Pluridisciplinarité (La) au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière : Actes des séminaires du département Mécanismes d'accidents - volume 3
Auteur moral
Institut français des sciences et technologies des transports, de l'aménagement et des réseaux
Auteur secondaire
GUILBOT (Michele) : coord.
Résumé
Cet ouvrage qui est le 3ème volume de la série Actes a été constitué par les travaux des doctorants du département mécanismes d'accidents.
Editeur
IFSTTAR
Descripteur Urbamet
accident de la route
;sécurité routière
;conduite
;législation
;véhicule
;limitation de vitesse
;médicament
Descripteur écoplanete
reseau routier
;collision
Thème
Circulation
;Transports
;Santé
Texte intégral
Michèle Guilbot
Coordinateur
La pluridisciplinarité au
service d'une meilleure
compréhension
de l'insécurité routière
Actes des séminaires du département
Mécanismes d'accidents
volume 3
ACTES
©Les collections de I'INRETS
Janvier 2011
- D.S.C.FL
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Coordinateur
Michèle Guilbot IFSTTAR-MA
michele.guilbot@ifsttar.fr
Auteurs des communications
Jean-Noêl Amato, Julien Busson, Sylvanie Godillon, Michèle Guilbot, Justine Hoêl,
Nicolas Louveton , Lghani Menhour, Samira Mohammadi, Joêl Yerpez.
Conception de l'ouvrage
Christine Panadour, secrétaire du département MA.
Unité de recherche et universités impliquées dans les thèses
IFSTTAR-MA, département mécanismes d'accidents
Chemin de la Croix Blanche, 13300 Salon-de-Provence, France
Université d'Angers
Université d'Aix-Marseille Il, faculté des sciences et du sport
Université d'Aix-Marseille Ill Paul Cézanne, CIRTA
Université de Caen Basse-Normandie, UFR de Médecine
Université de technologie de Compiègne, Heudiasyc, UMR 6599 CNRS-UTC
Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, UMR Géographie Cités, équipe CRIA
Université de Paris Sud-Xl, faculté de droit de Sceaux
Les opinions exprimées dans le présent ouvrage n'engagent que leurs auteurs.
Ces actes ont bénéficié des commentaires et remarques de :
David Bakouche, professeur à l'université de Paris Sud-Xl
Marie-Laure Bocca, enseignante-chercheuse à l'université de Paris Sud-Xl
Christophe Boujon, maître de conférences à l'université d'Angers
Ali Charara, professeur à l'université de technologie de Compiègne
Frédérique Hernandez, maître de conférences à l'université d'Aix-Marseille Ill
Catherine Gabaude, chargée de recherche à I'IFSTTAR-LESCOT
Gilles Malaterre, expert en sécurité routière et en psychologie de la conduite
Marine Millot, chargée d'études, CETE Méditerranée
Yves Page, adjoint au directeur des projets avancés de sécurité, Renault
et des chercheurs du département MA responsables du suivi
de la thèse des auteurs :
Catherine Berthelon, Dominique Fleury, Michèle Guilbot, Daniel Lechner,
Hélène Reigner, Pierre Van Elslande.
Institut français des sciences et technologies des transports,
de l'aménagement et des réseaux -IFSTTAR
Direction scientifique 1 politique éditoriale- Aude Lauby
25 avenue François Mitterrand Case 24 - 69675 Bron CEDEX
Tél. : 33 (0)4 72 14 23 00- Fax : 33 (0)4 72 37 38 37- www.ifsttar.fr
©Les collections de I'INRETS- Réf. : A130
N" ISBN 978-2-85782-691-0 N" ISSN 0769-0266
En application du code de la propriété intellectuelle. I'IFSTTAR interdit toute reproduction intégrale ou partielle du
présent ouvrage par quelque procédé que ce soit, sous réserve des exceptions légales
2 ©Les collections de I'INRETS
Table des matières
Avant-propos (Joël Yerpez) .... ..... ... ..... ..... .......... ................................. .. ... . 5
Introduction : La pluridisciplinarité, un atout pour mieux comprendre les
processus conduisant à l'accident de la route (Michèle Gui/bot) . . . . . . . . . . . . . . . 7
Implication des perturbations attentionnelles en conduite. Problématique et
méthodologie (Justine Hoël) . .. . .. . .. . . . .. . . . . . . . . .. .. . . . . . . . .. . . .. .. ... . . . .. . . . . . . . .... .. . . . .. .. . 15
Étude des effets de différentes doses de l'association paracétamol et
codéine sur les comportements de conduite automobile de sujets jeunes
(Jean-Noël Amato) ............... ............................ ...... ............................... ..... 33
Traversée de carrefours et stratégies d'évitement de collision . Expérience
préliminaire (Nicolas Louveton) .. .... ............................. .......... .................... . 51
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du
conducteur. Premiers résultats d'une analyse de jurisprudence pénale et
civile (Samira Mohammadi) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 65
Commande et observation d'un véhicule automobile pour le diagnostic de
rupture d'un itinéraire (Lghani Menhour) . . ... . . . . . . .. . .. .. . . . . .. .. . . . .. ... ... . .. .. . . .. . . . . . . 93
Planification urbaine et gestion du réseau routier. Quelle remise en cause
de la vitesse? (Julien Busson) ..... . .. .... .. ...... .. .... ... ..... ..... ... ................ ... .. ... 111
Aménager les tensions entre espaces et pratiques. Les apports d'une
analyse urbaine de l'insécurité des déplacements des habitants de
quartiers défavorisés (Sy/vanie Godil/on) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 131
Abstracts . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . ... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . 149
Tableau des sigles et acronymes ... .......... ........ ............. ...... .... ....... ......... .. 153
Fiche bibliographique . . .. . . . . . ... .. .. . . . .. . . . . . . .. .. . . . . . . . .. . .. ...... .. . . . . . . . . . . . .. . . .. . . . . . . . . . . .. . 155
Publication data form . . . . . . .. ... . . . . . . . .. . .. .... . . . . . . . . . . . . . . . ... . . . . . . . . . . . . . . .. ... .. . . . .. . . . . . . . . . . 156
©Les collections de I'INRETS 3
Avant-propos
C'était en juillet 2009. En écrivant l'avant-propos du deuxième tome des
actes des séminaires du département mécanismes d'accidents, je donnais
rendez-vous pour le troisième. C'est celui que vous tenez en main !
Ce dernier né donne à voir une autre facette du travail en commun effectué
lors de ces rencontres.
Après un premier tome qui traitait de L'accident de la route : comprendre
pour mieux agir, le deuxième volume abordait en 2009 les relations entre
Sécurité routière et réseaux institutionnels locaux. Ce troisième volume met
l'accent sur La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de
l'insécurité routière.
Un numéro qui met l'interdisciplinarité en exergue : le titre est explicite. Mais
un numéro qui est aussi un numéro spécialement consacré aux travaux de nos
doctorants.
Le département mécanismes d'accidents développe une analyse clinique
systémique des dysfonctionnements du système de circulation routière. Nous
sommes intimement persuadé que dans notre domaine seule l'interdisciplinarité
permet une recherche de qualité car elle favorise une approche "système" qui
permet de dépasser le regard usuellement parcellaire sur l'insécurité routière,
et de définir ainsi des pistes d'actions plus intégrées et plus durables.
L'originalité scientifique du département est de réunir sur des problématiques
communes des chercheurs et des équipes de disciplines différentes, qui n'ont
pas forcément les mêmes concepts, les mêmes méthodologies, les mêmes
références. Cette pluridisciplinarité est le gage de résultats originaux et
essentiels aux niveaux national et européen sur l'étude de l'accidentologie et de
l'insécurité routière. D'ailleurs, l'intérêt de l'analyse pluridisciplinaire de
l'accident s'étend bien au-delà du monde de la recherche. Ainsi , par exemple,
le groupe de travail de la sécurité et de la circulation routières de la CEE-ONU,
en mars 2010, mettait à l'ordre du jour de ses travaux une réflexion sur « Les
enquêtes pluridisciplinaires sur les accidents au service du renforcement de la
sécurité routière ».
Mais la pluridisciplinarité implique aussi de sérieux inconvénients que je ne
peux pas passer sous silence. Pour les chercheurs, qui rencontrent une plus
grande difficulté à publier dans des revues scientifiques disciplinaires lorsqu'on
sort des analyses classiques ; pour le département qui a des difficultés à se
positionner au sein des découpages disciplinaires académiques. A l'heure de
l'évaluation par l'AERES, cela peut être un véritable handicap !
Mais la prévention de l'insécurité routière est une priorité et nous
revendiquons la nécessité de maintenir l'interdisciplinarité dans le département.
Cet ouvrage en est un exemple ...
©Les collections de I'INRETS 5
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
La deuxième caractéristique de ce volume, déjà soulignée, est de mettre
l'accent sur le travail de nos doctorants. Quel fil conducteur traverse leurs
travaux, mise à part l'interdisciplinarité que nous venons d'évoquer ? Je me
risquerais à citer le « temps ». Pas uniquement le temps qui, en tant que
variable, pbinte directement dans les problématiques des perturbations
attentionnelles de conduite, de traversée de carrefour ou d'analyse de la
vitesse qui sont exposées ici , mais le temps qui passe et qui régit le travail de
thèse. Trois ans d'allocation de recherche, c'est bien mais ça passe vite : nous
insistons souvent sur ce temps qui passe trop rapidement et sur la nécessité de
prendre le temps d'approfondir les travaux tout en respectant les délais ! Nous
mettons à disposition des étudiants tous les moyens modernes pour travailler ...
finalement encore plus vite ... , nous leur demandons de s'adapter aux
évolutions de la recherche et de l'université, nous leur demandons de s'intégrer
aux équipes de recherche, bref, nous les entraînons dans cette théorie de
l'accélération sociale analysée par Harmut Rosa dans son best seller paru en
cette année 20101
. Il est alors important que les équipes qui les guident, qui
soutiennent leur démarche, consacrent collectivement un peu de temps pour
leur permettre, à eux aussi, de bénéficier du regard critique offert par
l'interdisciplinarité. Cet ouvrage en est un exemple.
Au fait, cet été, La Recherche proposait un dossier fort passionnant intitulé
« Le temps n'existe pas2 » ! Mais je doute que nos doctorants abondent dans
ce sens.
Et il est temps pour moi de louer le travail de Michèle Guilbot qui a initié et
qui dirige ces séminaires du département. Et ce n'est pas un devoir, c'est
surtout une vraie occasion de féliciter cette démarche qui, comme je l'avais
déjà évoqué dans le tome 2, est enrichissante du point de vue scientifique et
intellectuel, qui contribue à la vie de l'unité et à la concrétisation d'un ciment
identitaire pour le département MA.
Alors rendez-vous pour un quatrième tome des actes des séminaires MA de
I'INRETS? Non ! Cela ne sera pas possible! Mais volontiers à bientôt pour un
quatrième tome des actes des séminaires du département MA à I'IFSTTAR3
.
Joël Yerpez
Directeur du département mécanismes d'accidents
' Harmut Rosa (2010), Accélération , Une critique sociale du temps, ~ditions La Découverte, 472 p.
2 Collectif (2010), Dossier Le temps n'existe pas, Après Einstein, de nouvelles théories proposent
de s'en passer, in La Recherche n? 442, Juillet, pp. 38-49.
3 Au 1"' janvier 2011 , I'INRETS (Institut national de recherche sur les transports et leur sécurité) a
fusionné avec le LCPC (Laboratoire central des ponts et chaussées) pour former un nouvel institut
de recherche, I'IFSTTAR (décret 2010-1702 du 30 décembre 2010 portant création de l'Institut
français des sciences et technologies des transports , de l'aménagement et des réseaux). La
production de cet ouvrage dans les collections de l'IN RETS intervenant au moment de la fusion, il
est fait référence parfois à I'INRETS, parfois à I'IFSTTAR.
6 © Les collections de l' IN RETS
Introduction
La pluridisciplinarité, un atout pour mieux
comprendre les processus conduisant à l'accident
de la route
Michèle Guilbot
Département mécanismes d'accidents
Constitué autour de la recherche en accidentologie, le département
mécanismes d'accidents de I'INRETS (MA) a développé un ensemble de
travaux dans le cadre de référence de l'approche système. Selon cette
approche, les rôles des composants techniques et humains dans la production
de l'accident sont considérés dans leurs interactions et l'analyse des processus
des dysfonctionnements implique des questionnements sur la scène de
l'accident mais aussi, plus en amont, sur l'environnement de conduite, la
dynamique du véhicule et l'aménagement routier. Ceci permet d'appréhender
l'attitude et l'aptitude du conducteur à réaliser son activité de conduite en tenant
compte du contexte dans lequel il exerce cette activité.
La diversité des compétences au sein du département MA et leur
complémentarité constituent des atouts majeurs pour mieux comprendre les
processus conduisant à l'accident de la route et proposer des pistes cohérentes
pour l'action. Les travaux réalisés par les doctorants témoignent de la
pluridisciplinarité du département et de l'enrichissement mutuel des disciplines.
Si les articles présentés dans cet ouvrage restent enracinés dans la discipline
de leurs auteurs, les communications dont ils sont issus ont été débattues dans
un contexte multidisciplinaire permettant de confronter des approches parfois
très différentes et d'optimiser ainsi la fertilisation de chacune d'entre elles. Cette
diversité des compétences permet ensuite de mieux comprendre les
mécanismes accidentels lors de l'analyse des dossiers constitués par les
équipes de recueil des études détaillées d'accidents (EDA). La méthodologie
de l'analyse séquentielle de l'accident peut être utilement utilisée, quelle que
soit la discipline porteuse d'un projet (sur la méthode, v. Brenac, 1997).
Chacune des thématiques scientifiques du département MA est illustrée
dans cet ouvrage, intégralement produit par les doctorants ayant présenté un
état d'avancement de leur travail de thèse dans l'un des séminaires que nous
organisons. Ces séminaires, au-delà des rencontres plus ponctuelles autour
d'un projet spécifique, permettent d'éclairer toutes les facettes de l'insécurité
©Les collections de I'INRETS 7
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
routière, d'harmoniser et de consolider les points de vue pour atteindre un
objectif commun, la prévention des accidents.
Au coeur du système de conduite, les recherches sur les
dysfonctionnements (thématique REDAC) s'intéressent à la mise en évidence
des mécanismes de défaillances, dont les éléments sont plus ou moins proches
de l'évènement accidentel. Les travaux réalisés rappellent l'importance de
l'attention dans l'accomplissement de l'activité de conduite et s'attachent à
analyser son mode d'intervention dans la genèse de l'accident. Une exploration
approfondie des données fournies par les EDA a permis aux chercheurs de
mettre en évidence différentes formes de défauts attentionnels et le contexte de
leur production : difficultés externes rencontrées pendant la conduite, influence
de variables psychosociales, psychophysiologiques ou de variables cognitives ;
influence des produits stupéfiants comme l'alcool ou le cannabis, etc. (projet
VIGA- vigilance et attention, Prédit 3. Van Elslande et a/., 2005 ; Van Elslande,
Jaffard et al., 2009). La thèse préparée par Justine Hoël mobilise les
connaissances en psychologie cognitive et en ergonomie. Elle s'inscrit dans la
continuité des travaux évoqués et propose de rechercher précisément
l'implication des défauts d'attention dans les accidents de la route ce qui
permettra, à terme, d'un côté de proposer des aides susceptibles de pallier les
déficits et, d'un autre côté, de tester les effets attentionnels de certaines aides.
L'article présenté dresse l'état de l'art permettant à l'auteur de préciser la
problématique de sa thèse, effectuée en collaboration avec l'université
d'Angers.
Ces défauts d'attention sont la manifestation d'une défaillance ou d'une
violation volontaire de la norme sociale ou juridique de la part du conducteur.
Certaines défaillances peuvent ainsi résulter de l'usage, légal ou pas, de
produits susceptibles de modifier l'état psycho-physiologique du conducteur.
De nombreuses recherches, en particulier celles sur la vigilance et
l'attention, ont démontré l'impact de l'absorption de certaines substances sur
l'exécution des tâches de conduite, d'autres se sont interrogées sur le surrisque
d'accident (par exemple, pour une étude épidémiologique concernant les
stupéfiants avec une consommation associée ou pas à l'alcool, v. Laumon et
al., 2005). D'autres recherches sont adossées à des expérimentations réalisées
en simulation. Des chercheurs explorent ainsi les effets des médicaments
psychotropes et de l'alcool sur la conduite (thématique Simulation, psychotrope
et comportement de conduite, SIMUL 4) (v. par ex. Berthelon et al., 2008 ;
Meskali, Berthelon et al., 2009) . Dans ce sillon, la thèse de Jean-Noël A mato,
menée dans le champ de la psycho-physiologie en collaboration avec
l'université de Caen Basse-Normandie (faculté de médecine) , fait appel à
l'expérimentation pour évaluer l'habilité de conduite après la prise de différentes
doses thérapeutiques d'analgésiques, et tout particulièrement en cas
4 Cette thématique a été élargie en 2010 pour intégrer des travaux portant sur la psychologie du
développement et la psychologie sociale (thématique PSY2C , PSYchologie du Comportement en
Contexte (réel ou simulé)) .
8 ©Les collections de I'INRETS
Introduction
d'association de différents produits (codéine et paracétamol}, sur des sujets
jeunes et en bonne santé. Certes, sur ces sujets précisément, l'étude conclut à
une absence de modification des capacités de conduite. Mais ceci n'implique
pas une généralisation à d'autres sujets et la piste mérite d'être creusée vers
d'autres populations ainsi que vers des sujets associant d'autres substances à
leur consommation . Nicolas Louveton , de son côté, étudie les stratégies
d'évitement de collision en traversée de carrefour. Après un bref état de l'art sur
la conduite et les accidents en intersection, spécialement en psychologie
cognitive, il nous propose de considérer "le passage d'intersection comme une
tâche d'interception", ce qui lui permet d'utiliser le concept de "champ de
conduite sécurisé" (Gibson et Crooks, 1938) afin d'adapter les modèles
d'interception à sa problématique. L'objectif étant de mieux comprendre les
comportements développés par les conducteurs pour franch ir l'intersection
d'une manière leur paraissant sécurisée. Sa thèse, au-delà de cet article,
intègre les effets de doses modérées d'alcool sur les stratégies d'évitement et
fait appel aux compétences d'enseignants en neurosciences comportementales
(université d'Aix-Marseille Il) .
Ainsi , des contraintes physiques internes au conducteur peuvent avoir un
impact sur l'exécution de l'activité de conduite. Mais des contraintes qui lui sont
externes peuvent également interagir. Les difficultés liées à l'environnement
routier (aménagement, autres usagers, équipement du véhicule) génèrent des
distractions chez le conducteur, des compétitions d'attention, et des erreurs
d'appréciation de la situation ou des erreurs dans le choix de l'action , comme le
montrent des travaux fondés sur I'EDA (Van Elslande et al., 1997 ;
Van Elslande, Jaffard et al. prée.). Or, cette erreur pourra être qualifiée de faute
par le juge. Une transgression de la règle de circulation pourra être reprochée
au conducteur (par exemple un refus de priorité) pour emporter sa
responsabilité pénale, voire pour limiter ou exclure son droit à indemnisation. Le
point de vue du juriste peut être fondamentalement différent de celui de
l'ergonome (Van Elslande et Malaterre, 1996 ; Guilbot, 2008). La thèse de
Sam ira Mohammadi propose donc de rechercher comment le juge apprécie le
processus et l'ensemble des circonstances ayant conduit à l'accident pour
caractériser les faits reprochés au conducteur, sous une double dimension ,
pénale et civile, en appuyant sa démonstration sur la jurisprudence publiée.
Intégrés à la thématique RESPONS du département, dans le prolongement
d'une recherche réalisée entre 2002 et 2008 au Prédit 3 (Guilbot et al., 2006 ;
Guilbot, 2008) , ces travaux sont effectués en collaboration avec la faculté de
droit de l'université de Paris Xl. À terme, il s'agira de confronter les résultats
produits par la thèse et ceux issus des travaux sur l'attention et la vigilance
(thématique REDAC) pour mettre en relation les concepts d'erreur tels qu'ils
sont conçus dans le champ de la psychologie ergonomique avec les concepts
juridiques de faute (Guilbot et Van Elslande, 2004) .
Le fait du conducteur est donc parfois révélateur des difficultés auxquelles il
est confronté dans son activité de conduite. Pour affronter ces difficultés, il a
besoin d'aides. Ces besoins sont détectés par la recherche (spécialement, en
ce qui concerne le département MA par les chercheurs participant à la
© Les collections de l'IN RETS 9
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
thématique REDAC). Des solutions peuvent être proposées, notamment en
équipant le véhicule d'aides à la conduite. Ce qui relève alors de la compétence
des chercheurs de la thématique Dynamique du véhicule (DYN).
Certains équipements des véhicules peuvent être conçus en tenant compte
des difficultés présentées par l'infrastructure. Dans cette perspective, les
chercheurs ont développé une application de diagnostic de rupture d'un
itinéraire (DIARI) dans le cadre du projet RADARR (recherche des attributs
pour le diagnostic avancé des ruptures de la route) du programme Prédit SARl
(surveillance automatisée de l'état des routes pour l'information des
conducteurs et des gestionnaires) (Lechner et al., 2008). Dans ce contexte, la
thèse au automatique réalisée par Lghani Menhour, en association avec le
laboratoire Heudiasyc de l'université de technologie de Compiègne, est
appuyée sur l'observation de la dynamique d'un véhicule équipé (en
l'occurrence la 307 expérimentale du département MA) en situation de conduite
maîtrisée vers une perte de contrôle en virage. Ces travaux permettent de
déterminer des commandes au volant applicables au modèle DIARI , pour
mieux maîtriser le risque.
D'autres pistes pour améliorer la sécurité de la circulation routière sont
proposées, en particulier en agissant sur le troisième volet du triptyque homme
- véhicule - environnement, c'est-à-dire sur l'infrastructure. Les travaux mis en
oeuvre en matière d'aménagement et d'intégration de la sécurité routière dans
la gestion territoriale (thématique Mistral) montrent que l'action sur la
conception de l'espace et l'aménagement des infrastructures peut produire des
effets très positifs sur la sécurité (Fleury, 1998 ; Fleury et al. , 2002). Cette
action peut être inscrite très en amont de l'accident, dans les choix de
planification et de gestion urbaines. Les deux derniers articles de cet ouvrage,
commis par des doctorants en aménagement et urbanisme, en sont
l'illustration . Le premier, sous la plume de Julien Busson, appréhende la
vitesse comme outil d'observation du territoire et de ses transformations à
l'échelle de la planification urbaine. Sa thèse, réalisée en association avec
l'université d'Aix-Marseille Ill , nous invite à réfléchi r au concept de vitesse d'une
manière inhabituelle. La vitesse permet en effet de gagner de l'espace, pas
seulement du temps. Elle peut donc favoriser l'étalement urbain et l'éclatement
du territoire. Par ailleurs, les exigences du développement durable contraignent
la vitesse et suscitent une transformation de l'espace urbain. L'auteur s'appuie
sur l'observation des modalités mises en oeuvre dans deux agglomérations de
moyenne importance (Rennes et Grenoble) pour analyser les processus
conduisant aux choix des politiques de déplacements. Ce qui l'amène
notamment à observer les positionnements des acteurs et la recomposition
locale des systèmes de gouvernance après la décentralisation Cette
observation des pratiques d'intégration des déplacements dans l'aménagement
révèle des positionnements variés, en fonction du contexte spatial et politique
des territoires. Il en résulte nécessairement des disparités spatiales dans
l'aménagement dont il convient d'observer l'impact sur la sécurité routière. C'est
ainsi que Sylvanie Godillon aborde l'insécurité routière par l'approche
territoriale, révélatrice des tensions entre les acteurs, les aménagements et les
10 © Les collections de I' INRETS
Introduction
usages de l'espace. Sa thèse, effectuée en collaboration avec l'université de
Paris 1 s'attache à analyser les Inégalités socio spatiales et la sécurité des
déplacements. L'approche géographique adoptée complète le point de vue de
l'urbaniste pour mieux observer le lien entre les réseaux de déplacements et les
territoires, appréhendés comme des espaces de vie. L'accident de la route est
un indicateur de conflit révélant l'inadéquation entre les usages de vie et
l'espace tel qu'il a été aménagé. Pour le démontrer, l'auteur replace l'accident
dans son contexte territorial, en l'occurrence par l'observation de l'insécurité
des déplacements dans des quartiers dits "défavorisés", l'impliqué et l'accident
constituant le point d'entrée de cette observation. Il convient alors de remédier
à l'inadaptation du contexte par des actions sur l'espace.
Les travaux présentés ici par les doctorants démontrent sans ambiguïté
l'importance majeure de la pluridisciplinarité pour mieux comprendre
l'organisation du système de circulation routière dans son ensemble et le
processus accidentel en particulier, en considérant les interactions entre les
différents éléments du système et leurs impacts sur l'activité du conducteur,
depuis la situation de conduite jusqu'à la situation de choc (sur l'analyse
séquentielle de l'accident et le découpage en phases, v. Brenac, prée.).
Pluridisciplinarité que l'on retrouve non seulement dans l'organisation
scientifique du département MA mais aussi parfois dans les "binômes" chargés
de la direction des thèses où le géographe complète la compétence de
l'urbaniste, le juriste civiliste celle du pénaliste, le médecin celle du
psychologue. Si cette manière d'appréhender la recherche peut sembler à
certains trop dispersée, elle est incontournable pour mieux observer cet objet
particulier de recherche que constitue l'accident de la route et, plus largement
l'insécurité routière. Elle s'avère indispensable pour proposer des pistes
d'amélioration qui tiennent compte de la complexité du risque routier. De plus,
les liens avec l'université permettent d'ancrer solidement la recherche
opérationnelle dans la recherche académique en allant à la rencontre des
compétences universitaires les plus pertinentes selon la thèse envisagée.
L'approche pluridisciplinaire est d'ailleurs préconisée par le WP1 de la CEE
ONU (groupe de travail de la sécurité et la circulation routières) . En mars 2010,
le WP1 mettait en effet à l'ordre du jour de sa 59e session un point portant sur
les enquêtes pluridisciplinaires sur les accidents au service du renforcement de
la sécurité routière (WP1 , Nations Unies, Commission économique pour
l'Europe. Genève, 22-24 mars 201 0) .
Novembre 2010
©Les collections de I'INRETS 11
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Références
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12 © Les collections de I'INRETS
Introduction
spécialisée coordonnée par Cambon de Lavalette B. et Neboit M., Éd .
Octares, coll. Colloques.
Van Elslande, P., Perez, E., Fouquet, K., Nachtergaële, C. (2005). De la
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INRETS/DRAST, décision attributive de subvention 03 MT 69.
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cognitif du conducteur dans les mécanismes d'accidents. Rapport
INRETS no 280.
©Les collections de I'INRETS 13
Implication des perturbations
attentionnelles en conduite.
Problématique et méthodologie
Justine Hoël
Doctorante en psychologie cognitive, université d'Angers,
ED 504 "Cognition, Éducation, Interaction"
IFSTTAR-MA, département mécanismes d'accidents
Chemin de la Croix Blanche, 13300 Salon-de-Provence, France
justine. hoel@ifsttar. fr
Sujet de thèse : Concurrence attentionnelle entre tâches. Difficultés de l'opérateur et
besoins d'aides
Direction de thèse :
Annick Weii-Barais , professeur en psychologie cognitive et du développement à
l'université d'Angers
Christophe Boujon, maître de conférence en psychologie cognitive à l'université
d'Angers
Pierre Van Elslande, directeur de recherche au département mécanismes
d'accidents ; docteur en psychologie cognitive
Financement INRETS
Résumé - La question de l'attention est très présente dans les études sur la
sécurité routière mais son mode d'intervention dans la genèse des accidents
reste encore mal connu. D'une part, la notion d 'attention n'est pas toujours bien
définie et peut rassembler un ensemble de concepts très larges qui vont de la
vigilance à l'attention soutenue. D'autre part, l'implication de l'attention dans les
accidents est très variable selon les études en sécurité routière, avec des
résultats allant de 25 à 50% (Stutts et al. , 2001).
L'intérêt d'investiguer les processus attentionnels dans la conduite est double.
En plus d'améliorer nos connaissances sur l'impact de ces processus dans les
mécanismes d'accidents, c'est une condition indispensable pour définir les
besoins d'aides des conducteurs, notamment du côté des nouvelles
technologies.
En nous appuyant sur les études issues de la psychologie cognitive et de
l'ergonomie, nous soulignons dans cet article l'implication de l'attention au sein
de l'activité de conduite et dégageons les problèmes attentionnels impliqués
dans la baisse des performances et dans les accidents. Cet état de l'art nous a
permis de préciser la problématique de notre thèse, la méthodologie employée
et nos objectifs.
©Les collections de I'INRETS 15
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Introduction
La conduite est une activité dynamique complexe qui implique la mise en
place de nombreuses tâches nécessaires à sa bonne réalisation . Stanton,
Young, Walker, Turner et Rand le (2001) distinguent trois tâches effectuées par
le conducteur, la navigation , le contrôle du véhicule et l'identification des
dangers, chaque tâche étant elle-même divisée en sous-tâches. La navigation
consiste en une planification générale (e.g. choix de l'itinéraire dans son
ensemble) et locale (e.g. tourner à droite ou à gauche à l'intersection). Le
contrôle du véhicule nécessite à la fois un contrôle longitudinal (vitesse,
distance inter véhicules) et un contrôle latéral (position sur la voie) . Enfin, le
danger à identifier peut être dynamique (e.g. piéton) , statique (e.g. bâtiment) ou
encore lié à la réglementation du code de la route (e.g. s'arrêter aux feux
rouges) . Pour mener à bien ces différentes tâches, un contrôle attentionne! est
nécessaire, dans le but de sélectionner les informations pertinentes dans la
scène routière et d'allouer les ressources aux différentes tâches en fonction de
la priorité qui leur est accordée.
En plus des tâches sous-jacentes à la conduite, il est fréquent pour un
conducteur d'effectuer une tâche annexe n'ayant aucun lien avec l'activité
première. Il peut s'agir de régler son poste de radio, de converser avec le
passager ou tout simplement d'être plongé dans ses pensées. Stutts,
Feaganes, Rodgman, Hamlett, Meadows, Reinfurt, Gish, Mercadante et Staplin
(2003) montrent que, même en excluant le temps passé à converser avec un
passager, les conducteurs réalisent une activité pouvant être distrayante 16 %
du temps où le véhicule est en mouvement. Par ailleurs, avec l'implantation des
nouvelles technologies dans le véhicule , les activités potentiellement
distrayantes ne cessent d'accroître. En d'autres termes, l'activité de conduite
place sans arrêt le conducteur dans une situation de partage attentionne! , qu'i l
s'agisse d'effectuer des tâches inhérentes à la conduite ou des tâches
secondaires.
L'étude des perturbations attentionnelles au sein de la sécurité routière a
une place primordiale, nombre d'études ayant montré qu'il s'agit de l'une des
causes principales des accidents. Par exemple, Stutts, Reinfurt, Staplin et
Rodgman (2001) estiment qu'au moins 25 % des accidents rapportés par la
police sont provoqués par des formes d'inattention. Pour Sussman, Bishop,
Madnick et Walker (1995) qui considèrent l'inattention comme un terme
générique englobant l'ensemble des défauts d'attention , l'inattention serait
responsable de 35 à 50 % des accidents.
Cet article s'articule en deux parties. Tout d'abord, nous avons souligné
l'implication de l'attention au sein de l'activité de conduite et dégagé les
problèmes attentionnels impliqués dans la baisse des performances et dans les
accidents, en nous appuyant sur les études issues de la psychologie cognitive
et de l'ergonomie. À partir de cet état de l'art, nous avons établi notre
problématique de recherche, où figurent le contexte de notre étude, la
méthodologie employée et nos objectifs.
16 ©Les collections de I'INRETS
Implication des perturbations attentionne/les en conduite
Attention et conduite : état de l'art
Les caractéristiques de l'attention
L'attention est présente dans la quasi-totalité de nos conduites en
intervenant dans de nombreuses situations qui font appel à la perception, à la
mémoire et à l'apprentissage. L'attention peut être définie comme « le contrôle,
l'orientation et la sélection par l'individu d'une ou de plusieurs formes d'activités
durant une période de temps qui ne peut être maintenue longtemps » (Boujan
et Quaireau, 1997). Elle serait à la fois la fonction sélective de la perception , en
sélectionnant l'information pertinente à l'activité et en inhibant l'information non
pertinente, ainsi qu'un réservoir de ressources qui permettrait de traiter les
différentes informations.
La sélection attentionnelle
La sélection attentionnelle s'exerce dans les situations complexes, où
l'individu doit focaliser son attention uniquement sur une partie des
informations. Cela consiste en un déplacement du focus attentionne! puis en
une focalisation sur l'information cible, ce qui implique donc de sélectionner
l'information choisie et d'inhiber les informations non pertinentes. La question
s'est longtemps posée de savoir si cette sélection de l'information se déroulait à
un niveau précoce ou tardif du traitement de l' information, c'est-à-dire au niveau
de la sélection perceptive (Treisman, 1969) ou de la sélection de la réponse
(Duncan, 1980). De nos jours, il est admis que l'attention permet ces deux
formes de sélection en fonction du contexte (Lavie, 1995).
La façon dont va s'orienter le focus attentionne! présente deux
caractéristiques. Tout d'abord, l'orientation de l'attention peut se faire de façon
manifeste ou latente (Posner, Snyder et Davidson, 1980). En effet, l'orientation
attentionnelle est souvent associée à un déplacement du regard en direction
d'un stimulus, ceci permettant de faciliter et de rendre plus efficace son
traitement. Dans ce cas, l'orientation est manifeste. Néanmoins, l'orientation de
l'attention peut se faire sans manifestation comportementale, « du coin des
yeux », c'est-à-dire de façon latente.
Par ailleurs, l'orientation de l'attention répond à une compétition entre des
buts internes (endogènes) et une demande externe (exogène) . L'orientation
exogène correspond à une forme automatique d'orientation attentionnelle
déclenchée par une stimulation externe. Elle est spontanée, réflexe et se
déclenche rapidement. L'orientation endogène est initiée par le sujet lui-même
de façon volontaire. À l'inverse de l'orientation exogène, elle est plus lente à se
déployer mais dure plus longtemps. Une fois engagée, elle permet davantage
de résister à la distraction. Berger, Henik et Ratai (2005) suggèrent que
l'orientation endogène et l'orientation exogène sont des mécanismes distincts
et qui, sous une demande basse, peuvent mener à des effets d'orientation
indépendants. Par contre , augmenter la demande de la tâche mène à une
interaction entre les mécanismes, ceux-ci étant en compétition pour le partage
des ressources.
©Les collections de I'INRETS 17
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
La première particularité de l'attention est d'agir comme un « faisceau » qui
« éclaire » et de traiter une seule partie des informations de l'environnement,
afin que l'individu ne soit pas submergé par tous les éléments qui l'entourent et
qu 'il retienne uniquement ce qui est pertinent, en fonction de la tâche qu'il
réalise, des objectifs qu'il cherche à atteindre et de son expertise. La seconde
particularité est que l'attention peut être considérée comme un réservoir de
ressources. L'allocation de ces ressources est particulièrement importante pour
la réalisation concomitante de plusieurs tâches.
Les ressources attentionnelles
Au quotidien, il est naturel de réaliser plusieurs activités simultanément.
L'efficacité dans chacune de ces tâches va dépendre de l'attention qui leur est
allouée. L'un des modèles les plus répandus concernant le phénomène de
double tâche appréhende l'attention comme un réservoir de ressources
(Kahneman, 1973 ; Wickens, 1984). Ce modèle propose que les diverses
opérations cognitives à réaliser puisent dans des ressources qui sont limitées.
Ces opérations pourraient être programmées pour fonctionner en même temps.
Cependant, la vitesse et la précision de l'opération seraient limitées par la
quantité de ressources allouées. Par conséquent, si deux tâches sont
effectuées simultanément, les ressources disponibles pour chacune d'entre
elles seraient réduites. Autrement dit, plus une tâche demande de ressources,
plus cela interfère avec une tâche simultanée.
Classiquement, pour étudier le partage attentionne! , on utilise le protocole
de double tâche. Ce protocole se découpe en trois parties et permet de
mesurer l'interférence produite par la réalisation de deux tâches. La première
partie consiste en la réalisation de chaque tâche séparément. La deuxième
partie est la situation de double tâche dans laquelle les deux tâches doivent
être réalisées simultanément. Enfin, dans un dernier temps, l'analyse de la
différence de performances entre les situations de simple et de double tâche
permet d'évaluer l'interférence entre les deux tâches. Ce protocole a maintes
fois démontré l'effet d'interférence en situation de double tâche.
La théorie du réservoir à ressources multiples de Wickens (1984) apporte un
complément. Son modèle comporte quatre modalités : les modalités d'entrées
(visuelle et auditive), les modalités de sorties (manuelles et vocales) , les
niveaux de traitement (encodage, traitement central , sélection de la réponse) et
les codes utilisés (verbaux et spatiaux). Selon Wickens (1984) , les canaux de
traitement sont indépendants les uns des autres. Par conséquent, lorsque deux
tâches effectuées en simultané utilisent des structures séparées, ce modèle
postule une absence d'interférence.
Enfin , l'une des conditions nécessaires à la réalisation de deux tâches sans
diminution des performances est l'automatisation de l'une d'elle.
L'automatisation d'une tâche permet de libérer des ressources et de rendre le
système disponible pour la réalisation de tâches nouvelles ou non
automatisables. L'automatisation des tâches se ferait grâce à la pratique
répétée des situations, et donc à mesure de l'acquisition d'une expertise.
18 © Les collections de l'IN RETS
Implication des perturbations attentionne/les en conduite
Pour résumer, l'attention est la fonction sélective de la perception en
choisissant ou en inhibant les informations en fonction de leur pertinence ; mais
c'est également un réservoir de ressources, celles-ci étant nécessaires dans
les situations où plusieurs tâches doivent être réalisées en temps partagé. En
cas de tâches multiples à effectuer par l'opérateur, la condition nécessaire à la
non diminution des performances serait l'automatisation de l'une des tâches.
L'attention dans la conduite d'un véhicule
La conscience de la situation
La conduite est une activité dynamique complexe durant laquelle le
conducteur doit constamment faire face à un environnement changeant
rapidement et doit se préparer à réagir aux évènements pouvant surgir, afin
d'éviter l'accident. La conscience de la situation est ce qui permettrait au
conducteur d'anticiper, d'appliquer des stratégies et de réagir de façon
appropriée au contexte de conduite. Cela implique d'identifier des stimuli ou
signaux environnementaux pertinents, en intégrant ces informations dans la
base de connaissances de l'opérateur pour former un modèle mental ou une
représentation de la situation et d'utiliser cette représentation pour prévoir
l'occurrence des évènements dans un futur proche (Endsley , 1990 ; Kaas ,
Herschler, et Companion, 1991 ).
Underwood (2007) montre que l' inspection de la route par les conducteurs
débutants est restreinte, non pas directement à cause d'une limitation des
ressources (due à la plus faible automatisation du contrôle du véhicule) mais à
cause d'un modèle mental trop pauvre sur ce qui va probablement se passer.
De plus, les conducteurs débutants ont des stratégies rigides et moins
adaptées en comparaison aux conducteurs expérimentés qui appliquent des
stratégies visuelles selon la complexité de l'environnement de conduite.
Néanmoins, avec l'apprentissage, les jeunes conducteurs deviennent plus
compétents dans la manipulation du véhicule, et certaines sous-tâches
s'automatisent. Plus de ressources sont disponibles, et celles-ci peuvent être
attribuées à d'autres tâches comme la surveillance générale de la scène
routière. L'expérience, et donc l'automatisation d'une partie des tâches,
participeraient à l'amélioration de la conscience de la situation.
L'activité automatisée et contrôlée
Comme la conduite d'un véhicule est une activité en temps partagé, il est
raisonnable de s'intéresser aux compétences qu'il est possible et nécessaire
d'automatiser avec la pratique. En effet, comme indiqué plus haut, l'un des
moyens de pallier la limitation des ressources attentionnelles est
l'automatisation des tâches. Les traitements automatiques sont rapides, non
conscients et consomment peu d'attention. Ils se développent grâce à une
pratique persistante et prolongée. À l'opposé, on retrouve les traitements
contrôlés qui correspondent à des traitements sériel, longs et qui requièrent un
contrôle attentionne!. La théorie de Schneider et Shiffrin (1977) suggère que
tous les comportements regroupent des composants de traitements
automatiques et contrôlés et que la relation entre ces différents composants est
© Les collections de I'INRETS 19
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
constamment changeante selon le type et la quantité de pratique. L'activité de
conduite étant complexe et variable, elle ne pourra pas être entièrement
automatisée. Si l'on se réfère à la catégorisation des tâches de conduite de
Stanton et al. (2001 ), le contrôle latéral et longitudinal s'automatise rapidement
avec l'expérience tandis que la navigation et l'identification de dangers
nécessiteront toujours un certain niveau de contrôle. Pour un conducteur
expérimenté par exemple, l'utilisation des pédales d'embrayage, de frein, et
d'accélération est bien intégrée. Il pourra de ce fait allouer les ressources
attentionnelles correspondantes à d'autres activités comme la surveillance de la
scène routière dans le but d'anticiper un éventuel danger. Pour un conducteur
novice, la gestion des pédales est une activité nécessitant un contrôle
attentionne!. Cette activité puisant une majorité des ressources attentionnelles,
il lui sera alors compliqué de réaliser une tâche secondaire nécessitant un haut
niveau de contrôle.
Rasmussen (1983) distingue trois types de comportements en fonction de
leur niveau de contrôle : les habiletés, les règles et les connaissances. Les
comportements basés sur les habiletés recouvrent les comportements sensori
moteurs. Ils surviennent sans contrôle conscient, et de façon automatique.
L'opérateur est incapable de verbaliser de façon fiable la façon dont il les
contrôle. Les comportements basés sur les règles interviennent dans des
situations familières contrôlées par des procédures tirées de l'expérience, c'est
à-dire par des règles stockées en mémoire à long terme. Durant des situations
non familières, dans lesquelles aucune habileté ou règle n'est disponible, les
comportements se basent sur les connaissances et sont contrôlés par les buts.
Les perturbations d'attention
L'investigation des défauts d'attention au volant tient une place importante
au sein de la sécurité routière. En France, un réseau de chercheurs s'est créé
autour de cette problématique (le RESAT : réseau éveil , sommeil, attention et
transport) et a permis la publication du livre blanc « Défaut d'attention et
conduite automobile » qui recense de nombreuses recherches mettant en
évidence l'implication de l'attention dans les accidents automobiles (Chapon,
Gabaude et Fort, 2006).
Plus généralement, les problèmes attentionnels au volant ont été
investigués par diverses méthodes : l'expérimentation, les observations en
milieu naturel et l'accidentologie. Les études expérimentales s'intéressent en
particulier à la baisse des performances liée à un problème attentionne!
singulier (e.g. téléphone, rumination). Ces études vont pouvoir attester d'un lien
de cause à effet entre la source à l'origine du défaut d'attention et la chute des
performances (temps de réaction plus long, déviation latérale, augmentation du
temps de freinage). Les observations naturelles fournissent des informations
riches et précises sur les caractéristiques et les conséquences d'une tâche
secondaire. Les études tirées des accidents, quant à elles, apportent
l'information la plus directe concernant l'implication d'une tâche secondaire
dans l'accident (Van Elslande et Alberton , 1997).
20 © Les collections de I'INRETS
Implication des perturbations attentionne/les en conduite
Les résultats issus de ces méthodes font ressortir principalement trois
formes distinctes de défauts attentionnels : la distraction perceptive, l'inattention
et l'interférence provoquée par une tache secondaire.
La distraction perceptive
La distraction perceptive correspond aux situations où l'attention des
conducteurs est involontairement attirée vers un objet saillant, non pertinent
pour la tâche de conduite. Il s'agit de ce qui est usuellement appelé
« distracteur » en psychologie cognitive, tels le déclenchement d'une sonnerie
de téléphone ou la vue d'un panneau publicitaire.
Pour Lavie (1995}, ce phénomène est fonction de la charge perceptive liée à
l'activité principale. La théorie de la charge de l'attention postule que le rejet
des distracteurs dépend du niveau et du type de charge impliqués dans le
traitement. Ainsi , selon cette théorie, deux mécanismes sont nécessaires à la
sélection attentionnelle, le premier permettant une sélection précoce de
l'information et le second une sélection tardive :
- Un mécanisme de sélection perceptive : il permet d'exclure les
distracteurs non pertinents provenant de la perception dans des
conditions de charges perceptives élevées. C'est un mécanisme plutôt
passif. L'interférence des distracteurs non pertinents est empêchée à
cause de la capacité attentionnelle insuffisante pour leur traitement,
celle-ci étant allouée à la tâche en cours.
- Un mécanisme plus actif de contrôle attentionne! : en situation de charge
perceptive basse, les ressources attentionnelles sont disponibles pour
traiter les distracteurs non pertinents. Ce mécanisme est donc
nécessaire pour les exclure quand ils sont perçus. Cette forme de
contrôle dépend de fonctions cognitives plus élevées, telles que la
mémoire de travail qui est requise pour maintenir actives les priorités de
traitement afin de s'assurer que les stimuli avec une priorité basse ne
vont pas prendre le contrôle du comportement.
Selon cette théorie, plus il y a d'informations liées à l'activité de conduite,
(e.g . conduite en trafic chargé} , moins le conducteur est à même de traiter les
distracteurs (e.g. panneaux publicitaires) .
L'inattention
L'inattention ou « distraction interne » comprend les situations dans
lesquelles le conducteur est dans ses pensées ou n'est pas totalement attentif
à la tâche de conduite en l'absence d'activité secondaire. Les études
s'intéressant à ce défaut d'attention sont peu nombreuses.
L'inattention a surtout été étudiée en lien avec les émotions du conducteur
(Pêcher, 2009) . Lagarde, Chastang, Gueguen , Coeuret-Pellicer, Chiron et
Lafont (2004} , par exemple, ont réalisé une étude épidémiologique montrant
que les conducteurs ont plus de risque d'avoir un accident s'ils ont vécu un
divorce ou un décès dans les années précédentes.
© Les collections de l'IN RETS 21
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
D'une part, l'inattention a été associée à des pensées « actives », ces
pensées conduisant à un effet d'interférence provoqué par une charge cognitive
trop importante. Par charge cognitive, on entend la quantité de ressources
mentales mobilisées par un sujet par réaliser une tâche. D'autre part,
l'inattention a été étudiée comme la conséquence d'un manque de stimulation
de l'environnement. En effet, pour Forster et Lavie (2009) , la charge perceptive
liée à une activité donnée peut influencer l'inattention provoquée par des
pensées non liées à la tâche. Ces auteurs montrent qu'une charge perceptive
haute conduit à une réduction de la fréquence de ces pensées dans une tâche
de recherche visuelle, ce qui est dû à l'occupation des capacités attentionnelles
dans le traitement de la tâche.
La distraction cognitive
La distraction est le défaut d'attention qui a été le plus été étudié. Lee,
Young et Regan (2008) ont recensé quatorze définitions de la distraction qui
ont émergé au cours de ces vingt dernières années. A titre d'exemple, la
définition de Hedlund, Simpson et Mayhew (2006) : «la distraction implique que
l'attention soit détournée de l'activité de conduite, car le conducteur est
temporairement focalisé sur un objet, une personne, une tâche ou un
évènement non lié à la conduite, ce qui réduit la conscience du conducteur, sa
prise de décision et/ou ses performances, conduisant à une augmentation du
risque d'action correctives, de quasi-accidents ou d'accidents ».
Les sources de distraction pouvant intervenir en conduite sont multiples. Il
peut s'agir de régler son poste de radio, discuter avec un passager, déplacer un
objet dans le véhicule ou encore téléphoner.
L'intérêt pour la distraction au volant a pris un nouvel essor avec l'apparition
du téléphone portable. En effet, depuis les années 90, les recherches
concernant l'impact des téléphones mobiles sur les performances des
conducteurs n'ont cessé d'accroître. Certaines études épidémiologiques ont
montré que le téléphone au volant est associé à une augmentation au
quadruple du risque d'accident. En analysant près de 700 accidents en lien
avec l'usage d'un téléphone, Redelmeier et Tibshirani (1997) concluent que
discuter au téléphone augmente la probabilité d'une collision entre 3 et 6,5 fois ,
ces effets de distraction étant comparables à ceux de l'alcool. De façon
générale, il est avéré que le téléphone a un impact négatif sur la conduite, que
le téléphone soit tenu ou en main libre. Téléphoner diminue la conscience de la
situation (Nasar, Hecht et Wener, 2008 ; Kaas, Cole et Stanny, 2007) et les
performances de conduite, sans que ce soit mitigé par le niveau d'expérience
(Kaas et a/. , 2007) . De plus, Horrey et Wickens (2006) montrent que le
téléphone a moins d'impact sur le contrôle latéral du véhicule que sur les temps
de réponse aux stimuli de la route. Ces résultats s'expliqueraient par
l'automatisation ou non des sous-tâches de conduite. Le contrôle du véhicule
est une activité bien automatisée, en comparaison à l'identification d'un danger
qui nécessite une mobilisation des ressources attentionnelles.
Hormis l'impact de l'usage du téléphone, les études concernant le caractère
potentiellement distrayant des nouvelles technologies dans le véhicule sont
22 © Les collections de I'INRETS
Implication des perturbations attentionne/les en conduite
nettement moins développées. Jamson et Merat (2005) ont manipulé la charge
perceptive et cognitive d'une tâche secondaire dans le but d'imiter la quantité
de traitement imposé par l'utilisation des technologies dans le véhicule. Si l'une
ou l'autre des charges est trop élevée, les conducteurs développent une
stratégie de réduction de vitesse. Cependant, ils semblent incapables de
prioriser la tâche de conduite par rapport à la tâche secondaire, comme en
témoignent les performances de conduite : une moindre anticipation du besoin
de freinage et des temps plus courts à l'obstacle.
Conduite automobile et défaillances
fonctionnelles : problématique et contexte de
l'étude
Les travaux évoqués ci-dessus mettent l'accent sur la place des processus
attentionnels dans la conduite, tant au sein des modèles théoriques que dans
les études expérimentales sur les performances de conduite. Un contrôle
attentionne! est nécessaire pour gérer les tâches de conduite non
automatisables, comme la navigation ou l'identification des dangers, et
effectuer des activités concomitantes, telle la manipulation des objets
technologiques dans le véhicule. Il arrive que ce contrôle attentionne! soit
défaillant et conduise à des défauts d'attention. La littérature relative aux
problèmes attentionnels du conducteur est vaste mais pas toujours en accord.
Le défaut d'attention, une notion à clarifier
Tout d'abord, il existe une confusion entre les défauts d'attention et les
défauts de vigilance. Stutts et al. (2001) par exemple prennent en compte la
fatigue dans leur catégorisation des problèmes de distraction. En psychologie,
les processus vigiles et attentionnels sont clairement distingués, les premiers
faisant référence au niveau d'éveil de l' individu (en lien avec la fatigue, la prise
de médicaments, les substances psychotropes) et les seconds à une faculté
cognitive. En accidentologie, la nécessité de distinguer ces deux processus ou
plus précisément leur défaut a été montrée par Van Elslande, Jaffard , Fouquet
et Fournier (2009) . Un problème de vigilance survient plus rarement mais est
suffisant à lui seul pour dégrader la situation de conduite tandis que dans la
majorité des cas, un problème attentionne! nécessite la contribution d'autres
facteurs pour dégrader la situation.
Il y a donc une nécessité de clarifier ce qu'on entend par défaut d'attention .
D'une part, l'implication des problèmes attentionnels dans les accidents est
floue. Selon les études, la part de responsabilité qui leur est attribué varie de 25
à 50% (Stutts et al., 2001 ; Sussman et al., 1995), ce qui n'est pas surprenant
si l'objet même de l'étude est défini différemment selon les auteurs. D'autre
part, il existe en accidentologie, une confusion entre les différents problèmes
d'attention et les erreurs qui en découlent. Par exemple, certains considèrent
sur le même plan un défaut d'attention et un défaut de perception .
© Les collections de I'INRETS 23
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Question de recherche et source des données
Notre objectif dans ce travail de thèse est de définir avec prec1s1on
l'implication des problèmes d'attention dans les accidents. Existe-t-il un
mécanisme accidentel commun à différents défauts d'attention ou des
mécanismes associés spécifiquement à chaque type de problème
attentionne! ? L'intérêt de ces questions étant, dans un but de remédiation ,
d'apporter les aides les plus appropriées en fonction du défaut considéré.
Pour y répondre, nous avons choisi de travailler à partir des accidents,
l'avantage étant de se focaliser sur ce qui pose un réel problème de sécurité
pour l'opérateur. L'étude des accidents de la circulation routière peut se faire
grâce à différentes méthodes d'analyse comme les exploitations statistiques
des fichiers constitués sur la base des données recueillies par les forces de
l'ordre ou les compagnies d'assurance. Bien que ces analyses soient utiles,
elles ne sont pas assez précises.
Notre méthodologie d'investigation s'appuiera sur les données issues des
études détaillées d'accidents (Ferrandez, Brenac, Girard, Lechner, Jourdan,
Nachtergaële et Michel, 1995) réalisées à I'INRETS sur le site de Salon-de
Provence. Les études « en profondeur » permettent de collecter des données
plus fines et plus précises.
Les données sont recueillies par une équipe pluridisciplinaire, composée
d'une psychologue qui a pour rôle d'interviewer les impliqués à propos des
circonstances de l'accident et d'un technicien , spécialiste de l'infrastructure et
du véhicule, dont la mission est d'établir un relevé des traces et des conditions
matérielles de l'accident.
L'intérêt de cette méthode est son approche systémique. Sont pris en
compte les trois composants du système routier qui sont l'homme, le véhicule
et l'infrastructure, ainsi que leurs interactions. Cette méthodologie permet
d'aboutir à la reconstruction d'un scénario d'accident.
Scénarios de production de l'erreur : une méthode pour
l'analyse des défauts d'attention
L'analyse d'un cas d'accident conduit à la reconstruction d'un « scénario
occurrent ». Le regroupement des scénarios occurrents qui se ressemblent, au
niveau de l'enchaînement des faits et des relations de causalité dans les
différentes phases conduisant à la collision, permet de construire un scénario
type (Brenac et Fleury , 1999).
Dans notre cas, la phase qui nous intéresse est la situation d'accident ou de
rupture. Nous allons nous focaliser sur l'erreur qui va précisément faire
basculer le conducteur en situation critique et décrire sa genèse pour des
ensembles homogènes d'accidents. Les erreurs de conduite sont
appréhendées en terme de défaillances fonctionnelles (Malaterre, 1990). Les
scénarios de production de l'erreur (figure 1) vont donc s'articuler autour de ces
défaillances mais également selon un certain nombre de paramètres communs
aux cas : les éléments explicatifs (facteurs) , endogènes ou exogènes ; la
24 © Les collections de l'IN RETS
Implication des perturbations attentionne/les en conduite
situation de pré-accident dans laquelle l'erreur est intervenue ; la situation
critique résultante de la défaillance fonctionnelle c'est-à-dire la mise en oeuvre
ou la poursuite d'une stratégie spécifique incompatible avec les paramètres de
l'interaction rencontrée, dont l'impact sera l'accident (Van Elslande et Alberton ,
1997).
Figure 1. Structure des scénarios-types de genèse de l'erreur
Tâche de dysfonctionnement
(décrit la tâche en cours de réalisation et ses exigences)
+.------- - --------------------------~
Éléments exB.Iicatifs ("facteurs") :
Endogènes + Exogènes
(propres au conducteur) (propres à l'environnement)
T
[ Défaillance fonctionnelle
(au moment de la rupture dans la situation de conduite) ..
[ Situation critique résultante
(manoeuvre entreprise ou poursuivie) )
?
Accident
.. t ..
L'intérêt est d'identifier « l'erreur humaine » en termes de déficience d'une
fonction cognitive ou psychomotrice, de rendre compte des enchaînements qui
la produisent et des contextes dans lesquels elle s'inscrit typiquement.
La défaillance fonctionnelle
Une défaillance fonctionnelle est l'incapacité momentanée d'une fonction
sensorielle, cognitive ou motrice à gérer une difficulté, qui aboutit à une
situation de rupture dans la gestion des situations. On en distingue six
catégories. Les cinq premières concernent les différentes étapes de traitement
mise en oeuvre dans la logique d'un modèle séquentiel d'analyse (perception ,
diagnostic, pronostic, décision, exécution). La dernière catégorie correspond à
une altération de l'ensemble de cette chaîne fonctionnelle , nommée
« défaillance généralisée ».
© Les collections de I'INRETS 25
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Tableau 1. Les types de défaillances fonctionnelles
et leurs caractéristiques
Catégories de défaillances Leurs caractéristiques
Explique les accidents directement attribuables à la
Défaillance de détection non détection de certains paramètres essentiels de la
situation
Défaillance de diagnostic
Échec de l'estimation physique des paramètres et de
la compréhension des situations
Défaillance de pronostic Problèmes en lien avec des processus d'anticipation et
de prévision
Défaillance de décision Échec dans le choix de la stratégie de conduite
Défaillance d'exécution
Inclut les accidents dans lesquels un problème de
contrôle du véhicule s'est posé
Défaillance généralisée
Déficience de la chaîne fonctionnelle de conduite
entière
Éléments explicatifs
Les éléments explicatifs sont relatifs aux principaux paramètres du contexte
de conduite (caractérisant la route, le véhicule, le conducteur, les autres
usagers, les conditions de réalisation de la tâche) qui vont favoriser
l'émergence d'une défaillance fonctionnelle. Aucun des éléments explicatifs
n'explique à lui seul la survenue d'une défaillance. Ils se combinent le plus
souvent entre eux.
Ces éléments peuvent être endogènes (en lien direct avec l'état du
conducteur et ses conditions internes de réalisation de la tâche) ou exogènes
(en lien avec l'infrastructure, le véhicule ou l'environnement) . Parmi les
éléments endogènes, certains rendent compte des variables caractérisant
l'attention du conducteur. Huit éléments explicatifs relatifs à l'attention ont ainsi
été mis en évidence et répartis selon qu'ils génèrent plus particulièrement un
problème d'inattention, de compétition d'attention ou de distraction.
Les formes de défauts d'attention en conduite
automobile
Une première étude réalisée au département mécanismes d'accidents
(Van Elslande, Jaffard, Fouquet et Vatonne, 2008) a consisté à analyser les
différentes formes accidentologiques que prennent les défauts attentionnels en
conduite et les différents contextes plus ou moins facilitateurs dans lesquels
ces perturbations attentionnelles s'inscrivent, ainsi que les défaillances
fonctionnelles qui leur sont associées.
26 © Les collections de I'INRETS
Implication des perturbations attentionne/les en conduite
Selon la tâche qui entre en compétition avec l'activité de conduite, trois
perturbations attentionnelles ont été mises en exergue :
l'inattention qui correspond à un détournement de l'orientation de
l'attention de la tâche de conduite vers ses propres préoccupations (e.g .
être dans ses pensées vs guider son véhicule) ;
la compétition d'attention qui correspond à la mise en concurrence des
ressources attentionnelles par plusieurs activités ou informations
pertinentes pour la tâche de conduite (e.g. guider son véhicule vs
chercher son itinéraire) ;
la distraction qui implique de réaliser une tâche extérieure à la tâche de
conduite (e.g. régler son poste de radio vs guider son véhicule) .
En fonction du défaut considéré, les défaillances issues de ces perturbations
d'attention diffèrent, de même que les situations dans lesquelles les
défaillances surviennent (tableau 2) .
Tableau 2. Situations de pré-accident, éléments explicatifs et défaillances
fonctionnelles en fonction du défaut d'attention (Van Elslande)
Situation de pré Éléments explicatifs Défaillances
accident fonctionnelles
Perception (38,4 %) :
- Connaissance de - saisie d'information
- Situation stabilisée l'itinéraire sommaire
INATTENTION - Intersection avec - Monotonie - négligence de
62% des cas
interférence d'un
- Vitesse
recherche d'info
véhicule Diagnostic (23,4 %) :
- Virage - Attachement rigide au
- évaluation incorrecte statut prioritaire
de la difficulté de la
route
COMPÉTITION - Traversée - Problème de navigation
Perception (78,3 %) :
D'ATTENTION
d'intersection - Focalisation
- saisie d'information
13,2 % des cas - Changement de - Faible expérience du focalisée
direction trajet
- Distraction externe Perception (45,1 %) :
- Situation stabilisée - Autre tâche - interruption de la
DISTRACTION avec ou sans
- Contrainte de temps saisie d'information
6,7% des cas interférence de
véhicule - Banalisation de la Exécution (31 %) :
situation - défaut de guidage
Ce tableau révèle une forte occurrence de l'inattention (62 %) dans
l'accidentalité en comparaison à la compétition d'attention et à la distraction .
D'autre part, selon le défaut d'attention, le contexte d'apparition des
défaillances est très variable comme en témoignent les situations de pré
accident et les éléments explicatifs. En ce qui concerne les défaillances, en
plus d'une forte représentativité des défaillances perceptives, il est à noter une
part non négligeable de défaillances de diagnostic et d'exécution pour
l'inattention et la distraction respectivement. Enfin , bien que la catégorie
« défaillance perceptive » soit largement représentée quel que soit le défaut
© Les collections de I'INRETS 27
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
d'attention, les types de défaillances perceptives ne sont pas identiques. Par
exemple, dans un cas de compétition d'attention, le problème se porte sur une
saisie d'information trop focalisée alors que pour l'inattention, la prise
d'information est trop sommaire.
Cette étude a distingué trois défauts d'attention : l'inattention, la compétition
d'attention et la distraction. Les mécanismes accidentels associés à chacun de
ces défauts sont bien spécifiques qu'il s'agisse des défaillances ou de leur
contexte d'apparition. Cette étude montre donc l'importance de différencier
plusieurs défauts d'attention.
L'évaluation du poids des défauts d'attention sur les
défaillances : un nouvel objectif
La première partie de notre travail de thèse, engagé sur la base de 389 cas
d'accidents, a permis de consolider les résultats de l'étude ci-dessus. Mais s'il
est important d'identifier l'intervention d'un élément dans la genèse d'un
accident, il est essentiel également d'évaluer l'importance de l'impact de cet
élément dans la dégradation de la situation. En effet, la simple présence d'un
problème ne suffit pas forcément à lui seul à contribuer à l'émergence de la
défaillance. C'est d'autant plus vrai pour les éléments qui interviennent en
combinaison, comme c'est les cas pour les défauts attentionnels. Dorénavant,
l'objectif est donc d'évaluer le poids de ces défauts d'attention sur la production
des défaillances. Le degré d'incidence des variables attentionnelles est estimé
selon trois niveaux d'impact :
Impact 1 : la variable a une influence majeure sur la production de
l'erreur de conduite. La suppression de la variable attentionnelle aurait
suffi à éviter le problème, la défaillance fonctionnelle n'aurait pas eu lieu,
l'accident ne se serait pas produit.
Impact 2 : niveau intermédiaire qui rend compte d'une influence
participative des problèmes attentionnels et des variables d'une autre
nature dans la genèse de la défaillance.
Impact 3 : correspond aux cas où les variables étudiées n'ont pas
d'influence marquée sur l'apparition de la défaillance fonctionnelle. Elles
favorisent le dysfonctionnement, mais en leur absence, la défaillance se
serait quand même produite du fait du poids de l'ensemble des autres
facteurs impliqués.
Globalement, il a été montré que les problèmes d'attention ont le plus
souvent une influence participative dans la genèse de la défaillance
(Van Elslande et al. , 2009) . Qu'en est-il pour chacun d'entre eux?
Ranney , Mazzae, Garrett et Goodman (2000) classent les distractions en
quatre catégories comparables aux tâches requises à la conduite d'un véhicule
automobile, soit visuelles (délaisser la route des yeux) , auditives (sonnerie de
téléphone) , biomécaniques (composer un numéro de téléphone) et cognitives
(conversation téléphonique) . Ces distractions ne sont néanmoins pas
exclusives.
28 ©Les collections de I'INRETS
Implication des perturbations attentionne/les en conduite
Nous faisons l'hypothèse qu'un problème attentionne! qui cumule plusieurs
catégories de distraction verra son poids dans l'accidentalité plus élevé. En ce
qui concerne les trois perturbations attentionnelles précédemment définies,
nous pensons que la distraction et la compétition d'attention auront plus
d'impact dans l'apparition de l'erreur de conduite que l'inattention. Effet, il s'agit
des défauts d'attention les plus complexes, ceux-ci faisant souvent intervenir
plusieurs catégories de distractions simultanément, en comparaison à
l'inattention qui n'implique qu'une distraction d'ordre cognitive.
Conclusion
Les études de psychologie sur l'attention et la recherche en accidentologie
ont montré la nécessité d'étudier la place des processus attentionnels et de
leurs défauts au sein de la conduite. Cette première partie nous permet
d'affirmer qu'il existe bien un mécanisme accidentel associé spécifiquement à
chaque problème d'attention. Cela se vérifie à la fois pour les erreurs que ces
problèmes d'attention génèrent et pour les situations dans lesquelles ces
erreurs se produisent. L'accident ayant un caractère multicausal (facteurs liés à
l'individu , à l'environnement, au véhicule) , il est nécessaire maintenant de
rendre compte du poids des facteurs attentionnels dans leur participation à la
dégradation d'une situation.
D'autre part, les trois problèmes d'attention ont été distingués d'un point de
vue ergonomique, c'est-à-dire selon la tâche qui entre en compétition avec la
tâche de conduite. Par exemple, dans la classification utilisée ici (Van Elslande
et a/., 2009), téléphoner et régler son poste de radio impliquent tous deux un
détournement de l'attention sur une tâche secondaire au détriment de la scène
routière, ce qu 'on qualifie de distraction. Néanmoins, le réglage de la radio
nécessitera probablement plusieurs « coups d'oeil » en direction du poste,
tandis que lors d'une conversation téléphonique le conducteur pourra aisément
porter son regard sur la route. Il est donc nécessaire d'évaluer ce qui est
directement imputable à une défaillance des processus attentionnels, en
contrôlant les détournements du regard ou les comportements moteurs
excessifs.
Suite à l'étude des accidents, un second objectif sera donc de voir en quoi le
déplacement attentionne! entre plusieurs informations ou entre plusieurs tâches
va amener des difficultés pour l'opérateur. L'accent sera mis sur le caractère
endogène ou exogène de l'orientation attentionne! sur la perturbation, ainsi que
sur le caractère pertinent ou non du distracteur avec l'activité principale. À partir
de ces deux variables, nous souhaitons mettre en place une échelle des
difficultés attentionnelles rencontrés par les opérateurs.
© Les collections de I'INRETS 29
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
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32 ©Les collections de I'INRETS
" Etude des effets de différentes
doses de l'association paracétamol
et codéine sur les comportements
de conduite automobile
de sujets jeunes
Jean-Noël Amato
Doctorant en psycho-physiologie, université de Caen Basse-Normandie,
ED 96 "Normande Chimie Biologie"
Laboratoire de physiologie- UFR de Médecine, CHU de Caen
Avenue Côte de Nacre, 14000 Caen, France
amato-jn@phycog.org
Sujet de thèse : Les effets des psychotropes sur le comportement de conduite
automobile, l'éveil, l'attention et la vigilance
Direction de thèse :
Pierre Denise, professeur de médecine à l'université de Caen Basse-Normandie
Marie-Laure Bocca, enseignante-chercheuse, université de Paris Sud-11 ,
INSERM ERI27-UPRES EA 3917
Catherine Berthelon, directrice de recherche à I'IFSTTAR, département
mécanismes d'accidents ; docteur en psychologie, habilitée à diriger les
recherches
Co-financement INRETS 1 Région Basse-Normandie
Résumé - Les études épidémiologiques ont révélé que la consommation de
médicaments psychotropes est un facteur d'augmentation des risques
d'accidents (J.C. Verster, Pandi-Perumal, Ramaekers & de Gier, 2009) . Parmi
les médicaments, les analgésiques appartiennent aux médicaments les plus
prescrits, particulièrement en France. Dans cette catégorie de médicaments
figurent les dérivés morphiniques (analgésiques de palier Il) associé au
paracétamol ayant tous des effets secondaires sédatifs. (Leveille et al., 1994)
ont montré qu 'ils augmentent les risques d'accidents routier en raison de leurs
effets sédatifs.
Nous nous sommes intéressés à l'association codéine + paracétamol qui est
contenue dans plusieurs spécialités à visée analgésique de niveau Il. La
pharmacocinétique de cette association est relativement bien connue, mais les
effets de cette dernière sur les performances de conduite ne sont pas
clairement établis et plus particulièrement pour des doses thérapeutiques.
Notre objectif était de déterminer les effets de 3 doses croissantes de
l'association codéine + paracétamol sur les performances de conduite.
© Les collections de I'INRETS 33
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Les effets de 3 doses de l'association codéine + paracétamol ont été évalués
sur 16 sujets jeunes, sains et volontaires, en suivant les recommandations de
l'International Council on Alcohol, Drugs and Traffic Safety. L'étude a été
menée en double aveugle, randomisée, croisée et contrebalancée. La
performance de conduite a été évaluée sur simulateur.
L'écart-type de la position latérale, qui est le paramètre le plus sensible utilisé
pour évaluer les effets de médicaments en conduite automobile (O'Hanlon,
Haak, Blaauw & Riemersma, 1982), n'a pas été affecté. Aucun autre paramètre
de conduite (vitesse moyenne etc.) n'a été perturbé par les différentes doses de
l'association codéine + paracétamol.
Nos résultats indiquent que l'association codéine + paracétamol en prise
unique, chez des sujets jeunes et en bonne santé ne semblent pas modifier les
capacités de conduite automobile.
Cependant, cette étude effectuée chez des sujets jeunes et en bonne santé, ne
nous permettent pas de généraliser les résultats à l'ensemble de la population.
En effet, les effets des médicaments peuvent être différents chez l'adulte âgé,
du fait de nombreuses modifications physiologiques, pharmacocinétiques. Or,
l'adulte âgé est le plus consommateur de médicaments psychotropes et les
effets dans d'autres catégories d'âge ne sont pas étudiés.
Préambule
La conduite est une activité quotidienne et commune mais également
extrêmement complexe. Cette activité consiste à effectuer un déplacement à
l'aide d'un outil dans un environnement particulier. Elle présuppose un « état »
optimal du conducteur (aussi bien sur le plan cognitif que sur le plan
physiologique) (Salvucci , 2006). La prise d'un produit psychotrope5 (drogue ou
médicament) peut dégrader « l'état supposé optimal » du conducteur.
Un certain nombre d'analgésiques sont des psychotropes agissant sur le
contrôle de la douleur. En effet, parmi les différentes classes d'analgésiques
utilisées en thérapeutique seulement certains d'entre eux possèdent des
propriétés psychotropes, c'est le cas notamment de tous les dérivés naturels ou
de synthèse de la morphine.
La majorité des personnes sous traitement analgésique n'est pas
hospitalisée et certains analgésiques peuvent être consommés en
automédication. Les personnes prenant des analgésiques de façon chronique
ou occasionnelle n'ont que peu d'information sur les éventuels effets de ces
psychotropes sur leurs comportements.
Nous nous sommes intéressés aux effets de différentes doses
thérapeutiques d'un analgésique morphinique, couramment prescrit, sur le
comportement de conduite automobile et en particulier sur les paramètres
5 Le terme psychotrope signifie littéralement « qui agit, qui donne une direction » (trope) « à l'esprit
ou au comportement» (psycho). Selon Jean Delay, en 1957, «On appelle psychotrope, une
substance chimique d'origine naturelle ou artificielle, qui [ ... ] est susceptible de modifier l'activité
mentale [psychique], sans préjuger du type de cette modification ». (Delay & Deniker, 1957).
34 ©Les collections de I'INRETS
Étude des effets de différentes doses de l'association paracétamol et codéine
représentant des risques d'accidents en relation avec l'hypovigilance. De plus,
les effets des analgésiques morphiniques sur les capacités de conduite
automobile et leurs conséquences sur la sécurité ne sont pas clairement
définis.
Introduction et position du problème
Pour réaliser un déplacement autoroutier, le conducteur doit traiter
rapidement l'information et prendre les décisions qui lui paraissent adéquates
(Hoc & Amalberti , 2007 ; Hoc, Amalberti , Cellier & Grosjean, 2004). Son niveau
de vigilance doit être suffisamment élevé pour détecter et traiter rapidement les
événements qui peuvent se présenter inopinément à lui. L'étude de la vigilance
en conduite devrait se mesurer par l'enregistrement d'indices physiologiques
(EEG, EOG, etc.), auxquels on associerait des réponses psychomotrices sur
les différentes commandes du véhicule (frein , accélérateur, mouvement du
volant, etc.). Cependant, les connaissances acquises dans le domaine de
l'hypovigilance permettent, à partir de l'observation du comportement du
conducteur, de faire un certain nombre d'inférences. Ainsi , la baisse de
vigilance provoque des modifications de la performance telles que des
déviations de position latérale (SDLP : « Standard Deviation of Lateral
Position » O'Hanlon et a/. , 1982) et des variations de vitesse. Ces indices
comportementaux, moins invasifs que les indices physiologiques, sont souvent
retenus comme indicateurs d'une baisse de vigilance. L'International council on
alcohol, drugs and traffic safety (ICADTS) a proposé un certains nombre de
recommandations méthodologiques afin de rendre les études expérimentales
comparables en utilisant des paramétres et indices comportementaux
communs (Berghaus & Friedel, 1999 ; Berghaus, Ramaekers & Drummer,
2007)6
.
Par ailleurs, certaines tâches et situations environnementales (tâche de
longue durée dans un environnent monotone7
) sont plus à même que d'autres
de modifier le niveau d'éveil du conducteur. À ces facteurs liés à la tâche et à
l'environnement s'ajoutent des facteurs liés aux conducteurs eux-mêmes (âge,
expérience, troubles pathologiques, manque de sommeil , etc.), et en particulier,
lié à la consommation de psychotropes (alcool , stupéfiants, médicaments) qui
agissent au niveau du système nerveux central et pouvant en altérer les
fonctions. Cette altération a pour conséquence des modifications
comportementales qui peuvent se traduire par une augmentation des risques
encourus lors de la conduite (Assailly & Biecheler, 1992 ; Brookhuis, 1998 ;
Riedel et a/., 1998).
Parmi les médicaments, les analgésiques appartiennent aux médicaments
les plus prescrits, particulièrement en France. Dans cette catégorie de
6 Note : Cette étude répond aux recommandations de I'ICADTS (Berghaus et Friedel , 1999), qui
suggère de commencer un programme de recherche sur l'effet de médicaments avec des sujets
sains ce qui permet ensuite de cibler une population de conducteurs ou une population de
consommateurs spécifiques (plus agés ou pathologiques) .
7 Environnement ou la probabilité d'apparition d'un événement est extrêmement rare .
©Les collections de l'IN RETS 35
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
médicaments figurent les dérivés morphiniques (analgésiques de palier Il)
ayant tous des effets secondaires sédatifs. Ils sont utilisés depuis de
nombreuses années pour le traitement symptomatique de la douleur aiguë ou
chronique, d'étiologie variée et d'intensité modérée à sévère (palier Il de la
classification de l'OMS) (Hantson , 2002) , pour une revue sur les effets cliniques
de l'association codéine + paracétamol). (cf annexe 1 ). En 2001, environ 6
millions de boîtes de l'association codéine/paracétamol ont été vendues, 9/10
des consommateurs utilisent un mode d'administration oral. En 2006, une
enquête épidémiologique de l'Observatoire Français des Drogues et des
Toxicomanies révèle que 43% des consommateurs de codéine l'utilisent à des
fins thérapeutiques et 46 % l'utilisent comme drogue illicite. Cette étude montre
que 26 % des consommateurs de codéine sont âgés de moins de 25 ans
(Cadet-Taïrou, Gandilhon, Toufik & Evrard, 2008) .
Nous nous sommes intéressés dans cette étude à l'association codéine +
paracétamol que nous avons administré à des sujets jeunes (qui représentent
1/4 des consommateurs).
Dans le champ de la pharmacologie , le principe de l'utilisation de
l'association codéine et paracétamol repose sur une étude de Quiding et al.
(1982). Cette étude a montré que l'intensité de la douleur diminue en fonction
de l'augmentation de la dose de codéine. Ce n'est que plus tardivement, que
d'autres publications ont suggéré un effet analgésique additif de la codéine et
du paracétamol (Bentley & Head, 1987 ; Moore, Collins, Carroll & McQuay,
1997 ; Moore, Collins, Carroll, McQuay & Edwards, 2000) .
Les sites d'actions, les différentes bio-transformations, la cinétique d'un
grand nombre d'analgésiques et quelques-uns de leurs effets
comportementaux sont relativement bien connus (Breivik, Barkvoll & Skovlund ,
1999 ; Lotsch et al. , 2006 ; Moulin & Coquerel , 2002 ; A. Somogyi , Bochner &
Chen, 1991 ; A. A. Somogyi, Barratt & Coller, 2007).
Berghaus & Hilgers (2009), dans une revue récente sur les méthodes
d'évaluation du risque d'accident en conduite automobile sous influence,
concluent qu'il existe deux méthodes fiables et complémentaires pour évaluer
les risques d'accidents induit par un psychotrope : les études épidémiologiques
et les études expérimentales avec des sujets sains ou avec des sujets
pathologiques (Berghaus et Friedel , 1999).
En France, les études épidémiologiques sur la consommation de
psychotropes et le risque d'accident de la route sont extrêmement rares en
raison de l'éthique médicale et de la législation . La protection des droits du
patient, comme le secret protégeant les données de laboratoires, sont à la fois
des garanties de liberté individuelle et des freins pour l'épidémiologie. Les
seules études épidémiologiques françaises portent essentiellement sur les
stupéfiants (Laumon, Gadegbeku, Martin & Biecheler, 2005) , les tranquillisants
et les somnifères (Mura et al., 2003) . A notre connaissance, aucune ne s'est
intéressée au risque d'accident induit par la prise d'analgésique morphinique,
seul ou en association avec un autre psychotrope.
36 ©Les collections de I'INRETS
Ëtude des effets de différentes doses de l'association paracétamol et codéine
Dans la littérature étrangère, la plupart des données épidémiologiques
disponibles sont en faveur d'une faible implication des analgésiques
morphiniques dans la survenue d'accident de la route lorsqu'ils sont pris seuls
(Babst, Newman, Gordon & Warner, 1973 ; Kruse & Christophersen, 1994 ;
Ray, Fought & Decker, 1992). En Europe, l'accidentologie révèle que le
pourcentage de conducteurs sous influence d'analgésiques morphiniques
impliqué dans un accident de la circulation apparaît régulièrement inférieur à
3% (De Gier, 1995 ; Gaulier, Marquet & Lachatre, 2003) , et inférieur ou égal à
10 % aux États-Unis (Dubois, Bedard & Weaver, 201 0) .
Par ailleurs, ces études montrent que d'autres psychotropes, notamment
des benzodiazépines, accompagnent fréquemment les analgésiques
morphiniques (Christophersen, Skurtveit & Morland , 2003 ; Morland, 2000).
Les données épidémiologiques sont ainsi parfois contradictoires et
suggèrent que le rôle des analgésiques seuls dans les accidents routiers n'est
probablement pas une source d'accident significative (Chesher, 1985 ; Movig et
al., 2004 ; Ray , Thapa & Shorr, 1993). Cependant, deux études récentes
montrent que les conducteurs sous l'influence d'un alcaloïde naturel de l'opium
(codéine) présentent un risque significativement plus important d'être impliqué
dans un accident de la route (Sachs, Engeland , Morland & Skurtveit, 2009 ;
Engeland, Skurtveit & Morland, 2007) .
Dans le cadre d'une démarche expérimentale, à notre connaissance, une
seule étude, réalisée sur simulateur de conduite, s'est intéressée aux effets
d'un analgésique morphinique similaire à celui que nous étudions ici . Il s'agit de
l'étude de Linnoila et Hakkinen en 197 4, qui étudient les effets
comportementaux de 50 mg de codéine seule ou en association avec de
l'alcool , lors d'une prise unique chez des sujets jeunes et sains (classe d'âge :
19-22 ans) (Linnoila et Mattila , 1973 ; Linnoila et Hakkinen 1974).
Cette étude a mis en évidence que pour une dose de 50 mg de codéine
seule : les sujets du « groupe codéine seule » surestimaient, de façon
subjective, leur vitesse mais ils ne roulaient pas à une vitesse différente des
sujets du « groupe 0 : sans placebo ni psychotrope ». Par ailleurs, les sujets du
« groupe codéine seul » donnaient, significativement, moins de coups de volant
que les sujets du « groupe 0 » ; et en situation d'urgence les sujets du « groupe
codéine seul » avaient une augmentation de la fréquence cardiaque
(tachycardie émotionnelle) , significativement, plus faible que les sujets du
« groupe 0 ». Enfin les sujets du « groupe codéine seul » avaient plus souvent
des collisions que les sujets du « groupe 0 » (p < 0,001 ).
Ainsi , pour Linnoila et Hakkinen (1974), une prise unique de 50 mg de
codéine seule peut augmenter les risques d'accident en conduite automobile
sur un évitement d'obstacle en situation d'urgence au cours d'un trajet de type
monotone : les sujets sous influence de 50 mg de codéine seul ont l'impression
de rouler plus vite, ils donnent moins de coup de volant (ce qui est un
comportement caractéristique de l'endormissement (O'Hanlon & Kelley, 1977),
ils ont significativement plus d'accident et cela n'a pas d'effet sur leurs émotions
(faible augmentation de la fréquence cardiaque) .
© Les collections de I'INRETS 37
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Plus récemment, Verster, Veldhuijzen & Volkerts (2006) ont recherché les
effets d'autres molécules opioïdes, chez des sujets jeunes sains (âge moyen 24
(± 1 ,6) ans), sur la performance de conduite automobile. Ce travail n'a montré
aucun effet des opioïdes testés. Verster et al. (2006) ont montré que les SDLP
ne sont pas dégradés par les différents traitements, excepté pour 1 0 mg
d'oxycodone et 650 mg de paracétamol versus placebo. L'effet observé sur les
SDLP était de plus inférieur à celui produit par une concentration d'alcool dans
le sang égale à 0,05 %. Les autres paramètres comportementaux n'étaient pas
dégradés. Les auteurs ont conclu de ces résultats que pour les sujets sains et
jeunes, les opioïdes ne sont pas un facteur de risque d'accident.
Par ailleurs, des études expérimentales menées sur des consommateurs
chroniques d'analgésiques, ont montré que la consommation d'analgésiques
n'influe pas sur le risque d'accident. Deux études sur les comportements de
conduite automobile, chez des consommateurs d'analgésique chroniques, sont
souvent citées dans la littérature, il s'agit des expériences de Byas-Smith,
Chapman, Reed & Cotsonis (2005) et Galski , Williams & Ehle (2000).
Galski, Williams et al. en 2000, ont recruté 16 patients admis dans un
programme de gestion de la douleur et des traitements pharmacologiques
associés, et répondant à un certain nombre de critères pour participer à
l'expérimentation. L'âge moyen des 16 sujets était de 48,38 (± 11 ,1 0) ans. Ils
ont utilisé un simulateur de conduite, les sujets devaient répondre aux différents
évènements simulés en freinant, accélérant ou tournant le volant correctement.
Ils ont montré que les sujets sous traitement analgésiques semblaient avoir des
réponses anticipées (coup de frein et mouvement de volant plus nombreux) ,
avec un comportement un peu plus impulsif et avec quelques difficultés à suivre
les consignes. Mais aucun de ces résultats n'était significatif. Les auteurs ont
conclu qu'un traitement analgésique chronique et stabilisé chez des sujets
souffrant de douleur chronique ne semble pas avoir de conséquence sur
l'activité de conduite.
L'étude de Byas-Smith et a/. (2005) a concerné 11 sujets sous traitement
pour la douleur sans opioïdes et 21 sujets sous traitement pour la douleur à
base d'opioïdes qui ont été comparé à 50 sujets contrôles sains. L'âge moyen
des sujets était de : 46,5 (± 6,9} ans pour les sujets du groupe sans opioïdes ;
47,7 (± 1 0,9} ans pour les sujets du groupe avec opioïdes et 42,6 (± 9,1) ans
pour les sujets du groupe contrôle. Dans le groupe opioïdes, l'analgésique le
plus prescrit était l'oxycodone ; un seul sujet de ce groupe prenait 30 mg de
Codéine toutes les douze heures. Byas-Smith et al. ont utilisé différentes
tâches de conduite réelle : une tâche de conduite en ville et une sur autoroute,
pour ces tâches les sujets ne devaient pas rouler à plus de 8 km/h au dessus
des vitesses limites. Ils ont montré que les patients des groupes avec et sans
opioïdes n'ont commis aucune erreur de conduite (sorties de voies, nombre de
coup de frein} , et que 90% des patients des deux groupes avaient une vitesse
supérieure à la vitesse recommandée mais cette différence n'était pas
significative par rapport au groupe contrôle. Les différentes analyses n'ont
révélé aucune différence significative entre les patients et les sujets contrôles
sains. Même en tenant compte d'un certain biais de sélection des sujets, et du
38 © Les collections de l'IN RETS
Etude des effets de différentes doses de l'association paracétamol et codéine
fait que les épreuves de conduite sélectionnées n'étaient pas validées, les
conclusions étaient que des patients avec un traitement contre des douleurs
chroniques ne semblaient pas être perturbés pour conduire.
Dans une revue de littérature sur les effets d'une consommation chroniques
d'analgésiques, Veldhuijzen , Karsch & Van Wijck (2009) rapportaient des
conclusions similaires : un traitement analgésique chronique et stabilisé chez
des sujets souffrant de douleur chronique ne semble pas avoir de conséquence
sur l'activité de conduite.
En résumé, les données épidémiologiques suggèrent que l'utilisation des
analgésiques morphiniques seuls ou en association pourrait présenter un
risque d'accident dans la conduite automobile. Parallèlement, les études
expérimentales indiquent que pour des sujets souffrant de douleurs chroniques,
la prise d 'analgésique~ n'est pas un facteur de risque pour la conduite
automobile. Cependant, pour des sujets sains les résultats peuvent être
« controversés ».
Le but de notre étude a donc été de mesurer les effets de l'association
codéine+ paracétamol chez des sujets jeunes et sains (qui représentent un
quart des consommateurs) afin de déterminer un éventuel « effet dose »8
thérapeutique en situation de conduite monotone sur simulateur de conduite
automobile. Nous supposons une dégradation de la conduite monotone chez
ces sujets du fait que les analgésiques ont potentiellement un effet sur la
vigilance et la performance de conduite du fait de leur effet sédatif.
Méthode
Population
L'étude a été réalisée sur 16 volontaires sains (8 hommes et 8 femmes) .
Leur âge moyen était 22 ans (± 2,63 ans) (tranche d'âge 20-30 ans) . Tous les
sujets recrutés ont au minimum bac +2 et possèdent le permis de conduire
depuis au moins 2 ans. Ils ont conduit au moins 5 000 km l'année précédente et
sont affiliés à un régime de la sécurité sociale.
Une visite médicale est réalisée avant l'expérimentation par un des
médecins investigateurs. Sont exclus de l'expérimentation les sujets : (1) ayant
participé à un essai clinique dans un délai inférieur à la période d'exclusion de
ce projet, (2) les femmes enceintes, (3) les sujets chez lesquels la prise des
médicaments étudiés présente un risque non nul pour leur santé
(hypersensibilité connue aux analgésiques morphiniques ; dépendance actuelle
ou passée à l'alcool , aux opiacés, aux benzodiazépines ou à toute drogue
illicite) ; (4) ceux souffrant d'insuffisance respiratoire, d'asthme, d'insuffisance
hépatique, de myasthénie ou d'un syndrome d'apnée du sommeil ; (5) ceux
8 Nous nous sommes intéressés à une gamme de doses allant de la dose minimale de codéine et
de paracétamol jusqu 'à la dose maximale recommandée en une seule prise, cette dose maximale
représente trois fois la dose minimale de codéine et de paracétamol.
©Les collections de l'IN RETS 39
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
traités par morphiniques ou clozapine9
. Sont également exclus (6) les sujets
présentant des habitudes, antécédents médicaux, ou toute pathologie aiguë ou
chronique pouvant influencer les résultats aux tests (histoire passée ou
présente de maladie neurologique) ; (7) ceux souffrant de troubles de la
vigilance diurne ou du sommeil (insomnies, parasomnies ou hypersomnies) ;
(8) ceux avec une acuité visuelle, éventuellement après correction par lentilles
de contact, inférieure à 7/1 0 ; (9) ceux ayant pris tout hypnotique ou tout autre
dépresseur du système nerveux central (morphiniques, barbituriques,
antiépileptiques, antidépresseurs sédatifs, antihistaminiques, anxiolytiques,
neuroleptiques, clonidine 10 et apparentés) pendant le mois qui précède
l'expérimentation ; (1 0) ceux fumant habituellement plus de 5 cigarettes par
jour; (11) ceux consommant plus de 28 unités d'alcool par semaine; et (12)
ceux consommant plus de 150 mg de caféine par jour.
Le protocole expérimental a été approuvé par le Comité de protection des
personnes de Caen nord ouest Ill. Après signature d'un formulaire de
consentement éclairé, le sujet participe à une session de familiarisation et
d'apprentissage de la conduite sur simulateur.
Design
Il s'agissait d'une étude randomisée, en double insu, cro1see et
contrebalancée. Chaque sujet était étudié lors de 4 sessions espacées d'au
moins deux semaines d'intervalle, au cours desquelles il avait reçu un
traitement différent, dans un ordre aléatoire (tableau 1 ).
Les sujets prenaient soit : (1) 20 mg de codéine et 400 mg de paracétamol ,
soit (2) 40 mg de codéine et 800 mg de paracétamol, soit (3) 60 mg de codéine
et 1 200 mg de paracétamol , soit (4) un placebo.
Les traitements étaient placés dans des capsules identiques pour qu'ils ne
puissent être identifiés ni par le sujet ni par les expérimentateurs.
9 La clozapine est un antipsychotique atypique dérivé du dibenzodiazépine utilisé dans le traitement
de la schizophrénie .
10 La clonidine a été utilisée historiquement comme traitement de certaines formes d'hypertension.
Plusieurs utilisations ont suivi, comme par exemple anesthésique ou encore comme stimulant chez
les patients atteints de TDA/H ou trouble déficit de l'attention/hyperactivité.
40 ©Les collections de l'IN RETS
Étude des effets de différentes doses de l'association paracétamol et codéine
Les quatre sessions se déroulent de la manière suivante :
Tableau 1. Chronologie pour une session
J -1 Interdiction de boire de l'alcool eUou faire intensément du sport (marathon)
JO
Petit déjeuner normal le matin de l'expérimentation mais ils ne doivent pas
fumer- ni boire de café
JO- 8h Arrivée au CHU - prise des gélules 111
JO- 9h
19
' prélèvement 1 heure après la prise des gélules (au moment du pic de
concentration plasmatique)
JO- 9h Test de simulation de conduite monotone (durée : 1 h)
JO- 11h30 29 prélèvement- retour à domicile 111
(1) : pour des raisons de sécurité. les sujets participant aux études ne sont pas autorisés à conduire le jour de la
prise médicamenteuse
Les sujets effectuent leurs 4 sessions le même jour de la semaine afin
d'éviter toute interférence possible avec des changements de rythme biologique
circadien .
Le jour de l'expérimentation les sujets prennent les gélules sous le regard
d'un des expérimentateurs. L'expérimentation commence une heure après la
prise des gélules au pic de concentration plasmatique de la codéine pour éviter
de tester les sujets pendant la phase d'adaptation du système nerveux central à
la codéine . Afin de connaître les fluctuations intra individuelles de cette
association , les sujets sont leur propre contrôle .
Conduite automobile
La performance de conduite était évaluée sur un simulateur de conduite à
base fixe (simulateur mono-écran F721 OOR, FAROS®) (figure 1 ). Ce simulateur
se présente sous la forme d'un système ouvert comportant une interface
volant - pédales - tableau de bord - boîtier de vitesse , un vidéo-projecteur ainsi
qu 'une station de travail spécialisée dans le graphisme en 3 dimensions. Un
écran de projection des images ( 1 ,3 x 1, 7 m) est situé à 2,3 m du sujet.
L'acquisition des paramètres de conduite était effectuée à une fréquence de
30Hz.
Figure 1. Simulateur de conduite
©Les collections de I'INRETS 41
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Le circuit utilisé représente une autoroute (2 x 2 voies) intégrée dans un
décor simple (prés, villages au loin) légèrement vallonné. Il décrit une boucle de
22 km avec des virages plus ou moins marqués. Les voies empruntées par le
véhicule font 3,4 m de largeur. Aucun véhicule ou obstacle n'est présent sur le
circuit.
Au début de la simulation, le sujet était placé, voiture arrêtée, sur une aire
de parking en bordure d'autoroute. Le sujet avait alors pour consigne de
démarrer, sortir du parking et prendre l'autoroute. S'en suivait alors une tâche
de conduite monotone d'une durée de 60 mn, lors de laquelle le sujet avait pour
instruction de rouler à une vitesse constante de 110 km.h ., sur la file de droite
en maintenant le mieux possible le véhicule dans cette voie.
Lors de la tâche de conduite, 5 paramètres ont été analysés (figure 2) : les
écarts latéraux (m) correspondant à l'écart-type par rapport à la position
moyenne du véhicule (SDLP ou écarts types de la position latérale) ; le nombre
de sorties de voie (lorsque la moitié du véhicule a franchi la ligne médiane) et le
nombre de sorties de route (lorsque la moitié du véhicule a franchi la ligne de
bord de route); la vitesse moyenne (km/h) ; les écarts de vitesse (km/h)
correspondant à l'écart-type par rapport à la vitesse moyenne.
Figure 2. Paramètres relatifs à la position latérale
et à la vitesse du véhicule
Statistique
Pour tester l'effet dose sur la vitesse moyenne (km/h), une ANOVA à
mesures répétées a été effectuée avec le facteur dose comme mesure répétée .
Les données concernant (1) les écarts latéraux (m). (2) le nombre de sorties
de voie et le nombre de sorties de route, et (3) les écarts de vitesse (km/h) ne
se distribuent pas selon une loi normale, des ANOVA de Friedman ont été
effectuées sur ces paramètres afin de tester l'effet dose.
Lorsque les ANOVA étaient significatives, nous avons réalisé un test a
posteriori : le test PLSD de Fisher, afin d'isoler la (les) moyenne(s) qui
diffère(nt) des autres.
42 ©Les collections de I'INRETS
Étude des effets de différentes doses de J'association paracétamol et codéine
Le seuil de significativité consenti est p < .05 pour l'ensemble des analyses
de cette étude. Toutes les analyses statistiques ont été réalisées avec le
logiciel STATISTICA software (StatSoft®).
Résultats
La position latérale, les sorties de voies et de route
Pour les écarts types de la position latérale (SDLP), I'ANOVA ne montre pas
d'effet significatif (F (3, 45) = 0,6, p = 0,61) des 3 doses d'analgésiques
(figure 3) .
Figure 3. Écarts types des positions latérales (rn)
en fonction des différents traitements
§:
~
0
!!. 0 .5
><
" E
j!!
.!!!
~ 0 .4
B ...
~
"' 8. 0.3
z:.
J'!
B ...
0 .2
20mgl400mg ?omg1800mg 60mg11200mg Placebo
Dose de Codeine/Paracetamol
Pour le nombre de sortie de voie et le nombre de sortie de route, I'ANOVA
de Friedman ne montre pas d'effet significatif (F (3, 16) = 2,77, p = 0,42) des
3 doses d'analgésiques (figure 4).
Figure 4. Nombre total de sorties de voie et de sorties de route
en fonction des différents traitements
~
~ 20,-----------------------------~
~
g
~ 15
~
1
"' 10 ;;
·"' g
"' '0
·"' 5 " g
"' '0
!!' 1 0 20mgl400mg 40mg1800rng 60mg/1200mg Placebo
Dose de Codeine/Paracetamol
©Les collections de I'INRETS 43
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
La vitesse
Pour la vitesse moyenne, I'ANOVA à mesures répétées ne montre pas
d'effet significatif (F (3, 45) = 0,49, p = 0,68) des 3 doses d'analgésiques
(figure 5) .
Figure 5. Vitesse moyenne (km/h) en fonction des différents traitements
11 2 .0
111 5
I 11 1.0
"' c
:ii 110 5 i;'
E
:1:
-~
1100
109 5
1090
20mgl400mg 40mg/800mg 60mgl1200mg Placebo
dose de Codeine/Paracetamol
Pour les écarts types de vitesse, nos analyses ne montre pas d'effet
significatif (F (3 , 45) = 1, 72, p = 0, 17) des 3 doses d'analgésiques (figure 6).
Figure 6. Ecarts types de vitesse (km/h)
en fonction des différents traitements
20mg/400mg 40mg/800rng 80mg/1200mg Pt?c::.bo
Dose de Codeine/Paracetamol
Discussion
Zacny (1995) , lors d'une revue de littérature sur l'effet des opioïdes, estimait
que l'unique étude expérimentale, sur simulateur de conduite, de Linnoila et
Hakkinen (1974) n'était pas suffisante pour conclure sur le risque d'accident
engendré par une prise unique de 50 mg codéine.
Nous avons donc utilisé un simulateur de conduite pour tester les effets de
cette molécule sur les capacités de conduite automobile. Les simulateurs
permettent de mettre les sujets en situation sans qu'il y ait de risque d'accident
44 © Les collections de l'IN RETS
Ëtude des effets de différentes doses de l'association paracétamol et codéine
réel. Ils ont l'avantage de se rapprocher de la réalité quotidienne, ce qui permet
d'appréhender la capacité et la performance de conduite automobile au travers
d'une tâche plus écologique que les tests psychomoteurs. (Berthelon, Bocca,
Denise et Pottier, 2003 ; Berthelon, De Longcamp, Coquerel et Denise, 2008 ;
Berthelon et Denise, 2004 ; Bocca et a/. , 1999 ; Brookhuis, De Waard et
Fairclough, 2003 ; Cohen, Posner, Ashby , Smith, et Peck, 1984 ; de Waard et
Brookhuis, 2000 ; Meskali , Berthelon, Marie, Denise et Bocca, 2009 ; Rapoport
et Banina, 2007).
Pour minimiser les effets d'un rehaussement temporaire de la vigilance
(Parasuraman, 1975 ; Parasuraman et Davies, 1976) ce qui est parfois observé
sur des épreuves psychomotrices courtes, l'épreuve de conduite automobile
durait 60 mn (Broadbent, 1984 ; Lemercier & Cellier, 2008 ; Oken, Salinsky &
Elsas, 2006 ; Parasuraman, 1975 ; Parasuraman & Davies, 1976). Une tâche
d'évaluation de la vigilance se définit en effet par une durée relativement
longue, ce doit être une tâche prolongée (Davies & Parasuraman, 1981).
Une baisse de vigilance peut se traduire par des modifications de la
performance. Notre étude ne montre pas d'effet des doses de l'association
codéine + paracétamol sur les paramètres de conduite les plus sensibles aux
effets des psychotropes. En effet, les SDLP, qui sont représentatifs d'un
manque de contrôle de la trajectoire lorsqu'ils augmentent, ne sont pas
dégradés par les doses testées de l'association codéine + paracétamol. La
vitesse moyenne des sujets n'est pas non plus modifiée, les sujets respectent
la vitesse de consigne (11 0 km/h) , ils ne semblent pas avoir de comportement
impulsif ou quelques difficultés à suivre les consignes.
Pour Linnoila et Hakkinen (1974) , 50 mg de codéine, seul ou en interaction
avec de l'alcool , pouvait augmenter les risques d'accident dans une situation
d'évitement d'obstacle dans un environnement monotone. Pour Verster et al.
(2006) , les opioïdes n'avaient pas d'effet sur les capacités de conduite.
Nos résultats, avec une population jeune et saine (âge moyen : 22 (± 2.63)
ans) , similaire aux populations étudiées par Linnoila et Hakkinen (197 4) ou par
Verster et al. (2006) , ne montrent pas de dégradation des compétences de
conduite automobile sous l'influence de l'association codéine+ paracétamol (de
20 à 60 mg de codéine) lors d'une tâche de conduite monotone longue.
Cependant, nos données ne sont pas généralisables à l'ensemble de la
population. Elles proviennent de sujets jeunes et sains alors que l'association
codéine + paracétamol est généralement consommée par des adultes matures
ou des personnes âgées 11
. Or, des résultats récents (Meskali et al. , 2009)
indiquent que les effets et la cinétique d'élimination des molécules
médicamenteuses pourraient différer en fonction de l'âge des sujets. D'autre
part, il ne faut pas négliger les effets potentialisants ou additifs de l'association
de différentes substances.
11 Verster et al. (2006) exposent la même limitation à leur étude (p. 504) .
©Les collections de l'IN RETS 45
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
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La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
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Annexe 1. Tableau récapitulatif sur l'association codéine + paracétamol
et information sur l'association codéine + paracétamol
sous forme thérapeutique
Éléments Médicaments
Association de codéine et de paracétamol
Codoliprane® Adulte, Claradol® codéiné, Dafalgan® codéiné,
Efferalgan® codéiné, Gaosedal® codéiné, Oralgan® codéiné
Opiacés ou analgésiques Analgésiques non
morphinique morphinique
Molécules étudiées Codéine Paracétamol
Molécules Codéine phosphate hémihydraté Paracétamol
Exemple de dosage du
20 mg par comprimés
Codoliprane® Adulte (soit 15,62 mg de Codéine base 400 mg par comprimés
par comprimés)
Posologie maximale 180 mg 4 000 mg
Pic de concentration
60 minutes 30 à 60 minutes
plasmatique
Demi-vie 3h 2h
Effet souhaité Analgésie pendant 4 à 6 heures
Effet sédatif, psychodysleptique
et euphorisant, anxiolytique
Effets indésirables Fatigue, vertiges, déprime les
centres respiratoires ; déprime
la vigilance
Ac Action centrale sur le S.N.C.,
au niveau du contrOle des
Sites d'actions afférences douloureuses dans la Analgésique Périphérique
région thalamo-hypothalamique
(Rainville, 2002)
Source : à partir des travaux de (Caraco, Sheller & Wood, 1996, 1999 ; Hantson, 2002 ; Moulin &
Coquerel , 2002)
50 ©Les collections de l'IN RETS
Traversée de carrefours et stratégies
d'évitement de collision. Expérience
préliminaire
Nicolas Louveton
Doctorant en psychologie cognitive, université de la Méditerranée,
Aix-Marseille Il , faculté des sciences du sport,
ED 463 "Science du mouvement humain"
Institut des sciences du mouvement
UMR 6233, faculté des sciences du sport
63 Avenue de Luminy, 13009 Marseille, France
nicolas.louveton@ifsttar. fr
Sujet de thèse : Traversées de carrefours. Effets de doses modérées d'alcool et de
l'expérience de conduite sur les stratégies d'évitement de collision
Direction de thèse :
Reinoud Bootsma, professeur en neurosciences comportementales à l'université
de la Méditerranée, faculté des sciences du sport, UMR Mouvement et
perception
Gilles Montagne, maitre de conférence en neurosciences comportementales à
l'université de la Méditerranée, faculté des sciences du sport, UMR Mouvement
et perception
Catherine Berthelon, directrice de recherche à I'IFSTTAR, département
mécanismes d'accidents; docteur en psychologie , habilitée à diriger les
recherches
Co-financement IN RETS 1 Région PACA
Résumé - Les intersections constituent un enjeu de sécurité routière. Sur les
routes françaises, en 2007, les accidents en intersections correspondent à
28% des accidents et 12% des accidents mortels (ON/SR, Bilan 2007) . Les
mécanismes perceptifs des conducteurs dans cette situation ont fait l'objet de
nombreuses études. Cependant, peu de recherches se sont intéressées à
l'interaction entre processus perceptifs et moteurs ainsi que sur le contrôle fin
du véhicule au cours de la manoeuvre de traversée de carrefour.
Dans la perspective de combler cette lacune, cet article présente la
problématique de la thèse, les résultats de la première étude menée sur le
simulateur du département mécanismes d'accidents à Sa/on-de-Provence ainsi
que les pistes qu'elle ouvre.
© Les collections de I'INRETS 51
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Introduction
Intersection et sécurité routière
Une infrastructure particulière
L'intersection est une infrastructure très particulière : en tant que noeud dans
le réseau routier elle implique le croisement de plusieurs trajectoires de
conduite. Pour le conducteur, il s'agit d'une étape intermédiaire dans son plan
de route (Saad et al., 1992) qui nécessite une adaptation ponctuelle de sa
conduite en fonction à la fois de la forme de l'intersection et du trafic en
présence. L'intersection peut en effet prendre de nombreuses formes plus ou
moins typiques et peut être régulée de différentes façons (feux, stop, giratoire
etc.). Enfin , en fonction de son emplacement, les caractéristiques de
l'intersection peuvent varier en termes de volume de trafic, de vitesse
pratiquées et de visibilité.
De même, l'intersection peut donner lieu à divers types de manoeuvres en
fonction des intentions du conducteur et la nature de la route sur laquelle il
circule. Manzano & Brusque (2007) recensent cinq types de manoeuvres dont
trois semblent particulièrement impliquées dans la production d'accidents : la
traversée (le conducteur est sur la voie non prioritaire et continue de façon
rectiligne} , le franchissement (le conducteur est sur la voie prioritaire et
continue de façon rectiligne) et la manoeuvre de changement de direction à
gauche en insertion (le conducteur est sur la voie non prioritaire et sort à
gauche) (cf. tableau 1 pour plus de détail et infra pour les statistiques
d'accidents) . Par la suite, nous utiliserons l'expression « passage
d'intersection » pour désigner l'ensemble de ces situations de façon générique.
52
Illustration 1. Le FST déformé par un véhicule en approche
dans une intersection
~ - - -
' !
J i
!
------- ! n
~.
] ______ ( /
Source: selon Gibson & Crooks 1938
'
' 1
.
/
1
1
©Les collections de I'INRETS
Traversée de carrefours et stratégies d'évitement de collision
Statistiques d'accidents
L'intersection se caractérise également par les chiffres de la sécurité
routiére. En effet, les statistiques montrent que les accidents en intersections
ne sont pas négligeables. Ainsi, sur les routes françaises en 2007 (ONISR,
2007}, les accidents en intersection représentent 12 % des accidents mortels
(soit 569 cas) et 27% des accidents corporels (soit 21 933 cas). L'importance
des accidents en intersection est également confirmée aux États-Unis. En effet,
en 2003 ces accidents représentaient 45 % (soit 1,4 million d'accidents) de la
totalité des accidents, et 12 % (soit 8 569 cas) des accidents mortels
(www.its.dot.gov/cicas_overview.htm).
Plus précisément (Page & Chauvel, 2004}, les situations de traversée et de
franchissement totalisent 34 % des accidents non mortels et 40 % des
accidents mortels en intersection. Les collisions survenant pendant un
changement de direction à gauche en insertion représentent 21 % des
accidents. Dans les deux cas, il s'agit de collision sur le côté du véhicule (en
France en 2003 selon la base de données du LAB 12
) .
Tableau 1. Illustration de situations très impliquées dans la production
d'accidents en intersection, ainsi qu'une liste concise des points clés
de la tâche à accomplir
Type de manoeuvre Schéma Nature de la tâche
9~:~
Le conducteur n'est pas
prioritaire et coupe le flux
La traversée de véhicules en
provenance des deux
côtés.
_j 1
b
1
1
1 Le conducteur est
Le franchissement
4
prioritaire et franchit
!tl l'intersection
Changement de _jl!b Le conducteur quitte la
ITrF
route secondaire et
directions à gauche en
s'insère sur la route
insertion
prioritaire
Source : inspiré de Manzano & Brusque 2007
12 Laboratoire d'accidentologie, de biomécanique et d'étude du comportement humain , Renault 1
PSA.
©Les collections de I'INRETS 53
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Aspects cognitifs de la conduite en intersection
Analyse ergonomique
La conduite est une activité complexe : elle met en jeu l'interaction de
l'opérateur humain (i.e. le conducteur) , du véhicule automobile et de
l'environnement (Van Elslande & Alberton , 1999). Le véhicule peut être
considéré comme un outil , que le conducteur doit apprendre à maîtriser, et qui
médiatise son action de déplacement.
La littérature en psychologie cognitive fait référence de façon récurrente à
l'activité de conduite automobile (Groeger, 2002). La psychologie cognitive de
la conduite a pour but d'identifier quelles ressources l'opérateur humain utilise
pour réaliser sa tâche et quelles contraintes pèsent sur son activité. De ce point
de vue, le conducteur est conçu comme un système de traitement de
l'information (STI) . Un STI classique est défini comme une chaîne de
traitements, admettant une entrée sensorielle au départ de cette chaîne (source
d'informations sur le monde externe) et renvoie une sortie motrice en fin
d'exécution. Sur la base de ce cadre de travail , il s'agit d'expliquer comment
l'opérateur humain, perçoit l'environnement, construit des connaissances et les
utilisent pour contrôler son véhicule avec efficacité et sécurité.
Les modèles cognitifs du comportement de conduite décrivent un ensemble
de « sous-tâches » et d'activités mentales que le conducteur doit accomplir
dans un environnement potentiellement changeant et imprévisible. De façon
très générale ces modèles ont tous en commun de comporter trois types de
traitements qui se succèdent :
les traitements sensoriels de bas niveau ;
les traitements de haut niveau : sémantique, interprétation , planification,
décision, etc. ;
les traitements moteurs de bas niveau.
Les traitements de bas niveau sont les traitements censés concerner les
opérations les plus précoces et les plus tardives dans la réalisation de l'activité.
Ils concernent au plus près le « matériel » biologique qui les sous-tend et sont
exécutés de façon automatique et silencieuse. À l'inverse, les opérations de
haut niveau regroupent les activités mentales impliquant la verbalisation, la
réflexion consciente, la sémantique et ont un coût attentionne! élevé.
Dans ce cadre-là , Staplin , Harvey, Lococo & Tarawnch (1997) proposent de
formaliser la traversée d'intersection en sept « sous-tâches » à réaliser de
façon séquentielle :
54
détecter la présence de l'intersection ;
détecter et interpréter le système de régulation du trafic ;
interpréter le cycle des feux de signalisations s'ils sont présents ;
anticiper les accélérations des autres véhicules ;
prendre en compte l'ensemble du trafic et des autres usagers ;
éviter les obstacles ;
© Les collections de l'IN RETS
Traversée de carrefours et stratégies d'évitement de collision
réaliser la manoeuvre.
Il est facile de retrouver l'organisation générale d'un STI sous cette
formalisation . Les deux premières étapes concernent les opérations
sensorielles (détection} , les étapes 3, 4 et 5 concernent les opérations de haut
niveau tandis que les étapes 6 et 7 concernent les processus moteurs.
Il est à noter que ces approches donnent une place très importante aux
mécanismes de détection des dangers et de la prise de décision finale dans la
causalité des accidents. Le modèle séquentiel ci-dessus, par exemple, ne
laisse pas de place à une régulation progressive du déplacement du véhicule.
L'action que produit le conducteur sur son véhicule est réalisée seulement en
fin de chaîne de traitements perceptifs et sémantiques. Ce point de vue va se
retrouver directement dans la conception des études expérimentales associées
à la traversée d'intersection.
Études expérimentales
Le passage d'intersection a donné lieu à de nombreuses études
expérimentales (Berthelon, Bocca, Denise & Pottier, 2003 ; Berthelon & Mestre,
1993 ; Borowsky, Oron-Gilad & Parmet, 2009; Cavallo & Laurent, 1988 ; Oxley,
Fildes, Corben & Langford, 2006 ; Oxley, Lenné & Corben, 2006 ; Yan ,
Radwan , Guo & Richards, 2009). De manière générale, ces études tentent de
mettre en évidence les variables externes (vitesse d'approche des obstacles,
type de véhicules etc.) et internes (âge, prise de substances spécifiques) mises
en jeu dans cette activité. Ces recherches étudient principalement les
paramètres de la prise de décision (temps de réaction , seuil perceptifs) et
l'anticipation du temps à l'obstacle (durée avant qu'une cible atteigne le sujet,
time-to-contact en anglais) : le participant ne réalise pas la manoeuvre de
passage d'intersection. Ces études sont donc principalement axées sur le
versant perceptif de la tâche.
Elles portent sur deux types de tâche : le changement de direction à gauche
( « left-turn » en anglais) et les tâches d'acceptation de fenêtre temporelle
( « gap acceptance » ). L'un des paradigmes expérimentaux les plus employé
pour étudier les intersections est le paradigme de disparition de l'objet
( « disappearance paradigm » ). Dans ce type de protocole, le participant est
placé à l'arrêt au niveau d'une intersection. Un ou plusieurs véhicules arrivent
sur l'axe perpendiculaire et, après un laps de temps défini par l'expérimentateur
ces véhicules disparaissent. Il est alors demandé au participant de presser une
commande pour signifier l'instant où il pense que le véhicule en approche serait
passé devant lui. Ce paradigme a pour but d'identifier un éventuel biais dans
l'évaluation du temps au contact. Néanmoins il a été fortement critiqué
(Caird & Hancock, 1994 ). Il existe aussi d'autres possibilités, comme demander
au participant de presser l'accélérateur quand il pense qu'il pourrait passer
dans la fenêtre formée par deux véhicules. Dans ce cas, il est possible
d'évaluer la perception des ressources temporelles disponibles pour réaliser
une manoeuvre dans l'intersection.
Par exemple, il a été démontré que de nombreux facteurs influencent la
perception de la faisabilité d'une manoeuvre de changement de direction à
© Les collections de l'IN RETS 55
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
gauche dans l'intersection . Il est ainsi plus probable de réaliser la manoeuvre
quand la vitesse des véhicules de l'autre axe roulent à une vitesse réduite,
quand l'espace qui les sépare (le « gap ») est grand et que le véhicule est de
type léger (e.g. camion vs deux-roues). Pour une revue très complète voir
(Caird & Hancock, 2002) .
Ces études expérimentales ont permis d'éclaircir les mécanismes perceptifs
qui aboutissent à une prise de décision dans le passage d'une intersection .
Cependant, elles ne donnent pas d'informations sur les processus dynamiques
mis en jeu. La production de mouvement de la part du conducteur n'est pas
conçue comme un facteur qui pourrait influencer sa perception de la situation.
De même, les caractéristiques de son comportement dans la réalisation
sécurisée de son activité ne sont pas étudiées. Dans cette optique, nous allons
chercher à étudier le comportement de passage d'intersection en mettant
l'accent sur les interactions mises en jeu entre les processus perceptifs et
moteurs de bas niveau impliqués dans la régulation fine du comportement de
conduite.
Quelle stratégie d'évitement de collision?
De l'intersection à l'interception
Dans le cadre d'une recherche sur les stratégies d'évitement de collision ,
nous proposons de considérer le passage d'intersection comme une tâche
d'interception. L'interception est une activité motrice très étudiée (Bastin,
Craig & Montagne, 2006; Bastin, Jacobs, Mariee, Craig & Montagne, 2008 ;
Fajen & Warren , 2007, 2004; Lenoir et a/., 1999). Durant cette activité, un sujet
suit une trajectoire tout en régulant son déplacement de façon à intercepter la
trajectoire d'un mobile en mouvement. Par définition, une intersection implique
un croisement de plusieurs trajectoires et donc des paramètres similaires à la
tâche d'interception, à la différence toutefois qu'il ne s'agit pas ici d'intercepter
des objets mais d'éviter une collision avec eux.
Cette vision des choses est très cohérente avec la notion de champ de
conduite sécurisé (ou Field of Safety Travel, FST en anglais) proposé par
Gibson et Crooks (1938}, pour lesquels conduire consiste à percevoir et
exploiter ce champ hypothétique. Le FST (illustration 1) serait un espace
différencié de l'espace physique et serait défini par l'ensemble des trajectoires
possibles du véhicule du conducteur relativement aux possibilités offertes par
l'environnement physique et les régulations que le conducteur peut opérer sur
son véhicule.
Il semble difficile de définir des indicateurs mesurables du concept de FST.
Cependant, les modèles de contrôle du mouvement pourraient êtres de bons
candidats pour caractériser les bornes du FST (i.e. les limites d'actions
possibles en rapport avec le système véhicule-environnement) . Plus
particulièrement, les modèles d'interception de mobiles pourraient êtres utilisés
à cet usage. En effet, traverser une intersection dans un créneau du trafic
pourrait être conçu comme l'interception du FST ou d'une zone particulière du
FST. Les indicateurs utilisés dans les modèles d'interceptions pourraient servir
56 © Les collections de I'INRETS
Traversée de carrefours et stratégies d'évitement de collision
à définir les actions limites réalisable par le conducteur pour s'insérer sans
accidents dans un créneau de circulation dans une intersection.
Modèles d'interception
L'interception d'une cible peut être modélisée par une loi de contrôle. Le but
d'une loi de contrôle est de décrire une activité motrice complexe par
l'intermédiaire d'un nombre limité de variable . De manière générale, un
paramètre moteur est supposé être asservi à une variable sensorielle. Cette loi
doit permettre de définir un comportement optimal pour résoudre la tâche. La
production motrice est donc le résultat d'une minimisation de la différence entre
le comportement actuel et le comportement optimal (i.e. l'erreur) .
Dans le cadre de la tâche d'interception, deux modèles ont déjà été étudiés.
L'un deux est dit prédictif, le modèle de la vitesse requise et l'autre est dit
prospectif, le modèle de l'angle de relèvement constant (constant bea ring
angle, CBA en anglais).
Le premier modèle repose simplement sur la résolution du système
d'équation définissant l'heure d'arrivé du participant et de la cible au point
d'interception en fonction de la vitesse, du temps et des distances. Ce modèle
pose le problème de l'acquisition des informations nécessaire à la prédiction.
Elle nécessite une perception précise de la vitesse, des distances ou du temps
restants aussi bien pour la cible que pour son propre mouvement. Ce modèle
aboutit au calcul d'une vitesse requise : vitesse à atteindre pour intercepter le
mobile à l'endroit voulu .
Le second modèle repose sur une seule variable d'entrée : l'angle de
relèvement. Celui-ci est défini par l'angle séparant l'axe de déplacement du
participant et la position de la cible. Il y a interception quand l'angle de
relèvement est maintenu constant le long du déplacement. Autrement dit, le
participant doit ajuster sa vitesse pour annuler la dérivée de l'angle de
relèvement. Cette stratégie est moins passive que la précédente car il y a un
ajustement constant du comportement au cours du temps. Autrement dit, la
perception de l'angle de relèvement est prise dans une boucle perception
action. Ces deux stratégies prédisent des comportements différents : la
première prédit un ajustement de la vitesse à la vitesse requise tandis que la
seconde prédit une régulation permanente de la vitesse pour annuler la dérivée
de l'angle de relèvement au cours du déplacement.
Objectifs expérimentaux
Cette expérience préliminaire a pour but de proposer un protocole
expérimental permettant l'étude du passage d'intersection de façon
dynamique : ce protocole doit pouvoir mettre en relief les comportements de
régulations associés à une situation d'interception. Pour atteindre ces objectifs,
nous avons construit un scénario sur simulateur de conduite. Il s'agit d'une
tâche de franchissement de carrefour (tableau 1 ). Notre scénario consiste à
franchir le carrefour sans changement de direction et en s'insérant entre deux
véhicules légers arrivant par la gauche sur une voie non prioritaire, sans
signalisation ni marquage au sol. Cette situation a été choisie car elle permet
© Les collections de l'IN RETS 57
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
l'étude du passage d'intersection de façon dynamique et avec une marge de
comportement bornée par deux véhicules. D'un point de vue accidentologique,
ce type de situation se rapproche du scénario 4.8a défini par le LAB
(Page & Chauvel , 2004) et qui est impliqué dans 17% des accidents non
mortels et 22% des accidents mortels en intersection .
Méthode expérimentale
Généralités
L'expérience a été réalisée avec le simulateur de conduite du département
mécanismes d'accidents de I'INRETS. Elle est composée d'une phase de
familiarisation et d'une phase expérimentale. L'expérience dure environ
50 minutes.
Sujets
Douze participants ont pris part à notre recherche. Ils sont âgés de 22 à
36 ans (M = 27,4 ; SD = 4,6}. Il y a autant d'hommes que de femmes. Leur
obtention du permis de conduire date au minimum de trois ans (M = 7,6 ;
SD = 2,7) . Enfin , deux estiment conduire peu dans leur vie quotidienne et cinq
estiment qu'ils ont une très grande expérience quotidienne.
Matériel
Les participants prennent place dans la cabine du simulateur de conduite
INRETS-MA. Il s'agit d'un simulateur à base fixe. Les changements de vitesse
sont automatiques. Le rendu visuel est projeté sur trois toiles planes face au
participant, délimitant un champ visuel de 150° sur l'horizontal et 40° sur la
vertical. La partie trafic de la simulation est générée par le logiciel Dr2 et la
partie visuelle par le logiciel Sim2 (version 2009). La fréquence des calculs du
simulateur est de 60 Hz. L'enregistrement des données dans les fichiers de
sortie se fait à chaque itération du simulateur.
Phase de familiarisation
Avant de réaliser la tâche expérimentale, le participant effectue une tâche
de familiarisation . Cette phase permet de se familiariser avec les commandes
du dispositif et notamment la dynamique d'accélération et de freinage.
Il s'agit d'une tâche de suivi de véhicule. Le véhicule du participant est placé
derrière un véhicule contrôlé par le simulateur. Le véhicule asservi démarre et
roule à différentes vitesses au cours de cette phase. Il est demandé au
participant de le suivre en laissant environ deux bandes blanches centrales
entre eux.
Le déplacement du véhicule à suivre est contrôlé par trois variables : la
vitesse à atteindre (50, 60 ou 70 km .h-1}, le temps d'accélération (temps pour
arriver à la vitesse cible : 2, 2,5, 3 s) et le temps de stabilisation (temps à
58 ©Les collections de I'INRETS
Traversée de carrefours et stratégies d'évitement de collision
vitesse constante : 4, 6, 8 s) . Une séquence aléatoire des 27 combinaisons a
été définie et utilisée pour tous les participants. Durant toute cette phase, il n'y
a aucun retour sur la vitesse.
Phase expérimentale
Tâche
Le participant est confronté à une série de carrefours en croix. A chaque
carrefour, il croise quatre véhicules provenant par la gauche sur une voie non
prioritaire. Ce train de véhicule est composé dans l'ordre d'arrivée d'un poids
lourd, de deux véhicules légers et d'un dernier poids lourd. La tâche du
participant est de franchir l'intersection en passant entre les deux véhicules
légers. Par commodité, le premier véhicule léger sera nommé le véhicule liévre
et le second sera nommé le véhicule chasseur (illustration 2) .
Illustration 2. Exemple de situation à laquelle le participant
est confronté
Variables indépendantes
Quatre facteurs expérimentaux sont manipulés :
la taille de la fenêtre spatiale. Il s'agit de l'espace disponible pour passer
entre les deux véhicules : 18,5 m ou 23,5 m. Cette variable n'influence
pas l'heure d'arrivé du centre de la fenêtre au point d'intersection ;
la latence. Il s'agit du décalage entre l'heure d'arrivée du participant
(centre de gravité) et l'heure d'arrivée du centre de la fenêtre spatiale au
point de croisement. Cette latence peut être égale à un décalage nul ou
de plus ou moins 625 ms de décalage ;
la vitesse d'approche du train de véhicule. Celle-ci peut être basse
(36 km .h-1) ou élevée (45 km .h-1) en fonction d'un facteur multiplicatif
appliqué à la vitesse et la distance à l'intersection du train de véhicule.
Ainsi , la vitesse est manipulée en conservant toutefois les mêmes
contraintes temporelles.
L'angle formé par les deux routes : il peut être en angle droit par rapport à la
trajectoire du participant ou être de plus ou moins 30° par rapport à cette
perpendiculaire (illustration 3) .
© Les collections de l'IN RETS 59
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Illustration 3. Les trois types de croisement. Le point de départ du
participant est situé en bas sur la branche verticale.
+Jo? Perpendiculaire -Jo?
Note : les véhicules obstacles viennent de la gauche.
Il s'agit d'un plan factoriel complet en intra-sujet : Sujet * Latence3 * Taille2 *
Vitesse2 * CroisemenÎJ. Toutes les combinaisons expérimentales forment un
bloc de 36 essais. Ce bloc est répété trois fois avec une pause de cinq minutes
à chaque fois. L'ordre des essais est défini aléatoirement pour chaque
participant et chaque répétition .
Procédure
Le véhicule du participant est placé à l'arrêt sur une route à deux voies. Il
doit rouler droit devant lui jusqu'à avoir franchit l'intersection. Chaque essai
débute par une phase de stabilisation de la vitesse du participant (57,6 km.h-1) .
Cette phase permet de contrôler leur vitesse avant leur manoeuvre de
traversée. Pour cela , au début de chaque essai, une jauge rectangulaire est
affichée sur l'écran. Elle est composée d'une aiguille et d'une zone cible.
L'aiguille représente la vitesse du véhicule piloté tandis que la zone cible
représente la vitesse cible que le participant doit atteindre. Aucune indication
chiffrée n'est donnée au participant.
Le participant doit commencer à rouler en faisant en sorte d'amener l'aiguille
dans la zone cible. La jauge est rouge quand l'aiguille est hors de cette zone et
devient verte sinon. Sur un premier tronçon , le participant roule à vitesse libre,
puis il entre dans le tronçon de stabilisation. Sa vitesse doit alors
impérativement être stabilisée dans la zone de vitesse cible . Si le participant ne
parvient pas à satisfaire cette condition , l'essai est recommencé. Sinon, à la fin
du tronçon de stabilisation, la jauge disparaît et le train de véhicule apparaît. Le
participant doit réaliser la manoeuvre de franchissement de carrefour. Sa
vitesse est alors libre. Aucun retour n'est donné sur sa vitesse. Dans le cas où
le participant raterait la fenêtre spatiale entre les deux voitures ou entrerait en
collision avec un véhicule, un retour visuel sous forme d'un triangle rouge est
affiché pour lui signifier son erreur. En cas de franchissement réussi , l'essai
suivant est exécuté.
Résultats et analyse
A l'heure actuelle, les résultats sont en cours de traitement. L'analyse des
résultats se décline en trois volets. Un volet performance décrit de manière
macroscopique le comportement des participants. Il s'agit notamment du taux
de franchissements qui ont abouti ou non à une collision, à la fois dans la
60 ©Les collections de I' INRETS
Traversée de carrefours et stratégies d'évitement de collision
globalité et pour chaque condition expérimentale . De même, nous nous
intéressons aux indicateurs de conduites au moment même du franchissement
comme la vitesse de franchissement ou la position spatiale du point de
franchissement dans la fenêtre constituée par les deux véhicules.
Un volet cinématique consiste à étudier les caractéristiques du
comportement des conducteurs au cours du temps. La vitesse, l'accélération, la
position sur la chaussé ainsi que le profil d'erreur courante . Ce dernier
indicateur correspond à l'erreur instantanée que le participant est en train de
produire par rapport à un comportement optimal (i.e. permettant de franchir
l'intersection au centre de la fenêtre) . Il permet donc de spécifier l'évolution de
la « correction » de l'erreur au cours du temps.
Enfin , le dernier volet a pour objectif de tester des hypothèses précises sur
la stratégie employée pour franchir l'intersection . Cette étape du traitement des
données dépend des résultats obtenus dans les deux précédentes. Il s'agira
dans un premier temps d'évaluer l'adéquation du modèle CBA à la situation de
franchissement d'intersection (illustration 4 ). Néanmoins, d'autres pistes
pourront êtres poursuivies.
Illustration 4. Dérivée de l'angle de relèvement pour le lièvre (rouge), le
chasseur (vert) et le centre de la fenêtre (bleu)
General : phi dot vs t
0 4
OJ
02
N 01
~ oooooooooooooooooooo
~ 0 ~~~~~~~o~QQ~~~~92~----------------- ·
"' o.
~ -01
"' ~ -02
"' >
·~ -03
0
-0 4
·0 5
·0 6
o Centre fenetre
o Vehicule 1
Vehicule 2
- - -lero 0
2 z 24 26 26
Temps (en s)
Note : ce type de résultats nous indique que le participant a visé le centre de la
fenêtre et a suivi la stratégie CBA.
© Les collections de I'INRETS 61
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Conclusion
Cette étude a pour but de mieux comprendre les comportements
sécuritaires dans le passage d'intersection . Il s'agit d'étudier ces
comportements dans leur dynamique temporelle en interaction continue avec
des variables perceptives comme l'angle de relèvement. Il s'agira donc dans un
premier temps d'explorer les stratégies potentiellement utilisées par les
conducteurs puis de mettre ces stratégies en relation avec d'autres facteurs
comme l'expertise de conduite . La méthodologie nécessaire à l'étude du
comportement de façon dynamique peut rendre difficile la généralisation aux
différentes situations réelles de conduite : cette étude aura donc pour but
d'éclairer les mécanismes généraux de la régulation sécuritaire d'un véhicule
en intersection . Connaître ces mécanismes perceptifs et moteurs pourrait aider
à concevoir des systèmes d'assistance à la conduite basés sur les besoins
informationnels réels des conducteurs .
62 ©Les collections de I'INRETS
Traversée de carrefours et stratégies d'évitement de collision
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64 ©Les collections de l'IN RETS
Accidents de la circulation et
appréciation de la faute
d'imprudence du conducteur.
Premiers résultats d'une analyse de
jurisprudence pénale et civile
Samira Mohammadi
Doctorante en droit privé, université de Paris Sud-11 , ED 263 "Sciences
juridiques, économiques et gestion"
IFSTTAR-MA, département mécanismes d'accidents
Chemin de la Croix Blanche, 13300 Salon-de-Provence, France
sam ira. moham mad i@ifsttar. fr
Sujet de thèse : La notion juridique de faute dans les accidents. Un concept à
géométrie variable.
Direction de thèse :
- David Bakouche, professeur en droit privé à l'université de Paris Sud-11
- Michèle Guilbot, chargée de recherche au département mécanismes
d'accidents ; docteur en droit, habilitée à diriger les recherches
Financement INRETS
Résumé - Les accidents de la route ont, à l'évidence, toujours constitué un
enjeu important. Leurs processus sont compliqués et ils mettent en jeu des
facteurs très divers. De plus, dans ce domaine, la question de la responsabilité
a été et demeure le plus souvent construite au regard d'un aspect
unidimensionnel de l'accident, à savoir l'implication comportementale du
conducteur. Ainsi, la tendance juridique jusqu'à aujourd'hui est le renforcement
des dispositions à l'encontre des conducteurs (par exemple, la loi du
5 juillet 1985 en matière civile ou la loi du 12 juin 2003 en matière pénale).
Pourtant, le conducteur n'est que l'un des éléments potentiellement impliqués
dans la survenance et le déroulement de l'accident. Si le cadre juridique
concernant les accidents routiers a été renforcé par de nombreuses
dispositions législatives, certaines questions restent néanmoins en suspens du
point de vue de la pertinence des mises en cause.
La thèse mobilise les compétences en droit civil et en droit pénal pour dresser
un bilan des textes applicables, de la doctrine, et de la jurisprudence qui aborde
les questions telles que les circonstances contributives à l'accident, mettant en
jeu différents acteurs. Cet article présente les premiers résultats de nos
analyses de jurisprudence afin de montrer comment le juge apprécie les
© Les collections de l'IN RETS 65
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
circonstances pour qualifier le comportement du conducteur et comment il
caractérise et apprécie la faute d'imprudence, en matière civile et en matière
pénale. Nous examinons aussi les éléments pris en compte par les juges pour
atténuer ou exclure la responsabilité du conducteur.
Introduction
Dans le domaine de la sécurité routière, les acteurs sont nombreux et
chacun est directement ou indirectement à l'origine d'une part d'insécurité dans
son activité quotidienne. La recherche en accidentologie qui analyse les
processus et les mécanismes accidentels atteste de la complexité de l'activité
de conduite, et démontre que le conducteur est le régulateur final d'un
mécanisme complexe (Van Elslande et a/., 1997 ; Van Elslande, 2000).
Certes, un accident a souvent pour cause immédiate le comportement du
conducteur qui peut relever d'une attitude dangereuse, aggravée par l'alcool, la
vitesse, ou une simple imprudence, voire une erreur qui n'en serait pas moins
constitutive d'une faute au sens du code pénal et du code de la route (Guilbot
et Van Elslande, 2004) .
La conjonction d'actes concomitants ou successifs effectués par un ou
plusieurs acteurs du système de circulation routière va produire la situation
accidentelle dont il est souvent difficile de déterminer précisément les causes.
Par exemple, un défaut de visibilité, dont les causes peuvent être variées, peut
expliquer le non-respect d'une prescription d'arrêt absolu qui sera qualifié de
refus de priorité (Guilbot, 2008).
Les évènements ou les faits contribuant à la réalisation d'une situation
accidentelle sont nombreux, ils peuvent se situer à différents moments du
processus. Il s'agit de certains comportements inhérents au conducteur
comme, par exemple, la baisse de vigilance, la fatigue, un malaise, un état
alcoolique, l'usage de drogue... Mais, d'autres éléments se produisent
indépendamment à la volonté du conducteur, éléments dont l'existence
permettrait d'écarter la responsabilité de ce dernier (mauvais état du véhicule
ou erreur d'aménagement de l'infrastructure, défaut d'entretien de la voirie,
zones dangereuses non balisées et intersections sans visibilité, voire même
situation météorologique dégradée, ou d'autres circonstances extérieures au
conducteur comme la survenance d'un animal , d'un vélo, etc.).
La prévention des accidents de la route est ciblée en direction des
conducteurs des véhicules terrestres à moteur : ce sont eux qui semblent en
effet prendre la part la plus visible dans le cadre d'un accident routier, de par
leur comportement personnel, leur attitude au volant, les préceptes de sécurité
les plus évidents qu'ils auront appliqués ou non au moment "fatidique " .. . En
d'autres termes, la question de la responsabilité en matière d'accidents de la
route a été et demeure le plus souvent construite au regard de cet aspect
unidimensionnel de l'accident, à savoir l'implication comportementale du
conducteur. Cette démarche semble réductrice à maints égards, dans la
mesure où l'automobiliste ne constitue que l'un des éléments de
l'enchaînement des causes ayant contribué à l'accident.
66 © Les collections de l'IN RETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
L'analyse de la jurisprudence révèle aussi l'importance du lien de causalité
(Lebreton, 2008). Il apparaît comme un élément à géométrie variable et adapté
aux circonstances, que le juge peut fléchir ou durcir afin d'en tirer les
conséquences juridiques adaptées à la situation (Mayaud , 2001).
La caractérisation et l'appréciation juridique de la faute dans les accidents
routiers sont donc largement sujettes à la façon dont seront présentés les faits .
Le cadre juridique actuel en terme d'accidents routiers a été enrichi par
diverses dispositions législatives qui certes sont venues préciser les
dispositions du code de la route ou du code pénal, mais laissent pour autant
certaines questions déterminantes en suspens.
La loi pénale est particulièrement sévère à l'égard des conducteurs d'un
véhicule terrestre à moteur. Alors qu'un régime spécial a été établi pour les
auteurs indirects d'infractions involontaires (loi du 10 juillet 2000} , celui-ci n'est
pas applicable aux conducteurs dans la plupart des cas et la loi durcit
régulièrement leur situation pénale (par exemple, loi du 12 juin 2003 relative à
la violence routière) . En matière civile aussi , la loi réserve un sort peu enviable
à ces conducteurs, surtout s'ils sont eux même victimes dans l'accident, et le
développement d'une vision restrictive de la notion de conducteur apparaît
comme un moyen de limiter la discrimination affichée à l'égard de cette
catégorie d'impliqués. Nous allons donc examiner quels doivent être les
caractères de la faute du conducteur dans les accidents de la circulation au vu
de la jurisprudence pénale et civile.
La faute pénale dans les accidents
de la circulation
La variété des fautes pénales non intentionnelles confirme les diverses
situations rencontrées par la juridiction pénale. Le code pénal énumère cinq
comportements : l'imprudence, la négligence, la maladresse, l'inattention et le
manquement à une obligation de prudence ou de sécurité (lequel peut être
délibéré ou pas, transgresser une obligation générale ou une obligation
particulière, selon le cas) . Alors que la maladresse et l'inattention ne sont pas
visées dans l'article général consacré aux délits non intentionnels (code pénal ,
article 121-3}, ces comportements restent des éléments constitutifs des
infractions d'atteintes involontaires à l'intégrité physique ou à la vie d'autrui
(code pénal, articles 221-6, 222-19) (Guilbot, 2008) .
L'article 121-3 troisième alinéa du code pénal décrit la faute la moins grave comme :
« une faute d'imprudence, de négligence ou de manquement à une obligation de
prudence ou de sécurité prévue par la loi ou le règlement, s'il est établi que l'auteur
des faits n'ait pas accompli /es diligences normales compte tenu, te cas échéant de ta
nature de ses missions ou de ses fonctions, de ses compétences ainsi que du
pouvoir et des moyens dont il disposait »
Encadré n ? 1. Code pénal, art. 121-3 al. 3
© Les collections de I'INRETS 67
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
L'article 121-3 du code pénal a été modifié et complété par la loi du
13 mai 1996 relative à la responsabilité pénale pour des faits d'imprudence ou
de négligence (appréciation des diligences normales accomplies par l'auteur
des faits , cf. encadré no 1) et par la loi du 10 juillet 2000 tendant à préciser la
définition des délits non intentionnels. Cette dernière a eu des conséquences
très importantes sur la diversification et la gradation des fautes dans les
accidents et a complété la loi de 1992 qui a introduit le délit de mise en danger
délibéré en droit français. C'est ainsi qu'entre la faute simple (imprudence,
négligence ou inobservation des règlements) et la faute intentionnelle, sont
apparues la faute délibérée instaurée avec le délit de mise en danger et la faute
caractérisée (Guilbot prée. p. 79) . En outre, la loi du 12 juin 2003 a aggravé la
répression en la matière dans la mesure où le conducteur d'un véhicule
terrestre à moteur encourt des peines aggravées par rapport au droit commun
des atteintes involontaires, en cas de dommages corporels nés de l'accident,
s'il a commis une « faute simple » de maladresse, d'imprudence, d'inattention,
de négligence ou un manquement à une obligation législative ou réglementaire
de sécurité ou de prudence ayant entraîné un homicide (art. 221-6-1) ou des
blessures involontaires (art. 222-19-1 et 222-20-1) .
Il convient donc d'analyser la manière dont le juge apprécie la diversité des
fautes pénales avant d'étudier les circonstances qui peuvent atténuer ou
exclure la responsabilité pénale du conducteur.
Les gradations de la faute pénale d'imprudence
La faute pénale non intentionnelle connaît plusieurs cas de figure dans les
accidents. De plus, en créant des incriminations spécifiques, la loi du
12 juin 2003 établit un régime plus sévère pour les conducteurs poursuivis
pour des infractions involontaires.
Pourtant, le conducteur n'est pas toujours en mesure de maîtriser tous les
paramètres en présence, et s'il s'avère certainement responsable au premier
chef pour tout comportement dangereux (conduite en état d'ébriété ou après
usage de stupéfiants, prise du volant avec la conscience d'un état de fatigue,
non-respect du port de la ceinture ... }, comment qualifier ses défaillances
comportementales ? Les notions de connaissance du danger et de conscience
du risque jouent-elles un rôle pour qualifier l'erreur de faute juridique ?
D'ailleurs, une fois la faute établie à l'encontre d'un conducteur, sa
responsabilité ne pourra pas être retenue s' il n'y a pas de lien de causalité
entre la faute et le dommage. Des exemples sont révélateurs des
interprétations divergentes auxquelles peut se prêter la causalité. L'exemple
classique est celui du prévenu relaxé du chef homicide involontaire à la suite
d'un accident de la circulation survenu entre son véhicule et un cycliste. Malgré
de très faibles dommages après le choc, la victime est finalement décédée. Elle
a eu, en effet, la malencontreuse idée d'entamer une course à pied pour
rattraper le véhicule, et a succombé à un malaise cardiaque. Les juges ont
constaté que le décès n'était pas imputable à l'accident et ont relaxé
l'automobiliste du chef d'hom icide involontaire (Crim. 25 avril1967).
68 ©Les collections de I' INRETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
En outre, depuis la loi du 10 juillet 2000, le lien de causalité devient un
critére majeur de culpabilité. La certitude du lien de causalité entre les faits
reprochés et les dommages ne suffit plus pour engager des poursuites contre
une personne physique dans le domaine des délits non intentionnels. Le degré
de gravité de la faute retenue pour engager la responsabilité doit être fonction
du caractère plus ou moins direct du lien de causalité entre cette faute et le
dommage. Lorsque le lien est direct, une faute simple suffit à engager la
responsabilité du prévenu. Lorsqu'il est indirect, une faute "qualifiée" doit être
établie (Desportes, 2003 ; Salvage, 2000) .
Les fautes pénales simples et la jurisprudence des accidents de la
circulation
Pour apprécier la faute simple, la loi du 13 mai 1996, dont l'objet a été de
définir la responsabilité pénale pour des faits d 'imprudence ou de négligence,
emporte une appréciation de la faute in concreto, au regard des diligences
"normales" accomplies par son auteur (encadré no 1).
La faute simple dans les accidents peut être constituée par une négligence,
une imprudence ou une inobservation des règles spécifiques de conduite. Elle
consiste en une défaillance qui, en quelque sorte, « échappe à son auteur»
(Mayaud, 2004) et suppose à la fois une imprévoyance et une indiscipline dans
la mesure où le conducteur n'a pas prévu les conséquences dommageables de
son acte. L'indiscipline consiste pour le conducteur à transgresser une régie
inscrite dans une loi ou un règlement.
Le manquement à une obligation de prudence ou de sécurité imposée par la
loi ou le règlement concerne des activités réglementées. Un texte fixe les
contraintes, des conduites à adopter dans certaines circonstances, des
obligations de faire qui doivent être respectées pour atteindre un meilleur
niveau de sécurité. En cas de dommages corporels, l'infraction est constituée si
le manquement est établi.
A l'inverse, le respect de l'obligation n'emporte pas nécessairement la
preuve de l'absence de faute de l'intéressé, son imprudence ou sa négligence
pouvant quand même être recherchée (Guilbot, 2008) .
En toutes hypothèses, pour caractériser une infraction de blessure ou
d'homicide involontaire, une faute de nature non intentionnelle et un dommage
sont exigés. Par exemple, la chambre criminelle a considéré qu'un jeune
conducteur a commis une faute de nature imprudente en abordant à grande
vitesse un rond-point dont il reconnaît qu'il connaissait la dangerosité, et ce,
dans le seul but d'impressionner ses passagers (Crim. 19 décembre 2007) . Il
n'existe aucune intention de nuire à la victime car la réalisation du dommage
n'a pas été prévue par le conducteur. Cette absence d'intention ne correspond
cependant pas à l'absence de volonté. En effet, l'acte caractérisant
l'imprudence ou la négligence notamment dans l'accident de la circulation peut
très bien être volontaire, c'est le cas dans l'affaire citée. Il en est même dans
une affaire où le conducteur a volontairement dépassé le véhicule qui le
© Les collections de I'INRETS 69
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
précédait avant de heurter celui venant en sens inverse (Crim. 18 mars 2008) 1.
C'est encore le cas d'un conducteur qui croyait avoir le temps d'effectuer son
dépassement (Crim . 24 mars 2009) .
Le manquement à une obligation particulière de prudence ou de sécurité est
visé par nombreux arrêts. Il s'agira par exemple du manquement à l'obligation
de quitter rapidement les aires d'arrêt d'urgence (Crim. 26 octobre 1999), de
l'inadéquation de la vitesse aux circonstances, de la violation d'un cédez le
passage (Crim . 15 mai 2001) , du non-respect d'un feu rouge (Crim .
19 septembre 2000) ou d'un stop, qui peut également constituer une faute
pénale simple (Crim. 4 mai 1999). Par ailleurs, les situations dans lesquelles
plusieurs violations ont été commises sont nombreuses. Par exemple, la
conduite sous l'empire d'un état alcoolique et le changement de direction
prohibé (Crim . 2 décembre 2003) ou l'excès de vitesse combiné à la
connaissance du mauvais état du véhicule (Crim. 23 mai 2000) .
Il peut aussi s'agir du manquement à l'obligation pour tout conducteur de se
tenir constamment en état et en position d'exécuter commodément et sans
délai toutes les manoeuvres qui lui incombe (c. route, art. R.412-6 Il). Cette
transgression d'une obligation générale de sécurité a été utilisée par exemple
pour l'usage d'un téléphone tenu à la main par le conducteur d'un véhicule en
circulation (Crim. 2 octobre 2001) ou pour le fait de conduire après avoir fait
usage de produits stupéfiants (Trib. corr. Vesoul, 6 octobre 1994). Deux
comportements précisément incriminés depuis 2003, respectivement par les
articles R.412-6-1 et L.235-1 du code de la route. De plus, l'usage de
substances ou de plantes classées comme stupéfiants est désormais érigé en
circonstance aggravante des délits spéciaux d'homicide ou d'atteintes
involontaires commis par un conducteur (c. pénal, art. 221-6 3°, 222-19 3°,
222-20 3°).
Les fautes pénales qualifiées et la jurisprudence des accidents de la
circulation
Dans l'hypothèse où le lien de causalité est indirect, les fautes d'imprudence
les plus légères commises par des personnes physiques ne sont plus
punissables.
La loi du 10 juillet 2000 modifiant l'article 121-3 du code pénal souhaitait
mettre un frein à la pénalisation de la vie publique considérée par certaine
comme excessive. Il s'agissait d'alléger la responsabilité pénale des élus locaux
et des décideurs publics en matière d'infractions non intentionnelles. Mais, la
réforme ne pouvait être que d'application générale. Il fallait par ailleurs éviter
une dépénalisation de trop grande ampleur qui aurait entraîné une
déresponsabilisation des acteurs sociaux, notamment en matière de sécurité du
travail et de circulation routière (Defrance, 2003) .
' Le conducteur était surpris au cours de sa manoeuvre de dépassement volontaire, non par un
véhicule déboTtant devant lui, mais par la présence de véhicules venant « en face » sur la chaussée
à double sens de circulation .
70 © Les collections de I'INRETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
Les fautes pénales graves se caractérisent « [soit par le fait de violer] de
façon manifestement délibérée une obligation particulière de prudence ou de
sécurité prévue par la loi ou le règlement, [soit par le fait de commettre] une
faute caractérisée et qui exposait autrui à un risque d'une particulière gravité
qu'il (le prévenu] ne pouvait ignorer>> (c. pénal , art. 121-3).
Néanmoins, l'appréciation de la gravité de la faute reste complexe et c'est
souvent en utilisant les critères d'appréciation des diligences normales,
introduits par la loi de 1996 (encadré no 1 ), que les juges ont pris le parti
d'analyser cette gravité. C'est d'ailleurs la démarche qui était proposée par le
rapporteur de la loi en 2000 : « Le danger qu'on ne pouvait ignorer devra être
apprécié en étant compte du troisième alinéa de l'article 121-3 qui prévoit que
la responsabilité n'est pas engagée que lorsque J'auteur des faits n 'a pas
accompli les diligences normales compte tenu de la nature de ses missions
2 (etc.) » .
Alors que la faute simple d'imprudence permet la mise en cause de l'auteur
direct, une faute qualifiée est exigée de la part de l'auteur indirect. La loi de
2000 procède en effet à une distinction entre les personnes physiques qui n'ont
pas causé directement le dommage, mais qui ont créé ou contribué à créer la
situation qui a permis la réalisation du dommage ou qui n'ont pas permis à
l'éviter, qu'elles aient violé de façon manifestement délibérée une obli~ation
particulière de prudence ou de sécurité ou commis une faute caractérisée d'où
l'intérêt pour un conducteur d'invoquer le caractère indirect du lien de causalité.
Faute délibérée : une violation manifestement délibérée d'un règlement
L'introduction de la faute délibérée en droit français s'est déroulée en deux
étapes. La première marquée par la réforme du code pénal , issue des lois du
22 juillet 1992 et entrée en vigueur en 1994 ; la seconde avec la loi du
10 juillet 2000, à laquelle se rattache aussi la faute caractérisée (Mayaud ,
2004) .
La faute délibérée est doublement visée à l'article 121-3 du code pénal ,
d'abord comme hypothèse de « mise en danger délibérée de la personne
d'autrui» (al. 2) puis en référence au fait, par une personne physique
« d'avoir violé de façon manifestement délibérée une obligation particulière de
prudence ou de sécurité prévue par la loi, ou le règlement» (al. 4) . Cette faute
est doublement incriminée, d'une part au titre du délit formel du délit de risques
causés à autrui (c. pénal , art. 223-1 ), d'autre part comme circonstance
aggravante des délits matériels d'homicide et de blessures involontaires
(c. pénal. , art 221-6, al. 2, 222-19 al. 2, 222-20 et R. 625-3) . Elle soulève une
question d'appartenance, tant il paraît difficile de concilier des actions ou des
omissions délibérées avec ce qui est traditionnel1ement présenté comme
relevant de comportements involontaires (id . p. 265 et s.).
2 Rapport sénat 1999-2000, deuxième lecture , n? 391, cité par Guilbot (2008) p. 155.
3 Voir à ce sujet : « La faute caractérisée de conduite et la loi du 10 juillet 2000 », Jurisp.Auto. 2003
n? 742, p. 272.
©Les collections de l'IN RETS 71
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
En effet, elle suppose la réunion de trois éléments : une obligation de
prudence ou de sécurité prévue par la loi ou le règlement, une volonté de violer
délibérément cette obligation et le fait d'exposer directement autrui à un risque
immédiat de mort ou de blessures d'une particulière gravité. Or, le conducteur
ne souhaite pas les conséquences éventuelles de la prise de risque, mais ce
risque est pris intentionnellement. En réalité, on est en face d'un dol éventuel,
car le conducteur prend le risque de faire survenir le dommage.
La jurisprudence en fait des applications très ciblées, notamment en matière
de circulation routière. Par exemple, le fait pour le conducteur d'un véhicule de
faire brutalement demi-tour sur un boulevard malgré l'interdiction est requalifié
de délit de mise en danger d'autrui par la cour de cassation (Crim .
15 octobre 2003) . Plusieurs critères sont exigés pour pouvoir sanctionner la
mise en danger délibérée d'autrui : l'auteur de l'infraction doit avoir
« conscience » du risque et de violer « une obligation particulière de sécurité ou
de prudence », obligation qui doit être « prévue par la loi ou le règlement» . La
gravité de la faute est appréciée au regard de la gravité du risque. Ce n'est pas
le fait de dépasser la vitesse qui est sanctionnée, mais le fait de risquer de
provoquer un accident par ce comportement antisocial. Par exemple, le fait de
franchir les feux au rouge et un stop sans s'arrêter, et de rouler en ville à
100 km/h au milieu de la chaussée, d'une manière imposant aux autres
usagers de s'écarter pour éviter la collision est qualifié de mise en danger
d'autrui (Crim . 7 juin 2006) . De même, le fait de refuser d'obtempérer à
l'injonction des agents de la force publique qui invitent le conducteur à s'arrêter
et qui a poursuivi la route à très grande vitesse : le conducteur a exposé les
gendarmes ainsi que les autres personnes circulant sur l'autoroute à un risque
de mort ou de blessures de nature à entraîner une mutilation ou une infirmité
permanente (Crim . 18 septembre 2007) .
En revanche, doit être relaxé du délit d'homicide involontaire le conducteur
d'un camion dont le stationnement sur un trottoir aurait prétendument incité le
piéton victime, percuté par un véhicule circulant sur la voie, à descendre de la
chaussée, dès lors qu'il n'est pas établi qu'il ait violé délibérément une
obligation particulière de prudence ou de sécurité (CA Toulouse,
4 octobre 2001 ). En outre, la faute délibérée ne sera constituée qu'au regard
des circonstances, la violation de la règle de droit doit, en soi, entraîner une
probabilité très importante d'accident corporel. Le non-respect de l'obligation de
sécurité ne peut caractériser à elle seule une faute délibérée. C'est du moins la
solution qui a été retenue par la cour de Douai. Un automobiliste avait fait
preuve d'insécurité en circulant à 224 km/h sur une autoroute, ayant ainsi
largement dépassé la vitesse maximale autorisée, limitée à 130 km/h . Il fut
poursuivi pour mise en danger délibérée d'autrui et contravention au code de la
route. Mais, contrairement aux premiers juges, la cour d'appel ne retint pas la
première qualification en estimant que le fait de rouler à plus de 200 km/h
lorsque la voie est rectiligne, la chaussée sèche, la visibilité parfaite, la
circulation fluide et la voiture en parfait état de marche, ne constitue pas le délit
de mise en danger (CA Douai, 26 octobre 1994. V. aussi Crim. 19 avril2000).
72 © Les collections de I'INRETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
Faute caractérisée: une connaissance de la gravité du risque ou de la
gravité du danger?
La notion de faute caractérisée a été introduite par la loi du 10 juillet 2000
(encadré no 2) .
Les personnes physiques qui n'ont pas causé directement le dommage, mais qui ont
créé ou contribué à créer la situation qui a permis la situation du dommage ou qui
n'ont pas pris les mesures permettant de l'éviter, sont responsable pénalement s'il
est établi qu'elles ont, soit violé de façon manifestement délibérée l'obligation
particulière de prudence ou de sécurité prévue par la loi ou le règlement, soit commis
une faute caractérisée et qui exposait autrui à un risque d'une particulière gravité
qu'elles ne pouvaient ignorer.
Encadré n ? 2. Code pénal, art. 121-3 al.4. La faute qualifiée
Il doit d'abord s'agir d'une imprudence ou d'une négligence« caractérisée» ,
c'est-à-dire d'une particulière gravité. Les fautes légères sont donc exclues
dans les circonstances déjà évoquées. En second lieu, la faute doit avoir
exposé autrui à un risque d'une particulière gravité. Celle-ci résultera en
pratique de la nature du risque et de son degré de probabilité élevé, ce qui
signifie que le dommage subi devait être prévisible. Enfin, il est mentionné que
la personne «ne pouvait ignorer» ce risque. Si une personne n'avait aucune
possibilité de connaître l'existence d'une situation de danger, elle ne pourrait
donc pas être condamnée sur ce fondement (sur la faute caractérisée,
v. Guilbot, 2008, chapitre 8) .
Ont ainsi été considérés comme une faute caractérisée, dans des
contentieux d'accidents de la route :
le prêt d'un véhicule défectueux par un garagiste (Crim . 4 février 2003) ;
la mise à disposition d'un véhicule auprès d'une personne qui était
dépourvue du permis de conduire et dont le goût pour la boisson et les
produits stupéfiants était connu (CA Agen. 23 février 2006) ;
suite au décès d'un automobiliste, la chute d'un chevron qui s'est
détaché d'un camion qu'il croisait, après la rupture des sangles, bien que
le chef d'entreprise et le chauffeur n'aient pas participé directement aux
opérations de chargement (Crim. 20 mars 2001) ;
le fait pour un automobiliste de se rapprocher à vive allure d'une voiture
qui le précède, de la dépasser et de se rabattre brusquement pour
obliger son conducteur à freiner pour éviter une collision (Crim .
11 mars 1998) ;
le fait d'engager une course avec d'autres véhicules sur une chaussée en
mauvais état, dans une cité où jouaient de nombreux enfants, alors que
la vitesse était limitée à 40 km/h (Crim . 27 septembre 2000).
Dans ces affaires, les conducteurs n'ont pas causé
dommage, mais ils ont contribué à sa réalisation .
Par ailleurs, une accumulation de comportements
5 décembre 2000) ou une violation unique d'une obligation
© Les collections de I'INRETS
directement le
fautifs (Crim .
particulièrement
73
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
importante, notamment de nature professionnelle, sont également considérées
comme les fautes caractérisées. Un arrêt de la cour d'appel de Lyon a donné
cette définition complète : « un manquement caractérisé à des obligations
professionnelles essentielles ou l'accumulation de négligences successives
témoignant d'une impéritie prolongée » (CA Lyon, 28 juin 2001 ).
Le lien causalité certain ou direct ?
Les fautes simples d'imprudence n'entraînent la responsabilité pénale de
leurs auteurs que lorsqu'un préjudice physique a été réalisé et que ce préjudice
résulte de la faute. Un lien de causalité entre la faute et le dommage doit donc
être établi.
Avant la loi du 10 juillet 2000, la jurisprudence adoptait la théorie de
« l'équivalence des conditions » en vertu de laquelle, lorsque plusieurs
conditions ont contribué à la réalisation d'un dommage, toutes sont considérées
comme causales puisque si l'on en retirait une seule, le dommage ne se serait
pas produit. Elle retenait le délit pénal même si la faute n'avait été que la cause
médiate. Il suffisait que le lien de causalité soit certain (Defrance, 2008).
Cette conception est remise en cause par la loi 2000 qui procède à une
distinction entre les personnes physiques ayant causé directement le dommage
et les autres. Par exemple, dans un cas d'espèce, un conducteur heurte et
blesse un autre automobiliste qui circule sur une voie prioritaire. La victime
subit une fracture du sternum entraînant une incapacité totale de travail de
trente jours. Ne supportant pas la douleur, elle se suicide par pendaison.
L'auteur de l'accident est condamné, non pour blessures involontaires, mais
pour homicide involontaire. En vertu de l'article 121-3 du code pénal dans sa
rédaction issue de la loi du 10 juillet 2000, l'arrêt d'appel est cassé. La cour de
renvoi devra examiner le lien de causalité entre la faute commise par le
prévenu et le décès. Vraisemblablement, elle estimera que le prévenu n'a pas
été l'auteur direct de l'homicide. Il a commis un refus de priorité qui pourra être
retenu et une infraction de blessures involontaires peut lui être reprochée
puisqu'il en est l'auteur direct (Crim. 29 mai 2001 ). En revanche, a été
considéré comme auteur direct un conducteur qui , circulant hors agglomération
à bord de son véhicule, avec un dépassement d'au moins 40 km/h de la vitesse
autorisée, a heurté, dans une ligne droite, un sanglier brusquement surgi du
côté droit de la chaussée. Une collision en chaîne s'en est suivie avec plusieurs
autres véhicules, le prévenu ayant d'abord percuté une première voiture
circulant en sens inverse, provoquant la mort de la conductrice, puis ayant fait
plusieurs toupies, avant de s'immobiliser sur la chaussée après un ultime tête
à-queue. Poursuivi pour homicide involontaire, il est relaxé en première
instance, mais en Cassation, l'excès de vitesse a été considéré comme la
cause directe constituant une faute délibérée et déterminante de l'accident
alors que le conducteur invoquait la survenance inopinée du sanglier comme
cause directe (Crim. 25 septembre 2001 ).
Dans certains cas, le comportement du conducteur peut être justifié par des
éléments externes dont l'existence permet d'écarter sa responsabilité pénale.
Ces éléments peuvent être inhérents à l'une des autres composantes du
74 © Les collections de I'INRETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
système de circulation routière (infrastructure, véhicule) ou à l'intervention d'un
autre usager.
Les circonstances qui peuvent atténuer ou exclure la
responsabilité pénale du conducteur
La responsabilité pénale d'une personne physique ne peut être reconnue
que s'il existe une infraction punissable et que sa culpabilité est rapportée. La
culpabilité nécessite que soit établie l'imputabilité, puisque pour accomplir une
telle faute, l'agent doit être en état de l'accomplir. L'imputabilité suppose
l'intelligence, la volonté et la liberté.
Il en est ainsi lorsque si la personne a agi sous la nécessité ou la contrainte
(encadrés n? 3 et n? 4) (Guilbot et Mohammadi, 2010 ; Guilbot, 201 0) .
N'est pas pénalement responsable la personne qui , face à un danger actuel ou
imminent qui menace elle-même, autrui ou un bien, accomplit un acte nécessaire à la
sauvegarde de la personne ou du bien , sauf s'il y a disproportion entre les moyens
employés et la gravité de la menace.
Encadré n? 3. Code pénal, art. 122-7. L'état de nécessité
N'est pas pénalement responsable la personne qui a agi sous l'empire d'une force ou
d'une contrainte à laquelle elle n'a pu résister.
Encadré n? 4. Code pénal, art. 122-2. La contrainte
L'état de nécessité
L'état de nécessité peut être défini comme « la situation dans laquelle se
trouve une personne qui ne peut raisonnablement sauver un bien, un intérêt ou
un droit que par la commission d'un acte qui, s'il était détaché des
circonstances qui l'entourent, serait délictueux » (Foriers, 1997). Le code pénal
entré en vigueur en 1994 a admis l'état de nécessité, né de la jurisprudence
antérieure, sans pour autant en fixer les critères (encadré n? 3) .
Dans cette hypothèse, la personne poursuivie s'est trouvée dans une
situation objective qui a enlevé à son acte tout caractère infractionnel. Par
ailleurs , le danger doit être réel , sérieux, immédiat, injuste.
La condition de nécessité de l'acte accompli en réponse à un péril actuel ou
imminent figurait donc déjà dans la jurisprudence antérieure. Au début des
années cinquante, l'état de nécessité a été refusé à un camionneur -ayant dû
endommager une barrière de passage à niveau pour échapper à une collision
avec un train qui approchait- car la situation dangereuse dans laquelle il s'était
trouvé était consécutive au fait qu 'il s'était engagé imprudemment sur le
passage en question (CA Rennes, 12 avril 1954). En 1958, c'est la chambre
criminelle qui a admis le principe de l'exonération en raison de l'état de
nécessité (Crim . 25 juin 1958). Dans cette affaire, un automobiliste avait
provoqué une collision pour éviter d'écraser deux passagers éjectés de son
véhicule . La chambre criminelle reprocha aux juges du fond de ne pas avoir
© Les collections de I'INRETS 75
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
recherché si « la manoeuvre accomplie par le prévenu pouvait seule permettre
d'éviter l'accident qu'il redoutait, à l'exclusion de toute autre manoeuvre moins
périlleuse pour les tiers ». Notamment, c'est surtout avec cette affaire que l'état
de nécessité fut clairement reconnu et officialisé par la jurisprudence. En
l'occurrence, suite à l'ouverture subite d'une portière, le conducteur d'un
véhicule avait effectué une manoeuvre dangereuse destinée à épargner ses
passagers éjectés, mais qui s'avéra préjudiciable aux occupants d'un autre
véhicule avec lequel il entra finalement en collision . La valeur de l'arrêt rendu,
outre le fait qu'il ait été rendu par la chambre criminelle, tient à ce que les juges
s'efforcèrent d'y présenter l'état de nécessité comme un véritable fait justificatif
et d'en détailler les conditions, étant observé que l'une d'entre elles faisait
défaut en l'occurrence (l'absence de faute antérieure de l'agent) , ce qui valut à
l'arrêt d'appel d'être finalement cassé. Par la suite, la cour de cassation a
précisé que la manoeuvre doit être la seule possible pour éviter l'accident et
que les risques auxquels sont exposées les victimes potentielles doivent être
plus graves que ceux auxquels on expose d'autres victimes potentielles en
commettant l'infraction. En effet, les circonstances dans lesquelles l'acte a été
réalisé justifient les agissements de la personne poursuivie. Il a par exemple
été jugé qu'un excès de vitesse commis par un médecin anesthésiste appelé
d'urgence auprès d'un patient gravement blessé était justifié, car proportionné
au but recherché (CA Nancy. 6 février 1990). De même, des juges ont rappelé
que l'état de nécessité est justifié pour le refus d'obtempérer d'un ambulancier
en raison de l'état physique de la personne transportée (Crim. 23 mai 2001 ). En
revanche, il a été décidé dans des circonstances voisines qu'un médecin de
garde n'était pas justifié à commettre un excès de vitesse dés lors que, malgré
l'autorisation préfectorale dont il bénéficiait, il s'était abstenu d'équiper son
véhicule d'un dispositif lumineux spécial sans lequel la prise de risque
apparaissait finalement disproportionnée par rapport à l'urgence du
déplacement effectué (CA Paris. 12 mai 1995).
La contrainte
La contrainte physique, au sens du code pénal , ne peut résulter que d'un
événement imprévisible et insurmontable qui place l'auteur de l'infraction dans
l'impossibilité absolue de se conformer à la loi. Par exemple, a été cassée la
décision accordant l'exonération de la conductrice d'une automobile pour avoir
effectué un stationnement gênant sur un emplacement réservé aux véhicules
des grands invalides au motif, qu'étant enceinte, elle a été prise d'un malaise
qui l'obligeait à arrêter sa voiture, sans préciser en quoi la défaillance physique
invoquée par la prévenue l'avait placée dans l'impossibilité absolue de se
conformer à la loi (Crim . 15 novembre 2006).
La contrainte est externe quand elle est étrangère à la personne poursuivie
(par exemple par l'effet de forces naturelles d'une force étrangère qui peut
aussi être le fait des animaux) La contrainte est interne quand la personne
poursuivie est victime d'une impulsion interne ou d'un malaise cardiaque (Crim.
15 novembre 2005) qui supprime sa liberté.
76 © Les collections de I' INRETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
Qu'elle soit externe ou interne, pour entraîner l'irresponsabilité pénale la
contrainte doit répondre à plusieurs critères. D'une part, la loi exige le caractère
irréversible, insurmontable et irrésistible. D'autre part, la jurisprudence
constante exige l'imprévisibilité (Crim. 29 janvier 1921). Est ainsi justifiée la
décision de relaxe du conducteur d'une automobile poursuivi pour homicides
involontaires, mise en danger d'autrui et défaut de maîtrise, l'arrêt retenant que,
victime d'un malaise brutal et imprévisible qui lui a fait perdre le contrôle de
l'accélération de son véhicule, lancé à une vitesse croissante sur l'autoroute
puis l'aire de repos où il s'est immobilisé après avoir heurté les véhicules
occupés par les victimes, le prévenu a agi sous l'empire d'une contrainte à
laquelle il n'a pu résister (Crim. 15 novembre 2005) .
Il est vrai toutefois qu'une personne qui sait qu 'elle est atteinte d'un trouble
physiologie comme l'épilepsie et exerce pourtant une activité dangereuse peut
commettre une faute justifiant, en cas d'accident, sa responsabilité pénale (CA
Paris. 27 mai 1970).
De plus, le fait que l'événement soit irrésistible suppose que la personne
poursuivie se soit trouvée dans l'impossibilité d'y résister. Par exemple, celui
qui roule à 120 km/h alors qu'il y a un fort brouillard ne pourra invoquer la
contrainte du brouillard s'il y a un accident, il roulait trop vite de toutes façons.
La jurisprudence apprécie les caractères cités avec rigueur. Ainsi,
généralement, la présence de neige ou de verglas (Crim . 20 mars 2001) ou de
gravillons (Crim. 28 novembre 2000) sur la chaussée n'est pas une contrainte
imprévisible, mais doit au contraire amener le conducteur à redoubler de
prudence. De même, la défaillance des freins d'une automobile (Crim .
8 juillet 1971 ), la survenance d'un véhicule dans le couloir de circulation (Crim .
29 novembre 1972), celle d'un obstacle (Crim. 21 juin 1972), ou celle d'une
flaque d'eau consécutive à un violent orage (Crim. 14 octobre 1975}, n'ayant
pas constitué le caractère irrésistible, ne sont pas considérées comme une
force majeure justifiant l'irresponsabilité du conducteur. En revanche, l'absence
de traces de freinage confirme le caractère imprévisible et irrésistible, pour
l'automobiliste, de la traversée de la chaussée par les victimes (piétons) et
aucune faute d'imprudence ou d'inattention, aucune maladresse, aucune
inobservation des règlements n'apparaissent devoir être reprochées au
conducteur. En l'espèce, le conducteur circulait à une vitesse comprise entre
40 et 50 km/h , adaptée aux conditions de circulation rencontrées, et a percuté
les victimes qui ont entrepris de traverser la chaussée en dehors de tout
passage protégé, de manière soudaine et imprévisible pour le conducteur du
véhicule automobile qui arrivait à ce moment-là , lequel n'a pu de ce fait éviter le
choc.
Mais si la contrainte a pour origine une faute antérieure de la personne, elle
ne peut évidemment l'exonérer de sa responsabilité pénale pour une faute
d'imprudence. Par exemple, en cas de défaillance mécanique d'un véhicule,
cause d'un accident, le conducteur avait la possibilité de prévoir et de prévenir
par une vérification préalable de la voiture avant d'en faire usage (Crim .
8 juillet 1971 ).
©Les collections de l'IN RETS 77
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Après avoir constaté la diversité des fautes pénales dans l'accident de la
circulation au regard du droit positif, il nous faut désormais nous intéresser à la
faute civile.
La faute civile du conducteur et son
interprétation par le juge civil
Depuis l'entrée en vigueur de la loi du 5 juillet 1985 (dite "loi Badinter"} , le
droit à indemnisation ne repose pas sur la démonstration d'une faute mais sur
l'implication du véhicule dans l'accident. Est exclue a priori toute idée de
responsabilité fondée sur une faute au stade de l'indemnisation des victimes.
Mais la faute sera réintégrée dans la réflexion au stade des recours du débiteur
de l'indemnisation, exercés contre d'autres intervenants dans l'accident. Cette
situation n'est pas examinée ici (v. Guilbot, Larcher, Siméone et al., 2010). De
plus, la faute commise par le conducteur d'un véhicule victime d'un accident a
pour effet de limiter ou d'exclure l'indemnisation de son propre dommage dès
lors qu'elle a contribué à sa réalisation . L'existence de cette faute et de sa
relation de causalité avec le dommage relève de l'appréciation du juge du fond .
Ce point sera examiné plus bas.
Cette loi a été adoptée pour permettre l'indemnisation rapide des victimes,
une loi autonome (Wiederkehr, 1986) qui tend à améliorer la situation des
victimes d'accidents de la circulation et à accélérer les procédures
d'indemnisation (Brun, Jourdain et al., 2007).
La faute civile peut être définie comme la violation d'une obligation, non
justifiée par une cause exonératoire. De manière générale, selon Planiol , la
faute est « la violation d'une obligation préexistante ». En particulier, la faute
civile du conducteur est caractérisée par la violation d'une règle de conduite
édictée par les dispositions du code de la route qui fonde la qualification des
fautes à l'origine de l'accident ou du dommage. Par exemple, le fait de
dépasser sans laisser une distance suffisante avec le véhicule dépassé (Civ.
2e, 27 janvier 2000) ou la vitesse excessive (Civ. 2e, 11 juillet 2002) auraient
constitué une faute ayant joué un rôle dans l'accident (Durry, 2007). De même,
le fait de ne pas attacher la ceinture de sécurité (Civ. 2e, 7 février 1990}4
, celui
de ne pas avoir le permis de conduire ou même de ne pas porter de casque
pour un motocycliste doit être examiné pour vérifier s'il a joué un rôle dans le
dommage (Rade, 2007).
En s'interrogeant sur l'application des textes par les juges civils et sur le
contrôle de la cour de cassation sur les décisions des juges du fond , Jean
Buffet (2004) met en lumière la combinaison d'un contrôle sur la question de
l'existence d'une faute et d'un pouvoir souverain sur les conséquences de cette
faute sur l'indemnisation. C'est donc fort logiquement que nous étudierons
comment les juges du fond prennent en considération les circonstances
? « De ces constatations et énonciations, la cour d'appel , ... , a pu déduire, hors de toute
dénaturation, qu'il n'existait pas de relation de cause à effet entre les blessures constatées et
l'absence du port de la ceinture de sécurité ».
78 ©Les collections de I'INRETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
entourant l'accident pour se prononcer sur la faute du conducteur et les
circonstances entraînant la limitation ou l'exclusion de sa responsabilité civile.
La faute du conducteur : conduite ou comportement ?
À la lecture des premiers articles de la loi 1985, il apparaît évident que la
notion de conducteur est essentielle. En effet, la situation des victimes varie
selon qu'elles sont conductrices ou non conductrices. En absence de définition
légale précise de la notion du conducteur, plusieurs critères ont été dégagés
par la jurisprudence5
. La notion de conducteur peut être d'une importance
déterminante non seulement pour savoir contre qui agir, mais aussi parce que
si une victime se voit attribuer cette qualité, son droit à indemnisation peut s'en
trouver amoindri , voire être radicalement écarté si l'accident ne concerne
qu'elle6
. En effet, comme nous l'avons déjà indiqué, la faute du conducteur
victime, même simple, limite ou exclut son indemnisation7
.
L'immense variété des comportements appréhendés par l'application de
l'article 4 de la loi de 1985 est significative de la sévérité que les juridictions
mettent en oeuvre pour limiter ou exclure le droit à indemnisation du conducteur
victime. Nous allons constater que la faute civile qui peut lui être reprochée
revêt différentes formes en fonction de son rôle et de sa nature. Il est important
d'examiner aussi si le lien de causalité tient une place importante dans
l'appréciation de la faute du conducteur.
Les types de fautes du conducteur
Malgré la diversité des comportements en cause on peut les classifier en
deux catégories : les fautes dites de conduite et les fautes dites
comportementales.
Les fautes dites de conduite
La faute de conduite constitue un manquement au code de la route, plus
précisément un manquement à une obligation imposée par le code qui implique
notamment une perte de contrôle du véhicule. Ce sont celles dont le lien de
causalité avec le dommage est en général incontestable. Par exemple le fait de
ne pas respecter une priorité (Civ. 2e, 5 février 2004} , de changer brutalement
de voie de circulation (ch. mixte, 28 mars 1997) ou de franchir une ligne
5 Par exemple, est un conducteur celui qui pédale pour faire démarrer son engin (Civ. 2",
24 avril 1986) .. . «que le moteur ait été ou non en marche au moment de l'accident» (Civ. 2?.
13 janvier. 1988), l'automobiliste au volant de sa voiture remorquée «s'il avait conservé une
certaine maîtrise dans la conduite de son véhicule remorqué » (Civ. 2?, 14 janvier 1987). En
revanche, n'est pas un conducteur la victime d'un accident de la circulation qui avait quitté son
véh icule (Civ. 2?, 4 décembre 1985) ou qui était en cours d'extraction de son véhicule immobilisé
par un accident antérieur (Civ. 2?, 24 novembre 1993) ou encore celui qui avait arrêté son véhicule
et était en train de descendre (Civ. 2", 10 mars 1988), celui qui courait sur la chaussée en poussant
à la main son cyclomoteur (Civ. 2?. 7 octobre 2004), l'élève une auto-école (Civ. 2?. 29 juin 2000).
6 Hypothèse du conducteur ayant un accident tout seul, et s'en trouvant l'unique victime. Dans ce
cas, la loi de 1985 n'est pas applicable (Crim., 29 juin 1999, JCP, Ed . G, 2000.11.10290, note
Abravand-Jolly).
7 «dès lors qu'elle a contribué à sa réalisation » (du dommage) (Civ. 2?, 24 novembre 1993). « Elle
ne revêt un caractère exclusif que lorsqu'elle est seule a l'origine du dommage » (Crim.
22 mai 1996).
©Les collections de l'IN RETS 79
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
continue (CA Pau, 13 novembre 2001 ). La violation des règles de priorité en
tous genres illustrant parfaitement la confusion entre fautes civiles au sens de
la loi de 1985 et l'élément constitutif d'une infraction au code de la route. La
vitesse excessive ou inadaptée (Civ. 2e, 22 janvier 2004) représente une part
importante des fautes retenues par les juridictions en application de la loi
Badinter. Les accidents de choc arrière constituent une partie significative du
contentieux en découlant (Civ. 2e, 14 novembre 2002). Les accidents de
dépassement (Civ. 2e, 14 janvier 1999) et les collisions de sens inverse (Civ. 2e,
30 juin 2004) sont eux aussi omniprésents dans la jurisprudence propre aux
accidents de circulation .
Par exemple, la deuxième chambre civile a retenu les fautes de conduite
d'un automobiliste, dont la voie de circulation était partiellement enneigée et
qui, s'étant déporté sur la voie de gauche, est entré en collision avec un
tracteur attelé d'une remorque circulant dans le sens opposé, en affirmant que,
d'une part le conducteur victime n'a pas respecté l'obligation que lui impose le
code de la route de circuler sur sa propre voie, laquelle, en l'espèce, bien
qu'enneigée demeurait ouverte à la circulation ; et que, d'autre part, il n'a pas
su adapter sa conduite et sa vitesse aux circonstances atmosphériques et a
perdu la maîtrise de son véhicule (Civ. 2, 10 décembre 2009).
Les fautes dites comportementales
La faute de comportement constitue un manquement à la règle de sécurité
qui n'est pas à proprement parler une règle de circulation routière. Il s'agit des
fautes présentant un lien de causalité avec l'accident le plus souvent incertain.
La conduite sous l'empire d'un état alcoolique ou après usage de stupéfiants
(Civ. 2e, 13 octobre 2005) sont les plus fréquentes. Comptent aussi parmi ces
fautes du comportement le fait de ne pas avoir bouclé la ceinture de sécurité
(Civ. 2e, 5 octobre 1994) ou de ne pas avoir porté de casque (Civ. 2e,
16 octobre 1991). De même, le cas d'une cyclomotoriste circulant sans casque
et sans éclairage (Civ. 2e, 17 mars 2005) ou encore le fait de circuler sans
assurance et sans permis de conduire correspondant à la catégorie du véhicule
utilisé (CA d'Aix-en-Provence, 28 janvier 2009).
Évolution marquante de la jurisprudence
Afin de responsabiliser les conducteurs, mais aussi parce que la solution
inverse aurait été beaucoup trop coûteuse, la loi décide donc que la faute
commise par le conducteur a pour effet de limiter ou d'exclure l'indemnisation
des dommages qu'il a subis. La faute du conducteur victime, dès lors qu'elle est
établie et présente un lien de causalité avec le dommage, lui est donc
pleinement opposable, y compris lorsqu'il réclame réparation d'atteintes
causées à sa personne (Fages, 2009).
Les juges du fond sont souverains pour décider si la faute commise par le
conducteur victime est de nature à le priver partiellement ou totalement de son
droit à l'indemnisation.
Jusqu'en 2007, la conduite d'un véhicule terrestre à moteur sous l'empire
d'un état alcoolique constituait, en soi , une faute en relation avec le dommage,
de nature à limiter ou exclure tout droit à indemnisation du conducteur victime
80 © Les collections de l'IN RETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
(par exemple : Civ. 2e. 4 juillet 2002, 10 mars 2004, 13 octobre 2005, 30 janvier
2007) . Depuis deux arrêts rendus par l'assemblée plénière de la cour de
cassation le 6 avril 2007, un lien de causalité entre la faute de comportement et
les dommages doit être établi pour limiter ou exclure ce droit à indemnisation
(Jourdain, 2007 ; v. Groutel , 2007 pour un avis critique ; v. Bakouche, 2008, à
propos du défaut de permis de conduire) .
Ainsi , la jurisprudence n'exclut ou ne limite plus automatiquement
l'indemnisation du conducteur victime s'il a conduit sous l'empire d'un état
alcoolique ou aprés usage de stupéfiants. La faute demeure certes, et reste
pénalement répréhensible. Elle reste aussi un élément essentiel de mesure de
suppression ou de réduction de l'indemnité, mais il faut, également que ce
comportement soit causal avec le dommage. Le juge sera désormais tenu
d'apprécier in concreto le lien de causalité entre l'état d'alcoolémie du
conducteur victime et la réalisation de son préjudice avant de limiter ou
d'exclure son droit à indemnisation.
D'autres particularités sont à noter en cas d'accident de la circulation . En
effet, dés lors qu'il y a un conducteur auteur, l'indemnisation est liée à
l'implication du véhicule sauf s'il y a une faute inexcusable de la victime8
.
Mais en matière civile, les articles 2 à 6 de la loi du 5 juillet 1985 définissent
strictement l'admission des causes de l'irresponsabilité civile du conducteur.
Les circonstances qui peuvent limiter ou exclure
la responsabilité civile du conducteur
Aux termes de l'article 2 de la loi du 5 juillet 1985 : (( /es victimes, y compris
les conducteurs ne peuvent se voir opposer la force majeure ou le fait d'un tiers
par le conducteur ou le gardien d'un véhicule mentionné à l'article 1er». En
principe, le conducteur impliqué dans l'accident de circulation ne peut se
prévaloir d'une cause étrangère, autre que la faute de la victime lorsqu'elle est
susceptible d'écarter ou de limiter son droit à indemnisation. Le refus
d'accorder un effet exonératoire à la force majeure et le fait d'un tiers dans le
domaine des accidents de la circulation témoigne de la volonté du législateur,
non seulement d'avantager les victimes, mais surtout de rompre avec la logique
de la responsabilité, et oriente le nouveau régime vers un système
d'indemnisation des dommages (Bacache-Gibeili, 2007) .
Le seul fait de l'implication du véhicule du défendeur ne suppose nullement
un fait causal , il serait pour le moins paradoxal qu'on autorise néanmoins celui
ci à démontrer que le dommage n'est pas dû fait de son véhicule, mais à un
évènement étranger ou à l'action d'un tiers (Brun, 2009) .
En effet, le système de responsabilité mis en place, fondé sur l'idée de
garantie, limite très strictement les facultés d'exonération offertes au
conducteur ou au gardien du véhicule, en faisant de la faute de la victime, sous
8 «Seule est inexcusable au sens de la loi du 5 juillet 1985 (art. 3) la faute volontaire d'une
exceptionnelle gravité exposant sans raison valable son auteur à un danger dont il aurait dû avoir
conscience» (Ass. Plén., 10 novembre 1995).
©Les collections de l'IN RETS 81
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
certaines conditions elles-mêmes restrictives, la seule cause d'exonération . Par
contre, le conducteur ou gardien d'un véhicule impliqué dans l'accident ne peut
jamais invoquer ni la force majeure ni le fait d'un tiers.
La faute de la victime
En matière de faute de la victime, la loi Badinter opère une célèbre division.
D'un côté, se situent les victimes non-conductrices, soumises à l'article 3 de
la loi, qui leur réserve un régime très protecteur. Le rôle de la faute (art. 3, a/. 1)
est de priver la victime non conductrice de tout droit à réparation de dommages
résultant d'une atteinte à la personne. Mais il faut que cette faute ait été la
cause exclusive de l'accident. Pour la cour de cassation, cette dernière
circonstance se rencontre d'abord lorsque le conducteur n'a lui-même pas
commis de faute (Civ. 2e, 8 novembre 1993}, et à la condition que la faute de la
victime ait été pour lui imprévisible (Civ. 2., 2 décembre 1987) ou inévitable
(Civ. 2, 17 juillet 1989}, voire les deux (Civ. 2., 14 avril1988) (Chabas, 2000).
D'un autre coté, l'article 4 de la loi, énonce qu'il est possible pour le débiteur
d'indemnisation d'opposer aux victimes leur faute afin de réduire ou de
supprimer les dommages et intérêts dus. De ce que la loi de 1985 n'a envisagé
comme cause d'exonération que la faute de la victime, il résulte clairement que
le fait non fautif de la victime, fût-il imprévisible et irrésistible pour le conducteur
impliqué, est inefficace à le libérer de son obligation d'indemnisation (Lambert
Piéri, 2010).
L'interprétation de ce texte a donné lieu à de nombreux revirements. Pour
reconnaître à la faute de la victime un rôle d'exonération totale, on a d'abord
exigé qu'elle fût la cause exclusive de l'accident. Dans un premier temps, on
entendait par là qu'elle ait été imprévisible et irrésistible. Étaient cassés les
arrêts qui jugeaient la cause exclusive lorsque la victime seule (et non le
défendeur avec elle) avait commis une faute (Civ. 1e, 20 juillet 1987). Puis on a
jugé exactement l'inverse (Civ. 2e, 13 avril 1992}, considérant même que la
victime fautive n'avait pas d'action contre le défendeur non fautif (Civ. 2e,
24 novembre 1993 ; Civ. 2e, 6 juillet 1994).
Enfin, après de nombreuses incertitudes quant à l'interprétation de cet
article, la jurisprudence a été fixée par deux arrêts de la cour de cassation des
22 mai 1996 et 28 mars 1997. Aux termes de ces arrêts, on ne peut plus
évoquer le fait que la faute du conducteur soit la cause exclusive du dommage
pour exclure l'indemnisation. Le principe est que la victime doit obtenir
réparation intégrale mais que toute faute du conducteur victime ayant eu un
rôle dans le dommage peut lui être opposée pour réduire son droit à
indemnisation. L'importance de cette diminution est appréciée souverainement
par les juges du fond qui doivent aussi, comme nous l'avons indiqué plus haut,
prendre en compte le lien de causalité entre la faute de comportement et les
dommages (Ass. plén., 6 avril 2007). La faute demeure certes, après cette
décision , l'élément essentiel de la mesure de suppression ou de réduction de
l'indemnité, mais il faut également que le comportement soit causal avec
l'accident.
82 ©Les collections de l'IN RETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
En cas de dommage matériel , la faute de la victime a toujours pour effet de
limiter ou d'exclure son indemnisation, sans avoir besoin de distinguer selon la
nature de la faute, la qualité de la victime ou selon l'âge de la victime. Mais la
loi reste muette sur l'appréciation du degré d'exonération et les juges du fond
disposent d'un pouvoir souverain pour choisir entre exclusion ou simple
limitation de responsabilité.
S'agissant des atteintes à la personne, le conducteur ou gardien ne peut
opposer à la victime non conductrice que sa faute intentionnelle ou sa faute
inexcusable lorsque celle-ci a été la cause exclusive du dommage. Cette
dernière cause d'exonération est en outre écartée lorsque la victime est âgée
de moins de seize ans ou de plus de soixante-dix ans ou est titulaire, au
moment de l'accident, d'un titre lui reconnaissant un taux d'incapacité
permanente ou d'invalidité au moins égal à 80 %.
En revanche, la victime conductrice peut se voir opposer une faute
quelconque et celle-ci a pour effet de limiter ou d'exclure l'indemnisation, sans
que l'exclusion totale soit subordonnée à la circonstance que cette faute
présente les caractères de la force majeure ni même qu'elle ait été la cause
exclusive de l'accident (Cass. ch . mixte, 28 mars 1997 ; Cass. 2e civ.,
18 mars 2004).
La charge de la preuve de la faute repose sur celui qui l'invoque comme
cause d'exonération. Il faut ensuite que cette faute ait un lien de causalité avec
le dommage. Ainsi , le fait que la victime ne portait pas sa ceinture de sécurité
est une faute en lien direct avec le dommage car si elle l'avait normalement
mise, son dommage aurait été amoindri. Par ailleurs, la question de savoir si
l'exonération doit être totale ou partielle est abandonnée à l'appréciation
souveraine des juges du fond . En cas d'absence de faute prouvée et certaine,
le conducteur victime ne peut en aucun cas voir son droit à indemnisation
affecté (Civ. 2e, 21 décembre 2006).
La faute du conducteur victime doit s'apprécier en faisant abstraction du
comportement de l'autre conducteur impliqué dans l'accident (Civ. 2,
4 décembre 2008). Ainsi , lorsque plusieurs véhicules sont impliqués dans un
accident de la circulation , le droit à indemnisation des ayants droit du
conducteur victime est exclu ou limité si celui-ci a commis une faute ayant
contribué à la réalisation de son dommage (Crim . 27 novembre 2007).
Par ailleurs, la faute de la victime peut constituer un cas de force majeure
lorsqu'elle a été, pour le conducteur, imprévisible et irrésistible (v. Brusorio
Aillaud , 201 0) .
©Les collections de I'INRETS 83
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
La force majeure
Il est important de rappeler que la force majeure n'est plus exonératoire
depuis la loi 1985 dans les accidents de la circulation. C'est-à-dire qu'un fait
extérieur même imprévisible et irrésistible, donc constitutif de la force majeure,
n'est jamais exonératoire. Cette exclusion se justifie d'autant mieux que les
plaques de verglas ou nappes de brouillard, trop souvent invoquées par les
conducteurs par le passé, sont en fait inhérentes aux risques de la circulation et
ne représentent donc pas un caractère d'extériorité à l'activité du conducteur
pour fonder l'exonération pour force majeure.
En effet, contrairement au droit commun de la faute de la victime, où
l'exonération totale est soumise au cas de force majeure, il n'existe pas dans la
loi Badinter et dans la jurisprudence qu'elle a engendrée de délimitation
tranchée. Et cela est fort regrettable puisque l'effet immédiat et relativement
peu confortable pour les conducteurs victimes est de savoir que leur indemnité
peut être totalement supprimée, sans d'autres critères que la vague gravité de
leur comportement. On assiste alors à une véritable précarisation du
conducteur victime (Dumery, 2009).
Les expressions force majeure, cause étrangère et cas fortuit sont parfois
utilisées comme synonymes en doctrine ou en jurisprudence9
. Notamment, la
force majeure, au sens de l'article 2 de la loi, est un événement non seulement
imprévisible et irrésistible, mais aussi extérieur aux parties (Civ. 2,
2 juillet 1986). Ainsi , les calamités naturelles, telles qu'un orage, une tempête
de neige, la foudre, la pluie, le verglas (Civ. 2e, 17 mars 1986}, le brouillard
intense
(Civ. 2e, 8 juillet 1999).
Prenons plusieurs situations possibles pour évoquer la force majeure :
Le cas où le conducteur exerce ses droits à l'encontre d'un autre
conducteur. Par exemple, un automobiliste percute un autobus stationné
sur le bas côté de la chaussée. Ayant relevé non seulement que le
préposé du propriétaire de l'autobus avait commis une faute en laissant
le véhicule sans dispositif réfléchissant ou feux de stationnement
permettant aux usagers de le discerner, l'éclairage public étant défaillant,
mais encore que la présence de l'autocar était imprévisible, irrésistible et
insurmontable pour le conducteur de l'automobile, une cour d'appel se
crut autorisée à exclure l'indemnisation du préjudice occasionné au
propriétaire de l'autobus. Cet arrêt est cassé au motif qu'elle n'avait pas
recherché si l'automobiliste n'avait pas pu voir l'autocar dans la lumière
de ses phares (Civ. 2e, 11 octobre 1989).
Le cas où aucune faute n'est démontrée à l'encontre du conducteur
surpris par l'irruption d'animaux, mais qui reste responsable des
conséquences dommageables de l'accident. En agglomération, un
chevreuil surgit de la droite sur la route et heurte un motocycliste. Celui-ci
9 Ass. plén. 13 décembre 2002, (deux arrêts). La confusion est également présente dans le code
civil (art. 1148).
84 © Les collections de I' INRETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d 'imprudence du conducteur
se déporte sur la gauche et entre en collision avec une voiture survenant
en sens inverse. Il roulait à une vitesse inférieure à celle autorisée. Il était
attentif à un premier chevreuil qu'il avait vu dans un champ sur sa droite.
L'irruption inopinée du second animal a été si soudaine qu'il était
impossible pour le motocycliste d'éviter la collision . Il n'y a pas lieu
d'exclure son droit à indemnisation, sur le fondement de l'article 4 de la
loi de 1985. Par contre, l'automobiliste est tenu de l'indemniser de
l'intégralité des conséquences dommageables de l'accident (CA Nancy.
38 chambre civile, 16 février 2007) .
Enfin , le cas où la victime de l'accident n'est pas un conducteur et
demande réparation au conducteur. A titre d'exemple, la Haute juridiction
censure une décision qui avait énoncé que, le conducteur n'ayant pas
commis de faute, celle de la victime, qui ne lui avait pas cédé le passage,
avait été la cause exclusive de l'accident. Pour la Haute juridiction, la
preuve que le conducteur du véhicule impliqué n'avait pas commis de
faute ne suffisait pas à le dégager de son obligation d'indemnisation, il
fallait rechercher si celui-ci n'aurait pu éviter l'accident (Civ. 2e,
4 octobre 1989). Dans ce cas, le conducteur ne pourra jamais s'exonérer
de sa responsabilité en invoquant la force majeure. On remarque, dans
cet arrêt, que la cour de cassation ne se contente pas d'exiger la
constatation par les juges du fond des caractères de la force majeure ;
elle exerce un contrôle très étroit de la qualification des causes de
l'accident et leurs conséquences sur la responsabilité du conducteur.
Le fait d'un tiers
Tout comme pour la force majeure, l'article 2 de la loi de 1985 prévoit la
même solution pour le cas du fait d'un tiers. En revanche, le fait d'un tiers ne
présentant pas les caractères de la force majeure n'est pas une cause
d'exonération pour le conducteur impliqué, mais il en est de même désormais si
le fait du tiers était imprévisible et irrésistible 10 pour celui-ci.
C'est ainsi, notamment, qu'un défaut d'entretien de la chaussée,
l'insuffisance ou l'inexactitude de la signalisation , l'absence d'indication de
travaux effectués sur une route, une panne d'éclairage, ne sauraient constituer
pour le conducteur une cause le libérant de l'obligation d' indemniser la victime.
Pas davantage le conducteur entré en collision avec un autre véhicule dont le
passager a été blessé ne peut se prévaloir, pour écarter son obligation de
réparation , du fait de l'autre conducteur (Civ. 2e. 18 mars 1987}, quand bien
même ce fait aurait été la cause exclusive de l'accident (Civ. 2e.
6 novembre 1985).
De la même façon , le fait d'un tiers non débiteur d'indemnisation en vertu de
la loi de 1985, tels un piéton, un cycliste ou un garagiste, dont la faute, le fait de
la chose ou le défaut d'exécution de l'obligation contractuelle est à l'origine de
l'accident de la circulation , ne saurait constituer pour le conducteur une cause
10 Voir la définition et les critères imprévisibles et irrésistibles dans les arrêts : Cass. Ass . plén .
14 avri l 2006.
© Les collections de I' INRETS 85
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
d'exonération, mais ouvre à la victime la faculté de faire condamner in solidum
ce tiers en application du droit commun de la responsabilité.
Par ailleurs, cette loi n'a vocation à s'appliquer qu'aux cas où le défendeur à
l'action est un conducteur. À défaut, la victime pourra seulement agir sur le
fondement du droit commun , c'est-à-dire sur l'article 1384 a/. 1er du code civil , et
l'auteur du dommage pourra s'exonérer en rapportant la preuve de la force
majeure ou le fait d'un tiers. Par exemple, un automobiliste agit en
responsabilité à l'encontre d'un cycliste qui a causé un dommage au véhicule,
dans cette situation, la loi Badinter ne peut en aucune façon s'appliquer.
Une dérogation est prévue par l'article 5 de la loi Badinter lorsque le
propriétaire a confié la conduite du véhicule à un tiers (Civ. 2e, 28 juin 1995).
Dans ce cas, bien que la faute du conducteur, au regard du propriétaire du
véhicule endommagé, soit une faute d'un tiers, elle peut lui être opposée. Le
propriétaire du véhicule prêté a pris un risque en laissant conduire sa voiture
par une autre personne que lui , il doit en assumer les conséquences.
Il est bien à noter que certains manquements de personnes autres que la
victime ne sont pas considérés comme les faits d'un tiers , mais assimilés à une
faute de la victime. Il en est ainsi de l'imprudence du conducteur d'un véhicule
automobile qui est opposable à la personne transportée, dans la mesure où
l'accident est imputable à un défaut d'entretien normal de la voie 11
.
Conclusion
L'analyse de la faute et de ses corollaires juridiques dans le domaine des
accidents routiers, tant sur le plan de la réparation (droit civil) que sur celui de
la sanction {droit pénal) est riche en enseignements. En effet, elle révèle que
l'analyse des processus constitutifs des infractions involontaire routières s'est
affinée par rapport au droit civil en particulier en matière de faute et de
causalité .
Au civil , la loi Badinter dont les termes sont caractérisés par les juges depuis
1985, dans son application et son objectif affiché (meilleure protection des
victimes et réduction du contentieux par simplification du droit), entraîne en
réalité bien plus d'interrogations dans les mécanismes de recours, qui n'ont pas
été examinés dans cet article, que le régime pénal dont les principes semblent
à première vue bien plus abstraits. A contrario, en ce qui concerne la causalité,
la législation pénale est nettement moins claire que le droit civil , mais son
application est bien moins problématique.
On constate des évolutions majeures sur le lien de causalité en matière
pénale (évolution législative) et civile (évolution jurisprudentielle) . C'est ainsi
que la causalité rejetée au civil fait son retour avec la jurisprudence (AP 2007)
pour venir s'affirmer comme une des notions capitales à l'instar du droit pénal ,
quelle que soit la gravité de la faute. On s'aperçoit également que les causes
d'exclusion ou d'atténuation de la responsabilité doivent être prises en compte
11 Voir à ce sujet : CE. 27 janvier 1965, Morard. Rec.CE , p. 57.
86 © Les collections de I'INRETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
dans l'appréciation de la faute du conducteur aussi bien en matière pénale que
civile.
Certes des divergences existent entre les notions de faute civile et de faute
pénale d'imprudence, force est pour autant de constater que la conception
radicalement opposée que l'on se fait de façon usuelle entre ces ensembles est
désormais désuète.
Références
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* no des arrêts référencés sur le site www.legifrance.gouv.fr
92 © Les collections de I' INRETS
Commande et observation d'un
véhicule automobile pour le
diagnostic de rupture d'un itinéraire
Lghani Menhour
Doctorant en automatique, systèmes embarqués et robotique ,
université de technologie de Compiègne,
ED 71 "Sciences pour l'ingénieur" HEUDIASYC- UMR 6599 CNRS-UTC,
université de technologie de Compiègne, Centre de Recherches de Royallieu ,
BP 20529, 60205 Compiègne Cedex, France
lghani. menhour@hds. utc. fr
Sujet de thèse : Diagnostic de rupture d'un itinéraire. Extrapolation d'une situation de
conduite maîtrisée vers une perte de contrôle
Direction de thèse :
Ali Charara, professeur en automatique et systèmes complexes à l'université de
technologie de Compiègne, Laboratoire HEUDIASYC UMR 6599 CNRS
Daniel Lechner, directeur de recherche à I'IFSTTAR, département mécanismes
d'accidents ; docteur de l'Ecole Centrale de Lyon , spécialité mécanique
Financement INRETS
Résumé - Une meilleure compréhension du risque et des situations critiques
peut augmenter considérablement la sécurité routière. En effet, cette sécurité
peut être atteinte par la connaissance du comportement dynamique du véhicule
et de la géométrie de la route. Ce travail propose l'étude du problème de
diagnostic de rupture d'un itinéraire. En d'autres termes, réaliser par simulation
une extrapolation des comportements observés, dans une situation de conduite
maÎtrisée, vers une perte de contrôle en utilisant une commande robuste et un
observateur. Pour ce faire, deux points sont traités :
le premier concerne la reconstruction du dévers de la route avec un
observateur par mode glissant à entrée inconnue. Ce paramètre, non
mesurable par des capteurs à faible coût, joue un rôle important dans la
dynamique latérale du véhicule. D'où l'importance de mettre en oeuvre un
observateur (ou capteur virtuel) pour l'estimer ;
le second est l'étude du comportement dynamique de véhicule sous de
fortes accélérations latérales, en utilisant un modèle du véhicule non
linéaire piloté par un modèle de conducteur (commande robuste) et
couplé avec l'observateur du dévers. Le modèle du conducteur est basé
sur la commande par monde glissant d'ordre 1 qui est une commande
non linéaire.
© Les collections de I'INRETS 93
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Les différentes composantes sont testées et validées par des données
expérimentales du véhicule Peugeot 307 développé au département
mécanismes d'accidents de /'INRETS.
Introduction
Les récents résultats sur l'accidentologie montrent qu'une bonne
connaissance du comportement dynamique et de la géométrie de la route peut
réduire considérablement les accidents et les pertes de contrôle dynamiques,
dans [1] les auteurs ont fait référence aux taux d'accidents élevés provoqués
par les pertes de contrôle. Plusieurs systèmes d'aide à la conduite qui ont
amélioré le confort et la sécurité des passagers existent sur les véhicules de
série comme : ABS (Anti-block bracking system), ESP (Eiectronic stability
programs) et les systèmes ADAS (Advanced driver assistance systems).
L'objectif de ce travail est de mettre en oeuvre un outil qui permettra de simuler
le comportement non linéaire du véhicule en situation critique, ceci en réalisant
des extrapolations en vitesses, afin d'alerter le conducteur d'un risque de
rupture de sa trajectoire ou bien de perte de contrôle de son véhicule. Cette
application est connue sous le nom « Diagnostic de Rupture d'un Itinéraire » [2]
qui consiste à identifier la vitesse limite de franchissement d'une infrastructure
routière. Cette application entre dans le cadre du projet RADARR du
programme SARl qui consiste à mettre en place sur des itinéraires routiers un
système d'information pour alerter les conducteurs d'un risque de perte de
contrôle de leur véhicule . Afin d'atteindre cet objectif, nous utilisons des
techniques d'automatique (commande et observation) et des modèles du
véhicule (linéaire à paramètres variants et non linéaire).
Ce papier est consacré à la présentation d'un modèle de conducteur
performant développé pour simuler le comportement limite du véhicule, en
d'autres termes, concevoir un outil qui détermine les commandes au volant que
l'on doit appliquer sur un modèle de véhicule pour réaliser des extrapolation en
vitesse et identifier la vitesse limite de franchissement d'une infrastructure.
Dans ce cadre, nous nous intéressons également aux observateurs d'état
(capteurs virtuels) pour estimer les attributs de la route et la dérive au centre de
gravité (CdG). En effet, la vitesse maximale de conduite dans une courbe est
limitée par l'angle d'inclinaison latérale de la route. Les différents algorithmes
sont embarqués dans le véhicule instrumenté Peugeot 307 développé par
I'INRETS-MA pour réaliser des extrapolations en vitesse vers une perte de
contrôle. Il convient de souligner que la procédure de synthèse du modèle de
conducteur ne tient pas compte du comportement humain, et l'appellation
"modèle du conducteur" est relative à la conception d'un modèle mathématique
susceptible de reproduire les mêmes commandes qu'un conducteur humain au
volant, afin de simuler en boucle fermée le comportement non-linéaire du
véhicule et assurer un bon suivi de trajectoire de référence.
La conduite en toute sécurité peut être atteinte par la bonne connaissance
des états dynamiques du véhicule et les attributs de la route. Le premier point
abordé dans cette investigation est la conception d'un modèle de conducteur.
94 © Les collections de I'INRETS
Commande et observation d'un véhicule automobile
Ce problème a été traité par beaucoup de publications, par exemple, [3 , 4] les
modèles du conducteur présentés dans ces travaux sont constitués de
plusieurs niveaux (anticipateur et compensateur) . Dans ces modèles des
paramètres essayant de reproduire les repères utilisés par le conducteur sont
introduits, par exemple, la distance de prédiction. Dans d'autres publications
comme [5, 6] les modèles du conducteur sont conçus avec les techniques de
commande optimale et prédictive. Dans cette démarche, nous allons utiliser la
commande par mode glissant pour la conception du modèle du conducteur,
notre choix s'est porté sur cette commande pour ces performances confirmées
par beaucoup d'auteurs comme dans [7, 8]. Dans les différents travaux trouvés
dans la littérature, les auteurs ne montrent pas les performances de leurs
modèles sous des fortes accélérations latérales. Le second est l'estimation du
dévers de la route avec un observateur par mode glissant à entrée inconnue,
ce paramètre joue un rôle important dans la dynamique latérale du véhicule, du
fait que la vitesse maximale de conduite dans une courbe est limitée par cet
angle. L'observateur a été proposé et développé pour la première fois par
Luenberger au début des années soixante du siècle dernier [9, 10, 11]. À
l'origine l'observateur a été conçu pour compléter ou remplacer des capteurs
dans un système de contrôle. Depuis beaucoup d'observateurs ont été
développés pour des systèmes ayant des entrées connues et inconnues, par
exemple, [12, 13, 14, 15, 16]. Récemment, de nouveaux observateurs avec des
entrées inconnues utilisant la technique de mode glissant ont été proposés pour
les modèles incertains, voir par exemple [15, 16].
Le reste du papier sera organisé comme suit : la section 2 présente les
modèles du véhicule utilisés dans cette application, pour la mise en oeuvre de
la commande (modèle du conducteur) et de l'observateur, ainsi que le modèle
non linéaire utilisé pour réaliser des tests de survitesse. Les sections 3 et 4 sont
consacrées à la description de l'observateur et de la loi de commande (modèle
du conducteur) . Dans la section 5, l'observateur et le modèle du conducteur
sont validés expérimentalement avec les données de la Peugeot 307
développée par I'INRETS-MA [17]. Quelques mesures faites avec le véhicule
VANI (un appareil à grand rendement développé par le réseau des Ponts et
Chaussées de mesure des attributs de la route) ont été utilisées également
comme référence pour la validation du dévers de la route [18]. Puis des tests
d'extrapolation en vitesse seront présentés. Finalement, la section 6 présente
les remarques et conclusions.
Modèles du véhicule utilisés
Cette étude est consacrée à la conception d'un observateur par mode
glissant à entrée inconnue et d'une commande par mode glissant du premier
ordre. Ces deux algorithmes sont synthétisés en utilisant deux modèles du
véhicule linéaire à paramètres variants (MLPV) : le vecteur d'état du 1er modèle
se compose de quatre variables suivantes, l'angle de dérive au CdG, la vitesse
de lacet, l'angle de roulis et la vitesse de roulis . Dans ce modèle l'angle de
dévers de la route est considéré comme une entrée inconnue. Le second
modèle utilisé pour la synthèse de la loi de commande est composé par deux
©Les collections de l'IN RETS 95
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
degrés de liberté qui sont les mouvements latéral et de lacet. Le troisième
modèle utilisé ici est un modèle non linéaire quatre roues, dans lequel trois
mouvements du véhicule sont considérés (longitudinal, latéral et le lacet). Ce
dernier est utilisé pour réaliser des tests d'extrapolation en vitesse et observer
le comportement du véhicule sous des fortes sollicitations. Ce dernier modèle
sera piloté en braquage par la loi de commande et l'angle de dévers estimé
sera utilisé comme une entrée pour ce modèle.
Modèle LPV 1 pour la synthèse de l'observateur
Dans les situations de conduite normales, les efforts latéraux ( Fyf , Fyr) du
véhicule peuvent être modélisés par une relation de proportionnalité entre les
angles de dérive (a 1 , a,) au niveau des roues et leurs rigidités. Ils sont définis
comme suit :
( 1)
C 1 et C, sont respectivement les rigidités de dérive de la roue avant et
arrière du véhicule, L1 and L, sont respectivement les distances entre le
centre de gravité et l'axe avant et arrière, ô est l'angle de braquage des roues
avant. À noter que la vitesse longitudinale est considérée comme variable dans
ce modèle qui devient modèle linéaire à paramètres variants. La représentation
du modèle dans l'espace d'état des quatre états qui forment le modèle peut être
ré-écrite comme suit :
avec:
x= A(t)x(t) + B, (t)u 1 (t) + B2 (t)u2 (t)
Y= Cx(t)
- l ,qcu.o 1 c C,.3 _ h,L, ! ,Ct
-1-~
1 ,mV,2 l , mV, ! ,V, ! ,V, l ,mV, (t)
- cu.l cu.2 0 0
l rCf
A= 1, ! ,V, B = 1 z
, 1
0 0 0 0
- c,.oh, c, .,hr C,.J -~ cf
1 x ! ,V, 1, 1, 1 x
C? [i
0 0
~]· U2 = [~]. 1 0 u, =[ô] x(t) =[,su)
0 0
, B = 2
1/1(1)
_J_
V, (t)
0
0
0
1
(2)
(3)
--
mV,(t)
~
1,
0
0
rflv(l) ~v (t) l
Les entrées inconnues considérées ici sont l'angle de dévers t/J, et la force
latérale du vent f g , lg est la distance entre le centre de gravité et le point
96 ©Les collections de I'INRETS
Commande et observation d 'un véhicule automobile
d'application de cette force. Les coefficients c a,O ' ca, l . c a,2 et ca 3 sont
donnés par les équations suivantes :
!Ca.o = C1 + C,~Ca. l = L1C1 - L,C,~Ca.2 = L~2C1 + L~C,
Ca.)- h, (mgh, - K , ),I.q - l x + mh,
Le mouvement de roulis du véhicule en présence de l'angle de dévers est
montré à la figure 1. Le véhicule est supposé tourner autour de l'axe de roulis.
h, est la distance entre le centre de gravité et G et le centre de roulis . f/J, et
tPv sont les angles de dévers et de roulis.
Figure 1. Diagramme de l'angle de dévers et de roulis
·----... y tPv
---- ~: __ r --------
----
g
Modèle LPV 2 pour la synthèse de la loi de commande
Le modèle utilisé dans la synthèse de la loi de commande est obtenu avec
les même hypothèses utilisées pour l'obtention du modèle donné par les
équations 2 et 3. La différence entre ces deux modèles, est que le modèle
donné par l'équation 4 comporte uniquement deux mouvements (latéral et de
lacet).
X(t) = A(t)X(t) + liV(t) (4)
avec:
©Les collections de I'INRETS 97
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Modèle non linéaire quatre roues
Le modèle non linéaire est composé de trois degrées de liberté, qui
caractérisent le mouvement du véhicule dans un plan (deplacement
longitudinal , latéral et de lacet. Dans notre approche, les vitesses de rotation
des roues sont considérées connues, elles seront introduites comme des
entrées extérieures pour calculer les taux de glissement longitudinaux puis les
forces longitudinales. Les mouvements du véhicule dans le plan sont décrits
par les équations suivantes :
. 1 4
V = ?1?V +-(~F -F ) x 'f' v Xl aero - m ,- x
. 1 4
v_,= -1/JV, +;(~FY, - FJ.,." ) (5)
4
l ,!p = ~M,
f-f
1/1 =1/J
X = V, COSl/J- V, sintp
Y= V, sin 1/J +V, COSl/J
avec:
L~l" = F,, + F, 2 + F,3 + F,,, :L:.,F .. , = F,, + F,2 + F,.3 + F,,, F~.,, = t pSC,V}, F """"" =mg sin( if>,),
Les efforts latéraux et longitudinaux seront calculés par la formule magique
de PACEJKA [19].
Estimation de l'angle de dévers par un
observateur par mode glissant à entrée
inconnue
Dans cette approche, nous supposons que les composantes du vecteur des
entrées inconnues u2 (t) sont bornées, et qu'il existe un nombre réel positif ~
tel que:
soit x(t) l'estimée de x(t) ' et e(t) l'erreur d'estimation :
e(t) = x(t)- x(t)
L'observabilité du couple (A, C) implique l'existence d'une matrice
LE ffi nxp telle que les valeurs propres de la matrice (A- LC) soient dans le
demi plan gauche. Puisque la matrice (A- LC) est asymtotiquement stable ,
98 © Les collections de l'IN RETS
Commande et observation d'un véhicule automobile
pour toute matrice Q = QT, il existe une matrice définie positive P = p T telle
que :
(A-LCl P+P(A-LC) = -Q (6)
Q FErn~~ Nous choisissons telle que la matrice ;n satisfasse l'égalité
suivante :
(7)
Les conditions données par les équations 6 et 7 assurent la faisabilité de
l'observateur. Considérons la fonction suivante :
~ {a F(~- y) si(y- y) ;é 0
E(y,y,a)= iiF(y- Y) li
Osi F(y- y)= 0
(8)
où a 2:: r est un paramétre à régler et 11·11 est la norme Euclidienne. Noter
que :
.Y- y= Ce(t) = c(x- x)
La fonction E(.Y,y,a) est un élément important dans l'observateur par
mode glissant à entrées inconnues. En utilisant les preuves trouvées dans (13] ,
il est facile de démontrer que l'équation dynamique des états estimés x(t)
(figure 2) peut être écrite de la façon suivante :
(9)
Pour a;;:: r une estimation asymtotique des états du système 2 est garantie
si:
lim e(t) = lim (x(t)- x(t)) = 0
Une fonction de type Lyapunov est utilisée pour démontrer la convergence
asymptotique de l'observateur. En utilisant l'équation de la dynamique du
système (2) et l'équation dynamique de l'observateur de (9) , nous pouvons
déduire la dynamique de l'erreur d'estimation e(t) qui est :
©Les collections de l'IN RETS 99
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Nous montrerons que :
d 1' T -(e Pe) = - e Qe < 0
dt
Ceci implique :
lim e(/) = 0
Figure 2. Black diagramme de l'observateur par mode glissant
à entrée inconnue
Véhicule expérinremal
f rr----1 E(y(t), y(t), a")
l~r Îg
1 Observateur par mode glissant à entrée inconnue :
'--··-··- ··-··-··-··-··- ··-· ·-··-··-··-··-··-··-· ·)
Contrôle de braquage avec la commande
mode glissant d'ordre 1
Dans cette section , nous développons le contrôleur par mode glissant
d'ordre 1 pour le contrôle du mouvement latéral du véhicule. La procédure
considère que le véhicule est équipé de tous les capteurs nécessaires. Nous
présentons l'aspect théorique de la commande par mode glissant et son
application sur notre cas d'étude. Pour la commande par mode glissant d'ordre
1, considérons la fonction candidate de Lyapunov définie positive suivante :
(11 )
La surface de glissement appelée aussi variété ou hypersurface de
commutation est choisie de manière à décrire un type d'évolution lors du
100 © Les collections de I'INRETS
Commande et observation d'un véhicule automobile
régime glissant, elle est généralement un hyperplan passant par l'origine de
l'espace de phase. La surface de glissement S(x) est choisie comme:
d
S(x) = (dt +À)e1
(12)
Ou  est une constant strictement positive, eY =y- y, est l'erreur de
poursuite sur le déplacement latéral du véhicule. y, est la référence, y est
l'une des sorties du modèle calculée comme suit :
y= Vx sin(1p) + Vycos(1jl) ""' Vx1f + Vy
La condition de stabilité et de convergence asymptotique pour S(x) = 0 est
garantie par la condition suivante :
. 1 d 2
V = --S s -ry 1 S 1 avec rJ > 0
2 dt
Le système en mode glissant satisfait la condition suivante :
S(x) = S(x) = 0 (14)
La commande non linéaire par mode glissant est formée par la commande
équivalente ôeq, qui est une composante basse fréquence, et par une
composante haute fréquence !:iô . La commande totale formée par ces deux
composantes est la suivante :
(15)
La commande équivalente maintient les états dynamiques du système
autour de la surface de glissement S(x) = 0 . La commande équivalente est
calculeé par la condition de l'équation 14 et donnée par l'équation suivante pour
notre cas d'étude.
s = ë + Âè = v.,, + v·'· + v -y·· + Âè = 0 y y x't' x'f' y r y (16)
Finalement, l'expression de la commande équivalente, en utilisant l'équation
de la dynamique latérale du modèle LPV de l'équation 4 , est comme suit :
- [- Vx1f' - Vx7/J- ai Jvy - a2J'Ij; +ji, - Âè J
Ô eq - =---"------"-----'=----'::..:....._ _ _:__---".-"....
b,
La composant haute fréquence de l'équation 15 est donnée par l'équation
suivante :
!:iô = ksign(S) (18)
où k est une constante positive déterminée par la condition de
convergence asymptotique donnée par l'équation 13. Sign est la fonction
discontinue qui provoque le phénomène de broutement, cet inconvénient est
éliminé avec la substitution de la fonction discontinue Sign par une fonction
©Les collections de l'IN RETS 101
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
continue décrite dans le paragraphe suivant. Finalement, la commande par
mode glissant du premier ordre pour notre cas d'étude est décrite par l'équation
suivante :
.5 = m[-V,(t)I/J(t) + (2C1 + 2C, )Vy(t) + [V,(t) + 2C1 L1 - 2C,L, ]1/J(t) + (1g)
mV,(t) mV,(t)
y, - k ,. - V,(t)'ljl(t)]IC1 - ksign(ë,. + k ,. )
Dans le but de démontrer la convergence en temps fini de la loi de
commande, considérons la condition de convergence de rJ - attractivité
donnée par l'équation 13 :
v = ss s -1] 1 s 1
SS = S(ji- ji, + Àè y)= ~kSsign(S) + S(~ôeq + Zi11 Vy + Zi12'1jl +ViP + Vx'ljl -ji, + Àèy)
à noter que :
donc :
~ôeq = [- Vx'l/J- Vi/J- allvy - a211ÎJ + ji,- ÀèJ
S.sign(S) = ISI
Finalement, la condition de convergence en temps fini est assurée par la
condition suivante :
k ~ mry!C1
(20)
Fonction continue
Le principal inconvénient de la commande par mode glissant d'ordre 1 est la
fonction haute fréquence qui provoque le phénomène de Chattering. Dans le
but d'éliminer ce désavantage, la fonction discontinue est remplacée par une
fonction continue.
sign(S)--+ cont(S) = _S_
ISI+f/J
(21)
Dans notre travail, nous avons adopté la même solution que dans [20] pour
le calcul de la variable f/J . En effet, quand la variable f/J tend vers zéro la
fonction continue correspond à la fonction sign(S), et quand f/J est grand la
fonction continue tend vers zéro. L'équation 22 montre le calcul adaptatif de la
variable f/J par intégration de la surface de glissement.
çb = çb0 + 1 rJ 1 avec (rJ ... JSdt)
Finalement, l'équation continue de la commande par mode glissant d'ordre 1
est comme suit :
102 ©Les collections de I'INRETS
Commande et observation d'un véhicule automobile
o = o -k(--s--)
<q 1 S 1 +9io + 117 1
(23)
Évaluation expérimentale
Dans le but de réduire le temps de calcul des matrices des gains de
l'observateur pour chaque itération ou bien pour chaque valeur de la vitesse ,
des intervalles de vitesses sont définis et pour chaque intervalle les matrices de
gains sont considérées constantes . Les données expérimentales utilisées ici
sont issues du véhicule expérimental Peugeot 307 développé par I'INRETS-MA
comme le montre la figure 3.
Figure 3. Véhicule expérimental Peugeot 307 de I'INRETS-MA
Les données expérimentales de la Peugeot 307 utilisées dans le processus
d'estimation de l'angle de roulis et les entrées inconnues sont : la dérive au
centre de gravité , la vitesse de lacet, la vitesse de roulis , la vitesse longitudinale
et l'angle de braquage.
Les figures 4 et 5 montrent une bonne estimation des différents états
dynamiques qui sont trés proches des mesures, ainsi que l'angle de roulis et le
dévers de la route. Les résultats obtenus montrent que l'observateur par mode
glissant avec entrée inconnue est en mesure d'estimer correctement tous les
états du systéme LPV et les entrées inconnues qui sont l'angle de dévers et la
force latérale du vent. A noter que la mesure du dévers illustrée par la figure 5
est acquise par le véhicule V ANI (Véhicule d'analyse d'itinéraire).
©Les collections de l'IN RETS 103
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Figure 4. Variables dynamiques : mesures et estimations
o.s
Angle de déri8au CDG
, 00 200 300 400 500 600 700
Distance (m)
Vitesse de lacet
Figure 5. Angle de dévers estimé et mesuré par le véhicule V ANI,
force du vent estimée
Angle de dél09rs de la route
~~--~,~00----~~~--~~~--~~~--~~--~~--~~=-
Force latérale du veri
Les figures 6, 7 et 8 comparent les performances du système composé de la
commande par mode glissane4 et les deux modèles du véhicule (LPV et
NL4R). Les variables dynamiques mesurées et celles données par le système
sont très proches. Les erreurs de suivi de trajectoire sont faibles même sous de
fortes accélérations latérales (0.65 g dans le deuxième virage). A noter que le
dévers estimé par l'observateur par mode glissant est considéré dans cet essai.
24 Commande par Mode Glissant = CMG.
104 © Les collections de I'INRETS
Commande et observation d'un véhicule automobile
Figure 6. Angles de braquage de la CMG et mesure-
Vitesses longitudinale mesurée et celle du modèle NL4R couplé la CMG
115 .
100 ?
es t.
0
4() .
20 -
r
100
100
l
200
200
Vitesse IOr>Jitudinale
r f
J
300 400 500
Ar>Jie de braquage
f
300 400 500
Distarce [m[
[
- Mes..-e
MNL4A +CMG
600
t
700
]
1--Mes..a f
-MLPv.c:l MNL4A+CMG
1
' 600 700
Figure 7. Trajectoires: référence et celles des modèles (LPV et NL4R)
couplés à la CMG, erreurs de suivi
300--
250
200
150
I1oo
>-
-100
0 100
© Les collections de I'INRETS
- ooe Trajectoires (X, Y)
r -
Erre~.< SU' Y
200 300
X[m]
1- Aétérence
-MLPV ? CMG
MNL4A+ CMG
400 500 (ix)
-1· - · l
0 200 400 600
D1stance [m)
105
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Figure 8. Variables dynamiques : mesures et modèles (LPV et NL4R)
couplés à la CMG
Les figures 9, 10, 11 et 12 illustrent les résultats d'extrapolation en vitesse.
Dans ces essais quatre instances du modèle NL4R couplés à la commande par
mode glissant et l'observateur du dévers sont exécutés avec des incréments de
vitesse respectivement Vx + Okm 1 h , Vx + 8km 1 h , Vx + J6km 1 h et Vx + 24km 1 h
comme l'i llustrent les profils de vitesse incrémentés de la figure 9. La même
figure présente les angles de braquage calculés par la commande et appliqués
aux modèles NL4R incrémentés. Les performances de cette commande en
termes de suivi de trajectoire sont illustrées à la figure 10, les erreurs de suivi
commises sur l'angle de lacet et le déplacement latéral sont faibles, même sous
de fortes accélérations latérales (figure 11), puisque pour le modèle à
Vx + 24km 1 h l'accélération latérale atteint 9.5m 1 s 2 dans le second virage, et
les angles de dérive avant atteignent 7 deg. La figure 12 montre les forces
latérales saturées et qui opèrent dans la zone non linéaire de pseudo
glissement dans laquelle les pneus du véhicule atteignent leurs limites
physiques.
106 ©Les collections de l'IN RETS
Commande et observation d 'un véhicule automobile
Figure 9. Angles de braquage des CMG couplés aux modèles NL4R avec
les vitesses incrémentées
V liesse long?tt..d?nale : MeSln! et MNL4A + SMC
90
0 100 200 :lOO 400 500 600 700
80 ??
Angles de braquage : Mestre et SMC
--Vxmeasureo
60 -
- VxtOkiTVh
' ----- v. + 8 kmfh .. -·-·-·· F t 16 kmlh
? ??.????.? lat24kmlh '
g; 20
e.
·20
-40 ' - __l
0 100 200 :lOO ... 500 800 700
Distance (m)
Figure 10. Trajectoires: référence et celles des modèles (LPV et NL4R)
couplés à la CMG, erreurs de suivi
:lOO
Tra,ec101res · Rèférerces et MNL4A + SMC
200
150
I,oo
>-
50
·50
·100
0
-- Vxmeasured
Va + 0 kmhl
------- v. t 8 kmhl
-·-·?·-·- Va + 16 kmltl
.. .... ........ v. t 24 km/tl
...,...
-~
100 200
© Les collections de I'INRETS
1
-r-
300
X[mJ
/
!
r
1
1 1
500
Erreur SIX Y
015
..0.15
-o.2 o!:---o200±-----o:400~""""'eoo=-..J
ErrelX SIX tV
'2~ 3)o 400 600
Distance (m)
107
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Figure 11. Accélérations latérales : mesures et celles des modèles NLM4R
avec vitesses incrémentées couplés à la commande par mode glissant
Accélérations latérales poli' les extrapolation en ...,lesse
10,---.------.-----.---.....-::=,---r---., _- _-----,y,-, =c.,.c:-:.,....,"""'""
- Vx+Okmlh
1 ---+---+--J.~~5f/L-~~~+----Ii ----- Vx + 8 kmlh r -·-·-·· Vx + 16 kmlh
·········· Vx + 24 krnlh
·10!;-o ----;!;100,_-----,200:f;;----i300:;;------,?"'-oo-------.:500:..-----,soo±----.,7oo!:::---..l
Distance [m]
Figure 12. Forces latérales des modèles NL4R avec vitesses incrémentées
en fonction des angles de dérive des pneumatiques
Forces latérales en fonction des argle de dériva
2000
~
1000
~
~ -1000
ë ..
~ ·2000 ,.
u. ·3000
·3000
-6
....,.._
= 1' ~
1
r-
.s ... 2 0
Dériw Avare gauche [Deg)
.L_ '
... -2 0 2
Dénw arriéra gauche [Deg[
Conclusion
8000
-6000
~
~4000
" ~2000
<
.t
·2000
1
1
~
1
',
1
""" ~
~ .s ... ~ 0
Dériw Avare droite [Deg)
6000
~-Vx+Okmlh
.........
Vx + 8 kmlh
1-vx + 16kmlh
"" 1
Vx + 24 kmlh
' - ~ -
-
""" ..
Dèriw Arrière droite [Deg[
Ce papier propose à la fois une commande non linéaire basée sur la
commande par mode glissant du premier ordre et un observateur par mode
glissant à entrée inconnue pour l'estimation du dévers de la route. La validation
expérimentale a mis en évidence les propriétés de robustesse des deux
algorithmes. Concernant la commande, elle montre des performances
satisfaisantes même sous les fortes sollicitations dynamiques dans un virage ,
lorsque le véhicule atteint ses limites physiques, et que les forces latérales sont
saturées. L'observateur qui est en mesure de bien estimer le dévers de la route
108 © Les collections de l'IN RETS
Commande et observation d'un véhicule automobile
et l'angle de roulis . Ces deux algorithmes sont combinés pour réaliser les
extrapolations en vitesse et d'identifier la vitesse limite de franchissement d 'un
virage, cette vitesse limite est mise en évidence par l'apparition du
comportement limite du véhicule. Les résultats de cette application montrent
que la vitesse limite de franchissement du second virage du site est égale
approximativement à 120km 1 h .
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© Les collections de I'INRETS 109
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
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110 © Les collections de l'IN RETS
Planification urbaine et gestion du
réseau routier. Quelle remise
en cause de la vitesse ?
Julien Busson
Doctorant en aménagement et urbanisme, université Paul Cézanne,
Aix-Marseille Ill. ED 355 "Espaces, Cultures et Sociétés"
IFSTTAR-MA, département mécanismes d'accidents
Chemin de la Croix Blanche, 13300 Salon-de-Provence, France
julien.busson@ifsttar.fr
Sujet de thèse : Décentralisation et gestion du réseau routier : quelle remise en
cause de la vitesse ?
Direction de thèse :
Jérôme Dubois, professeur en aménagement et urbanisme à l'université d'Aix
Marseille Ill Paul Cézanne.
Dominique Fleury, directeur de recherche au département mécanismes
d'accidents ; ingénieur de l'École centrale de Paris.
Hélène Reigner, chargée de recherche au département mécanismes
d'accidents ; docteur en sciences politiques.
Financement INRETS 1 Région PACA
Résumé - Cet article présente la problématique relative à la vitesse de
déplacement dans le contexte de l'aménagement urbain, s'appuyant sur les cas
particuliers des agglomérations rennaise et grenobloise. Dans un premier
temps, il s'agit de rappeler les relations complexes qu'entretiennent la vitesse et
les territoires. En effet, l'augmentation des vitesses de déplacement, sur fond
d'automobilisation massive, a contribué de façon notable aux transformations
de l'espace urbain. Partant de ce constat, nous identifions les causes et les
contraintes d'un possible glissement de référentiel en la matière. Un
mouvement vers le retour à une certaine lenteur existe, porté par l'injonction de
développement durable se déclinant à différents niveaux : lutte contre les effets
externes de la circulation automobile, partage de l'espace, limitation de
l'étalement urbain. Cependant, l'imbrication des échelles de déplacement et de
gouvernance fait de la mise en oeuvre de ces nouveaux référentiels une tâche
complexe. La seconde partie s'attache à l'observation des politiques de
déplacement dans les agglomérations de Rennes et Grenoble. Nous y mettons
en évidence un mouvement de remise en cause de la vitesse à trois niveaux,
en fonction des objectifs poursuivis. Nous nous intéressons enfin aux
processus politiques dont sont issus ces choix, en montrant que la vitesse de
déplacement concerne une grande variété d 'acteurs, dont la mobilisation au
service d'objectifs communs demeure un exercice d'une grande complexité.
©Les collections de l'IN RETS 111
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Introduction. Vitesses et territoires urbains ·
de la coproduction aux déséquilibres
Les sociétés modernes se sont construites sur la vitesse de déplacement.
L'accès aux ressources, la maîtrise de l'espace sont conditionnés par la
capacité à se déplacer rapidement. La vitesse s'impose donc comme le moyen
de réduire la résistance de l'espace. La lenteur homogène, qui prévalait avant
la révolution industrielle, a laissé sa place à la rapidité différenciée (OIIivro,
2000) . Dans une société hyper-mobile, le temps se substitue à la distance
comme unité de mesure de l'espace. A pied, en voiture, en avion, on peut
désormais parcourir de cinq à mille kilomètres en une heure.
La « vitesse » qui nous intéresse ici est celle de l'automobile et du mode
routier, le champ de l'étude se situant à l'échelle de l'agglomération et de l'aire
urbaine. Les Trente Glorieuses ont vu la massification de l'usage de
l'automobile et l'apparition de l'étalement urbain. La vitesse offerte au plus
grand nombre a contribué à la transformation des espaces plus profondément
et rapidement que n'avait pu faire le chemin de fer. L'automobilisation, en tant
que phénomène généralisé d'utilisation du véhicule personnel, se fonde sur la
vitesse qu'elle offre à ses usagers. Ce faisant, l'automobile met la maîtrise de
l'espace à la portée du plus grand nombre, permettant à chacun de disposer
d'une liberté sans précédent dans l'organisation de son territoire. L'automobile
ne constitue ici que l'objet permettant d'incarner la question de la vitesse.
Depuis une décennie, cette quête de vitesse semble, si ce n'est atteindre un
point de rupture, au moins montrer des signes d'essoufflement. En effet, la
vitesse fait l'objet d'une critique relativement ancienne quant à son caractère
aggravant dans les effets externes des infrastructures de transport (bruit,
pollution atmosphérique, insécurité routière et effets de coupure) . De fait, on
assiste aujourd'hui à la remise en cause de la place de la vitesse dans les
référentiels de l'action publique en matière de transports et d'urbanisme. La
montée en puissance des thématiques de durabilité, la rareté croissante des
finances publiques et les tensions des systèmes urbains questionnent les
réseaux de transports, et particulièrement l'usage de l'automobile. En France
comme ailleurs, la remise en cause des autoroutes urbaines, la généralisation
des zones 30, des zones de rencontre, le fleurissement des radars au bord des
routes sont autant de signes de la pénétration de nouveaux référentiels dans
les discours et les pratiques d'aménagement des pouvoirs publics. La question
n'est pas de savoir si la vitesse constitue un progrès. Le rapprochement des
lieux est une aspiration naturelle de l'homme. Le problème doit être posé à
l'échelle collective. En effet, appréhender les enjeux de la vitesse demande de
la confronter à l'espace dans lequel elle se manifeste.
112 © Les collections de I'INRETS
Planification urbaine et gestion du réseau routier
La vitesse de circulation offre un point de vue dynamique pour interpréter les
territoires et ses dysfonctionnements. Elle conditionne l'usage des
infrastructures routières et leur rapport aux territoires traversés et desservis.
L'objet de cet article est de mettre en évidence l'évolution des référentiels de
l'action publique locale en matière de vitesse et de mobilité automobile. Le rôle
de la vitesse dans les dysfonctionnements de la ville fonde le paradigme en
faveur d'une mobilité plus apaisée. Nous montrerons les enjeux soulevés
dépassent largement les politiques de transports, et mobilisent tous les acteurs
de l'aménagement du territoire (première partie). La seconde partie propose un
cadre d'analyse retraçant la remise en cause de la vitesse construit à partir de
l'observation des terrains d'étude (agglomérations rennaise et grenobloise) .
Ces évolutions s'inscrivent dans un contexte plus large de recomposition des
systèmes d'acteurs de l'action publique locale, impulsé par la contrainte de
durabilité des politiques publiques (troisième partie) .
Ville automobile, ville sous tensions ·
la remise en cause de la vitesse comme
contrainte de durabilité
Prenant acte des lacunes des politiques sectorielles (les schémas directeurs
d'aménagement et d'urbanisme (SDAU) et les plans de circulation issus de la
loi d'orientation foncière de 1967), le législateur s'emploie par la suite à
rechercher des dispositifs en mesure de décloisonner les transports et
l'urbanisme. Ainsi, la mobilité s'impose progressivement comme un levier
déterminant de l'aménagement urbain. La décentralisation de la planification
urbaine en 1982, puis l'évolution du cadre législatif (notamment les lois LOTI de
1982 LAURE de 19962
, Voynee et Chevènement4 en 1999) participent de cet
objectif d'intégration croissante des transports et de l'urbanisme d'une part, et
de l'élargissement des échelles d'intervention publique au niveau local d'autre
part. En effet, les pouvoirs publics reconnaissent peu à peu le rôle de la
mobilité dans les transformations urbaines. L'évolution des référentiels se situe
aujourd'hui sur la vitesse du réseau routier, témoignant de l' intégration
croissante dans les sphères de décision publique d'une critique pourtant
ancienne, née de la recherche en aménagement et urbanisme. Nous revenons
ici sur la teneur de cette critique. Le rôle de la vitesse dans l'étalement urbain
explique en partie l'inefficacité de la planification urbaine des années 1970 et
1980. La dépendance automobile et la coproduction de la ville et du réseau
routier donnent alors le cadre de référence pour la mise en oeuvre d'un
urbanisme durable.
' Loi n? 82-1153 du 30 décembre 1982 d'orientation des transports intérieurs.
2 Loi n? 96-1236 du 30 décembre 1996 sur l'air et l'utilisation rationnelle de l'énergie.
3 Loi n? 99-533 du 25 juin 1999 d'orientation pour l'aménagement et le développement durable du
territoire.
? Loi n? 99-586 du 12 juillet 1999 relative au renforcement et à la simplification de la coopération
intercommunale.
©Les collections de I'INRETS 113
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
La vitesse ne fait pas gagner que du temps,
mais aussi de l'espace
Le fondement de la quête de vitesse et des infrastructures routières réside
dans les gains de temps qu'elles offrent aux usagers, comme en témoigne la
forte valorisation du temps gagné dans l'évaluation des projets d'infrastructures
routières (Héran et Darbéra, 2005). Théoriquement, amputer du temps au
transport permet aux individus d'accomplir davantage d'interactions.
Cependant, un réseau routier dimensionné pour favoriser les mobilités
quotidiennes est aussi un vecteur de l'urbanisation. En effet, si la forme
urbaine, à un moment donné, dessine la trame des mobilités quotidiennes, le
potentiel du réseau de transport conditionne également l'évolution de la forme
urbaine, dans laquelle se redistribue la mobilité quotidienne (Orfeuil et Massot,
2006) .
Le paradigme de la mobilité organisatrice explique la capacité des
infrastructures de transport à accompagner la croissance urbaine, croissance
inévitable avec la croissance démographique. Mais la comparaison de
l'accroissement de population à l'emprise foncière correspondante des villes
montre, partout en France, un décalage qui illustre la dédensification
progressive du bâti . Dans l'agglomération rennaise, qui est un de nos
périmètres d'étude, c'est l'équivalent de la surface de Rennes qui a été rognée
par l'urbanisation entre 1982 et 1999. On y a logé trois fois moins d'habitants
que dans la ville centre, malgré l'objectif des trois schémas directeurs (1983,
1989 et 1993) de construire vingt logements à l'hectare (Guy, Givord, 2004 ).
Même si les causes de ce décalage sont multiples, ce résultat illustre la
difficulté de la planification à canaliser l'évolution de la forme urbaine. C'est la
preuve de l'existence de processus d'urbanisation autonomes et spontanés,
dont la puissance latente aide à expliquer l'étalement urbain (Wachter, 2003).
Il convient donc de relier les dynamiques urbaines répondant de la mobilité
organisatrice au mouvement de massification de l'usage de l'automobile qui
s'est amorcée au début des Trente Glorieuses. L'agglomération des individus
dans les villes résulte depuis toujours d'un processus d'optimisation du temps.
Ainsi , avant la révolution industrielle, la densité de l'habitat et des activités était
forcée par la lenteur généralisée des moyens de transport (Wiel, 1999).
L'automobilisation de masse a permis aux individus de s'affranchir de la
résistance de l'espace, en rendant la dispersion des lieux d'habitats et
d'activités efficace sur les plans économique et social (Wachter, op. cit.) .
L'automobile et la vitesse ont remodelé les modes de vivre et d'habiter la ville.
Ainsi, les gains de vitesses offerts par l'automobile et l'aménagement des
infrastructures routières rapides se sont vus en grande partie réinvestis dans
l'espace. Les études de Y. Zahavi , dans les années 1970, montrent une relative
stabilité des budgets-temps de transport quotidiens, qui révèle la préférence
des individus pour la distance. En effet, la localisation des ménages répond
notamment de trois contraintes (Polacchini et Orfeuil 1998) : le coût du
logement, la taille du logement, et les temps de migration domicile - travail. De
ce point de vue, la préférence pour le périurbain présente une rationalité toute
114 © Les collections de l'IN RETS
Planification urbaine et gestion du réseau routier
économique. En effet, la vitesse , par les gains de temps qu'elle permet, est
venue abaisser considérablement le coût généralisé5 du transport. Les
infrastructures rapides et l'automobile autorisent donc la satisfaction des deux
premières contraintes.
La ville automobile : un système auto-alimenté
condamné à une croissance stérile
L'étalement urbain qu 'ont connu les agglomérations françaises et
européennes s'explique alors à la fois par le paradigme de la mobilité
organisatrice et l'hypothèse de constance des budgets temps de transport,
dans un contexte d'automobilisation généralisée. Ce faisant , les infrastructures
de transport ont redessiné la ville et subordonné son fonctionnement à l'usage
de l'automobile . La dépendance automobile de la ville et de ses habitants est
décrite sur le plan fonctionnel , en tant qu 'état et processus, avec ses
conséquences en termes de formes urbaines.
La dépendance automobile décrit la manière dont l'accomplissement des
interactions urbaines est soumis à l'usage de l'automobile. En tant qu'état, elle
est subie par les usagers, et particulièrement par les usagers non motorisés qui
s'en trouvent partiellement exclus. La dépendance se fait alors ressentir au
travers d'un déficit d'accessibilité aux aménités urbaines (Dupuy, 2006). Pour
les usagers motorisés, il s'agit plus d'une dépendance à la vitesse, dans la
mesure où le mode automobile reste le plus performant pour réaliser les
déplacements les plus variés en un temps acceptable. La contrainte de vitesse
devient la plus forte dans les proches périphéries, pour les trajets pendulaires ,
à défaut d'un réseau de transports en commun suffisamment maillé (Genre
Granpierre, Josselin , 2006). Mais la dépendance automobile reste avant tout un
processus autocumulatif, qui s'entretient par son interaction avec
l'automobilisation et la demande automobile. L'installation de ce système
automobile a des conséquences lourdes pour la ville, autant en termes
fonctionnels que de formes urbaines. Les stratégies insulaires développées
dans les agglomérations françaises sont une bonne illustration de la difficulté
de résistance à la pression automobile. Il s'agit alors de protéger les centres
villes denses, très partagés du point de vue modal , par des infrastructures
routières lourdes assurant l'accessibilité de l'agglomération à mesure qu'on
s'éloigne du centre. Il en résulte une ville duale, caractérisée par des centres
denses, à la lenteur automobile générale, auxquelles viennent s'adosser des
périphéries extensives, où les distances à parcourir sont d'autant plus longues
que les vitesses sont élevées (figure 1 ).
Cette ville automobile pose problème aux architectes et urbanistes,
particulièrement depuis l'après guerre. F. Choay (1983) décèle dès la fin du
XIXe siècle « le primat de la mobilité et des flux, l 'ayant emporté sur les
structures et le paysage » (Choay, 1983, citée par Wachter, 2003). Cette
intuition se vérifie aujourd 'hui particulièrement pour les périphéries urbaines,
5 La notion de coût généralisé englobe l'ensemble des coûts supportés par l'usager d'un mode de
transport, notamment les coûts monétaires, le temps de transport et l'inconfort.
© Les collections de I'INRETS 115
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
dont certaines se trouvent enfermées par les réseaux de voiries reliant les
grands centres urbains à leurs pôles secondaires. En effet, le diagnostic est loin
de se limiter à celui d'une esthétique urbaine sacrifiée à la mobilité. La vitesse
banalise l'espace urbain et l'enlève à ses habitants. Les infrastructures
routières rapides sont autant de coupures dans la ville, dont les effets de
ségrégation physique et sociale sont rappelés par J-L Gourdon (2001) : lorsque
qu'on observe les quartiers en difficulté dans toutes les agglomérations
françaises, on ne peut ignorer que la majeure partie d'entre eux sont traversés
ou longés par des voies rapides urbaines et des routes nationales.
Figure 1. Un modèle général d'organisation du réseau routier et de la ville
dans une configuration radioconcentrique (cas rennais)
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et c:ornmerc:i8ux
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La ville organisée autour de son réseau
routier : la périurbanisation apparaît par
couronnes successives. Les perfor
mances du réseau routier permettent aux
ménages de s'installer dans les pôles
périphériques tout en gardant l'acces
sibilité à la ville centre, qui conserve la
majorité des emplois et des services.
Dans un second temps, ce sont donc les
communes de la périphérie qui connais
sent la croissance la plus importante.
Cependant, si on peut parler de « ville
diffuse», cela ne concerne, au moins
dans ce cas précis , que l'habitat. En
effet, les activités commerciales et
industrielles se concentrent en des points
stratégiques en fonction de l'accessibilité
routière, le long des rocades et à
proximité des échangeurs. Les trajets
domicile - travail et l'accès aux pôles
commerciaux expliquent alors la lon
gueur des déplacements automobile, qui
augmente le volume du trafic routier.
Quel glissement de référentiel pour un aménagement urbain durable ?
En souscrivant à cette critique extensive de la vitesse, il est désormais
possible d'appréhender l'ampleur de ses implications sur le fonctionnement des
territoires urbains. La vitesse contribue à l'éclatement des territoires, alimente
des formes urbaines coûteuses en énergie, dont les performances en termes
de rapidité des déplacements se révèlent pour partie fictifs . Face à ce constat,
la ville étalée semble être un modèle d'urbanisation condamné par les acteurs
de l'aménagement du territoire . La question est donc de savoir quel modèle
nous défendons alors . Manifestement, les pratiques d'urbanisme
contemporaines, ainsi que leur cadre législatif, manifestent une volonté d'un
certain retour à la densité, sans aller jusqu'à prôner le retour à la ville dense. La
116 ©Les collections de I'INRETS
Planification urbaine et gestion du réseau routier
ville compacte relève en effet d'une certaine utopie, pour des raisons ayant trait
à la densité elle-même, ainsi qu'aux structures urbaines. Tout d'abord , la
périurbanisation ne procède pas uniquement des gains de vitesse. L'accession
à la propriété dans la maison individuelle témoigne de choix personnels,
motivée entre autres par la volonté d'échapper à la densité urbaine. La densité,
pour être acceptée, doit donc offrir une grande qualité urbaine, sans pour
autant se traduire par la gentrification des espaces concernés. Il faut ensuite
considérer l'inertie et la résistance des structures urbaines : quelle que soit
l'ambition des politiques publiques, la ville demeure un objet lent, se
renouvelant pour environ 1 % de son volume chaque année (Castel , 2007) .
Dans ces conditions, il s'avère d'autant plus difficile de restaurer la proximité
physique des lieux dans un environnement tendu par la vitesse, qu'il ne l'a été
de laisser opérer les forces centrifuges favorables à leur dispersion.
C'est pourquoi il semble inutile d'opposer la ville et son réseau routier.
Remise en cause de la vitesse ne signifie pas forcément remise en cause de
l'automobile. En effet, quoiqu'il arrive, la route reste l'ossature de la ville, elle
est la trame qui l'anime. Finalement, le débat entre la ville des proximités et la
« ville chaos » pourrait se révéler stérile tant l'un et l'autre sont éloignés des
marges de manoeuvre des aménageurs. La remise en cause de la vitesse
pourrait alors s'inscrire dans une intégration positive des déplacements dans
les projets d'aménagement urbain (Chaslin citant Koolhas, 2001). Cette position
n'a pas vocation à trancher le débat sur la remise en cause de la vitesse, mais
elle aide à le délimiter. En effet, la notion d'intégration « positive » des
déplacements dans l'aménagement urbain laisse encore une grande amplitude
à l'observation des pratiques. De la pacification des centres-villes à la réduction
des vitesses sur les autoroutes, en passant par leur requalification en
boulevards urbains, les orientations sont variées et dépendent fortement du
contexte spatial et politique des territoires étudiés. La seconde partie propose
un cadre d'analyse pour mettre en évidence l'existence et la nature de ce
glissement de référentiel concernant la vitesse.
Mettre en évidence de la portée et des
mécanismes du glissement de référentiel
sur la vitesse
Partout en France, la vitesse fait désormais l'objet, sinon d'une remise en
cause, au moins d'une réflexion sur sa place dans l'aménagement du territoire.
Poussés par l'impératif de développement durable, les pouvoirs publics locaux
manifestent leur volonté d'intégrer le secteur des transports et des
déplacements dans leur approche de l'aménagement urbain. Les discours et
les documents de planification matérialisent un large glissement de référentiel :
celui d'une approche conventionnelle des transports, basée sur la planification
et l'ingénierie, à celui d'un développement urbain soutenable et de transports
durables (Banister, 2008) . L'enjeu de cette recherche consiste à identifier et
mesurer ce glissement de référentiel , tel qu 'il s'incarne aujourd'hui dans les
©Les collections de I'INRETS 117
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
politiques locales de déplacement et d'urbanisme. A cet effet, la méthode
consiste à comparer les productions politiques dans différentes agglomérations,
ici Rennes et Grenoble. Le périmètre retenu pour l'étude est celui du schéma
de cohérence territoriale (SCOT)6
. Nous présentons ici le cadre d'analyse
construit à partir de la première approche des terrains. Il s'agit premièrement de
caractériser la place de la vitesse dans les politiques d'aménagement du
territoire des terrains sélectionnés. Nous nous appuyons pour cela sur les
documents de planification et les discours des acteurs concernés, qui dessinent
une remise en cause graduée de la vitesse.
L'étude des documents de planification révèle à la fois une certaine unité
dans les objectifs et des approches hétérogènes. A Rennes et à Grenoble,
comme dans la majeure partie des agglomérations françaises, les
déplacements sont mis au service de deux objectifs majeurs, à des échelles
différentes. Au plan local, c'est-à-dire à l'échelle des villes, l'heure est au
partage de l'espace public. La modération des vitesses est largement mise à
contribution par la mise en oeuvre d'une série d'actions ponctuelles, avec la
généralisation des zones 30 et plus récemment, des zones de rencontre7
. A
une échelle plus large, incarnée par les périmètres des SCOT, les transports
s'invitent dans les réflexions sur les formes urbaines. Cette échelle voit
l'élargissement des périmètres et des objectifs, mais également des acteurs.
L'hypothèse posée ici est celle de l'influence plus ou moins forte de la
contrainte de durabilité sur les contraintes de gouvernance. Celle-ci se
matérialise alors par une remise en cause graduée de la vitesse, allant d'une
certaine inertie dans les pratiques à une régulation plus forte des
comportements de mobilité.
L'affirmation du compromis automobile :
la modération des vitesses en ville pour le partage
de l'espace public urbain
Ce premier scénario correspond à une certaine continuité dans les pratiques
déjà observables sur le terrain. La remise en cause de la vitesse demeure
confinée aux zones résidentielles et aux centres denses. Ces « poches »
prioritaires de partage de la voirie deviennent des « espaces publics » où
modes doux et transports en commun sont prioritaires. Ici, la vitesse reste au
service de projets d'aménagement, mais ne constitue pas en elle-même un
projet d'urbanisme. Les infrastructures routières rapides périphériques sont
réaffirmées dans leur fonction d'accessibilité routière, assurant l'interface avec
le réseau autoroutier national. Les stratégies insulaires, et tout particulièrement
6 Introduits par la loi 2000-1208 du 13 décembre 2000 relative à la solidarité et au renouvellement
urbain (SRU), les SCOT succèdent aux schémas directeurs dans la définition des orientations
fondamentales de l'organisation du territoire , en fixant les objectifs des politiques sectorielles en
matière d'habitat, de développement économique et de déplacements.
7 Instituées par le décret 2008-754 du 30 juillet 2008, les zones de rencontres marquent une étape
supplémentaire dans le partage de l'espace public dans les zones denses en limitant la vitesse
pour les véhicules motorisés à 20 km/h , avec priorité aux modes doux.
118 ©Les collections de I'INRETS
Planification urbaine et gestion du réseau routier
celle que l'on peut observer sur l'agglomération grenobloise, fournissent une
bonne illustration de ce premier niveau de remise en cause de la vitesse.
Carte 1. Voies rapides urbaines et stratégie insulaire :
le POU de Grenoble Alpes Métropole
lM.,.,.. ..... ~
·C.......~ .... ...... ............ ,_... . .................. ............................
-~-
Source : métro - SMTC - AURG/2007
Le pendant du ralentissement du centre-ville de Grenoble et des communes
périphériques est la réalisation du ring , réseau de voies rapides urbaines
contournant l'agglomération. Celui-ci demeure incomplet, faute de rocade nord.
La réalisation de ce tronçon est primordiale pour soulager l'agglomération des
trafics d'échanges. C'est le large projet de modération des vitesses automobiles
et de partage des « espaces publics de voirie » qui légitime la réalisation d'une
voie rapide urbaine. Le bouclage du ring avec la rocade nord s'inscrit dans la
réalisation du « plan marguerite », qui consiste à rabattre les trafics internes à
la ville de Grenoble et des communes périphériques sur la voie rapide . Les
espaces ainsi libérés autorisent alors à ralentir les trafics automobiles, avec une
intensification concomitante des services de transports en commun en site
propre (en bleu sur la carte). Au plan local, la modération des vitesses semble
donc suivre une évolution en tâche d'huile, avec une intensification de la
stratégie insulaire déjà engagée dans le précédent POU.
© Les collections de I'INRETS 119
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
De la densité pour contraindre les déplacements
automobiles ...
À une autre échelle , la vitesse est mise à contribution pour la réalisation des
objectifs de densité urbaine. La prise en compte de la mobilité dans la
promotion d'un urbanisme durable apparaît avec la loi SRU. Les SCOT
s'efforcent donc de mettre les déplacements sinon au service, au moins en
synergie avec les objectifs en termes d'urbanisme. Les SCOT élaborés sur la
région urbaine grenobloise et le pays de Rennes proposent des diagnostics
proches dans l'affirmation du rôle des infrastructures routières dans l'étalement
urbain. Les deux documents pointent l'insuffisance des schémas directeurs
précédents (remplacés par les SCOT) à canaliser l'étalement urbain par les
seuls objectifs de maîtrise foncière . L'étalement urbain et les circulations
automobiles sont présentés comme des menaces sur l'équilibre du territoire .
Dans l'agglomération rennaise, les conurbations dessinées par les grands axes
routiers effacent peu à peu l'alternance ville- campagne, qui est une
caractéristique principale du modèle de ville archipel. Dans l'agglomération
grenobloise, la périurbanisation, quoique limitée par les fortes contraintes
topographiques du territoire , induit des déplacements de plus en plus longs qui
saturent les axes routiers.
En conséquence, le confortement des pôles urbains s'impose comme un
objectif majeur dans les deux territoires étudiés, et la réalisation de cet objectif
repose en partie sur les déplacements. Le renforcement de la densité urbaine,
lorsqu'elle est possible, doit conduire à un modèle de développement urbain
privilégiant la proximité à la distance. L'accent est mis sur une redistribution
modale favorable aux transports en commun et aux modes doux, en posant
l'objectif d'une densité suffisante à leur compétitivité. Une urbanisation dense,
particulièrement orientée en fonction du développement des lignes de transport
en commun doit alors concourir à la diminution des distances parcourues, en
veillant à ce que les déplacements automobiles ne profitent pas des gains de
temps occasionnés. C'est l'objectif du SCOT du Pays de Rennes, adopté en
2007, que de mettre en oeuvre une urbanisation de proximité , avec l'ambition
affichée de lutter contre la prédominance de l'usage du véhicule personnel.
Cependant, même si les performances du réseau routier, et donc la vitesse qu'il
permet, sont mises en cause dans la dynamique d'étalement urbain, le SCOT
du pays de Rennes se garde de faire de la vitesse un levier d'action. L'action
est concentrée sur les pôles urbains, et le réseau routier structurant reste
préservé de toute participation aux objectifs de densification. C'est là que le
SCOT de la région urbaine grenobloise (préparé pour l'horizon 201 0) va plus
loin en proposant de faire de la vitesse un levier d'aménagement du territoire.
La démarche de chrono-aménagement s'approprie l'ensemble du réseau de
transport pour le mettre au service des objectifs de densification et de
confortement des pôles urbains.
Dans l'approche rennaise, le renforcement de la densité dans les pôles
urbains autour des axes de transports en commun doit permettre aux pôles
secondaires (les communes de la périphérie rennaise ), de renforcer leurs
120 ©Les collections de I'INRETS
Planification urbaine et gestion du réseau routier
fonctions de centralités . L'objectif défendu est « l'optimisation » de la mobilité à
l'échelle du Pays, avec le développement des transports en commun pour
contenir la mobilité en véhicule personnel. Les effets bénéfiques attendus de la
réorganisation des transports sont la diminution de la pollution atmosphérique
et des nuisances liées à l'automobile d'une part, et la garantie de l'accessibilité
aux services dans une « ville des proximités » d'autre part, plus équitables. Le
levier de la maîtrise foncière s'impose comme un levier incontournable dans la
réduction des kilomètres parcourus.
Selon cette analyse, la remise en cause de la vitesse automobile apparaît
en filigrane par la diminution des performances des trajets en véhicule
personnel dans les zones ciblées . La densité est ici le préalable à la mise en
oeuvre d'une mobilité plus durable, et la diminution de la part modale de
l'automobile en est la résultante . L'approche par la densification, comme la
stratégie insulaire, présente un caractère local en ne concernant que les zones
urbaines. Elle s'inscrit dans une spécialisation fonctionnelle du réseau de
transport, dans la mesure où elle exclut de son champ d'application le réseau
routier primaire et secondaire. C'est d'ailleurs une posture revendiquée aussi
bien dans le PDU et le SCOT rennais : le réseau secondaire, à savoir la
deuxième ceinture routière de l'agglomération , est conforté dans son rôle de
support des trafics routiers d'échanges intra-agglomération, nécessaire à la
mise en réseau des pôles secondaires et à l'attractivité économique du
territoire .
Figure 2. Densifier autour des axes de transports en commun :
SCOT du Pays de Rennes
Source : Audiar, 2007
·'·-·---------
... à la vitesse comme contrainte sur la densité
L'approche se veut plus volontariste dans le SCOT de la région urbaine
grenobloise. Ses promoteurs ont engagé une réflexion qui fait de la mobilité un
vecteur de l'équilibre des territoires . Cette initiative est incarnée par le concept
© Les collections de I'INRETS 121
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
de « chrono-aménagement » du territoire, qui propose de rapprocher l'habitat et
l'emploi, favoriser la proximité en réduisant la longueur des déplacements. Ici,
la densité devient la variable expliquée et la vitesse du réseau de transport la
variable d'ajustement. Le chrono-aménagement du territoire s'appuie donc sur
une réduction générale des vitesses, à savoir le passage de 110 km/h à 70 sur
les autoroutes et de 90 km/h à 50 sur le réseau secondaire , en heures creuses
comme en période de pointe . On s'éloigne donc complètement d'un dispositif
de gestion de la mobilité, en faisant du réseau routier l'outil principal du
confortement des pôles urbains. Le chrono-aménagement intègre donc toutes
les échelles de déplacement, puisqu'il s'appuie sur la reconnaissance de la
force organisatrice du réseau de transport : l'hypothèse est faite que si le
réseau routier porte une responsabilité dans la dispersion de l'habitat et des
activités, il détient également les clés pour inverser la tendance. La modération
des vitesses n'est pas présentée comme une contrainte sur les déplacements
automobiles. Il s'agit au contraire de préserver la mobilité pour le potentiel
d'interactions qu'elle permet, tout en réduisant les distances nécessaires à leur
réalisation. En cela, la remise en cause de la vitesse proposée par le chrono
aménagement se distingue d'une remise en cause de l'automobile, puisqu'il
s'agit de d'en reconnaître l'importance pour le fonctionnement des territoires ,
tout en l'adaptant aux contraintes de durabilité.
A ce stade, apparaît donc une graduation à trois niveaux de la remise en
cause de la vitesse. La première se joue sur les vitesses réelles dans une
optique de partage de l'espace urbain et de report modal. Lorsque la densité et
la forme urbaine intègrent les déplacements, on travaille alors sur les vitesses
moyennes pour influencer la portée des déplacements. Ces approches ne sont
pas exclusives, puisqu'elles interviennent sur des échelles de territoires
différentes. La réduction des vitesses sur autoroutes souhaitées dans
l'agglomération grenobloise est à ce titre tout à fait compatible avec la stratégie
insulaire qui repose sur ces mêmes autoroutes. En revanche, la graduation
proposée ici permet de mesurer l'intégration croissante des politiques de
transports et d'urbanisme, allant vers une régulation de plus en plus forte des
comportements de mobilité, légitimée par la promotion d'un urbanisme durable.
Changement de paradigme et systèmes
d'acteurs
Modérer la vitesse à l'aide de zones 30 et réduire la vitesse sur autoroute de
façon permanente ne répond pas des mêmes objectifs. D'un outil de gestion de
trafic, la vitesse devient alors le socle d'action au service d'un projet de
territoire. Dès lors, la remise en cause de la vitesse s'inscrit dans des systèmes
d'acteurs complexes. Nous partons toujours de l'hypothèse que le changement
de paradigme existe dans tous les terrains approchés, à causes des contraintes
fortes qui s'exercent sur la ville. Son intensité est révélée par les orientations
retenues dans les documents de planification. Mais l'invention de nouveaux
outils nécessite la mise en place de dispositifs de décision publique innovants,
qui permettent l'apparition et la diffusion d'idées nouvelles. La remise en cause
122 © Les collections de I'INRETS
Planification urbaine et gestion du réseau routier
de la vitesse, pour exister, s'inscrit donc dans un contexte de changement
politique.
Pour expliquer le changement politique en matière de déplacements et
d'urbanisme, nous nous référons à un double cadre d'analyse. D'une part, le
passage d'un gouvernement urbain de plan à la gouvernance de projet s'avère
nécessaire pour mener des actions interdépendantes dans un environnement
complexe. D'autre part, le concept de configuration territoriale permet de
donner du sens à toutes les contraintes du changement politique, et d'expliquer
la diversité des orientations politiques observées au niveau local.
Du plan au projet : une adaptation des systèmes
d'acteurs aux contraintes de durabilité dans l'action
publique?
Depuis la loi SRU, l'articulation entre transports et urbanisme semble
s'imposer comme une évidente nécessité dans l'optique d'un aménagement
urbain durable. Mais dans les faits, cette intégration ne se décrète pas. Elle
implique un changement d'échelle à plusieurs niveaux : il n'est pas seulement
nécessaire de coordonner les différents métiers au sein des gouvernements
locaux (ingénieurs, urbanistes) mais entre les gouvernements locaux. En effet,
les documents d'urbanisme, et particulièrement le SCOT mobilisent plusieurs
échelles territoriales. Le plan de déplacement urbain, le plus souvent réalisé par
un EPCI8
, intègre des voiries communales, départementales et nationales. Il
doit s'adapter au SCOT, qui fédère plusieurs EPCI autour d'un projet de
territoire. Ces deux documents ont un point commun : les structures desquelles
ils émanent ont peu ou pas de compétence opérationnelle sur la voirie et
l'urbanisme, mais ils s'approprient des problématiques dont l'appréhension
nécessite une large échelle géographique et politique. Dans le cadre du SCOT,
les gestionnaires des réseaux arrivent avec chacun leurs propres référentiels :
à l'État l'écoulement du trafic national , au département la gestion des échanges
régionaux. Chaque acteur porte donc une vision de son territoire, et tout l'enjeu
du SCOT est d'arriver à les concilier au service d'un aménagement urbain
durable. La réalisation d'un SCOT consiste en effet à construire un dispositif de
gouvernement d'un espace sur lequel se rencontrent de multiples échelles de
gouvernement. Chaque acteur dispose donc d'une sorte de veto de fait,
puisque sa non-participation au projet est susceptible de le vider de sa
substance.
Dans ces conditions, les parties prenantes à l'élaboration des documents de
planification doivent pouvoir se forger une culture commune, des terrains sur
lesquels leurs intérêts convergent. Cette convergence ne va pas de soi. Le
SCOT ne s'inscrit pas dans un processus de planification classique, dans le
quel un décideur fixe des objectifs en fonction des buts à atteindre. La décision
doit nécessairement être le fruit du consensus. Si la limitation de l'étalement
urbain peu rencontrer une acceptation large sur le principe (c'est d'ailleurs une
? Établissement public de coopération intercommunale.
© Les collections de l'IN RETS 123
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
préconisation de la loi SRU), les objectifs intermédiaires et les actions à mettre
en oeuvre pour les réaliser sont sujets à discussion, dans la mesure où ils
mobilisent des réseaux et des compétences qui ne sont pas a priori dévolus à
ces objectifs. La modération des vitesses est un parfait exemple de ce
glissement d'objectifs. Une telle mesure peu s'avérer nécessaire à un POU
dans le cadre d'une stratégie insulaire, ou , dans le cas de Grenoble, pour le
chrono-aménagement du territoire. Mais dés lors qu'elle intervient sur un
réseau dévolu à l'écoulement du trafic de transit, comme c'est le cas d'une voie
autoroutière, la logique peut aller à l'encontre de l'exercice de la compétence
du gestionnaire. Le consensus doit alors se forger progressivement, des
objectifs généraux du projet jusqu'aux actions à mettre en oeuvre, qui
nécessitent de la part des acteurs qu'ils acceptent de questionner leurs propres
projets en fonction des objectifs fixés.
L'exercice d'élaboration du POU, et plus encore du SCOT, s'inscrit donc
dans une démarche originale, que G. Pinson (1999) différencie du plan au profit
d'une démarche de projet. Il s'agit d'un cadre peu formel, ou la sanction du vote
est écartée autant que possible. En l'absence de dépositaire du pouvoir de
décision, l'autorité sur les acteurs s'efface au profit de la mobilisation , condition
nécessaire à l'émergence d'une gouvernance plurisectorielle (figure 3). Son
existence et son efficacité nécessite un leadership fort, capable de d'encadrer
les interactions entre les acteurs sans les contraindre. Les accords obtenus
forgent progressivement un socle décisionnel commun (que Pinson appelle le
métaprojet) . C'est uniquement dans un tel espace de négociation que les
acteurs parviennent à reconnaître mutuellement leurs intérêts.
Figure 3. De l'urbanisme de plan au projet
Intervention
sectorielle
Plan
Mobilisation
Projet
Autorité
Source : J . Busson d'après Pinson, 2009.
Intervention
intégrée
Le changement de paradigme à l'épreuve des
configurations territoriales
Cette lecture des conditions d'élaboration de la planification urbaine fournit
le contexte dans lequel s'organisent les acteurs. C'est la scène sur laquelle se
mettent en mouvement non seulement les acteurs, mais également leurs
valeurs, leurs intérêts et l'histoire des institutions desquelles ils émanent. C'est
124 © Les collections de I'INRETS
Planification urbaine et gestion du réseau routier
là un contexte propre à chaque territoire. Ainsi , chaque configuration territoriale
(Négrier, 2005), non contente de s'organiser de manière singulière, réagit
différemment aux facteurs de changement de paradigme, qu'ils soient internes
ou exogènes (résultant d'une crise, d'une loi nationale). C'est donc la
configuration territoriale qui donne du sens aux facteurs de changement, en
exerçant sur eux un effet inhibiteur ou amplificateur (Figure 4.). Ce cadre
d'analyse permet d'appréhender les différences observées d'un territoire à
l'autre. En effet, le SCOT du pays de Rennes et celui de la région urbaine
grenobloise montre de grandes similitudes dans le diagnostic de territoire : tous
doux font état d'un étalement urbain qui renforce la dépendance des
périphéries à la ville centre, les flux automobiles consécutifs aggravant la
congestion du réseau routier. Pour autant, les orientations retenues diffèrent
fortement, particulièrement sur la place dévolue à la vitesse de circulation .
Figure 4. Changement de paradigme et contraintes
................
-
Configuration
lenitollale
Rapoalllo-ftt - priftdpM -""'? ...
.t apéclf- cle l'acfion p..t>lique loQie
Source : J . Busson d'après Négrier, 2005.
Le changement politique se trouve influencé positivement et négativement par deux
types de contraintes. E. Négrier parle d'un côté d'une vision sceptique du
changement politique, à cause des contraintes structurelles de l'environnement
politique. La dépendance au sentier (North, 1990) décrit l'influence de la structure
historique de l'environnement politique : les décisions adoptées sont conditionnées
par la sédimentation des intérêts des acteurs et des représentations dominantes.
D'autre part, le nombre des acteurs inscrit les choix politiques dans une logique
incrémentale (Lindblom, 1979). La dispersion des intérêts en jeu produit un effet
neutralisant sur la décision, l'amenant à des compromis plus « réalistes » au
détriment du changement. Face à ces facteurs d'inertie, s'opposent alors les facteurs
du changement politique. Il s'agit là d'une part de fenêtres d'opportunité politiques,
chocs exogènes qui libèrent la capacité politique des acteurs. Ces fenêtres sont
incarnées des lois (la loi SRU à l'origine des SCOT, la loi Voynet instituant les pays) ,
ou plus encore de grands chantiers nationaux, comme le Grenelle de
l'environnement. Enfin, la recomposition des cadres d'action territoriale témoigne
d'effets d'apprentissage politique. Dans un cadre de pluralisation des cadres d'action ,
l'accumulation des savoirs opérationnels, la traduction du cadre légal en fonction des
configurations territoriales montrent le rôle de la connaissance dans l'action publique
©Les collections de l'IN RETS 125
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
(Asher, 2001 , cité par Négrier) . Ces forces, leur nature et leur intensité prennent sens
dans leur rencontre avec les configurations territoriales. En fonction des territoires,
elles se combinent différemment pour impacter plus ou moins fortement la
recomposition des cadres de l'action publique locale. Des troubles apparaissent, qui
induisent une réorganisation des systèmes d'acteurs. Si ces mouvements
débouchent sur une évolution des principes généraux ou spécifiques de l'action
publique, on est en présence d'un changement de paradigme (Hall , 1993).
---· ·--·--·-·-·-·-·--·--·----.. - .. -·--·-·-·--.. -----·
Le SCOT du Pays de Rennes : le prix du compromis
L'agglomération rennaise jouit d'un calendrier favorable à une planification
coordonnée : le POU de Rennes Métropole et le SCOT du Pays de Rennes ont
été réalisés de concert et adoptés en 2007. C'est I'AUDIAR9 qui est le maître
d'oeuvre des deux documents, chargée de planification spatiale depuis 1972.
La construction d'un modèle multipolaire, avec le raccourcissement des
distances parcourues, est héritée du schéma directeur de 1994, un principe fort
défendu par l'ancien vice-président de Rennes Métropole. L'AUDIAR organise
la fédération autour de ce projet par la construction d'une culture commune, en
alimentant le débat par des contributions de la recherche en urbanisme et
aménagemene0
. Cependant, la négociation ne débouche pas sur un
consensus, le département restant en retrait du SCOT comme du POU. Le
Conseil général d'Ille-et-Vilaine ne fait qu'apporter sa vision du réseau
départemental : «L'avis du département en tant que personne associée au
SCOT était simplement trois lignes, accompagnées d'une carte expliquant la
vision de son réseau. Ça a été la même réponse au POU » 11
. De fait, les
orientations du SCOT visant à limiter les créations de voiries se voient mises à
mal : « Les SCOT n'ont aucune possibilité de s'imposer aux gestionnaires(. . .).
On est encore confronté au département qui va aller vendre une déviation à
une commune périphérique qui en a franchement pas besoin. Simplement en
gérant la vitesse de traversée de la commune, on arrive à gérer les problèmes
d'accidentologie, ou de capacité de la voie » 12
. Le SCOT sort donc affaibli de
ces dissensions persistantes. Cependant, face ces différences de vues, l'État
opère un infléchissement dans son approche auparavant qualifiée de
« dogmatique » de la planification urbaine. D'une part, le poids des arguments
écologistes l'amène, par le biais des autorités déconcentrées, à remettre en
cause des projets départementaux au cas par cas. Mais surtout, les services de
la ODE essaient d'amener les parties prenantes au SCOT à dépasser les
antagonismes que la scène de négociation du SCOT n'a pas su lever. En effet,
l'État se positionne en animateur d'une plateforme d'échange informelle, dans
le but de renforcer la culture commune des acteurs, notamment sur la gestion
des vitesses. L'émergence d'un dispositif prospectif qui déborde du cadre des
institutions politiques classiques intervient donc en réaction à la logique
9 Agence d'urbanisme et de développement intercommunal de l'agglomération rennaise.
10 Notamment Marc Wiel, Francis Beaucire et Jean-Pierre Orfeuil.
11 Fiona Thomas, Pays de Rennes , entretien du 14 décembre 2009.
12 Hervé Oll ivier, AUDIAR, entretien du 14 décembre 2009.
126 ©Les collections de l' IN RETS
Planification urbaine et gestion du réseau routier
incrémentale, qui freine la concrétisation du glissement de référentiel en
matière de vitesse.
Le projet «autoroutes apaisées » du syndicat mixte du schémas
directeur (SMSD) de la région grenobloise : une démarche itérative et
progressive, nécessaire pour entretenir et consolider la mobilisation des
acteurs.
Le concept de chrono-aménagement du territoire naît d'une intuition
politique, qui apparaît comme une démarche de mise en oeuvre des objectifs du
schéma directeur de 2000. Il propose de « réintroduire le processus de décision
sur les grandes infrastructures de déplacements » 13
. Cette proposition résume
l'ampleur de la mobilisation à mettre en oeuvre à l'échelle de la région urbaine :
« Cela remet la politique de la mobilité au centre du débat, pas comme seule
réponse technique pour se rendre d'un point A à un point 8 , mais globalement,
en quoi la réponse technique 9ue l'on met en oeuvre à un effet structurant ou
déstructurant sur le territoire » 1
.
Si le SMSD pilote le projet, son échelle, tant en termes spatiaux que
d'acteurs concernés, nécessite d'élargir la maîtrise d'ouvrage. Le groupe de
travail « autoroutes apaisées » réunit donc le SMSD, la ODE de l'Isère et le
Conseil Général. La première phase du travail , entre 2003 et 2006, est d'ordre
prospectif : elle a pour but de faire émerger sur un diagnostic de territoire
partagé par tous les acteurs, et de définir les solutions techniques qui
s'imposent. C'est I'AURG , en tant que maitre d'oeuvre du projet, qui anime le
travail prospectif, en faisant l'interface avec des experts (le CERTU) et des
chercheurs. Ensuite, la phase participative vise à concerter les acteurs
(institutionnels, économiques) sur les questions d'acceptabilité et de faisabilité
du projet, sur la base des orientations communes consolidées lors de la phase
prospective. Ce travail débouche sur l'élaboration d'un « label autoroutes
apaisées », qui fait la synthèse des champs d'investigation techniques retenus.
L'ambition du projet « autoroutes apaisée » nécessite un dispositif
institutionnel original, mais surtout des conditions particulières pour émerger. La
configuration territoriale grenobloise est marquée par une forte tradition
d'appréhension des enjeux d'aménagements du territoire à une large échelle :
déjà, le SDAU de 1973 regroupait 115 communes. De même, les débats autour
du SCOT révèlent la nécessité d'innovation institutionnelle. Si la
décentralisation constitue une opportunité pour « tester dans des endroits plus
faciles que d'autres avant de généraliser>> , elle est aussi un handicap dans la
mesure où elle modifie profondément les modalités d'élaboration des politiques
publiques : « il faut un courage politique beaucoup plus grand. (. . .) Ce n'est
quand même pas la même chose qu'une décision prise par un ~tat relativement
anonyme >> 15
. Dans ces conditions , piloter l'approche croisée du chrono
aménagement, rend nécessaire de « créer un système de gouvernance à
l'échelle de la RUG, entre l'ensemble des maÎtres d'ouvrages en matière de
13 Philippe Auger, directeur du SMSD, entretien du 22/07/2009.
14 AURG, Questions 1 réponses sur les autoroutes apaisées, table ronde du 14/05/2008.
15 Maya Vitorge, AURG, entretien du 22/07/2009.
© Les collections de I' INRETS 127
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
transports - déplacements, et des collectivités du syndicat mixte du SCOT» 16
.
L'émergence du débat sur le chrono-aménagement témoigne donc à la fois
d'un apprentissage politique et du volontarisme des parties prenantes. Mais il
s'explique également par un contexte spatial à la fois tendu (le relief du terrain
contraint fortement l'urbanisation}, et une situation géographique propice à
l'expérimentation. Pour I'AURG, l'absence d'axe de grand transit dans la région
urbaine permet au SMSD d'être « plus libre que d'autres pour réfléchir sur les
autoroutes» 17
.
Conclusion : la remise en cause de la vitesse,
un enjeu majeur de la durabilité des politiques
publiques en quête de moyens
L'étude des terrains rennais et grenoblois révèle les contraintes qui
conditionnent le glissement de référentiel sur la vitesse de déplacement et les
infrastructures routières. Les deux SCOT sont relativement proches dans leur
diagnostic de territoire, et dans les objectifs généraux poursuivis. Pourtant, la
traduction en termes d'actions diffère fortement d'un territoire à l'autre : le
discours sur la vitesse bute sur l'épreuve du débat dans le Pays de Rennes, là
où il parvient à s'intégrer en amont de la préparation du SCOT de la Région
Urbaine Grenobloise. L'évolution des choix politiques est fortement
conditionnée par le positionnement des services de l'État et des Conseils
généraux.
Ce sont ces derniers qui semblent montrer le plus de réticence aux discours
promouvant une modération des vitesses au service d'enjeux d'urbanisme.
Même s'il convient de mener de plus amples investigations dans cette voie, il
semble que les départements restent très attachés à leur mission originale de
gestionnaire de voirie, à savoir assurer l'accessibilité des communes rurales
aux pôles urbains, ainsi qu'au réseau national. La remise en cause de la
vitesse, dans sa justification comme dans ses objectifs, demeure une question
très urbaine. Du point de vue de leurs objectifs, les conseils généraux restent
légitimes dans leur lecture du réseau routier. Pourtant, le mouvement inverse
se profile du côté de l'État : après une période marquée par une certaine
difficulté dans l'appréhension de l'intégration urbaine des voies rapides, son
discours montre des infléchissements à plusieurs niveaux. Le CERTU 16 a reçu
en 2009 la commande de refonder complètement l'instruction sur les conditions
techniques d'aménagement des voies rapides urbaines (ICTAVRU}, pour
répondre à la « nécessité d'un référentiel commun à tous les maitres
d'ouvrages » 19
. Le CERTU participe également à l'élaboration du projet
« autoroutes apaisées » à Grenoble. Du côté des services déconcentrés,
16 SMSD, Comité syndical du 17 juin 2009.
17 Maya Vitorge, entretien du 22/07/2009.
18 Centre d'étude sur les réseaux, les transports, l'urbanisme et les constructions. Le CERTU est
une composante du réseau scientifique et technique du MEEDAT.
19 Jean-Paul Lhuillier (CERTU), COTIT A -18 novembre 2009.
128 ©Les collections de l'IN RETS
Planification urbaine et gestion du réseau routier
apparaît une volonté d'approfondir la question du rôle des voies rapides
urbaines dans le fonctionnement des territoires traversés, au-delà de
l'écoulement du transit de longue distance. À ce stade, nous pouvons alors
conclure que la vitesse s'impose comme l'élément clé de l'articulation des
politiques de transports et d'urbanisme, ainsi que de la coordination de tous les
acteurs du développement du territoire . Sa remise en cause est à la fois le fruit
et le moteur de la recomposition des systèmes de gouvernance qui se mettent
en place au niveau local.
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130 ©Les collections de l'IN RETS
Aménager les tensions entre
espaces et pratiques. Les apports
d'une analyse urbaine de l'insécurité
des déplacements des habitants
de quartiers défavorisés
Sylvanie Godillon
Doctorante en aménagement et urbanisme, université de Paris 1 Panthéon
Sorbonne, ED 434 "Géographie de Paris - Espaces, Sociétés et
Aménagement"
IFSTTAR-MA, département mécanismes d'accidents
Chemin de la Croix Blanche, 13300 Salon-de-Provence, France
sylvanie.godillon@ifsttar.fr
Sujet de thèse : Inégalités socio-spatiales et sécurité des déplacements.
Direction de thèse :
Francis Beaucire , professeur à l'université Paris1 Panthéon-Sorbonne,
géographe
Dominique Fleury, directeur de recherche au département mécanismes
d'accidents ; ingénieur de l'École Centrale de Paris
Financement INRETS
Résumé - L'étude de la sécurité permet de comprendre les liens complexes
entre les réseaux de déplacements et les territoires. Ces derniers sont définis
comme des espaces vécus par des individus et aménagés par des pouvoirs
publics et privés. Les territoires sont divers, notamment en raison de présence
de populations aux caractéristiques sociales, économiques ou culturelles
différentes. Des recherches, plutôt anglo-saxonnes ou suédoises, montrent que
les personnes défavorisées semblent être davantage impliquées dans les
accidents et les personnes habitants dans des quartiers défavorisés sont plus
impliquées dans les accidents. En raison des différences socio-spatiales dans
l'espace urbain, des politiques sociales et urbaines sont menées en Europe
depuis les années 1980 en direction des quartiers concentrant une forte part de
personnes défavorisées économiquement. Ces politiques mobilisent des
aspects sociaux, économiques mais également urbains en réaménageant les
bâtiments et les espaces publics, ce dernier élément ayant une influence sur la
sécurité.
Une approche territoriale est privilégiée : les individus vivent dans des espaces
aménagés par les pouvoirs publics et privés. Les individus ont des
caractéristiques sociales, économiques, culturelles qui ont une influence sur
© Les collections de l'IN RETS 131
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
leurs habitudes de mobilité et sur leurs usages de l'espace. Parallèlement, les
espaces aménagés ont une influence sur les usages. Les éléments du territoire
représentent un système en tension en raison de la diversité des volontés
d'aménagements, des acteurs et des usages. Ces tensions conduisent à des
adaptations de la part des individus, des espaces ou des aménagements.
Quand les adaptations ne sont pas suffisantes, ces tensions peuvent se
transformer en conflits et se matérialiser par un accident. Ainsi, les tensions
entre les éléments territoriaux peuvent être révélées par l'analyse des
accidents. Les aménagements concernant les quartiers défavorisés permettent
ils de réduire les décalages entre les espaces urbains aménagés et leurs
usages?
Introduction
Des inégalités existent face au risque routier. Les personnes défavorisées
sont davantage impliquées dans les accidents (Zambon, Hasselberg, 2006} , les
personnes habitant dans des quartiers défavorisés sont plus impliquées dans
les accidents (Abdalla et al., 1997 ; Hewson, 2004 ; Edwards et al., 2006) et les
quartiers défavorisés concentrent plus d'accidents (Aguero-Valverde, Jovanis,
2006) . Ces différenciations s'expliquent par la diversité des territoires : les
populations, les espaces et les aménagements sont différents d'un quartier à
l'autre et cette diversité a une influence sur la sécurité des déplacements.
L'objectif est de comprendre les différenciations socio-spatiales en termes
de sécurité routière en milieu urbain et d'analyser les réponses en termes
d'aménagement des espaces de déplacements. L'intérêt est une entrée par
l'impliqué et par l'accident afin d'étudier les différences de risques routiers entre
les territoires, défini comme un espace occupé et aménagé. Mesurer et
comprendre les différences de risque face à la sécurité entre les territoires est
un enjeu de santé public et de cohérence de l'espace urbain. Cet article
propose une posture de recherche pour analyser ces questions et non des
résultats.
Le travail s'inscrit dans le cadre des disciplines de la géographie et de
l'aménagement. Le point d'entrée d'analyse des mécanismes d'accidents est le
territoire en tant qu'espace occupé et aménagé. Une approche système est
posée comme cadre de référence de la compréhension de l' insécurité avec
l'acteur du déplacement, le mode de déplacement et l'environnement lors du
déplacement comme élément de ce système. Ce système est ainsi territorial.
En analysant les espaces et de leur gestion, la géographie identifie les
processus de production de ces inégalités et analyse les réponses possibles en
termes d'aménagement des espaces.
Notamment, en raison de fortes différences socio-spatiales, des politiques
sociales et urbaines sont menées en Europe depuis les années 1980 en
direction des quartiers concentrant une forte part de personnes défavorisées
économiquement. Les objectifs sont de diminuer les inégalités entre les
espaces et/ou lutter contre les éventuels effets négatifs dus à la concentration
de personnes connaissant des difficultés sociales dans un même quartier. Ces
132 © Les collections de l'IN RETS
Aménager les tensions entre espaces et pratiques
politiques sociales et urbaines changent la forme et l'organisation des
quartiers : elles ont ainsi des conséquences sur la mobilité et sur le
comportement dans l'espace public et donc sur la sécurité des déplacements.
Les apports de ce travail sont d'approfondir les connaissances sur les
différenciations face à l'insécurité des déplacements, d'en comprendre les
processus et d'analyser les actions menées par les pouvoirs publics.
L'approche géographique est indispensable pour tenir compte des différents
paramètres influençant les différenciations face à la sécurité des
déplacements : caractéristiques sociales, influences sociales et spatiales du
quartier de résidence, mobilité ou encore politiques d'aménagement. Ce travail
a pour but d'aiguiller les décisions d'aménagement urbain .
Des accidents replacés dans leur contexte
territorial
La complexité des territoires révélée par l'insécurité
routière
En introduisant la notion de territoire, la géographie permet une approche
systémique. Dans les années 1950, face à une géographie classique jugée trop
descriptive, la géographie systémique s'impose et participe au renouvellement
de la discipline. La notion de système permet aux géographes de remettre en
question les causalités linéaires. Les lieux sont étudiés à travers leurs
interactions spatiales qui constituent une grande part de leurs propriétés et de
leurs dynamiques. « La notion d'interaction ( ... ) est effectivement au coeur
d'une démarche d'analyse spatiale. Lorsque l'on a caractérisé les lieux, que l'on
a mis en évidence l'intensité et la forme des différenciations spatiales, repéré
les similarités et les ruptures, il s'agit en effet de mettre en relation ces
caractères de l'organisation de l'espace avec les échanges qu'entretiennent les
lieux entre eux et les influences réciproques qu'ils exercent les uns sur les
autres » (Sander, 2001 : 22) . Or, les accidents sont le résultat d'interactions
entre individus qui pratiquent l'espace aménagé. En ce sens, une approche
territoriale systémique est adaptée aux analyses des accidents
(Prochasson, 2001 ).
Une approche territoriale est donc privilégiée : les individus vivent dans des
espaces aménagés par les pouvoirs publics et privés. Le territoire est analysé
comme la projection d'un système d'intentions humain sur une portion de la
surface terrestre (Raffestin , 1986). Les individus ont des caractéristiques
sociales, économiques, culturelles qui ont une influence sur leurs habitudes de
mobilité et sur leurs pratiques de l'espace. Parallèlement, les espaces
aménagés ont une influence sur les pratiques. Les composants du territoire
représentent un système en tension en raison de la diversité des volontés
d'aménagements, des acteurs et des pratiques. Ces tensions conduisent à des
adaptations de la part des individus ou des aménagements. Quand les
adaptations ne sont pas suffisantes, ces tensions peuvent se transformer en
© Les collections de l'IN RETS 133
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
conflits et se matérialiser par un accident. Ainsi, les tensions entre les
composants territoriaux peuvent être révélées par l'analyse des accidents.
Ces territoires sont divers et cette diversité a une influence sur la sécurité
des déplacements. Les populations, les espaces et les aménagements sont
différents d'un quartier à l'autre. Depuis les travaux des sociologues de l'École
de Chicago (Hoyt, 1939), les différences socio-spatiales de l'espace urbain ont
été analysées (notamment par Harvey, 1973 ou Reynaud, 1981). Les
différenciations entre populations induisent des comportements et des
pratiques différentes, et donc des inégalités face à la sécurité des
déplacements. En tenant compte des espaces et de leur gestion , la géographie
identifie les processus de production de ces inégalités.
De plus, ces territoires sont reliés et traversés par des réseaux. L'étude de
la sécurité permet de comprendre les liens complexes entre les réseaux et les
territoires, d'autant que la rue est le lieu d'une multiplicité d'usages (Gourdon,
2002). Comme l'indique le Groupement de Recherche Réseaux et Territoires
(Offner, Pumain, 1996 : 35) : « dans le cas du réseau viaire, cette
multifonctionnalité est multipliée par des utilisations statiques et non plus
seulement dynamique du domaine public, où les flux n'ont pas l'exclusivité. Les
problémes de concurrence et de conflits d'usage et d'appropriation de l'espace
en sont autant accrus ».
Les territoires urbains sont divers en raison de différences sociales,
économiques, culturelles, spatiales et urbaines. Ces différentes
composantes ont une influence sur la sécurité des déplacements dans la
mesure où l'accident est une interférence entre des populations vivant
dans un espace aménagé.
La mobilité comme variable d'exposition au risque routier
Les réseaux sont le support de la mobilité. Les différences socio-spatiales
se couplent de différences en termes de mobilité. La géographie urbaine
s'intéresse à la mobilité quotidienne et la définit comme « l'ensemble des
pratiques de déplacements d'une population dans son cadre habituel »
(Segaud, Brun, Driant, 2001 ).
Or, la mobilité est considérée comme une variable d'exposition au risque
routier. La mobilité renvoie notamment au nombre de déplacements par mode
de transport, par jour et par personne. Les définitions de l'exposition au risque
routier font référence au nombre d'opportunités d'accident de la circulation
rencontrées par un individu (Chapman, 1973) c'est-à-dire au nombre de fois où
un danger peut survenir. La définition de Wolfe est plus générale puisque
l'auteur définit l'exposition au risque comme le fait de se trouver dans une
situation à risque d'être impliqué dans un accident (Wolfe, 1982). La mobilité
est une situation à risque d'être impliqué dans un accident.
134 ©Les collections de I'INRETS
Aménager les tensions entre espaces et pratiques
La mobilité s'est intensifiée depuis une vingtaine d'année : « Aboutissement
d'une longue marche de l'humanité vers la sédentarité commencée aux
premiers âges du néolithiques, la ville est désormais au coeur de la mobilité :
transports urbains, changements de résidence, déplacements incessants
proches ou lointains » (Burgel, 2006 : 8) . L'étude des déplacements n'est pas
une discipline académique établie et dépend de différents domaines de
recherche. Alors que la sociologie analyse les liens entre mobilité et modes de
vie, la géographie explicite le lien entre l'explosion de la mobilité et les
territoires (Orfeuil, 2002). La sociologie urbaine s'est également emparée du
sujet, Vincent Kaufmann considère la mobilité comme un fait social avec des
questions d'inégalités et d'accès à la mobilité (Kaufmann, 2002).
La mobilité comme fait social renvoie aux notions d'usage et de pratique.
L'usage est le fait de se servir de quelque chose. La pratique est la
connaissance acquise par l'expérience, et une façon d'agir, une conduite
habituelle à un groupe. La pratique renvoie donc à une répétition de l'utilisation
de l'espace. Dans le cas d'analyse d'accidents, l'objectif est d'observer les
concentrations d'un même phénomène. La notion de pratique de l'espace
semble mieux appropriée. Les usagers sont les personnes qui ont recours à un
service ou qui emprunte le domaine public. Les usagers ont ainsi une pratique
des formes urbaines. Les pratiques de mobilité renvoient à l'utilisation des
modes, les itinéraires choisies, les comportements lors du déplacement. ..
Autant de composantes de la mobilité qui font appel à des politiques
sectorielles différentes : politiques de transport, planification, aménagement des
voies ...
La mobilité est un capital. Les individus « hypermobiles » (Ascher, 2004)
sont de moins en moins enfermés dans des cadres d'appartenance (Allemand ,
Ascher, Levy, 2004). Dans ce contexte, le sociologue Vincent Kaufmann
développe la notion de motilité « définie comme la manière dont un individu ou
un groupe d'individu fait sien le champ du possible en matière de mobilité et en
fait usage» (2005 : 126). En s'inspirant des travaux de Lévy (2000) et de Remy
(2000} , le sociologue décompose la motilité en trois facteurs : l'accessibilité
( « les conditions auxquelles il est possible d'utiliser l'offre au sens large » }, les
compétences ( « que nécessite l'usage de cette offre ») et l'appropriation
cognitive ( « l'évaluation des possibilités ») (Kaufmann, 2005 : 26) . Le
sociologue Le Breton a également développé la notion de capital social, et plus
particulièrement d'exclusion face à la mobilité (Le Breton, 2004 ; 2005).
Le programme de recherche PUCA/Prédit lancé en 1999 a permis de
creuser les liens entre inégalité et mobilité. Les difficultés sont nombreuses : le
déplacements est un bien intermédiaire dont la consommation est nécessaire
pour la réalisation du programme d'activités et les différenciations de l'offre
peuvent conduire à interpréter ces caractéristiques comme des inégalités
(Ciaisse et al., 2002). Depuis les années 1980, les écarts entre catégories
socioprofessionnelles et entre genre se sont plutôt réduits en nombre de
déplacements quotidiens et en distances parcourues (Orfeuil, Wenglenski,
2002) : les pratiques de mobilité n'ont pas reproduit les évolution sociales des
années 1980 et 1990, mais l'espace compte plus qu'avant dans la production
©Les collections de l'IN RETS 135
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
de écarts. Les inégalités des déplacements posent problèmes concernant
l'accès à l'emploi (Briol , Rascoi-Boutard , Lauraire, 2002), mais aussi aux loisirs
(Poitier, Ziegel, 2002). Aujourd'hui l'usage ou non de la voiture est le facteur
discriminant (Ciaisse et al., 2002). Cette dépendance automobile (Dupuy, 1991)
est nuancée ou compensée par une offre en transports collectifs et ainsi la
dépendance est plus forte en Grande-Bretagne qu'en France en raison d'un
ancrage territorial plus fort et d'une meilleure politique de transports en
commun (Coutard et al., 2001 ). Les situations d'inégalités sont cependant plus
complexes avec une motorisation précaire (véhicule ancien, essence limitée ... )
(Chevallier, 2001) ou des représentations de l'espace difficiles (Harzo, 2002 ;
Le Breton, 2005). Pour mieux cerner les inégalités, il faudrait tenir compte du
confort, des horaires des transports collectifs, de la sécurité et des nuisances
(Duhem, Aubertel , 2003).
Favoriser la mobilité des habitants socialement défavorisés semble être une
solution pour éviter les processus d'enfermement social et spatial. Marie
Hélène Sacqué et Sylvie Fol discutent ce postulat et montrent que « si la
mobilité est bien un facteur d'inégalité dans les sociétés urbaines
contemporaines, l'injonction à la mobilité ne saurait répondre à elle seule à la
persistance voire au développement des inégalités. ( ... ) Cette façon
d'appréhender les inégalités laisse de plus en plus de côté la question de la
redistribution des ressources » (Sacqué, Fol, 2007 : 12-13) et sous-estime la
force des réseaux sociaux. Ces chercheuses se positionnent pour des
stratégies centrées sur un développement endogène des quartiers défavorisés,
alors que nombres de politiques menées luttent contre les influences négatives
du contexte écologique.
La mobilité a une influence sur la sécurité. Des différences de mobilité
existent entre les populations, laissant supposer des différences
d'exposition au risque routier. Or, l'espace et la mobilité peuvent être
influencés par les aménagements.
Des aménagements urbains peuvent réduire l'insécurité
Les gestionnaires des réseaux sont en mesure de réduire l'insécurité
routière par les aménagements (Fleury, 1998). Les erreurs de conduites ne
résultent pas seulement du conducteur ou du véhicule, mais sont également
influencées par l'infrastructure (Van Elslande et al., 1997). En analysant les
liens entre les caractéristiques d'un quartier et les problème de sécurité, les
influences de l'organisation du réseau routier, la répartition des usagers dans
l'espace public, l'organisation de l'espace public en dehors de la voirie, les
caractéristiques visuelles de l'environnement routier du point de vue du
conducteur, l'organisation du stationnement et l'aménagement des axes de
transit sur la sécurité routière ont été démontrées (Millot, 2003).
Les formes urbaines des quartiers urbains sont différentes : quartiers
pavillonnaires, grands ensembles, quartiers commerciaux ... Il n'apparaît pas de
forme urbaine moins sure que d'autre. Par contre, la conception d'un espace a
un effet sur sa sécurité et conditionne les possibilités d'actions : ils existent des
mesures correctives pour gérer les problèmes de sécurité mais leurs conditions
136 © Les collections de I'INRETS
Aménager les tensions entre espaces et pratiques
d'application dépendent des morphologies urbaines (Millet, 2003). « Les outils
existants sont difficilement applicables aux formes des grands ensembles de
planification intermédiaire ». L'absence de choix de planification est
problématique (entre une séparation des flux ou une mixité des usages)
puisqu 'elle créée des espaces ambigus. « Leur gestion est délicate parce que
d'une part, il est difficile de les éliminer. En effet, la séparation des flux et des
trafics est difficilement applicable a posteriori. D'autre part, dans ces cas , la
cohabitation ne peut être améliorée à moins de casser les schémas originels, la
fonction de circulation étant trop prononcée » (Millet, 2003 : 365-366).
Les prises en considération de la sécurité dans les conceptions
originelles des quartiers et lors des rénovations urbaines menées dans le
cadre de la politique de la ville restent à étudier, afin de révéler la prise en
considération des tensions entre les espaces aménagés et leurs
pratiques.
L'insécurité des déplacements comme signe
de tensions territoriales
Tensions territoriales
L'insécurité révèle les incohérences du territoire. L'insécurité est alors
définie comme un révélateur de tensions entre les espaces pratiqués et les
espaces aménagés.
La tension est l'état d'un tissu , d'une substance souple, élastique qui est
soumis à une traction . C'est également une situation hostile et conflictuelle
entre deux groupes ou deux personnes. Cette notion fait le parallèle avec
l'espace urbain, considéré comme un tissu (le terme de « tissu urbain » est
d'ailleurs fréquemment utilisé). Elle fait également référence à la gestion de
l'espace urbain puisque les tensions font référence à une situation tendue entre
des groupes ayant des visions et des pratiques différentes. Cette notion est
donc à double titre intéressante à mobiliser.
L'insécurité routière révèle plusieurs niveaux de tensions. Trois types de
tensions sont retenues : des tensions spatio-temporelles qui sont des écarts
entre les pratiques d'aujourd'hui et les aménagements d'hier, les tensions multi
scalaires qui sont des incohérences dues à la juxtaposition de différentes
échelles et des tensions liées à la lisibilité qui sont des distorsions dans la façon
de comprendre un espace et comment il est aménagé.
©Les collections de I'INRETS 137
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Schéma 1. Tensions entres espaces pratiqués et espaces aménagés
Tensions spario-temporelles
Tensions multi-scalaires
Tensions liées à la lisibilité
TENSIONS
TERRITORIALES
-/ +
Espaces
aménagés
Inconfon
Insécurité
Adaptation des individus et
des gestionnaires pour
accroître le confort spatial
Des tensions spatio-temporelles existent dans la mesure où le temps de
l'aménagement est long : l'espace urbain sédimente les différentes conceptions
urbaines au cours du temps et sont parfois en incohérences avec les pratiques
actuelles de l'espace. Pour organiser les déplacements dans un milieu urbain,
les conceptions oscillent entre ségrégation et intégration (Fleury, 1998). Les
différentes conceptions urbaines se jouxtent et chevauchent, conduisant à des
fragmentations spatio-temporelles. L'insécurité routière révèle des tensions
dues à la présence de plusieurs conceptions pratiquées dans une autre
temporalité.
Entre les différentes échelles (de la rue à l'agglomération}, des tensions
mu/ti-scalaires existent entre les objectifs d'aménagement et les pratiques de
l'espace. La question des échelles est essentielle pour analyser les tensions
entre espaces et pratiques. Le schéma global de l'urbanisme et des réseaux
induit des aménagements et des itinéraires choisis par l'usager selon ses
propres contraintes (lieu de résidence, mode de transport, mais également
contraintes économiques, physiques, cognitives) . Cette macro-échelle traduit
un premier niveau d'action , celui de la planification de l'agglomération.
L'insécurité résulte de paramètres liés au groupe (classe, d'âge, sexe,
catégories sociales, quartier de résidence) traduisant un deuxième niveau
d'action : la méso-échelle qui correspond à des groupes d'individus. Enfin , au
niveau de la section et du lieu d'accident, l'individu se déplace et s'adapte à un
aménagement selon la visibilité, la vitesse autorisée, la priorité de certains
modes de transport sur d'autres. Cette micro-échelle traduit un troisième niveau
d'aménagement, celu i de la voirie et des espaces publics. Les espaces
accueillent les fonctions de ces différentes échelles et cette coexistence peut
mener à de l'inconfort ou de l'insécurité. De plus ces tensions multi-scalaires
font écho à des tensions entre professions. Les professionnels mènent à une
certaine échelle des politiques sectorielles et défendent ainsi différentes
fonctions de l'espace urbain : le responsable de la politiques rég ionales des
transports n'aura pas les mêmes objectifs que l'aménageur d'espaces publics
d'un quartier.
138 © Les collections de I'INRETS
Aménager les tensions entre espaces et pratiques
Enfin , les tensions liées à la lisibilité sont des distorsions dans la façon de
comprendre un espace et comment il est aménagé. La lisibilité de l'espace de
déplacement est un concept défini pour comprendre les mises en cohérences
de l'interprétation des infrastructures par les individus et l'infrastructure telle
qu'elle est vraiment (Fleury et al., 1994). Ces tensions liées à la lisibilité font
également référence aux distorsions entre la compréhension d'un
aménagement telle qu 'il est pratiqué par les individus et l'aménagement par les
professionnels selon des pratiques présupposées.
L'espace urbain en tension conduit à un inconfort de l'usager de l'espace
urbain qui s'adapte pour réduire cet inconfort. La tension est alors latente. Mais
la tension peut se manifester et conduire à la production d'accidents : le tissu
urbain en tension connaît alors une rupture. L'inconfort et l'insécurité sont les
symptômes des tensions territoriales. Les tensions conduisent également à des
réactions positives de la part des individus et des aménageurs qui s'adaptent
pour réduire les tensions.
L'objectif est de comprendre les dynamiques et les tensions
territoriales afin de les aménager confortablement. Le territoire permet
une approche systémique en considérant les espaces aménagés habités
par des individus.
Des tensions plus vives dans les quartiers défavorisés
Les tensions semblent plus intenses dans les quartiers accueillant une forte
proportion de personnes connaissant des difficultés économiques. Les
caractéristiques des habitants, de l'espace et des aménagements permettent
d'expliquer l'intensité de ces tensions.
Des recherches, plutôt anglo-saxonnes ou suédoises ont montré l'existence
de liens entre la pauvreté et le risque routier. Les personnes défavorisées sont
davantage impliquées dans les accidents (Zambon, Hasselberg, 2006}, les
personnes habitant dans des quartiers défavorisés sont plus impliquées dans
les accidents (Abdalla et al., 1997 ; Hewson, 2004 ; Edwards et al., 2006) et les
quartiers défavorisés concentrent plus d'accidents (Aguero- Valverde, Jovanis,
2006) . Ces différenciations s'expliquent par la diversité des territoires : les
espaces, les aménagements et les populations sont différents d'un quartier à
l'autre.
Ces différenciations sont expliquées par les caractéristiques du lieu de
résidence. Des corrélations ont été établies avec des logements surpeuplés
(Piess et al., 1989) et une faible part de l'espace public (Bagley, 1992). Ces
facteurs font écho à des tensions spacio-temporelles. En effet, les quartiers
défavorisés sont plutôt des anciens quartiers de faubourg et des quartiers
composés de grands ensembles. Les premiers ont été conçus à une époque où
l'automobile n'était pas autant utilisée qu'aujourd 'hui : des tensions pour
l'occupation d'un espace restreint apparaissent. Les seconds ont été conçus
avec une vision fonctionnaliste accordant une place importante à l'automobile :
des tensions entre les conceptions originelles et les conceptions actuelles de
limitation de l'automobile en milieu urbain naissent.
©Les collections de I'INRETS 139
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Des corrélations ont également été établies avec des niveaux élevés de
densité et de trafic (Joly et al., 1991). Ces quartiers situés en périphérie des
agglomérations sont traversés par des niveaux de trafic importants, alors qu'ils
accueillent des populations s'appropriant fortement les espaces publics. De
fortes tensions mu/ti-scalaires caractérisent ces quartiers défavorisés.
Ces différenciations sont expliquées par des facteurs liés aux individus. Les
personnes défavorisées ont moins les moyens financiers que les autres
d'entretenir leur véhicule, utilisent moins d'équipement de sécurité et adoptent
un comportement plus à risque (Zambon, Hasselberg, 2006) . Les nombreux
accidents concernant les piétons sont expliqués par des problèmes
d'adaptation du piéton dans l'espace de circulation (Christie, 1995) et de soucis
d'acculturation (Anderson et al., 1998). Les habitudes de mobilité des
personnes défavorisées renvoient à une surexposition au risque d'accidents
(Abdalla, 1997 ; Borell et al. 2002 ; Edwards et al. , 2006) . Ces explications font
références à des tensions liées à la lisibilité de l'aménagement avec des
individus qui n'appréhendent pas les aménagements de la même manière que
les concepteurs.
Les liens entre les inégalités socio-spatiales et la sécurité routière sont
étudiés selon différents aspects : de l'influence de la famille , à l'analyse des
caractéristiques physiques d'un quartier sur l'implication de ses habitants dans
les accidents de la route, les enchevêtrements sont complexes. Les
géographes de la santé, les épidémiologistes les pédiatres et les sociologues
se sont emparés de la question de manière assez spécifique selon leur
domaine de recherche. Toutefois, une vision plus globale des mécanismes
serait nécessaire (Christie, 1995 ; Laflamme, Diderichsen, 2000 ; White et al.,
2000 ; Mignot, 2008} , ce qui nous amène à mobiliser la notion de « tension »
afin de modéliser les mécanismes à l'oeuvre dans la production d'inégalités
face au risque routier.
Les quartiers défavorisés sont le siège d'intenses tensions territoriales
puisque les personnes défavorisées sont davantage impliquées dans les
accidents. Ces quartiers sont actuellement concernés par des projets
sociaux et urbains qui seraient l'occasion de réduire ces tensions.
Une opportunité pour réduire les tensions dans les
quartiers défavorisés : des politiques territorialisées
Un des moyens d'action pour lutter contre l'insécurité routière est une action
sur l'environnement : l'organisation des réseaux routiers, la disposition du bâti ,
les caractéristiques visuelles de l'environnement, les aménagements de
l'espace public sont des éléments ayant un impact sur la sécurité des
déplacements (Millot, 2003) . Les études sont souvent tournées vers l'aspect
correctif de la sécurité, alors que les choix de planification urbaine ont un
impact sur les possibilités de récupération a posteriori. La sécurité doit être
introduite dans la phase de réflexion des projets urbains (Fleury, 1998 ; Millot,
2003) . Les pouvoirs publics peuvent avoir une influence pour améliorer la
sécurité routière et réduire les différences socio-spatiales face au risque routier.
140 ©Les collections de I'INRETS
Aménager les tensions entre espaces et pratiques
Les différences socio-spatiales ont conduit à des politiques sociales et
urbaines sont menées en Europe depuis les années 1980 en direction des
quartiers concentrant une forte part de personnes défavorisées
économiquement : la politique de la ville en France, le Neighbourhood Renewal
au Royaume-Uni ou la Sozia/e Stadt allemande. Diminuer les inégalités entre
les espaces eUou lutter contre les éventuels effets négatifs dus à la
concentration de personnes connaissant des difficultés sociales dans un même
quartier (Mapsat, 1999 ; Sacqué, Fol, 2007) sont les raisons principales guidant
ces politiques. La spécificité de ces politiques est leur inscription spatiale. Deux
entrées sont possibles pour diminuer les inégalités : les personnes
défavorisées ou le lieu concentrant un grand nombre de personnes
défavorisées. La deuxième entrée a été choisie en Europe pour améliorer les
conditions de vie dans les quartiers défavorisés.
Ces politiques mobilisent des aspects sociaux, économiques mais
également urbains en réaménageant les bâtiments et les espaces publics, ce
dernier élément ayant une influence sur la sécurité. Au sens où ces politiques
sont urbaines et territorialisées, elles sont une occasion d'avoir un impact positif
sur la diminution des inégalités face à l'insécurité des déplacements.
Les quartiers concentrant des populations défavorisées économiquement
sont un lieu de fortes tensions entre espaces et pratiques en raison des
populations cumulant les inégalités et des conceptions urbaines. L'objectif est
de comprendre les processus menant à ces tensions et les réponses apportées
par les pouvoirs publics afin de réduire les situations d'inconfort et d'insécurité.
Les aménagements concernant les quartiers défavorisés permettent-ils
de diminuer les tensions entre les espaces urbains aménagés et leurs
pratiques afin de réduire les inégalités face au risque routier?
Une analyse urbaine de l'insécurité des
déplacements
Ces tensions territoriales sont appréhendées par une analyse urbaine de
l'insécurité des déplacements. L'analyse urbaine des accidents permet
d'étudier les dynamiques urbaines à travers un nouvel angle, en révélant les
tensions du système territorial. Les tensions sont alors révélatrices des
incohérences entre la configuration de l'espace et les pratiques qu'il accueille.
L'analyse urbaine de l'insécurité des déplacements est une méthode définie
ici comme la mise en relation des caractéristiques physiques du territoire avec
l'insécurité des populations et les politiques menées. Afin de mettre en relation
les caractéristiques du territoire avec l'insécurité des populations, un Système
d'Information Géographique est un outil adapté puisqu'il permet de croiser
plusieurs informations existantes sur un même espace. Pour comprendre la
production du territoire, une analyse des politiques menées est permise par le
croisement des différentes politiques menées sur un même espace.
©Les collections de I'INRETS 141
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Terrains de recherche
La métropole de Lille (Nord, France) est le terrain d'étude principal. Le tissu
urbain des quartiers défavorisés est divisé en deux grandes types dans cette
région : les grands ensembles de conception fonctionnaliste et les courées,
anciens quartiers ouvriers. Plusieurs Zones Urbaines Sensibles, échelon
d'action de la politique de la ville depuis 1996, sont comparées à leur quartier
voisin concernant les caractéristiques territoriales, les accidents et les politiques
publiques menées. Ces quartiers permettent de considérer plusieurs types de
morphologie urbaine (habitat traditionnel, grands ensembles), différentes
populations aux caractéristiques propres (en difficultés, aisés) et différentes
manière d'aménager le système urbain (politique de la ville, sécurité routière,
urbanisme).
Les politiques menées à Lille sont mises en perspective à partir des
politiques allemandes et britanniques. L'objectif est d'analyser différents projets
sous l'angle du dialogue entre les différentes politiques sectorielles, ainsi que
les propositions d'aménagement sous l'angle d'une réduction des tensions
entre espaces pratiqués et espaces aménagés. L'intérêt de cette approche est
d'éclairer le cas français par d'autres pratiques européennes.
D'une part, le mot d'ordre en Allemagne est de mener des politiques
intégrées entre les transports et de l'urbanisme. Ce mot d'ordre se traduit dans
le contexte législatif : la loi régissant le programme Soziale Stadt exige un
travail partenarial entre les différentes politiques sur un même territoire.
L'objectif est d'analyser comment ce travail transversal est mené au niveau du
projet et est-ce que cela profite à l'intégration des questions de sécurité routière
dans les projets d'urbanisme.
D'autre part, la Grande-Bretagne, dans le cadre de la politique du
Neighbourood Renewal, un fonds spécifique est dédié pour améliorer la
sécurité dans les quartiers défavorisés. Les actions concernent surtout la
communication et la sensibilisation des habitants, mais des aménagements ont
également été réalisés, notamment à Boston, à Salford ou à Rochdale (Greater
Manchester, Grande-Bretagne). L'objectif est d'analyser des cas concrets afin
de comprendre les différentes stratégies mises en place pour améliorer la
sécurité routière via des aménagements dans des quartiers défavorisés.
L'insécurité des déplacements des populations est mesurée dans
l'agglomération de Lille. Les politiques menées sur les quartiers
défavorisés sont mises en perspectives avec d'autres politiques
européennes.
Analyse des tensions spatio-temporelles
Les différents aménagements coexistent sur les mêmes espaces. Pour
aménager les déplacements en milieu urbain , les conceptions balancent entre
ségrégation et intégration : d'une part, le trafic est déconnecté de son
environnement urbain et des voies propres sont dédiées aux différents modes
de transport ; d'autre part, le trafic traverse l'espace urbain et les modes de
142 ©Les collections de I'INRETS
Aménager les tensions entre espaces et pratiques
transport partagent un même espace. La sédimentation des différentes
conceptions urbaines au cours du temps sont parfois en tensions avec les
pratiques actuelles de l'espace. L'analyse des accidents révèle ces tensions.
Afin d'analyser les tensions spatio-temporelles entre l'espace aménagé et
l'espace pratiqué, les différentes politiques d'aménagement concernant les
quartiers étudiés sont analysées sous l'angle de la sécurité et mise en relation
avec l'insécurité des habitants du quartier et avec les accidents ayant lieu dans
le quartier.
Les tensions spatio-temporelles mettent en lumière les incohérences
entre l'espace tel qu'il a été conçu et les pratiques actuelles.
Analyse des tensions multi-scalaires
Des tensions existent entre les différentes échelles de l'aménagement de la
planification de l'agglomération à l'aménagement de détail. Ces tensions
scalaires renvoient aussi à des tensions entre professionnels puisque plusieurs
politiques sectorielles agissent sur un même espace.
L'intérêt d'une approche géographique est de lier ces différents niveaux
d'analyse : analyser le lieu où se manifestent les tensions entre espaces et
pratiques en considérant les caractéristiques du quartier et les schémas
globaux de déplacements est une condition essentielle pour tenir compte des
différentes causalités.
La notion de tensions scalaires permet d'appréhender les
incohérences entre les différents niveaux de planification et entre les
politiques sectorielles agissant sur un même espace. Les tensions
professionnelles montrent les incohérences dans les manières
d'aménager les espaces et leurs conséquences sur la sécurité des
populations.
Analyse des tensions liées à la lisibilité
Les tensions liées à la lisibilité font référence à la diversité des individus qui
se déplacent dans les espaces de circulation et à la diversité des façons de
comprendre les aménagements. Il est question de perception et d' interprétation
selon les caractéristiques individuelles (âge, habitude de ce type
d'environnement, mode de transport ... ).
L'analyse pointe également les tensions entre les pratiques effectives de la
part des individus et les pratiques présupposées de la part des professionnels
qui aménagent l'espace.
Les tensions liées à la lisibilité sont des distorsions dans la façon de
comprendre un espace et comment il est aménagé.
Analyse des opportunités pour réduire les tensions
Les différentes politiques agissant sur un même espace sont décryptées
pour comprendre les rapports entre les différents niveaux de planification de
l'espace urbain. La législation, l'organisation et les discours des professionnels
©Les collections de I'INRETS 143
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
sont analysés pour comprendre la prise en compte des enjeux de sécurité dans
les rénovations de quartiers défavorisés. Sur ces questions, des perspectives
européennes sont établies. Ces différents niveaux sont de la compétence de
différents acteurs : planification urbaine, politique de transport, projet urbain à
l'échelle d'un quartier, aménagement des voiries et des espaces publics.
Les tensions peuvent être réduites par une prise en compte des enjeux
de sécurité routière lors de la mise en oeuvre de projets urbains dans les
quartiers défavorisés. Deux éclairages européens des politiques
françaises permettent de comprendre comment les pouvoirs publics se
saisissent de politiques urbaines et sociales pour réduire les inégalités
face au risque routier.
Conclusion
Les apports de ce travail sont d'approfondir les connaissances sur les
différenciations face à l'insécurité des déplacements, d'en comprendre les
processus et d'analyser les actions menées par les pouvoirs publics. Mobiliser
la notion de tensions territoriales permet de saisir la complexité des liens entre
les espaces aménagés et les espaces pratiqués.
L'approche géographique est indispensable pour tenir compte des différents
paramètres influençant les différenciations face à la sécurité des
déplacements : caractéristiques sociales, influences sociale et spatiale du
quartier de résidence, mobilité ou encore politiques d'aménagement.
L'approche géographique permet également de mobiliser des outils
susceptibles de croiser ces différentes caractéristiques.
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©Les collections de l'IN RETS 147
Abstracts
The role of attention disturbances in driving. Research question and
methodology (Justine Hoël)
The question of attention has a strong presence in road safety studies, but its role in
producing accidents is sti/1 poorly understood. The notion of attention is not a/ways
clearly defined and can include a large number of concepts ranging from vigilance to
sustained attention. Furthermore, the ro/e of attention in accidents varies substantially
among road safety studies, with resu/ts ranging from 25 to 50% (Stutts et al. , 2001).
lnvestigating attention processes in driving is of twofold interest. More than just
improving our understanding of the impact that these processes have on accident
mechanisms, it is an essential condition for defining drivers' needs for assistance,
notably in new technologies.
Using studies in cognitive psycho/ogy and ergonomies, this article points out the ro/e of
attention in the driving activity and pinpoints the attention problems involved in reduced
performances and in accidents. The state of the art enabled us to define the research
question for our the sis, the methodology used and our objectives.
Study of the effects of different doses of a combination of paracetamol
and codeine on automobile driving behaviours in young subjects
(Jean-Noël Amata)
Epidemio/ogica/ studies have shawn that the consumption of psychotropic drugs is a
factor that increases accident risks (J.C. Verster, Pandi-Perumal, Ramaekers & de Gier,
2009). Among these drugs, analgesies are sorne of the most commonly prescribed
drugs, notably in France. This drug category includes opioid derivatives (step 2
analgesies) combined with paracetamol, ali of which have sedative side effects. Le veille
et al., 1994, demonstrated that they increase traffic accident risks due to their sedative
effects.
We looked into the codeine + paracetamol combination that is contained in severa//eve/-
2 analgesie proprietary drugs. The pharmacokinetics of this combination are fairly weil
known, but ifs effects on driving performances have not been c/early established, notably
for therapeutic doses. Our objective was to determine the effects of 3 increasing doses
of the codeine +paracetamol combination on driving performances.
The effects of 3 doses of the codeine + paracetamol combination were assessed on 16
healthy, young volunteers in compliance with the International Council on Alcohol, Drugs
and Traffic Safety recommendations. This was a double-blind, randomised,
counterbalanced crossover study. Driving performances were assessed on a simulator.
The standard deviation of the lateral position, which is the most sensitive parameter
used in assessing the effects of drugs on automobile driving (O'Hanlon, Haak,
Blaauw & Riemersma, 1982), was not affected. No other driving parameters (average
©Les collections de I'INRETS 149
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
speed, etc.) were disturbed by the different doses of the codeine + paracetamol
combination.
Our results indicate that a single dose of the codeine + paracetamol combination in
healthy young subjects does not appear to modify their driving capacities.
This study of healthy young subjects does not, however, enab/e us to extend the resu/ts
to the general population. lndeed, the effects of drugs can differ in eider/y adults due to a
number of physiological and pharmacokinetic changes. Eider/y adults consume more
psychotropic drugs. The effects of these drugs on other age groups have not been
studied.
Crossing intersections and collision avoidance strategies. A preliminary
experiment (Nicolas Louveton)
Intersections are a road safety challenge. ln 2007, accidents in intersections on French
roads accounted for 28% of ali accidents and 12% of fatal accidents (ON/SR, 2007
report). Drivers' perceptive mechanisms in this situation have been the subject of many
studies. However, little research has been done on the interaction between perceptive
and motor processes and on fine vehicle control during intersection crossing
manoeuvres.
ln response to this lack of information, this article presents the research question behind
the thesis, the results of the first study carried out on a simulator at the Accident
Mechanisms Department in Salon-de-Provence and the avenues of research this opens
up.
Traffic accidents and assessing driver negligence. Initial results of an
analysis of criminal and civil case law (Samira Mohammadi)
Traffic accidents have obviously a/ways been a serious issue. Their processes are
complicated and they involve a wide variety of factors. Furthermore, in this field, the
question of liability has been and usual/y sti/1 is established in view of a unidimensiona/
aspect of an accident, i.e. the rote of driver behaviour. Thus, legal trends to date have
tended to reinforce provisions against drivers (for example, the law of 5 July 1985 for
civil cases or the law of 12 June 2003 for criminal cases). And yet, the driver is just one
of the elements involved in an accident's occurrence and the process behind if. White
the legal framework concerning traffic accidents has been reinforced with a number of
legislative provisions, certain questions are nonethe/ess outstanding from the viewpoint
of the relevance of the claims involved.
The thesis uses expertise in civil law and criminal law to draw up an assessment of the
applicable legislation, doctrine, and case law dealing with questions such as the
circumstances contributing to the accident, involving various actors. This article presents
the initial results of our analyses of case law to demonstrate how judges assess the
circumstances to qualify a driver's behaviour and how they characterise and assess the
driver's negligence as a civil matter and as a criminal matter. We also examine the
elements taken into account by judges to partial/y or fui/y exonerate the driver from
liability.
150 © Les collections de I'INRETS
Abstracts
Command and observation of an automobile for the diagnosis of itinerary
disruption (Lghani Menhour)
A better understanding of risks and critica/ situations can considerably improve road
safety. lndeed, safety can be achieved through an understanding of the vehicle 's
dynamic behaviour and the geometry of the road. This research proposes a study of the
problem of diagnosing itinerary disruption. ln other words, simulations are used to
perform an extrapolation of behaviours observed in a controlled driving situation, leading
to a Joss of control using robust controls and an observer. Two points are dealt with:
The first concems the reconstruction of the road's banking with an unknown input sliding
mode observer. This parameter, which cannot be measured with inexpensive sensors,
plays an important role in the vehicle 's lateral dynamics, whence the importance of using
an observer (or virtua/ sensor) to assess it.
The second is a study of a vehicle 's dynamic behaviour under strong lateral
accelerations using a non-linear vehicle mode/ piloted by a driver mode/ (robust control)
and coupled with a banking observer. The driver mode/ is based on first-order sliding
mode control, which is a non-linear control method.
The different components were tested and validated using experimental data from the
Peugeot 307 vehicle developed at the IN RETS accident mechanisms department.
Urban planning and road network management. The question of speed
(Julien Busson)
This article presents the problem of travel speed in the context of urban /ayout based on
the particular cases of the Rennes and Grenoble urban areas. 1t was first of al/ a
question of reviewing the complex relations between speed and territories. ln tact, the
increase in travel speeds, against a background of massive automobi/isation, has made
a notable contribution to transforming urban areas. Starting with this observation, we
identify the causes and constraints of a possible shift in the references in this field. The re
is a movement toward a retum to a certain degree of s/owness, encouraged by a cal/ for
sustainable development on different levels: the fight against the extemal effects of
automobile traffic, sharing space or reducing urban sprawl. But the imbrications among
the different scales of travel and govemance make it complicated to apply these new
references. The second part focuses on the observation of travel policies in the Rennes
and Grenoble urban areas. We have demonstrated a movement toward a reappraisal of
speed on three /evels, depending on the objectives pursued. Lastly, we look into the
policy processes /eading to these choices, demonstrating that travel speed concems a
wide variety of actors whose mobilisation in favour of common objectives remains a
highly complex exercise.
Easing tensions between spaces and practices. Contributions from an
urban analysis of travel insecurity among residents of deprived
neighbourhoods (Sylvanie Godillon)
Safety studies provide an understanding of the complex links between travel networks
and territories. Territories are defined as spaces lived in by individua/s and laid out by
public and private authorities. There is a wide variety of territories, notably due to the
presence of populations with different social, economie or cultural characteristics.
©Les collections de l'IN RETS 151
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Research, main/y in the English-speaking world and Sweden, has shown that
underprivileged people appear to be involved in more accidents and that people living in
deprived neighbourhoods are more often involved in accidents. Due to the socio-spatial
differences in urban spaces, social and urban policies have been applied in Europe
since the 1980s for neighbourhoods with a large share of economically deprived people.
These policies mobilise social and economie aspects as weil as urban aspects, by
renovating buildings and public spaces; this fast element affects safety.
A territorial approach is emphasised: individuals live in spaces laid out by public and
private authorities. lndividuals have social, economie and cultural characteristics that
have an influence on their travel habits and their use of space. At the same time, laid out
spa ces have an influence on uses. Elements of the territory form a system under tension
due to the diversity of needs for /ayouts, actors and uses. These tensions lead to
adaptations by individuals, spaces and layouts. When the adaptations are insufficient,
these tensions can tum into conflicts and lead to accidents. Thus, the tensions between
territorial elements can be observed using accident analyses. Do /ayouts affecting
deprived neighbourhoods reduce the conflicts between developed urban spaces and
their users?
152 © Les collections de I'INRETS
Tableau des sigles et acronymes
ABS Anti-block bracking system
ADAS Advanced driver assistance systems
AUDIAR Agence d'urbanisme et de développement intercommunal de
l'agglomération rennaise
AURG Agence d'urbanisme de la région grenobloise
CA Cour d'appel
CBA Constant bearing angle
CdG Centre de gravité
CEE-ONU Commission économique de l'Organisation des nations unies pour
l'Europe
CERTU Centre d'études sur les réseaux et les transports urbains
CHU Centre hospitalier universitaire
CMG Commande par mode glissant
CNRS Centre national de recherche scientifique
DIARI Diagnostic de rupture d'un itinéraire
DYN Thématique dynamique du véhicule du département MA
ED École doctorale
EDA Études détaillées d'accidents
EPCI Établissement public de coopération intercommunale
ESP Electronic stability programs
FST Field of safety travel
HEUDIASYC Heuristique de diagnostic des systèmes complexes
ICADTS International council on alcohol, drugs and traffic safety
ICTAVRU Instruction sur les conditions techniques d'aménagement des voies
rapides urbaines
IFSTTAR Institut français des sciences et technologies des transports, de
l'aménagement et des réseaux
IN RETS Institut national de recherche sur les transports et leur sécurité
LAB Laboratoire d'accidentologie, de biomécanique et d'étude du
comportement humain, Renault 1 PSA
LAURE Loi sur l'air et l'utilisation rationnelle de l'énergie
LCPC Laboratoire central des ponts et chaussées
LOTI Loi d'orientation des transports intérieurs
LPV Linéaire paramètres variant
MA Département mécanismes d'accidents- IFS TT AR
©Les collections de I'INRETS 153
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
MISTRAL Thématique Aménagement et intégration de la sécurité routière dans la
gestion territoriale du département MA
MLPV Véhicule linéaire à paramètres variants
NL4R Non linéaire quatre roues
ONISR Observatoire national interministériel de la sécurité routière
POU Plan de déplacements urbains
PLU Plan local d'urbanisme
PREDIT Programme de recherche et d'innovation dans les transports terrestres
PUCA Plan, urbanisme, construction et architecture
RAD ARR Recherche des attributs pour le diagnostic avancé des ruptures de la
route
RE DAC Thématique Recherche des dysfonctionnements accidentologiques du
système de conduite du département MA
RESAT Réseau éveil, sommeil, attention et transport
RESPONS Thématique Responsabilités juridiques et leurs effets sur le système de
circulation routière du département MA
SARl Surveillance automatisée de l'état des routes pour l'information des
conducteurs et des gestionnaires
SCOT Schéma de cohérence territoriale
SDAU Schéma directeur d'aménagement et d'urbanisme
SDLP Standard deviation of-lateral position
SIMUL Thématique Simulation, psychotrope et comportement de conduite du
département MA
SMSD Syndicat mixte du schéma directeur
SRU Loi solidarité et renouvellement urbains
STI Système de traitement de l'information
UFR Unité de formation et de recherche
UMR Unité mixte de recherche
UTC Université de technologie de Compiègne
V ANI Véhicule d'analyse d'itinéraires
WP1 Groupe de travail sur la sécurité et la circulation routières du comité
des transports intérieurs de la CEE-ONU
154 ©Les collections de I'INRETS
Fiche bibliographique
Unité de recherche 1 Projet no ACTESINRETS
Mécanismes d'accidents Réf.: A130
Titre
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Sous-titre Langue
Actes des séminaires du département mécanismes Français
d'accidents. Volume 3
Coordination Date de publication
Michèle Guilbot Janvier 2011
Résumé
Constitué autour de la recherche en accidentologie, le département mécanismes
d'accidents de l'IN RETS (MA) a développé un ensemble de travaux dans le cadre de
référence de l'approche système. Selon cette approche, les rôles des composants
techniques et humains dans la production de l'accident sont considérés dans leurs
interactions et l'analyse des processus des dysfonctionnements implique des
questionnements sur la scène de l'accident mais aussi , plus en amont, sur
l'environnement de conduite, la dynamique du véhicule et l'aménagement routier. Ceci
suppose la mobilisation de compétences disciplinaires diversifiées.
La pluridisciplinarité constitue en effet un atout majeur pour mieux comprendre le
processus accidentel en tenant compte de l'environnement dans lequel le conducteur
exerce son activité de conduite. Elle permet aussi de proposer des pistes d'amélioration
sans ignorer les contraintes de l'une ou l'autre des disciplines engagées dans l'action.
Le présent ouvrage, qui constitue le 3e de la série, est intégralement produit par les
doctorants ayant communiqué dans l'un des séminaires scientifiques du département. Il
témoigne de la diversité des compétences et de l'enrichissement mutuel des disciplines,
chacune des thématiques scientifiques portées par le département étant représentée ici.
Mots clés : accident de la route, aménagement de voirie, défaillance attentionnelle, droit,
dynamique du véhicule, gestion territoriale, planification urbaine, psychologie cognitive ,
psychotrope, recherche pluridisciplinaire, responsabilité , sécurité routière
Nb de pages
1 Prix Bibliographie
156 65 euros Oui
©Les collections de l'IN RETS 155
Publication data form
Research unit 1 Project No. INRETS PROCEEDINGS
Department of accident mechanisms Ref.: A130
Title
MultidisciQiinarity for a better understanding of road insecurity
Subtitle Language
Minutes of the accident mechanisms Department French
Seminars. Volume 3
Editor Publication date
Michèle Guilbot January, 2011
Summary
Dedicated to accidentology research, the accident mechanisms department (MA) at
INRETS has developed studies using the reference framework of the system
approach . Under this approach , the roles of the technical and hu man components in
producing an accident are considered through their interactions. Analysing
dysfunctional processes entails questions at the accident scene but also, at an earlier
stage, questions on the driving environment, vehicle dynamics and the road layout.
This presupposes mobilising skills in various disciplines.
Multidisciplinarity is a major asset for a better understanding of accident processes,
taking into account the environment in which the driver performs the driving activity. lt
a Iso opens up avenues for improvement without ignoring the constraints of any of the
disciplines involved in the action.
This is the 3'd volume in the series. lt was produced in full by doctoral candidates who
contributed to one of the department's scientific seminars. lt is a testimonial to the
diversity of the ir skills and the mutual en rich ment of the ir disciplines, as each of the
scientific topics covered by the department is represented.
Key Words: traffic accident, road layout, attention failure , law, vehicle dynamics ,
territorial management, urban planning , cognitive psychology, psychotropic drug ,
multidisciplinary research, responsibility, road safety
Nb. of pages 1 Priee Bibliography
156 65 euros Y es
Imprimé en France - SEVEN , 17 rue de Gerland - 69007 Lyon
Dépôt légal janvier 2011
156 ©Les collections de I'INRETS
(ATTENTION: OPTION rsch & Van Wijck (2009) rapportaient des
conclusions similaires : un traitement analgésique chronique et stabilisé chez
des sujets souffrant de douleur chronique ne semble pas avoir de conséquence
sur l'activité de conduite.
En résumé, les données épidémiologiques suggèrent que l'utilisation des
analgésiques morphiniques seuls ou en association pourrait présenter un
risque d'accident dans la conduite automobile. Parallèlement, les études
expérimentales indiquent que pour des sujets souffrant de douleurs chroniques,
la prise d 'analgésique~ n'est pas un facteur de risque pour la conduite
automobile. Cependant, pour des sujets sains les résultats peuvent être
« controversés ».
Le but de notre étude a donc été de mesurer les effets de l'association
codéine+ paracétamol chez des sujets jeunes et sains (qui représentent un
quart des consommateurs) afin de déterminer un éventuel « effet dose »8
thérapeutique en situation de conduite monotone sur simulateur de conduite
automobile. Nous supposons une dégradation de la conduite monotone chez
ces sujets du fait que les analgésiques ont potentiellement un effet sur la
vigilance et la performance de conduite du fait de leur effet sédatif.
Méthode
Population
L'étude a été réalisée sur 16 volontaires sains (8 hommes et 8 femmes) .
Leur âge moyen était 22 ans (± 2,63 ans) (tranche d'âge 20-30 ans) . Tous les
sujets recrutés ont au minimum bac +2 et possèdent le permis de conduire
depuis au moins 2 ans. Ils ont conduit au moins 5 000 km l'année précédente et
sont affiliés à un régime de la sécurité sociale.
Une visite médicale est réalisée avant l'expérimentation par un des
médecins investigateurs. Sont exclus de l'expérimentation les sujets : (1) ayant
participé à un essai clinique dans un délai inférieur à la période d'exclusion de
ce projet, (2) les femmes enceintes, (3) les sujets chez lesquels la prise des
médicaments étudiés présente un risque non nul pour leur santé
(hypersensibilité connue aux analgésiques morphiniques ; dépendance actuelle
ou passée à l'alcool , aux opiacés, aux benzodiazépines ou à toute drogue
illicite) ; (4) ceux souffrant d'insuffisance respiratoire, d'asthme, d'insuffisance
hépatique, de myasthénie ou d'un syndrome d'apnée du sommeil ; (5) ceux
8 Nous nous sommes intéressés à une gamme de doses allant de la dose minimale de codéine et
de paracétamol jusqu 'à la dose maximale recommandée en une seule prise, cette dose maximale
représente trois fois la dose minimale de codéine et de paracétamol.
©Les collections de l'IN RETS 39
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
traités par morphiniques ou clozapine9
. Sont également exclus (6) les sujets
présentant des habitudes, antécédents médicaux, ou toute pathologie aiguë ou
chronique pouvant influencer les résultats aux tests (histoire passée ou
présente de maladie neurologique) ; (7) ceux souffrant de troubles de la
vigilance diurne ou du sommeil (insomnies, parasomnies ou hypersomnies) ;
(8) ceux avec une acuité visuelle, éventuellement après correction par lentilles
de contact, inférieure à 7/1 0 ; (9) ceux ayant pris tout hypnotique ou tout autre
dépresseur du système nerveux central (morphiniques, barbituriques,
antiépileptiques, antidépresseurs sédatifs, antihistaminiques, anxiolytiques,
neuroleptiques, clonidine 10 et apparentés) pendant le mois qui précède
l'expérimentation ; (1 0) ceux fumant habituellement plus de 5 cigarettes par
jour; (11) ceux consommant plus de 28 unités d'alcool par semaine; et (12)
ceux consommant plus de 150 mg de caféine par jour.
Le protocole expérimental a été approuvé par le Comité de protection des
personnes de Caen nord ouest Ill. Après signature d'un formulaire de
consentement éclairé, le sujet participe à une session de familiarisation et
d'apprentissage de la conduite sur simulateur.
Design
Il s'agissait d'une étude randomisée, en double insu, cro1see et
contrebalancée. Chaque sujet était étudié lors de 4 sessions espacées d'au
moins deux semaines d'intervalle, au cours desquelles il avait reçu un
traitement différent, dans un ordre aléatoire (tableau 1 ).
Les sujets prenaient soit : (1) 20 mg de codéine et 400 mg de paracétamol ,
soit (2) 40 mg de codéine et 800 mg de paracétamol, soit (3) 60 mg de codéine
et 1 200 mg de paracétamol , soit (4) un placebo.
Les traitements étaient placés dans des capsules identiques pour qu'ils ne
puissent être identifiés ni par le sujet ni par les expérimentateurs.
9 La clozapine est un antipsychotique atypique dérivé du dibenzodiazépine utilisé dans le traitement
de la schizophrénie .
10 La clonidine a été utilisée historiquement comme traitement de certaines formes d'hypertension.
Plusieurs utilisations ont suivi, comme par exemple anesthésique ou encore comme stimulant chez
les patients atteints de TDA/H ou trouble déficit de l'attention/hyperactivité.
40 ©Les collections de l'IN RETS
Étude des effets de différentes doses de l'association paracétamol et codéine
Les quatre sessions se déroulent de la manière suivante :
Tableau 1. Chronologie pour une session
J -1 Interdiction de boire de l'alcool eUou faire intensément du sport (marathon)
JO
Petit déjeuner normal le matin de l'expérimentation mais ils ne doivent pas
fumer- ni boire de café
JO- 8h Arrivée au CHU - prise des gélules 111
JO- 9h
19
' prélèvement 1 heure après la prise des gélules (au moment du pic de
concentration plasmatique)
JO- 9h Test de simulation de conduite monotone (durée : 1 h)
JO- 11h30 29 prélèvement- retour à domicile 111
(1) : pour des raisons de sécurité. les sujets participant aux études ne sont pas autorisés à conduire le jour de la
prise médicamenteuse
Les sujets effectuent leurs 4 sessions le même jour de la semaine afin
d'éviter toute interférence possible avec des changements de rythme biologique
circadien .
Le jour de l'expérimentation les sujets prennent les gélules sous le regard
d'un des expérimentateurs. L'expérimentation commence une heure après la
prise des gélules au pic de concentration plasmatique de la codéine pour éviter
de tester les sujets pendant la phase d'adaptation du système nerveux central à
la codéine . Afin de connaître les fluctuations intra individuelles de cette
association , les sujets sont leur propre contrôle .
Conduite automobile
La performance de conduite était évaluée sur un simulateur de conduite à
base fixe (simulateur mono-écran F721 OOR, FAROS®) (figure 1 ). Ce simulateur
se présente sous la forme d'un système ouvert comportant une interface
volant - pédales - tableau de bord - boîtier de vitesse , un vidéo-projecteur ainsi
qu 'une station de travail spécialisée dans le graphisme en 3 dimensions. Un
écran de projection des images ( 1 ,3 x 1, 7 m) est situé à 2,3 m du sujet.
L'acquisition des paramètres de conduite était effectuée à une fréquence de
30Hz.
Figure 1. Simulateur de conduite
©Les collections de I'INRETS 41
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Le circuit utilisé représente une autoroute (2 x 2 voies) intégrée dans un
décor simple (prés, villages au loin) légèrement vallonné. Il décrit une boucle de
22 km avec des virages plus ou moins marqués. Les voies empruntées par le
véhicule font 3,4 m de largeur. Aucun véhicule ou obstacle n'est présent sur le
circuit.
Au début de la simulation, le sujet était placé, voiture arrêtée, sur une aire
de parking en bordure d'autoroute. Le sujet avait alors pour consigne de
démarrer, sortir du parking et prendre l'autoroute. S'en suivait alors une tâche
de conduite monotone d'une durée de 60 mn, lors de laquelle le sujet avait pour
instruction de rouler à une vitesse constante de 110 km.h ., sur la file de droite
en maintenant le mieux possible le véhicule dans cette voie.
Lors de la tâche de conduite, 5 paramètres ont été analysés (figure 2) : les
écarts latéraux (m) correspondant à l'écart-type par rapport à la position
moyenne du véhicule (SDLP ou écarts types de la position latérale) ; le nombre
de sorties de voie (lorsque la moitié du véhicule a franchi la ligne médiane) et le
nombre de sorties de route (lorsque la moitié du véhicule a franchi la ligne de
bord de route); la vitesse moyenne (km/h) ; les écarts de vitesse (km/h)
correspondant à l'écart-type par rapport à la vitesse moyenne.
Figure 2. Paramètres relatifs à la position latérale
et à la vitesse du véhicule
Statistique
Pour tester l'effet dose sur la vitesse moyenne (km/h), une ANOVA à
mesures répétées a été effectuée avec le facteur dose comme mesure répétée .
Les données concernant (1) les écarts latéraux (m). (2) le nombre de sorties
de voie et le nombre de sorties de route, et (3) les écarts de vitesse (km/h) ne
se distribuent pas selon une loi normale, des ANOVA de Friedman ont été
effectuées sur ces paramètres afin de tester l'effet dose.
Lorsque les ANOVA étaient significatives, nous avons réalisé un test a
posteriori : le test PLSD de Fisher, afin d'isoler la (les) moyenne(s) qui
diffère(nt) des autres.
42 ©Les collections de I'INRETS
Étude des effets de différentes doses de J'association paracétamol et codéine
Le seuil de significativité consenti est p < .05 pour l'ensemble des analyses
de cette étude. Toutes les analyses statistiques ont été réalisées avec le
logiciel STATISTICA software (StatSoft®).
Résultats
La position latérale, les sorties de voies et de route
Pour les écarts types de la position latérale (SDLP), I'ANOVA ne montre pas
d'effet significatif (F (3, 45) = 0,6, p = 0,61) des 3 doses d'analgésiques
(figure 3) .
Figure 3. Écarts types des positions latérales (rn)
en fonction des différents traitements
§:
~
0
!!. 0 .5
><
" E
j!!
.!!!
~ 0 .4
B ...
~
"' 8. 0.3
z:.
J'!
B ...
0 .2
20mgl400mg ?omg1800mg 60mg11200mg Placebo
Dose de Codeine/Paracetamol
Pour le nombre de sortie de voie et le nombre de sortie de route, I'ANOVA
de Friedman ne montre pas d'effet significatif (F (3, 16) = 2,77, p = 0,42) des
3 doses d'analgésiques (figure 4).
Figure 4. Nombre total de sorties de voie et de sorties de route
en fonction des différents traitements
~
~ 20,-----------------------------~
~
g
~ 15
~
1
"' 10 ;;
·"' g
"' '0
·"' 5 " g
"' '0
!!' 1 0 20mgl400mg 40mg1800rng 60mg/1200mg Placebo
Dose de Codeine/Paracetamol
©Les collections de I'INRETS 43
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
La vitesse
Pour la vitesse moyenne, I'ANOVA à mesures répétées ne montre pas
d'effet significatif (F (3, 45) = 0,49, p = 0,68) des 3 doses d'analgésiques
(figure 5) .
Figure 5. Vitesse moyenne (km/h) en fonction des différents traitements
11 2 .0
111 5
I 11 1.0
"' c
:ii 110 5 i;'
E
:1:
-~
1100
109 5
1090
20mgl400mg 40mg/800mg 60mgl1200mg Placebo
dose de Codeine/Paracetamol
Pour les écarts types de vitesse, nos analyses ne montre pas d'effet
significatif (F (3 , 45) = 1, 72, p = 0, 17) des 3 doses d'analgésiques (figure 6).
Figure 6. Ecarts types de vitesse (km/h)
en fonction des différents traitements
20mg/400mg 40mg/800rng 80mg/1200mg Pt?c::.bo
Dose de Codeine/Paracetamol
Discussion
Zacny (1995) , lors d'une revue de littérature sur l'effet des opioïdes, estimait
que l'unique étude expérimentale, sur simulateur de conduite, de Linnoila et
Hakkinen (1974) n'était pas suffisante pour conclure sur le risque d'accident
engendré par une prise unique de 50 mg codéine.
Nous avons donc utilisé un simulateur de conduite pour tester les effets de
cette molécule sur les capacités de conduite automobile. Les simulateurs
permettent de mettre les sujets en situation sans qu'il y ait de risque d'accident
44 © Les collections de l'IN RETS
Ëtude des effets de différentes doses de l'association paracétamol et codéine
réel. Ils ont l'avantage de se rapprocher de la réalité quotidienne, ce qui permet
d'appréhender la capacité et la performance de conduite automobile au travers
d'une tâche plus écologique que les tests psychomoteurs. (Berthelon, Bocca,
Denise et Pottier, 2003 ; Berthelon, De Longcamp, Coquerel et Denise, 2008 ;
Berthelon et Denise, 2004 ; Bocca et a/. , 1999 ; Brookhuis, De Waard et
Fairclough, 2003 ; Cohen, Posner, Ashby , Smith, et Peck, 1984 ; de Waard et
Brookhuis, 2000 ; Meskali , Berthelon, Marie, Denise et Bocca, 2009 ; Rapoport
et Banina, 2007).
Pour minimiser les effets d'un rehaussement temporaire de la vigilance
(Parasuraman, 1975 ; Parasuraman et Davies, 1976) ce qui est parfois observé
sur des épreuves psychomotrices courtes, l'épreuve de conduite automobile
durait 60 mn (Broadbent, 1984 ; Lemercier & Cellier, 2008 ; Oken, Salinsky &
Elsas, 2006 ; Parasuraman, 1975 ; Parasuraman & Davies, 1976). Une tâche
d'évaluation de la vigilance se définit en effet par une durée relativement
longue, ce doit être une tâche prolongée (Davies & Parasuraman, 1981).
Une baisse de vigilance peut se traduire par des modifications de la
performance. Notre étude ne montre pas d'effet des doses de l'association
codéine + paracétamol sur les paramètres de conduite les plus sensibles aux
effets des psychotropes. En effet, les SDLP, qui sont représentatifs d'un
manque de contrôle de la trajectoire lorsqu'ils augmentent, ne sont pas
dégradés par les doses testées de l'association codéine + paracétamol. La
vitesse moyenne des sujets n'est pas non plus modifiée, les sujets respectent
la vitesse de consigne (11 0 km/h) , ils ne semblent pas avoir de comportement
impulsif ou quelques difficultés à suivre les consignes.
Pour Linnoila et Hakkinen (1974) , 50 mg de codéine, seul ou en interaction
avec de l'alcool , pouvait augmenter les risques d'accident dans une situation
d'évitement d'obstacle dans un environnement monotone. Pour Verster et al.
(2006) , les opioïdes n'avaient pas d'effet sur les capacités de conduite.
Nos résultats, avec une population jeune et saine (âge moyen : 22 (± 2.63)
ans) , similaire aux populations étudiées par Linnoila et Hakkinen (197 4) ou par
Verster et al. (2006) , ne montrent pas de dégradation des compétences de
conduite automobile sous l'influence de l'association codéine+ paracétamol (de
20 à 60 mg de codéine) lors d'une tâche de conduite monotone longue.
Cependant, nos données ne sont pas généralisables à l'ensemble de la
population. Elles proviennent de sujets jeunes et sains alors que l'association
codéine + paracétamol est généralement consommée par des adultes matures
ou des personnes âgées 11
. Or, des résultats récents (Meskali et al. , 2009)
indiquent que les effets et la cinétique d'élimination des molécules
médicamenteuses pourraient différer en fonction de l'âge des sujets. D'autre
part, il ne faut pas négliger les effets potentialisants ou additifs de l'association
de différentes substances.
11 Verster et al. (2006) exposent la même limitation à leur étude (p. 504) .
©Les collections de l'IN RETS 45
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
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© Les collections de I'INRETS 49
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Verster, J.-C ., Pandi-Perumal, S.-R., Ramaekers, J.G. & de Gier, J.J. (2009) .
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Annexe 1. Tableau récapitulatif sur l'association codéine + paracétamol
et information sur l'association codéine + paracétamol
sous forme thérapeutique
Éléments Médicaments
Association de codéine et de paracétamol
Codoliprane® Adulte, Claradol® codéiné, Dafalgan® codéiné,
Efferalgan® codéiné, Gaosedal® codéiné, Oralgan® codéiné
Opiacés ou analgésiques Analgésiques non
morphinique morphinique
Molécules étudiées Codéine Paracétamol
Molécules Codéine phosphate hémihydraté Paracétamol
Exemple de dosage du
20 mg par comprimés
Codoliprane® Adulte (soit 15,62 mg de Codéine base 400 mg par comprimés
par comprimés)
Posologie maximale 180 mg 4 000 mg
Pic de concentration
60 minutes 30 à 60 minutes
plasmatique
Demi-vie 3h 2h
Effet souhaité Analgésie pendant 4 à 6 heures
Effet sédatif, psychodysleptique
et euphorisant, anxiolytique
Effets indésirables Fatigue, vertiges, déprime les
centres respiratoires ; déprime
la vigilance
Ac Action centrale sur le S.N.C.,
au niveau du contrOle des
Sites d'actions afférences douloureuses dans la Analgésique Périphérique
région thalamo-hypothalamique
(Rainville, 2002)
Source : à partir des travaux de (Caraco, Sheller & Wood, 1996, 1999 ; Hantson, 2002 ; Moulin &
Coquerel , 2002)
50 ©Les collections de l'IN RETS
Traversée de carrefours et stratégies
d'évitement de collision. Expérience
préliminaire
Nicolas Louveton
Doctorant en psychologie cognitive, université de la Méditerranée,
Aix-Marseille Il , faculté des sciences du sport,
ED 463 "Science du mouvement humain"
Institut des sciences du mouvement
UMR 6233, faculté des sciences du sport
63 Avenue de Luminy, 13009 Marseille, France
nicolas.louveton@ifsttar. fr
Sujet de thèse : Traversées de carrefours. Effets de doses modérées d'alcool et de
l'expérience de conduite sur les stratégies d'évitement de collision
Direction de thèse :
Reinoud Bootsma, professeur en neurosciences comportementales à l'université
de la Méditerranée, faculté des sciences du sport, UMR Mouvement et
perception
Gilles Montagne, maitre de conférence en neurosciences comportementales à
l'université de la Méditerranée, faculté des sciences du sport, UMR Mouvement
et perception
Catherine Berthelon, directrice de recherche à I'IFSTTAR, département
mécanismes d'accidents; docteur en psychologie , habilitée à diriger les
recherches
Co-financement IN RETS 1 Région PACA
Résumé - Les intersections constituent un enjeu de sécurité routière. Sur les
routes françaises, en 2007, les accidents en intersections correspondent à
28% des accidents et 12% des accidents mortels (ON/SR, Bilan 2007) . Les
mécanismes perceptifs des conducteurs dans cette situation ont fait l'objet de
nombreuses études. Cependant, peu de recherches se sont intéressées à
l'interaction entre processus perceptifs et moteurs ainsi que sur le contrôle fin
du véhicule au cours de la manoeuvre de traversée de carrefour.
Dans la perspective de combler cette lacune, cet article présente la
problématique de la thèse, les résultats de la première étude menée sur le
simulateur du département mécanismes d'accidents à Sa/on-de-Provence ainsi
que les pistes qu'elle ouvre.
© Les collections de I'INRETS 51
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Introduction
Intersection et sécurité routière
Une infrastructure particulière
L'intersection est une infrastructure très particulière : en tant que noeud dans
le réseau routier elle implique le croisement de plusieurs trajectoires de
conduite. Pour le conducteur, il s'agit d'une étape intermédiaire dans son plan
de route (Saad et al., 1992) qui nécessite une adaptation ponctuelle de sa
conduite en fonction à la fois de la forme de l'intersection et du trafic en
présence. L'intersection peut en effet prendre de nombreuses formes plus ou
moins typiques et peut être régulée de différentes façons (feux, stop, giratoire
etc.). Enfin , en fonction de son emplacement, les caractéristiques de
l'intersection peuvent varier en termes de volume de trafic, de vitesse
pratiquées et de visibilité.
De même, l'intersection peut donner lieu à divers types de manoeuvres en
fonction des intentions du conducteur et la nature de la route sur laquelle il
circule. Manzano & Brusque (2007) recensent cinq types de manoeuvres dont
trois semblent particulièrement impliquées dans la production d'accidents : la
traversée (le conducteur est sur la voie non prioritaire et continue de façon
rectiligne} , le franchissement (le conducteur est sur la voie prioritaire et
continue de façon rectiligne) et la manoeuvre de changement de direction à
gauche en insertion (le conducteur est sur la voie non prioritaire et sort à
gauche) (cf. tableau 1 pour plus de détail et infra pour les statistiques
d'accidents) . Par la suite, nous utiliserons l'expression « passage
d'intersection » pour désigner l'ensemble de ces situations de façon générique.
52
Illustration 1. Le FST déformé par un véhicule en approche
dans une intersection
~ - - -
' !
J i
!
------- ! n
~.
] ______ ( /
Source: selon Gibson & Crooks 1938
'
' 1
.
/
1
1
©Les collections de I'INRETS
Traversée de carrefours et stratégies d'évitement de collision
Statistiques d'accidents
L'intersection se caractérise également par les chiffres de la sécurité
routiére. En effet, les statistiques montrent que les accidents en intersections
ne sont pas négligeables. Ainsi, sur les routes françaises en 2007 (ONISR,
2007}, les accidents en intersection représentent 12 % des accidents mortels
(soit 569 cas) et 27% des accidents corporels (soit 21 933 cas). L'importance
des accidents en intersection est également confirmée aux États-Unis. En effet,
en 2003 ces accidents représentaient 45 % (soit 1,4 million d'accidents) de la
totalité des accidents, et 12 % (soit 8 569 cas) des accidents mortels
(www.its.dot.gov/cicas_overview.htm).
Plus précisément (Page & Chauvel, 2004}, les situations de traversée et de
franchissement totalisent 34 % des accidents non mortels et 40 % des
accidents mortels en intersection. Les collisions survenant pendant un
changement de direction à gauche en insertion représentent 21 % des
accidents. Dans les deux cas, il s'agit de collision sur le côté du véhicule (en
France en 2003 selon la base de données du LAB 12
) .
Tableau 1. Illustration de situations très impliquées dans la production
d'accidents en intersection, ainsi qu'une liste concise des points clés
de la tâche à accomplir
Type de manoeuvre Schéma Nature de la tâche
9~:~
Le conducteur n'est pas
prioritaire et coupe le flux
La traversée de véhicules en
provenance des deux
côtés.
_j 1
b
1
1
1 Le conducteur est
Le franchissement
4
prioritaire et franchit
!tl l'intersection
Changement de _jl!b Le conducteur quitte la
ITrF
route secondaire et
directions à gauche en
s'insère sur la route
insertion
prioritaire
Source : inspiré de Manzano & Brusque 2007
12 Laboratoire d'accidentologie, de biomécanique et d'étude du comportement humain , Renault 1
PSA.
©Les collections de I'INRETS 53
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Aspects cognitifs de la conduite en intersection
Analyse ergonomique
La conduite est une activité complexe : elle met en jeu l'interaction de
l'opérateur humain (i.e. le conducteur) , du véhicule automobile et de
l'environnement (Van Elslande & Alberton , 1999). Le véhicule peut être
considéré comme un outil , que le conducteur doit apprendre à maîtriser, et qui
médiatise son action de déplacement.
La littérature en psychologie cognitive fait référence de façon récurrente à
l'activité de conduite automobile (Groeger, 2002). La psychologie cognitive de
la conduite a pour but d'identifier quelles ressources l'opérateur humain utilise
pour réaliser sa tâche et quelles contraintes pèsent sur son activité. De ce point
de vue, le conducteur est conçu comme un système de traitement de
l'information (STI) . Un STI classique est défini comme une chaîne de
traitements, admettant une entrée sensorielle au départ de cette chaîne (source
d'informations sur le monde externe) et renvoie une sortie motrice en fin
d'exécution. Sur la base de ce cadre de travail , il s'agit d'expliquer comment
l'opérateur humain, perçoit l'environnement, construit des connaissances et les
utilisent pour contrôler son véhicule avec efficacité et sécurité.
Les modèles cognitifs du comportement de conduite décrivent un ensemble
de « sous-tâches » et d'activités mentales que le conducteur doit accomplir
dans un environnement potentiellement changeant et imprévisible. De façon
très générale ces modèles ont tous en commun de comporter trois types de
traitements qui se succèdent :
les traitements sensoriels de bas niveau ;
les traitements de haut niveau : sémantique, interprétation , planification,
décision, etc. ;
les traitements moteurs de bas niveau.
Les traitements de bas niveau sont les traitements censés concerner les
opérations les plus précoces et les plus tardives dans la réalisation de l'activité.
Ils concernent au plus près le « matériel » biologique qui les sous-tend et sont
exécutés de façon automatique et silencieuse. À l'inverse, les opérations de
haut niveau regroupent les activités mentales impliquant la verbalisation, la
réflexion consciente, la sémantique et ont un coût attentionne! élevé.
Dans ce cadre-là , Staplin , Harvey, Lococo & Tarawnch (1997) proposent de
formaliser la traversée d'intersection en sept « sous-tâches » à réaliser de
façon séquentielle :
54
détecter la présence de l'intersection ;
détecter et interpréter le système de régulation du trafic ;
interpréter le cycle des feux de signalisations s'ils sont présents ;
anticiper les accélérations des autres véhicules ;
prendre en compte l'ensemble du trafic et des autres usagers ;
éviter les obstacles ;
© Les collections de l'IN RETS
Traversée de carrefours et stratégies d'évitement de collision
réaliser la manoeuvre.
Il est facile de retrouver l'organisation générale d'un STI sous cette
formalisation . Les deux premières étapes concernent les opérations
sensorielles (détection} , les étapes 3, 4 et 5 concernent les opérations de haut
niveau tandis que les étapes 6 et 7 concernent les processus moteurs.
Il est à noter que ces approches donnent une place très importante aux
mécanismes de détection des dangers et de la prise de décision finale dans la
causalité des accidents. Le modèle séquentiel ci-dessus, par exemple, ne
laisse pas de place à une régulation progressive du déplacement du véhicule.
L'action que produit le conducteur sur son véhicule est réalisée seulement en
fin de chaîne de traitements perceptifs et sémantiques. Ce point de vue va se
retrouver directement dans la conception des études expérimentales associées
à la traversée d'intersection.
Études expérimentales
Le passage d'intersection a donné lieu à de nombreuses études
expérimentales (Berthelon, Bocca, Denise & Pottier, 2003 ; Berthelon & Mestre,
1993 ; Borowsky, Oron-Gilad & Parmet, 2009; Cavallo & Laurent, 1988 ; Oxley,
Fildes, Corben & Langford, 2006 ; Oxley, Lenné & Corben, 2006 ; Yan ,
Radwan , Guo & Richards, 2009). De manière générale, ces études tentent de
mettre en évidence les variables externes (vitesse d'approche des obstacles,
type de véhicules etc.) et internes (âge, prise de substances spécifiques) mises
en jeu dans cette activité. Ces recherches étudient principalement les
paramètres de la prise de décision (temps de réaction , seuil perceptifs) et
l'anticipation du temps à l'obstacle (durée avant qu'une cible atteigne le sujet,
time-to-contact en anglais) : le participant ne réalise pas la manoeuvre de
passage d'intersection. Ces études sont donc principalement axées sur le
versant perceptif de la tâche.
Elles portent sur deux types de tâche : le changement de direction à gauche
( « left-turn » en anglais) et les tâches d'acceptation de fenêtre temporelle
( « gap acceptance » ). L'un des paradigmes expérimentaux les plus employé
pour étudier les intersections est le paradigme de disparition de l'objet
( « disappearance paradigm » ). Dans ce type de protocole, le participant est
placé à l'arrêt au niveau d'une intersection. Un ou plusieurs véhicules arrivent
sur l'axe perpendiculaire et, après un laps de temps défini par l'expérimentateur
ces véhicules disparaissent. Il est alors demandé au participant de presser une
commande pour signifier l'instant où il pense que le véhicule en approche serait
passé devant lui. Ce paradigme a pour but d'identifier un éventuel biais dans
l'évaluation du temps au contact. Néanmoins il a été fortement critiqué
(Caird & Hancock, 1994 ). Il existe aussi d'autres possibilités, comme demander
au participant de presser l'accélérateur quand il pense qu'il pourrait passer
dans la fenêtre formée par deux véhicules. Dans ce cas, il est possible
d'évaluer la perception des ressources temporelles disponibles pour réaliser
une manoeuvre dans l'intersection.
Par exemple, il a été démontré que de nombreux facteurs influencent la
perception de la faisabilité d'une manoeuvre de changement de direction à
© Les collections de l'IN RETS 55
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
gauche dans l'intersection . Il est ainsi plus probable de réaliser la manoeuvre
quand la vitesse des véhicules de l'autre axe roulent à une vitesse réduite,
quand l'espace qui les sépare (le « gap ») est grand et que le véhicule est de
type léger (e.g. camion vs deux-roues). Pour une revue très complète voir
(Caird & Hancock, 2002) .
Ces études expérimentales ont permis d'éclaircir les mécanismes perceptifs
qui aboutissent à une prise de décision dans le passage d'une intersection .
Cependant, elles ne donnent pas d'informations sur les processus dynamiques
mis en jeu. La production de mouvement de la part du conducteur n'est pas
conçue comme un facteur qui pourrait influencer sa perception de la situation.
De même, les caractéristiques de son comportement dans la réalisation
sécurisée de son activité ne sont pas étudiées. Dans cette optique, nous allons
chercher à étudier le comportement de passage d'intersection en mettant
l'accent sur les interactions mises en jeu entre les processus perceptifs et
moteurs de bas niveau impliqués dans la régulation fine du comportement de
conduite.
Quelle stratégie d'évitement de collision?
De l'intersection à l'interception
Dans le cadre d'une recherche sur les stratégies d'évitement de collision ,
nous proposons de considérer le passage d'intersection comme une tâche
d'interception. L'interception est une activité motrice très étudiée (Bastin,
Craig & Montagne, 2006; Bastin, Jacobs, Mariee, Craig & Montagne, 2008 ;
Fajen & Warren , 2007, 2004; Lenoir et a/., 1999). Durant cette activité, un sujet
suit une trajectoire tout en régulant son déplacement de façon à intercepter la
trajectoire d'un mobile en mouvement. Par définition, une intersection implique
un croisement de plusieurs trajectoires et donc des paramètres similaires à la
tâche d'interception, à la différence toutefois qu'il ne s'agit pas ici d'intercepter
des objets mais d'éviter une collision avec eux.
Cette vision des choses est très cohérente avec la notion de champ de
conduite sécurisé (ou Field of Safety Travel, FST en anglais) proposé par
Gibson et Crooks (1938}, pour lesquels conduire consiste à percevoir et
exploiter ce champ hypothétique. Le FST (illustration 1) serait un espace
différencié de l'espace physique et serait défini par l'ensemble des trajectoires
possibles du véhicule du conducteur relativement aux possibilités offertes par
l'environnement physique et les régulations que le conducteur peut opérer sur
son véhicule.
Il semble difficile de définir des indicateurs mesurables du concept de FST.
Cependant, les modèles de contrôle du mouvement pourraient êtres de bons
candidats pour caractériser les bornes du FST (i.e. les limites d'actions
possibles en rapport avec le système véhicule-environnement) . Plus
particulièrement, les modèles d'interception de mobiles pourraient êtres utilisés
à cet usage. En effet, traverser une intersection dans un créneau du trafic
pourrait être conçu comme l'interception du FST ou d'une zone particulière du
FST. Les indicateurs utilisés dans les modèles d'interceptions pourraient servir
56 © Les collections de I'INRETS
Traversée de carrefours et stratégies d'évitement de collision
à définir les actions limites réalisable par le conducteur pour s'insérer sans
accidents dans un créneau de circulation dans une intersection.
Modèles d'interception
L'interception d'une cible peut être modélisée par une loi de contrôle. Le but
d'une loi de contrôle est de décrire une activité motrice complexe par
l'intermédiaire d'un nombre limité de variable . De manière générale, un
paramètre moteur est supposé être asservi à une variable sensorielle. Cette loi
doit permettre de définir un comportement optimal pour résoudre la tâche. La
production motrice est donc le résultat d'une minimisation de la différence entre
le comportement actuel et le comportement optimal (i.e. l'erreur) .
Dans le cadre de la tâche d'interception, deux modèles ont déjà été étudiés.
L'un deux est dit prédictif, le modèle de la vitesse requise et l'autre est dit
prospectif, le modèle de l'angle de relèvement constant (constant bea ring
angle, CBA en anglais).
Le premier modèle repose simplement sur la résolution du système
d'équation définissant l'heure d'arrivé du participant et de la cible au point
d'interception en fonction de la vitesse, du temps et des distances. Ce modèle
pose le problème de l'acquisition des informations nécessaire à la prédiction.
Elle nécessite une perception précise de la vitesse, des distances ou du temps
restants aussi bien pour la cible que pour son propre mouvement. Ce modèle
aboutit au calcul d'une vitesse requise : vitesse à atteindre pour intercepter le
mobile à l'endroit voulu .
Le second modèle repose sur une seule variable d'entrée : l'angle de
relèvement. Celui-ci est défini par l'angle séparant l'axe de déplacement du
participant et la position de la cible. Il y a interception quand l'angle de
relèvement est maintenu constant le long du déplacement. Autrement dit, le
participant doit ajuster sa vitesse pour annuler la dérivée de l'angle de
relèvement. Cette stratégie est moins passive que la précédente car il y a un
ajustement constant du comportement au cours du temps. Autrement dit, la
perception de l'angle de relèvement est prise dans une boucle perception
action. Ces deux stratégies prédisent des comportements différents : la
première prédit un ajustement de la vitesse à la vitesse requise tandis que la
seconde prédit une régulation permanente de la vitesse pour annuler la dérivée
de l'angle de relèvement au cours du déplacement.
Objectifs expérimentaux
Cette expérience préliminaire a pour but de proposer un protocole
expérimental permettant l'étude du passage d'intersection de façon
dynamique : ce protocole doit pouvoir mettre en relief les comportements de
régulations associés à une situation d'interception. Pour atteindre ces objectifs,
nous avons construit un scénario sur simulateur de conduite. Il s'agit d'une
tâche de franchissement de carrefour (tableau 1 ). Notre scénario consiste à
franchir le carrefour sans changement de direction et en s'insérant entre deux
véhicules légers arrivant par la gauche sur une voie non prioritaire, sans
signalisation ni marquage au sol. Cette situation a été choisie car elle permet
© Les collections de l'IN RETS 57
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
l'étude du passage d'intersection de façon dynamique et avec une marge de
comportement bornée par deux véhicules. D'un point de vue accidentologique,
ce type de situation se rapproche du scénario 4.8a défini par le LAB
(Page & Chauvel , 2004) et qui est impliqué dans 17% des accidents non
mortels et 22% des accidents mortels en intersection .
Méthode expérimentale
Généralités
L'expérience a été réalisée avec le simulateur de conduite du département
mécanismes d'accidents de I'INRETS. Elle est composée d'une phase de
familiarisation et d'une phase expérimentale. L'expérience dure environ
50 minutes.
Sujets
Douze participants ont pris part à notre recherche. Ils sont âgés de 22 à
36 ans (M = 27,4 ; SD = 4,6}. Il y a autant d'hommes que de femmes. Leur
obtention du permis de conduire date au minimum de trois ans (M = 7,6 ;
SD = 2,7) . Enfin , deux estiment conduire peu dans leur vie quotidienne et cinq
estiment qu'ils ont une très grande expérience quotidienne.
Matériel
Les participants prennent place dans la cabine du simulateur de conduite
INRETS-MA. Il s'agit d'un simulateur à base fixe. Les changements de vitesse
sont automatiques. Le rendu visuel est projeté sur trois toiles planes face au
participant, délimitant un champ visuel de 150° sur l'horizontal et 40° sur la
vertical. La partie trafic de la simulation est générée par le logiciel Dr2 et la
partie visuelle par le logiciel Sim2 (version 2009). La fréquence des calculs du
simulateur est de 60 Hz. L'enregistrement des données dans les fichiers de
sortie se fait à chaque itération du simulateur.
Phase de familiarisation
Avant de réaliser la tâche expérimentale, le participant effectue une tâche
de familiarisation . Cette phase permet de se familiariser avec les commandes
du dispositif et notamment la dynamique d'accélération et de freinage.
Il s'agit d'une tâche de suivi de véhicule. Le véhicule du participant est placé
derrière un véhicule contrôlé par le simulateur. Le véhicule asservi démarre et
roule à différentes vitesses au cours de cette phase. Il est demandé au
participant de le suivre en laissant environ deux bandes blanches centrales
entre eux.
Le déplacement du véhicule à suivre est contrôlé par trois variables : la
vitesse à atteindre (50, 60 ou 70 km .h-1}, le temps d'accélération (temps pour
arriver à la vitesse cible : 2, 2,5, 3 s) et le temps de stabilisation (temps à
58 ©Les collections de I'INRETS
Traversée de carrefours et stratégies d'évitement de collision
vitesse constante : 4, 6, 8 s) . Une séquence aléatoire des 27 combinaisons a
été définie et utilisée pour tous les participants. Durant toute cette phase, il n'y
a aucun retour sur la vitesse.
Phase expérimentale
Tâche
Le participant est confronté à une série de carrefours en croix. A chaque
carrefour, il croise quatre véhicules provenant par la gauche sur une voie non
prioritaire. Ce train de véhicule est composé dans l'ordre d'arrivée d'un poids
lourd, de deux véhicules légers et d'un dernier poids lourd. La tâche du
participant est de franchir l'intersection en passant entre les deux véhicules
légers. Par commodité, le premier véhicule léger sera nommé le véhicule liévre
et le second sera nommé le véhicule chasseur (illustration 2) .
Illustration 2. Exemple de situation à laquelle le participant
est confronté
Variables indépendantes
Quatre facteurs expérimentaux sont manipulés :
la taille de la fenêtre spatiale. Il s'agit de l'espace disponible pour passer
entre les deux véhicules : 18,5 m ou 23,5 m. Cette variable n'influence
pas l'heure d'arrivé du centre de la fenêtre au point d'intersection ;
la latence. Il s'agit du décalage entre l'heure d'arrivée du participant
(centre de gravité) et l'heure d'arrivée du centre de la fenêtre spatiale au
point de croisement. Cette latence peut être égale à un décalage nul ou
de plus ou moins 625 ms de décalage ;
la vitesse d'approche du train de véhicule. Celle-ci peut être basse
(36 km .h-1) ou élevée (45 km .h-1) en fonction d'un facteur multiplicatif
appliqué à la vitesse et la distance à l'intersection du train de véhicule.
Ainsi , la vitesse est manipulée en conservant toutefois les mêmes
contraintes temporelles.
L'angle formé par les deux routes : il peut être en angle droit par rapport à la
trajectoire du participant ou être de plus ou moins 30° par rapport à cette
perpendiculaire (illustration 3) .
© Les collections de l'IN RETS 59
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Illustration 3. Les trois types de croisement. Le point de départ du
participant est situé en bas sur la branche verticale.
+Jo? Perpendiculaire -Jo?
Note : les véhicules obstacles viennent de la gauche.
Il s'agit d'un plan factoriel complet en intra-sujet : Sujet * Latence3 * Taille2 *
Vitesse2 * CroisemenÎJ. Toutes les combinaisons expérimentales forment un
bloc de 36 essais. Ce bloc est répété trois fois avec une pause de cinq minutes
à chaque fois. L'ordre des essais est défini aléatoirement pour chaque
participant et chaque répétition .
Procédure
Le véhicule du participant est placé à l'arrêt sur une route à deux voies. Il
doit rouler droit devant lui jusqu'à avoir franchit l'intersection. Chaque essai
débute par une phase de stabilisation de la vitesse du participant (57,6 km.h-1) .
Cette phase permet de contrôler leur vitesse avant leur manoeuvre de
traversée. Pour cela , au début de chaque essai, une jauge rectangulaire est
affichée sur l'écran. Elle est composée d'une aiguille et d'une zone cible.
L'aiguille représente la vitesse du véhicule piloté tandis que la zone cible
représente la vitesse cible que le participant doit atteindre. Aucune indication
chiffrée n'est donnée au participant.
Le participant doit commencer à rouler en faisant en sorte d'amener l'aiguille
dans la zone cible. La jauge est rouge quand l'aiguille est hors de cette zone et
devient verte sinon. Sur un premier tronçon , le participant roule à vitesse libre,
puis il entre dans le tronçon de stabilisation. Sa vitesse doit alors
impérativement être stabilisée dans la zone de vitesse cible . Si le participant ne
parvient pas à satisfaire cette condition , l'essai est recommencé. Sinon, à la fin
du tronçon de stabilisation, la jauge disparaît et le train de véhicule apparaît. Le
participant doit réaliser la manoeuvre de franchissement de carrefour. Sa
vitesse est alors libre. Aucun retour n'est donné sur sa vitesse. Dans le cas où
le participant raterait la fenêtre spatiale entre les deux voitures ou entrerait en
collision avec un véhicule, un retour visuel sous forme d'un triangle rouge est
affiché pour lui signifier son erreur. En cas de franchissement réussi , l'essai
suivant est exécuté.
Résultats et analyse
A l'heure actuelle, les résultats sont en cours de traitement. L'analyse des
résultats se décline en trois volets. Un volet performance décrit de manière
macroscopique le comportement des participants. Il s'agit notamment du taux
de franchissements qui ont abouti ou non à une collision, à la fois dans la
60 ©Les collections de I' INRETS
Traversée de carrefours et stratégies d'évitement de collision
globalité et pour chaque condition expérimentale . De même, nous nous
intéressons aux indicateurs de conduites au moment même du franchissement
comme la vitesse de franchissement ou la position spatiale du point de
franchissement dans la fenêtre constituée par les deux véhicules.
Un volet cinématique consiste à étudier les caractéristiques du
comportement des conducteurs au cours du temps. La vitesse, l'accélération, la
position sur la chaussé ainsi que le profil d'erreur courante . Ce dernier
indicateur correspond à l'erreur instantanée que le participant est en train de
produire par rapport à un comportement optimal (i.e. permettant de franchir
l'intersection au centre de la fenêtre) . Il permet donc de spécifier l'évolution de
la « correction » de l'erreur au cours du temps.
Enfin , le dernier volet a pour objectif de tester des hypothèses précises sur
la stratégie employée pour franchir l'intersection . Cette étape du traitement des
données dépend des résultats obtenus dans les deux précédentes. Il s'agira
dans un premier temps d'évaluer l'adéquation du modèle CBA à la situation de
franchissement d'intersection (illustration 4 ). Néanmoins, d'autres pistes
pourront êtres poursuivies.
Illustration 4. Dérivée de l'angle de relèvement pour le lièvre (rouge), le
chasseur (vert) et le centre de la fenêtre (bleu)
General : phi dot vs t
0 4
OJ
02
N 01
~ oooooooooooooooooooo
~ 0 ~~~~~~~o~QQ~~~~92~----------------- ·
"' o.
~ -01
"' ~ -02
"' >
·~ -03
0
-0 4
·0 5
·0 6
o Centre fenetre
o Vehicule 1
Vehicule 2
- - -lero 0
2 z 24 26 26
Temps (en s)
Note : ce type de résultats nous indique que le participant a visé le centre de la
fenêtre et a suivi la stratégie CBA.
© Les collections de I'INRETS 61
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Conclusion
Cette étude a pour but de mieux comprendre les comportements
sécuritaires dans le passage d'intersection . Il s'agit d'étudier ces
comportements dans leur dynamique temporelle en interaction continue avec
des variables perceptives comme l'angle de relèvement. Il s'agira donc dans un
premier temps d'explorer les stratégies potentiellement utilisées par les
conducteurs puis de mettre ces stratégies en relation avec d'autres facteurs
comme l'expertise de conduite . La méthodologie nécessaire à l'étude du
comportement de façon dynamique peut rendre difficile la généralisation aux
différentes situations réelles de conduite : cette étude aura donc pour but
d'éclairer les mécanismes généraux de la régulation sécuritaire d'un véhicule
en intersection . Connaître ces mécanismes perceptifs et moteurs pourrait aider
à concevoir des systèmes d'assistance à la conduite basés sur les besoins
informationnels réels des conducteurs .
62 ©Les collections de I'INRETS
Traversée de carrefours et stratégies d'évitement de collision
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64 ©Les collections de l'IN RETS
Accidents de la circulation et
appréciation de la faute
d'imprudence du conducteur.
Premiers résultats d'une analyse de
jurisprudence pénale et civile
Samira Mohammadi
Doctorante en droit privé, université de Paris Sud-11 , ED 263 "Sciences
juridiques, économiques et gestion"
IFSTTAR-MA, département mécanismes d'accidents
Chemin de la Croix Blanche, 13300 Salon-de-Provence, France
sam ira. moham mad i@ifsttar. fr
Sujet de thèse : La notion juridique de faute dans les accidents. Un concept à
géométrie variable.
Direction de thèse :
- David Bakouche, professeur en droit privé à l'université de Paris Sud-11
- Michèle Guilbot, chargée de recherche au département mécanismes
d'accidents ; docteur en droit, habilitée à diriger les recherches
Financement INRETS
Résumé - Les accidents de la route ont, à l'évidence, toujours constitué un
enjeu important. Leurs processus sont compliqués et ils mettent en jeu des
facteurs très divers. De plus, dans ce domaine, la question de la responsabilité
a été et demeure le plus souvent construite au regard d'un aspect
unidimensionnel de l'accident, à savoir l'implication comportementale du
conducteur. Ainsi, la tendance juridique jusqu'à aujourd'hui est le renforcement
des dispositions à l'encontre des conducteurs (par exemple, la loi du
5 juillet 1985 en matière civile ou la loi du 12 juin 2003 en matière pénale).
Pourtant, le conducteur n'est que l'un des éléments potentiellement impliqués
dans la survenance et le déroulement de l'accident. Si le cadre juridique
concernant les accidents routiers a été renforcé par de nombreuses
dispositions législatives, certaines questions restent néanmoins en suspens du
point de vue de la pertinence des mises en cause.
La thèse mobilise les compétences en droit civil et en droit pénal pour dresser
un bilan des textes applicables, de la doctrine, et de la jurisprudence qui aborde
les questions telles que les circonstances contributives à l'accident, mettant en
jeu différents acteurs. Cet article présente les premiers résultats de nos
analyses de jurisprudence afin de montrer comment le juge apprécie les
© Les collections de l'IN RETS 65
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
circonstances pour qualifier le comportement du conducteur et comment il
caractérise et apprécie la faute d'imprudence, en matière civile et en matière
pénale. Nous examinons aussi les éléments pris en compte par les juges pour
atténuer ou exclure la responsabilité du conducteur.
Introduction
Dans le domaine de la sécurité routière, les acteurs sont nombreux et
chacun est directement ou indirectement à l'origine d'une part d'insécurité dans
son activité quotidienne. La recherche en accidentologie qui analyse les
processus et les mécanismes accidentels atteste de la complexité de l'activité
de conduite, et démontre que le conducteur est le régulateur final d'un
mécanisme complexe (Van Elslande et a/., 1997 ; Van Elslande, 2000).
Certes, un accident a souvent pour cause immédiate le comportement du
conducteur qui peut relever d'une attitude dangereuse, aggravée par l'alcool, la
vitesse, ou une simple imprudence, voire une erreur qui n'en serait pas moins
constitutive d'une faute au sens du code pénal et du code de la route (Guilbot
et Van Elslande, 2004) .
La conjonction d'actes concomitants ou successifs effectués par un ou
plusieurs acteurs du système de circulation routière va produire la situation
accidentelle dont il est souvent difficile de déterminer précisément les causes.
Par exemple, un défaut de visibilité, dont les causes peuvent être variées, peut
expliquer le non-respect d'une prescription d'arrêt absolu qui sera qualifié de
refus de priorité (Guilbot, 2008).
Les évènements ou les faits contribuant à la réalisation d'une situation
accidentelle sont nombreux, ils peuvent se situer à différents moments du
processus. Il s'agit de certains comportements inhérents au conducteur
comme, par exemple, la baisse de vigilance, la fatigue, un malaise, un état
alcoolique, l'usage de drogue... Mais, d'autres éléments se produisent
indépendamment à la volonté du conducteur, éléments dont l'existence
permettrait d'écarter la responsabilité de ce dernier (mauvais état du véhicule
ou erreur d'aménagement de l'infrastructure, défaut d'entretien de la voirie,
zones dangereuses non balisées et intersections sans visibilité, voire même
situation météorologique dégradée, ou d'autres circonstances extérieures au
conducteur comme la survenance d'un animal , d'un vélo, etc.).
La prévention des accidents de la route est ciblée en direction des
conducteurs des véhicules terrestres à moteur : ce sont eux qui semblent en
effet prendre la part la plus visible dans le cadre d'un accident routier, de par
leur comportement personnel, leur attitude au volant, les préceptes de sécurité
les plus évidents qu'ils auront appliqués ou non au moment "fatidique " .. . En
d'autres termes, la question de la responsabilité en matière d'accidents de la
route a été et demeure le plus souvent construite au regard de cet aspect
unidimensionnel de l'accident, à savoir l'implication comportementale du
conducteur. Cette démarche semble réductrice à maints égards, dans la
mesure où l'automobiliste ne constitue que l'un des éléments de
l'enchaînement des causes ayant contribué à l'accident.
66 © Les collections de l'IN RETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
L'analyse de la jurisprudence révèle aussi l'importance du lien de causalité
(Lebreton, 2008). Il apparaît comme un élément à géométrie variable et adapté
aux circonstances, que le juge peut fléchir ou durcir afin d'en tirer les
conséquences juridiques adaptées à la situation (Mayaud , 2001).
La caractérisation et l'appréciation juridique de la faute dans les accidents
routiers sont donc largement sujettes à la façon dont seront présentés les faits .
Le cadre juridique actuel en terme d'accidents routiers a été enrichi par
diverses dispositions législatives qui certes sont venues préciser les
dispositions du code de la route ou du code pénal, mais laissent pour autant
certaines questions déterminantes en suspens.
La loi pénale est particulièrement sévère à l'égard des conducteurs d'un
véhicule terrestre à moteur. Alors qu'un régime spécial a été établi pour les
auteurs indirects d'infractions involontaires (loi du 10 juillet 2000} , celui-ci n'est
pas applicable aux conducteurs dans la plupart des cas et la loi durcit
régulièrement leur situation pénale (par exemple, loi du 12 juin 2003 relative à
la violence routière) . En matière civile aussi , la loi réserve un sort peu enviable
à ces conducteurs, surtout s'ils sont eux même victimes dans l'accident, et le
développement d'une vision restrictive de la notion de conducteur apparaît
comme un moyen de limiter la discrimination affichée à l'égard de cette
catégorie d'impliqués. Nous allons donc examiner quels doivent être les
caractères de la faute du conducteur dans les accidents de la circulation au vu
de la jurisprudence pénale et civile.
La faute pénale dans les accidents
de la circulation
La variété des fautes pénales non intentionnelles confirme les diverses
situations rencontrées par la juridiction pénale. Le code pénal énumère cinq
comportements : l'imprudence, la négligence, la maladresse, l'inattention et le
manquement à une obligation de prudence ou de sécurité (lequel peut être
délibéré ou pas, transgresser une obligation générale ou une obligation
particulière, selon le cas) . Alors que la maladresse et l'inattention ne sont pas
visées dans l'article général consacré aux délits non intentionnels (code pénal ,
article 121-3}, ces comportements restent des éléments constitutifs des
infractions d'atteintes involontaires à l'intégrité physique ou à la vie d'autrui
(code pénal, articles 221-6, 222-19) (Guilbot, 2008) .
L'article 121-3 troisième alinéa du code pénal décrit la faute la moins grave comme :
« une faute d'imprudence, de négligence ou de manquement à une obligation de
prudence ou de sécurité prévue par la loi ou le règlement, s'il est établi que l'auteur
des faits n'ait pas accompli /es diligences normales compte tenu, te cas échéant de ta
nature de ses missions ou de ses fonctions, de ses compétences ainsi que du
pouvoir et des moyens dont il disposait »
Encadré n ? 1. Code pénal, art. 121-3 al. 3
© Les collections de I'INRETS 67
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
L'article 121-3 du code pénal a été modifié et complété par la loi du
13 mai 1996 relative à la responsabilité pénale pour des faits d'imprudence ou
de négligence (appréciation des diligences normales accomplies par l'auteur
des faits , cf. encadré no 1) et par la loi du 10 juillet 2000 tendant à préciser la
définition des délits non intentionnels. Cette dernière a eu des conséquences
très importantes sur la diversification et la gradation des fautes dans les
accidents et a complété la loi de 1992 qui a introduit le délit de mise en danger
délibéré en droit français. C'est ainsi qu'entre la faute simple (imprudence,
négligence ou inobservation des règlements) et la faute intentionnelle, sont
apparues la faute délibérée instaurée avec le délit de mise en danger et la faute
caractérisée (Guilbot prée. p. 79) . En outre, la loi du 12 juin 2003 a aggravé la
répression en la matière dans la mesure où le conducteur d'un véhicule
terrestre à moteur encourt des peines aggravées par rapport au droit commun
des atteintes involontaires, en cas de dommages corporels nés de l'accident,
s'il a commis une « faute simple » de maladresse, d'imprudence, d'inattention,
de négligence ou un manquement à une obligation législative ou réglementaire
de sécurité ou de prudence ayant entraîné un homicide (art. 221-6-1) ou des
blessures involontaires (art. 222-19-1 et 222-20-1) .
Il convient donc d'analyser la manière dont le juge apprécie la diversité des
fautes pénales avant d'étudier les circonstances qui peuvent atténuer ou
exclure la responsabilité pénale du conducteur.
Les gradations de la faute pénale d'imprudence
La faute pénale non intentionnelle connaît plusieurs cas de figure dans les
accidents. De plus, en créant des incriminations spécifiques, la loi du
12 juin 2003 établit un régime plus sévère pour les conducteurs poursuivis
pour des infractions involontaires.
Pourtant, le conducteur n'est pas toujours en mesure de maîtriser tous les
paramètres en présence, et s'il s'avère certainement responsable au premier
chef pour tout comportement dangereux (conduite en état d'ébriété ou après
usage de stupéfiants, prise du volant avec la conscience d'un état de fatigue,
non-respect du port de la ceinture ... }, comment qualifier ses défaillances
comportementales ? Les notions de connaissance du danger et de conscience
du risque jouent-elles un rôle pour qualifier l'erreur de faute juridique ?
D'ailleurs, une fois la faute établie à l'encontre d'un conducteur, sa
responsabilité ne pourra pas être retenue s' il n'y a pas de lien de causalité
entre la faute et le dommage. Des exemples sont révélateurs des
interprétations divergentes auxquelles peut se prêter la causalité. L'exemple
classique est celui du prévenu relaxé du chef homicide involontaire à la suite
d'un accident de la circulation survenu entre son véhicule et un cycliste. Malgré
de très faibles dommages après le choc, la victime est finalement décédée. Elle
a eu, en effet, la malencontreuse idée d'entamer une course à pied pour
rattraper le véhicule, et a succombé à un malaise cardiaque. Les juges ont
constaté que le décès n'était pas imputable à l'accident et ont relaxé
l'automobiliste du chef d'hom icide involontaire (Crim. 25 avril1967).
68 ©Les collections de I' INRETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
En outre, depuis la loi du 10 juillet 2000, le lien de causalité devient un
critére majeur de culpabilité. La certitude du lien de causalité entre les faits
reprochés et les dommages ne suffit plus pour engager des poursuites contre
une personne physique dans le domaine des délits non intentionnels. Le degré
de gravité de la faute retenue pour engager la responsabilité doit être fonction
du caractère plus ou moins direct du lien de causalité entre cette faute et le
dommage. Lorsque le lien est direct, une faute simple suffit à engager la
responsabilité du prévenu. Lorsqu'il est indirect, une faute "qualifiée" doit être
établie (Desportes, 2003 ; Salvage, 2000) .
Les fautes pénales simples et la jurisprudence des accidents de la
circulation
Pour apprécier la faute simple, la loi du 13 mai 1996, dont l'objet a été de
définir la responsabilité pénale pour des faits d 'imprudence ou de négligence,
emporte une appréciation de la faute in concreto, au regard des diligences
"normales" accomplies par son auteur (encadré no 1).
La faute simple dans les accidents peut être constituée par une négligence,
une imprudence ou une inobservation des règles spécifiques de conduite. Elle
consiste en une défaillance qui, en quelque sorte, « échappe à son auteur»
(Mayaud, 2004) et suppose à la fois une imprévoyance et une indiscipline dans
la mesure où le conducteur n'a pas prévu les conséquences dommageables de
son acte. L'indiscipline consiste pour le conducteur à transgresser une régie
inscrite dans une loi ou un règlement.
Le manquement à une obligation de prudence ou de sécurité imposée par la
loi ou le règlement concerne des activités réglementées. Un texte fixe les
contraintes, des conduites à adopter dans certaines circonstances, des
obligations de faire qui doivent être respectées pour atteindre un meilleur
niveau de sécurité. En cas de dommages corporels, l'infraction est constituée si
le manquement est établi.
A l'inverse, le respect de l'obligation n'emporte pas nécessairement la
preuve de l'absence de faute de l'intéressé, son imprudence ou sa négligence
pouvant quand même être recherchée (Guilbot, 2008) .
En toutes hypothèses, pour caractériser une infraction de blessure ou
d'homicide involontaire, une faute de nature non intentionnelle et un dommage
sont exigés. Par exemple, la chambre criminelle a considéré qu'un jeune
conducteur a commis une faute de nature imprudente en abordant à grande
vitesse un rond-point dont il reconnaît qu'il connaissait la dangerosité, et ce,
dans le seul but d'impressionner ses passagers (Crim. 19 décembre 2007) . Il
n'existe aucune intention de nuire à la victime car la réalisation du dommage
n'a pas été prévue par le conducteur. Cette absence d'intention ne correspond
cependant pas à l'absence de volonté. En effet, l'acte caractérisant
l'imprudence ou la négligence notamment dans l'accident de la circulation peut
très bien être volontaire, c'est le cas dans l'affaire citée. Il en est même dans
une affaire où le conducteur a volontairement dépassé le véhicule qui le
© Les collections de I'INRETS 69
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
précédait avant de heurter celui venant en sens inverse (Crim. 18 mars 2008) 1.
C'est encore le cas d'un conducteur qui croyait avoir le temps d'effectuer son
dépassement (Crim . 24 mars 2009) .
Le manquement à une obligation particulière de prudence ou de sécurité est
visé par nombreux arrêts. Il s'agira par exemple du manquement à l'obligation
de quitter rapidement les aires d'arrêt d'urgence (Crim. 26 octobre 1999), de
l'inadéquation de la vitesse aux circonstances, de la violation d'un cédez le
passage (Crim . 15 mai 2001) , du non-respect d'un feu rouge (Crim .
19 septembre 2000) ou d'un stop, qui peut également constituer une faute
pénale simple (Crim. 4 mai 1999). Par ailleurs, les situations dans lesquelles
plusieurs violations ont été commises sont nombreuses. Par exemple, la
conduite sous l'empire d'un état alcoolique et le changement de direction
prohibé (Crim . 2 décembre 2003) ou l'excès de vitesse combiné à la
connaissance du mauvais état du véhicule (Crim. 23 mai 2000) .
Il peut aussi s'agir du manquement à l'obligation pour tout conducteur de se
tenir constamment en état et en position d'exécuter commodément et sans
délai toutes les manoeuvres qui lui incombe (c. route, art. R.412-6 Il). Cette
transgression d'une obligation générale de sécurité a été utilisée par exemple
pour l'usage d'un téléphone tenu à la main par le conducteur d'un véhicule en
circulation (Crim. 2 octobre 2001) ou pour le fait de conduire après avoir fait
usage de produits stupéfiants (Trib. corr. Vesoul, 6 octobre 1994). Deux
comportements précisément incriminés depuis 2003, respectivement par les
articles R.412-6-1 et L.235-1 du code de la route. De plus, l'usage de
substances ou de plantes classées comme stupéfiants est désormais érigé en
circonstance aggravante des délits spéciaux d'homicide ou d'atteintes
involontaires commis par un conducteur (c. pénal, art. 221-6 3°, 222-19 3°,
222-20 3°).
Les fautes pénales qualifiées et la jurisprudence des accidents de la
circulation
Dans l'hypothèse où le lien de causalité est indirect, les fautes d'imprudence
les plus légères commises par des personnes physiques ne sont plus
punissables.
La loi du 10 juillet 2000 modifiant l'article 121-3 du code pénal souhaitait
mettre un frein à la pénalisation de la vie publique considérée par certaine
comme excessive. Il s'agissait d'alléger la responsabilité pénale des élus locaux
et des décideurs publics en matière d'infractions non intentionnelles. Mais, la
réforme ne pouvait être que d'application générale. Il fallait par ailleurs éviter
une dépénalisation de trop grande ampleur qui aurait entraîné une
déresponsabilisation des acteurs sociaux, notamment en matière de sécurité du
travail et de circulation routière (Defrance, 2003) .
' Le conducteur était surpris au cours de sa manoeuvre de dépassement volontaire, non par un
véhicule déboTtant devant lui, mais par la présence de véhicules venant « en face » sur la chaussée
à double sens de circulation .
70 © Les collections de I'INRETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
Les fautes pénales graves se caractérisent « [soit par le fait de violer] de
façon manifestement délibérée une obligation particulière de prudence ou de
sécurité prévue par la loi ou le règlement, [soit par le fait de commettre] une
faute caractérisée et qui exposait autrui à un risque d'une particulière gravité
qu'il (le prévenu] ne pouvait ignorer>> (c. pénal , art. 121-3).
Néanmoins, l'appréciation de la gravité de la faute reste complexe et c'est
souvent en utilisant les critères d'appréciation des diligences normales,
introduits par la loi de 1996 (encadré no 1 ), que les juges ont pris le parti
d'analyser cette gravité. C'est d'ailleurs la démarche qui était proposée par le
rapporteur de la loi en 2000 : « Le danger qu'on ne pouvait ignorer devra être
apprécié en étant compte du troisième alinéa de l'article 121-3 qui prévoit que
la responsabilité n'est pas engagée que lorsque J'auteur des faits n 'a pas
accompli les diligences normales compte tenu de la nature de ses missions
2 (etc.) » .
Alors que la faute simple d'imprudence permet la mise en cause de l'auteur
direct, une faute qualifiée est exigée de la part de l'auteur indirect. La loi de
2000 procède en effet à une distinction entre les personnes physiques qui n'ont
pas causé directement le dommage, mais qui ont créé ou contribué à créer la
situation qui a permis la réalisation du dommage ou qui n'ont pas permis à
l'éviter, qu'elles aient violé de façon manifestement délibérée une obli~ation
particulière de prudence ou de sécurité ou commis une faute caractérisée d'où
l'intérêt pour un conducteur d'invoquer le caractère indirect du lien de causalité.
Faute délibérée : une violation manifestement délibérée d'un règlement
L'introduction de la faute délibérée en droit français s'est déroulée en deux
étapes. La première marquée par la réforme du code pénal , issue des lois du
22 juillet 1992 et entrée en vigueur en 1994 ; la seconde avec la loi du
10 juillet 2000, à laquelle se rattache aussi la faute caractérisée (Mayaud ,
2004) .
La faute délibérée est doublement visée à l'article 121-3 du code pénal ,
d'abord comme hypothèse de « mise en danger délibérée de la personne
d'autrui» (al. 2) puis en référence au fait, par une personne physique
« d'avoir violé de façon manifestement délibérée une obligation particulière de
prudence ou de sécurité prévue par la loi, ou le règlement» (al. 4) . Cette faute
est doublement incriminée, d'une part au titre du délit formel du délit de risques
causés à autrui (c. pénal , art. 223-1 ), d'autre part comme circonstance
aggravante des délits matériels d'homicide et de blessures involontaires
(c. pénal. , art 221-6, al. 2, 222-19 al. 2, 222-20 et R. 625-3) . Elle soulève une
question d'appartenance, tant il paraît difficile de concilier des actions ou des
omissions délibérées avec ce qui est traditionnel1ement présenté comme
relevant de comportements involontaires (id . p. 265 et s.).
2 Rapport sénat 1999-2000, deuxième lecture , n? 391, cité par Guilbot (2008) p. 155.
3 Voir à ce sujet : « La faute caractérisée de conduite et la loi du 10 juillet 2000 », Jurisp.Auto. 2003
n? 742, p. 272.
©Les collections de l'IN RETS 71
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
En effet, elle suppose la réunion de trois éléments : une obligation de
prudence ou de sécurité prévue par la loi ou le règlement, une volonté de violer
délibérément cette obligation et le fait d'exposer directement autrui à un risque
immédiat de mort ou de blessures d'une particulière gravité. Or, le conducteur
ne souhaite pas les conséquences éventuelles de la prise de risque, mais ce
risque est pris intentionnellement. En réalité, on est en face d'un dol éventuel,
car le conducteur prend le risque de faire survenir le dommage.
La jurisprudence en fait des applications très ciblées, notamment en matière
de circulation routière. Par exemple, le fait pour le conducteur d'un véhicule de
faire brutalement demi-tour sur un boulevard malgré l'interdiction est requalifié
de délit de mise en danger d'autrui par la cour de cassation (Crim .
15 octobre 2003) . Plusieurs critères sont exigés pour pouvoir sanctionner la
mise en danger délibérée d'autrui : l'auteur de l'infraction doit avoir
« conscience » du risque et de violer « une obligation particulière de sécurité ou
de prudence », obligation qui doit être « prévue par la loi ou le règlement» . La
gravité de la faute est appréciée au regard de la gravité du risque. Ce n'est pas
le fait de dépasser la vitesse qui est sanctionnée, mais le fait de risquer de
provoquer un accident par ce comportement antisocial. Par exemple, le fait de
franchir les feux au rouge et un stop sans s'arrêter, et de rouler en ville à
100 km/h au milieu de la chaussée, d'une manière imposant aux autres
usagers de s'écarter pour éviter la collision est qualifié de mise en danger
d'autrui (Crim . 7 juin 2006) . De même, le fait de refuser d'obtempérer à
l'injonction des agents de la force publique qui invitent le conducteur à s'arrêter
et qui a poursuivi la route à très grande vitesse : le conducteur a exposé les
gendarmes ainsi que les autres personnes circulant sur l'autoroute à un risque
de mort ou de blessures de nature à entraîner une mutilation ou une infirmité
permanente (Crim . 18 septembre 2007) .
En revanche, doit être relaxé du délit d'homicide involontaire le conducteur
d'un camion dont le stationnement sur un trottoir aurait prétendument incité le
piéton victime, percuté par un véhicule circulant sur la voie, à descendre de la
chaussée, dès lors qu'il n'est pas établi qu'il ait violé délibérément une
obligation particulière de prudence ou de sécurité (CA Toulouse,
4 octobre 2001 ). En outre, la faute délibérée ne sera constituée qu'au regard
des circonstances, la violation de la règle de droit doit, en soi, entraîner une
probabilité très importante d'accident corporel. Le non-respect de l'obligation de
sécurité ne peut caractériser à elle seule une faute délibérée. C'est du moins la
solution qui a été retenue par la cour de Douai. Un automobiliste avait fait
preuve d'insécurité en circulant à 224 km/h sur une autoroute, ayant ainsi
largement dépassé la vitesse maximale autorisée, limitée à 130 km/h . Il fut
poursuivi pour mise en danger délibérée d'autrui et contravention au code de la
route. Mais, contrairement aux premiers juges, la cour d'appel ne retint pas la
première qualification en estimant que le fait de rouler à plus de 200 km/h
lorsque la voie est rectiligne, la chaussée sèche, la visibilité parfaite, la
circulation fluide et la voiture en parfait état de marche, ne constitue pas le délit
de mise en danger (CA Douai, 26 octobre 1994. V. aussi Crim. 19 avril2000).
72 © Les collections de I'INRETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
Faute caractérisée: une connaissance de la gravité du risque ou de la
gravité du danger?
La notion de faute caractérisée a été introduite par la loi du 10 juillet 2000
(encadré no 2) .
Les personnes physiques qui n'ont pas causé directement le dommage, mais qui ont
créé ou contribué à créer la situation qui a permis la situation du dommage ou qui
n'ont pas pris les mesures permettant de l'éviter, sont responsable pénalement s'il
est établi qu'elles ont, soit violé de façon manifestement délibérée l'obligation
particulière de prudence ou de sécurité prévue par la loi ou le règlement, soit commis
une faute caractérisée et qui exposait autrui à un risque d'une particulière gravité
qu'elles ne pouvaient ignorer.
Encadré n ? 2. Code pénal, art. 121-3 al.4. La faute qualifiée
Il doit d'abord s'agir d'une imprudence ou d'une négligence« caractérisée» ,
c'est-à-dire d'une particulière gravité. Les fautes légères sont donc exclues
dans les circonstances déjà évoquées. En second lieu, la faute doit avoir
exposé autrui à un risque d'une particulière gravité. Celle-ci résultera en
pratique de la nature du risque et de son degré de probabilité élevé, ce qui
signifie que le dommage subi devait être prévisible. Enfin, il est mentionné que
la personne «ne pouvait ignorer» ce risque. Si une personne n'avait aucune
possibilité de connaître l'existence d'une situation de danger, elle ne pourrait
donc pas être condamnée sur ce fondement (sur la faute caractérisée,
v. Guilbot, 2008, chapitre 8) .
Ont ainsi été considérés comme une faute caractérisée, dans des
contentieux d'accidents de la route :
le prêt d'un véhicule défectueux par un garagiste (Crim . 4 février 2003) ;
la mise à disposition d'un véhicule auprès d'une personne qui était
dépourvue du permis de conduire et dont le goût pour la boisson et les
produits stupéfiants était connu (CA Agen. 23 février 2006) ;
suite au décès d'un automobiliste, la chute d'un chevron qui s'est
détaché d'un camion qu'il croisait, après la rupture des sangles, bien que
le chef d'entreprise et le chauffeur n'aient pas participé directement aux
opérations de chargement (Crim. 20 mars 2001) ;
le fait pour un automobiliste de se rapprocher à vive allure d'une voiture
qui le précède, de la dépasser et de se rabattre brusquement pour
obliger son conducteur à freiner pour éviter une collision (Crim .
11 mars 1998) ;
le fait d'engager une course avec d'autres véhicules sur une chaussée en
mauvais état, dans une cité où jouaient de nombreux enfants, alors que
la vitesse était limitée à 40 km/h (Crim . 27 septembre 2000).
Dans ces affaires, les conducteurs n'ont pas causé
dommage, mais ils ont contribué à sa réalisation .
Par ailleurs, une accumulation de comportements
5 décembre 2000) ou une violation unique d'une obligation
© Les collections de I'INRETS
directement le
fautifs (Crim .
particulièrement
73
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
importante, notamment de nature professionnelle, sont également considérées
comme les fautes caractérisées. Un arrêt de la cour d'appel de Lyon a donné
cette définition complète : « un manquement caractérisé à des obligations
professionnelles essentielles ou l'accumulation de négligences successives
témoignant d'une impéritie prolongée » (CA Lyon, 28 juin 2001 ).
Le lien causalité certain ou direct ?
Les fautes simples d'imprudence n'entraînent la responsabilité pénale de
leurs auteurs que lorsqu'un préjudice physique a été réalisé et que ce préjudice
résulte de la faute. Un lien de causalité entre la faute et le dommage doit donc
être établi.
Avant la loi du 10 juillet 2000, la jurisprudence adoptait la théorie de
« l'équivalence des conditions » en vertu de laquelle, lorsque plusieurs
conditions ont contribué à la réalisation d'un dommage, toutes sont considérées
comme causales puisque si l'on en retirait une seule, le dommage ne se serait
pas produit. Elle retenait le délit pénal même si la faute n'avait été que la cause
médiate. Il suffisait que le lien de causalité soit certain (Defrance, 2008).
Cette conception est remise en cause par la loi 2000 qui procède à une
distinction entre les personnes physiques ayant causé directement le dommage
et les autres. Par exemple, dans un cas d'espèce, un conducteur heurte et
blesse un autre automobiliste qui circule sur une voie prioritaire. La victime
subit une fracture du sternum entraînant une incapacité totale de travail de
trente jours. Ne supportant pas la douleur, elle se suicide par pendaison.
L'auteur de l'accident est condamné, non pour blessures involontaires, mais
pour homicide involontaire. En vertu de l'article 121-3 du code pénal dans sa
rédaction issue de la loi du 10 juillet 2000, l'arrêt d'appel est cassé. La cour de
renvoi devra examiner le lien de causalité entre la faute commise par le
prévenu et le décès. Vraisemblablement, elle estimera que le prévenu n'a pas
été l'auteur direct de l'homicide. Il a commis un refus de priorité qui pourra être
retenu et une infraction de blessures involontaires peut lui être reprochée
puisqu'il en est l'auteur direct (Crim. 29 mai 2001 ). En revanche, a été
considéré comme auteur direct un conducteur qui , circulant hors agglomération
à bord de son véhicule, avec un dépassement d'au moins 40 km/h de la vitesse
autorisée, a heurté, dans une ligne droite, un sanglier brusquement surgi du
côté droit de la chaussée. Une collision en chaîne s'en est suivie avec plusieurs
autres véhicules, le prévenu ayant d'abord percuté une première voiture
circulant en sens inverse, provoquant la mort de la conductrice, puis ayant fait
plusieurs toupies, avant de s'immobiliser sur la chaussée après un ultime tête
à-queue. Poursuivi pour homicide involontaire, il est relaxé en première
instance, mais en Cassation, l'excès de vitesse a été considéré comme la
cause directe constituant une faute délibérée et déterminante de l'accident
alors que le conducteur invoquait la survenance inopinée du sanglier comme
cause directe (Crim. 25 septembre 2001 ).
Dans certains cas, le comportement du conducteur peut être justifié par des
éléments externes dont l'existence permet d'écarter sa responsabilité pénale.
Ces éléments peuvent être inhérents à l'une des autres composantes du
74 © Les collections de I'INRETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
système de circulation routière (infrastructure, véhicule) ou à l'intervention d'un
autre usager.
Les circonstances qui peuvent atténuer ou exclure la
responsabilité pénale du conducteur
La responsabilité pénale d'une personne physique ne peut être reconnue
que s'il existe une infraction punissable et que sa culpabilité est rapportée. La
culpabilité nécessite que soit établie l'imputabilité, puisque pour accomplir une
telle faute, l'agent doit être en état de l'accomplir. L'imputabilité suppose
l'intelligence, la volonté et la liberté.
Il en est ainsi lorsque si la personne a agi sous la nécessité ou la contrainte
(encadrés n? 3 et n? 4) (Guilbot et Mohammadi, 2010 ; Guilbot, 201 0) .
N'est pas pénalement responsable la personne qui , face à un danger actuel ou
imminent qui menace elle-même, autrui ou un bien, accomplit un acte nécessaire à la
sauvegarde de la personne ou du bien , sauf s'il y a disproportion entre les moyens
employés et la gravité de la menace.
Encadré n? 3. Code pénal, art. 122-7. L'état de nécessité
N'est pas pénalement responsable la personne qui a agi sous l'empire d'une force ou
d'une contrainte à laquelle elle n'a pu résister.
Encadré n? 4. Code pénal, art. 122-2. La contrainte
L'état de nécessité
L'état de nécessité peut être défini comme « la situation dans laquelle se
trouve une personne qui ne peut raisonnablement sauver un bien, un intérêt ou
un droit que par la commission d'un acte qui, s'il était détaché des
circonstances qui l'entourent, serait délictueux » (Foriers, 1997). Le code pénal
entré en vigueur en 1994 a admis l'état de nécessité, né de la jurisprudence
antérieure, sans pour autant en fixer les critères (encadré n? 3) .
Dans cette hypothèse, la personne poursuivie s'est trouvée dans une
situation objective qui a enlevé à son acte tout caractère infractionnel. Par
ailleurs , le danger doit être réel , sérieux, immédiat, injuste.
La condition de nécessité de l'acte accompli en réponse à un péril actuel ou
imminent figurait donc déjà dans la jurisprudence antérieure. Au début des
années cinquante, l'état de nécessité a été refusé à un camionneur -ayant dû
endommager une barrière de passage à niveau pour échapper à une collision
avec un train qui approchait- car la situation dangereuse dans laquelle il s'était
trouvé était consécutive au fait qu 'il s'était engagé imprudemment sur le
passage en question (CA Rennes, 12 avril 1954). En 1958, c'est la chambre
criminelle qui a admis le principe de l'exonération en raison de l'état de
nécessité (Crim . 25 juin 1958). Dans cette affaire, un automobiliste avait
provoqué une collision pour éviter d'écraser deux passagers éjectés de son
véhicule . La chambre criminelle reprocha aux juges du fond de ne pas avoir
© Les collections de I'INRETS 75
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
recherché si « la manoeuvre accomplie par le prévenu pouvait seule permettre
d'éviter l'accident qu'il redoutait, à l'exclusion de toute autre manoeuvre moins
périlleuse pour les tiers ». Notamment, c'est surtout avec cette affaire que l'état
de nécessité fut clairement reconnu et officialisé par la jurisprudence. En
l'occurrence, suite à l'ouverture subite d'une portière, le conducteur d'un
véhicule avait effectué une manoeuvre dangereuse destinée à épargner ses
passagers éjectés, mais qui s'avéra préjudiciable aux occupants d'un autre
véhicule avec lequel il entra finalement en collision . La valeur de l'arrêt rendu,
outre le fait qu'il ait été rendu par la chambre criminelle, tient à ce que les juges
s'efforcèrent d'y présenter l'état de nécessité comme un véritable fait justificatif
et d'en détailler les conditions, étant observé que l'une d'entre elles faisait
défaut en l'occurrence (l'absence de faute antérieure de l'agent) , ce qui valut à
l'arrêt d'appel d'être finalement cassé. Par la suite, la cour de cassation a
précisé que la manoeuvre doit être la seule possible pour éviter l'accident et
que les risques auxquels sont exposées les victimes potentielles doivent être
plus graves que ceux auxquels on expose d'autres victimes potentielles en
commettant l'infraction. En effet, les circonstances dans lesquelles l'acte a été
réalisé justifient les agissements de la personne poursuivie. Il a par exemple
été jugé qu'un excès de vitesse commis par un médecin anesthésiste appelé
d'urgence auprès d'un patient gravement blessé était justifié, car proportionné
au but recherché (CA Nancy. 6 février 1990). De même, des juges ont rappelé
que l'état de nécessité est justifié pour le refus d'obtempérer d'un ambulancier
en raison de l'état physique de la personne transportée (Crim. 23 mai 2001 ). En
revanche, il a été décidé dans des circonstances voisines qu'un médecin de
garde n'était pas justifié à commettre un excès de vitesse dés lors que, malgré
l'autorisation préfectorale dont il bénéficiait, il s'était abstenu d'équiper son
véhicule d'un dispositif lumineux spécial sans lequel la prise de risque
apparaissait finalement disproportionnée par rapport à l'urgence du
déplacement effectué (CA Paris. 12 mai 1995).
La contrainte
La contrainte physique, au sens du code pénal , ne peut résulter que d'un
événement imprévisible et insurmontable qui place l'auteur de l'infraction dans
l'impossibilité absolue de se conformer à la loi. Par exemple, a été cassée la
décision accordant l'exonération de la conductrice d'une automobile pour avoir
effectué un stationnement gênant sur un emplacement réservé aux véhicules
des grands invalides au motif, qu'étant enceinte, elle a été prise d'un malaise
qui l'obligeait à arrêter sa voiture, sans préciser en quoi la défaillance physique
invoquée par la prévenue l'avait placée dans l'impossibilité absolue de se
conformer à la loi (Crim . 15 novembre 2006).
La contrainte est externe quand elle est étrangère à la personne poursuivie
(par exemple par l'effet de forces naturelles d'une force étrangère qui peut
aussi être le fait des animaux) La contrainte est interne quand la personne
poursuivie est victime d'une impulsion interne ou d'un malaise cardiaque (Crim.
15 novembre 2005) qui supprime sa liberté.
76 © Les collections de I' INRETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
Qu'elle soit externe ou interne, pour entraîner l'irresponsabilité pénale la
contrainte doit répondre à plusieurs critères. D'une part, la loi exige le caractère
irréversible, insurmontable et irrésistible. D'autre part, la jurisprudence
constante exige l'imprévisibilité (Crim. 29 janvier 1921). Est ainsi justifiée la
décision de relaxe du conducteur d'une automobile poursuivi pour homicides
involontaires, mise en danger d'autrui et défaut de maîtrise, l'arrêt retenant que,
victime d'un malaise brutal et imprévisible qui lui a fait perdre le contrôle de
l'accélération de son véhicule, lancé à une vitesse croissante sur l'autoroute
puis l'aire de repos où il s'est immobilisé après avoir heurté les véhicules
occupés par les victimes, le prévenu a agi sous l'empire d'une contrainte à
laquelle il n'a pu résister (Crim. 15 novembre 2005) .
Il est vrai toutefois qu'une personne qui sait qu 'elle est atteinte d'un trouble
physiologie comme l'épilepsie et exerce pourtant une activité dangereuse peut
commettre une faute justifiant, en cas d'accident, sa responsabilité pénale (CA
Paris. 27 mai 1970).
De plus, le fait que l'événement soit irrésistible suppose que la personne
poursuivie se soit trouvée dans l'impossibilité d'y résister. Par exemple, celui
qui roule à 120 km/h alors qu'il y a un fort brouillard ne pourra invoquer la
contrainte du brouillard s'il y a un accident, il roulait trop vite de toutes façons.
La jurisprudence apprécie les caractères cités avec rigueur. Ainsi,
généralement, la présence de neige ou de verglas (Crim . 20 mars 2001) ou de
gravillons (Crim. 28 novembre 2000) sur la chaussée n'est pas une contrainte
imprévisible, mais doit au contraire amener le conducteur à redoubler de
prudence. De même, la défaillance des freins d'une automobile (Crim .
8 juillet 1971 ), la survenance d'un véhicule dans le couloir de circulation (Crim .
29 novembre 1972), celle d'un obstacle (Crim. 21 juin 1972), ou celle d'une
flaque d'eau consécutive à un violent orage (Crim. 14 octobre 1975}, n'ayant
pas constitué le caractère irrésistible, ne sont pas considérées comme une
force majeure justifiant l'irresponsabilité du conducteur. En revanche, l'absence
de traces de freinage confirme le caractère imprévisible et irrésistible, pour
l'automobiliste, de la traversée de la chaussée par les victimes (piétons) et
aucune faute d'imprudence ou d'inattention, aucune maladresse, aucune
inobservation des règlements n'apparaissent devoir être reprochées au
conducteur. En l'espèce, le conducteur circulait à une vitesse comprise entre
40 et 50 km/h , adaptée aux conditions de circulation rencontrées, et a percuté
les victimes qui ont entrepris de traverser la chaussée en dehors de tout
passage protégé, de manière soudaine et imprévisible pour le conducteur du
véhicule automobile qui arrivait à ce moment-là , lequel n'a pu de ce fait éviter le
choc.
Mais si la contrainte a pour origine une faute antérieure de la personne, elle
ne peut évidemment l'exonérer de sa responsabilité pénale pour une faute
d'imprudence. Par exemple, en cas de défaillance mécanique d'un véhicule,
cause d'un accident, le conducteur avait la possibilité de prévoir et de prévenir
par une vérification préalable de la voiture avant d'en faire usage (Crim .
8 juillet 1971 ).
©Les collections de l'IN RETS 77
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Après avoir constaté la diversité des fautes pénales dans l'accident de la
circulation au regard du droit positif, il nous faut désormais nous intéresser à la
faute civile.
La faute civile du conducteur et son
interprétation par le juge civil
Depuis l'entrée en vigueur de la loi du 5 juillet 1985 (dite "loi Badinter"} , le
droit à indemnisation ne repose pas sur la démonstration d'une faute mais sur
l'implication du véhicule dans l'accident. Est exclue a priori toute idée de
responsabilité fondée sur une faute au stade de l'indemnisation des victimes.
Mais la faute sera réintégrée dans la réflexion au stade des recours du débiteur
de l'indemnisation, exercés contre d'autres intervenants dans l'accident. Cette
situation n'est pas examinée ici (v. Guilbot, Larcher, Siméone et al., 2010). De
plus, la faute commise par le conducteur d'un véhicule victime d'un accident a
pour effet de limiter ou d'exclure l'indemnisation de son propre dommage dès
lors qu'elle a contribué à sa réalisation . L'existence de cette faute et de sa
relation de causalité avec le dommage relève de l'appréciation du juge du fond .
Ce point sera examiné plus bas.
Cette loi a été adoptée pour permettre l'indemnisation rapide des victimes,
une loi autonome (Wiederkehr, 1986) qui tend à améliorer la situation des
victimes d'accidents de la circulation et à accélérer les procédures
d'indemnisation (Brun, Jourdain et al., 2007).
La faute civile peut être définie comme la violation d'une obligation, non
justifiée par une cause exonératoire. De manière générale, selon Planiol , la
faute est « la violation d'une obligation préexistante ». En particulier, la faute
civile du conducteur est caractérisée par la violation d'une règle de conduite
édictée par les dispositions du code de la route qui fonde la qualification des
fautes à l'origine de l'accident ou du dommage. Par exemple, le fait de
dépasser sans laisser une distance suffisante avec le véhicule dépassé (Civ.
2e, 27 janvier 2000) ou la vitesse excessive (Civ. 2e, 11 juillet 2002) auraient
constitué une faute ayant joué un rôle dans l'accident (Durry, 2007). De même,
le fait de ne pas attacher la ceinture de sécurité (Civ. 2e, 7 février 1990}4
, celui
de ne pas avoir le permis de conduire ou même de ne pas porter de casque
pour un motocycliste doit être examiné pour vérifier s'il a joué un rôle dans le
dommage (Rade, 2007).
En s'interrogeant sur l'application des textes par les juges civils et sur le
contrôle de la cour de cassation sur les décisions des juges du fond , Jean
Buffet (2004) met en lumière la combinaison d'un contrôle sur la question de
l'existence d'une faute et d'un pouvoir souverain sur les conséquences de cette
faute sur l'indemnisation. C'est donc fort logiquement que nous étudierons
comment les juges du fond prennent en considération les circonstances
? « De ces constatations et énonciations, la cour d'appel , ... , a pu déduire, hors de toute
dénaturation, qu'il n'existait pas de relation de cause à effet entre les blessures constatées et
l'absence du port de la ceinture de sécurité ».
78 ©Les collections de I'INRETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
entourant l'accident pour se prononcer sur la faute du conducteur et les
circonstances entraînant la limitation ou l'exclusion de sa responsabilité civile.
La faute du conducteur : conduite ou comportement ?
À la lecture des premiers articles de la loi 1985, il apparaît évident que la
notion de conducteur est essentielle. En effet, la situation des victimes varie
selon qu'elles sont conductrices ou non conductrices. En absence de définition
légale précise de la notion du conducteur, plusieurs critères ont été dégagés
par la jurisprudence5
. La notion de conducteur peut être d'une importance
déterminante non seulement pour savoir contre qui agir, mais aussi parce que
si une victime se voit attribuer cette qualité, son droit à indemnisation peut s'en
trouver amoindri , voire être radicalement écarté si l'accident ne concerne
qu'elle6
. En effet, comme nous l'avons déjà indiqué, la faute du conducteur
victime, même simple, limite ou exclut son indemnisation7
.
L'immense variété des comportements appréhendés par l'application de
l'article 4 de la loi de 1985 est significative de la sévérité que les juridictions
mettent en oeuvre pour limiter ou exclure le droit à indemnisation du conducteur
victime. Nous allons constater que la faute civile qui peut lui être reprochée
revêt différentes formes en fonction de son rôle et de sa nature. Il est important
d'examiner aussi si le lien de causalité tient une place importante dans
l'appréciation de la faute du conducteur.
Les types de fautes du conducteur
Malgré la diversité des comportements en cause on peut les classifier en
deux catégories : les fautes dites de conduite et les fautes dites
comportementales.
Les fautes dites de conduite
La faute de conduite constitue un manquement au code de la route, plus
précisément un manquement à une obligation imposée par le code qui implique
notamment une perte de contrôle du véhicule. Ce sont celles dont le lien de
causalité avec le dommage est en général incontestable. Par exemple le fait de
ne pas respecter une priorité (Civ. 2e, 5 février 2004} , de changer brutalement
de voie de circulation (ch. mixte, 28 mars 1997) ou de franchir une ligne
5 Par exemple, est un conducteur celui qui pédale pour faire démarrer son engin (Civ. 2",
24 avril 1986) .. . «que le moteur ait été ou non en marche au moment de l'accident» (Civ. 2?.
13 janvier. 1988), l'automobiliste au volant de sa voiture remorquée «s'il avait conservé une
certaine maîtrise dans la conduite de son véhicule remorqué » (Civ. 2?, 14 janvier 1987). En
revanche, n'est pas un conducteur la victime d'un accident de la circulation qui avait quitté son
véh icule (Civ. 2?, 4 décembre 1985) ou qui était en cours d'extraction de son véhicule immobilisé
par un accident antérieur (Civ. 2?, 24 novembre 1993) ou encore celui qui avait arrêté son véhicule
et était en train de descendre (Civ. 2", 10 mars 1988), celui qui courait sur la chaussée en poussant
à la main son cyclomoteur (Civ. 2?. 7 octobre 2004), l'élève une auto-école (Civ. 2?. 29 juin 2000).
6 Hypothèse du conducteur ayant un accident tout seul, et s'en trouvant l'unique victime. Dans ce
cas, la loi de 1985 n'est pas applicable (Crim., 29 juin 1999, JCP, Ed . G, 2000.11.10290, note
Abravand-Jolly).
7 «dès lors qu'elle a contribué à sa réalisation » (du dommage) (Civ. 2?, 24 novembre 1993). « Elle
ne revêt un caractère exclusif que lorsqu'elle est seule a l'origine du dommage » (Crim.
22 mai 1996).
©Les collections de l'IN RETS 79
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
continue (CA Pau, 13 novembre 2001 ). La violation des règles de priorité en
tous genres illustrant parfaitement la confusion entre fautes civiles au sens de
la loi de 1985 et l'élément constitutif d'une infraction au code de la route. La
vitesse excessive ou inadaptée (Civ. 2e, 22 janvier 2004) représente une part
importante des fautes retenues par les juridictions en application de la loi
Badinter. Les accidents de choc arrière constituent une partie significative du
contentieux en découlant (Civ. 2e, 14 novembre 2002). Les accidents de
dépassement (Civ. 2e, 14 janvier 1999) et les collisions de sens inverse (Civ. 2e,
30 juin 2004) sont eux aussi omniprésents dans la jurisprudence propre aux
accidents de circulation .
Par exemple, la deuxième chambre civile a retenu les fautes de conduite
d'un automobiliste, dont la voie de circulation était partiellement enneigée et
qui, s'étant déporté sur la voie de gauche, est entré en collision avec un
tracteur attelé d'une remorque circulant dans le sens opposé, en affirmant que,
d'une part le conducteur victime n'a pas respecté l'obligation que lui impose le
code de la route de circuler sur sa propre voie, laquelle, en l'espèce, bien
qu'enneigée demeurait ouverte à la circulation ; et que, d'autre part, il n'a pas
su adapter sa conduite et sa vitesse aux circonstances atmosphériques et a
perdu la maîtrise de son véhicule (Civ. 2, 10 décembre 2009).
Les fautes dites comportementales
La faute de comportement constitue un manquement à la règle de sécurité
qui n'est pas à proprement parler une règle de circulation routière. Il s'agit des
fautes présentant un lien de causalité avec l'accident le plus souvent incertain.
La conduite sous l'empire d'un état alcoolique ou après usage de stupéfiants
(Civ. 2e, 13 octobre 2005) sont les plus fréquentes. Comptent aussi parmi ces
fautes du comportement le fait de ne pas avoir bouclé la ceinture de sécurité
(Civ. 2e, 5 octobre 1994) ou de ne pas avoir porté de casque (Civ. 2e,
16 octobre 1991). De même, le cas d'une cyclomotoriste circulant sans casque
et sans éclairage (Civ. 2e, 17 mars 2005) ou encore le fait de circuler sans
assurance et sans permis de conduire correspondant à la catégorie du véhicule
utilisé (CA d'Aix-en-Provence, 28 janvier 2009).
Évolution marquante de la jurisprudence
Afin de responsabiliser les conducteurs, mais aussi parce que la solution
inverse aurait été beaucoup trop coûteuse, la loi décide donc que la faute
commise par le conducteur a pour effet de limiter ou d'exclure l'indemnisation
des dommages qu'il a subis. La faute du conducteur victime, dès lors qu'elle est
établie et présente un lien de causalité avec le dommage, lui est donc
pleinement opposable, y compris lorsqu'il réclame réparation d'atteintes
causées à sa personne (Fages, 2009).
Les juges du fond sont souverains pour décider si la faute commise par le
conducteur victime est de nature à le priver partiellement ou totalement de son
droit à l'indemnisation.
Jusqu'en 2007, la conduite d'un véhicule terrestre à moteur sous l'empire
d'un état alcoolique constituait, en soi , une faute en relation avec le dommage,
de nature à limiter ou exclure tout droit à indemnisation du conducteur victime
80 © Les collections de l'IN RETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
(par exemple : Civ. 2e. 4 juillet 2002, 10 mars 2004, 13 octobre 2005, 30 janvier
2007) . Depuis deux arrêts rendus par l'assemblée plénière de la cour de
cassation le 6 avril 2007, un lien de causalité entre la faute de comportement et
les dommages doit être établi pour limiter ou exclure ce droit à indemnisation
(Jourdain, 2007 ; v. Groutel , 2007 pour un avis critique ; v. Bakouche, 2008, à
propos du défaut de permis de conduire) .
Ainsi , la jurisprudence n'exclut ou ne limite plus automatiquement
l'indemnisation du conducteur victime s'il a conduit sous l'empire d'un état
alcoolique ou aprés usage de stupéfiants. La faute demeure certes, et reste
pénalement répréhensible. Elle reste aussi un élément essentiel de mesure de
suppression ou de réduction de l'indemnité, mais il faut, également que ce
comportement soit causal avec le dommage. Le juge sera désormais tenu
d'apprécier in concreto le lien de causalité entre l'état d'alcoolémie du
conducteur victime et la réalisation de son préjudice avant de limiter ou
d'exclure son droit à indemnisation.
D'autres particularités sont à noter en cas d'accident de la circulation . En
effet, dés lors qu'il y a un conducteur auteur, l'indemnisation est liée à
l'implication du véhicule sauf s'il y a une faute inexcusable de la victime8
.
Mais en matière civile, les articles 2 à 6 de la loi du 5 juillet 1985 définissent
strictement l'admission des causes de l'irresponsabilité civile du conducteur.
Les circonstances qui peuvent limiter ou exclure
la responsabilité civile du conducteur
Aux termes de l'article 2 de la loi du 5 juillet 1985 : (( /es victimes, y compris
les conducteurs ne peuvent se voir opposer la force majeure ou le fait d'un tiers
par le conducteur ou le gardien d'un véhicule mentionné à l'article 1er». En
principe, le conducteur impliqué dans l'accident de circulation ne peut se
prévaloir d'une cause étrangère, autre que la faute de la victime lorsqu'elle est
susceptible d'écarter ou de limiter son droit à indemnisation. Le refus
d'accorder un effet exonératoire à la force majeure et le fait d'un tiers dans le
domaine des accidents de la circulation témoigne de la volonté du législateur,
non seulement d'avantager les victimes, mais surtout de rompre avec la logique
de la responsabilité, et oriente le nouveau régime vers un système
d'indemnisation des dommages (Bacache-Gibeili, 2007) .
Le seul fait de l'implication du véhicule du défendeur ne suppose nullement
un fait causal , il serait pour le moins paradoxal qu'on autorise néanmoins celui
ci à démontrer que le dommage n'est pas dû fait de son véhicule, mais à un
évènement étranger ou à l'action d'un tiers (Brun, 2009) .
En effet, le système de responsabilité mis en place, fondé sur l'idée de
garantie, limite très strictement les facultés d'exonération offertes au
conducteur ou au gardien du véhicule, en faisant de la faute de la victime, sous
8 «Seule est inexcusable au sens de la loi du 5 juillet 1985 (art. 3) la faute volontaire d'une
exceptionnelle gravité exposant sans raison valable son auteur à un danger dont il aurait dû avoir
conscience» (Ass. Plén., 10 novembre 1995).
©Les collections de l'IN RETS 81
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
certaines conditions elles-mêmes restrictives, la seule cause d'exonération . Par
contre, le conducteur ou gardien d'un véhicule impliqué dans l'accident ne peut
jamais invoquer ni la force majeure ni le fait d'un tiers.
La faute de la victime
En matière de faute de la victime, la loi Badinter opère une célèbre division.
D'un côté, se situent les victimes non-conductrices, soumises à l'article 3 de
la loi, qui leur réserve un régime très protecteur. Le rôle de la faute (art. 3, a/. 1)
est de priver la victime non conductrice de tout droit à réparation de dommages
résultant d'une atteinte à la personne. Mais il faut que cette faute ait été la
cause exclusive de l'accident. Pour la cour de cassation, cette dernière
circonstance se rencontre d'abord lorsque le conducteur n'a lui-même pas
commis de faute (Civ. 2e, 8 novembre 1993}, et à la condition que la faute de la
victime ait été pour lui imprévisible (Civ. 2., 2 décembre 1987) ou inévitable
(Civ. 2, 17 juillet 1989}, voire les deux (Civ. 2., 14 avril1988) (Chabas, 2000).
D'un autre coté, l'article 4 de la loi, énonce qu'il est possible pour le débiteur
d'indemnisation d'opposer aux victimes leur faute afin de réduire ou de
supprimer les dommages et intérêts dus. De ce que la loi de 1985 n'a envisagé
comme cause d'exonération que la faute de la victime, il résulte clairement que
le fait non fautif de la victime, fût-il imprévisible et irrésistible pour le conducteur
impliqué, est inefficace à le libérer de son obligation d'indemnisation (Lambert
Piéri, 2010).
L'interprétation de ce texte a donné lieu à de nombreux revirements. Pour
reconnaître à la faute de la victime un rôle d'exonération totale, on a d'abord
exigé qu'elle fût la cause exclusive de l'accident. Dans un premier temps, on
entendait par là qu'elle ait été imprévisible et irrésistible. Étaient cassés les
arrêts qui jugeaient la cause exclusive lorsque la victime seule (et non le
défendeur avec elle) avait commis une faute (Civ. 1e, 20 juillet 1987). Puis on a
jugé exactement l'inverse (Civ. 2e, 13 avril 1992}, considérant même que la
victime fautive n'avait pas d'action contre le défendeur non fautif (Civ. 2e,
24 novembre 1993 ; Civ. 2e, 6 juillet 1994).
Enfin, après de nombreuses incertitudes quant à l'interprétation de cet
article, la jurisprudence a été fixée par deux arrêts de la cour de cassation des
22 mai 1996 et 28 mars 1997. Aux termes de ces arrêts, on ne peut plus
évoquer le fait que la faute du conducteur soit la cause exclusive du dommage
pour exclure l'indemnisation. Le principe est que la victime doit obtenir
réparation intégrale mais que toute faute du conducteur victime ayant eu un
rôle dans le dommage peut lui être opposée pour réduire son droit à
indemnisation. L'importance de cette diminution est appréciée souverainement
par les juges du fond qui doivent aussi, comme nous l'avons indiqué plus haut,
prendre en compte le lien de causalité entre la faute de comportement et les
dommages (Ass. plén., 6 avril 2007). La faute demeure certes, après cette
décision , l'élément essentiel de la mesure de suppression ou de réduction de
l'indemnité, mais il faut également que le comportement soit causal avec
l'accident.
82 ©Les collections de l'IN RETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
En cas de dommage matériel , la faute de la victime a toujours pour effet de
limiter ou d'exclure son indemnisation, sans avoir besoin de distinguer selon la
nature de la faute, la qualité de la victime ou selon l'âge de la victime. Mais la
loi reste muette sur l'appréciation du degré d'exonération et les juges du fond
disposent d'un pouvoir souverain pour choisir entre exclusion ou simple
limitation de responsabilité.
S'agissant des atteintes à la personne, le conducteur ou gardien ne peut
opposer à la victime non conductrice que sa faute intentionnelle ou sa faute
inexcusable lorsque celle-ci a été la cause exclusive du dommage. Cette
dernière cause d'exonération est en outre écartée lorsque la victime est âgée
de moins de seize ans ou de plus de soixante-dix ans ou est titulaire, au
moment de l'accident, d'un titre lui reconnaissant un taux d'incapacité
permanente ou d'invalidité au moins égal à 80 %.
En revanche, la victime conductrice peut se voir opposer une faute
quelconque et celle-ci a pour effet de limiter ou d'exclure l'indemnisation, sans
que l'exclusion totale soit subordonnée à la circonstance que cette faute
présente les caractères de la force majeure ni même qu'elle ait été la cause
exclusive de l'accident (Cass. ch . mixte, 28 mars 1997 ; Cass. 2e civ.,
18 mars 2004).
La charge de la preuve de la faute repose sur celui qui l'invoque comme
cause d'exonération. Il faut ensuite que cette faute ait un lien de causalité avec
le dommage. Ainsi , le fait que la victime ne portait pas sa ceinture de sécurité
est une faute en lien direct avec le dommage car si elle l'avait normalement
mise, son dommage aurait été amoindri. Par ailleurs, la question de savoir si
l'exonération doit être totale ou partielle est abandonnée à l'appréciation
souveraine des juges du fond . En cas d'absence de faute prouvée et certaine,
le conducteur victime ne peut en aucun cas voir son droit à indemnisation
affecté (Civ. 2e, 21 décembre 2006).
La faute du conducteur victime doit s'apprécier en faisant abstraction du
comportement de l'autre conducteur impliqué dans l'accident (Civ. 2,
4 décembre 2008). Ainsi , lorsque plusieurs véhicules sont impliqués dans un
accident de la circulation , le droit à indemnisation des ayants droit du
conducteur victime est exclu ou limité si celui-ci a commis une faute ayant
contribué à la réalisation de son dommage (Crim . 27 novembre 2007).
Par ailleurs, la faute de la victime peut constituer un cas de force majeure
lorsqu'elle a été, pour le conducteur, imprévisible et irrésistible (v. Brusorio
Aillaud , 201 0) .
©Les collections de I'INRETS 83
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
La force majeure
Il est important de rappeler que la force majeure n'est plus exonératoire
depuis la loi 1985 dans les accidents de la circulation. C'est-à-dire qu'un fait
extérieur même imprévisible et irrésistible, donc constitutif de la force majeure,
n'est jamais exonératoire. Cette exclusion se justifie d'autant mieux que les
plaques de verglas ou nappes de brouillard, trop souvent invoquées par les
conducteurs par le passé, sont en fait inhérentes aux risques de la circulation et
ne représentent donc pas un caractère d'extériorité à l'activité du conducteur
pour fonder l'exonération pour force majeure.
En effet, contrairement au droit commun de la faute de la victime, où
l'exonération totale est soumise au cas de force majeure, il n'existe pas dans la
loi Badinter et dans la jurisprudence qu'elle a engendrée de délimitation
tranchée. Et cela est fort regrettable puisque l'effet immédiat et relativement
peu confortable pour les conducteurs victimes est de savoir que leur indemnité
peut être totalement supprimée, sans d'autres critères que la vague gravité de
leur comportement. On assiste alors à une véritable précarisation du
conducteur victime (Dumery, 2009).
Les expressions force majeure, cause étrangère et cas fortuit sont parfois
utilisées comme synonymes en doctrine ou en jurisprudence9
. Notamment, la
force majeure, au sens de l'article 2 de la loi, est un événement non seulement
imprévisible et irrésistible, mais aussi extérieur aux parties (Civ. 2,
2 juillet 1986). Ainsi , les calamités naturelles, telles qu'un orage, une tempête
de neige, la foudre, la pluie, le verglas (Civ. 2e, 17 mars 1986}, le brouillard
intense
(Civ. 2e, 8 juillet 1999).
Prenons plusieurs situations possibles pour évoquer la force majeure :
Le cas où le conducteur exerce ses droits à l'encontre d'un autre
conducteur. Par exemple, un automobiliste percute un autobus stationné
sur le bas côté de la chaussée. Ayant relevé non seulement que le
préposé du propriétaire de l'autobus avait commis une faute en laissant
le véhicule sans dispositif réfléchissant ou feux de stationnement
permettant aux usagers de le discerner, l'éclairage public étant défaillant,
mais encore que la présence de l'autocar était imprévisible, irrésistible et
insurmontable pour le conducteur de l'automobile, une cour d'appel se
crut autorisée à exclure l'indemnisation du préjudice occasionné au
propriétaire de l'autobus. Cet arrêt est cassé au motif qu'elle n'avait pas
recherché si l'automobiliste n'avait pas pu voir l'autocar dans la lumière
de ses phares (Civ. 2e, 11 octobre 1989).
Le cas où aucune faute n'est démontrée à l'encontre du conducteur
surpris par l'irruption d'animaux, mais qui reste responsable des
conséquences dommageables de l'accident. En agglomération, un
chevreuil surgit de la droite sur la route et heurte un motocycliste. Celui-ci
9 Ass. plén. 13 décembre 2002, (deux arrêts). La confusion est également présente dans le code
civil (art. 1148).
84 © Les collections de I' INRETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d 'imprudence du conducteur
se déporte sur la gauche et entre en collision avec une voiture survenant
en sens inverse. Il roulait à une vitesse inférieure à celle autorisée. Il était
attentif à un premier chevreuil qu'il avait vu dans un champ sur sa droite.
L'irruption inopinée du second animal a été si soudaine qu'il était
impossible pour le motocycliste d'éviter la collision . Il n'y a pas lieu
d'exclure son droit à indemnisation, sur le fondement de l'article 4 de la
loi de 1985. Par contre, l'automobiliste est tenu de l'indemniser de
l'intégralité des conséquences dommageables de l'accident (CA Nancy.
38 chambre civile, 16 février 2007) .
Enfin , le cas où la victime de l'accident n'est pas un conducteur et
demande réparation au conducteur. A titre d'exemple, la Haute juridiction
censure une décision qui avait énoncé que, le conducteur n'ayant pas
commis de faute, celle de la victime, qui ne lui avait pas cédé le passage,
avait été la cause exclusive de l'accident. Pour la Haute juridiction, la
preuve que le conducteur du véhicule impliqué n'avait pas commis de
faute ne suffisait pas à le dégager de son obligation d'indemnisation, il
fallait rechercher si celui-ci n'aurait pu éviter l'accident (Civ. 2e,
4 octobre 1989). Dans ce cas, le conducteur ne pourra jamais s'exonérer
de sa responsabilité en invoquant la force majeure. On remarque, dans
cet arrêt, que la cour de cassation ne se contente pas d'exiger la
constatation par les juges du fond des caractères de la force majeure ;
elle exerce un contrôle très étroit de la qualification des causes de
l'accident et leurs conséquences sur la responsabilité du conducteur.
Le fait d'un tiers
Tout comme pour la force majeure, l'article 2 de la loi de 1985 prévoit la
même solution pour le cas du fait d'un tiers. En revanche, le fait d'un tiers ne
présentant pas les caractères de la force majeure n'est pas une cause
d'exonération pour le conducteur impliqué, mais il en est de même désormais si
le fait du tiers était imprévisible et irrésistible 10 pour celui-ci.
C'est ainsi, notamment, qu'un défaut d'entretien de la chaussée,
l'insuffisance ou l'inexactitude de la signalisation , l'absence d'indication de
travaux effectués sur une route, une panne d'éclairage, ne sauraient constituer
pour le conducteur une cause le libérant de l'obligation d' indemniser la victime.
Pas davantage le conducteur entré en collision avec un autre véhicule dont le
passager a été blessé ne peut se prévaloir, pour écarter son obligation de
réparation , du fait de l'autre conducteur (Civ. 2e. 18 mars 1987}, quand bien
même ce fait aurait été la cause exclusive de l'accident (Civ. 2e.
6 novembre 1985).
De la même façon , le fait d'un tiers non débiteur d'indemnisation en vertu de
la loi de 1985, tels un piéton, un cycliste ou un garagiste, dont la faute, le fait de
la chose ou le défaut d'exécution de l'obligation contractuelle est à l'origine de
l'accident de la circulation , ne saurait constituer pour le conducteur une cause
10 Voir la définition et les critères imprévisibles et irrésistibles dans les arrêts : Cass. Ass . plén .
14 avri l 2006.
© Les collections de I' INRETS 85
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
d'exonération, mais ouvre à la victime la faculté de faire condamner in solidum
ce tiers en application du droit commun de la responsabilité.
Par ailleurs, cette loi n'a vocation à s'appliquer qu'aux cas où le défendeur à
l'action est un conducteur. À défaut, la victime pourra seulement agir sur le
fondement du droit commun , c'est-à-dire sur l'article 1384 a/. 1er du code civil , et
l'auteur du dommage pourra s'exonérer en rapportant la preuve de la force
majeure ou le fait d'un tiers. Par exemple, un automobiliste agit en
responsabilité à l'encontre d'un cycliste qui a causé un dommage au véhicule,
dans cette situation, la loi Badinter ne peut en aucune façon s'appliquer.
Une dérogation est prévue par l'article 5 de la loi Badinter lorsque le
propriétaire a confié la conduite du véhicule à un tiers (Civ. 2e, 28 juin 1995).
Dans ce cas, bien que la faute du conducteur, au regard du propriétaire du
véhicule endommagé, soit une faute d'un tiers, elle peut lui être opposée. Le
propriétaire du véhicule prêté a pris un risque en laissant conduire sa voiture
par une autre personne que lui , il doit en assumer les conséquences.
Il est bien à noter que certains manquements de personnes autres que la
victime ne sont pas considérés comme les faits d'un tiers , mais assimilés à une
faute de la victime. Il en est ainsi de l'imprudence du conducteur d'un véhicule
automobile qui est opposable à la personne transportée, dans la mesure où
l'accident est imputable à un défaut d'entretien normal de la voie 11
.
Conclusion
L'analyse de la faute et de ses corollaires juridiques dans le domaine des
accidents routiers, tant sur le plan de la réparation (droit civil) que sur celui de
la sanction {droit pénal) est riche en enseignements. En effet, elle révèle que
l'analyse des processus constitutifs des infractions involontaire routières s'est
affinée par rapport au droit civil en particulier en matière de faute et de
causalité .
Au civil , la loi Badinter dont les termes sont caractérisés par les juges depuis
1985, dans son application et son objectif affiché (meilleure protection des
victimes et réduction du contentieux par simplification du droit), entraîne en
réalité bien plus d'interrogations dans les mécanismes de recours, qui n'ont pas
été examinés dans cet article, que le régime pénal dont les principes semblent
à première vue bien plus abstraits. A contrario, en ce qui concerne la causalité,
la législation pénale est nettement moins claire que le droit civil , mais son
application est bien moins problématique.
On constate des évolutions majeures sur le lien de causalité en matière
pénale (évolution législative) et civile (évolution jurisprudentielle) . C'est ainsi
que la causalité rejetée au civil fait son retour avec la jurisprudence (AP 2007)
pour venir s'affirmer comme une des notions capitales à l'instar du droit pénal ,
quelle que soit la gravité de la faute. On s'aperçoit également que les causes
d'exclusion ou d'atténuation de la responsabilité doivent être prises en compte
11 Voir à ce sujet : CE. 27 janvier 1965, Morard. Rec.CE , p. 57.
86 © Les collections de I'INRETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
dans l'appréciation de la faute du conducteur aussi bien en matière pénale que
civile.
Certes des divergences existent entre les notions de faute civile et de faute
pénale d'imprudence, force est pour autant de constater que la conception
radicalement opposée que l'on se fait de façon usuelle entre ces ensembles est
désormais désuète.
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Bull. civ. Il , n° 38 ; 22 juin 1988, ibid. Il , n° 148.
Bull. civ. Il no 63.
Bull. civ. Il , n° 101 .
Bull. civ. Il , n° 165, Gaz. Pal. 1987.1 .141 , note F.
Cha bas.
no 85-14655.
Bull. civ. Il , n° 68.
Gaz. Pal. 1988, somm. ann. 146. obs. F. Chabas.
D. 1987, IR 233.
J.C.P. 1988. IV. 57 ; 7 mars 1990, Gaz. Pal. 1990,
pan. 113.
no 86-19029.
no 87-10321 .
Gaz. Pal. 1989. 2, somm. ann. 461 , obs. F. Chabas.
Gaz. Pal. 1989.2, somm. 462, obs. F. Chabas.
J.C.P. 1989. IV. 349.
89
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Civ. 2?. 4 octobre 1989 Resp. civ. et assur., 1989, comm. n? 371 .
Civ. 2?. 11 octobre 1989 Gaz Pal. 1989, Pan. 173.
CA Nancy, 6 février 1990 Juris-Data, n? 052168.
Civ. 2?. 7 févr.ier 1990 Bull. civ. Il , n? 21 ; RTD civ. 1986.486, obs. Jourdain.
Civ. 2?. 16 octobre 1991 n? 89-14.865, Bull. civ. Il n? 252 ; D.1992, somm.
275, obs. Aubert.
Civ. 2. 13 avril1992 Gaz. Pal. 1992.2. paner. cass. p. 257, J.C.P. 1992.
IV. 1802.
Civ. 2. 8 novembre 1993 Gaz. Pal. 1994.1.panor.cass. , p. 50, 94/0727, Bull.
civ. Il , n? 316.
Civ. 2. 24 novembre 1993 Bull. civ. Il , n? 335; RTD civ., 1993.367, obs.
Jourdain.
Civ. 2. 6 juilllet 1994 Gaz. Pal. 1994. 2. paner. cass., p. 241 , J.C.P. 1994.
IV. 2239.
Civ. 2. 5 octobre 1994 n? 92-20.540, Bull. civ . Il n? 187 ; RTD civ. 1995, 385,
obs. P. Jourdain ; O. 1995, IR 242.
T. corr. Vesoul , 6 octobre. 1994 Gaz. Pal. 1995. 2. 440.
CA Douai , 26 octobre 1994 O. 1995. 172, note Couvrat et Massé.
CA Paris, 12 mai 1995 Dr. pénal 1995, comm. 199, note Robert.
Civ. 2". 28 juin 1995 0 .1995.
Cass. Ass. Plén., 10 novembre cons RTD civ., 1996.183, obs. P. Jourdain.
1995
Crim. 22 mai 1996 D. 1997.138, note Chabas ; RTD civ. , 1997.153, obs.
P, Jourdain.
Cass. Ch. Mixte, 28 mars 1997 n? 93-11078, D. 1997, 294 note Groutel, Gaz. Pal.
1997, somm. ann. 381 , obs. Chabas.
Crim. 11 mars 1998 n? 96-80.026. Bull. crim., n? 99.
Civ. 2?. 14 janvier 1999 n? 97-12379. Jurisp.Auto. 1999 p. 132.
Crim., 4 mai 1999 n? 98-81252 Jurisp.Auto. 1999. p. 455.
Crim., 29 juin 1999 JCPG, 2000.11 . 10290, note S. Abravand-Jolly.
Civ. 2?. 8 juillet. 1999 n? 97-22.130.
Cri m. , 26 octobre 1999 n? 98-86722. Jurisp.Auto. 2000. p. 283.
Civ. 2". 27 janvier 2000 Bull. Civ. Il , n? 16.
Crim. 23 mai 2000 n? 99-86199. Jurisp.Auto. 2001 . p. 33.
Crim. 19 avril2000 n? 99-87.234, Bull. crim ., n? 161 , D. 2000.631 , note
Y. Mayaud, Dr. pénal 2000, comm. 98, note M.
Véron.
Civ. 28
. 29 juin 2000 N" 98-18847 ; n?98-181J848 ; Bull. Civ. Il n? 105.
Crim. 19 septembre 2000 n? 99-86545. Jurisp. Auto. 2001 . p. 37.
Crim. 27 septembre. 2000 Dr. pénal 2001 , comm. 17, note M. Véron.
Crim. 28 novembre 2000 n° 98-87953. Jurisp.Auto. 2001 . p. 229.
Crim. 5 décembre 2000 Petites affiches 2001 , n? 189, p. 21 .
Crim. 20 mars 2001 Jurisp. Auto. 2001, p. 394.
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Crim. 29 mai 2001 Jurisp.Auto. 2001 , p. 396.
90 ©Les collections de I' INRETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
CA Lyon , 28 juin 2001 Gaz, Pal. , 29-31 juillet 2001 , note S. Petit, RSC 2001 ,
p. 804, obs. Mayaud.
TGI Millau, 12 septembre 2001 Petites affiches 2002, no 4 7, p. 13, note Stein lé-
Feuerbach .
Crim. 25 septembre 2001 Bull. Cri m. 188 ; D. 2001 , IR, 3328 ; RSC 2002- 101 ,
obs. Mayaud ; Jurisp. Auto . 2001 , p. 532.
Crim. 2 octobre 2001 Bull. Crim. no 196. Jurisp. Auto 2001 , 477, note
Defrance ; D. 2002. Somm. 1804, obs. M.-H . Gozzi ;
Dr. pénal 2002. Comm. 7, obs. J.-H. Robert.
CA Toulouse, 4 octobre 2001 D. 2002. 1383, note Vignette, JCP 2002. IV. 1464,
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CA Pau, 13 novembre 2001 Paillot c/AXA.
Civ. 2". 15 novembre 2001 no 99-19.459, Bull. civ. Il , no 164 ; D.2001 , IR 3588.
Civ. 2". 4 juillet 2002 Bull. civ. Il , no 151 , D. 2003. 859, note Groutel. H.
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Crim. 3 septembre 2002 no 01-85462.
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Cass. Ass. plén. 13 décembre D. 2003, p. 231 , note P. Jourdain, JPC 2003. Il.
2002 10010, note A. Hervio- Lelong.
Civ. 2". 9 octobre 2003 no 01-17109, Bull. Civ. Il no 291 .
Crim. 15 octobre 2003 Jurisp.Auto. 2003 no747 p. 627.
Crim. 4 février 2003 n°02-81392.
Crim. 2 décembre 2003 no 02-88457. Jurisp.Auto . 2004. p. 180.
Civ. 2". 22 janvier 2004 no 02-14.918, Bull. civ. Il no 11 ; Dr. et patr. Avr.
2004, p. 115, obs. Chabas. F.
Civ. 2". 5 février 2004 no 02-16 .530. NPB.
Civ. 2". 10 mars 2004 Bull. Civ. Il no 96, Jurisp.Auto, p. 218.
Civ. 2". 18 mars 2004 Bull. Civ. Il , no 127.
Civ. 2". 30 juin 2004 no 03-12589. Jurisp.Auto. 2004. p. 553.
Civ. 2". 7 octobre 2004 no 02-17738, Bull. Civ. 2 no 437.
Civ. 2". 17 mars 2005 no 03-20.393, NPB.
Civ. 2". 13 octobre 2005 Bull. Civ. Il no 246.
Civ. 2?. 13 octobre. 2005 JCP G 2006. 1. 111 , no 12, obs. Ph. Stoffei-Munck.
Crim. 15 novembre 2005 no 04-87.813.Bull. crim. no 295 ; D. 2006, jur. 1582,
note Dreyer, et paner. 1652, obs. Roujou de
Boubée ; Dr. pénal 2006. 32, obs. Véron, Rev. Sc.
Crim. 2006. P 61 . obs. Mayaud.
CA Agen , 23 février 2006 Jurisp.Auto. no 784, avril2007, p. 237
Cass. Ass . Plén. 14 avril2006 Jurisp.Auto . 2006, no 774. p. 278.
Crim. 7 juin 2006 Jurisp.Auto . 2007. no 782, p. 127.
Crim. 26 septembre 2006 Jurisp.Auto. 2006, p. 594.
Crim. 15 novembre 2006 Juris Data no 2006-036584 ; Dr. pén. 2007, comm.
16, note M. Véron.
CA Lyon , 21 décembre 2006 no RG 05r3230.
Crim. 30 janvier 2007 no 06-84253, Jurisp.Auto 2007, p. 361 .
©Les collections de l' IN RETS 91
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
CA Nancy, Civ. 3" , 16 Février Jurisp.Auto. no 791 , décembre 2008.
2007
Cass. Ass. Plén., 6 avril. 2007 no 05-81350 et no05-15950, JCP G 2007, Il , 10078,
note P. Jourdain ; Jurisp. Auto. 2007. p. 301 .
Crim. 18 septembre 2007 Jurisp.Auto. 2007. p. 638.
Crim. 27 novembre 2007 Jurisp.Auto. 2008 no 794. p. 40.
Crim. 19 décembre 2007 no 07-83876.
Crim. 18 mars 2008 no 07-84.447. Jurisp.Auto. 2008 no 796 p. 322.
Civ. 2". 4 décembre 2008 Jurisp.Auto 2009 no 803.
Crim. 24 mars 2009 no 08-83.732.
Crim. 10 juin 2009 Jurisp.Auto 2009 no 810.
CA Aix-en-Provence, 28 janvier Jurisp.Auto 2009 n° 805 p. 155.
2009
CE, 24 juillet 2009 n° 298194. Jurisp.Auto. 2009 n° 810 p. 34.
Civ. 2, 10 décembre 2009 no 09-10221 .
* no des arrêts référencés sur le site www.legifrance.gouv.fr
92 © Les collections de I' INRETS
Commande et observation d'un
véhicule automobile pour le
diagnostic de rupture d'un itinéraire
Lghani Menhour
Doctorant en automatique, systèmes embarqués et robotique ,
université de technologie de Compiègne,
ED 71 "Sciences pour l'ingénieur" HEUDIASYC- UMR 6599 CNRS-UTC,
université de technologie de Compiègne, Centre de Recherches de Royallieu ,
BP 20529, 60205 Compiègne Cedex, France
lghani. menhour@hds. utc. fr
Sujet de thèse : Diagnostic de rupture d'un itinéraire. Extrapolation d'une situation de
conduite maîtrisée vers une perte de contrôle
Direction de thèse :
Ali Charara, professeur en automatique et systèmes complexes à l'université de
technologie de Compiègne, Laboratoire HEUDIASYC UMR 6599 CNRS
Daniel Lechner, directeur de recherche à I'IFSTTAR, département mécanismes
d'accidents ; docteur de l'Ecole Centrale de Lyon , spécialité mécanique
Financement INRETS
Résumé - Une meilleure compréhension du risque et des situations critiques
peut augmenter considérablement la sécurité routière. En effet, cette sécurité
peut être atteinte par la connaissance du comportement dynamique du véhicule
et de la géométrie de la route. Ce travail propose l'étude du problème de
diagnostic de rupture d'un itinéraire. En d'autres termes, réaliser par simulation
une extrapolation des comportements observés, dans une situation de conduite
maÎtrisée, vers une perte de contrôle en utilisant une commande robuste et un
observateur. Pour ce faire, deux points sont traités :
le premier concerne la reconstruction du dévers de la route avec un
observateur par mode glissant à entrée inconnue. Ce paramètre, non
mesurable par des capteurs à faible coût, joue un rôle important dans la
dynamique latérale du véhicule. D'où l'importance de mettre en oeuvre un
observateur (ou capteur virtuel) pour l'estimer ;
le second est l'étude du comportement dynamique de véhicule sous de
fortes accélérations latérales, en utilisant un modèle du véhicule non
linéaire piloté par un modèle de conducteur (commande robuste) et
couplé avec l'observateur du dévers. Le modèle du conducteur est basé
sur la commande par monde glissant d'ordre 1 qui est une commande
non linéaire.
© Les collections de I'INRETS 93
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Les différentes composantes sont testées et validées par des données
expérimentales du véhicule Peugeot 307 développé au département
mécanismes d'accidents de /'INRETS.
Introduction
Les récents résultats sur l'accidentologie montrent qu'une bonne
connaissance du comportement dynamique et de la géométrie de la route peut
réduire considérablement les accidents et les pertes de contrôle dynamiques,
dans [1] les auteurs ont fait référence aux taux d'accidents élevés provoqués
par les pertes de contrôle. Plusieurs systèmes d'aide à la conduite qui ont
amélioré le confort et la sécurité des passagers existent sur les véhicules de
série comme : ABS (Anti-block bracking system), ESP (Eiectronic stability
programs) et les systèmes ADAS (Advanced driver assistance systems).
L'objectif de ce travail est de mettre en oeuvre un outil qui permettra de simuler
le comportement non linéaire du véhicule en situation critique, ceci en réalisant
des extrapolations en vitesses, afin d'alerter le conducteur d'un risque de
rupture de sa trajectoire ou bien de perte de contrôle de son véhicule. Cette
application est connue sous le nom « Diagnostic de Rupture d'un Itinéraire » [2]
qui consiste à identifier la vitesse limite de franchissement d'une infrastructure
routière. Cette application entre dans le cadre du projet RADARR du
programme SARl qui consiste à mettre en place sur des itinéraires routiers un
système d'information pour alerter les conducteurs d'un risque de perte de
contrôle de leur véhicule . Afin d'atteindre cet objectif, nous utilisons des
techniques d'automatique (commande et observation) et des modèles du
véhicule (linéaire à paramètres variants et non linéaire).
Ce papier est consacré à la présentation d'un modèle de conducteur
performant développé pour simuler le comportement limite du véhicule, en
d'autres termes, concevoir un outil qui détermine les commandes au volant que
l'on doit appliquer sur un modèle de véhicule pour réaliser des extrapolation en
vitesse et identifier la vitesse limite de franchissement d'une infrastructure.
Dans ce cadre, nous nous intéressons également aux observateurs d'état
(capteurs virtuels) pour estimer les attributs de la route et la dérive au centre de
gravité (CdG). En effet, la vitesse maximale de conduite dans une courbe est
limitée par l'angle d'inclinaison latérale de la route. Les différents algorithmes
sont embarqués dans le véhicule instrumenté Peugeot 307 développé par
I'INRETS-MA pour réaliser des extrapolations en vitesse vers une perte de
contrôle. Il convient de souligner que la procédure de synthèse du modèle de
conducteur ne tient pas compte du comportement humain, et l'appellation
"modèle du conducteur" est relative à la conception d'un modèle mathématique
susceptible de reproduire les mêmes commandes qu'un conducteur humain au
volant, afin de simuler en boucle fermée le comportement non-linéaire du
véhicule et assurer un bon suivi de trajectoire de référence.
La conduite en toute sécurité peut être atteinte par la bonne connaissance
des états dynamiques du véhicule et les attributs de la route. Le premier point
abordé dans cette investigation est la conception d'un modèle de conducteur.
94 © Les collections de I'INRETS
Commande et observation d'un véhicule automobile
Ce problème a été traité par beaucoup de publications, par exemple, [3 , 4] les
modèles du conducteur présentés dans ces travaux sont constitués de
plusieurs niveaux (anticipateur et compensateur) . Dans ces modèles des
paramètres essayant de reproduire les repères utilisés par le conducteur sont
introduits, par exemple, la distance de prédiction. Dans d'autres publications
comme [5, 6] les modèles du conducteur sont conçus avec les techniques de
commande optimale et prédictive. Dans cette démarche, nous allons utiliser la
commande par mode glissant pour la conception du modèle du conducteur,
notre choix s'est porté sur cette commande pour ces performances confirmées
par beaucoup d'auteurs comme dans [7, 8]. Dans les différents travaux trouvés
dans la littérature, les auteurs ne montrent pas les performances de leurs
modèles sous des fortes accélérations latérales. Le second est l'estimation du
dévers de la route avec un observateur par mode glissant à entrée inconnue,
ce paramètre joue un rôle important dans la dynamique latérale du véhicule, du
fait que la vitesse maximale de conduite dans une courbe est limitée par cet
angle. L'observateur a été proposé et développé pour la première fois par
Luenberger au début des années soixante du siècle dernier [9, 10, 11]. À
l'origine l'observateur a été conçu pour compléter ou remplacer des capteurs
dans un système de contrôle. Depuis beaucoup d'observateurs ont été
développés pour des systèmes ayant des entrées connues et inconnues, par
exemple, [12, 13, 14, 15, 16]. Récemment, de nouveaux observateurs avec des
entrées inconnues utilisant la technique de mode glissant ont été proposés pour
les modèles incertains, voir par exemple [15, 16].
Le reste du papier sera organisé comme suit : la section 2 présente les
modèles du véhicule utilisés dans cette application, pour la mise en oeuvre de
la commande (modèle du conducteur) et de l'observateur, ainsi que le modèle
non linéaire utilisé pour réaliser des tests de survitesse. Les sections 3 et 4 sont
consacrées à la description de l'observateur et de la loi de commande (modèle
du conducteur) . Dans la section 5, l'observateur et le modèle du conducteur
sont validés expérimentalement avec les données de la Peugeot 307
développée par I'INRETS-MA [17]. Quelques mesures faites avec le véhicule
VANI (un appareil à grand rendement développé par le réseau des Ponts et
Chaussées de mesure des attributs de la route) ont été utilisées également
comme référence pour la validation du dévers de la route [18]. Puis des tests
d'extrapolation en vitesse seront présentés. Finalement, la section 6 présente
les remarques et conclusions.
Modèles du véhicule utilisés
Cette étude est consacrée à la conception d'un observateur par mode
glissant à entrée inconnue et d'une commande par mode glissant du premier
ordre. Ces deux algorithmes sont synthétisés en utilisant deux modèles du
véhicule linéaire à paramètres variants (MLPV) : le vecteur d'état du 1er modèle
se compose de quatre variables suivantes, l'angle de dérive au CdG, la vitesse
de lacet, l'angle de roulis et la vitesse de roulis . Dans ce modèle l'angle de
dévers de la route est considéré comme une entrée inconnue. Le second
modèle utilisé pour la synthèse de la loi de commande est composé par deux
©Les collections de l'IN RETS 95
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
degrés de liberté qui sont les mouvements latéral et de lacet. Le troisième
modèle utilisé ici est un modèle non linéaire quatre roues, dans lequel trois
mouvements du véhicule sont considérés (longitudinal, latéral et le lacet). Ce
dernier est utilisé pour réaliser des tests d'extrapolation en vitesse et observer
le comportement du véhicule sous des fortes sollicitations. Ce dernier modèle
sera piloté en braquage par la loi de commande et l'angle de dévers estimé
sera utilisé comme une entrée pour ce modèle.
Modèle LPV 1 pour la synthèse de l'observateur
Dans les situations de conduite normales, les efforts latéraux ( Fyf , Fyr) du
véhicule peuvent être modélisés par une relation de proportionnalité entre les
angles de dérive (a 1 , a,) au niveau des roues et leurs rigidités. Ils sont définis
comme suit :
( 1)
C 1 et C, sont respectivement les rigidités de dérive de la roue avant et
arrière du véhicule, L1 and L, sont respectivement les distances entre le
centre de gravité et l'axe avant et arrière, ô est l'angle de braquage des roues
avant. À noter que la vitesse longitudinale est considérée comme variable dans
ce modèle qui devient modèle linéaire à paramètres variants. La représentation
du modèle dans l'espace d'état des quatre états qui forment le modèle peut être
ré-écrite comme suit :
avec:
x= A(t)x(t) + B, (t)u 1 (t) + B2 (t)u2 (t)
Y= Cx(t)
- l ,qcu.o 1 c C,.3 _ h,L, ! ,Ct
-1-~
1 ,mV,2 l , mV, ! ,V, ! ,V, l ,mV, (t)
- cu.l cu.2 0 0
l rCf
A= 1, ! ,V, B = 1 z
, 1
0 0 0 0
- c,.oh, c, .,hr C,.J -~ cf
1 x ! ,V, 1, 1, 1 x
C? [i
0 0
~]· U2 = [~]. 1 0 u, =[ô] x(t) =[,su)
0 0
, B = 2
1/1(1)
_J_
V, (t)
0
0
0
1
(2)
(3)
--
mV,(t)
~
1,
0
0
rflv(l) ~v (t) l
Les entrées inconnues considérées ici sont l'angle de dévers t/J, et la force
latérale du vent f g , lg est la distance entre le centre de gravité et le point
96 ©Les collections de I'INRETS
Commande et observation d 'un véhicule automobile
d'application de cette force. Les coefficients c a,O ' ca, l . c a,2 et ca 3 sont
donnés par les équations suivantes :
!Ca.o = C1 + C,~Ca. l = L1C1 - L,C,~Ca.2 = L~2C1 + L~C,
Ca.)- h, (mgh, - K , ),I.q - l x + mh,
Le mouvement de roulis du véhicule en présence de l'angle de dévers est
montré à la figure 1. Le véhicule est supposé tourner autour de l'axe de roulis.
h, est la distance entre le centre de gravité et G et le centre de roulis . f/J, et
tPv sont les angles de dévers et de roulis.
Figure 1. Diagramme de l'angle de dévers et de roulis
·----... y tPv
---- ~: __ r --------
----
g
Modèle LPV 2 pour la synthèse de la loi de commande
Le modèle utilisé dans la synthèse de la loi de commande est obtenu avec
les même hypothèses utilisées pour l'obtention du modèle donné par les
équations 2 et 3. La différence entre ces deux modèles, est que le modèle
donné par l'équation 4 comporte uniquement deux mouvements (latéral et de
lacet).
X(t) = A(t)X(t) + liV(t) (4)
avec:
©Les collections de I'INRETS 97
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Modèle non linéaire quatre roues
Le modèle non linéaire est composé de trois degrées de liberté, qui
caractérisent le mouvement du véhicule dans un plan (deplacement
longitudinal , latéral et de lacet. Dans notre approche, les vitesses de rotation
des roues sont considérées connues, elles seront introduites comme des
entrées extérieures pour calculer les taux de glissement longitudinaux puis les
forces longitudinales. Les mouvements du véhicule dans le plan sont décrits
par les équations suivantes :
. 1 4
V = ?1?V +-(~F -F ) x 'f' v Xl aero - m ,- x
. 1 4
v_,= -1/JV, +;(~FY, - FJ.,." ) (5)
4
l ,!p = ~M,
f-f
1/1 =1/J
X = V, COSl/J- V, sintp
Y= V, sin 1/J +V, COSl/J
avec:
L~l" = F,, + F, 2 + F,3 + F,,, :L:.,F .. , = F,, + F,2 + F,.3 + F,,, F~.,, = t pSC,V}, F """"" =mg sin( if>,),
Les efforts latéraux et longitudinaux seront calculés par la formule magique
de PACEJKA [19].
Estimation de l'angle de dévers par un
observateur par mode glissant à entrée
inconnue
Dans cette approche, nous supposons que les composantes du vecteur des
entrées inconnues u2 (t) sont bornées, et qu'il existe un nombre réel positif ~
tel que:
soit x(t) l'estimée de x(t) ' et e(t) l'erreur d'estimation :
e(t) = x(t)- x(t)
L'observabilité du couple (A, C) implique l'existence d'une matrice
LE ffi nxp telle que les valeurs propres de la matrice (A- LC) soient dans le
demi plan gauche. Puisque la matrice (A- LC) est asymtotiquement stable ,
98 © Les collections de l'IN RETS
Commande et observation d'un véhicule automobile
pour toute matrice Q = QT, il existe une matrice définie positive P = p T telle
que :
(A-LCl P+P(A-LC) = -Q (6)
Q FErn~~ Nous choisissons telle que la matrice ;n satisfasse l'égalité
suivante :
(7)
Les conditions données par les équations 6 et 7 assurent la faisabilité de
l'observateur. Considérons la fonction suivante :
~ {a F(~- y) si(y- y) ;é 0
E(y,y,a)= iiF(y- Y) li
Osi F(y- y)= 0
(8)
où a 2:: r est un paramétre à régler et 11·11 est la norme Euclidienne. Noter
que :
.Y- y= Ce(t) = c(x- x)
La fonction E(.Y,y,a) est un élément important dans l'observateur par
mode glissant à entrées inconnues. En utilisant les preuves trouvées dans (13] ,
il est facile de démontrer que l'équation dynamique des états estimés x(t)
(figure 2) peut être écrite de la façon suivante :
(9)
Pour a;;:: r une estimation asymtotique des états du système 2 est garantie
si:
lim e(t) = lim (x(t)- x(t)) = 0
Une fonction de type Lyapunov est utilisée pour démontrer la convergence
asymptotique de l'observateur. En utilisant l'équation de la dynamique du
système (2) et l'équation dynamique de l'observateur de (9) , nous pouvons
déduire la dynamique de l'erreur d'estimation e(t) qui est :
©Les collections de l'IN RETS 99
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Nous montrerons que :
d 1' T -(e Pe) = - e Qe < 0
dt
Ceci implique :
lim e(/) = 0
Figure 2. Black diagramme de l'observateur par mode glissant
à entrée inconnue
Véhicule expérinremal
f rr----1 E(y(t), y(t), a")
l~r Îg
1 Observateur par mode glissant à entrée inconnue :
'--··-··- ··-··-··-··-··- ··-· ·-··-··-··-··-··-··-· ·)
Contrôle de braquage avec la commande
mode glissant d'ordre 1
Dans cette section , nous développons le contrôleur par mode glissant
d'ordre 1 pour le contrôle du mouvement latéral du véhicule. La procédure
considère que le véhicule est équipé de tous les capteurs nécessaires. Nous
présentons l'aspect théorique de la commande par mode glissant et son
application sur notre cas d'étude. Pour la commande par mode glissant d'ordre
1, considérons la fonction candidate de Lyapunov définie positive suivante :
(11 )
La surface de glissement appelée aussi variété ou hypersurface de
commutation est choisie de manière à décrire un type d'évolution lors du
100 © Les collections de I'INRETS
Commande et observation d'un véhicule automobile
régime glissant, elle est généralement un hyperplan passant par l'origine de
l'espace de phase. La surface de glissement S(x) est choisie comme:
d
S(x) = (dt +À)e1
(12)
Ou  est une constant strictement positive, eY =y- y, est l'erreur de
poursuite sur le déplacement latéral du véhicule. y, est la référence, y est
l'une des sorties du modèle calculée comme suit :
y= Vx sin(1p) + Vycos(1jl) ""' Vx1f + Vy
La condition de stabilité et de convergence asymptotique pour S(x) = 0 est
garantie par la condition suivante :
. 1 d 2
V = --S s -ry 1 S 1 avec rJ > 0
2 dt
Le système en mode glissant satisfait la condition suivante :
S(x) = S(x) = 0 (14)
La commande non linéaire par mode glissant est formée par la commande
équivalente ôeq, qui est une composante basse fréquence, et par une
composante haute fréquence !:iô . La commande totale formée par ces deux
composantes est la suivante :
(15)
La commande équivalente maintient les états dynamiques du système
autour de la surface de glissement S(x) = 0 . La commande équivalente est
calculeé par la condition de l'équation 14 et donnée par l'équation suivante pour
notre cas d'étude.
s = ë + Âè = v.,, + v·'· + v -y·· + Âè = 0 y y x't' x'f' y r y (16)
Finalement, l'expression de la commande équivalente, en utilisant l'équation
de la dynamique latérale du modèle LPV de l'équation 4 , est comme suit :
- [- Vx1f' - Vx7/J- ai Jvy - a2J'Ij; +ji, - Âè J
Ô eq - =---"------"-----'=----'::..:....._ _ _:__---".-"....
b,
La composant haute fréquence de l'équation 15 est donnée par l'équation
suivante :
!:iô = ksign(S) (18)
où k est une constante positive déterminée par la condition de
convergence asymptotique donnée par l'équation 13. Sign est la fonction
discontinue qui provoque le phénomène de broutement, cet inconvénient est
éliminé avec la substitution de la fonction discontinue Sign par une fonction
©Les collections de l'IN RETS 101
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
continue décrite dans le paragraphe suivant. Finalement, la commande par
mode glissant du premier ordre pour notre cas d'étude est décrite par l'équation
suivante :
.5 = m[-V,(t)I/J(t) + (2C1 + 2C, )Vy(t) + [V,(t) + 2C1 L1 - 2C,L, ]1/J(t) + (1g)
mV,(t) mV,(t)
y, - k ,. - V,(t)'ljl(t)]IC1 - ksign(ë,. + k ,. )
Dans le but de démontrer la convergence en temps fini de la loi de
commande, considérons la condition de convergence de rJ - attractivité
donnée par l'équation 13 :
v = ss s -1] 1 s 1
SS = S(ji- ji, + Àè y)= ~kSsign(S) + S(~ôeq + Zi11 Vy + Zi12'1jl +ViP + Vx'ljl -ji, + Àèy)
à noter que :
donc :
~ôeq = [- Vx'l/J- Vi/J- allvy - a211ÎJ + ji,- ÀèJ
S.sign(S) = ISI
Finalement, la condition de convergence en temps fini est assurée par la
condition suivante :
k ~ mry!C1
(20)
Fonction continue
Le principal inconvénient de la commande par mode glissant d'ordre 1 est la
fonction haute fréquence qui provoque le phénomène de Chattering. Dans le
but d'éliminer ce désavantage, la fonction discontinue est remplacée par une
fonction continue.
sign(S)--+ cont(S) = _S_
ISI+f/J
(21)
Dans notre travail, nous avons adopté la même solution que dans [20] pour
le calcul de la variable f/J . En effet, quand la variable f/J tend vers zéro la
fonction continue correspond à la fonction sign(S), et quand f/J est grand la
fonction continue tend vers zéro. L'équation 22 montre le calcul adaptatif de la
variable f/J par intégration de la surface de glissement.
çb = çb0 + 1 rJ 1 avec (rJ ... JSdt)
Finalement, l'équation continue de la commande par mode glissant d'ordre 1
est comme suit :
102 ©Les collections de I'INRETS
Commande et observation d'un véhicule automobile
o = o -k(--s--)
<q 1 S 1 +9io + 117 1
(23)
Évaluation expérimentale
Dans le but de réduire le temps de calcul des matrices des gains de
l'observateur pour chaque itération ou bien pour chaque valeur de la vitesse ,
des intervalles de vitesses sont définis et pour chaque intervalle les matrices de
gains sont considérées constantes . Les données expérimentales utilisées ici
sont issues du véhicule expérimental Peugeot 307 développé par I'INRETS-MA
comme le montre la figure 3.
Figure 3. Véhicule expérimental Peugeot 307 de I'INRETS-MA
Les données expérimentales de la Peugeot 307 utilisées dans le processus
d'estimation de l'angle de roulis et les entrées inconnues sont : la dérive au
centre de gravité , la vitesse de lacet, la vitesse de roulis , la vitesse longitudinale
et l'angle de braquage.
Les figures 4 et 5 montrent une bonne estimation des différents états
dynamiques qui sont trés proches des mesures, ainsi que l'angle de roulis et le
dévers de la route. Les résultats obtenus montrent que l'observateur par mode
glissant avec entrée inconnue est en mesure d'estimer correctement tous les
états du systéme LPV et les entrées inconnues qui sont l'angle de dévers et la
force latérale du vent. A noter que la mesure du dévers illustrée par la figure 5
est acquise par le véhicule V ANI (Véhicule d'analyse d'itinéraire).
©Les collections de l'IN RETS 103
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Figure 4. Variables dynamiques : mesures et estimations
o.s
Angle de déri8au CDG
, 00 200 300 400 500 600 700
Distance (m)
Vitesse de lacet
Figure 5. Angle de dévers estimé et mesuré par le véhicule V ANI,
force du vent estimée
Angle de dél09rs de la route
~~--~,~00----~~~--~~~--~~~--~~--~~--~~=-
Force latérale du veri
Les figures 6, 7 et 8 comparent les performances du système composé de la
commande par mode glissane4 et les deux modèles du véhicule (LPV et
NL4R). Les variables dynamiques mesurées et celles données par le système
sont très proches. Les erreurs de suivi de trajectoire sont faibles même sous de
fortes accélérations latérales (0.65 g dans le deuxième virage). A noter que le
dévers estimé par l'observateur par mode glissant est considéré dans cet essai.
24 Commande par Mode Glissant = CMG.
104 © Les collections de I'INRETS
Commande et observation d'un véhicule automobile
Figure 6. Angles de braquage de la CMG et mesure-
Vitesses longitudinale mesurée et celle du modèle NL4R couplé la CMG
115 .
100 ?
es t.
0
4() .
20 -
r
100
100
l
200
200
Vitesse IOr>Jitudinale
r f
J
300 400 500
Ar>Jie de braquage
f
300 400 500
Distarce [m[
[
- Mes..-e
MNL4A +CMG
600
t
700
]
1--Mes..a f
-MLPv.c:l MNL4A+CMG
1
' 600 700
Figure 7. Trajectoires: référence et celles des modèles (LPV et NL4R)
couplés à la CMG, erreurs de suivi
300--
250
200
150
I1oo
>-
-100
0 100
© Les collections de I'INRETS
- ooe Trajectoires (X, Y)
r -
Erre~.< SU' Y
200 300
X[m]
1- Aétérence
-MLPV ? CMG
MNL4A+ CMG
400 500 (ix)
-1· - · l
0 200 400 600
D1stance [m)
105
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Figure 8. Variables dynamiques : mesures et modèles (LPV et NL4R)
couplés à la CMG
Les figures 9, 10, 11 et 12 illustrent les résultats d'extrapolation en vitesse.
Dans ces essais quatre instances du modèle NL4R couplés à la commande par
mode glissant et l'observateur du dévers sont exécutés avec des incréments de
vitesse respectivement Vx + Okm 1 h , Vx + 8km 1 h , Vx + J6km 1 h et Vx + 24km 1 h
comme l'i llustrent les profils de vitesse incrémentés de la figure 9. La même
figure présente les angles de braquage calculés par la commande et appliqués
aux modèles NL4R incrémentés. Les performances de cette commande en
termes de suivi de trajectoire sont illustrées à la figure 10, les erreurs de suivi
commises sur l'angle de lacet et le déplacement latéral sont faibles, même sous
de fortes accélérations latérales (figure 11), puisque pour le modèle à
Vx + 24km 1 h l'accélération latérale atteint 9.5m 1 s 2 dans le second virage, et
les angles de dérive avant atteignent 7 deg. La figure 12 montre les forces
latérales saturées et qui opèrent dans la zone non linéaire de pseudo
glissement dans laquelle les pneus du véhicule atteignent leurs limites
physiques.
106 ©Les collections de l'IN RETS
Commande et observation d 'un véhicule automobile
Figure 9. Angles de braquage des CMG couplés aux modèles NL4R avec
les vitesses incrémentées
V liesse long?tt..d?nale : MeSln! et MNL4A + SMC
90
0 100 200 :lOO 400 500 600 700
80 ??
Angles de braquage : Mestre et SMC
--Vxmeasureo
60 -
- VxtOkiTVh
' ----- v. + 8 kmfh .. -·-·-·· F t 16 kmlh
? ??.????.? lat24kmlh '
g; 20
e.
·20
-40 ' - __l
0 100 200 :lOO ... 500 800 700
Distance (m)
Figure 10. Trajectoires: référence et celles des modèles (LPV et NL4R)
couplés à la CMG, erreurs de suivi
:lOO
Tra,ec101res · Rèférerces et MNL4A + SMC
200
150
I,oo
>-
50
·50
·100
0
-- Vxmeasured
Va + 0 kmhl
------- v. t 8 kmhl
-·-·?·-·- Va + 16 kmltl
.. .... ........ v. t 24 km/tl
...,...
-~
100 200
© Les collections de I'INRETS
1
-r-
300
X[mJ
/
!
r
1
1 1
500
Erreur SIX Y
015
..0.15
-o.2 o!:---o200±-----o:400~""""'eoo=-..J
ErrelX SIX tV
'2~ 3)o 400 600
Distance (m)
107
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Figure 11. Accélérations latérales : mesures et celles des modèles NLM4R
avec vitesses incrémentées couplés à la commande par mode glissant
Accélérations latérales poli' les extrapolation en ...,lesse
10,---.------.-----.---.....-::=,---r---., _- _-----,y,-, =c.,.c:-:.,....,"""'""
- Vx+Okmlh
1 ---+---+--J.~~5f/L-~~~+----Ii ----- Vx + 8 kmlh r -·-·-·· Vx + 16 kmlh
·········· Vx + 24 krnlh
·10!;-o ----;!;100,_-----,200:f;;----i300:;;------,?"'-oo-------.:500:..-----,soo±----.,7oo!:::---..l
Distance [m]
Figure 12. Forces latérales des modèles NL4R avec vitesses incrémentées
en fonction des angles de dérive des pneumatiques
Forces latérales en fonction des argle de dériva
2000
~
1000
~
~ -1000
ë ..
~ ·2000 ,.
u. ·3000
·3000
-6
....,.._
= 1' ~
1
r-
.s ... 2 0
Dériw Avare gauche [Deg)
.L_ '
... -2 0 2
Dénw arriéra gauche [Deg[
Conclusion
8000
-6000
~
~4000
" ~2000
<
.t
·2000
1
1
~
1
',
1
""" ~
~ .s ... ~ 0
Dériw Avare droite [Deg)
6000
~-Vx+Okmlh
.........
Vx + 8 kmlh
1-vx + 16kmlh
"" 1
Vx + 24 kmlh
' - ~ -
-
""" ..
Dèriw Arrière droite [Deg[
Ce papier propose à la fois une commande non linéaire basée sur la
commande par mode glissant du premier ordre et un observateur par mode
glissant à entrée inconnue pour l'estimation du dévers de la route. La validation
expérimentale a mis en évidence les propriétés de robustesse des deux
algorithmes. Concernant la commande, elle montre des performances
satisfaisantes même sous les fortes sollicitations dynamiques dans un virage ,
lorsque le véhicule atteint ses limites physiques, et que les forces latérales sont
saturées. L'observateur qui est en mesure de bien estimer le dévers de la route
108 © Les collections de l'IN RETS
Commande et observation d'un véhicule automobile
et l'angle de roulis . Ces deux algorithmes sont combinés pour réaliser les
extrapolations en vitesse et d'identifier la vitesse limite de franchissement d 'un
virage, cette vitesse limite est mise en évidence par l'apparition du
comportement limite du véhicule. Les résultats de cette application montrent
que la vitesse limite de franchissement du second virage du site est égale
approximativement à 120km 1 h .
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110 © Les collections de l'IN RETS
Planification urbaine et gestion du
réseau routier. Quelle remise
en cause de la vitesse ?
Julien Busson
Doctorant en aménagement et urbanisme, université Paul Cézanne,
Aix-Marseille Ill. ED 355 "Espaces, Cultures et Sociétés"
IFSTTAR-MA, département mécanismes d'accidents
Chemin de la Croix Blanche, 13300 Salon-de-Provence, France
julien.busson@ifsttar.fr
Sujet de thèse : Décentralisation et gestion du réseau routier : quelle remise en
cause de la vitesse ?
Direction de thèse :
Jérôme Dubois, professeur en aménagement et urbanisme à l'université d'Aix
Marseille Ill Paul Cézanne.
Dominique Fleury, directeur de recherche au département mécanismes
d'accidents ; ingénieur de l'École centrale de Paris.
Hélène Reigner, chargée de recherche au département mécanismes
d'accidents ; docteur en sciences politiques.
Financement INRETS 1 Région PACA
Résumé - Cet article présente la problématique relative à la vitesse de
déplacement dans le contexte de l'aménagement urbain, s'appuyant sur les cas
particuliers des agglomérations rennaise et grenobloise. Dans un premier
temps, il s'agit de rappeler les relations complexes qu'entretiennent la vitesse et
les territoires. En effet, l'augmentation des vitesses de déplacement, sur fond
d'automobilisation massive, a contribué de façon notable aux transformations
de l'espace urbain. Partant de ce constat, nous identifions les causes et les
contraintes d'un possible glissement de référentiel en la matière. Un
mouvement vers le retour à une certaine lenteur existe, porté par l'injonction de
développement durable se déclinant à différents niveaux : lutte contre les effets
externes de la circulation automobile, partage de l'espace, limitation de
l'étalement urbain. Cependant, l'imbrication des échelles de déplacement et de
gouvernance fait de la mise en oeuvre de ces nouveaux référentiels une tâche
complexe. La seconde partie s'attache à l'observation des politiques de
déplacement dans les agglomérations de Rennes et Grenoble. Nous y mettons
en évidence un mouvement de remise en cause de la vitesse à trois niveaux,
en fonction des objectifs poursuivis. Nous nous intéressons enfin aux
processus politiques dont sont issus ces choix, en montrant que la vitesse de
déplacement concerne une grande variété d 'acteurs, dont la mobilisation au
service d'objectifs communs demeure un exercice d'une grande complexité.
©Les collections de l'IN RETS 111
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Introduction. Vitesses et territoires urbains ·
de la coproduction aux déséquilibres
Les sociétés modernes se sont construites sur la vitesse de déplacement.
L'accès aux ressources, la maîtrise de l'espace sont conditionnés par la
capacité à se déplacer rapidement. La vitesse s'impose donc comme le moyen
de réduire la résistance de l'espace. La lenteur homogène, qui prévalait avant
la révolution industrielle, a laissé sa place à la rapidité différenciée (OIIivro,
2000) . Dans une société hyper-mobile, le temps se substitue à la distance
comme unité de mesure de l'espace. A pied, en voiture, en avion, on peut
désormais parcourir de cinq à mille kilomètres en une heure.
La « vitesse » qui nous intéresse ici est celle de l'automobile et du mode
routier, le champ de l'étude se situant à l'échelle de l'agglomération et de l'aire
urbaine. Les Trente Glorieuses ont vu la massification de l'usage de
l'automobile et l'apparition de l'étalement urbain. La vitesse offerte au plus
grand nombre a contribué à la transformation des espaces plus profondément
et rapidement que n'avait pu faire le chemin de fer. L'automobilisation, en tant
que phénomène généralisé d'utilisation du véhicule personnel, se fonde sur la
vitesse qu'elle offre à ses usagers. Ce faisant, l'automobile met la maîtrise de
l'espace à la portée du plus grand nombre, permettant à chacun de disposer
d'une liberté sans précédent dans l'organisation de son territoire. L'automobile
ne constitue ici que l'objet permettant d'incarner la question de la vitesse.
Depuis une décennie, cette quête de vitesse semble, si ce n'est atteindre un
point de rupture, au moins montrer des signes d'essoufflement. En effet, la
vitesse fait l'objet d'une critique relativement ancienne quant à son caractère
aggravant dans les effets externes des infrastructures de transport (bruit,
pollution atmosphérique, insécurité routière et effets de coupure) . De fait, on
assiste aujourd'hui à la remise en cause de la place de la vitesse dans les
référentiels de l'action publique en matière de transports et d'urbanisme. La
montée en puissance des thématiques de durabilité, la rareté croissante des
finances publiques et les tensions des systèmes urbains questionnent les
réseaux de transports, et particulièrement l'usage de l'automobile. En France
comme ailleurs, la remise en cause des autoroutes urbaines, la généralisation
des zones 30, des zones de rencontre, le fleurissement des radars au bord des
routes sont autant de signes de la pénétration de nouveaux référentiels dans
les discours et les pratiques d'aménagement des pouvoirs publics. La question
n'est pas de savoir si la vitesse constitue un progrès. Le rapprochement des
lieux est une aspiration naturelle de l'homme. Le problème doit être posé à
l'échelle collective. En effet, appréhender les enjeux de la vitesse demande de
la confronter à l'espace dans lequel elle se manifeste.
112 © Les collections de I'INRETS
Planification urbaine et gestion du réseau routier
La vitesse de circulation offre un point de vue dynamique pour interpréter les
territoires et ses dysfonctionnements. Elle conditionne l'usage des
infrastructures routières et leur rapport aux territoires traversés et desservis.
L'objet de cet article est de mettre en évidence l'évolution des référentiels de
l'action publique locale en matière de vitesse et de mobilité automobile. Le rôle
de la vitesse dans les dysfonctionnements de la ville fonde le paradigme en
faveur d'une mobilité plus apaisée. Nous montrerons les enjeux soulevés
dépassent largement les politiques de transports, et mobilisent tous les acteurs
de l'aménagement du territoire (première partie). La seconde partie propose un
cadre d'analyse retraçant la remise en cause de la vitesse construit à partir de
l'observation des terrains d'étude (agglomérations rennaise et grenobloise) .
Ces évolutions s'inscrivent dans un contexte plus large de recomposition des
systèmes d'acteurs de l'action publique locale, impulsé par la contrainte de
durabilité des politiques publiques (troisième partie) .
Ville automobile, ville sous tensions ·
la remise en cause de la vitesse comme
contrainte de durabilité
Prenant acte des lacunes des politiques sectorielles (les schémas directeurs
d'aménagement et d'urbanisme (SDAU) et les plans de circulation issus de la
loi d'orientation foncière de 1967), le législateur s'emploie par la suite à
rechercher des dispositifs en mesure de décloisonner les transports et
l'urbanisme. Ainsi, la mobilité s'impose progressivement comme un levier
déterminant de l'aménagement urbain. La décentralisation de la planification
urbaine en 1982, puis l'évolution du cadre législatif (notamment les lois LOTI de
1982 LAURE de 19962
, Voynee et Chevènement4 en 1999) participent de cet
objectif d'intégration croissante des transports et de l'urbanisme d'une part, et
de l'élargissement des échelles d'intervention publique au niveau local d'autre
part. En effet, les pouvoirs publics reconnaissent peu à peu le rôle de la
mobilité dans les transformations urbaines. L'évolution des référentiels se situe
aujourd'hui sur la vitesse du réseau routier, témoignant de l' intégration
croissante dans les sphères de décision publique d'une critique pourtant
ancienne, née de la recherche en aménagement et urbanisme. Nous revenons
ici sur la teneur de cette critique. Le rôle de la vitesse dans l'étalement urbain
explique en partie l'inefficacité de la planification urbaine des années 1970 et
1980. La dépendance automobile et la coproduction de la ville et du réseau
routier donnent alors le cadre de référence pour la mise en oeuvre d'un
urbanisme durable.
' Loi n? 82-1153 du 30 décembre 1982 d'orientation des transports intérieurs.
2 Loi n? 96-1236 du 30 décembre 1996 sur l'air et l'utilisation rationnelle de l'énergie.
3 Loi n? 99-533 du 25 juin 1999 d'orientation pour l'aménagement et le développement durable du
territoire.
? Loi n? 99-586 du 12 juillet 1999 relative au renforcement et à la simplification de la coopération
intercommunale.
©Les collections de I'INRETS 113
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
La vitesse ne fait pas gagner que du temps,
mais aussi de l'espace
Le fondement de la quête de vitesse et des infrastructures routières réside
dans les gains de temps qu'elles offrent aux usagers, comme en témoigne la
forte valorisation du temps gagné dans l'évaluation des projets d'infrastructures
routières (Héran et Darbéra, 2005). Théoriquement, amputer du temps au
transport permet aux individus d'accomplir davantage d'interactions.
Cependant, un réseau routier dimensionné pour favoriser les mobilités
quotidiennes est aussi un vecteur de l'urbanisation. En effet, si la forme
urbaine, à un moment donné, dessine la trame des mobilités quotidiennes, le
potentiel du réseau de transport conditionne également l'évolution de la forme
urbaine, dans laquelle se redistribue la mobilité quotidienne (Orfeuil et Massot,
2006) .
Le paradigme de la mobilité organisatrice explique la capacité des
infrastructures de transport à accompagner la croissance urbaine, croissance
inévitable avec la croissance démographique. Mais la comparaison de
l'accroissement de population à l'emprise foncière correspondante des villes
montre, partout en France, un décalage qui illustre la dédensification
progressive du bâti . Dans l'agglomération rennaise, qui est un de nos
périmètres d'étude, c'est l'équivalent de la surface de Rennes qui a été rognée
par l'urbanisation entre 1982 et 1999. On y a logé trois fois moins d'habitants
que dans la ville centre, malgré l'objectif des trois schémas directeurs (1983,
1989 et 1993) de construire vingt logements à l'hectare (Guy, Givord, 2004 ).
Même si les causes de ce décalage sont multiples, ce résultat illustre la
difficulté de la planification à canaliser l'évolution de la forme urbaine. C'est la
preuve de l'existence de processus d'urbanisation autonomes et spontanés,
dont la puissance latente aide à expliquer l'étalement urbain (Wachter, 2003).
Il convient donc de relier les dynamiques urbaines répondant de la mobilité
organisatrice au mouvement de massification de l'usage de l'automobile qui
s'est amorcée au début des Trente Glorieuses. L'agglomération des individus
dans les villes résulte depuis toujours d'un processus d'optimisation du temps.
Ainsi , avant la révolution industrielle, la densité de l'habitat et des activités était
forcée par la lenteur généralisée des moyens de transport (Wiel, 1999).
L'automobilisation de masse a permis aux individus de s'affranchir de la
résistance de l'espace, en rendant la dispersion des lieux d'habitats et
d'activités efficace sur les plans économique et social (Wachter, op. cit.) .
L'automobile et la vitesse ont remodelé les modes de vivre et d'habiter la ville.
Ainsi, les gains de vitesses offerts par l'automobile et l'aménagement des
infrastructures routières rapides se sont vus en grande partie réinvestis dans
l'espace. Les études de Y. Zahavi , dans les années 1970, montrent une relative
stabilité des budgets-temps de transport quotidiens, qui révèle la préférence
des individus pour la distance. En effet, la localisation des ménages répond
notamment de trois contraintes (Polacchini et Orfeuil 1998) : le coût du
logement, la taille du logement, et les temps de migration domicile - travail. De
ce point de vue, la préférence pour le périurbain présente une rationalité toute
114 © Les collections de l'IN RETS
Planification urbaine et gestion du réseau routier
économique. En effet, la vitesse , par les gains de temps qu'elle permet, est
venue abaisser considérablement le coût généralisé5 du transport. Les
infrastructures rapides et l'automobile autorisent donc la satisfaction des deux
premières contraintes.
La ville automobile : un système auto-alimenté
condamné à une croissance stérile
L'étalement urbain qu 'ont connu les agglomérations françaises et
européennes s'explique alors à la fois par le paradigme de la mobilité
organisatrice et l'hypothèse de constance des budgets temps de transport,
dans un contexte d'automobilisation généralisée. Ce faisant , les infrastructures
de transport ont redessiné la ville et subordonné son fonctionnement à l'usage
de l'automobile . La dépendance automobile de la ville et de ses habitants est
décrite sur le plan fonctionnel , en tant qu 'état et processus, avec ses
conséquences en termes de formes urbaines.
La dépendance automobile décrit la manière dont l'accomplissement des
interactions urbaines est soumis à l'usage de l'automobile. En tant qu'état, elle
est subie par les usagers, et particulièrement par les usagers non motorisés qui
s'en trouvent partiellement exclus. La dépendance se fait alors ressentir au
travers d'un déficit d'accessibilité aux aménités urbaines (Dupuy, 2006). Pour
les usagers motorisés, il s'agit plus d'une dépendance à la vitesse, dans la
mesure où le mode automobile reste le plus performant pour réaliser les
déplacements les plus variés en un temps acceptable. La contrainte de vitesse
devient la plus forte dans les proches périphéries, pour les trajets pendulaires ,
à défaut d'un réseau de transports en commun suffisamment maillé (Genre
Granpierre, Josselin , 2006). Mais la dépendance automobile reste avant tout un
processus autocumulatif, qui s'entretient par son interaction avec
l'automobilisation et la demande automobile. L'installation de ce système
automobile a des conséquences lourdes pour la ville, autant en termes
fonctionnels que de formes urbaines. Les stratégies insulaires développées
dans les agglomérations françaises sont une bonne illustration de la difficulté
de résistance à la pression automobile. Il s'agit alors de protéger les centres
villes denses, très partagés du point de vue modal , par des infrastructures
routières lourdes assurant l'accessibilité de l'agglomération à mesure qu'on
s'éloigne du centre. Il en résulte une ville duale, caractérisée par des centres
denses, à la lenteur automobile générale, auxquelles viennent s'adosser des
périphéries extensives, où les distances à parcourir sont d'autant plus longues
que les vitesses sont élevées (figure 1 ).
Cette ville automobile pose problème aux architectes et urbanistes,
particulièrement depuis l'après guerre. F. Choay (1983) décèle dès la fin du
XIXe siècle « le primat de la mobilité et des flux, l 'ayant emporté sur les
structures et le paysage » (Choay, 1983, citée par Wachter, 2003). Cette
intuition se vérifie aujourd 'hui particulièrement pour les périphéries urbaines,
5 La notion de coût généralisé englobe l'ensemble des coûts supportés par l'usager d'un mode de
transport, notamment les coûts monétaires, le temps de transport et l'inconfort.
© Les collections de I'INRETS 115
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
dont certaines se trouvent enfermées par les réseaux de voiries reliant les
grands centres urbains à leurs pôles secondaires. En effet, le diagnostic est loin
de se limiter à celui d'une esthétique urbaine sacrifiée à la mobilité. La vitesse
banalise l'espace urbain et l'enlève à ses habitants. Les infrastructures
routières rapides sont autant de coupures dans la ville, dont les effets de
ségrégation physique et sociale sont rappelés par J-L Gourdon (2001) : lorsque
qu'on observe les quartiers en difficulté dans toutes les agglomérations
françaises, on ne peut ignorer que la majeure partie d'entre eux sont traversés
ou longés par des voies rapides urbaines et des routes nationales.
Figure 1. Un modèle général d'organisation du réseau routier et de la ville
dans une configuration radioconcentrique (cas rennais)
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La ville organisée autour de son réseau
routier : la périurbanisation apparaît par
couronnes successives. Les perfor
mances du réseau routier permettent aux
ménages de s'installer dans les pôles
périphériques tout en gardant l'acces
sibilité à la ville centre, qui conserve la
majorité des emplois et des services.
Dans un second temps, ce sont donc les
communes de la périphérie qui connais
sent la croissance la plus importante.
Cependant, si on peut parler de « ville
diffuse», cela ne concerne, au moins
dans ce cas précis , que l'habitat. En
effet, les activités commerciales et
industrielles se concentrent en des points
stratégiques en fonction de l'accessibilité
routière, le long des rocades et à
proximité des échangeurs. Les trajets
domicile - travail et l'accès aux pôles
commerciaux expliquent alors la lon
gueur des déplacements automobile, qui
augmente le volume du trafic routier.
Quel glissement de référentiel pour un aménagement urbain durable ?
En souscrivant à cette critique extensive de la vitesse, il est désormais
possible d'appréhender l'ampleur de ses implications sur le fonctionnement des
territoires urbains. La vitesse contribue à l'éclatement des territoires, alimente
des formes urbaines coûteuses en énergie, dont les performances en termes
de rapidité des déplacements se révèlent pour partie fictifs . Face à ce constat,
la ville étalée semble être un modèle d'urbanisation condamné par les acteurs
de l'aménagement du territoire . La question est donc de savoir quel modèle
nous défendons alors . Manifestement, les pratiques d'urbanisme
contemporaines, ainsi que leur cadre législatif, manifestent une volonté d'un
certain retour à la densité, sans aller jusqu'à prôner le retour à la ville dense. La
116 ©Les collections de I'INRETS
Planification urbaine et gestion du réseau routier
ville compacte relève en effet d'une certaine utopie, pour des raisons ayant trait
à la densité elle-même, ainsi qu'aux structures urbaines. Tout d'abord , la
périurbanisation ne procède pas uniquement des gains de vitesse. L'accession
à la propriété dans la maison individuelle témoigne de choix personnels,
motivée entre autres par la volonté d'échapper à la densité urbaine. La densité,
pour être acceptée, doit donc offrir une grande qualité urbaine, sans pour
autant se traduire par la gentrification des espaces concernés. Il faut ensuite
considérer l'inertie et la résistance des structures urbaines : quelle que soit
l'ambition des politiques publiques, la ville demeure un objet lent, se
renouvelant pour environ 1 % de son volume chaque année (Castel , 2007) .
Dans ces conditions, il s'avère d'autant plus difficile de restaurer la proximité
physique des lieux dans un environnement tendu par la vitesse, qu'il ne l'a été
de laisser opérer les forces centrifuges favorables à leur dispersion.
C'est pourquoi il semble inutile d'opposer la ville et son réseau routier.
Remise en cause de la vitesse ne signifie pas forcément remise en cause de
l'automobile. En effet, quoiqu'il arrive, la route reste l'ossature de la ville, elle
est la trame qui l'anime. Finalement, le débat entre la ville des proximités et la
« ville chaos » pourrait se révéler stérile tant l'un et l'autre sont éloignés des
marges de manoeuvre des aménageurs. La remise en cause de la vitesse
pourrait alors s'inscrire dans une intégration positive des déplacements dans
les projets d'aménagement urbain (Chaslin citant Koolhas, 2001). Cette position
n'a pas vocation à trancher le débat sur la remise en cause de la vitesse, mais
elle aide à le délimiter. En effet, la notion d'intégration « positive » des
déplacements dans l'aménagement urbain laisse encore une grande amplitude
à l'observation des pratiques. De la pacification des centres-villes à la réduction
des vitesses sur les autoroutes, en passant par leur requalification en
boulevards urbains, les orientations sont variées et dépendent fortement du
contexte spatial et politique des territoires étudiés. La seconde partie propose
un cadre d'analyse pour mettre en évidence l'existence et la nature de ce
glissement de référentiel concernant la vitesse.
Mettre en évidence de la portée et des
mécanismes du glissement de référentiel
sur la vitesse
Partout en France, la vitesse fait désormais l'objet, sinon d'une remise en
cause, au moins d'une réflexion sur sa place dans l'aménagement du territoire.
Poussés par l'impératif de développement durable, les pouvoirs publics locaux
manifestent leur volonté d'intégrer le secteur des transports et des
déplacements dans leur approche de l'aménagement urbain. Les discours et
les documents de planification matérialisent un large glissement de référentiel :
celui d'une approche conventionnelle des transports, basée sur la planification
et l'ingénierie, à celui d'un développement urbain soutenable et de transports
durables (Banister, 2008) . L'enjeu de cette recherche consiste à identifier et
mesurer ce glissement de référentiel , tel qu 'il s'incarne aujourd'hui dans les
©Les collections de I'INRETS 117
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
politiques locales de déplacement et d'urbanisme. A cet effet, la méthode
consiste à comparer les productions politiques dans différentes agglomérations,
ici Rennes et Grenoble. Le périmètre retenu pour l'étude est celui du schéma
de cohérence territoriale (SCOT)6
. Nous présentons ici le cadre d'analyse
construit à partir de la première approche des terrains. Il s'agit premièrement de
caractériser la place de la vitesse dans les politiques d'aménagement du
territoire des terrains sélectionnés. Nous nous appuyons pour cela sur les
documents de planification et les discours des acteurs concernés, qui dessinent
une remise en cause graduée de la vitesse.
L'étude des documents de planification révèle à la fois une certaine unité
dans les objectifs et des approches hétérogènes. A Rennes et à Grenoble,
comme dans la majeure partie des agglomérations françaises, les
déplacements sont mis au service de deux objectifs majeurs, à des échelles
différentes. Au plan local, c'est-à-dire à l'échelle des villes, l'heure est au
partage de l'espace public. La modération des vitesses est largement mise à
contribution par la mise en oeuvre d'une série d'actions ponctuelles, avec la
généralisation des zones 30 et plus récemment, des zones de rencontre7
. A
une échelle plus large, incarnée par les périmètres des SCOT, les transports
s'invitent dans les réflexions sur les formes urbaines. Cette échelle voit
l'élargissement des périmètres et des objectifs, mais également des acteurs.
L'hypothèse posée ici est celle de l'influence plus ou moins forte de la
contrainte de durabilité sur les contraintes de gouvernance. Celle-ci se
matérialise alors par une remise en cause graduée de la vitesse, allant d'une
certaine inertie dans les pratiques à une régulation plus forte des
comportements de mobilité.
L'affirmation du compromis automobile :
la modération des vitesses en ville pour le partage
de l'espace public urbain
Ce premier scénario correspond à une certaine continuité dans les pratiques
déjà observables sur le terrain. La remise en cause de la vitesse demeure
confinée aux zones résidentielles et aux centres denses. Ces « poches »
prioritaires de partage de la voirie deviennent des « espaces publics » où
modes doux et transports en commun sont prioritaires. Ici, la vitesse reste au
service de projets d'aménagement, mais ne constitue pas en elle-même un
projet d'urbanisme. Les infrastructures routières rapides périphériques sont
réaffirmées dans leur fonction d'accessibilité routière, assurant l'interface avec
le réseau autoroutier national. Les stratégies insulaires, et tout particulièrement
6 Introduits par la loi 2000-1208 du 13 décembre 2000 relative à la solidarité et au renouvellement
urbain (SRU), les SCOT succèdent aux schémas directeurs dans la définition des orientations
fondamentales de l'organisation du territoire , en fixant les objectifs des politiques sectorielles en
matière d'habitat, de développement économique et de déplacements.
7 Instituées par le décret 2008-754 du 30 juillet 2008, les zones de rencontres marquent une étape
supplémentaire dans le partage de l'espace public dans les zones denses en limitant la vitesse
pour les véhicules motorisés à 20 km/h , avec priorité aux modes doux.
118 ©Les collections de I'INRETS
Planification urbaine et gestion du réseau routier
celle que l'on peut observer sur l'agglomération grenobloise, fournissent une
bonne illustration de ce premier niveau de remise en cause de la vitesse.
Carte 1. Voies rapides urbaines et stratégie insulaire :
le POU de Grenoble Alpes Métropole
lM.,.,.. ..... ~
·C.......~ .... ...... ............ ,_... . .................. ............................
-~-
Source : métro - SMTC - AURG/2007
Le pendant du ralentissement du centre-ville de Grenoble et des communes
périphériques est la réalisation du ring , réseau de voies rapides urbaines
contournant l'agglomération. Celui-ci demeure incomplet, faute de rocade nord.
La réalisation de ce tronçon est primordiale pour soulager l'agglomération des
trafics d'échanges. C'est le large projet de modération des vitesses automobiles
et de partage des « espaces publics de voirie » qui légitime la réalisation d'une
voie rapide urbaine. Le bouclage du ring avec la rocade nord s'inscrit dans la
réalisation du « plan marguerite », qui consiste à rabattre les trafics internes à
la ville de Grenoble et des communes périphériques sur la voie rapide . Les
espaces ainsi libérés autorisent alors à ralentir les trafics automobiles, avec une
intensification concomitante des services de transports en commun en site
propre (en bleu sur la carte). Au plan local, la modération des vitesses semble
donc suivre une évolution en tâche d'huile, avec une intensification de la
stratégie insulaire déjà engagée dans le précédent POU.
© Les collections de I'INRETS 119
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
De la densité pour contraindre les déplacements
automobiles ...
À une autre échelle , la vitesse est mise à contribution pour la réalisation des
objectifs de densité urbaine. La prise en compte de la mobilité dans la
promotion d'un urbanisme durable apparaît avec la loi SRU. Les SCOT
s'efforcent donc de mettre les déplacements sinon au service, au moins en
synergie avec les objectifs en termes d'urbanisme. Les SCOT élaborés sur la
région urbaine grenobloise et le pays de Rennes proposent des diagnostics
proches dans l'affirmation du rôle des infrastructures routières dans l'étalement
urbain. Les deux documents pointent l'insuffisance des schémas directeurs
précédents (remplacés par les SCOT) à canaliser l'étalement urbain par les
seuls objectifs de maîtrise foncière . L'étalement urbain et les circulations
automobiles sont présentés comme des menaces sur l'équilibre du territoire .
Dans l'agglomération rennaise, les conurbations dessinées par les grands axes
routiers effacent peu à peu l'alternance ville- campagne, qui est une
caractéristique principale du modèle de ville archipel. Dans l'agglomération
grenobloise, la périurbanisation, quoique limitée par les fortes contraintes
topographiques du territoire , induit des déplacements de plus en plus longs qui
saturent les axes routiers.
En conséquence, le confortement des pôles urbains s'impose comme un
objectif majeur dans les deux territoires étudiés, et la réalisation de cet objectif
repose en partie sur les déplacements. Le renforcement de la densité urbaine,
lorsqu'elle est possible, doit conduire à un modèle de développement urbain
privilégiant la proximité à la distance. L'accent est mis sur une redistribution
modale favorable aux transports en commun et aux modes doux, en posant
l'objectif d'une densité suffisante à leur compétitivité. Une urbanisation dense,
particulièrement orientée en fonction du développement des lignes de transport
en commun doit alors concourir à la diminution des distances parcourues, en
veillant à ce que les déplacements automobiles ne profitent pas des gains de
temps occasionnés. C'est l'objectif du SCOT du Pays de Rennes, adopté en
2007, que de mettre en oeuvre une urbanisation de proximité , avec l'ambition
affichée de lutter contre la prédominance de l'usage du véhicule personnel.
Cependant, même si les performances du réseau routier, et donc la vitesse qu'il
permet, sont mises en cause dans la dynamique d'étalement urbain, le SCOT
du pays de Rennes se garde de faire de la vitesse un levier d'action. L'action
est concentrée sur les pôles urbains, et le réseau routier structurant reste
préservé de toute participation aux objectifs de densification. C'est là que le
SCOT de la région urbaine grenobloise (préparé pour l'horizon 201 0) va plus
loin en proposant de faire de la vitesse un levier d'aménagement du territoire.
La démarche de chrono-aménagement s'approprie l'ensemble du réseau de
transport pour le mettre au service des objectifs de densification et de
confortement des pôles urbains.
Dans l'approche rennaise, le renforcement de la densité dans les pôles
urbains autour des axes de transports en commun doit permettre aux pôles
secondaires (les communes de la périphérie rennaise ), de renforcer leurs
120 ©Les collections de I'INRETS
Planification urbaine et gestion du réseau routier
fonctions de centralités . L'objectif défendu est « l'optimisation » de la mobilité à
l'échelle du Pays, avec le développement des transports en commun pour
contenir la mobilité en véhicule personnel. Les effets bénéfiques attendus de la
réorganisation des transports sont la diminution de la pollution atmosphérique
et des nuisances liées à l'automobile d'une part, et la garantie de l'accessibilité
aux services dans une « ville des proximités » d'autre part, plus équitables. Le
levier de la maîtrise foncière s'impose comme un levier incontournable dans la
réduction des kilomètres parcourus.
Selon cette analyse, la remise en cause de la vitesse automobile apparaît
en filigrane par la diminution des performances des trajets en véhicule
personnel dans les zones ciblées . La densité est ici le préalable à la mise en
oeuvre d'une mobilité plus durable, et la diminution de la part modale de
l'automobile en est la résultante . L'approche par la densification, comme la
stratégie insulaire, présente un caractère local en ne concernant que les zones
urbaines. Elle s'inscrit dans une spécialisation fonctionnelle du réseau de
transport, dans la mesure où elle exclut de son champ d'application le réseau
routier primaire et secondaire. C'est d'ailleurs une posture revendiquée aussi
bien dans le PDU et le SCOT rennais : le réseau secondaire, à savoir la
deuxième ceinture routière de l'agglomération , est conforté dans son rôle de
support des trafics routiers d'échanges intra-agglomération, nécessaire à la
mise en réseau des pôles secondaires et à l'attractivité économique du
territoire .
Figure 2. Densifier autour des axes de transports en commun :
SCOT du Pays de Rennes
Source : Audiar, 2007
·'·-·---------
... à la vitesse comme contrainte sur la densité
L'approche se veut plus volontariste dans le SCOT de la région urbaine
grenobloise. Ses promoteurs ont engagé une réflexion qui fait de la mobilité un
vecteur de l'équilibre des territoires . Cette initiative est incarnée par le concept
© Les collections de I'INRETS 121
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
de « chrono-aménagement » du territoire, qui propose de rapprocher l'habitat et
l'emploi, favoriser la proximité en réduisant la longueur des déplacements. Ici,
la densité devient la variable expliquée et la vitesse du réseau de transport la
variable d'ajustement. Le chrono-aménagement du territoire s'appuie donc sur
une réduction générale des vitesses, à savoir le passage de 110 km/h à 70 sur
les autoroutes et de 90 km/h à 50 sur le réseau secondaire , en heures creuses
comme en période de pointe . On s'éloigne donc complètement d'un dispositif
de gestion de la mobilité, en faisant du réseau routier l'outil principal du
confortement des pôles urbains. Le chrono-aménagement intègre donc toutes
les échelles de déplacement, puisqu'il s'appuie sur la reconnaissance de la
force organisatrice du réseau de transport : l'hypothèse est faite que si le
réseau routier porte une responsabilité dans la dispersion de l'habitat et des
activités, il détient également les clés pour inverser la tendance. La modération
des vitesses n'est pas présentée comme une contrainte sur les déplacements
automobiles. Il s'agit au contraire de préserver la mobilité pour le potentiel
d'interactions qu'elle permet, tout en réduisant les distances nécessaires à leur
réalisation. En cela, la remise en cause de la vitesse proposée par le chrono
aménagement se distingue d'une remise en cause de l'automobile, puisqu'il
s'agit de d'en reconnaître l'importance pour le fonctionnement des territoires ,
tout en l'adaptant aux contraintes de durabilité.
A ce stade, apparaît donc une graduation à trois niveaux de la remise en
cause de la vitesse. La première se joue sur les vitesses réelles dans une
optique de partage de l'espace urbain et de report modal. Lorsque la densité et
la forme urbaine intègrent les déplacements, on travaille alors sur les vitesses
moyennes pour influencer la portée des déplacements. Ces approches ne sont
pas exclusives, puisqu'elles interviennent sur des échelles de territoires
différentes. La réduction des vitesses sur autoroutes souhaitées dans
l'agglomération grenobloise est à ce titre tout à fait compatible avec la stratégie
insulaire qui repose sur ces mêmes autoroutes. En revanche, la graduation
proposée ici permet de mesurer l'intégration croissante des politiques de
transports et d'urbanisme, allant vers une régulation de plus en plus forte des
comportements de mobilité, légitimée par la promotion d'un urbanisme durable.
Changement de paradigme et systèmes
d'acteurs
Modérer la vitesse à l'aide de zones 30 et réduire la vitesse sur autoroute de
façon permanente ne répond pas des mêmes objectifs. D'un outil de gestion de
trafic, la vitesse devient alors le socle d'action au service d'un projet de
territoire. Dès lors, la remise en cause de la vitesse s'inscrit dans des systèmes
d'acteurs complexes. Nous partons toujours de l'hypothèse que le changement
de paradigme existe dans tous les terrains approchés, à causes des contraintes
fortes qui s'exercent sur la ville. Son intensité est révélée par les orientations
retenues dans les documents de planification. Mais l'invention de nouveaux
outils nécessite la mise en place de dispositifs de décision publique innovants,
qui permettent l'apparition et la diffusion d'idées nouvelles. La remise en cause
122 © Les collections de I'INRETS
Planification urbaine et gestion du réseau routier
de la vitesse, pour exister, s'inscrit donc dans un contexte de changement
politique.
Pour expliquer le changement politique en matière de déplacements et
d'urbanisme, nous nous référons à un double cadre d'analyse. D'une part, le
passage d'un gouvernement urbain de plan à la gouvernance de projet s'avère
nécessaire pour mener des actions interdépendantes dans un environnement
complexe. D'autre part, le concept de configuration territoriale permet de
donner du sens à toutes les contraintes du changement politique, et d'expliquer
la diversité des orientations politiques observées au niveau local.
Du plan au projet : une adaptation des systèmes
d'acteurs aux contraintes de durabilité dans l'action
publique?
Depuis la loi SRU, l'articulation entre transports et urbanisme semble
s'imposer comme une évidente nécessité dans l'optique d'un aménagement
urbain durable. Mais dans les faits, cette intégration ne se décrète pas. Elle
implique un changement d'échelle à plusieurs niveaux : il n'est pas seulement
nécessaire de coordonner les différents métiers au sein des gouvernements
locaux (ingénieurs, urbanistes) mais entre les gouvernements locaux. En effet,
les documents d'urbanisme, et particulièrement le SCOT mobilisent plusieurs
échelles territoriales. Le plan de déplacement urbain, le plus souvent réalisé par
un EPCI8
, intègre des voiries communales, départementales et nationales. Il
doit s'adapter au SCOT, qui fédère plusieurs EPCI autour d'un projet de
territoire. Ces deux documents ont un point commun : les structures desquelles
ils émanent ont peu ou pas de compétence opérationnelle sur la voirie et
l'urbanisme, mais ils s'approprient des problématiques dont l'appréhension
nécessite une large échelle géographique et politique. Dans le cadre du SCOT,
les gestionnaires des réseaux arrivent avec chacun leurs propres référentiels :
à l'État l'écoulement du trafic national , au département la gestion des échanges
régionaux. Chaque acteur porte donc une vision de son territoire, et tout l'enjeu
du SCOT est d'arriver à les concilier au service d'un aménagement urbain
durable. La réalisation d'un SCOT consiste en effet à construire un dispositif de
gouvernement d'un espace sur lequel se rencontrent de multiples échelles de
gouvernement. Chaque acteur dispose donc d'une sorte de veto de fait,
puisque sa non-participation au projet est susceptible de le vider de sa
substance.
Dans ces conditions, les parties prenantes à l'élaboration des documents de
planification doivent pouvoir se forger une culture commune, des terrains sur
lesquels leurs intérêts convergent. Cette convergence ne va pas de soi. Le
SCOT ne s'inscrit pas dans un processus de planification classique, dans le
quel un décideur fixe des objectifs en fonction des buts à atteindre. La décision
doit nécessairement être le fruit du consensus. Si la limitation de l'étalement
urbain peu rencontrer une acceptation large sur le principe (c'est d'ailleurs une
? Établissement public de coopération intercommunale.
© Les collections de l'IN RETS 123
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
préconisation de la loi SRU), les objectifs intermédiaires et les actions à mettre
en oeuvre pour les réaliser sont sujets à discussion, dans la mesure où ils
mobilisent des réseaux et des compétences qui ne sont pas a priori dévolus à
ces objectifs. La modération des vitesses est un parfait exemple de ce
glissement d'objectifs. Une telle mesure peu s'avérer nécessaire à un POU
dans le cadre d'une stratégie insulaire, ou , dans le cas de Grenoble, pour le
chrono-aménagement du territoire. Mais dés lors qu'elle intervient sur un
réseau dévolu à l'écoulement du trafic de transit, comme c'est le cas d'une voie
autoroutière, la logique peut aller à l'encontre de l'exercice de la compétence
du gestionnaire. Le consensus doit alors se forger progressivement, des
objectifs généraux du projet jusqu'aux actions à mettre en oeuvre, qui
nécessitent de la part des acteurs qu'ils acceptent de questionner leurs propres
projets en fonction des objectifs fixés.
L'exercice d'élaboration du POU, et plus encore du SCOT, s'inscrit donc
dans une démarche originale, que G. Pinson (1999) différencie du plan au profit
d'une démarche de projet. Il s'agit d'un cadre peu formel, ou la sanction du vote
est écartée autant que possible. En l'absence de dépositaire du pouvoir de
décision, l'autorité sur les acteurs s'efface au profit de la mobilisation , condition
nécessaire à l'émergence d'une gouvernance plurisectorielle (figure 3). Son
existence et son efficacité nécessite un leadership fort, capable de d'encadrer
les interactions entre les acteurs sans les contraindre. Les accords obtenus
forgent progressivement un socle décisionnel commun (que Pinson appelle le
métaprojet) . C'est uniquement dans un tel espace de négociation que les
acteurs parviennent à reconnaître mutuellement leurs intérêts.
Figure 3. De l'urbanisme de plan au projet
Intervention
sectorielle
Plan
Mobilisation
Projet
Autorité
Source : J . Busson d'après Pinson, 2009.
Intervention
intégrée
Le changement de paradigme à l'épreuve des
configurations territoriales
Cette lecture des conditions d'élaboration de la planification urbaine fournit
le contexte dans lequel s'organisent les acteurs. C'est la scène sur laquelle se
mettent en mouvement non seulement les acteurs, mais également leurs
valeurs, leurs intérêts et l'histoire des institutions desquelles ils émanent. C'est
124 © Les collections de I'INRETS
Planification urbaine et gestion du réseau routier
là un contexte propre à chaque territoire. Ainsi , chaque configuration territoriale
(Négrier, 2005), non contente de s'organiser de manière singulière, réagit
différemment aux facteurs de changement de paradigme, qu'ils soient internes
ou exogènes (résultant d'une crise, d'une loi nationale). C'est donc la
configuration territoriale qui donne du sens aux facteurs de changement, en
exerçant sur eux un effet inhibiteur ou amplificateur (Figure 4.). Ce cadre
d'analyse permet d'appréhender les différences observées d'un territoire à
l'autre. En effet, le SCOT du pays de Rennes et celui de la région urbaine
grenobloise montre de grandes similitudes dans le diagnostic de territoire : tous
doux font état d'un étalement urbain qui renforce la dépendance des
périphéries à la ville centre, les flux automobiles consécutifs aggravant la
congestion du réseau routier. Pour autant, les orientations retenues diffèrent
fortement, particulièrement sur la place dévolue à la vitesse de circulation .
Figure 4. Changement de paradigme et contraintes
................
-
Configuration
lenitollale
Rapoalllo-ftt - priftdpM -""'? ...
.t apéclf- cle l'acfion p..t>lique loQie
Source : J . Busson d'après Négrier, 2005.
Le changement politique se trouve influencé positivement et négativement par deux
types de contraintes. E. Négrier parle d'un côté d'une vision sceptique du
changement politique, à cause des contraintes structurelles de l'environnement
politique. La dépendance au sentier (North, 1990) décrit l'influence de la structure
historique de l'environnement politique : les décisions adoptées sont conditionnées
par la sédimentation des intérêts des acteurs et des représentations dominantes.
D'autre part, le nombre des acteurs inscrit les choix politiques dans une logique
incrémentale (Lindblom, 1979). La dispersion des intérêts en jeu produit un effet
neutralisant sur la décision, l'amenant à des compromis plus « réalistes » au
détriment du changement. Face à ces facteurs d'inertie, s'opposent alors les facteurs
du changement politique. Il s'agit là d'une part de fenêtres d'opportunité politiques,
chocs exogènes qui libèrent la capacité politique des acteurs. Ces fenêtres sont
incarnées des lois (la loi SRU à l'origine des SCOT, la loi Voynet instituant les pays) ,
ou plus encore de grands chantiers nationaux, comme le Grenelle de
l'environnement. Enfin, la recomposition des cadres d'action territoriale témoigne
d'effets d'apprentissage politique. Dans un cadre de pluralisation des cadres d'action ,
l'accumulation des savoirs opérationnels, la traduction du cadre légal en fonction des
configurations territoriales montrent le rôle de la connaissance dans l'action publique
©Les collections de l'IN RETS 125
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
(Asher, 2001 , cité par Négrier) . Ces forces, leur nature et leur intensité prennent sens
dans leur rencontre avec les configurations territoriales. En fonction des territoires,
elles se combinent différemment pour impacter plus ou moins fortement la
recomposition des cadres de l'action publique locale. Des troubles apparaissent, qui
induisent une réorganisation des systèmes d'acteurs. Si ces mouvements
débouchent sur une évolution des principes généraux ou spécifiques de l'action
publique, on est en présence d'un changement de paradigme (Hall , 1993).
---· ·--·--·-·-·-·-·--·--·----.. - .. -·--·-·-·--.. -----·
Le SCOT du Pays de Rennes : le prix du compromis
L'agglomération rennaise jouit d'un calendrier favorable à une planification
coordonnée : le POU de Rennes Métropole et le SCOT du Pays de Rennes ont
été réalisés de concert et adoptés en 2007. C'est I'AUDIAR9 qui est le maître
d'oeuvre des deux documents, chargée de planification spatiale depuis 1972.
La construction d'un modèle multipolaire, avec le raccourcissement des
distances parcourues, est héritée du schéma directeur de 1994, un principe fort
défendu par l'ancien vice-président de Rennes Métropole. L'AUDIAR organise
la fédération autour de ce projet par la construction d'une culture commune, en
alimentant le débat par des contributions de la recherche en urbanisme et
aménagemene0
. Cependant, la négociation ne débouche pas sur un
consensus, le département restant en retrait du SCOT comme du POU. Le
Conseil général d'Ille-et-Vilaine ne fait qu'apporter sa vision du réseau
départemental : «L'avis du département en tant que personne associée au
SCOT était simplement trois lignes, accompagnées d'une carte expliquant la
vision de son réseau. Ça a été la même réponse au POU » 11
. De fait, les
orientations du SCOT visant à limiter les créations de voiries se voient mises à
mal : « Les SCOT n'ont aucune possibilité de s'imposer aux gestionnaires(. . .).
On est encore confronté au département qui va aller vendre une déviation à
une commune périphérique qui en a franchement pas besoin. Simplement en
gérant la vitesse de traversée de la commune, on arrive à gérer les problèmes
d'accidentologie, ou de capacité de la voie » 12
. Le SCOT sort donc affaibli de
ces dissensions persistantes. Cependant, face ces différences de vues, l'État
opère un infléchissement dans son approche auparavant qualifiée de
« dogmatique » de la planification urbaine. D'une part, le poids des arguments
écologistes l'amène, par le biais des autorités déconcentrées, à remettre en
cause des projets départementaux au cas par cas. Mais surtout, les services de
la ODE essaient d'amener les parties prenantes au SCOT à dépasser les
antagonismes que la scène de négociation du SCOT n'a pas su lever. En effet,
l'État se positionne en animateur d'une plateforme d'échange informelle, dans
le but de renforcer la culture commune des acteurs, notamment sur la gestion
des vitesses. L'émergence d'un dispositif prospectif qui déborde du cadre des
institutions politiques classiques intervient donc en réaction à la logique
9 Agence d'urbanisme et de développement intercommunal de l'agglomération rennaise.
10 Notamment Marc Wiel, Francis Beaucire et Jean-Pierre Orfeuil.
11 Fiona Thomas, Pays de Rennes , entretien du 14 décembre 2009.
12 Hervé Oll ivier, AUDIAR, entretien du 14 décembre 2009.
126 ©Les collections de l' IN RETS
Planification urbaine et gestion du réseau routier
incrémentale, qui freine la concrétisation du glissement de référentiel en
matière de vitesse.
Le projet «autoroutes apaisées » du syndicat mixte du schémas
directeur (SMSD) de la région grenobloise : une démarche itérative et
progressive, nécessaire pour entretenir et consolider la mobilisation des
acteurs.
Le concept de chrono-aménagement du territoire naît d'une intuition
politique, qui apparaît comme une démarche de mise en oeuvre des objectifs du
schéma directeur de 2000. Il propose de « réintroduire le processus de décision
sur les grandes infrastructures de déplacements » 13
. Cette proposition résume
l'ampleur de la mobilisation à mettre en oeuvre à l'échelle de la région urbaine :
« Cela remet la politique de la mobilité au centre du débat, pas comme seule
réponse technique pour se rendre d'un point A à un point 8 , mais globalement,
en quoi la réponse technique 9ue l'on met en oeuvre à un effet structurant ou
déstructurant sur le territoire » 1
.
Si le SMSD pilote le projet, son échelle, tant en termes spatiaux que
d'acteurs concernés, nécessite d'élargir la maîtrise d'ouvrage. Le groupe de
travail « autoroutes apaisées » réunit donc le SMSD, la ODE de l'Isère et le
Conseil Général. La première phase du travail , entre 2003 et 2006, est d'ordre
prospectif : elle a pour but de faire émerger sur un diagnostic de territoire
partagé par tous les acteurs, et de définir les solutions techniques qui
s'imposent. C'est I'AURG , en tant que maitre d'oeuvre du projet, qui anime le
travail prospectif, en faisant l'interface avec des experts (le CERTU) et des
chercheurs. Ensuite, la phase participative vise à concerter les acteurs
(institutionnels, économiques) sur les questions d'acceptabilité et de faisabilité
du projet, sur la base des orientations communes consolidées lors de la phase
prospective. Ce travail débouche sur l'élaboration d'un « label autoroutes
apaisées », qui fait la synthèse des champs d'investigation techniques retenus.
L'ambition du projet « autoroutes apaisée » nécessite un dispositif
institutionnel original, mais surtout des conditions particulières pour émerger. La
configuration territoriale grenobloise est marquée par une forte tradition
d'appréhension des enjeux d'aménagements du territoire à une large échelle :
déjà, le SDAU de 1973 regroupait 115 communes. De même, les débats autour
du SCOT révèlent la nécessité d'innovation institutionnelle. Si la
décentralisation constitue une opportunité pour « tester dans des endroits plus
faciles que d'autres avant de généraliser>> , elle est aussi un handicap dans la
mesure où elle modifie profondément les modalités d'élaboration des politiques
publiques : « il faut un courage politique beaucoup plus grand. (. . .) Ce n'est
quand même pas la même chose qu'une décision prise par un ~tat relativement
anonyme >> 15
. Dans ces conditions , piloter l'approche croisée du chrono
aménagement, rend nécessaire de « créer un système de gouvernance à
l'échelle de la RUG, entre l'ensemble des maÎtres d'ouvrages en matière de
13 Philippe Auger, directeur du SMSD, entretien du 22/07/2009.
14 AURG, Questions 1 réponses sur les autoroutes apaisées, table ronde du 14/05/2008.
15 Maya Vitorge, AURG, entretien du 22/07/2009.
© Les collections de I' INRETS 127
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
transports - déplacements, et des collectivités du syndicat mixte du SCOT» 16
.
L'émergence du débat sur le chrono-aménagement témoigne donc à la fois
d'un apprentissage politique et du volontarisme des parties prenantes. Mais il
s'explique également par un contexte spatial à la fois tendu (le relief du terrain
contraint fortement l'urbanisation}, et une situation géographique propice à
l'expérimentation. Pour I'AURG, l'absence d'axe de grand transit dans la région
urbaine permet au SMSD d'être « plus libre que d'autres pour réfléchir sur les
autoroutes» 17
.
Conclusion : la remise en cause de la vitesse,
un enjeu majeur de la durabilité des politiques
publiques en quête de moyens
L'étude des terrains rennais et grenoblois révèle les contraintes qui
conditionnent le glissement de référentiel sur la vitesse de déplacement et les
infrastructures routières. Les deux SCOT sont relativement proches dans leur
diagnostic de territoire, et dans les objectifs généraux poursuivis. Pourtant, la
traduction en termes d'actions diffère fortement d'un territoire à l'autre : le
discours sur la vitesse bute sur l'épreuve du débat dans le Pays de Rennes, là
où il parvient à s'intégrer en amont de la préparation du SCOT de la Région
Urbaine Grenobloise. L'évolution des choix politiques est fortement
conditionnée par le positionnement des services de l'État et des Conseils
généraux.
Ce sont ces derniers qui semblent montrer le plus de réticence aux discours
promouvant une modération des vitesses au service d'enjeux d'urbanisme.
Même s'il convient de mener de plus amples investigations dans cette voie, il
semble que les départements restent très attachés à leur mission originale de
gestionnaire de voirie, à savoir assurer l'accessibilité des communes rurales
aux pôles urbains, ainsi qu'au réseau national. La remise en cause de la
vitesse, dans sa justification comme dans ses objectifs, demeure une question
très urbaine. Du point de vue de leurs objectifs, les conseils généraux restent
légitimes dans leur lecture du réseau routier. Pourtant, le mouvement inverse
se profile du côté de l'État : après une période marquée par une certaine
difficulté dans l'appréhension de l'intégration urbaine des voies rapides, son
discours montre des infléchissements à plusieurs niveaux. Le CERTU 16 a reçu
en 2009 la commande de refonder complètement l'instruction sur les conditions
techniques d'aménagement des voies rapides urbaines (ICTAVRU}, pour
répondre à la « nécessité d'un référentiel commun à tous les maitres
d'ouvrages » 19
. Le CERTU participe également à l'élaboration du projet
« autoroutes apaisées » à Grenoble. Du côté des services déconcentrés,
16 SMSD, Comité syndical du 17 juin 2009.
17 Maya Vitorge, entretien du 22/07/2009.
18 Centre d'étude sur les réseaux, les transports, l'urbanisme et les constructions. Le CERTU est
une composante du réseau scientifique et technique du MEEDAT.
19 Jean-Paul Lhuillier (CERTU), COTIT A -18 novembre 2009.
128 ©Les collections de l'IN RETS
Planification urbaine et gestion du réseau routier
apparaît une volonté d'approfondir la question du rôle des voies rapides
urbaines dans le fonctionnement des territoires traversés, au-delà de
l'écoulement du transit de longue distance. À ce stade, nous pouvons alors
conclure que la vitesse s'impose comme l'élément clé de l'articulation des
politiques de transports et d'urbanisme, ainsi que de la coordination de tous les
acteurs du développement du territoire . Sa remise en cause est à la fois le fruit
et le moteur de la recomposition des systèmes de gouvernance qui se mettent
en place au niveau local.
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130 ©Les collections de l'IN RETS
Aménager les tensions entre
espaces et pratiques. Les apports
d'une analyse urbaine de l'insécurité
des déplacements des habitants
de quartiers défavorisés
Sylvanie Godillon
Doctorante en aménagement et urbanisme, université de Paris 1 Panthéon
Sorbonne, ED 434 "Géographie de Paris - Espaces, Sociétés et
Aménagement"
IFSTTAR-MA, département mécanismes d'accidents
Chemin de la Croix Blanche, 13300 Salon-de-Provence, France
sylvanie.godillon@ifsttar.fr
Sujet de thèse : Inégalités socio-spatiales et sécurité des déplacements.
Direction de thèse :
Francis Beaucire , professeur à l'université Paris1 Panthéon-Sorbonne,
géographe
Dominique Fleury, directeur de recherche au département mécanismes
d'accidents ; ingénieur de l'École Centrale de Paris
Financement INRETS
Résumé - L'étude de la sécurité permet de comprendre les liens complexes
entre les réseaux de déplacements et les territoires. Ces derniers sont définis
comme des espaces vécus par des individus et aménagés par des pouvoirs
publics et privés. Les territoires sont divers, notamment en raison de présence
de populations aux caractéristiques sociales, économiques ou culturelles
différentes. Des recherches, plutôt anglo-saxonnes ou suédoises, montrent que
les personnes défavorisées semblent être davantage impliquées dans les
accidents et les personnes habitants dans des quartiers défavorisés sont plus
impliquées dans les accidents. En raison des différences socio-spatiales dans
l'espace urbain, des politiques sociales et urbaines sont menées en Europe
depuis les années 1980 en direction des quartiers concentrant une forte part de
personnes défavorisées économiquement. Ces politiques mobilisent des
aspects sociaux, économiques mais également urbains en réaménageant les
bâtiments et les espaces publics, ce dernier élément ayant une influence sur la
sécurité.
Une approche territoriale est privilégiée : les individus vivent dans des espaces
aménagés par les pouvoirs publics et privés. Les individus ont des
caractéristiques sociales, économiques, culturelles qui ont une influence sur
© Les collections de l'IN RETS 131
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
leurs habitudes de mobilité et sur leurs usages de l'espace. Parallèlement, les
espaces aménagés ont une influence sur les usages. Les éléments du territoire
représentent un système en tension en raison de la diversité des volontés
d'aménagements, des acteurs et des usages. Ces tensions conduisent à des
adaptations de la part des individus, des espaces ou des aménagements.
Quand les adaptations ne sont pas suffisantes, ces tensions peuvent se
transformer en conflits et se matérialiser par un accident. Ainsi, les tensions
entre les éléments territoriaux peuvent être révélées par l'analyse des
accidents. Les aménagements concernant les quartiers défavorisés permettent
ils de réduire les décalages entre les espaces urbains aménagés et leurs
usages?
Introduction
Des inégalités existent face au risque routier. Les personnes défavorisées
sont davantage impliquées dans les accidents (Zambon, Hasselberg, 2006} , les
personnes habitant dans des quartiers défavorisés sont plus impliquées dans
les accidents (Abdalla et al., 1997 ; Hewson, 2004 ; Edwards et al., 2006) et les
quartiers défavorisés concentrent plus d'accidents (Aguero-Valverde, Jovanis,
2006) . Ces différenciations s'expliquent par la diversité des territoires : les
populations, les espaces et les aménagements sont différents d'un quartier à
l'autre et cette diversité a une influence sur la sécurité des déplacements.
L'objectif est de comprendre les différenciations socio-spatiales en termes
de sécurité routière en milieu urbain et d'analyser les réponses en termes
d'aménagement des espaces de déplacements. L'intérêt est une entrée par
l'impliqué et par l'accident afin d'étudier les différences de risques routiers entre
les territoires, défini comme un espace occupé et aménagé. Mesurer et
comprendre les différences de risque face à la sécurité entre les territoires est
un enjeu de santé public et de cohérence de l'espace urbain. Cet article
propose une posture de recherche pour analyser ces questions et non des
résultats.
Le travail s'inscrit dans le cadre des disciplines de la géographie et de
l'aménagement. Le point d'entrée d'analyse des mécanismes d'accidents est le
territoire en tant qu'espace occupé et aménagé. Une approche système est
posée comme cadre de référence de la compréhension de l' insécurité avec
l'acteur du déplacement, le mode de déplacement et l'environnement lors du
déplacement comme élément de ce système. Ce système est ainsi territorial.
En analysant les espaces et de leur gestion, la géographie identifie les
processus de production de ces inégalités et analyse les réponses possibles en
termes d'aménagement des espaces.
Notamment, en raison de fortes différences socio-spatiales, des politiques
sociales et urbaines sont menées en Europe depuis les années 1980 en
direction des quartiers concentrant une forte part de personnes défavorisées
économiquement. Les objectifs sont de diminuer les inégalités entre les
espaces et/ou lutter contre les éventuels effets négatifs dus à la concentration
de personnes connaissant des difficultés sociales dans un même quartier. Ces
132 © Les collections de l'IN RETS
Aménager les tensions entre espaces et pratiques
politiques sociales et urbaines changent la forme et l'organisation des
quartiers : elles ont ainsi des conséquences sur la mobilité et sur le
comportement dans l'espace public et donc sur la sécurité des déplacements.
Les apports de ce travail sont d'approfondir les connaissances sur les
différenciations face à l'insécurité des déplacements, d'en comprendre les
processus et d'analyser les actions menées par les pouvoirs publics.
L'approche géographique est indispensable pour tenir compte des différents
paramètres influençant les différenciations face à la sécurité des
déplacements : caractéristiques sociales, influences sociales et spatiales du
quartier de résidence, mobilité ou encore politiques d'aménagement. Ce travail
a pour but d'aiguiller les décisions d'aménagement urbain .
Des accidents replacés dans leur contexte
territorial
La complexité des territoires révélée par l'insécurité
routière
En introduisant la notion de territoire, la géographie permet une approche
systémique. Dans les années 1950, face à une géographie classique jugée trop
descriptive, la géographie systémique s'impose et participe au renouvellement
de la discipline. La notion de système permet aux géographes de remettre en
question les causalités linéaires. Les lieux sont étudiés à travers leurs
interactions spatiales qui constituent une grande part de leurs propriétés et de
leurs dynamiques. « La notion d'interaction ( ... ) est effectivement au coeur
d'une démarche d'analyse spatiale. Lorsque l'on a caractérisé les lieux, que l'on
a mis en évidence l'intensité et la forme des différenciations spatiales, repéré
les similarités et les ruptures, il s'agit en effet de mettre en relation ces
caractères de l'organisation de l'espace avec les échanges qu'entretiennent les
lieux entre eux et les influences réciproques qu'ils exercent les uns sur les
autres » (Sander, 2001 : 22) . Or, les accidents sont le résultat d'interactions
entre individus qui pratiquent l'espace aménagé. En ce sens, une approche
territoriale systémique est adaptée aux analyses des accidents
(Prochasson, 2001 ).
Une approche territoriale est donc privilégiée : les individus vivent dans des
espaces aménagés par les pouvoirs publics et privés. Le territoire est analysé
comme la projection d'un système d'intentions humain sur une portion de la
surface terrestre (Raffestin , 1986). Les individus ont des caractéristiques
sociales, économiques, culturelles qui ont une influence sur leurs habitudes de
mobilité et sur leurs pratiques de l'espace. Parallèlement, les espaces
aménagés ont une influence sur les pratiques. Les composants du territoire
représentent un système en tension en raison de la diversité des volontés
d'aménagements, des acteurs et des pratiques. Ces tensions conduisent à des
adaptations de la part des individus ou des aménagements. Quand les
adaptations ne sont pas suffisantes, ces tensions peuvent se transformer en
© Les collections de l'IN RETS 133
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
conflits et se matérialiser par un accident. Ainsi, les tensions entre les
composants territoriaux peuvent être révélées par l'analyse des accidents.
Ces territoires sont divers et cette diversité a une influence sur la sécurité
des déplacements. Les populations, les espaces et les aménagements sont
différents d'un quartier à l'autre. Depuis les travaux des sociologues de l'École
de Chicago (Hoyt, 1939), les différences socio-spatiales de l'espace urbain ont
été analysées (notamment par Harvey, 1973 ou Reynaud, 1981). Les
différenciations entre populations induisent des comportements et des
pratiques différentes, et donc des inégalités face à la sécurité des
déplacements. En tenant compte des espaces et de leur gestion , la géographie
identifie les processus de production de ces inégalités.
De plus, ces territoires sont reliés et traversés par des réseaux. L'étude de
la sécurité permet de comprendre les liens complexes entre les réseaux et les
territoires, d'autant que la rue est le lieu d'une multiplicité d'usages (Gourdon,
2002). Comme l'indique le Groupement de Recherche Réseaux et Territoires
(Offner, Pumain, 1996 : 35) : « dans le cas du réseau viaire, cette
multifonctionnalité est multipliée par des utilisations statiques et non plus
seulement dynamique du domaine public, où les flux n'ont pas l'exclusivité. Les
problémes de concurrence et de conflits d'usage et d'appropriation de l'espace
en sont autant accrus ».
Les territoires urbains sont divers en raison de différences sociales,
économiques, culturelles, spatiales et urbaines. Ces différentes
composantes ont une influence sur la sécurité des déplacements dans la
mesure où l'accident est une interférence entre des populations vivant
dans un espace aménagé.
La mobilité comme variable d'exposition au risque routier
Les réseaux sont le support de la mobilité. Les différences socio-spatiales
se couplent de différences en termes de mobilité. La géographie urbaine
s'intéresse à la mobilité quotidienne et la définit comme « l'ensemble des
pratiques de déplacements d'une population dans son cadre habituel »
(Segaud, Brun, Driant, 2001 ).
Or, la mobilité est considérée comme une variable d'exposition au risque
routier. La mobilité renvoie notamment au nombre de déplacements par mode
de transport, par jour et par personne. Les définitions de l'exposition au risque
routier font référence au nombre d'opportunités d'accident de la circulation
rencontrées par un individu (Chapman, 1973) c'est-à-dire au nombre de fois où
un danger peut survenir. La définition de Wolfe est plus générale puisque
l'auteur définit l'exposition au risque comme le fait de se trouver dans une
situation à risque d'être impliqué dans un accident (Wolfe, 1982). La mobilité
est une situation à risque d'être impliqué dans un accident.
134 ©Les collections de I'INRETS
Aménager les tensions entre espaces et pratiques
La mobilité s'est intensifiée depuis une vingtaine d'année : « Aboutissement
d'une longue marche de l'humanité vers la sédentarité commencée aux
premiers âges du néolithiques, la ville est désormais au coeur de la mobilité :
transports urbains, changements de résidence, déplacements incessants
proches ou lointains » (Burgel, 2006 : 8) . L'étude des déplacements n'est pas
une discipline académique établie et dépend de différents domaines de
recherche. Alors que la sociologie analyse les liens entre mobilité et modes de
vie, la géographie explicite le lien entre l'explosion de la mobilité et les
territoires (Orfeuil, 2002). La sociologie urbaine s'est également emparée du
sujet, Vincent Kaufmann considère la mobilité comme un fait social avec des
questions d'inégalités et d'accès à la mobilité (Kaufmann, 2002).
La mobilité comme fait social renvoie aux notions d'usage et de pratique.
L'usage est le fait de se servir de quelque chose. La pratique est la
connaissance acquise par l'expérience, et une façon d'agir, une conduite
habituelle à un groupe. La pratique renvoie donc à une répétition de l'utilisation
de l'espace. Dans le cas d'analyse d'accidents, l'objectif est d'observer les
concentrations d'un même phénomène. La notion de pratique de l'espace
semble mieux appropriée. Les usagers sont les personnes qui ont recours à un
service ou qui emprunte le domaine public. Les usagers ont ainsi une pratique
des formes urbaines. Les pratiques de mobilité renvoient à l'utilisation des
modes, les itinéraires choisies, les comportements lors du déplacement. ..
Autant de composantes de la mobilité qui font appel à des politiques
sectorielles différentes : politiques de transport, planification, aménagement des
voies ...
La mobilité est un capital. Les individus « hypermobiles » (Ascher, 2004)
sont de moins en moins enfermés dans des cadres d'appartenance (Allemand ,
Ascher, Levy, 2004). Dans ce contexte, le sociologue Vincent Kaufmann
développe la notion de motilité « définie comme la manière dont un individu ou
un groupe d'individu fait sien le champ du possible en matière de mobilité et en
fait usage» (2005 : 126). En s'inspirant des travaux de Lévy (2000) et de Remy
(2000} , le sociologue décompose la motilité en trois facteurs : l'accessibilité
( « les conditions auxquelles il est possible d'utiliser l'offre au sens large » }, les
compétences ( « que nécessite l'usage de cette offre ») et l'appropriation
cognitive ( « l'évaluation des possibilités ») (Kaufmann, 2005 : 26) . Le
sociologue Le Breton a également développé la notion de capital social, et plus
particulièrement d'exclusion face à la mobilité (Le Breton, 2004 ; 2005).
Le programme de recherche PUCA/Prédit lancé en 1999 a permis de
creuser les liens entre inégalité et mobilité. Les difficultés sont nombreuses : le
déplacements est un bien intermédiaire dont la consommation est nécessaire
pour la réalisation du programme d'activités et les différenciations de l'offre
peuvent conduire à interpréter ces caractéristiques comme des inégalités
(Ciaisse et al., 2002). Depuis les années 1980, les écarts entre catégories
socioprofessionnelles et entre genre se sont plutôt réduits en nombre de
déplacements quotidiens et en distances parcourues (Orfeuil, Wenglenski,
2002) : les pratiques de mobilité n'ont pas reproduit les évolution sociales des
années 1980 et 1990, mais l'espace compte plus qu'avant dans la production
©Les collections de l'IN RETS 135
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
de écarts. Les inégalités des déplacements posent problèmes concernant
l'accès à l'emploi (Briol , Rascoi-Boutard , Lauraire, 2002), mais aussi aux loisirs
(Poitier, Ziegel, 2002). Aujourd'hui l'usage ou non de la voiture est le facteur
discriminant (Ciaisse et al., 2002). Cette dépendance automobile (Dupuy, 1991)
est nuancée ou compensée par une offre en transports collectifs et ainsi la
dépendance est plus forte en Grande-Bretagne qu'en France en raison d'un
ancrage territorial plus fort et d'une meilleure politique de transports en
commun (Coutard et al., 2001 ). Les situations d'inégalités sont cependant plus
complexes avec une motorisation précaire (véhicule ancien, essence limitée ... )
(Chevallier, 2001) ou des représentations de l'espace difficiles (Harzo, 2002 ;
Le Breton, 2005). Pour mieux cerner les inégalités, il faudrait tenir compte du
confort, des horaires des transports collectifs, de la sécurité et des nuisances
(Duhem, Aubertel , 2003).
Favoriser la mobilité des habitants socialement défavorisés semble être une
solution pour éviter les processus d'enfermement social et spatial. Marie
Hélène Sacqué et Sylvie Fol discutent ce postulat et montrent que « si la
mobilité est bien un facteur d'inégalité dans les sociétés urbaines
contemporaines, l'injonction à la mobilité ne saurait répondre à elle seule à la
persistance voire au développement des inégalités. ( ... ) Cette façon
d'appréhender les inégalités laisse de plus en plus de côté la question de la
redistribution des ressources » (Sacqué, Fol, 2007 : 12-13) et sous-estime la
force des réseaux sociaux. Ces chercheuses se positionnent pour des
stratégies centrées sur un développement endogène des quartiers défavorisés,
alors que nombres de politiques menées luttent contre les influences négatives
du contexte écologique.
La mobilité a une influence sur la sécurité. Des différences de mobilité
existent entre les populations, laissant supposer des différences
d'exposition au risque routier. Or, l'espace et la mobilité peuvent être
influencés par les aménagements.
Des aménagements urbains peuvent réduire l'insécurité
Les gestionnaires des réseaux sont en mesure de réduire l'insécurité
routière par les aménagements (Fleury, 1998). Les erreurs de conduites ne
résultent pas seulement du conducteur ou du véhicule, mais sont également
influencées par l'infrastructure (Van Elslande et al., 1997). En analysant les
liens entre les caractéristiques d'un quartier et les problème de sécurité, les
influences de l'organisation du réseau routier, la répartition des usagers dans
l'espace public, l'organisation de l'espace public en dehors de la voirie, les
caractéristiques visuelles de l'environnement routier du point de vue du
conducteur, l'organisation du stationnement et l'aménagement des axes de
transit sur la sécurité routière ont été démontrées (Millot, 2003).
Les formes urbaines des quartiers urbains sont différentes : quartiers
pavillonnaires, grands ensembles, quartiers commerciaux ... Il n'apparaît pas de
forme urbaine moins sure que d'autre. Par contre, la conception d'un espace a
un effet sur sa sécurité et conditionne les possibilités d'actions : ils existent des
mesures correctives pour gérer les problèmes de sécurité mais leurs conditions
136 © Les collections de I'INRETS
Aménager les tensions entre espaces et pratiques
d'application dépendent des morphologies urbaines (Millet, 2003). « Les outils
existants sont difficilement applicables aux formes des grands ensembles de
planification intermédiaire ». L'absence de choix de planification est
problématique (entre une séparation des flux ou une mixité des usages)
puisqu 'elle créée des espaces ambigus. « Leur gestion est délicate parce que
d'une part, il est difficile de les éliminer. En effet, la séparation des flux et des
trafics est difficilement applicable a posteriori. D'autre part, dans ces cas , la
cohabitation ne peut être améliorée à moins de casser les schémas originels, la
fonction de circulation étant trop prononcée » (Millet, 2003 : 365-366).
Les prises en considération de la sécurité dans les conceptions
originelles des quartiers et lors des rénovations urbaines menées dans le
cadre de la politique de la ville restent à étudier, afin de révéler la prise en
considération des tensions entre les espaces aménagés et leurs
pratiques.
L'insécurité des déplacements comme signe
de tensions territoriales
Tensions territoriales
L'insécurité révèle les incohérences du territoire. L'insécurité est alors
définie comme un révélateur de tensions entre les espaces pratiqués et les
espaces aménagés.
La tension est l'état d'un tissu , d'une substance souple, élastique qui est
soumis à une traction . C'est également une situation hostile et conflictuelle
entre deux groupes ou deux personnes. Cette notion fait le parallèle avec
l'espace urbain, considéré comme un tissu (le terme de « tissu urbain » est
d'ailleurs fréquemment utilisé). Elle fait également référence à la gestion de
l'espace urbain puisque les tensions font référence à une situation tendue entre
des groupes ayant des visions et des pratiques différentes. Cette notion est
donc à double titre intéressante à mobiliser.
L'insécurité routière révèle plusieurs niveaux de tensions. Trois types de
tensions sont retenues : des tensions spatio-temporelles qui sont des écarts
entre les pratiques d'aujourd'hui et les aménagements d'hier, les tensions multi
scalaires qui sont des incohérences dues à la juxtaposition de différentes
échelles et des tensions liées à la lisibilité qui sont des distorsions dans la façon
de comprendre un espace et comment il est aménagé.
©Les collections de I'INRETS 137
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Schéma 1. Tensions entres espaces pratiqués et espaces aménagés
Tensions spario-temporelles
Tensions multi-scalaires
Tensions liées à la lisibilité
TENSIONS
TERRITORIALES
-/ +
Espaces
aménagés
Inconfon
Insécurité
Adaptation des individus et
des gestionnaires pour
accroître le confort spatial
Des tensions spatio-temporelles existent dans la mesure où le temps de
l'aménagement est long : l'espace urbain sédimente les différentes conceptions
urbaines au cours du temps et sont parfois en incohérences avec les pratiques
actuelles de l'espace. Pour organiser les déplacements dans un milieu urbain,
les conceptions oscillent entre ségrégation et intégration (Fleury, 1998). Les
différentes conceptions urbaines se jouxtent et chevauchent, conduisant à des
fragmentations spatio-temporelles. L'insécurité routière révèle des tensions
dues à la présence de plusieurs conceptions pratiquées dans une autre
temporalité.
Entre les différentes échelles (de la rue à l'agglomération}, des tensions
mu/ti-scalaires existent entre les objectifs d'aménagement et les pratiques de
l'espace. La question des échelles est essentielle pour analyser les tensions
entre espaces et pratiques. Le schéma global de l'urbanisme et des réseaux
induit des aménagements et des itinéraires choisis par l'usager selon ses
propres contraintes (lieu de résidence, mode de transport, mais également
contraintes économiques, physiques, cognitives) . Cette macro-échelle traduit
un premier niveau d'action , celui de la planification de l'agglomération.
L'insécurité résulte de paramètres liés au groupe (classe, d'âge, sexe,
catégories sociales, quartier de résidence) traduisant un deuxième niveau
d'action : la méso-échelle qui correspond à des groupes d'individus. Enfin , au
niveau de la section et du lieu d'accident, l'individu se déplace et s'adapte à un
aménagement selon la visibilité, la vitesse autorisée, la priorité de certains
modes de transport sur d'autres. Cette micro-échelle traduit un troisième niveau
d'aménagement, celu i de la voirie et des espaces publics. Les espaces
accueillent les fonctions de ces différentes échelles et cette coexistence peut
mener à de l'inconfort ou de l'insécurité. De plus ces tensions multi-scalaires
font écho à des tensions entre professions. Les professionnels mènent à une
certaine échelle des politiques sectorielles et défendent ainsi différentes
fonctions de l'espace urbain : le responsable de la politiques rég ionales des
transports n'aura pas les mêmes objectifs que l'aménageur d'espaces publics
d'un quartier.
138 © Les collections de I'INRETS
Aménager les tensions entre espaces et pratiques
Enfin , les tensions liées à la lisibilité sont des distorsions dans la façon de
comprendre un espace et comment il est aménagé. La lisibilité de l'espace de
déplacement est un concept défini pour comprendre les mises en cohérences
de l'interprétation des infrastructures par les individus et l'infrastructure telle
qu'elle est vraiment (Fleury et al., 1994). Ces tensions liées à la lisibilité font
également référence aux distorsions entre la compréhension d'un
aménagement telle qu 'il est pratiqué par les individus et l'aménagement par les
professionnels selon des pratiques présupposées.
L'espace urbain en tension conduit à un inconfort de l'usager de l'espace
urbain qui s'adapte pour réduire cet inconfort. La tension est alors latente. Mais
la tension peut se manifester et conduire à la production d'accidents : le tissu
urbain en tension connaît alors une rupture. L'inconfort et l'insécurité sont les
symptômes des tensions territoriales. Les tensions conduisent également à des
réactions positives de la part des individus et des aménageurs qui s'adaptent
pour réduire les tensions.
L'objectif est de comprendre les dynamiques et les tensions
territoriales afin de les aménager confortablement. Le territoire permet
une approche systémique en considérant les espaces aménagés habités
par des individus.
Des tensions plus vives dans les quartiers défavorisés
Les tensions semblent plus intenses dans les quartiers accueillant une forte
proportion de personnes connaissant des difficultés économiques. Les
caractéristiques des habitants, de l'espace et des aménagements permettent
d'expliquer l'intensité de ces tensions.
Des recherches, plutôt anglo-saxonnes ou suédoises ont montré l'existence
de liens entre la pauvreté et le risque routier. Les personnes défavorisées sont
davantage impliquées dans les accidents (Zambon, Hasselberg, 2006}, les
personnes habitant dans des quartiers défavorisés sont plus impliquées dans
les accidents (Abdalla et al., 1997 ; Hewson, 2004 ; Edwards et al., 2006) et les
quartiers défavorisés concentrent plus d'accidents (Aguero- Valverde, Jovanis,
2006) . Ces différenciations s'expliquent par la diversité des territoires : les
espaces, les aménagements et les populations sont différents d'un quartier à
l'autre.
Ces différenciations sont expliquées par les caractéristiques du lieu de
résidence. Des corrélations ont été établies avec des logements surpeuplés
(Piess et al., 1989) et une faible part de l'espace public (Bagley, 1992). Ces
facteurs font écho à des tensions spacio-temporelles. En effet, les quartiers
défavorisés sont plutôt des anciens quartiers de faubourg et des quartiers
composés de grands ensembles. Les premiers ont été conçus à une époque où
l'automobile n'était pas autant utilisée qu'aujourd 'hui : des tensions pour
l'occupation d'un espace restreint apparaissent. Les seconds ont été conçus
avec une vision fonctionnaliste accordant une place importante à l'automobile :
des tensions entre les conceptions originelles et les conceptions actuelles de
limitation de l'automobile en milieu urbain naissent.
©Les collections de I'INRETS 139
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Des corrélations ont également été établies avec des niveaux élevés de
densité et de trafic (Joly et al., 1991). Ces quartiers situés en périphérie des
agglomérations sont traversés par des niveaux de trafic importants, alors qu'ils
accueillent des populations s'appropriant fortement les espaces publics. De
fortes tensions mu/ti-scalaires caractérisent ces quartiers défavorisés.
Ces différenciations sont expliquées par des facteurs liés aux individus. Les
personnes défavorisées ont moins les moyens financiers que les autres
d'entretenir leur véhicule, utilisent moins d'équipement de sécurité et adoptent
un comportement plus à risque (Zambon, Hasselberg, 2006) . Les nombreux
accidents concernant les piétons sont expliqués par des problèmes
d'adaptation du piéton dans l'espace de circulation (Christie, 1995) et de soucis
d'acculturation (Anderson et al., 1998). Les habitudes de mobilité des
personnes défavorisées renvoient à une surexposition au risque d'accidents
(Abdalla, 1997 ; Borell et al. 2002 ; Edwards et al. , 2006) . Ces explications font
références à des tensions liées à la lisibilité de l'aménagement avec des
individus qui n'appréhendent pas les aménagements de la même manière que
les concepteurs.
Les liens entre les inégalités socio-spatiales et la sécurité routière sont
étudiés selon différents aspects : de l'influence de la famille , à l'analyse des
caractéristiques physiques d'un quartier sur l'implication de ses habitants dans
les accidents de la route, les enchevêtrements sont complexes. Les
géographes de la santé, les épidémiologistes les pédiatres et les sociologues
se sont emparés de la question de manière assez spécifique selon leur
domaine de recherche. Toutefois, une vision plus globale des mécanismes
serait nécessaire (Christie, 1995 ; Laflamme, Diderichsen, 2000 ; White et al.,
2000 ; Mignot, 2008} , ce qui nous amène à mobiliser la notion de « tension »
afin de modéliser les mécanismes à l'oeuvre dans la production d'inégalités
face au risque routier.
Les quartiers défavorisés sont le siège d'intenses tensions territoriales
puisque les personnes défavorisées sont davantage impliquées dans les
accidents. Ces quartiers sont actuellement concernés par des projets
sociaux et urbains qui seraient l'occasion de réduire ces tensions.
Une opportunité pour réduire les tensions dans les
quartiers défavorisés : des politiques territorialisées
Un des moyens d'action pour lutter contre l'insécurité routière est une action
sur l'environnement : l'organisation des réseaux routiers, la disposition du bâti ,
les caractéristiques visuelles de l'environnement, les aménagements de
l'espace public sont des éléments ayant un impact sur la sécurité des
déplacements (Millot, 2003) . Les études sont souvent tournées vers l'aspect
correctif de la sécurité, alors que les choix de planification urbaine ont un
impact sur les possibilités de récupération a posteriori. La sécurité doit être
introduite dans la phase de réflexion des projets urbains (Fleury, 1998 ; Millot,
2003) . Les pouvoirs publics peuvent avoir une influence pour améliorer la
sécurité routière et réduire les différences socio-spatiales face au risque routier.
140 ©Les collections de I'INRETS
Aménager les tensions entre espaces et pratiques
Les différences socio-spatiales ont conduit à des politiques sociales et
urbaines sont menées en Europe depuis les années 1980 en direction des
quartiers concentrant une forte part de personnes défavorisées
économiquement : la politique de la ville en France, le Neighbourhood Renewal
au Royaume-Uni ou la Sozia/e Stadt allemande. Diminuer les inégalités entre
les espaces eUou lutter contre les éventuels effets négatifs dus à la
concentration de personnes connaissant des difficultés sociales dans un même
quartier (Mapsat, 1999 ; Sacqué, Fol, 2007) sont les raisons principales guidant
ces politiques. La spécificité de ces politiques est leur inscription spatiale. Deux
entrées sont possibles pour diminuer les inégalités : les personnes
défavorisées ou le lieu concentrant un grand nombre de personnes
défavorisées. La deuxième entrée a été choisie en Europe pour améliorer les
conditions de vie dans les quartiers défavorisés.
Ces politiques mobilisent des aspects sociaux, économiques mais
également urbains en réaménageant les bâtiments et les espaces publics, ce
dernier élément ayant une influence sur la sécurité. Au sens où ces politiques
sont urbaines et territorialisées, elles sont une occasion d'avoir un impact positif
sur la diminution des inégalités face à l'insécurité des déplacements.
Les quartiers concentrant des populations défavorisées économiquement
sont un lieu de fortes tensions entre espaces et pratiques en raison des
populations cumulant les inégalités et des conceptions urbaines. L'objectif est
de comprendre les processus menant à ces tensions et les réponses apportées
par les pouvoirs publics afin de réduire les situations d'inconfort et d'insécurité.
Les aménagements concernant les quartiers défavorisés permettent-ils
de diminuer les tensions entre les espaces urbains aménagés et leurs
pratiques afin de réduire les inégalités face au risque routier?
Une analyse urbaine de l'insécurité des
déplacements
Ces tensions territoriales sont appréhendées par une analyse urbaine de
l'insécurité des déplacements. L'analyse urbaine des accidents permet
d'étudier les dynamiques urbaines à travers un nouvel angle, en révélant les
tensions du système territorial. Les tensions sont alors révélatrices des
incohérences entre la configuration de l'espace et les pratiques qu'il accueille.
L'analyse urbaine de l'insécurité des déplacements est une méthode définie
ici comme la mise en relation des caractéristiques physiques du territoire avec
l'insécurité des populations et les politiques menées. Afin de mettre en relation
les caractéristiques du territoire avec l'insécurité des populations, un Système
d'Information Géographique est un outil adapté puisqu'il permet de croiser
plusieurs informations existantes sur un même espace. Pour comprendre la
production du territoire, une analyse des politiques menées est permise par le
croisement des différentes politiques menées sur un même espace.
©Les collections de I'INRETS 141
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Terrains de recherche
La métropole de Lille (Nord, France) est le terrain d'étude principal. Le tissu
urbain des quartiers défavorisés est divisé en deux grandes types dans cette
région : les grands ensembles de conception fonctionnaliste et les courées,
anciens quartiers ouvriers. Plusieurs Zones Urbaines Sensibles, échelon
d'action de la politique de la ville depuis 1996, sont comparées à leur quartier
voisin concernant les caractéristiques territoriales, les accidents et les politiques
publiques menées. Ces quartiers permettent de considérer plusieurs types de
morphologie urbaine (habitat traditionnel, grands ensembles), différentes
populations aux caractéristiques propres (en difficultés, aisés) et différentes
manière d'aménager le système urbain (politique de la ville, sécurité routière,
urbanisme).
Les politiques menées à Lille sont mises en perspective à partir des
politiques allemandes et britanniques. L'objectif est d'analyser différents projets
sous l'angle du dialogue entre les différentes politiques sectorielles, ainsi que
les propositions d'aménagement sous l'angle d'une réduction des tensions
entre espaces pratiqués et espaces aménagés. L'intérêt de cette approche est
d'éclairer le cas français par d'autres pratiques européennes.
D'une part, le mot d'ordre en Allemagne est de mener des politiques
intégrées entre les transports et de l'urbanisme. Ce mot d'ordre se traduit dans
le contexte législatif : la loi régissant le programme Soziale Stadt exige un
travail partenarial entre les différentes politiques sur un même territoire.
L'objectif est d'analyser comment ce travail transversal est mené au niveau du
projet et est-ce que cela profite à l'intégration des questions de sécurité routière
dans les projets d'urbanisme.
D'autre part, la Grande-Bretagne, dans le cadre de la politique du
Neighbourood Renewal, un fonds spécifique est dédié pour améliorer la
sécurité dans les quartiers défavorisés. Les actions concernent surtout la
communication et la sensibilisation des habitants, mais des aménagements ont
également été réalisés, notamment à Boston, à Salford ou à Rochdale (Greater
Manchester, Grande-Bretagne). L'objectif est d'analyser des cas concrets afin
de comprendre les différentes stratégies mises en place pour améliorer la
sécurité routière via des aménagements dans des quartiers défavorisés.
L'insécurité des déplacements des populations est mesurée dans
l'agglomération de Lille. Les politiques menées sur les quartiers
défavorisés sont mises en perspectives avec d'autres politiques
européennes.
Analyse des tensions spatio-temporelles
Les différents aménagements coexistent sur les mêmes espaces. Pour
aménager les déplacements en milieu urbain , les conceptions balancent entre
ségrégation et intégration : d'une part, le trafic est déconnecté de son
environnement urbain et des voies propres sont dédiées aux différents modes
de transport ; d'autre part, le trafic traverse l'espace urbain et les modes de
142 ©Les collections de I'INRETS
Aménager les tensions entre espaces et pratiques
transport partagent un même espace. La sédimentation des différentes
conceptions urbaines au cours du temps sont parfois en tensions avec les
pratiques actuelles de l'espace. L'analyse des accidents révèle ces tensions.
Afin d'analyser les tensions spatio-temporelles entre l'espace aménagé et
l'espace pratiqué, les différentes politiques d'aménagement concernant les
quartiers étudiés sont analysées sous l'angle de la sécurité et mise en relation
avec l'insécurité des habitants du quartier et avec les accidents ayant lieu dans
le quartier.
Les tensions spatio-temporelles mettent en lumière les incohérences
entre l'espace tel qu'il a été conçu et les pratiques actuelles.
Analyse des tensions multi-scalaires
Des tensions existent entre les différentes échelles de l'aménagement de la
planification de l'agglomération à l'aménagement de détail. Ces tensions
scalaires renvoient aussi à des tensions entre professionnels puisque plusieurs
politiques sectorielles agissent sur un même espace.
L'intérêt d'une approche géographique est de lier ces différents niveaux
d'analyse : analyser le lieu où se manifestent les tensions entre espaces et
pratiques en considérant les caractéristiques du quartier et les schémas
globaux de déplacements est une condition essentielle pour tenir compte des
différentes causalités.
La notion de tensions scalaires permet d'appréhender les
incohérences entre les différents niveaux de planification et entre les
politiques sectorielles agissant sur un même espace. Les tensions
professionnelles montrent les incohérences dans les manières
d'aménager les espaces et leurs conséquences sur la sécurité des
populations.
Analyse des tensions liées à la lisibilité
Les tensions liées à la lisibilité font référence à la diversité des individus qui
se déplacent dans les espaces de circulation et à la diversité des façons de
comprendre les aménagements. Il est question de perception et d' interprétation
selon les caractéristiques individuelles (âge, habitude de ce type
d'environnement, mode de transport ... ).
L'analyse pointe également les tensions entre les pratiques effectives de la
part des individus et les pratiques présupposées de la part des professionnels
qui aménagent l'espace.
Les tensions liées à la lisibilité sont des distorsions dans la façon de
comprendre un espace et comment il est aménagé.
Analyse des opportunités pour réduire les tensions
Les différentes politiques agissant sur un même espace sont décryptées
pour comprendre les rapports entre les différents niveaux de planification de
l'espace urbain. La législation, l'organisation et les discours des professionnels
©Les collections de I'INRETS 143
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
sont analysés pour comprendre la prise en compte des enjeux de sécurité dans
les rénovations de quartiers défavorisés. Sur ces questions, des perspectives
européennes sont établies. Ces différents niveaux sont de la compétence de
différents acteurs : planification urbaine, politique de transport, projet urbain à
l'échelle d'un quartier, aménagement des voiries et des espaces publics.
Les tensions peuvent être réduites par une prise en compte des enjeux
de sécurité routière lors de la mise en oeuvre de projets urbains dans les
quartiers défavorisés. Deux éclairages européens des politiques
françaises permettent de comprendre comment les pouvoirs publics se
saisissent de politiques urbaines et sociales pour réduire les inégalités
face au risque routier.
Conclusion
Les apports de ce travail sont d'approfondir les connaissances sur les
différenciations face à l'insécurité des déplacements, d'en comprendre les
processus et d'analyser les actions menées par les pouvoirs publics. Mobiliser
la notion de tensions territoriales permet de saisir la complexité des liens entre
les espaces aménagés et les espaces pratiqués.
L'approche géographique est indispensable pour tenir compte des différents
paramètres influençant les différenciations face à la sécurité des
déplacements : caractéristiques sociales, influences sociale et spatiale du
quartier de résidence, mobilité ou encore politiques d'aménagement.
L'approche géographique permet également de mobiliser des outils
susceptibles de croiser ces différentes caractéristiques.
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146 © Les collections de I'INRETS
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©Les collections de l'IN RETS 147
Abstracts
The role of attention disturbances in driving. Research question and
methodology (Justine Hoël)
The question of attention has a strong presence in road safety studies, but its role in
producing accidents is sti/1 poorly understood. The notion of attention is not a/ways
clearly defined and can include a large number of concepts ranging from vigilance to
sustained attention. Furthermore, the ro/e of attention in accidents varies substantially
among road safety studies, with resu/ts ranging from 25 to 50% (Stutts et al. , 2001).
lnvestigating attention processes in driving is of twofold interest. More than just
improving our understanding of the impact that these processes have on accident
mechanisms, it is an essential condition for defining drivers' needs for assistance,
notably in new technologies.
Using studies in cognitive psycho/ogy and ergonomies, this article points out the ro/e of
attention in the driving activity and pinpoints the attention problems involved in reduced
performances and in accidents. The state of the art enabled us to define the research
question for our the sis, the methodology used and our objectives.
Study of the effects of different doses of a combination of paracetamol
and codeine on automobile driving behaviours in young subjects
(Jean-Noël Amata)
Epidemio/ogica/ studies have shawn that the consumption of psychotropic drugs is a
factor that increases accident risks (J.C. Verster, Pandi-Perumal, Ramaekers & de Gier,
2009). Among these drugs, analgesies are sorne of the most commonly prescribed
drugs, notably in France. This drug category includes opioid derivatives (step 2
analgesies) combined with paracetamol, ali of which have sedative side effects. Le veille
et al., 1994, demonstrated that they increase traffic accident risks due to their sedative
effects.
We looked into the codeine + paracetamol combination that is contained in severa//eve/-
2 analgesie proprietary drugs. The pharmacokinetics of this combination are fairly weil
known, but ifs effects on driving performances have not been c/early established, notably
for therapeutic doses. Our objective was to determine the effects of 3 increasing doses
of the codeine +paracetamol combination on driving performances.
The effects of 3 doses of the codeine + paracetamol combination were assessed on 16
healthy, young volunteers in compliance with the International Council on Alcohol, Drugs
and Traffic Safety recommendations. This was a double-blind, randomised,
counterbalanced crossover study. Driving performances were assessed on a simulator.
The standard deviation of the lateral position, which is the most sensitive parameter
used in assessing the effects of drugs on automobile driving (O'Hanlon, Haak,
Blaauw & Riemersma, 1982), was not affected. No other driving parameters (average
©Les collections de I'INRETS 149
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
speed, etc.) were disturbed by the different doses of the codeine + paracetamol
combination.
Our results indicate that a single dose of the codeine + paracetamol combination in
healthy young subjects does not appear to modify their driving capacities.
This study of healthy young subjects does not, however, enab/e us to extend the resu/ts
to the general population. lndeed, the effects of drugs can differ in eider/y adults due to a
number of physiological and pharmacokinetic changes. Eider/y adults consume more
psychotropic drugs. The effects of these drugs on other age groups have not been
studied.
Crossing intersections and collision avoidance strategies. A preliminary
experiment (Nicolas Louveton)
Intersections are a road safety challenge. ln 2007, accidents in intersections on French
roads accounted for 28% of ali accidents and 12% of fatal accidents (ON/SR, 2007
report). Drivers' perceptive mechanisms in this situation have been the subject of many
studies. However, little research has been done on the interaction between perceptive
and motor processes and on fine vehicle control during intersection crossing
manoeuvres.
ln response to this lack of information, this article presents the research question behind
the thesis, the results of the first study carried out on a simulator at the Accident
Mechanisms Department in Salon-de-Provence and the avenues of research this opens
up.
Traffic accidents and assessing driver negligence. Initial results of an
analysis of criminal and civil case law (Samira Mohammadi)
Traffic accidents have obviously a/ways been a serious issue. Their processes are
complicated and they involve a wide variety of factors. Furthermore, in this field, the
question of liability has been and usual/y sti/1 is established in view of a unidimensiona/
aspect of an accident, i.e. the rote of driver behaviour. Thus, legal trends to date have
tended to reinforce provisions against drivers (for example, the law of 5 July 1985 for
civil cases or the law of 12 June 2003 for criminal cases). And yet, the driver is just one
of the elements involved in an accident's occurrence and the process behind if. White
the legal framework concerning traffic accidents has been reinforced with a number of
legislative provisions, certain questions are nonethe/ess outstanding from the viewpoint
of the relevance of the claims involved.
The thesis uses expertise in civil law and criminal law to draw up an assessment of the
applicable legislation, doctrine, and case law dealing with questions such as the
circumstances contributing to the accident, involving various actors. This article presents
the initial results of our analyses of case law to demonstrate how judges assess the
circumstances to qualify a driver's behaviour and how they characterise and assess the
driver's negligence as a civil matter and as a criminal matter. We also examine the
elements taken into account by judges to partial/y or fui/y exonerate the driver from
liability.
150 © Les collections de I'INRETS
Abstracts
Command and observation of an automobile for the diagnosis of itinerary
disruption (Lghani Menhour)
A better understanding of risks and critica/ situations can considerably improve road
safety. lndeed, safety can be achieved through an understanding of the vehicle 's
dynamic behaviour and the geometry of the road. This research proposes a study of the
problem of diagnosing itinerary disruption. ln other words, simulations are used to
perform an extrapolation of behaviours observed in a controlled driving situation, leading
to a Joss of control using robust controls and an observer. Two points are dealt with:
The first concems the reconstruction of the road's banking with an unknown input sliding
mode observer. This parameter, which cannot be measured with inexpensive sensors,
plays an important role in the vehicle 's lateral dynamics, whence the importance of using
an observer (or virtua/ sensor) to assess it.
The second is a study of a vehicle 's dynamic behaviour under strong lateral
accelerations using a non-linear vehicle mode/ piloted by a driver mode/ (robust control)
and coupled with a banking observer. The driver mode/ is based on first-order sliding
mode control, which is a non-linear control method.
The different components were tested and validated using experimental data from the
Peugeot 307 vehicle developed at the IN RETS accident mechanisms department.
Urban planning and road network management. The question of speed
(Julien Busson)
This article presents the problem of travel speed in the context of urban /ayout based on
the particular cases of the Rennes and Grenoble urban areas. 1t was first of al/ a
question of reviewing the complex relations between speed and territories. ln tact, the
increase in travel speeds, against a background of massive automobi/isation, has made
a notable contribution to transforming urban areas. Starting with this observation, we
identify the causes and constraints of a possible shift in the references in this field. The re
is a movement toward a retum to a certain degree of s/owness, encouraged by a cal/ for
sustainable development on different levels: the fight against the extemal effects of
automobile traffic, sharing space or reducing urban sprawl. But the imbrications among
the different scales of travel and govemance make it complicated to apply these new
references. The second part focuses on the observation of travel policies in the Rennes
and Grenoble urban areas. We have demonstrated a movement toward a reappraisal of
speed on three /evels, depending on the objectives pursued. Lastly, we look into the
policy processes /eading to these choices, demonstrating that travel speed concems a
wide variety of actors whose mobilisation in favour of common objectives remains a
highly complex exercise.
Easing tensions between spaces and practices. Contributions from an
urban analysis of travel insecurity among residents of deprived
neighbourhoods (Sylvanie Godillon)
Safety studies provide an understanding of the complex links between travel networks
and territories. Territories are defined as spaces lived in by individua/s and laid out by
public and private authorities. There is a wide variety of territories, notably due to the
presence of populations with different social, economie or cultural characteristics.
©Les collections de l'IN RETS 151
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Research, main/y in the English-speaking world and Sweden, has shown that
underprivileged people appear to be involved in more accidents and that people living in
deprived neighbourhoods are more often involved in accidents. Due to the socio-spatial
differences in urban spaces, social and urban policies have been applied in Europe
since the 1980s for neighbourhoods with a large share of economically deprived people.
These policies mobilise social and economie aspects as weil as urban aspects, by
renovating buildings and public spaces; this fast element affects safety.
A territorial approach is emphasised: individuals live in spaces laid out by public and
private authorities. lndividuals have social, economie and cultural characteristics that
have an influence on their travel habits and their use of space. At the same time, laid out
spa ces have an influence on uses. Elements of the territory form a system under tension
due to the diversity of needs for /ayouts, actors and uses. These tensions lead to
adaptations by individuals, spaces and layouts. When the adaptations are insufficient,
these tensions can tum into conflicts and lead to accidents. Thus, the tensions between
territorial elements can be observed using accident analyses. Do /ayouts affecting
deprived neighbourhoods reduce the conflicts between developed urban spaces and
their users?
152 © Les collections de I'INRETS
Tableau des sigles et acronymes
ABS Anti-block bracking system
ADAS Advanced driver assistance systems
AUDIAR Agence d'urbanisme et de développement intercommunal de
l'agglomération rennaise
AURG Agence d'urbanisme de la région grenobloise
CA Cour d'appel
CBA Constant bearing angle
CdG Centre de gravité
CEE-ONU Commission économique de l'Organisation des nations unies pour
l'Europe
CERTU Centre d'études sur les réseaux et les transports urbains
CHU Centre hospitalier universitaire
CMG Commande par mode glissant
CNRS Centre national de recherche scientifique
DIARI Diagnostic de rupture d'un itinéraire
DYN Thématique dynamique du véhicule du département MA
ED École doctorale
EDA Études détaillées d'accidents
EPCI Établissement public de coopération intercommunale
ESP Electronic stability programs
FST Field of safety travel
HEUDIASYC Heuristique de diagnostic des systèmes complexes
ICADTS International council on alcohol, drugs and traffic safety
ICTAVRU Instruction sur les conditions techniques d'aménagement des voies
rapides urbaines
IFSTTAR Institut français des sciences et technologies des transports, de
l'aménagement et des réseaux
IN RETS Institut national de recherche sur les transports et leur sécurité
LAB Laboratoire d'accidentologie, de biomécanique et d'étude du
comportement humain, Renault 1 PSA
LAURE Loi sur l'air et l'utilisation rationnelle de l'énergie
LCPC Laboratoire central des ponts et chaussées
LOTI Loi d'orientation des transports intérieurs
LPV Linéaire paramètres variant
MA Département mécanismes d'accidents- IFS TT AR
©Les collections de I'INRETS 153
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
MISTRAL Thématique Aménagement et intégration de la sécurité routière dans la
gestion territoriale du département MA
MLPV Véhicule linéaire à paramètres variants
NL4R Non linéaire quatre roues
ONISR Observatoire national interministériel de la sécurité routière
POU Plan de déplacements urbains
PLU Plan local d'urbanisme
PREDIT Programme de recherche et d'innovation dans les transports terrestres
PUCA Plan, urbanisme, construction et architecture
RAD ARR Recherche des attributs pour le diagnostic avancé des ruptures de la
route
RE DAC Thématique Recherche des dysfonctionnements accidentologiques du
système de conduite du département MA
RESAT Réseau éveil, sommeil, attention et transport
RESPONS Thématique Responsabilités juridiques et leurs effets sur le système de
circulation routière du département MA
SARl Surveillance automatisée de l'état des routes pour l'information des
conducteurs et des gestionnaires
SCOT Schéma de cohérence territoriale
SDAU Schéma directeur d'aménagement et d'urbanisme
SDLP Standard deviation of-lateral position
SIMUL Thématique Simulation, psychotrope et comportement de conduite du
département MA
SMSD Syndicat mixte du schéma directeur
SRU Loi solidarité et renouvellement urbains
STI Système de traitement de l'information
UFR Unité de formation et de recherche
UMR Unité mixte de recherche
UTC Université de technologie de Compiègne
V ANI Véhicule d'analyse d'itinéraires
WP1 Groupe de travail sur la sécurité et la circulation routières du comité
des transports intérieurs de la CEE-ONU
154 ©Les collections de I'INRETS
Fiche bibliographique
Unité de recherche 1 Projet no ACTESINRETS
Mécanismes d'accidents Réf.: A130
Titre
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Sous-titre Langue
Actes des séminaires du département mécanismes Français
d'accidents. Volume 3
Coordination Date de publication
Michèle Guilbot Janvier 2011
Résumé
Constitué autour de la recherche en accidentologie, le département mécanismes
d'accidents de l'IN RETS (MA) a développé un ensemble de travaux dans le cadre de
référence de l'approche système. Selon cette approche, les rôles des composants
techniques et humains dans la production de l'accident sont considérés dans leurs
interactions et l'analyse des processus des dysfonctionnements implique des
questionnements sur la scène de l'accident mais aussi , plus en amont, sur
l'environnement de conduite, la dynamique du véhicule et l'aménagement routier. Ceci
suppose la mobilisation de compétences disciplinaires diversifiées.
La pluridisciplinarité constitue en effet un atout majeur pour mieux comprendre le
processus accidentel en tenant compte de l'environnement dans lequel le conducteur
exerce son activité de conduite. Elle permet aussi de proposer des pistes d'amélioration
sans ignorer les contraintes de l'une ou l'autre des disciplines engagées dans l'action.
Le présent ouvrage, qui constitue le 3e de la série, est intégralement produit par les
doctorants ayant communiqué dans l'un des séminaires scientifiques du département. Il
témoigne de la diversité des compétences et de l'enrichissement mutuel des disciplines,
chacune des thématiques scientifiques portées par le département étant représentée ici.
Mots clés : accident de la route, aménagement de voirie, défaillance attentionnelle, droit,
dynamique du véhicule, gestion territoriale, planification urbaine, psychologie cognitive ,
psychotrope, recherche pluridisciplinaire, responsabilité , sécurité routière
Nb de pages
1 Prix Bibliographie
156 65 euros Oui
©Les collections de l'IN RETS 155
Publication data form
Research unit 1 Project No. INRETS PROCEEDINGS
Department of accident mechanisms Ref.: A130
Title
MultidisciQiinarity for a better understanding of road insecurity
Subtitle Language
Minutes of the accident mechanisms Department French
Seminars. Volume 3
Editor Publication date
Michèle Guilbot January, 2011
Summary
Dedicated to accidentology research, the accident mechanisms department (MA) at
INRETS has developed studies using the reference framework of the system
approach . Under this approach , the roles of the technical and hu man components in
producing an accident are considered through their interactions. Analysing
dysfunctional processes entails questions at the accident scene but also, at an earlier
stage, questions on the driving environment, vehicle dynamics and the road layout.
This presupposes mobilising skills in various disciplines.
Multidisciplinarity is a major asset for a better understanding of accident processes,
taking into account the environment in which the driver performs the driving activity. lt
a Iso opens up avenues for improvement without ignoring the constraints of any of the
disciplines involved in the action.
This is the 3'd volume in the series. lt was produced in full by doctoral candidates who
contributed to one of the department's scientific seminars. lt is a testimonial to the
diversity of the ir skills and the mutual en rich ment of the ir disciplines, as each of the
scientific topics covered by the department is represented.
Key Words: traffic accident, road layout, attention failure , law, vehicle dynamics ,
territorial management, urban planning , cognitive psychology, psychotropic drug ,
multidisciplinary research, responsibility, road safety
Nb. of pages 1 Priee Bibliography
156 65 euros Y es
Imprimé en France - SEVEN , 17 rue de Gerland - 69007 Lyon
Dépôt légal janvier 2011
156 ©Les collections de I'INRETS
INVALIDE) (ATTENTION: OPTION e
sur l'activité de conduite.
En résumé, les données épidémiologiques suggèrent que l'utilisation des
analgésiques morphiniques seuls ou en association pourrait présenter un
risque d'accident dans la conduite automobile. Parallèlement, les études
expérimentales indiquent que pour des sujets souffrant de douleurs chroniques,
la prise d 'analgésique~ n'est pas un facteur de risque pour la conduite
automobile. Cependant, pour des sujets sains les résultats peuvent être
« controversés ».
Le but de notre étude a donc été de mesurer les effets de l'association
codéine+ paracétamol chez des sujets jeunes et sains (qui représentent un
quart des consommateurs) afin de déterminer un éventuel « effet dose »8
thérapeutique en situation de conduite monotone sur simulateur de conduite
automobile. Nous supposons une dégradation de la conduite monotone chez
ces sujets du fait que les analgésiques ont potentiellement un effet sur la
vigilance et la performance de conduite du fait de leur effet sédatif.
Méthode
Population
L'étude a été réalisée sur 16 volontaires sains (8 hommes et 8 femmes) .
Leur âge moyen était 22 ans (± 2,63 ans) (tranche d'âge 20-30 ans) . Tous les
sujets recrutés ont au minimum bac +2 et possèdent le permis de conduire
depuis au moins 2 ans. Ils ont conduit au moins 5 000 km l'année précédente et
sont affiliés à un régime de la sécurité sociale.
Une visite médicale est réalisée avant l'expérimentation par un des
médecins investigateurs. Sont exclus de l'expérimentation les sujets : (1) ayant
participé à un essai clinique dans un délai inférieur à la période d'exclusion de
ce projet, (2) les femmes enceintes, (3) les sujets chez lesquels la prise des
médicaments étudiés présente un risque non nul pour leur santé
(hypersensibilité connue aux analgésiques morphiniques ; dépendance actuelle
ou passée à l'alcool , aux opiacés, aux benzodiazépines ou à toute drogue
illicite) ; (4) ceux souffrant d'insuffisance respiratoire, d'asthme, d'insuffisance
hépatique, de myasthénie ou d'un syndrome d'apnée du sommeil ; (5) ceux
8 Nous nous sommes intéressés à une gamme de doses allant de la dose minimale de codéine et
de paracétamol jusqu 'à la dose maximale recommandée en une seule prise, cette dose maximale
représente trois fois la dose minimale de codéine et de paracétamol.
©Les collections de l'IN RETS 39
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
traités par morphiniques ou clozapine9
. Sont également exclus (6) les sujets
présentant des habitudes, antécédents médicaux, ou toute pathologie aiguë ou
chronique pouvant influencer les résultats aux tests (histoire passée ou
présente de maladie neurologique) ; (7) ceux souffrant de troubles de la
vigilance diurne ou du sommeil (insomnies, parasomnies ou hypersomnies) ;
(8) ceux avec une acuité visuelle, éventuellement après correction par lentilles
de contact, inférieure à 7/1 0 ; (9) ceux ayant pris tout hypnotique ou tout autre
dépresseur du système nerveux central (morphiniques, barbituriques,
antiépileptiques, antidépresseurs sédatifs, antihistaminiques, anxiolytiques,
neuroleptiques, clonidine 10 et apparentés) pendant le mois qui précède
l'expérimentation ; (1 0) ceux fumant habituellement plus de 5 cigarettes par
jour; (11) ceux consommant plus de 28 unités d'alcool par semaine; et (12)
ceux consommant plus de 150 mg de caféine par jour.
Le protocole expérimental a été approuvé par le Comité de protection des
personnes de Caen nord ouest Ill. Après signature d'un formulaire de
consentement éclairé, le sujet participe à une session de familiarisation et
d'apprentissage de la conduite sur simulateur.
Design
Il s'agissait d'une étude randomisée, en double insu, cro1see et
contrebalancée. Chaque sujet était étudié lors de 4 sessions espacées d'au
moins deux semaines d'intervalle, au cours desquelles il avait reçu un
traitement différent, dans un ordre aléatoire (tableau 1 ).
Les sujets prenaient soit : (1) 20 mg de codéine et 400 mg de paracétamol ,
soit (2) 40 mg de codéine et 800 mg de paracétamol, soit (3) 60 mg de codéine
et 1 200 mg de paracétamol , soit (4) un placebo.
Les traitements étaient placés dans des capsules identiques pour qu'ils ne
puissent être identifiés ni par le sujet ni par les expérimentateurs.
9 La clozapine est un antipsychotique atypique dérivé du dibenzodiazépine utilisé dans le traitement
de la schizophrénie .
10 La clonidine a été utilisée historiquement comme traitement de certaines formes d'hypertension.
Plusieurs utilisations ont suivi, comme par exemple anesthésique ou encore comme stimulant chez
les patients atteints de TDA/H ou trouble déficit de l'attention/hyperactivité.
40 ©Les collections de l'IN RETS
Étude des effets de différentes doses de l'association paracétamol et codéine
Les quatre sessions se déroulent de la manière suivante :
Tableau 1. Chronologie pour une session
J -1 Interdiction de boire de l'alcool eUou faire intensément du sport (marathon)
JO
Petit déjeuner normal le matin de l'expérimentation mais ils ne doivent pas
fumer- ni boire de café
JO- 8h Arrivée au CHU - prise des gélules 111
JO- 9h
19
' prélèvement 1 heure après la prise des gélules (au moment du pic de
concentration plasmatique)
JO- 9h Test de simulation de conduite monotone (durée : 1 h)
JO- 11h30 29 prélèvement- retour à domicile 111
(1) : pour des raisons de sécurité. les sujets participant aux études ne sont pas autorisés à conduire le jour de la
prise médicamenteuse
Les sujets effectuent leurs 4 sessions le même jour de la semaine afin
d'éviter toute interférence possible avec des changements de rythme biologique
circadien .
Le jour de l'expérimentation les sujets prennent les gélules sous le regard
d'un des expérimentateurs. L'expérimentation commence une heure après la
prise des gélules au pic de concentration plasmatique de la codéine pour éviter
de tester les sujets pendant la phase d'adaptation du système nerveux central à
la codéine . Afin de connaître les fluctuations intra individuelles de cette
association , les sujets sont leur propre contrôle .
Conduite automobile
La performance de conduite était évaluée sur un simulateur de conduite à
base fixe (simulateur mono-écran F721 OOR, FAROS®) (figure 1 ). Ce simulateur
se présente sous la forme d'un système ouvert comportant une interface
volant - pédales - tableau de bord - boîtier de vitesse , un vidéo-projecteur ainsi
qu 'une station de travail spécialisée dans le graphisme en 3 dimensions. Un
écran de projection des images ( 1 ,3 x 1, 7 m) est situé à 2,3 m du sujet.
L'acquisition des paramètres de conduite était effectuée à une fréquence de
30Hz.
Figure 1. Simulateur de conduite
©Les collections de I'INRETS 41
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Le circuit utilisé représente une autoroute (2 x 2 voies) intégrée dans un
décor simple (prés, villages au loin) légèrement vallonné. Il décrit une boucle de
22 km avec des virages plus ou moins marqués. Les voies empruntées par le
véhicule font 3,4 m de largeur. Aucun véhicule ou obstacle n'est présent sur le
circuit.
Au début de la simulation, le sujet était placé, voiture arrêtée, sur une aire
de parking en bordure d'autoroute. Le sujet avait alors pour consigne de
démarrer, sortir du parking et prendre l'autoroute. S'en suivait alors une tâche
de conduite monotone d'une durée de 60 mn, lors de laquelle le sujet avait pour
instruction de rouler à une vitesse constante de 110 km.h ., sur la file de droite
en maintenant le mieux possible le véhicule dans cette voie.
Lors de la tâche de conduite, 5 paramètres ont été analysés (figure 2) : les
écarts latéraux (m) correspondant à l'écart-type par rapport à la position
moyenne du véhicule (SDLP ou écarts types de la position latérale) ; le nombre
de sorties de voie (lorsque la moitié du véhicule a franchi la ligne médiane) et le
nombre de sorties de route (lorsque la moitié du véhicule a franchi la ligne de
bord de route); la vitesse moyenne (km/h) ; les écarts de vitesse (km/h)
correspondant à l'écart-type par rapport à la vitesse moyenne.
Figure 2. Paramètres relatifs à la position latérale
et à la vitesse du véhicule
Statistique
Pour tester l'effet dose sur la vitesse moyenne (km/h), une ANOVA à
mesures répétées a été effectuée avec le facteur dose comme mesure répétée .
Les données concernant (1) les écarts latéraux (m). (2) le nombre de sorties
de voie et le nombre de sorties de route, et (3) les écarts de vitesse (km/h) ne
se distribuent pas selon une loi normale, des ANOVA de Friedman ont été
effectuées sur ces paramètres afin de tester l'effet dose.
Lorsque les ANOVA étaient significatives, nous avons réalisé un test a
posteriori : le test PLSD de Fisher, afin d'isoler la (les) moyenne(s) qui
diffère(nt) des autres.
42 ©Les collections de I'INRETS
Étude des effets de différentes doses de J'association paracétamol et codéine
Le seuil de significativité consenti est p < .05 pour l'ensemble des analyses
de cette étude. Toutes les analyses statistiques ont été réalisées avec le
logiciel STATISTICA software (StatSoft®).
Résultats
La position latérale, les sorties de voies et de route
Pour les écarts types de la position latérale (SDLP), I'ANOVA ne montre pas
d'effet significatif (F (3, 45) = 0,6, p = 0,61) des 3 doses d'analgésiques
(figure 3) .
Figure 3. Écarts types des positions latérales (rn)
en fonction des différents traitements
§:
~
0
!!. 0 .5
><
" E
j!!
.!!!
~ 0 .4
B ...
~
"' 8. 0.3
z:.
J'!
B ...
0 .2
20mgl400mg ?omg1800mg 60mg11200mg Placebo
Dose de Codeine/Paracetamol
Pour le nombre de sortie de voie et le nombre de sortie de route, I'ANOVA
de Friedman ne montre pas d'effet significatif (F (3, 16) = 2,77, p = 0,42) des
3 doses d'analgésiques (figure 4).
Figure 4. Nombre total de sorties de voie et de sorties de route
en fonction des différents traitements
~
~ 20,-----------------------------~
~
g
~ 15
~
1
"' 10 ;;
·"' g
"' '0
·"' 5 " g
"' '0
!!' 1 0 20mgl400mg 40mg1800rng 60mg/1200mg Placebo
Dose de Codeine/Paracetamol
©Les collections de I'INRETS 43
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
La vitesse
Pour la vitesse moyenne, I'ANOVA à mesures répétées ne montre pas
d'effet significatif (F (3, 45) = 0,49, p = 0,68) des 3 doses d'analgésiques
(figure 5) .
Figure 5. Vitesse moyenne (km/h) en fonction des différents traitements
11 2 .0
111 5
I 11 1.0
"' c
:ii 110 5 i;'
E
:1:
-~
1100
109 5
1090
20mgl400mg 40mg/800mg 60mgl1200mg Placebo
dose de Codeine/Paracetamol
Pour les écarts types de vitesse, nos analyses ne montre pas d'effet
significatif (F (3 , 45) = 1, 72, p = 0, 17) des 3 doses d'analgésiques (figure 6).
Figure 6. Ecarts types de vitesse (km/h)
en fonction des différents traitements
20mg/400mg 40mg/800rng 80mg/1200mg Pt?c::.bo
Dose de Codeine/Paracetamol
Discussion
Zacny (1995) , lors d'une revue de littérature sur l'effet des opioïdes, estimait
que l'unique étude expérimentale, sur simulateur de conduite, de Linnoila et
Hakkinen (1974) n'était pas suffisante pour conclure sur le risque d'accident
engendré par une prise unique de 50 mg codéine.
Nous avons donc utilisé un simulateur de conduite pour tester les effets de
cette molécule sur les capacités de conduite automobile. Les simulateurs
permettent de mettre les sujets en situation sans qu'il y ait de risque d'accident
44 © Les collections de l'IN RETS
Ëtude des effets de différentes doses de l'association paracétamol et codéine
réel. Ils ont l'avantage de se rapprocher de la réalité quotidienne, ce qui permet
d'appréhender la capacité et la performance de conduite automobile au travers
d'une tâche plus écologique que les tests psychomoteurs. (Berthelon, Bocca,
Denise et Pottier, 2003 ; Berthelon, De Longcamp, Coquerel et Denise, 2008 ;
Berthelon et Denise, 2004 ; Bocca et a/. , 1999 ; Brookhuis, De Waard et
Fairclough, 2003 ; Cohen, Posner, Ashby , Smith, et Peck, 1984 ; de Waard et
Brookhuis, 2000 ; Meskali , Berthelon, Marie, Denise et Bocca, 2009 ; Rapoport
et Banina, 2007).
Pour minimiser les effets d'un rehaussement temporaire de la vigilance
(Parasuraman, 1975 ; Parasuraman et Davies, 1976) ce qui est parfois observé
sur des épreuves psychomotrices courtes, l'épreuve de conduite automobile
durait 60 mn (Broadbent, 1984 ; Lemercier & Cellier, 2008 ; Oken, Salinsky &
Elsas, 2006 ; Parasuraman, 1975 ; Parasuraman & Davies, 1976). Une tâche
d'évaluation de la vigilance se définit en effet par une durée relativement
longue, ce doit être une tâche prolongée (Davies & Parasuraman, 1981).
Une baisse de vigilance peut se traduire par des modifications de la
performance. Notre étude ne montre pas d'effet des doses de l'association
codéine + paracétamol sur les paramètres de conduite les plus sensibles aux
effets des psychotropes. En effet, les SDLP, qui sont représentatifs d'un
manque de contrôle de la trajectoire lorsqu'ils augmentent, ne sont pas
dégradés par les doses testées de l'association codéine + paracétamol. La
vitesse moyenne des sujets n'est pas non plus modifiée, les sujets respectent
la vitesse de consigne (11 0 km/h) , ils ne semblent pas avoir de comportement
impulsif ou quelques difficultés à suivre les consignes.
Pour Linnoila et Hakkinen (1974) , 50 mg de codéine, seul ou en interaction
avec de l'alcool , pouvait augmenter les risques d'accident dans une situation
d'évitement d'obstacle dans un environnement monotone. Pour Verster et al.
(2006) , les opioïdes n'avaient pas d'effet sur les capacités de conduite.
Nos résultats, avec une population jeune et saine (âge moyen : 22 (± 2.63)
ans) , similaire aux populations étudiées par Linnoila et Hakkinen (197 4) ou par
Verster et al. (2006) , ne montrent pas de dégradation des compétences de
conduite automobile sous l'influence de l'association codéine+ paracétamol (de
20 à 60 mg de codéine) lors d'une tâche de conduite monotone longue.
Cependant, nos données ne sont pas généralisables à l'ensemble de la
population. Elles proviennent de sujets jeunes et sains alors que l'association
codéine + paracétamol est généralement consommée par des adultes matures
ou des personnes âgées 11
. Or, des résultats récents (Meskali et al. , 2009)
indiquent que les effets et la cinétique d'élimination des molécules
médicamenteuses pourraient différer en fonction de l'âge des sujets. D'autre
part, il ne faut pas négliger les effets potentialisants ou additifs de l'association
de différentes substances.
11 Verster et al. (2006) exposent la même limitation à leur étude (p. 504) .
©Les collections de l'IN RETS 45
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
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Annexe 1. Tableau récapitulatif sur l'association codéine + paracétamol
et information sur l'association codéine + paracétamol
sous forme thérapeutique
Éléments Médicaments
Association de codéine et de paracétamol
Codoliprane® Adulte, Claradol® codéiné, Dafalgan® codéiné,
Efferalgan® codéiné, Gaosedal® codéiné, Oralgan® codéiné
Opiacés ou analgésiques Analgésiques non
morphinique morphinique
Molécules étudiées Codéine Paracétamol
Molécules Codéine phosphate hémihydraté Paracétamol
Exemple de dosage du
20 mg par comprimés
Codoliprane® Adulte (soit 15,62 mg de Codéine base 400 mg par comprimés
par comprimés)
Posologie maximale 180 mg 4 000 mg
Pic de concentration
60 minutes 30 à 60 minutes
plasmatique
Demi-vie 3h 2h
Effet souhaité Analgésie pendant 4 à 6 heures
Effet sédatif, psychodysleptique
et euphorisant, anxiolytique
Effets indésirables Fatigue, vertiges, déprime les
centres respiratoires ; déprime
la vigilance
Ac Action centrale sur le S.N.C.,
au niveau du contrOle des
Sites d'actions afférences douloureuses dans la Analgésique Périphérique
région thalamo-hypothalamique
(Rainville, 2002)
Source : à partir des travaux de (Caraco, Sheller & Wood, 1996, 1999 ; Hantson, 2002 ; Moulin &
Coquerel , 2002)
50 ©Les collections de l'IN RETS
Traversée de carrefours et stratégies
d'évitement de collision. Expérience
préliminaire
Nicolas Louveton
Doctorant en psychologie cognitive, université de la Méditerranée,
Aix-Marseille Il , faculté des sciences du sport,
ED 463 "Science du mouvement humain"
Institut des sciences du mouvement
UMR 6233, faculté des sciences du sport
63 Avenue de Luminy, 13009 Marseille, France
nicolas.louveton@ifsttar. fr
Sujet de thèse : Traversées de carrefours. Effets de doses modérées d'alcool et de
l'expérience de conduite sur les stratégies d'évitement de collision
Direction de thèse :
Reinoud Bootsma, professeur en neurosciences comportementales à l'université
de la Méditerranée, faculté des sciences du sport, UMR Mouvement et
perception
Gilles Montagne, maitre de conférence en neurosciences comportementales à
l'université de la Méditerranée, faculté des sciences du sport, UMR Mouvement
et perception
Catherine Berthelon, directrice de recherche à I'IFSTTAR, département
mécanismes d'accidents; docteur en psychologie , habilitée à diriger les
recherches
Co-financement IN RETS 1 Région PACA
Résumé - Les intersections constituent un enjeu de sécurité routière. Sur les
routes françaises, en 2007, les accidents en intersections correspondent à
28% des accidents et 12% des accidents mortels (ON/SR, Bilan 2007) . Les
mécanismes perceptifs des conducteurs dans cette situation ont fait l'objet de
nombreuses études. Cependant, peu de recherches se sont intéressées à
l'interaction entre processus perceptifs et moteurs ainsi que sur le contrôle fin
du véhicule au cours de la manoeuvre de traversée de carrefour.
Dans la perspective de combler cette lacune, cet article présente la
problématique de la thèse, les résultats de la première étude menée sur le
simulateur du département mécanismes d'accidents à Sa/on-de-Provence ainsi
que les pistes qu'elle ouvre.
© Les collections de I'INRETS 51
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Introduction
Intersection et sécurité routière
Une infrastructure particulière
L'intersection est une infrastructure très particulière : en tant que noeud dans
le réseau routier elle implique le croisement de plusieurs trajectoires de
conduite. Pour le conducteur, il s'agit d'une étape intermédiaire dans son plan
de route (Saad et al., 1992) qui nécessite une adaptation ponctuelle de sa
conduite en fonction à la fois de la forme de l'intersection et du trafic en
présence. L'intersection peut en effet prendre de nombreuses formes plus ou
moins typiques et peut être régulée de différentes façons (feux, stop, giratoire
etc.). Enfin , en fonction de son emplacement, les caractéristiques de
l'intersection peuvent varier en termes de volume de trafic, de vitesse
pratiquées et de visibilité.
De même, l'intersection peut donner lieu à divers types de manoeuvres en
fonction des intentions du conducteur et la nature de la route sur laquelle il
circule. Manzano & Brusque (2007) recensent cinq types de manoeuvres dont
trois semblent particulièrement impliquées dans la production d'accidents : la
traversée (le conducteur est sur la voie non prioritaire et continue de façon
rectiligne} , le franchissement (le conducteur est sur la voie prioritaire et
continue de façon rectiligne) et la manoeuvre de changement de direction à
gauche en insertion (le conducteur est sur la voie non prioritaire et sort à
gauche) (cf. tableau 1 pour plus de détail et infra pour les statistiques
d'accidents) . Par la suite, nous utiliserons l'expression « passage
d'intersection » pour désigner l'ensemble de ces situations de façon générique.
52
Illustration 1. Le FST déformé par un véhicule en approche
dans une intersection
~ - - -
' !
J i
!
------- ! n
~.
] ______ ( /
Source: selon Gibson & Crooks 1938
'
' 1
.
/
1
1
©Les collections de I'INRETS
Traversée de carrefours et stratégies d'évitement de collision
Statistiques d'accidents
L'intersection se caractérise également par les chiffres de la sécurité
routiére. En effet, les statistiques montrent que les accidents en intersections
ne sont pas négligeables. Ainsi, sur les routes françaises en 2007 (ONISR,
2007}, les accidents en intersection représentent 12 % des accidents mortels
(soit 569 cas) et 27% des accidents corporels (soit 21 933 cas). L'importance
des accidents en intersection est également confirmée aux États-Unis. En effet,
en 2003 ces accidents représentaient 45 % (soit 1,4 million d'accidents) de la
totalité des accidents, et 12 % (soit 8 569 cas) des accidents mortels
(www.its.dot.gov/cicas_overview.htm).
Plus précisément (Page & Chauvel, 2004}, les situations de traversée et de
franchissement totalisent 34 % des accidents non mortels et 40 % des
accidents mortels en intersection. Les collisions survenant pendant un
changement de direction à gauche en insertion représentent 21 % des
accidents. Dans les deux cas, il s'agit de collision sur le côté du véhicule (en
France en 2003 selon la base de données du LAB 12
) .
Tableau 1. Illustration de situations très impliquées dans la production
d'accidents en intersection, ainsi qu'une liste concise des points clés
de la tâche à accomplir
Type de manoeuvre Schéma Nature de la tâche
9~:~
Le conducteur n'est pas
prioritaire et coupe le flux
La traversée de véhicules en
provenance des deux
côtés.
_j 1
b
1
1
1 Le conducteur est
Le franchissement
4
prioritaire et franchit
!tl l'intersection
Changement de _jl!b Le conducteur quitte la
ITrF
route secondaire et
directions à gauche en
s'insère sur la route
insertion
prioritaire
Source : inspiré de Manzano & Brusque 2007
12 Laboratoire d'accidentologie, de biomécanique et d'étude du comportement humain , Renault 1
PSA.
©Les collections de I'INRETS 53
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Aspects cognitifs de la conduite en intersection
Analyse ergonomique
La conduite est une activité complexe : elle met en jeu l'interaction de
l'opérateur humain (i.e. le conducteur) , du véhicule automobile et de
l'environnement (Van Elslande & Alberton , 1999). Le véhicule peut être
considéré comme un outil , que le conducteur doit apprendre à maîtriser, et qui
médiatise son action de déplacement.
La littérature en psychologie cognitive fait référence de façon récurrente à
l'activité de conduite automobile (Groeger, 2002). La psychologie cognitive de
la conduite a pour but d'identifier quelles ressources l'opérateur humain utilise
pour réaliser sa tâche et quelles contraintes pèsent sur son activité. De ce point
de vue, le conducteur est conçu comme un système de traitement de
l'information (STI) . Un STI classique est défini comme une chaîne de
traitements, admettant une entrée sensorielle au départ de cette chaîne (source
d'informations sur le monde externe) et renvoie une sortie motrice en fin
d'exécution. Sur la base de ce cadre de travail , il s'agit d'expliquer comment
l'opérateur humain, perçoit l'environnement, construit des connaissances et les
utilisent pour contrôler son véhicule avec efficacité et sécurité.
Les modèles cognitifs du comportement de conduite décrivent un ensemble
de « sous-tâches » et d'activités mentales que le conducteur doit accomplir
dans un environnement potentiellement changeant et imprévisible. De façon
très générale ces modèles ont tous en commun de comporter trois types de
traitements qui se succèdent :
les traitements sensoriels de bas niveau ;
les traitements de haut niveau : sémantique, interprétation , planification,
décision, etc. ;
les traitements moteurs de bas niveau.
Les traitements de bas niveau sont les traitements censés concerner les
opérations les plus précoces et les plus tardives dans la réalisation de l'activité.
Ils concernent au plus près le « matériel » biologique qui les sous-tend et sont
exécutés de façon automatique et silencieuse. À l'inverse, les opérations de
haut niveau regroupent les activités mentales impliquant la verbalisation, la
réflexion consciente, la sémantique et ont un coût attentionne! élevé.
Dans ce cadre-là , Staplin , Harvey, Lococo & Tarawnch (1997) proposent de
formaliser la traversée d'intersection en sept « sous-tâches » à réaliser de
façon séquentielle :
54
détecter la présence de l'intersection ;
détecter et interpréter le système de régulation du trafic ;
interpréter le cycle des feux de signalisations s'ils sont présents ;
anticiper les accélérations des autres véhicules ;
prendre en compte l'ensemble du trafic et des autres usagers ;
éviter les obstacles ;
© Les collections de l'IN RETS
Traversée de carrefours et stratégies d'évitement de collision
réaliser la manoeuvre.
Il est facile de retrouver l'organisation générale d'un STI sous cette
formalisation . Les deux premières étapes concernent les opérations
sensorielles (détection} , les étapes 3, 4 et 5 concernent les opérations de haut
niveau tandis que les étapes 6 et 7 concernent les processus moteurs.
Il est à noter que ces approches donnent une place très importante aux
mécanismes de détection des dangers et de la prise de décision finale dans la
causalité des accidents. Le modèle séquentiel ci-dessus, par exemple, ne
laisse pas de place à une régulation progressive du déplacement du véhicule.
L'action que produit le conducteur sur son véhicule est réalisée seulement en
fin de chaîne de traitements perceptifs et sémantiques. Ce point de vue va se
retrouver directement dans la conception des études expérimentales associées
à la traversée d'intersection.
Études expérimentales
Le passage d'intersection a donné lieu à de nombreuses études
expérimentales (Berthelon, Bocca, Denise & Pottier, 2003 ; Berthelon & Mestre,
1993 ; Borowsky, Oron-Gilad & Parmet, 2009; Cavallo & Laurent, 1988 ; Oxley,
Fildes, Corben & Langford, 2006 ; Oxley, Lenné & Corben, 2006 ; Yan ,
Radwan , Guo & Richards, 2009). De manière générale, ces études tentent de
mettre en évidence les variables externes (vitesse d'approche des obstacles,
type de véhicules etc.) et internes (âge, prise de substances spécifiques) mises
en jeu dans cette activité. Ces recherches étudient principalement les
paramètres de la prise de décision (temps de réaction , seuil perceptifs) et
l'anticipation du temps à l'obstacle (durée avant qu'une cible atteigne le sujet,
time-to-contact en anglais) : le participant ne réalise pas la manoeuvre de
passage d'intersection. Ces études sont donc principalement axées sur le
versant perceptif de la tâche.
Elles portent sur deux types de tâche : le changement de direction à gauche
( « left-turn » en anglais) et les tâches d'acceptation de fenêtre temporelle
( « gap acceptance » ). L'un des paradigmes expérimentaux les plus employé
pour étudier les intersections est le paradigme de disparition de l'objet
( « disappearance paradigm » ). Dans ce type de protocole, le participant est
placé à l'arrêt au niveau d'une intersection. Un ou plusieurs véhicules arrivent
sur l'axe perpendiculaire et, après un laps de temps défini par l'expérimentateur
ces véhicules disparaissent. Il est alors demandé au participant de presser une
commande pour signifier l'instant où il pense que le véhicule en approche serait
passé devant lui. Ce paradigme a pour but d'identifier un éventuel biais dans
l'évaluation du temps au contact. Néanmoins il a été fortement critiqué
(Caird & Hancock, 1994 ). Il existe aussi d'autres possibilités, comme demander
au participant de presser l'accélérateur quand il pense qu'il pourrait passer
dans la fenêtre formée par deux véhicules. Dans ce cas, il est possible
d'évaluer la perception des ressources temporelles disponibles pour réaliser
une manoeuvre dans l'intersection.
Par exemple, il a été démontré que de nombreux facteurs influencent la
perception de la faisabilité d'une manoeuvre de changement de direction à
© Les collections de l'IN RETS 55
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
gauche dans l'intersection . Il est ainsi plus probable de réaliser la manoeuvre
quand la vitesse des véhicules de l'autre axe roulent à une vitesse réduite,
quand l'espace qui les sépare (le « gap ») est grand et que le véhicule est de
type léger (e.g. camion vs deux-roues). Pour une revue très complète voir
(Caird & Hancock, 2002) .
Ces études expérimentales ont permis d'éclaircir les mécanismes perceptifs
qui aboutissent à une prise de décision dans le passage d'une intersection .
Cependant, elles ne donnent pas d'informations sur les processus dynamiques
mis en jeu. La production de mouvement de la part du conducteur n'est pas
conçue comme un facteur qui pourrait influencer sa perception de la situation.
De même, les caractéristiques de son comportement dans la réalisation
sécurisée de son activité ne sont pas étudiées. Dans cette optique, nous allons
chercher à étudier le comportement de passage d'intersection en mettant
l'accent sur les interactions mises en jeu entre les processus perceptifs et
moteurs de bas niveau impliqués dans la régulation fine du comportement de
conduite.
Quelle stratégie d'évitement de collision?
De l'intersection à l'interception
Dans le cadre d'une recherche sur les stratégies d'évitement de collision ,
nous proposons de considérer le passage d'intersection comme une tâche
d'interception. L'interception est une activité motrice très étudiée (Bastin,
Craig & Montagne, 2006; Bastin, Jacobs, Mariee, Craig & Montagne, 2008 ;
Fajen & Warren , 2007, 2004; Lenoir et a/., 1999). Durant cette activité, un sujet
suit une trajectoire tout en régulant son déplacement de façon à intercepter la
trajectoire d'un mobile en mouvement. Par définition, une intersection implique
un croisement de plusieurs trajectoires et donc des paramètres similaires à la
tâche d'interception, à la différence toutefois qu'il ne s'agit pas ici d'intercepter
des objets mais d'éviter une collision avec eux.
Cette vision des choses est très cohérente avec la notion de champ de
conduite sécurisé (ou Field of Safety Travel, FST en anglais) proposé par
Gibson et Crooks (1938}, pour lesquels conduire consiste à percevoir et
exploiter ce champ hypothétique. Le FST (illustration 1) serait un espace
différencié de l'espace physique et serait défini par l'ensemble des trajectoires
possibles du véhicule du conducteur relativement aux possibilités offertes par
l'environnement physique et les régulations que le conducteur peut opérer sur
son véhicule.
Il semble difficile de définir des indicateurs mesurables du concept de FST.
Cependant, les modèles de contrôle du mouvement pourraient êtres de bons
candidats pour caractériser les bornes du FST (i.e. les limites d'actions
possibles en rapport avec le système véhicule-environnement) . Plus
particulièrement, les modèles d'interception de mobiles pourraient êtres utilisés
à cet usage. En effet, traverser une intersection dans un créneau du trafic
pourrait être conçu comme l'interception du FST ou d'une zone particulière du
FST. Les indicateurs utilisés dans les modèles d'interceptions pourraient servir
56 © Les collections de I'INRETS
Traversée de carrefours et stratégies d'évitement de collision
à définir les actions limites réalisable par le conducteur pour s'insérer sans
accidents dans un créneau de circulation dans une intersection.
Modèles d'interception
L'interception d'une cible peut être modélisée par une loi de contrôle. Le but
d'une loi de contrôle est de décrire une activité motrice complexe par
l'intermédiaire d'un nombre limité de variable . De manière générale, un
paramètre moteur est supposé être asservi à une variable sensorielle. Cette loi
doit permettre de définir un comportement optimal pour résoudre la tâche. La
production motrice est donc le résultat d'une minimisation de la différence entre
le comportement actuel et le comportement optimal (i.e. l'erreur) .
Dans le cadre de la tâche d'interception, deux modèles ont déjà été étudiés.
L'un deux est dit prédictif, le modèle de la vitesse requise et l'autre est dit
prospectif, le modèle de l'angle de relèvement constant (constant bea ring
angle, CBA en anglais).
Le premier modèle repose simplement sur la résolution du système
d'équation définissant l'heure d'arrivé du participant et de la cible au point
d'interception en fonction de la vitesse, du temps et des distances. Ce modèle
pose le problème de l'acquisition des informations nécessaire à la prédiction.
Elle nécessite une perception précise de la vitesse, des distances ou du temps
restants aussi bien pour la cible que pour son propre mouvement. Ce modèle
aboutit au calcul d'une vitesse requise : vitesse à atteindre pour intercepter le
mobile à l'endroit voulu .
Le second modèle repose sur une seule variable d'entrée : l'angle de
relèvement. Celui-ci est défini par l'angle séparant l'axe de déplacement du
participant et la position de la cible. