs, la lumière, les échelles de plan. Le spectateur peut
se mouvoir mentalement dans un paysage, empruntant parfois, par le biais du déplacement de la
caméra, des angles de vue les plus inattendus.
Autre magie du montage, la notion de temps s'affranchit du temps réel. Grâce au montage, on
peut non seulement changer de point de vue, d'espace, de pays, de latitude, mais aussi de
temporalité, d'époque, de saison, d'heure et de climat en un temps record.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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C'est ainsi que le cadre au sens premier disparaît, laissant la place à l'invisible. Selon moi,
l'invisible au cinéma joue sur plusieurs aspects. Tout d'abord celui d'espace mental, indissociable
de l'imaginaire propre à chaque spectateur, qui va reconstruire cette part manquante, esquissée
par le hors champs.
Mais également le cinéma nous renseigne sur la relation invisible des êtres aux choses, la
relation des êtres aux lieux, les relations des êtres entre eux, cet espèce d'entre deux qui
d?ailleurs porte un nom dans la culture japonaise : le MA.
Enfin la notion d?invisible est à mon sens l'esprit même du personnage, car bien qu'invisibles, les
pensées les plus profondes des personnages nous apparaissent clairement au cinéma.
Contrairement à l'architecture, il n'est pas évident de définir le paysage, d'en comprendre le sens,
la structure, la topographie, et surtout d'en percevoir les contours, les limites : ou s'arrête-t-il, que
contient-il ?
En préparant cette intervention je me suis rendue compte que les séquences montrant des
paysages n'ont pas besoin d'être très longues pour impressionner fortement l'imaginaire du
spectateur tout au long du film. Quelques images suffisent à ancrer spatialement le récit, le
rendant ainsi vivant, puisqu'il a lieu, au sens propre comme au sens figuré. L?histoire se déroule
ici et maintenant.
Puisque le cinéma est pour le spectateur une expérience sensible, je vous propose de vivre cette
expérience en regardant quelques extraits de films.
À travers l'évocation des notions de cadre, de milieu et de lieu, il s'agit d'apprécier comment le
paysage est utilisé au cinéma, et de s'interroger sur ce que nous raconte le paysage filmé. La
sélection s'est limitée aux films de fiction. Ces extraits présentent des espaces dits "naturels", et
plutôt ruraux ou en marge des villes. Les paysages urbains ont étés volontairement écartés.
Le choix et l?ordre de diffusion de ces extraits reprennent en les illustrant les notions abordées
précédemment.
LE CADRE
Le mouvement dans le cadre
Lorsque le cadre est statique et qu'une chose bouge à l'intérieur, une sorte d'état contemplatif
surgit, assez proche de celui provoqué par l'observation d'un tableau. Ce sont souvent des plans
fixes, ou des plans très lents, qui laissent au spectateur le temps de s'imprégner de ce qui est
montré à l'écran.
Extraits :
Léviathan d?Andreï Zviaguintsev, 2014, Russie
Un plan fixe nous donnant une impression d'extraordinaire stabilité, rien ne bouge, et puis
peu à peu l?oeil perçoit la mer en mouvement. L?image et le paysage deviennent vivants,
l?immersion du spectateur dans le paysage est totale. L?impression de monumentalité est
accrue par la musique.
Gerry de Gus Van Sant, 2002, États Unis/Argentine/Jordanie
Le paysage de collines est montré en contre-jour, comme stylisé, noir, fort, stable. Seuls
les nuages dansent en silence au-dessus de cette silhouette. On perçoit ce jeu
d?opposition ou d?interaction de la matière inerte face à la fluidité de l?air, de l?espace
immobile face à la temporalité toujours fuyante.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
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La Leçon de piano de Jane Campion, 1993, France/Australie/Nouvelle Zélande
La proportion importante de ciel dans le cadre accentue l?immensité du paysage dominant
ces êtres minuscules, isolés et résolument loin de tout.
Un ange à ma table de Jane Campion, 1990, Nouvelle Zélande/Australie/Royaume Uni
Le déplacement du personnage vient du centre du cadre et progresse frontalement vers
le spectateur. Aucun doute, il s?agit d?une adresse au spectateur, le film va nous raconter
l?histoire de ce personnage, à la première personne.
Gerry de Gus Van Sant, 2002, États Unis/Argentine/Jordanie
Les personnages disparaissent derrière les différents plans du paysage. Le relief est filmé
comme un aplat, il y a peu de contraste, peu d?ombres. Malgré ce, les personnages
disparaissent derrière les lignes de crêtes, le paysage engloutit les personnages comme
le ferait un piège. Construit sans scénario, le film nous livre à la fois une forte expérience
de l'espace et de la durée, du visible et de l?invisible.
L?avventura de Michelangelo Antonioni, 1960, France/Italie
Le personnage apparaissant et disparaissant du cadre n'est pas à l'échelle du paysage, il
en est corporellement détaché ; cette distance implique qu?il vit une véritable aventure
intérieure, émotionnelle, psychologique.
The assassin de Hou Hsiao Hsien, 2015, Taiwan/Chine/Hong Kong
Le mouvement de la brume montante fait disparaître totalement l?arrière-plan du paysage,
provoquant un détachement graphique absolu du personnage. Le personnage devient
peu à peu abstrait.
Gerry de Gus Van Sant © My Cactus Inc. / Avec l?autorisation de mk2
Gerry de Gus Van Sant © My Cactus Inc. / Avec l?autorisation de mk2
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
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Le cadre en mouvement
Lorsque le cadre est mobile, l'espace du paysage peut être traversé, parcouru par le spectateur
par le biais des mouvements de caméra, il se trouve engagé, actif, son imaginaire est hautement
sollicité. L'oeil cherche les contours, les limites, les lignes de crêtes, les points de fuites, et les
structures de l'espace. Il vit émotionnellement le paysage traversé.
Extraits :
The assassin de Hou Hsiao Hsien, 2015, Taiwan/Chine/Hong Kong
Le mouvement de caméra est ici impulsé par un envol d'oiseaux, et ce travelling latéral se
prolonge lentement pour embrasser largement le paysage. Il offre au spectateur le temps
d?une attention contemplative au paysage.
Profession reporter de Michelangelo Antonioni, 1975, Espagne/France/États-Unis/Italie
Bien que ce paysage désertique soit ouvert, le mouvement circulaire de la caméra sur
son axe évoque l'enfermement : La ligne d?horizon est monotone sur 360°, des dunes à
l?horizon, sans point de fuite, sans perspective. C?est aussi le point de départ de la
narration : l?enferment psychologique dans lequel se trouve le personnage principal,
auquel il n?aura de cesse de vouloir échapper tout au long du film.
The assassin de Hou Hsiao Hsien, 2015, Taiwan/Chine/Hong Kong
La caméra suit le mouvement de déplacement des personnages vers un point de fuite.
Cette profondeur dévoilée du paysage évoque une continuité entre ici et ailleurs, un lien
qui participe de la structure narrative.
Le Goût de la cerise d?Abbas Kiarostami, 1997, France/Iran
Un des dispositifs de déplacement les plus utilisés au cinéma pour explorer un paysage
est la voiture. Ici le point de vue est extérieur, la caméra suit cette voiture qui sillonne de
long en large la banlieue de Téhéran. Il s?agit d?un paysage aride, désolé, où la présence
de la terre domine, où la route crée des méandres sans but ni fin. Là encore, le choix de
l?environnement est directement en lien avec l?intériorité du personnage.
Eldorado de Bouli Lanners, 2008, France/Belgique
Dans cet extrait, la caméra est embarquée à l?intérieur de la voiture et le spectateur
traverse littéralement les éléments structurant du paysage Wallon. Les horizontales, les
droites, les perspectives frontales, la composition des valeurs de couleurs, et la présence
forte des cieux, sont filmés avec une simplicité radicale. De cette traversée du paysage,
se dégage une émotion esthétique très forte et très juste. Par l?expression de cette
linéarité le réalisateur filme remarquablement ce ?plat pays?.
Eldorado © Bouli Lanners ? Haut et Court
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
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Paris, Texas de Wim Wenders, 1984, France/Allemagne
Un travelling latéral suit en parallèle le déplacement et la vitesse de la voiture. La voiture
a remplacé le cheval pour franchir les grands espaces américains, mais ici il n?y a pas de
perspective, tout est horizontal, un peu comme si la trajectoire n?avait pas de fin, une
errance en quelque sorte, selon les thématiques chères au cinéma de Wim Wenders de
cette époque.
Le Retour d?Andreï Zviaguintsev, 2003, Russie
Le lent mouvement latéral de caméra sur le lac à travers le filtre des roseaux, le flou de
l?image, mettent à distance la scène et placent le spectateur en position de voyeur et peut
être de prédateur, ce qui a pour effet de faire monter la tension dramaturgique de
l?histoire.
Tabou de Miguel Gomes, 2012, France/Portugal
Le long travelling latéral montre une réalité documentaire, un plan dans les champs de
coton à l?époque du colonialisme. En contrepoint, la bande son nous livre une histoire
intime, par le biais d?une lettre d?adieu lue en voix off. Ce plan final convoque à la fois
l?empathie individuelle et la conscience universelle de l?humanité. À travers la fin d?une
vie, le réalisateur évoque la fin d'un monde.
Shining de Stanley Kubrick, 1980, États Unis/Royaume-Uni
Les procédés de caméra à l'épaule, ou steadicam, accentuent la subjectivité de la
caméra. Ici, dans la poursuite, le spectateur prend la place du monstre. Le caractère
anxiogène du plan est renforcé par le lieu et le moment de la traque : le jardin labyrinthe
filmé de nuit.
Le cadre dans le cadre
Parfois un cadre apparait à l'intérieur du cadre filmique (par le biais d'une fenêtre ou d'une porte,
par exemple). Cette composition permet de renforcer la présence du personnage dans l'espace,
de le remettre en position centrale, dans le cadre.
L'intime croise le vaste, le dehors, mais reste en retrait. Très fréquemment les personnages
regardant le paysage du dehors par une fenêtre se trouvent à un moment clé de leur vie, et
semblent être animés par des pensées profondes. Il s?agit souvent d?un temps d?introspection. Le
cadre joue un peu comme un miroir.
