Au-delà de la crise : repenser le marché électrique européen
HOGAN, William W.
Auteur moral
Auteur secondaire
Résumé
la Commission de Régulation de l'Énergie a réuni fin 2022 un panel international d'universitaires appartenant à des pays avec des marchés de l'électricité dont le fonctionnement est très variable. Il ne s'agit pas d'appliquer au cas français ou européen les règles qui fonctionnent plus ou moins bien dans l'un ou l'autre de nos pays. Il s'agit plutôt de comparer les différentes réponses qui ont été apportées dans différents pays à des questions parfois très proches. Dans ce document, nous n'abordons pas certaines questions liées au débat sur le marché de l'électricité, car nous ne cherchons pas à être exhaustifs. Ainsi, nous n'aborderons pas les questions liées à la gestion de la demande (c'est-à-dire le délestage, l'augmentation des prix plafonds pour influencer la demande...) qui est un moyen d'éviter des prix bas et volatiles et de maintenir la capacité des producteurs d'énergie non renouvelable de prendre le relais lorsque le vent et la lumière du soleil viennent à manquer
Descripteur Urbamet
marché économique
;Économie
Descripteur écoplanete
Thème
Texte intégral
La Revue de l?Énergie n° 668 ? septembre-octobre 202368
Introduction et méthodologie*
L?électricité présente des caractéristiques éco-
nomiques uniques qui expliquent le fonctionne-
ment spécifique de son marché. Tout d?abord, la
demande d?électricité est extrêmement volatile:
elle peut généralement varier de 70% entre le
milieu de la nuit et la fin de l?après-midi d?un
même jour, en particulier en hiver lorsque la
consommation des ménages augmente rapide-
ment en fin d?après-midi. Elle est également très
peu sensible aux prix à court terme. En outre,
dans la plupart des pays, l?électricité ne peut
pas être stockée en grandes quantités à des prix
raisonnables. Les technologies de stockage se
développent mais sont loin d?avoir atteint une
maturité économique et un rôle significatif dans
les réseaux. Par conséquent, l?équilibre entre
l?offre et la demande est toujours atteint en temps
réel sur le réseau, minute après minute.
L?une des conséquences de cette situation
singulière est la coexistence sur le marché de
* William Hogan (Harvard University, États-Unis), Peter Hartley
(Rice University, États-Unis), David Newbery (Cambridge
University, Royaume-Uni), Anna Creti (Université Paris Dau-
phine-PSL), Frédéric Gonand (Université Paris Dauphine-PSL,
coordinateur du groupe), Jean-Michel Glachant (Florence
School of Regulation, Italie), Christian Gollier (Toulouse School
of Economics, France), Jacques Percebois (Université de Mont-
pellier, France), Lucia Visconti (University of Milano-Bicocca,
Italie), Andreas Löschel (Ruhr University Bochum, Allemagne),
Natalia Fabra (Universidad Carlos III, Espagne).
l?électricité de producteurs ayant des structures
de coûts très différentes entre les coûts fixes et
les coûts variables. Le nucléaire, le photovoltaïque
et l?éolien ont des coûts fixes relativement élevés
(environ 80% ou plus du coût complet moyen)
et des coûts variables relativement faibles. En
revanche, les producteurs d?électricité au gaz, au
charbon et même au pétrole ont une structure
de coûts très différente, avec des coûts variables
relativement élevés et des coûts fixes relativement
faibles. Les centrales à coûts variables élevés, telles
que les turbines à gaz, sont sollicitées lorsque les
centrales à coûts plus faibles fonctionnent à plein
régime, et sont fortement susceptibles de déter-
miner le coût marginal du système.
Dans ce contexte, les ingénieurs ont dû conce-
voir un mode particulier de fonctionnement du
marché de l?électricité permettant de minimiser
le coût total de production du système (pour pré-
server la compétitivité des industries et le pou-
voir d?achat des ménages) tout en se protégeant
contre les ruptures d?approvisionnement et, dans
les marchés libéralisés, en veillant à ce que les
prix soient suffisants pour que les producteurs
d?électricité investissent.
La littérature économique du milieu du
xxesiècle sur la répartition et l?investissement opti-
maux dans la production d?électricité a montré
que ces objectifs pouvaient être atteints en faisant
SYNTHÈSE
Au-delà de la crise :
repenser le marché électrique européen
William Hogan, Peter Hartley, David Newbery, Anna Creti,
Frédéric Gonand, Jean-Michel Glachant, Christian Gollier,
Jacques Percebois, Lucia Visconti, Andreas Löschel, Natalia Fabra*
Ce texte est une synthèse élaborée à partir des travaux réalisés par un panel
international d?universitaires réunis par la Commission de Régulation de l?Énergie
(CRE) et coordonnés par Fréderic Gonand [CRE, 2023].
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Au-delà de la crise : repenser le marché électrique européen
fonctionner les générateurs d?électricité à court
terme dans l?ordre croissant des coûts variables
(ou marginaux) de production. Certains membres
du groupe notent que ce résultat dépend d?une
hypothèse implicite de la « plaque de cuivre »,
c?est-à-dire que les conditions économiques du
système et du réseau électriques ne sont pas
modifiées par la localisation de la production et
de la consommation.
Cette configuration de marché a relativement
bien fonctionné pendant trois décennies. Cepen-
dant, si le prix du gaz naturel monte en flèche,
comme ce fut le cas récemment pendant près de
deux ans en Europe, cela implique que les prix de
gros de l?électricité montent en flèche à leur tour
(et lorsque les énergies renouvelables deviennent
le producteur marginal, elles ont tendance à fixer
les prix à leur coût marginal, qui est bien inférieur
à leur coût moyen).
Dans ce contexte, la Commission de Régula-
tion de l?Énergie a réuni fin 2022 un panel interna-
tional d?universitaires appartenant à des pays avec
des marchés de l?électricité dont le fonctionne-
ment est très variable. Il ne s?agit pas d?appliquer
au cas français ou européen les règles qui fonc-
tionnent plus ou moins bien dans l?un ou l?autre
de nos pays. Il s?agit plutôt de comparer les dif-
férentes réponses qui ont été apportées dans dif-
férents pays à des questions parfois très proches.
Un groupe d?universitaires, c?est nécessaire-
ment une diversité d?opinions. Les économistes
savent bien que dans leur domaine, il peut y
avoir de nombreuses différences d?analyse,
mais aussi de nombreux points de consensus.
Le texte reflétera cette diversité d?opinions. Par
conséquent, en cas de désaccord, que nous ne
considérons pas du tout comme tragique mais
plutôt comme enrichissant, le texte principal de
ce document reflétera la position majoritaire, et
une note de fin ajoutera la position minoritaire.
Cela reflétera ce que les universitaires savent
faire: analyser clairement la réalité dans toute
sa complexité.
Dans ce document, nous n?abordons pas cer-
taines questions liées au débat sur le marché de
l?électricité, car nous ne cherchons pas à être
exhaustifs. Ainsi, nous n?aborderons pas les ques-
tions liées à la gestion de la demande (c?est-à-dire
le délestage, l?augmentation des prix plafonds
pour influencer la demande...) qui est un moyen
d?éviter des prix bas et volatiles et de maintenir
la capacité des producteurs d?énergie non renou-
velable de prendre le relais lorsque le vent et la
lumière du soleil viennent à manquer. De même,
les questions liées à l?émergence de l?hydrogène
dans le mix énergétique ne seront pas analysées.
Les discussions sur la réforme du marché de
l?électricité, dans le contexte européen actuel
mais aussi en général, reposent souvent sur des
hypothèses implicites qui ont des conséquences
importantes. En revanche, nous soulignons ici des
exemples importants de nos hypothèses de travail
et abordons leurs implications. Les hypothèses les
plus importantes sont les suivantes:
? Les acteurs du marché à la recherche de
profit disposent d?une importante marge de
manoeuvre pour participer par le biais d?ap-
pels d?offres ou d?auto-programmation, ainsi
que par le biais de décisions d?investissement.
? Les marchés en temps réel nécessitent une
coordination par l?intermédiaire d?un opéra-
teur de système, et l?opérateur de système peut
fournir une approximation réaliste des offres
et demandes complexes en plusieurs parties.
? Il n?est pas certain que le réseau soit une
plaque de cuivre, ce qui implique des dif-
férences de conditions économiques parfois
importantes d?un bout à l?autre du réseau.
? Le produit demandé par les consommateurs
est de l?électricité livrée à leurs emplace-
ments respectifs.
Ces hypothèses entraînent à leur tour des
contraintes importantes pour l?organisation d?un
marché de gros de l?électricité viable. Les acteurs
du marché à la recherche de profit anticipent le
système de règlement en temps réel lorsqu?ils
prennent des engagements à terme. Par consé-
quent, l?organisation du marché doit commencer
La Revue de l?Énergie n° 668 ? septembre-octobre 202370
SYNTHÈSE
par le marché en temps réel. La structure et les
prix du marché à terme doivent être cohérents
avec la structure en temps réel, et l?approche
inverse peut soulever des problèmes difficiles.
En temps réel, l?efficacité économique produc-
tive nécessite une répartition économique. Si les
enchères sont sincères, cette répartition peut être
assurée par l?opérateur du système. En l?absence
de non-convexité, les prix existent pour soutenir
cette répartition économique.
Les arguments habituels concernant l?adéqua-
tion entre les instruments et les objectifs d?orga-
nisation se combinent alors avec ces conclusions
pour suggérer, ou parfois dicter, les principaux
éléments d?une organisation réalisable du marché
de gros de l?électricité. Ces éléments concernent
par exemple l?efficacité économique (répartition
économique en temps réel basée sur des offres et
soumise à des contraintes de sécurité, idéalement
avec des prix marginaux locaux), la tarification de
la rareté, l?adéquation des ressources et le pro-
blème du manque d?argent, la couverture à terme
à plus long terme. Le problème de l?adéquation
des ressources et de la capacité de livraison dans
des conditions difficiles est plus complexe (voir
la partie3).
Tout ceci devrait être valable quel que soit
le degré de pénétration des énergies renouve-
lables ou les structures de coûts particulières de la
charge et de la production, qui affectent tous les
résultats des prix et des quantités mais n?ont pas
d?impact sur l?organisation de base du marché.
Bien que nous n?abordions pas dans ce docu-
ment toutes les questions liées au débat sur le
marché de l?électricité (car nous ne cherchons pas
à être exhaustifs), ce cadre a dicté les questions
que nous développons dans les pages suivantes:
questions de court terme (assurer le fonctionne-
ment du marché à court terme, comment évaluer
la taxation des rentes inframarginales, tarification
marginale locale), choix à long terme concernant
les actifs de production et les choix technolo-
giques (défis technologiques avec un prix du
carbone et une taxonomie, arguments pour (ou
contre) les marchés de capacité, contrats à long
terme et leur conception). Nous abordons égale-
ment des questions plus globales qui sont particu-
lièrement pertinentes pour les décideurs publics
en période de crise (protection contre les prix de
gros extrêmes de l?électricité, amortissement du
choc global pour les agents privés).
Chaque point est traité dans une note spéci-
fique qui articule deux sections, l?une centrée sur
l?analyse économique, l?autre sur les implications
empiriques et, surtout, sur les recommandations
générales à l?intention des décideurs politiques.
En rédigeant ces dernières, nous avons clairement
gardé à l?esprit que les situations peuvent être très
différentes d?un pays à l?autre en Europe, et que,
par conséquent, nos recommandations doivent
tenir compte de cette hétérogénéité des situations.
1.Taxer les rentes inframarginales
Pour contrôler l?augmentation provisoire des
« rentes inframarginales » et récupérer les « béné-
fices exceptionnels », plusieurs outils d?urgence
peuvent être utilisés.
Quelques marchés de gros en dehors de l?UE
utilisent des outils réglementaires pour limiter
les « rentes inframarginales » lorsque les soumis-
sionnaires marginaux s?écartent de la tendance
des coûts ordinaires. Il s?agit de « mécanismes de
récupération » qui laissent fonctionner le méca-
nisme des prix, mais qui confisquent les « rentes
inframarginales » excessives à l?intérieur du mar-
ché de gros.
Une autre méthode consiste à taxer classi-
quement « ex post » les bénéfices excédentaires
réalisés par les entreprises liées à l?électricité
(producteurs, négociants purs ou fournisseurs)
en définissant un « bénéfice normal » de référence
qui restera sûr. Le nouveau gouvernement britan-
nique de Rishi Sunak a eu recours à ce système
d?imposition supplémentaire.
D?autres moyens sont simplement des pra-
tiques qui ne prétendent pas être des modèles1.
En France, depuis plus d?une décennie, les pou-
voirs publics organisent un accès régulé à l?élec-
tricité nucléaire. En 2022, 120TWh, soit 40% de
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Au-delà de la crise : repenser le marché électrique européen
la production nucléaire du pays, ont été vendus
à 42-46¤/MWh.
En outre, la plupart des entités renouvelables
en France ont conclu des contrats à long terme
bidirectionnels (contrats sur différence) avec les
autorités publiques. Le régulateur français estime
que 30milliards d?euros de leurs rentes infra-
marginales seront reversées au Trésor public
en 2022-2023.
Le « modèle ibérique » combine des change-
ments sur les marchés de gros et de détail. Sur
le marché de gros, le prix du gaz utilisé pour
produire de l?électricité est subventionné, par la
différence entre le prix spot du gaz et un prix de
référence (40¤/MWh au départ, allant jusqu?à
70¤/MWh). Par conséquent, le prix du marché
est le même que si les producteurs avaient acheté
le gaz au prix de référence, et les rentes « infra-
marginales » diminuent. Sur le marché de détail,
une redevance est ajoutée au prix de gros pour
compenser les producteurs de gaz à cycle com-
biné pour la seconde moitié du coût du gaz qui
n?a pas été prise en compte au niveau du marché
de gros. Cette manoeuvre à deux niveaux aurait
permis de réduire de 15 à 20% le coût de l?appro-
visionnement en gros des détaillants espagnols.
Il faut garder à l?esprit qu?en abaissant le prix
de l?énergie vendue par les producteurs non
marginaux, on réduit également les incitations
à réagir au choc du prix du gaz, à moins que
cette rente inframarginale ne soit restituée sous
la forme d?un montant fixe indépendant de la
demande réelle2.
Le pire du choc des prix du gaz dans l?UE
semble s?être arrêté à la fin de l?année2022. En
conséquence, l?Espagne et le Portugal ont déjà
été officiellement informés par la Commission
européenne que l?exemption permettant d?utiliser
le « mécanisme ibérique » sur leur marché ne sera
pas renouvelée lorsqu?elle expirera à la fin de
l?année 2023.
Recommandation : si les gouvernements
veulent redistribuer les revenus des profes-
sionnels de l?électricité, mieux vaut utiliser des
mécanismes extérieurs aux marchés de gros à
court terme, tels que les contrats à long terme
(comme par exemple les contrats sur différence)
et la fiscalité, et laisser les mécanismes du marché
à court terme classer les différentes technologies
et les différents actifs en fonction de leur efficacité
économique et de leur réactivité face aux besoins
du système électrique.
2. Assurer le fonctionnement
des marchés de court terme
Les points suivants supposent que le système
électrique fonctionne comme une plaque de
cuivre (c?est-à-dire que les conditions écono-
miques (prix, quantités) du système électrique et
du réseau ne sont pas modifiées par la localisation
de la production et de la consommation car il n?y
a, par exemple, pas de congestions, ce qui peut
sembler restrictif pour certains pays européens).
Les marchés européens de l?électricité ont évo-
lué vers une articulation entre un marché centra-
lisé de l?énergie pour les besoins à court terme
et un système décentralisé d?échanges bilatéraux
pour les besoins à long terme, même si c?est à
travers un processus d?apprentissage de deux
décennies. L?intégration des différentes zones
d?échange, associée à des règles appropriées de
gestion de la congestion pour la capacité des
réseaux transfrontaliers, a donné lieu à des prix
day-ahead qui sont également « co-intégrés » en
termes statistiques. En outre, la pénétration pro-
gressive de ressources variables telles que l?éner-
gie éolienne et solaire, qui bénéficient de faibles
coûts à court terme, a exercé une pression à la
baisse sur les prix day-ahead dans toutes les
bourses européennes. L?effet d?ordre de mérite
est clairement documenté.
Recommandation: Les options d?organisation
du marché qui ne prennent pas en compte le
besoin accru de liquidité dans les échanges à
court terme et l?intégration du marché ne doivent
pas être retenues.
Le contexte juridique, administratif et institu-
tionnel garantissant l?accélération de l?intégration
des marchés reste un sujet de préoccupation.
La Revue de l?Énergie n° 668 ? septembre-octobre 202372
SYNTHÈSE
Comme le souligne la Cour des comptes euro-
péenne dans son dernier rapport (2023), « Les
retards dans le couplage des marchés nationaux
de l?électricité se sont accumulés en raison de
faiblesses dans la gouvernance de l?UE, mais aussi
à cause de la complexité des outils réglementaires
censés permettre le commerce transfrontalier,
ce qui a freiné l?application des règles du mar-
ché. La surveillance du marché par la Commission
européenne et l?ACER, l?agence européenne de
l?énergie, n?a pas non plus apporté d?améliorations
suffisantes. Les mesures de surveillance visant à
limiter les abus et les manipulations ne sont pas
allées assez loin, ce qui signifie que la charge
principale du risque sur le marché de l?électricité
de l?UE a été répercutée sur les consommateurs
finaux. »
Recommandation: Les efforts visant à accé-
lérer l?intégration des marchés amélioreraient le
fonctionnement des marchés à court terme.
Une question controversée est de savoir si le
format d?enchères le plus couramment utilisé sur
les marchés de gros de l?électricité, le format à
prix uniforme qui paie toutes les offres gagnantes
au prix de compensation du marché, est respon-
sable de la hausse récente des prix de l?électricité.
Certains ont avancé que le fait de payer chaque
producteur gagnant selon sa propre offre, ce que
l?on appelle le format « pay-as-bid », permettrait
d?économiser la différence entre l?offre gagnante
la plus élevée et chaque offre gagnante. Ce
raisonnement est erroné étant donné que les
entreprises modifieraient leur comportement en
matière d?offres si le format d?enchères passait
d?une tarification uniforme à un format « pay as
bid ». Certaines analyses ont montré que le format
« pay as bid » peut atténuer le pouvoir de marché
et, par conséquent, réduire les prix et les rentes
des entreprises. Toutefois, cela ne suffit pas à
justifier le changement de format d?enchère. Des
solutions telles que l?organisation du marché bri-
tannique avec un marché en temps réel (d?équi-
librage) et une compensation par « pay as bid »
n?ont pas été considérées comme une réussite et
ont été remplacées par le « pay as clear ».
Une autre question concerne l?offre de por-
tefeuille par rapport à l?engagement unitaire. Il
existe une abondante littérature à ce sujet. Les
producteurs préfèrent les enchères de portefeuille
car ils permettent une plus grande flexibilité
interne, tandis que les enchères et les engage-
ments unitaires facilitent les opérations pour le
gestionnaire de réseau de transport (GRT) qui
doit programmer les injections et les retraits en
fonction des capacités du réseau. Un débat en
Italie a suggéré que l?engagement unitaire pour-
rait être une solution préférable. Dans un réseau
européen hautement interconnecté et de plus en
plus interconnecté, les enchères de portefeuille
imposeraient une charge opérationnelle supplé-
mentaire aux GRT.
Recommandations: la modification des règles
d?enchères sur les marchés de gros de l?électricité
ne devrait pas être une priorité (pay-as-bid vs
pay-as-clear, engagement unitaire ou enchères
de portefeuille, bien que l?engagement unitaire
puisse être préférable dans ce dernier cas).
La promotion de la réponse à la demande,
des prosommateurs et du stockage de l?électricité
devrait être encouragée en tant que remèdes plus
efficaces contre l?exercice du pouvoir de marché,
en augmentant l?élasticité (respectivement) de la
demande et de l?offre, tout en contribuant à la
sécurité dans les systèmes électriques avec une
part élevée d?énergies renouvelables.
Une surveillance étroite du marché et les inter-
ventions (pour remplacer les offres déraisonnables
par des offres liées aux coûts) ou l?obligation de
maintenir les offres pendant des périodes plus
longues qu?un jour ou une heure sont utilisées
sur certains marchés pour réduire l?exercice d?un
pouvoir de marché transitoire ou local.
En outre, les régulateurs devraient s?efforcer
d?accroître l?offre et de superviser les comporte-
ments anticoncurrentiels, ce qui pourrait s?avérer
plus important que des changements dans l?orga-
nisation du marché. Par exemple, étant donné
la faible élasticité de la demande à court terme,
toute expansion de l?offre aura un impact impor-
tant sur les prix.
Dans le cas où l?hypothèse de la plaque de
cuivre est abandonnée (ce qui pourrait être plus
La Revue de l?Énergie n° 668 ? septembre-octobre 2023 73
Au-delà de la crise : repenser le marché électrique européen
exact à l?avenir étant donné l?effet implicite du
développement des énergies renouvelables inter-
mittentes sur les congestions du réseau), tous les
contrats mentionnés ci-dessus doivent éventuel-
lement être mis en oeuvre d?une manière plus
spécifique: localisation du contrat (point de pro-
duction vs point de consommation), règles de
règlement ou pénalités pour défaut de livraison,
objet du contrat (énergie vs capacité installée)...
3. Marchés de capacité
Si l?objectif consiste à fournir une capacité
adéquate pour répondre à la charge dans des
conditions de stress, certains membres du groupe
considèrent que ce problème n?est pas résolu
par des réglementations, mais qu?il fournit l?élan
nécessaire pour les contrats de couverture de
l?énergie livrée (voir la partie4)3.
Ces membres considèrent que les marchés
de capacité ont engendré des problèmes plus
nombreux et plus variés qu?ils n?ont apporté de
solutions. Cela s?explique principalement par le
fait que l?on rétribue la capacité au lieu de l?éner-
gie produite. Selon leur analyse, les marchés de
capacité n?ont pas été très efficaces pour assurer
la fiabilité du système électrique, même s?ils ont
parfois été coûteux.
Ces systèmes semblent mieux fonctionner
dans les systèmes insulaires comme l?Irlande et
la Grande-Bretagne.
Aujourd?hui, si des marchés de capacité sont
mis en place au niveau de l?UE, de nombreux
« marchés de capacité » européens existants (mais
pas tous) sont encore conçus selon les règles
d?ingénierie des unités de production haute-
ment centralisées, et ne sont pas conçus pour
bénéficier des nombreux GW de flexibilité que
la demande pourrait fournir dans les secteurs
commercial, administratif et domestique (jusqu?à
10 ou 15GW en France). Un raisonnement simi-
laire pourrait viser les actifs de stockage, en tant
que nouvel ingrédient spécifique des systèmes
électriques modernes (y compris les batteries sur
roues que sont les véhicules électriques...).
Recommandation: s?ils sont mis en oeuvre,
les marchés de capacité devraient être ouverts
à toutes les ressources contribuant à la sécurité
du système et cesser d?en favoriser certaines,
comme c?est le cas avec les contrats à long
terme discriminatoires4.
Deuxièmement, les marchés de capacité de
l?UE sont hétérogènes et reposent diversement sur
les réserves stratégiques, les paiements de capa-
cité, les obligations de capacité des fournisseurs,
les enchères de capacité à terme ou les enchères
d?options de fiabilité. Il est devenu difficile, voire
impossible, d?unifier ce cadre hétérogène en un
cadre européen unique. Une plus grande cohé-
rence pourrait au moins être obtenue, en amont
et en aval, en ce qui concerne les échanges trans-
frontaliers de ces obligations de capacité.
Recommandation: si les marchés de capa-
cité sont mis en oeuvre au niveau européen, les
critères utilisés pour concevoir et dimensionner
les exigences de capacité devraient être clarifiés
et harmonisés avec les normes de fiabilité expli-
cites telles que les attentes en termes de perte de
charge, les critères de réserve cible. À l?étape de
la mise en oeuvre, la définition des procédures de
certification et de vérification des ressources acti-
vées devrait être régionalisée. Des règles opéra-
tionnelles doivent être établies pour accéder à la
capacité transfrontalière et pour assurer la livrai-
son transfrontalière en cas de tension du système.
Néanmoins, les évaluations de l?adéquation des
capacités au niveau européen semblent difficiles
à mettre en oeuvre. Non seulement la sécurité
de l?approvisionnement relève de la souveraineté
des États membres (même si la solidarité pour
éviter les pénuries a un rôle à jouer), mais les
règles de rémunération qui ne sont pas nationales
ne peuvent pas être facilement définies (comment
un actif dans un pays membre X qui contribue à
la sécurité des pays membres Y et Z simultané-
ment devrait-il être rémunéré en tenant compte
des multiples effets transfrontaliers ?).
Troisièmement, les informations et les scéna-
rios utilisés dans l?UE pour calculer les besoins
et les ressources utiles peuvent évoluer, grâce à
la régionalisation active des services de transport
La Revue de l?Énergie n° 668 ? septembre-octobre 202374
SYNTHÈSE
créée par le « paquet énergie propre » de l?UE
voté en 2019. Depuis juillet 2022, des centres de
coordination régionaux ont été créés dans toute
l?UE pour fournir des outils et des analyses sup-
plémentaires aux GRT nationaux afin de com-
prendre les contraintes du système et les options
disponibles au niveau régional. Par conséquent,
l?industrie européenne des GRT ne restera pas
limitée à des ensembles « uniquement nationaux »
d?informations, d?options et d?interactions identi-
fiables. Le nouveau niveau régional de coordina-
tion du réseau électrique de l?UE pourrait bientôt
permettre d?effectuer de nouvelles évaluations de
la sécurité du réseau régional et de l?adéquation
des ressources régionales.
Nous pourrions espérons obtenir, disons en
2025, la toute première série d?études euro-
péennes entièrement régionales sur les exigences
en matière de « capacités et de compétences »
pour la sécurité régionale de l?électricité, ainsi
que les prévisions correspondantes en matière
d? « adéquation » au même niveau régional. Si tout
se passe bien, 2030 pourrait alors être la pre-
mière année de renouvellement des études de
sécurité et d?adéquation au niveau de l?UE, sur
la base de ces nouvelles compétences et expé-
riences régionales.
4. Contrats à long terme
(futures, PPA, CfD)
Les contrats à long terme sont de plus en plus
discutés sur les marchés de l?électricité depuis
quelques années, en raison des risques élevés
liés aux prix futurs et de la tendance à la baisse
des prix au fur et à mesure que les énergies
renouvelables sont déployées. En outre, l?évolu-
tion technologique a impliqué que les nouvelles
technologies de production ont de faibles coûts
variables mais de lourds besoins en capitaux ini-
tiaux qu?elles peuvent difficilement financer à
moins de réduire leurs risques de prix.
Les « contrats à long terme » désignent ici trois
types de contrats: les « accords d?achat d?électri-
cité » (PPA), les contrats normalisés sur les mar-
chés à terme de gros, les contrats sur différence
(CfD) qui associent certaines caractéristiques du
marché (ventes aux enchères) à certains élé-
ments contractuels5.
Dans tous les cas, l?un des objectifs est de pro-
téger les agents contre les prix de gros extrêmes
de l?électricité:
? Les « accords d?achat d?électricité » (PPA) sont
des contrats commerciaux privés à long terme
liant directement un producteur à un consom-
mateur professionnel donné6 ou à un petit
groupe de consommateurs professionnels.
Par exemple, dans les PPA, les consomma-
teurs signent directement un contrat à long
terme avec de grands parcs éoliens et solaires
pour acheter de l?énergie électrique renouve-
lable. Ces contrats énergétiques à long terme
peuvent durer de 15 à 20ans. Les PPA garan-
tissent le flux de revenus du développeur
d?énergie renouvelable malgré l?intermittence
de la production, tandis que les consomma-
teurs sont en mesure de respecter leur engage-
ment environnemental et d?éviter la volatilité
du prix de gros, tout en valorisant mieux, s?ils
le souhaitent, les caractéristiques particulières
de leur charge comme, à l?avenir, l?offre pour-
rait mieux prendre en compte les nombreuses
flexibilités potentielles de la demande. Des
contrats à long terme entre grands consom-
mateurs et producteurs existent déjà dans de
nombreux pays européens. La littérature sur
les PPA est peu abondante.
? Les contrats futures dans le secteur de l?élec-
tricité en gros sont des contrats de livrai-
son future de produits pour un prix fixé
aujourd?hui, où tous les paramètres sont nor-
malisés (quantité, date...) sauf le prix, qui est
négocié sur le marché avec une chambre de
compensation7. Le marché des futures est uti-
lisé pour se couvrir contre les variations des
prix des matières premières: un acteur qui
souhaite se couvrir contre le risque de hausse
des prix (par exemple un négociant qui vend
à un prix fixe à son client) achète un contrat
future en parallèle. Si les prix augmentent, il
gagnera autant sur le marché des futures qu?il
perdra sur le marché spot, et vice versa. Les
contrats futures ne sont pas négociés en vue
La Revue de l?Énergie n° 668 ? septembre-octobre 2023 75
Au-delà de la crise : repenser le marché électrique européen
d?une livraison physique (c?est l?objectif des
contrats forwards), mais à des fins de protec-
tion. Dans le secteur de l?électricité en Europe,
les marchés à terme ne sont généralement ni
très liquides ni très importants8.
? Un contrat sur différence (CfD) est un contrat à
long terme, par exemple entre les producteurs
et un agent public (régulateur, fonds public...),
par lequel les producteurs vendent leur élec-
tricité sur le marché et paient/reçoivent la dif-
férence entre un « prix d?exercice » et le « prix
de référence ». Le prix d?exercice peut être fixé
par le régulateur ou par le biais d?une vente
aux enchères. Il existe différents types de CfD,
avec des propriétés différentes, en fonction
de la manière dont le prix et la quantité de
référence sont définis.
Recommandation principale: Les contrats à
long terme sont essentiels à l?efficacité des mar-
chés de l?électricité. Choisir de les limiter à un seul
type (soit les PPA, soit les contrats futures, soit
les CfD) réduirait les possibilités de couverture
et augmenterait peut-être les situations propices
à l?exercice d?un pouvoir de marché, ce qui n?est
pas souhaitable. Ceci est d?autant plus important
que chaque État membre a un mix différent et
une taille et un nombre différents de parties pre-
nantes disposées à conclure des contrats.
En ce qui concerne les contrats futures sur le
marché de gros de l?électricité
Recommandation: Les marchés à terme dans
le secteur de l?électricité de gros permettent d?évi-
ter de recourir à des arrangements juridiques et
commerciaux complexes. Cette option est flexible
et moins complexe à mettre en place que les
contrats à long terme, et accessible à toutes les
entreprises (directement ou par le biais d?inter-
médiaires). Cependant, elle nécessiterait une
augmentation de la liquidité et de la taille des
contrats futures. Ainsi, un mécanisme obligatoire
améliorerait la liquidité sur le segment le plus
long des marchés à terme.
Par exemple, l?enchère BGS du New Jersey four-
nit une couverture continue pour l?énergie livrée
et le prix (sans être strictement « obligatoire »)9.
Les politiques visant à augmenter la taille de
ces marchés à terme (et, par conséquent, des mar-
chés optionnels), en particulier à un horizon de 5
à 10ans, permettraient d?améliorer sensiblement
la visibilité à long terme sur les prix de l?électricité
pour les consommateurs, grâce à des stratégies de
couverture comparables à celles qui existent déjà
pour de nombreuses matières premières.
Il y a une prolifération des contrats standardi-
sés. Sur l?EEX, par exemple, les contrats futures
sur l?électricité sont négociés pour des périodes
de livraison d?une semaine, d?un mois, d?un tri-
mestre et d?une année entière. En outre, la livrai-
son peut se référer à l?ensemble de la période,
ou seulement à un sous-ensemble d?heures tout
au long de la période.
Recommandation: Il ne faut pas non plus
négliger une meilleure coordination des contrats
standardisés (futures) que d?autres possibilités de
réduire les garanties afin d?améliorer la liquidité.
La recherche empirique sur les futures montre
des primes à la fois positives et négatives. La
récente crise de l?électricité a également créé des
tensions extrêmes sur le marché forward (voir le
rapport du GRT français RTE en 2022 pour les
marchés français où une prime de risque « exces-
sive » semble en jeu pendant l?été 2022).
Recommandation: Il convient d?encourager
une surveillance et une transparence accrues
des primes sur les marchés de l?électricité.
Si l?hypothèse de la plaque de cuivre est aban-
donnée (c?est-à-dire, si les congestions sont prises
en compte dans l?organisation du marché, qui
pourrait être plus précise à l?avenir), tous les
contrats futures à long terme mentionnés ci-
dessus doivent finalement être mis en oeuvre
d?une manière assez spécifique: localisation du
contrat (point de production vs point de consom-
mation), objet du contrat (énergie vs capacité
installée)... Par exemple, les contrats BGS du
New Jersey portent sur des tranches (parts de
La Revue de l?Énergie n° 668 ? septembre-octobre 202376
SYNTHÈSE
la consommation totale couverte) pour l?énergie
livrée à l?emplacement de la charge et au prix
livré, plus une allocation de charges de capacité
pour la charge à cet emplacement. Il s?agit d?un
contrat sur différence d?un type particulier, où le
fournisseur prend le risque du prix LMP livré à
l?emplacement de la charge (sur les LMP, voir la
partie5).
En ce qui concerne les accords d?achat
d?électricité (PPA)
Recommandation: La signature d?un PPA est
complexe, c?est pourquoi il s?agit principalement
d?une option pour les acheteurs professionnels
très motivés. Les accords d?achat d?électricité ne
permettent pas à eux seuls de réaliser des inves-
tissements à faible intensité de carbone à l?échelle
et à la vitesse nécessaires. Ils peuvent impliquer
des risques de contrepartie importants, si aucune
mesure corrective n?est prévue, et ne semblent
convenir qu?à des acteurs très actifs du marché.
En ce qui concerne les contrats sur différence
Recommandation: Les enchères de CfD sou-
tenues par la réglementation, gérées et souscrites
par les régulateurs au nom des consommateurs,
peuvent être conçues pour couvrir les risques de
prix ou de volume. Dans la pratique, elles ont
déjà été utilisées pour garantir les revenus des
énergies renouvelables et neutraliser la variabi-
lité des prix spot. Les ventes aux enchères sont
des mécanismes efficaces pour extraire les infor-
mations des investisseurs sur leurs coûts réels si
elles sont conçues de manière appropriée. Les
enchères de CfD peuvent également être conçues
pour éviter les rentes inframarginales importantes.
Les gouvernements (agences) peuvent mettre en
commun ces CfD souscrits et les transmettre aux
consommateurs finaux (ou aux entreprises de
détail en leur nom) de manière à ne pas fausser
les signaux de prix à court terme ou la concur-
rence au niveau du détail.
5. Tarification marginale locale
Les effets du passage à un marché LMP (loca-
tional marginal prices, ou prix marginaux locaux,
ou prix nodaux) peuvent varier considérablement
d?un pays à l?autre:
? Les États-Unis ont hérité de réseaux peu éten-
dus, relativement mal connectés aux zones
de distribution voisines, avec d?importants
problèmes de contraintes, mais ils avaient
l?avantage de disposer d?une distribution cen-
trale, de sorte que l?introduction des LMP a
été simple et, dans certains cas, a entraîné des
réductions de coûts (économies d?énergie) de
l?ordre de 2%.
? La France a une histoire de décisions inté-
grées de localisation de la production et du
transport sur une zone à l?échelle du pays,
de sorte que les contraintes sont susceptibles
d?être plus faibles, du moins lorsque toutes
les centrales nucléaires sont en service. La
France ressemble probablement davantage à
une plaque de cuivre que des pays comme
l?Italie et la Grande-Bretagne, de sorte que
les gains liés à la tarification au prix du mar-
ché seraient probablement moindres qu?aux
États-Unis, du moins à l?heure actuelle. De
même, les gains du LMP en France seraient
probablement moindres que dans les autres
pays européens, comme l?Allemagne par
exemple (où une grande partie de la produc-
tion d?électricité est située dans le nord alors
que la consommation est plutôt concentrée
dans le sud) ou comme l?Italie.
? Le LMP entraînerait une hétérogénéité signi-
ficative des prix de gros dans les pays où les
zones de production sont relativement éloi-
gnées des zones de consommation, ce qui
pourrait être le cas de l?Allemagne.
Si les contraintes futures sur les réseaux
électriques peuvent effectivement devenir plus
sévères avec les énergies renouvelables se
connectant à des endroits très différents de la
grande production conventionnelle passée, des
contrats de connexion efficaces à long terme
La Revue de l?Énergie n° 668 ? septembre-octobre 2023 77
Au-delà de la crise : repenser le marché électrique européen
peuvent également réduire de manière signifi-
cative la tension sur le système électrique. Les
LMP reflètent les coûts marginaux à court terme,
tandis que les décisions d?investissement sont
motivées par les coûts marginaux à long terme
(LRMC ou coût total). Pour minimiser le risque,
les investisseurs doivent être aussi confiants que
possible quant aux coûts futurs de l?implantation
aux différents noeuds. Dans ce contexte, les rede-
vances annuelles peuvent être remplacées par des
contrats à long terme qui signalent à chaque date
les meilleurs endroits où s?implanter, sur la base
d?une estimation réaliste du LRMC. L?ensemble des
prix contractuels publiés serait mis à jour chaque
année en fonction de l?évolution des réseaux et
de la production, mais les contrats antérieurs
continueraient d?être honorés. Les redevances
pour la production existante seraient remplacées
par des contrats équivalents bénéficiant de droits
acquis pour la durée de vie restante.
Le passage aux LMP peut poser quelques défis
en termes d?organisation. Apparemment, l?opé-
rateur du système électrique a besoin de plu-
sieurs années pour mettre en place le système de
distribution soumis à des contraintes de sécurité
et les systèmes de règlement critiques ; il s?agit
donc d?une réforme qu?il vaut la peine de mettre
en oeuvre.
Les LMP donneraient un signal d?investisse-
ment relativement faible au propriétaire du réseau
de transport. Ils signalent les contraintes de trans-
port à court terme qui changeront avec le ren-
forcement du réseau, mais les différences de prix
entre les différents noeuds seront loin de couvrir
le coût du renforcement de cette liaison10.
La solution des prix zonaux (c?est-à-dire une
solution intermédiaire entre une distribution
centrale à l?échelle d?un pays et un cadre strict
de tarification nodale) peut constituer une solu-
tion de second choix, mais les avantages ne sont
pas non plus très clairs. L?expérience de l?Italie
avec 21zones de tarification sur le territoire n?a
pas éliminé les congestions à travers le pays et
donc les effets de tarification inégaux entre les
zones et donc les consommateurs, en particulier
dans les régions où la pénétration des énergies
renouvelables est la plus élevée. Un autre argu-
ment en défaveur de la tarification zonale est
qu?elle peut apparaître comme une étape inter-
médiaire avec le risque associé d?encourir deux
fois tous les coûts de transaction avant d?atteindre
les LMP complets.
Recommandation: Des considérations théo-
riques solides suggèrent que les prix marginaux
locaux, en moyenne, permettraient de résoudre
efficacement les problèmes importants des mar-
chés de gros de l?électricité actuels et futurs.
Toutefois, leur mise en oeuvre en Europe soulè-
verait d?importants problèmes organisationnels
et réglementaires qu?il conviendrait d?aplanir au
préalable. Les avantages de ces tarifications varie-
raient d?un pays européen à l?autre. En tout état
de cause, il sera nécessaire d?orienter la localisa-
tion des investissements. D?autres solutions impli-
queraient une tarification à plus long terme de la
localisation, ou l?intégration de composantes liées
à la localisation dans les tarifs de réseau payés par
les producteurs. Ceux-ci nécessiteraient toutefois
des règles d?harmonisation supplémentaires entre
les États membres.
6. Amortir le choc global
pour les agents privés
Les gouvernements peuvent amortir de dif-
férentes manières le choc de prix subi par les
agents privés (c?est-à-dire les ménages ou les
entreprises), comme le montrent les données
empiriques:
? L?ampleur de l?aide peut varier considérable-
ment d?un pays européen à l?autre. Jusqu?à
présent, ce sont les finances publiques alle-
mandes qui ont apporté le soutien le plus
important à l?économie allemande.
? La répartition de l?aide entre le secteur manu-
facturier et les ménages peut également varier
fortement d?un pays à l?autre:
? En Allemagne, l?industrie (environ
25 000entreprises dont la consommation
de gaz est supérieure à 1,5million de
kWh/an) bénéficie d?un plafond de prix
La Revue de l?Énergie n° 668 ? septembre-octobre 202378
SYNTHÈSE
de 7c¤/kWh sur 70% de sa consom-
mation de gaz en 2021. En revanche, les
ménages bénéficient d?un plafond sur
le prix du gaz de 12c¤/kWh qui reste
bien supérieur au prix de 2021 (c?est-à-
dire 7,06c¤/kWh). En conséquence, les
ménages allemands subiront toujours une
augmentation significative de leur facture
de gaz.
? En Italie, pour atténuer l?impact de l?aug-
mentation des prix de l?énergie, la charge
des frais du système a été transférée vers
les recettes fiscales, pour ne pas peser sur
les factures d?énergie. Les entreprises à
forte consommation d?énergie ont béné-
ficié d?un crédit d?impôt.
? En France, le ministère des Finances
estime que les finances publiques ont
compensé la quasi-totalité du choc des
prix pour les ménages, mais seulement un
tiers environ pour les entreprises.
Recommandations: La politique budgétaire
visant à amortir le récent choc des prix de l?éner-
gie sur les agents privés peut essayer de viser
un équilibre entre le soutien aux différents types
d?agents (ménages contre entreprises, notam-
ment). Ce faisant, elle peut garder à l?esprit qu?un
tel choc déclenche différents effets macroécono-
miques par différents canaux (des effets principa-
lement sur la demande par le biais des ménages,
des effets principalement sur l?offre par le biais
des entreprises) et les entreprises peuvent être
plus négativement influencées par un tel événe-
ment que la plupart des ménages.
La coordination au niveau de l?UE des mesures
de soutien locales est fondamentale pour éviter
les distorsions du marché qui peuvent se réper-
cuter sur les secteurs industriels en créant des
avantages locaux.
Dans ce contexte, il est également justifié de
renforcer les obligations des fournisseurs afin de
mieux protéger les consommateurs (industries et
ménages) des hausses de prix à court terme.
Une plus grande efficacité énergétique atté-
nuerait considérablement les effets globaux d?une
hausse des prix de l?électricité.
7. Défis technologiques,
taxonomie et taxe carbone
La confiance implicite de la taxonomie dans
le bon fonctionnement des marchés financiers
et la confiance des investisseurs risque de n?être
qu?un troisième choix. Cela pourrait compro-
mettre à court terme un modèle qui pourrait être
plus compétitif à long terme. En outre, la com-
plexité des critères techniques de sélection et les
exigences strictes en matière d?émissions, basées
sur une approche d?évaluation du cycle de vie,
pourraient freiner les nouveaux projets et inves-
tissements. Même si la taxonomie peut augmenter
le coût du capital des combustibles fossiles et, en
ce sens, peut être considérée comme complé-
mentaire des prix du carbone, il est plus efficace
d?utiliser directement les marchés et de fournir
un signal de prix substantiel sur le carbone afin
d?activer les capitaux requis de la part des inves-
tisseurs du secteur privé.
Recommandation: La confiance implicite de
la taxonomie dans le bon fonctionnement des
marchés financiers et la confiance des investis-
seurs risque de n?être qu?un troisième choix. Il
est plus efficace d?utiliser directement les marchés
et de fournir un signal de prix substantiel sur le
carbone. Il est encore plus important que le futur
prix du carbone soit prévisible et tangible, ce qui
plaide en faveur d?un plancher ou, mieux encore,
d?une taxe sur le carbone imposée par la loi et
augmentant à un rythme convenu.
S?ils sont mis en oeuvre, les contrats à long
terme (cf. partie4) ne devraient pas être « trop
longs » afin de ne pas introduire une sorte de
verrouillage vis-à-vis des technologies actuelles
qui pourraient être dépassées à l?avenir.11
Référence
CRE, 2023. Rapport du groupe académique interna-
tional à la CRE, « Au-delà de la crise; repenser le marché
électrique européen », 6mars 2023.
La Revue de l?Énergie n° 668 ? septembre-octobre 2023 79
Au-delà de la crise : repenser le marché électrique européen
Notes (positions minoritaires)
1. Certains membres du groupe pensent toutefois
que ces mesures peuvent être défendues comme des interven-
tions anti-monopoles, ou comme la récupération d?une partie
de la rente des actifs appartenant à l?État que nous avons
initialement vendus au rabais sur un marché aux perspec-
tives incertaines.
2. L?effet empirique pourrait toutefois être
modéré, dans la mesure où la demande d?électricité reste
assez inélastique.
3. Si l?objectif consiste à fournir des revenus pour
garantir qu?il n?y ait pas d?argent manquant, le problème
peut être traité par les courbes de demande de réserve
d?exploitation (ORDC) et la tarification de la rareté qui
en découle.
4. Une nouvelle mesure pourrait être la « puissance
garantie équivalente » pour toutes les ressources. Toutefois,
certains membres du groupe considèrent que l?extension de
ce concept à des dispositifs fortement corrélés tels que l?éolien
et le solaire pose de sérieux problèmes.
5. Les partenariats entre grands consommateurs et
producteurs sont un moyen direct théoriquement possible
pour les premiers d?accéder à un prix de revient majoré pour
les installations électriques dont les prix marginaux sont
bas, bien que cela ne soit pas nécessairement le cas. Il peut
s?agir d?une coentreprise entre le(s) producteur(s) et les con-
sommateurs (industriels), dans laquelle les consommateurs
détiennent une part du capital, participent au financement de
l?entreprise et bénéficient d?un droit de tirage proportionnel
à leur participation à la coentreprise. Ce type de schéma se
retrouve dans des projets finlandais ou anglais. La répartition
des risques entre les parties prenantes peut être très variable.
Globalement, les partenariats en capital entre grands consom-
mateurs et producteurs reflètent le concept traditionnel de
partenariat industriel. Ces solutions doivent faire l?objet d?un
examen attentif quant à leur conformité avec les lois sur la
concurrence et les lois antitrust.
6. L?augmentation des prix de gros de l?électricité
et leur volatilité sont devenues une menace pour les indus-
tries européennes (à forte consommation d?énergie). Ces
phénomènes pèsent sur leur compétitivité, peuvent bloquer
temporairement leur production et menacent leur viabilité
en Europe. Les conséquences économiques et sociales sont
potentiellement graves puisque les produits de base de ces
industries alimentent toutes les chaînes de valeur.
7. Lorsque deux opérateurs ont négocié l?achat ou la
vente d?un contrat, la transaction est enregistrée par la cham-
bre de compensation qui devient la contrepartie de l?acheteur
ou du vendeur. Tout contrat acheté ou vendu est dénoué au
plus tard à l?échéance, la plupart du temps par compensation:
l?opérateur qui a une position courte (longue) achète (vend)
le même nombre de contrats de même échéance. La présence
d?une compensation permet à l?opérateur de percevoir ou de
débourser la différence entre les prix des deux transactions
sans intervenir sur le marché spot.
8. C?est notamment le cas en France où le mécanisme
de l?ARENH supprime une grande partie de la liquidité des
marchés à terme de gros.
9. Une autre solution consisterait à créer de la
liquidité à long terme sur le marché avec les producteurs
régulateurs publics afin qu?ils offrent des volumes pour l?achat
et la vente de produits de marché avec des échéances spéci-
fiques. Les ordres de marché (volume, prix, date de livrai-
son) seraient gérés de manière centralisée par une structure
indépendante (publique ou non) dans un cadre réglementaire.
Du point de vue de la réglementation européenne, aucun
obstacle juridique n?a été identifié à ce stade. En particu-
lier, la possibilité de s?engager sur une longue période n?est
a priori pas entravée par la directive 2019/944, sous réserve
de s?assurer de l?impartialité de l?opérateur.
10. Et, selon certains membres du groupe, dans tous
les cas, cela donnerait des systèmes trompeurs car le renforce-
ment du réseau est un problème à l?échelle du système.
11. Toutefois, certains membres du groupe suggèrent
qu?ils doivent être suffisamment longs pour réduire le risque
d?investissement: la plupart des contrats relatifs aux énergies
renouvelables en Europe ont une durée de 12 à 20ans et
ne verrouillent pas une technologie puisque des enchères
successives introduisent de meilleurs moyens de fournir de
l?électricité à partir des mêmes sources.