Mais le paysage à travers une fenêtre c'est aussi une recomposition graphique du paysage, qui
permet de le transcender.
Extraits :
La Prisonnière du désert de John Ford, 1956, États-Unis
La caméra cadre le personnage en contrejour dans l'embrasure de la porte, dépasse ce
seuil et se déplace vers le dehors nous faisant découvrir la vastitude et la monumentalité
des grands espaces américains. L?espace intime de la maison côtoie l?espace naturel
presque sans transition, il s?en dégage une impression de vertige brutal. C?est une
évidence, comme dans beaucoup de westerns, et plus encore lorsqu?il sont réalisés en
format cinémascope, l?échelle des personnages dans le paysage, est sans ambiguïté sur
l?esprit de conquête et la force psychologique dont les personnages sont animés.
The Ghost Writer de Roman Polanski, 2010, France/Allemagne/Royaume-Uni
Un plan fixe montre l?intérieur d?un bureau, le cadre de la fenêtre fait place au paysage
naturel. À l?intérieur de ce cadre, le personnage principal fait dos au paysage, ses
déplacements semblent contraints, il est comme enfermé à l?intérieur.
Léviathan d?Andreï Zviaguintsev, 2014, Russie
Le cadre de la fenêtre panoramique ouverte sur une nature hostile et fascinante est
soudainement éventré par la pelle mécanique. La maison démolie, le cadre de la fenêtre
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
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disparaît, le paysage n?est plus habité, il redevient sauvage, inhumain. La vie du
personnage est démolie.
Tabou de Miguel Gomes, 2012, France/Portugal
Comme une mise en abyme, l?image nous montre depuis l?intérieur d?une maison, le
cadre d?une fenêtre, dans lequel on peut voir une scène de la vie quotidienne des
esclaves. L?incursion de l'histoire coloniale et de sa dimension sociale, au milieu de la
fiction amplifie l?incarnation temporelle de l?histoire.
Le Miroir d?Andreï Tarkovski, 1975, URSS
Par un long traveling à l?intérieur d?une maison, la caméra parcours l?intimité désertée,
jusqu'à passer à travers la fenêtre, pour montrer les personnages dans un paysage de
forêt, continuant leur existence au dehors.
Bright Star de Jane Campion, 2009, France/États Unis/Royaume-Uni/Australie
Le cadre dans le cadre est ici suggéré, la fenêtre est filmée latéralement, et on ne perçoit
de ce paysage seulement que le vent et la lumière pénétrant dans la pièce, affleurant la
peau et l'âme du personnage. L?imagination du spectateur reconstitue le paysage hors
champs.
Le lieu
Les architectes s'intéressent au lieu. Faire un projet c'est tout d'abord recueillir, capter ce qui est
là, présent sur un site, ou ce qui l'a été.
Qu'est-ce que le lieu dégage, d'où vient la lumière, vers où se pose le regard, quel est l'endroit où
l'on se sent le mieux, qu'est ce qui singularise le lieu ?
Le lieu parle, nous raconte des choses. À mon sens le lieu est une notion à mi-chemin entre
paysage et architecture. D?ailleurs la notion de lieu est incarnée au cinéma avec la présence à
l'image de quelque chose de construit par l'homme dans le paysage, comme un dialogue entre
paysage et architecture.
Extraits :
Paris, Texas de Wim Wenders, 1984, France/Allemagne
Quelques lignes graphiques, ici les lignes électriques, suffisent à construire l'espace et
?faire lieu?.
Pour Wim Wenders : "Le lieu, le sens du lieu est aussi important que le sens de l'histoire,
il est essentiel que j?ai une relation au lieu, l'histoire doit nécessairement avoir lieu dans
ce lieu pour pouvoir exister. Le sens du lieu est la condition majeure pour savoir comment
faire le film et comment concevoir les personnages? (Master Class donné par Wim
Wenders à la Cinémathèque de Paris en 2018). Son film ?Au fil du temps? est construit
seulement sur une suite de lieux parcourus, un long itinéraire, celui longeant la frontière
Allemagne de l?ouest/Allemagne de l?est. Ce film a été tourné sans scénario.
Léviathan d?Andreï Zviaguintsev, 2014, Russie
Sans toit ni loi d?Agnès Varda, 1985, France
On retrouve ses lignes dans Léviathan, sous la forme du squelette du cachalot
échoué, ou dans la station de pompage dans Sans toit ni loi.
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Stromboli de Roberto Rossellini, 1949, Italie
Dans Stromboli, le traveling montre un groupe de maisons modestes, intégrées dans leur
environnement naturel, mais semblant vidées de leurs habitants. L?absence de vie
humaine marque l'hostilité et renforce la solitude du personnage principal.
Paris, Texas de Wim Wenders, 1984, France/Allemagne
Les lignes graphiques qui composent le plan sont renforcées par les lumières colorées.
Leur présence suffit à faire ressentir au spectateur l?atmosphère du lieu.
Le Mépris de Jean Luc Godard, 1963, France/Italie
Les lignes de la toiture de la villa fuient vers l'horizon et le mouvement du personnage
échappe à cette perspective comme il échappe à son histoire présente, à son dessin
actuel. Il finit par sortir du cadre.
DE L'OUVERTURE D'UNE INTRIGUE À L'EXPÉRIENCE DE L'INTROSPECTION
L'ouverture
Certains films utilisent comme ouverture un ou plusieurs plans de paysages. Traverser un
paysage fait basculer le spectateur dans la fiction. Ces plans vont teinter de façon indélébile la
suite du récit. L'espace et l'échelle du récit y sont définis. Le cadre mental peut être ainsi très
vaste d'emblée, très descriptif, ou au contraire très abstrait, flou ou bien circonscrit (une île par
exemple). Montré en ouverture, le paysage pose le cadre atmosphérique du propos du
réalisateur.
Extraits :
Fargo de Joel et Ethan Coen, 1996, États Unis/Grande Bretagne
Cette ouverture annonce la couleur : le blanc froid (bleu) des hivers dans le Minnesota, va
être la teinte dominante, dans laquelle explosera par contraste la couleur rouge, celle du
sang versé.
Shining de Stanley kubrick, 1980, États Unis/Royaume-Uni
L'immensité du paysage est révélée par la prise de vue aérienne et le spectateur suit la
voiture jaune minuscule qui circule plus bas. Ainsi, l?observation depuis le ciel, assortie
d?une musique anxiogène, signifie la présence d?une tension, d?un danger.
Léviathan © Andreï Zviagintsev - Pyramides distribution
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
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La isla minima d?Alberto Rodriguez, 2014, Espagne
Une autre vue aérienne, très douce, très haute (on la dirait filmée depuis une
montgolfière) mais qui, elle, annule la profondeur de champs et la perspective : elle
ramène le paysage à deux dimensions à l?instar d?une peinture. La bande son propose
une musique mystérieuse et légèrement anxiogène, en contrepoint avec la beauté de
l?image.
Mort à Venise de Luchino Visconti, 1971, France/Italie
Un peu à la manière des peintres impressionnistes, Visconti suggère le paysage, il utilise
des teintes fondues, analogues et sans contours précis. La lumière monte lentement en
intensité depuis la pénombre, toute l?image est sensation, atmosphère. La 5ième
symphonie de Gustav Malher ajoute un caractère mélancolique au plan.
L'introspection et l'empathie
Rien n'est choisi au hasard au cinéma, le choix d'un paysage entre forcément en résonnance
avec le récit et le personnage, que ce soit de façon analogue, complémentaire ou divergente.
L'impression que nous procure le paysage laisse souvent de côté la compréhension rationnelle
au profit de l'émotion. Cela nous permet entre autre de percevoir l'invisible de ce qui se joue.
En donnant à voir le paysage, le cinéma aiguise littéralement nos sensations à percevoir et à
saisir l'invisible dans le visible, dans le réel. Ce qui apparait avec le paysage, c'est l'être,
l?intériorité du personnage, sa psychologie, sa profondeur, ses mouvements intérieurs et ses
sentiments. À ce sujet Jean Luc Godard écrit "Un paysage est un état de l'âme".
Extraits :
Le Miroir d?Andreï Tarkovski, 1975, URSS
Le paysage de forêt apparaît comme un refuge magique et protecteur, les êtres
disparaissent, la lumière disparaît, le paysage disparaît.
La Leçon de piano de Jane Campion, 1993, France/Australie/Nouvelle Zélande
Les doigts obstruant partiellement le paysage devant la caméra marquent pour le
personnage un retrait du monde du dehors vers un monde intérieur, la musique étant le
seul langage commun aux deux mondes.
Les Climats de Nuri Bilge Ceylan, 2006, Turquie
Cette image où le personnage est face au paysage est l?expression d?une introspection.
La durée et la fixité de ce plan va laisser au spectateur le temps nécessaire à faire lui-
même une introspection comme pour accueillir ce qui s?est passé avant, il va être en
empathie avec le personnage.
L'amour est un crime parfait d?Arnaud et Jean Marie Larrieu, 2013, France/Suisse
Le personnage l?annonce clairement : ?le paysage est avant tout une expérience de soi?.
Les Climats de Nuri Bilge Ceylan, 2006, Turquie
L?image du personnage s?efface peu à peu, laissant la place au paysage. L?histoire
s?achève, la disparition du personnage remplace le mot fin.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
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LES PASSEURS DE TERRITOIRE DU PARC NATUREL REGIONAL DE LA
NARBONNAISE EN MEDITERRANEE
NATHALIE POUX
RE S P O N SA B L E D E L A C U LT U R E AU PNR D E L A NA R B O N NA I S E E N ME D I T E R R A N E E
Avant de vous présenter les Passeurs de territoire, quelques mots à propos du parc naturel
régional de la Narbonnaise en Méditerranée.
Situé dans l?Aude, ce PNR couvre toute la frange littorale du département. Créé en 2003, il
rassemble 21 communes et 35 000 habitants. Il est reconnu pour la qualité de ses paysages et
son exceptionnelle biodiversité. Ainsi plus de 50 % du territoire est classé en zone Natura 2000. Il
abrite également des zones humides qui bénéficient d?une reconnaissance internationale (site
RAMSAR).
Ce territoire composé de 21 communes s?efforce, avec les partenaires institutionnels, de trouver
un équilibre entre développement économique et préservation des paysages et du patrimoine
naturel et culturel.
Il s?agit d?un petit territoire constitué de contrastes : il existe, entre la mer Méditerranée et la
garrigue, des échelles de relief totalement différentes, des espaces sauvages, des zones
désertiques, d?autres très urbanisées. L?occupation humaine y est avérée depuis la Préhistoire. Il
s?agit d?un territoire en perpétuelle évolution qui doit faire face aujourd?hui à un certain nombre
d?enjeux. Ainsi, par exemple, avec la fin du pastoralisme, les milieux se referment et la garrigue
devient, par endroits, impénétrable. L?agriculture est composée à 95 % de vignes ; cette culture
connaît des fluctuations économiques et, avec le réchauffement climatique, la situation deviendra
délicate. Le territoire connaît un fort essor démographique entraînant un développement de
l?urbanisation. Enfin, l?urbanisation de la frange littorale doit faire face à l?élévation du niveau de la
mer et soulève un certain nombre de questions sur l?évolution de ses paysages.
© PNR de la Narbonnaise en Méditerranée
Les Climats © Nuri Bilge Ceylan - Pyramides distribution
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Le territoire est donc fragile. Le Parc ne dispose d?aucun pouvoir réglementaire. Nous
considérons par ailleurs que chacun contribue à sa manière à l?émergence d?un nouveau
paysage. C?est pourquoi nous essayons d?initier et d?organiser des concertations entre les
différents acteurs.
Concernant la politique culturelle, nous essayons de renouveler le regard sur le paysage en
abordant le sujet de manière globale, avec une approche pouvant être philosophique, historique
ou géographique. Nous travaillons également avec des ethnologues et des artistes pour aller au-
delà de l?image stéréotypée. Nous sommes en effet sur un territoire touristique dont la perception
des paysages peut rapidement être limitée à des clichés. Nous cherchons donc à montrer que
ces paysages abritent des hommes, des savoirs et des métiers.
Le travail que je vais vous présenter est d?abord celui de Marion THIBA, que je remplace depuis
2017. C?est elle qui a mis en place ce projet culturel.
Il s?articule autour de deux axes : le programme des Archives du sensible et la création. Des
artistes ont ainsi été invités dans le cadre de résidences, afin de porter un regard neuf, voire
réenchanteur sur le territoire. Une porosité existe entre ces deux axes, notamment autour de la
notion de territoire réel, imaginaire, rêvé, ce qui nous permet de considérer le territoire comme un
objet de recherche, de savoir et de désir. Il nous importe de privilégier les différentes visions du
territoire, les approches croisées, que l?on considère comme une richesse.
Les « Archives du sensible » sont un programme principalement lié au patrimoine. Elles visent à
connaître, collecter et valoriser le patrimoine immatériel : les usages, les pratiques, les
représentations et les savoir-faire. Marion THIBA a ainsi beaucoup travaillé autour de la question
de l?insularité et des pêcheurs des lagunes. Le but est de produire des archives contemporaines
qui supposent une approche sensible du vivant et incluent une réflexion sur le rapport entre
passé et présent. Nous souhaitons donc témoigner de l?évolution du territoire depuis le début du
siècle et de mémoire d?hommes, en considérant que les archives aujourd?hui produites
constituent des moments fugaces et témoigneront donc demain de notre présent dans un
contexte de forte évolution, voire de disparition.
Pour cela, nous travaillons sur des actions de recherche (commande d?études), de restitution (par
le biais d?une politique éditoriale intense) et de sensibilisation.
La collection Passeurs de territoire est constituée de films documentaires d?une trentaine de
minutes, réalisés par des binômes souvent composés d?un ethnologue et d?un réalisateur, mais
aussi parfois par Marion THIBA elle-même, accompagnée d?un artiste.
Ils sont essentiels en tant que recueil de la mémoire vive. Il ne s?agit pas de films dont la vocation
première est de sensibiliser ; ils ont plutôt valeur de transmission. Ces films ne sont pas non plus
centrés sur le paysage, mais sur la relation que l?Homme entretient avec ce dernier. Ils montrent
un savoir né de la pratique quotidienne d?un territoire et tentent de percer la manière dont ces
savoirs singuliers sont porteurs de collectif.
Je vous propose de regarder un extrait du film de Marc PALA. Géologue de formation, il est
aujourd?hui installé à Sigean, où il a vécu enfant, et est dorénavant viticulteur. Doté d?une
curiosité insatiable, il a une immense connaissance de la géographie, de l?histoire du territoire et
de la garrigue.
L?extrait est projeté à l?assistance [l?intégralité du film est accessible via le lien suivant :
http://archives-du-sensible.parc-naturel-narbonnaise.fr/sensible/documentaires/la_garrigue.html]
Ces portraits d?hommes mettent en avant les liens tissés par ces derniers avec le milieu. Ces
individus ont une relation étroite avec les ressources naturelles et le paysage, et entretiennent un
rapport au temps particulier. Ils sont parfois amenés à façonner le paysage, à l?image de
Marc PALA en tant que viticulteur, ou à l?image d?un saunier.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Cette collection comprend les portraits de chasseurs des étangs, de pêcheurs, d?un saunier, d?un
viticulteur, d?un charpentier de marine et de deux artistes, Piet MOGET et Jurgen SCHILLING.
Ces huit portraits sont accessibles sur le site internet du PNR, au sein de la rubrique consacrée
aux Archives du sensible :
http://archives-du-sensible.parc-naturel-narbonnaise.fr/sensible/documentaires.html
Pour nous, ces films font partie d?un projet global. Ce medium nous paraissait particulièrement
évident et pertinent pour transmettre la réalité de ces personnages, dont certains ont réalisé des
études pour le parc, tel Jurgen SCHILLING, également objet d?un film. Certains des ouvrages
entrant dans notre politique d?édition sont donc en corrélation avec les films.
Ces films ont été présentés dans des cinémas, des médiathèques et à l?occasion des soirées
« Paysages en chantier ». Ces dernières sont réalisées dans les salles de fêtes de petites
communes, au plus proche de la population. La soirée se déroule en trois parties. En guise de
préparation, nous procédons à un travail de collecte d?images des villages sur les cent dernières
années. Celles-ci sont numérisées par les archives départementales. Nous réalisons ensuite une
reconduction photographique. Lors de la soirée, nous discutons avec le public présent et
présentons par ce biais l?évolution des paysages de la commune. Nous proposons aussi un
spectacle qui est le fruit d?une résidence d?artistes dans le village.
Nous organisons également des cycles de conférences autour du paysage avec paysagistes,
sociologues ou géographes, de manière à croiser les différentes approches.
Nous contribuons également, par la collecte des images de paysages, à la mise en oeuvre
d?actions concrètes visant à l?amélioration de la qualité des paysages. Nous avons par exemple
mené une démarche pour améliorer la qualité des paysages perçus depuis la route
départementale 6009, qui traverse notre territoire.
© PNR de la Narbonnaise en Méditerranée
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Cela a donné lieu à la conclusion d?un contrat de
route avec les services de l?Etat, du conseil
départemental et de la communauté
d?agglomération. Le Président du parc a alors
souhaité qu?un film soit réalisé, auquel nous avons
participé. Plutôt que de concevoir un film purement
didactique, nous avons proposé cet exercice à un
artiste, Franck DAUTAIS, en lien avec
Pascale MARCONET. Notre idée était de
contribuer à une mise en perspective des
problématiques à travers une approche originale.
Un extrait de ce film est projeté.
Vous avez pu constater que ce film proposait un
regard très décalé, qui a quelque peu surpris le
comité de pilotage. Il est certes fantaisiste en
apparence, mais extrêmement pertinent sur le
fond. Ce film a notamment fait l?objet d?une
présentation lors d?une soirée « Paysages en
chantier » dans les communes traversées par la
route afin d?engager la discussion. Nous en avons ainsi conclu que cette démarche était bien plus
efficace que la présentation d?un document institutionnel PowerPoint pour provoquer prise de
conscience et échange.
En conclusion, nous avons comme ambition de donner à ressentir et à comprendre. Nous avons
décidé pour cela de multiplier les points de vue et les formes, afin de proposer d?autres manières
de regarder.
Pour conclure je vous propose cette vue de la dune et de la mer, pour saluer la mémoire de
l?artiste Piet MOGET aujourd?hui décédé.
Il racontait en effet qu?enfant, aux Pays-Bas, il allait voir la mer mais était finalement déçu par
cette forme d?immensité, une fois la dune franchie. Il préférait du coup ne pas franchir cette dune,
considérant que la mer n?est jamais aussi présente que lorsqu?on l?imagine. A Port-la-Nouvelle il
s?installait avant la digue, toujours au même endroit, et bénéficiait ainsi toujours du même point
de vue. Pour autant, Pour autant, aucun de ses tableaux du paysage de Port-la-Nouvelle ne se
ressemble.
© PNR de la Narbonnaise en Méditerranée
© PNR de la Narbonnaise en Méditerranée
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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LE CINEMA COMME PROJET DE TERRITOIRE : LE VILLAGE
DOCUMENTAIRE DE LUSSAS
JULIEN TRANSY
Nous restons sur la dimension documentaire pour terminer cette journée, mais en quittant cette
fois les paysages d?Occitanie : Pierre MATHEUS va nous parler d?une expérience à ma
connaissance tout à fait unique de par son inscription dans la durée, son ancrage à la fois très
local et son rayonnement aujourd?hui international, qui nous offre une belle illustration conclusive
du rapport entre un territoire, des paysages et une activité (le cinéma documentaire) qui se
développe au coeur de ce territoire et de ces paysages au point de devenir l?un des fondements
de leur identité.
PIERRE MATHEUS
COO R D I N AT E U R LU S SA S , V I L L A G E D OC U M E N TA I R E
Depuis trente ans, nous développons effectivement dans le village de Lussas, en Ardèche, une
activité liée au documentaire d?auteur.
Lussas est un petit village d?un millier d?habitants, à la fois proche d?Aubenas et de Montélimar. Il
appartient à une communauté de communes qui rassemble 14 000 habitants.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Notre initiative a débuté avec l?organisation d?un festival du documentaire qui fête en 2018 sa
trentième édition : les Etats généraux du film documentaire. Cette démarche a permis d?instaurer
une forme d?interaction avec les paysages.
Nous sommes engagés depuis trois ans dans la construction d?un bâtiment appelé
« L?imaginaïre ». En occitan, ce terme signifie le fou du village, mais il évoque aussi l?imaginaire.
Cette construction regroupera la cinquantaine de salariés travaillant autour de ce projet d?appui à
la création documentaire, ces personnes étant aujourd?hui disséminées en différents points et
bâtiments du village.
En parallèle, une plateforme de documentaires baptisée Tënk [https://www.tenk.fr/] vient
également de se constituer. Dominique MARCHAIS dont il a été question ce matin au cours des
échanges sera d?ailleurs l?année prochaine, pour cette plateforme, le programmateu de la plage
dédiée à l?écologie.
La plateforme présentera huit nouveaux documentaires chaque semaine. Ils auront tous, au-delà
de leur diversité, le point commun d?avoir accordé au projet tout le temps nécessaire à sa
maturation.
Je vous présente un extrait du travail réalisé par la réalisatrice Claire SIMON. Il s?agit d?une série
ayant vocation à être diffusée sur Ciné+ et TV5 Monde. Retransmise sur dix épisodes elle relate,
depuis 2016, l?aventure du village et des activités relatives au cinéma documentaire qui l?animent.
Un extrait est projeté.
© Lussas, village documentaire
Implantation actuelle des espaces © Lussas, village documentaire
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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La petitesse du village de Lussas a contribué à la convivialité et au succès du festival, au sein
duquel les habitants se retrouvent. Nous avons construit des salles temporaires de cinéma qui
leur permettent de se rencontrer et d?échanger, créant des connexions allant au-delà d?un simple
visionnage de films.
L?activité documentaire donne à Lussas un profil différent des villages voisins : nous accueillons
de nombreux étudiants et professionnels, et disposons pour ce faire d?équipements financés par
la DRAC, le CNC, le conseil régional et le conseil départemental. Nous avons ainsi bénéficié de
nombreuses aides pour pouvoir développer notre projet.
Notre salle des fêtes est également beaucoup utilisée. Elle crée une forte dynamique associative.
Tous les étés une grange est transformée en salle de cinéma, et le festival investit de nombreux
autres bâtiments du village. La cave coopérative fruitière est occupée. Les étudiants y diffusent
leurs films pendant la semaine.
Il me semble également important de revenir sur certaines des figures mises en avant dans
l?extrait du travail de Claire SIMON : Jean-Marie BARBE, l?un des fondateurs des Etats généraux
du film documentaire, et le maire Jean-Paul ROUX, par ailleurs agriculteur. Notre commune fait
face à un véritable enjeu de préservation des terres agricoles. Elle use dès lors de son droit de
préemption pour éviter la création de lotissements, en dépit d?une pression foncière relativement
forte. La préoccupation du maire est véritablement de réserver les terres aux agriculteurs ainsi
qu?à l?activité documentaire.
Le festival accueille 6 000 personnes et enregistre presque 25 000 entrées en une semaine.
Si les habitants se sont d?abord montrés méfiants quant à la population attirée, ils se réjouissent
aujourd?hui que la présence d?étudiants ait contribué à la création d?une épicerie, de restaurants
et au maintien du bureau de Poste. Pendant le festival, les agriculteurs vendent leurs barquettes
de fruits dans le village, directement à la clientèle. Le village continue donc à vivre grâce à cet
événement mais aussi et surtout en dehors de sa tenue.
Par rapport aux autres festivals documentaires existants, notre festival est tourné vers un public
relativement jeune, car nous communiquons fortement à destination des écoles de cinéma.
© Lussas, village documentaire
© Lussas, village documentaire
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Nous accueillons par ailleurs, chaque année universitaire, 18 étudiants en réalisation et en
production. Rattachés à la faculté de Grenoble, ils viennent dix mois à Lussas dans le cadre de
leurs études pour réaliser des films d?une grande diversité formelle et thématique. Nous leur
imposons une seule contrainte, celle d?ancrer le film dans son aire géographique de production.
Notre philosophie est de contribuer au renouvellement de la création. En effet, les télévisions
constituant souvent aujourd?hui le maillon clé pour réaliser un film, les jeunes éprouvent
d?importantes difficultés à entrer dans le système. C?est pourquoi nous nous adressons depuis
quinze ans aux télévisions locales. Nous regroupons ainsi des étudiants, des diffuseurs et des
producteurs afin que nos étudiants valident leur année, mais diffusent aussi leur premier film.
Les diffuseurs se faisant rares nous avons obtenu, en ce début d?année 2018, que notre
plateforme documentaire soit agréée par le CNC pour devenir elle-même diffuseur. Cet agrément
nous permettra d?accéder à des financements garantissant l?aboutissement des films.
L?expérience menée à Lussas s?est développée à l?international, au sein de zones peu peuplées.
« Africa doc » a constitué la première étape de ce développement. Systématiquement, comme à
Lussas, un travail est mené avec des interlocuteurs locaux pour former des réalisateurs, leur faire
rencontrer des producteurs et des diffuseurs. La plateforme documentaire propose un atlas
appelé « Doc Monde », qui liste les films sur l?ailleurs racontés par les populations qui y vivent et
documentent leur propre réalité. Tous les films issus de ces zones géographiques sont portés par
les associations « Document Monde » et « Numéri Monde ».
La construction des 1500 mètres carrés de « l?imaginaïre » va transformer la vie et le paysage du
village, dans la mesure où toutes les activités qui occupaient jusqu?à présent le centre du village
seront transférées dans ce bâtiment.
La naissance d?un tel bâtiment crédibilise notre action. Nous restions en effet parfois perçus
comme des « imaginaïres », des fous du village, or ce bâtiment transforme le regard que le public
local pose à notre égard. Il nous permettra par ailleurs d?aller à la rencontre d?acteurs que nous
ne connaissions pas.
© Lussas, village documentaire
L?atlas « Doc Monde » © Lussas, village documentaire
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Ce bâtiment ne dispose d?aucun parking. Nous avons en effet préféré concentrer les ressources
à disposition pour la conception de salles de postproduction. Nous avons de plus souhaité que le
public continue d?emprunter le chemin qui relie le bâtiment au centre du village.
Je reviens à la plateforme Tënk en guise de conclusion : accessible au travers d?un abonnement
d?un euro pour le premier mois puis de six euros par mois, elle permet de découvrir huit
nouveaux documentaires chaque semaine. Tënk est effectivement née de cette envie de voir la
création se renouveler. Il s?agit d?une société coopérative permettant aussi de témoigner du
rayonnement de Lussas. Elle est composée de 97 professionnels du documentaire (producteurs
et réalisateurs). La communauté de communes y est aussi associée, de même que la commune
de Lussas. Récemment, quatre autres communes ont exprimé leur désir d?intégrer cette
coopérative.
Au-delà de la plateforme de diffusion, Tënk vise à devenir une plateforme militante afin que les
futurs bénéfices dégagés puissent être réinvestis dans la production de films. Nous lions en
attendant des partenariats divers : Centre national des Arts plastiques, CNRS ou encore CFDT...
Il s?agit donc d?un projet militant destiné à faire vivre les documentaires, de plus en plus difficiles à
réaliser.
DISCUSSION
JULIEN TRANSY
Vous affirmez que le nouveau bâtiment contribue à crédibiliser une action dont nous avons
pourtant bien vu qu?elle pouvait se prévaloir d?un ancrage local déjà ancien. Avez-vous eu écho
de personnes qui regrettent au contraire que ces activités, auparavant localisées au centre du
village, soient transférées à l?avenir dans ce bâtiment ?
PIERRE MATHEUS
Pas à ma connaissance. Ce transfert d?activité va libérer des logements dans Lussas, et cette
perspective suscite une certaine satisfaction.
Il existe en revanche une forme d?appréhension parmi les personnes directement concernées : la
dissémination des espaces et activités donnait un caractère quelque peu atypique au projet. Avec
cette réunion en un site unique, certains craignent que le projet ne se banalise.
UN PARTICIPANT
Le fait que Tënk devienne un diffuseur permettra à un producteur, dîtes-vous, de solliciter des
aides : je vous félicite pour cette démarche qui constitue une bonne nouvelle pour la profession.
De quelle manière envisagez-vous d?aider à la réalisation de ces films documentaires ? Quels
seront vos critères de sélection ? Quelle sera votre démarche pour aider les producteurs ?
PIERRE MATHEUS
Notre objectif sera d?aider entre 50 et 100 films par an, à travers un apport en industrie et une
recherche de partenaires financiers.
© Lussas, village documentaire
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Ces partenaires auront donc aussi à s?exprimer sur le choix des films, mais nous demandons aux
partenaires de nous faire confiance, car nous souhaitons promouvoir des films d?auteur non
formatés. Nous souhaitons véritablement accompagner le désir du réalisateur. Nous avons déjà
réalisé un premier appel à films, avec la CFDT, destiné à recueillir des oeuvres sur le travail. Trois
films ont été retenus.
Nous sommes énormément sollicités depuis que nous sommes reconnus comme diffuseur. Nous
souhaitons réserver de nombreuses places à la jeune création et procéderons pour l?instant par
appels à films. Nous prendrons part à des rencontres de coproduction et continuerons à soutenir
les réalisateurs que nous avons formés. Nous souhaitons aussi tisser un partenariat de plus en
plus fort avec le CNRS. Il apportera des moyens en complément de notre industrie. Nous tenons
à apporter un complément de formation à l?écriture cinématographique avec les scientifiques, et
ainsi nous positionner sur des thèmes où l?on manque de films.
Nous avons également un partenariat avec la SCAM (Société Civile des Auteurs Multimédia), qui
décerne les bourses Brouillon d?un rêve. Or, seul un tiers des projets récompensés donne lieu à
réalisation, les autres n?aboutissant pas pour tout un ensemble de raisons, dont le manque de
moyens (un autre tiers des projets). Notre partenariat consiste à soutenir quelques films retenus
afin de garantir le fait qu?ils aillent jusqu?à leur terme.
A plus long terme, nous espérons disposer de moyens suffisants pour réaliser davantage de films
et mettre en place une réelle sélection.
En 2019, nous ferons appel à deux professionnels de la production comme nous l?avons déjà fait
en matière de diffusion, dans l?idéal deux abonnés, qui nous aideront à choisir les films.
UN PARTICIPANT
Le festival documentaire de Lussas est une véritable pépite dans le monde du documentaire.
Pourquoi avoir opté pour un tel bâtiment, comparable à n?importe quel autre bâtiment
administratif, plutôt que pour un ensemble de bâtiments plus modestes et plus conformes à
l?esprit actuel de l?événement ? L?argument consistant à dire que cet imposant bâtiment vous
donne de la crédibilité me surprend particulièrement.
PIERRE MATHEUS
Cette question de la crédibilité n?a absolument pas été un argument pour nous. Je me faisais
simplement l?écho de ce qui nous est parvenu en retour.
J?avoue éprouver moi aussi un certain regret par rapport à ce projet. Laissez-moi simplement
vous expliquer la manière dont peut se faire un projet sur un territoire comme le nôtre :il existe
une ancienne cave coopérative viticole que nous souhaitions investir afin de nous y installer,
après rénovation. Nous nous sommes cependant heurtés à diverses difficultés.
Le terrain du bâtiment a été acheté par la commune, avec la volonté de le mettre à disposition de
l?activité documentaire. Mais une fois la possibilité d?aménager la cave coopérative exclue, nous
n?avions pas d?autre possibilité que de faire construire sur le terrain en question.
En parallèle, les collectivités nous soutenaient énormément, mais il existait un risque de
désengagement du conseil régional. Nous avons d?ailleurs depuis subi des coupes franches.
Nous étions donc dans une certaine urgence.
Je concède le caractère un peu massif du bâtiment, mais j?espère que l?aménagement extérieur,
qui reste encore à réaliser, ainsi que la création qui en émergera, contribueront à relativiser cette
dimension.
UNE PARTICIPANTE
Il serait réellement intéressant que des partenariats soient lancés entre votre village et certaines
collectivités territoriales plus éloignées. La profession de paysagiste connaît effectivement une
véritable carence en matière d?outils cinématographiques, et votre positionnement et
rayonnement nous seraient réellement utiles sur la question du paysage.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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J?estime que nous sommes à une époque où les collectivités territoriales seraient ouvertes à des
partenariats, notamment avec vos étudiants. Il serait bénéfique que les cent ou cent cinquante
communes proches de vous relient leurs actions de soutien à la culture aux enjeux
d?aménagement.
Avez-vous d?autres personnalités impliquées dans votre projet, en dehors de
Dominique MARCHAIS dont il a été question à plusieurs reprises ? Seriez-vous en mesure de
nous communiquer quelques titres de films de votre catalogue susceptibles de traiter, d?une
manière ou d?une autre, des paysages et de leurs enjeux ? Enfin prévoyez-vous de consacrer sur
la plateformeTënk des plages de programmation directement dédiées aux paysages ?
PIERRE MATHEUS
Notre plan de charge ne nous permet pas de solliciter directement les collectivités locales.
Toutefois, lorsqu?on s?adresse à nous avec un projet solide, porté et réfléchi, nous tâchons de
mettre en relations nos étudiants les plus pertinents au regard dudit projet.
Nous réalisons sur la plateforme Tënk des programmations mensuelles appelées escales, en lien
avec l?actualité. Il pourrait être envisageable de nous intéresser aux paysages dans ce cadre, en
rapport avec un événement donné. Nous prévoyons une programmation autour de la
photographie en juillet à l?occasion des Rencontres de la photographie d?Arles, autour de la
danse en septembre. Aborder les paysages est donc tout à fait envisageable sur le principe.
Je ferai en sorte que soient transmis des suggestions de noms de films ou de réalisateurs liés
aux paysages, au sein de notre catalogue. Les deux cyprès dont il a été question ce matin, en
tant qu?éléments de repère au coeur de paysages radicalement transformés, me font penser à un
film que j?ai beaucoup aimé, et qui peut avoir trait, d?une certaine manière, à cette question de la
transformation des paysages. Il s?agit d?un film de Jean-Gabriel PERIOT intitulé
200 000 fantômes. Il n?est composé que de photographies montrant Hiroshima avant et après
l?explosion de la bombe atomique. Il témoigne de la reconstruction réalisée à partir du seul et
unique bâtiment resté debout. Ce film n?est évidemment pas directement approprié pour une
programmation autour du thème des paysages, mais il n?en demeure pas moins marquant à bien
des égards, y compris en matière de réflexion autour des questions d?urbanisme et de
reconstruction.
JULIEN TRANSY
Je remercie à nouveau les partenaires et intervenants pour leur implication dans le montage et la
tenue de cette journée, ainsi que les participants qui ont contribué à lui donner une dimension
interactive. Les actes de cette journée seront accessibles en format papier (et distribués
notamment lors de prochaines journées des paysages) ainsi qu?en format pdf sur le site internet
du ministère, au sein d?une rubrique dédiée : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/politique-
des-paysages#e8
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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FILMOGRAPHIE INDICATIVE
de documentaires de création traitant de questions paysagères
Afin de répondre à une demande formulée par l?auditoire à la suite de sa présentation (voir page
64), Pierre MATHEUS a suggéré au bureau des paysages de se rapprocher de Brieuc MEVEL,
programmateur de la plage « écologie » de la plateforme Tënk, et par ailleurs coordonnateur,
entre autres activités, des Rencontres d?ici là, organisées par l?association Lignes d?horizon pour
« poser un regard sensible, critique, politique, poétique et citoyen sur notre environnement, afin
de contribuer à la prise de conscience du rôle de l'espace dans nos vies, autant qu'à l'influence
de nos vies sur l'espace » [http://www.lignesdhorizon.org/].
Les délais de bouclage des actes de la journée des paysages du 5 juin 2018 ont conduit Brieuc
MEVEL à accompagner sa sélection des précisions suivantes :
« Cette filmographie indicative se focalise sur des films documentaires abordant frontalement les
enjeux qui touchent au paysage, ou que traverse la notion de paysage. Une telle filmographie
n?est pas aisée à établir, étant donné que le paysage au cinéma est présent dans quantité de
films, comme décor le plus souvent, parfois comme élément dramaturgique, mais très rarement
comme lieu d?un questionnement de nature politique ou philosophique. Il m?a paru intéressant de
ne proposer que des films venant interroger, avec le paysage, le rapport que les hommes
peuvent construire avec leur milieu. Il s?agit donc d?une filmographie particulièrement restreinte,
indicative, ayant pour vocation première la découverte de quelques films documentaires ayant le
paysage au coeur de leur objet ».
Les éventuels compléments postérieurs à la présente édition seront intégrés à la version
numérique des actes, accessible sur le site du ministère [https://www.ecologique-
solidaire.gouv.fr/politique-des-paysages#e8] ainsi qu?à une éventuelle réédition papier.
---
- Dominique MARCHAIS et ses trois longs métrages documentaires: Le Temps des grâces, La
Ligne de partage des eaux, et Nul homme n?est une île
- Ariane DOUBLET : La Terre en morceaux
- Digna SINKE : Nature et Nostalgie
- Pierre GOETSCHEL : Rond-Point
- Chantal AKERMAN et sa trilogie : D?Est, Sud, De l?autre côté
- Mercedez ALVAREZ : El Cielo Gira (Le ciel tourne)
- Sergeï LOZNITSA : Landscape (Paysage)
- Antoine BOUTET : Zone of Initial Dilution
- La série « Paysages d?ici et d?ailleurs » d?Arte, bien qu?elle sorte du champ du documentaire dit
de création
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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ELEMENTS DE REPERE SUR LA POLITIQUE DES PAYSAGES
UN SOCLE HISTORIQUE TOUJOURS ACTIF : LES SITES INSCRITS ET CLASSES 4
Les sites inscrits et classés peuvent être considérés comme le socle historique de la politique du
paysage en France. Cette profondeur historique associée au caractère toujours actif du
processus d?inscription et de classement explique le fait que ce dispositif ait été évoqué et
présenté dès l?introduction de cette journée du 5 juin 2018 par Jean-Emmanuel Bouchut.
Une première loi dès 1906
Inspirée par la prise de conscience, au sein du milieu associatif, des artistes et des gens de
lettres, de la valeur patrimoniale des paysages exceptionnels, la protection des sites et
monuments naturels a été instituée par une loi du 21 avril 1906. La loi du 2 mai 1930 a donné à
cette politique sa forme définitive. Elle est désormais codifiée aux articles L. 341-1 à 22 du code
de l?environnement. Ses décrets d?application y sont codifiés aux articles R. 341-1 à 31.
Cette législation s?intéresse aux monuments naturels et aux sites "dont la conservation ou la
préservation présente, au point de vue artistique, historique, scientifique, légendaire ou
pittoresque, un intérêt général". Les berges du Lez évoquées en introduction de la journée
fournissent une illustration concrète de classement au titre des critères artistique et pittoresque,
les peintures de Frédéric Bazille ayant servi d?argumentaire en ce sens.
L?objectif est de conserver les caractéristiques du site, l?esprit des lieux, et de les préserver de
toutes atteintes graves. Comme pour les monuments historiques, la législation relative à la
protection des sites prévoit deux niveaux de protection que sont l?inscription et le classement.
Une politique d?Etat au service de l?intérêt général
La mise en oeuvre de cette législation relève de la responsabilité de l?État, et fait partie des
missions du ministère en charge de l?écologie. Les programmes et projets de protections sont
préparés par les directions régionales de l?environnement, et soumis pour avis aux commissions
départementales des sites. Les décisions de classement sont prises par décret, après
consultation de la commission supérieure des sites et du Conseil d?État, ou plus rarement par
arrêté ministériel. Dans les deux cas, elles interviennent après une instruction locale qui
comprend une enquête publique, la consultation des collectivités locales et de la commission
départementale. Les décisions d?inscription sont prises par arrêté du ministre chargé des sites
après consultation de la commission départementale des sites.
Les décisions de classement ou d?inscription constituent une simple déclaration de
reconnaissance de la valeur patrimoniale de l?espace concerné. Elles ne comportent pas de
règlement comme les réserves naturelles, mais ont pour effet de déclencher des procédures de
contrôle spécifique sur les activités susceptibles d?affecter le bien. En site classé, toute
modification de l?état ou de l?aspect du site est soumise à une autorisation spéciale soit du préfet,
soit du ministre chargé des sites après consultation de la commission départementale,
préalablement à la délivrance des autorisations de droit commun. En site inscrit, les demandes
d?autorisation de travaux susceptibles d?affecter l?espace sont soumis à l?Architecte des Bâtiments
de France qui émet un avis simple sauf pour les travaux de démolition qui sont soumis à un avis
conforme.
UN DOUBLE ELARGISSEMENT
De l?élément ponctuel à l?ensemble paysager
La reconnaissance, par le classement, de la valeur patrimoniale des paysages nationaux s?est
tout d?abord attachée à des éléments remarquables mais ponctuels (rochers, cascades,
fontaines, arbres isolés) puis à des écrins ou des points de vue, à des châteaux et leurs parcs.
4 Voir la page dédiée sur le site du ministère : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/politique-des-sites
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Elle s?est peu à peu étendue à des espaces beaucoup plus vastes constituant des ensembles
géologiques, géographiques ou paysagers (massifs, forêts, gorges, vallées, marais, caps, îles,
et.) comme le massif du Mont blanc, la forêt de Fontainebleau, les gorges du Tarn, le marais
poitevin, les caps Blanc Nez et Gris Nez, l?île de Ré, etc., couvrant plusieurs milliers voire
plusieurs dizaines de milliers d?hectares.
Des sites au grand paysage
Bien que leur périmètre se soit tendanciellement élargi, les quelques 2700 sites classés et près
de 4000 sites inscrits représentent aujourd?hui environ 4 % du territoire national, soit 1,1 millions
d?hectares. C'est pourquoi il importe de ne pas circonscrire la réflexion et l'action à ces seuls
espaces, qui s'inscrivent d'ailleurs presque toujours dans des ensembles paysagers plus vastes,
qu'il s'agit aussi de comprendre et de prendre en compte.
Ainsi les Grands Sites (dont le cirque de Navacelles évoqué durant la séquence 1 de la journée
est un exemple), qui incluent sur une partie significative de leur territoire des sites classés, font
l?objet d?un volontariat et d?un consensus local pour engager une démarche ambitieuse de
gestion et de valorisation allant au-delà du périmètre classé. Cette politique a été initiée dès 1976
par l'État pour répondre aux difficultés posées par la fréquentation importante des sites les plus
emblématiques. Il s?agit de restaurer les qualités qui ont fait la renommée du lieu et de le doter
d?un projet de préservation et de gestion, permettant l?accueil des visiteurs dans le respect des
caractéristiques du site, de l?esprit des lieux et de la vie locale.
D?autres politiques concourent aussi, indirectement, à la protection et à la revalorisation de
certains paysages. En 1975 l?Etat français a par exemple décidé de créer le Conservatoire du
littoral, un établissement public dont la mission est d?acquérir des parcelles du littoral menacées
par l?urbanisation ou dégradées pour en faire des sites restaurés, aménagés, accueillants dans le
respect des équilibres naturels. L?intervention au cours de la séquence 1 de Philippe Pangrazzi,
repéreur de lieux de tournage, a permis de mettre en avant certains secteurs acquis à ce titre par
le Conservatoire, sous l?angle de leur potentiel à traduire et exprimer les valeurs portées par un
réalisateur ou par son oeuvre.
A plus large échelle encore, les parcs nationaux ou les parcs naturels régionaux engagent des
actions ayant trait au paysage, à travers leur charte notamment (cette journée a ainsi été
l?occasion de présenter certaines des actions conduites en la matière par le PNR de la
Narbonnaise en Méditerranée). Depuis la loi du 8 août 2016 pour la reconquête de la biodiversité,
de la nature et des paysages (loi dite RBNP), les paysages présentant « un intérêt particulier »
peuvent même motiver la création d'un Parc naturel régional. Mais « les préoccupations
paysagères ont toujours été au coeur de la démarche et du projet des Parcs, puisqu?il leur revient
d?organiser la rencontre entre un terroir, une nature et une communauté humaine pétrie
d?histoire, un savoir-faire et une culture. Telle est précisément la définition du paysage »5.
Par ailleurs avec la loi dite ALUR6 de 2014, le paysage fait son apparition parmi les orientations
générales que doit définir le projet d?aménagement et de développement durables du PLU ou
PLUi. Cette même loi introduit le principe de formulation d?« objectifs de qualité paysagère » dans
les SCoT, permettant d?orienter la définition et la mise en oeuvre ultérieure des projets de
territoire, au regard des traits caractéristiques des paysages considérés et des valeurs qui leur
sont attribuées.
Une évolution consacrée et encouragée par la Convention européenne du paysage (CEP)
Les quelques exemples évoqués ci-dessus témoignent de la prise en compte progressive des
paysages, à des échelles plus larges d?une part, et selon des logiques ne relevant plus
5 Marc HOFFSESS, Directeur du Parc des Vosges du Nord - Actes congrès des Parcs 2008, cité dans le guide "La part du
paysage
dans les Parcs naturels régionaux Après 20 ans de loi Paysage", avril 2013, FPNRF.
6 Loi du 24 mars 2014 pour l'accès au logement et un urbanisme rénové. Voir la fiche « Le paysage dans les documents
d?urbanisme » disponible en ligne :
http://www.cohesion-territoires.gouv.fr/IMG/pdf/alur_fiche_paysage_et_documents_d_urbanisme.pdf
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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seulement de leur protection ou conservation d?autre part. Cette tendance s?est trouvée confortée
par la signature, à Florence en 2000, de la Convention européenne du paysage7.
Il s?agit du premier texte international ayant pour ambition de conduire les Etats l?ayant ratifié (39
à ce jour, dont la France) à instituer une politique nationale portant sur l?ensemble des paysages,
qu?ils soient considérés comme remarquables ou quotidiens, exceptionnels ou dégradés, ruraux,
naturels ou urbains.
Il est essentiel ici de ne pas se méprendre sur le vocabulaire employé : la référence aux
« paysages du quotidien », par exemple, ne signifie en rien que ces derniers sont de fait dénués
de caractère emblématique ou patrimonial. Il s?agit même au contraire d?inviter à porter une égale
attention à ces paysages formant le cadre de vie du plus grand nombre, afin d?en comprendre
pleinement les caractéristiques et la singularité, pour éviter leur banalisation et standardisation.
Cet objectif ne signifie pas non plus qu?il importe de ce fait, par principe, d?écarter toute évolution
sur un territoire. En ce sens protéger revient moins ici à conserver et figer des formes paysagères
qu?à prendre en compte et intégrer aux projets les valeurs, les fonctions et les usages qui les ont
générés.
La Convention européenne du paysage invite par ailleurs à compléter cette logique de protection
des paysages par une logique de gestion et d?aménagement, pour accompagner les
transformations induites par les nécessités économiques, sociales et environnementales.
L?objectif est enfin de penser le paysage dans sa double dimension matérielle et immatérielle,
dont l?appréhension, faisant aussi appel au sensible, n?est pas seulement affaire d?experts.
Le cinéma illustre à sa manière la force de cette approche sensible en contribuant à diffuser,
sublimer voire inventer de nouvelles représentations des paysages.
En le définissant comme une « partie de territoire telle que perçue par les populations, dont le
caractère résulte de l'action de facteurs naturels et/ou humains et de leurs interrelations », la
Convention fait du paysage un vecteur à même de faire passer le citoyen du statut de spectateur
à celui d?acteur, en lui permettant d?exprimer ses propres perceptions et aspirations en matière de
cadre de vie.
AU COEUR DE LA DEMARCHE PAYSAGERE : LE PROJET DE PAYSAGE
Avec la loi dite RBNP de 2016 (cf. supra), la France a intégré dans son code de l?environnement
cette définition du paysage proposée par la Convention européenne. Mais il est clair qu?une telle
formulation n?a pas vocation à produire des effets juridiques directs et mesurables, comme le
ferait par exemple un régime d?autorisation ou d?interdiction.
Cette difficulté à circonscrire juridiquement, et plus généralement à cerner les contours de la
notion de paysage, peut dérouter de prime abord. Mais c?est aussi ce qui peut faire in fine la force
d?une démarche qui fait primer le projet sur la norme, la seconde pouvant décliner ou encadrer si
besoin le premier, sans avoir limité l?imagination et le champ des possibles au préalable.
L?entrée par le paysage vise à n?omettre aucune dimension de l?expérience physique concrète et
globale d?un lieu, au-delà de la seule dimension visuelle. L?approche paysagère partage ainsi
avec le cinéma le fait de prendre en compte, entre autres éléments, la question des ambiances
sonores.
Aborder un territoire sous l?angle du paysage, c?est traiter des différentes dimensions qui le
composent sans les considérer comme une superposition de strates indépendantes les unes des
autres (géologie, topographie, hydrologie, climatologie, botanique, d?une part ; occupation et
activités humaines, formes et implantations du bâti, organisation sociale et système de valeurs
d?autre part), pour tâcher de comprendre au contraire leurs interrelations.
7 Voir le site dédié du Conseil de l?Europe : https://www.coe.int/fr/web/landscape
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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Un outil opérationnel : le plan de paysage
Le plan de paysage est l?outil opérationnel destiné à traduire ces principes. Il s?agit d?une
démarche volontaire et non réglementaire, qui positionne le paysage comme un outil
d?accompagnement du changement et d?expérimentation, à même de mobiliser l?initiative et la
créativité des territoires au service de leur transformation, de leur transition vers un modèle plus
durable. Le plan de paysage est :
Un outil contextualisé : il vise à identifier les potentialités propres à chaque paysage et à les
mobiliser pour renforcer l?attractivité et la vitalité des territoires. Il permet d?éviter de dupliquer des
stratégies d?aménagement banales et inadaptées.
Une démarche globale : le plan de paysage se distingue de l?approche sectorielle, car il pose la
question en termes de spatialisation raisonnée des fonctions et permet ainsi de résoudre les
contradictions apparentes entre les divers dispositifs. Le plan de paysage est donc un outil
puissant de coordination des politiques sectorielles.
Le plan de paysage est un outil politique qui permet aux citoyens de devenir des acteurs à part
entière de l?aménagement du territoire et des transitions. Il apparaît en effet comme :
Un outil pédagogique qui permet d?expliquer aux populations les fondamentaux physiques du
territoire et leurs incidences sur les modes de vie. Il vise également à identifier et expliquer les
dynamiques qui transforment les paysages, pour promouvoir une vision évolutive.
Une instance de concertation qui permet d?augmenter l?acceptabilité des politiques de transition
à travers un dispositif de co-construction.
UNE ILLUSTRATION CONCRETE : LA VALLEE DE LA BRUCHE
Un exemple emblématique (ici restitué de manière synthétique et simplifiée8) de démarche
paysagère comme moteur d?un projet global de territoire peut être recherché du côté de la vallée
de la Bruche.
Un élément déclencheur et des facteurs explicatifs multiples
Tout part d?une aspiration concrète formulée voilà près de 30 ans par les élus et la population
locale : retrouver un temps significatif d?ensoleillement au quotidien. Une telle demande sociale
trouve son origine dans la configuration paysagère du territoire, marquée par un double
phénomène d?enrésinement des vallées et d?étalement urbain, avec pour conséquence une perte
importante d?heures d?ensoleillement pour les habitants. Cette configuration s?explique elle-même
par les dynamiques et tendances à l?oeuvre au cours de la seconde moitié du 20ème siècle : la
double activité des vallées alsaciennes, partagées entre industrie et élevage, assurait
traditionnellement un entretien soigné du territoire et une valorisation des moindres parcelles
accessibles au bétail. Le délitement du tissu industriel dans les années 1950 à 1970 a contraint
les ouvriers à chercher un emploi à l?extérieur de la vallée et à abandonner l?activité agricole
locale. L?équilibre entre forêts et prairies a alors basculé en faveur de l?enrésinement et de
l?enfrichement massif des anciens lopins appartenant aux ouvriers-paysans.
L?abandon des prés communaux, cumulé à ces plantations individuelles ont eu des
conséquences globales : le gaspillage du potentiel agricole de la vallée, la rupture des
perspectives visuelles entre les villages et la perte de lumière pour les habitants.
8 Le développement qui suit s?appuie notamment sur des extraits de la fiche « Le paysage, passion tranquille, partagée et
durable d?une intercommunalité alsacienne » [http://www.safer.fr/iso_album/2010-12-paysage-4_haute_bruche.pdf] ainsi que du
compte-rendu de l?atelier Atelier Paysage et Agriculture du 8 octobre 2015 organisé à l'initiative de l'association française
d'agronomie, avec le soutien actif de la communauté de communes de la Bruche et l?approbation du Collectif Paysages de
l'Après Pétrole :
http://agronomie.asso.fr/fileadmin/user_upload/Evenements_AFA/Ateliers_terrain/Atelier_Alsace_Paysage_2015/Atelier_2015_
_Alsace_Paysage_Compte_Rendu.pdf
.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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La nécessité d?une réponse collective articulant politique publique et initiative privée
La question du paysage a dès lors concerné les habitants autant que les propriétaires forestiers
ou les agriculteurs. L?appropriation de l?enjeu nécessitait une réponse collective, reposant sur une
articulation fine entre politique publique et initiative privée : la communauté de communes de la
Vallée de la Bruche a porté et soutenu la création d?associations foncières pastorales (AFP),
destinées non seulement à rouvrir les espaces enfrichés mais également à redonner dynamisme
et attractivité à la vallée, en inscrivant l?action dans la durée (logique de filière agricole circuit
court, au-delà de l?enjeu de réouverture des paysages). A l?origine outil de valorisation du foncier
agricole ou forestier, les AFP trouvent à présent vocation à apporter des réponses à l?étalement
urbain.
Cet exemple démontre la manière dont l?entrée par le paysage permet d?articuler plusieurs
dimensions (sociale, environnementale, économique) à plusieurs échelles spatiales (de la
parcelle à la vallée) et temporelles (de la bonne prise en compte de l?histoire du territoire et de
ses évolutions à la projection à moyen et long terme ; de l?opération ponctuelle de réouverture
des paysages à l?entretien de ces derniers dans la durée) : des analyses paysagères ont d?abord
conduit à hiérarchiser les zones à défricher afin de leur donner tout d?abord une meilleure
efficacité par rapport à l'objectif de « redonner de la lumière à la vallée » (réouverture de la
continuité des fonds de vallée, des bordures de villages, des bas versants et des chaumes). C?est
une bonne connaissance historique de la mise en valeur agricole de ces vallées jusqu'au milieu
du XX° siècle qui a conduit ensuite à définir le périmètre des actions à engager (via les AFP ou
autres procédures) pour faire de nouvelles unités de gestion agricoles homogènes par rapport au
relief, capables d?intéresser des agriculteurs à des fins de pâture, pâture et fauche ou fauche
uniquement. Cette typologie agro-paysagère a enfin été traduite dans le cadre de MAEc
(mesures agro-environnementales et climatiques) pour définir des modes de gestion adaptés à
chaque zone pour satisfaire les besoins en termes de production fourragère, d'intérêt faunistique
et floristique notamment apicole et de paysage par rapport aux enjeux d'ouverture. Ce travail fin
s'est réalisé en associant les analyses spatiales menées en commun par différents experts
agronomes, environnementalistes, paysagistes et les agriculteurs.
Pour conclure avec Jean-Sébastien Laumond, chargé de mission paysage et environnement de
la communauté de communes de la Vallée de la Bruche, « les dimensions du paysage
permettent d?aborder de nombreuses thématiques structurantes pour les collectivités, avec un
regard parfois décalé et éclairant qui ouvre d?autres pistes pour envisager les projets », dès lors
que l?on positionne le paysage « comme une approche réaliste et opérationnelle, et plus
seulement comme un supplément d?âme »9.
LES OUTILS ET DEMARCHES DE LA POLITIQUE DES PAYSAGES : PANORAM A
Le développement qui suit s?appuie sur la rubrique du site internet du Ministère de la transition
écologique et solidaire dédié à la politique des paysages : https://www.ecologique-
solidaire.gouv.fr/politique-des-paysages
Développer la connaissance de tous les paysages
Préserver et promouvoir la qualité et la diversité des paysages à l?échelle nationale suppose un
préalable : développer une vaste politique de connaissance, étendue à l?ensemble du territoire et
sortant d?une logique sélective pour s?intéresser à tous les types de paysages (urbains ou ruraux,
du quotidien ou remarquable, de qualité ou dégradés, etc.). Deux outils majeurs sont à
disposition pour ce faire : les atlas de paysages et les observatoires photographiques.
Atlas de paysages
Le paysage résulte de l?interaction continue entre les facteurs naturels et les activités humaines
qui modèlent les territoires. Mais il est également associé à un ensemble de pratiques et
d?usages, de valeurs et de représentations sociales. La prise en compte des paysages dans
9 « La vallée de la Bruche, des élus et un territoire en réseau impliqués pour le paysage », in Paysages en réseaux, n°38 de la
Revue Sud Ouest Européenne, sous la direction de Philippe Béringuier et Laurent Lelli, 2014.
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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l?aménagement du territoire implique d?en comprendre les structures, d?en saisir les évolutions et
les valeurs associées.
La construction de cette connaissance est l?objet des atlas de paysages, qui visent à rendre
compte de la singularité de chacun des paysages qui composent un territoire, selon trois
modalités : identifier (délimiter une unité paysagère et la nommer), caractériser (décrire les
structures paysagères) et qualifier (saisir les représentations sociales associées à une unité
paysagère). Des dynamiques et des enjeux sont par ailleurs associés à ces unités paysagères.
Chaque département a vocation à être couvert par un atlas de paysages (même si son
élaboration peut être conduite au niveau régional). Cette ambition est confortée par l?actualisation
en 2015 de la méthode nationale d?élaboration des Atlas10, et par la loi de 2016 dite RBNP (cf.
supra) qui donne une assise juridique aux atlas (Art. L. 350-1 B du code de l?environnement), et
les positionne comme un document de connaissance partagée : sa réalisation s?opère ainsi
« conjointement par l'État et les collectivités territoriales ».
Observatoires photographiques des paysages (OPP)
En parallèle des atlas de paysages, le ministère chargé de l?environnement a encouragé la mise
en place d?un Observatoire Photographique National du Paysage (OPNP). Une
communication en conseil des ministre du 22 novembre 1989 en a posé le cadre : « constituer un
fonds de séries photographiques qui permette d?analyser les mécanismes et les facteurs de
transformations des espaces ainsi que les rôles des différents acteurs qui en sont la cause de
façon à orienter favorablement l?évolution du paysage ». Le principe consiste ainsi à choisir, sur
un territoire donné, des points de vue qui feront l?objet d?une re-photographie à l?identique à
différents pas de temps.
Cet usage diachronique de la photographie donne à voir les permanences et les évolutions des
structures paysagères avec une force d?évidence dont ne peuvent se prévaloir par exemple les
données cartographiques ou chiffrées. Ce potentiel a d?ailleurs été mis à profit avec efficacité
durant la séquence 1 de la journée du 5 juin 2018, avec la projection de photographies
contemporaines des deux cyprès visibles dans le film Sans toit ni loi d?Agnès Varda.
Un parallèle a également pu être établi, au cours de la séquence 3, entre les courts-métrages de
Joël Brisse La pomme, la figue et l?amande et Les oliviers (mobilisant, à 15 ans d?intervalle, les
mêmes personnages et les mêmes acteurs au sein d?un même village) et la logique d?un
Observatoire Photographique du Paysage (OPP).
L?OPNP est aujourd?hui composé de 20 itinéraires photographiques, chacun étant le fruit d?une
rencontre entre le ministère chargé du paysage, le projet de territoire porté par un partenaire local
et le regard singulier d?un photographe. Depuis 2014, la photothèque Terra11 abrite le fonds
photographique issus des différents itinéraires composant l?OPNP, ainsi rendu accessible au
public.
De nombreux territoires se sont depuis engagés dans la démarche, de façon autonome et sans
nécessairement solliciter l?accompagnement de l?État. Un inventaire conduit à l?initiative du
ministère en 2015 a ainsi permis de recenser l?existence de près d?une centaine d?OPP, même si
tous ne sont pas nécessairement actifs. L?enjeu consiste aujourd?hui à faciliter le partage
d?expériences entre ces OPP, par delà leur diversité d?approche, d?objet, de statut, de périmètre?
Développer la culture du projet de paysage : le Club Plans de paysage
Les grands principes du plan de paysage sont présentés dans la partie « Au coeur de la
démarche paysagère : le projet de paysage » (cf. supra).
Le ministère soutient les collectivités désireuses de s?engager dans cette démarche volontaire et
non réglementaire, à travers la mise en oeuvre d?appels à projets. Les 92 collectivités lauréates
10 MEDDE, Les Atlas de paysages : Méthode pour l'identification, la caractérisation et la qualification des paysages, 111 pages, 2015,
accessible en ligne sur la page du MTES dédiée à la politiques des paysages.
11 https://terra.developpement-durable.gouv.fr/observatoire-photo-paysage/categories /
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issues des appels à projet 2013, 2015, 2017 et 2018 ont bénéficié d?un soutien financier de l?État
à hauteur de 30 000¤, ainsi que d?un accompagnement méthodologique dispensé par un
« Club Plans de paysage », dont elles sont devenues membres.
Ce Club accompagne les collectivités lauréates dans la construction et la mise en oeuvre
opérationnelle de leur projet de territoire. En le rejoignant, ces collectivités ont ainsi accès à :
- un accompagnement personnalisé de l?Etat afin de les aider à formuler un projet de territoire, à
mobiliser les outils réglementaires et les réseaux d?experts nécessaires à sa réalisation ;
- un réseau de territoires membres du Club, déjà engagés dans des démarches « plans de
paysage », qui favorise les échanges de pratiques et les retours d?expérience ;
- une vitrine pour valoriser au niveau national les actions exemplaires engagées au niveau local.
Cet appel à projet conduit à l?origine tous les deux ans s?est transformé en 2018 en un processus
de sélection annuel. Une perspective consiste également à ne plus faire de cet appel à projets le
vecteur unique d?intégration au Club Plans de paysage, afin d?ouvrir celui-ci à toute autre
expérience pertinente en matière de construction de projet de territoire par le paysage.
Sensibiliser par l?exemple : le Grand Prix national du paysage (GPNP)
Le Grand Prix national du paysage, décerné tous les deux ans par le ministère, a pour vocation
de promouvoir la pertinence de l?approche et de la pensée paysagères dans le processus de
transformation des territoires. À travers ce prix, le ministère valorise une démarche paysagère
innovante à l?échelle d?un territoire. Celle-ci doit avoir donné lieu à des réalisations concrètes en
France ou en zone transfrontalière. La démarche récompensée doit être le fruit d?une
collaboration étroite entre une maîtrise d?ouvrage porteuse d?une volonté territoriale ambitieuse et
une équipe de maîtrise d?oeuvre inventive et créative dans laquelle le rôle du paysagiste est
central et prépondérant.
La démarche lauréate et ses réalisations doivent être exemplaires tant par les résultats obtenus
que par leur mise en oeuvre. Elles doivent témoigner d?une avancée particulièrement
remarquable dans la manière d?aborder l?aménagement du territoire et de prendre en compte les
ressources naturelles, les atouts territoriaux et les spécificités paysagères locales. Elles doivent
se montrer novatrices par les solutions proposées et susceptibles d?initier de nouvelles façons de
penser le territoire à partir du paysage.
Les projets des lauréats consacrés depuis 2005 peuvent être consultés sur le site du ministère,
au sein de la rubrique dédiée12.
Former les professionnels de demain : promouvoir une « école française du paysage »
On estime à environ 2800 le nombre de diplômés exerçant une activité de paysagiste-concepteur
en France. La formation de ces paysagistes revêt une importance majeure dans la mise en
oeuvre d?une politique ambitieuse en matière de protection, gestion et aménagement des
paysages. Le ministère chargé de l'environnement et les ministères tutelles des écoles de
paysages sont garants de la qualité de leur formation et de la reconnaissance de leurs
compétences.
Pour promouvoir une « école française du paysage », le ministère soutient différentes activités,
rencontres et évènements organisés chaque année alternativement par les écoles supérieures
du paysage (Agroacampus Ouest ? site d?Angers, Ecole de la nature et du paysage de Blois de
l?INSA Centre Val de Loire, Ecole supérieure d?architecture et de paysage de Lille et de
Bordeaux, Ecole nationale supérieure de paysage de Versailles-Marseille) : workshop étudiant
(rassemblant des étudiants et des enseignants de chacune des écoles autour d?une thématique
dans une région choisie) ; journées des écoles (associant directeurs, représentants des équipes
enseignantes et des élèves, ministères de tutelle des écoles et organisations professionnelles
dans le but de réfléchir à l?évolution du métier et des formations) ; doctorales en paysage
(permettant aux doctorants dans le domaine du paysage d?échanger et de communiquer sur l?état
12 https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/politique-des-paysages#e5
Journée des paysages 5 juin 2018 ? 24 paysages par seconde. Du terrain à l?écran, quelles interactions
entre paysages et cinéma ?
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de leurs travaux), groupe de travail sur la recherche en paysage (qui réunit les chercheurs des
laboratoires des écoles de paysage, les ministères de tutelle et les praticiens afin de réfléchir à la
question des parcours doctoraux et de leur attractivité, aux relations de la recherche avec les
pratiques professionnelles, etc. ), la revue électronique « Projet de paysage », (co-pilotée par
les laboratoires de recherche des cinq écoles de paysage, elle parait chaque semestre sur une
thématique choisie collectivement. Elle sera bientôt accessible sur Open Editions, une plateforme
de revues scientifiques qui lui donnera une visibilité plus grande à l'échelle nationale, mais aussi
internationale).
La loi RBNP de 2016 a créé un titre de paysagiste-concepteur permettant une meilleure
identification de ces derniers au sein des professionnels de l?aménagement et de la conception,
et garantissant aux commanditaires un niveau de qualification et de compétence élevé et
reconnu. Il est important de noter que cette réglementation n?entraîne aucune réserve d?activité :
l?activité de conception paysagère reste libre d?accès et ne fait l?objet d?aucune limitation ni
d?aucun monopole.
Enfin, a été mis en place dès 1993 un réseau d?architectes et de paysagistes-Conseils de
l?État auprès des services de l?État conduisant, dans les régions et départements, les politiques
en matière d?environnement, de logement et d?urbanisme : en marge de leur activité de
paysagistes libéraux, ces professionnels mènent des missions de conseil et d?expertise,
apportant leur regard extérieur et leur pratique du projet. La séquence 1 de la journée du 5 juin
2018 a mobilisé l?un de ces paysagistes.
Sensibiliser le grand public
Au-delà de l?intervention publique de l?État ou des collectivités, chaque action même individuelle
et privée est susceptible d?influer sur les paysages et le cadre de vie. Ce constat motive la
conduite d?une politique de vulgarisation et de sensibilisation auprès du grand public, en
complément des actions décrites plus haut.
Deux partenariats ont été mis en place en ce sens par le bureau des paysages du ministère au
cours de l?année 2018, dans des domaines volontairement éloignés afin de toucher un public
varié : le Printemps des Paysages13 vise à croiser les interventions de poètes, de
professionnels du paysage et d?acteurs du territoire afin de changer de regard sur les paysages
qui nous entourent. Le Tour de France des sites et paysages14 vise à fournir au public des
informations portant sur les sites et paysages des secteurs traversés par chacune des étapes du
Tour de France cycliste, des études ayant démontré que les téléspectateurs étaient nombreux à
suivre l?épreuve autant pour la course que pour les paysages. La première pierre de ce
partenariat trouve d?ailleurs son origine dans le montage d?une précédente journée des
paysages, organisée en partenariat avec le ministère des sports autour de la place des activités,
manifestations ou infrastructures sportives dans les paysages15.
De nombreux acteurs (Parcs naturels régionaux, grands sites de France, Conseils d?Architecture,
d?Urbanisme et de l?Environnement?) sont par ailleurs engagés au quotidien dans des initiatives
locales concourant à cet objectif de sensibilisation : lectures de paysages, conférences, ateliers
publics, interventions en milieu scolaire ... voire portage de films documentaires, à l?image de
l?expérience conduite par le PNR de la Narbonnaise en Méditerranée, présentée au cours de
cette journée du 5 juin 2018. L?ensemble des témoignages et échanges intervenus au cours de
cette journée démontre d?ailleurs l?intérêt de renforcer encore le recours au medium
cinématographique dans le cadre de cette politique de sensibilisation et valorisation.
13 La première édition a eu lieu les 29, 30 juin et 1er juillet 2018 à Aiguillon, Fumel et Cabrerets (départements du Lot et du Lot-
et-Garonne). Une brochure consultable en ligne en expose le programme détaillé ainsi que les grands principes :
https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/sites/default/files/brochure_le_printemps_des_paysages.pdf. Voir aussi la page dédiée
sur le site de l?association partenaire, le Printemps des Poètes : http://printempsdespoetes-dev.perfectogroupe.net/Le-
Printemps-des-Paysages-2018
14 Voir la page de l?édition 2018 : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/tour-france-des-sites-et-paysages
15 Les actes de cette journée organisée le 19 septembre 2017 sont accessibles sur le site internet du ministère :
https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/sites/default/files/actes_journee_paysages_19-09-2017.pdf
www.ecologique-solidaire.gouv.fr
Mise en page couverture : Jean Etienne Malaisé/
Impression : MTES-MCS/SG/SPSSI/ATL2
Brochure imprimée sur du papier certifié écolabel européen
Ministère de la Transition
écologique et solidaire
Direction générale de l?Aménagement,
du Logement et de la Nature
Tour Séquoia
92055 La Défense cedex
Tél. : +33 (0)1 40 81 21 22
INVALIDE)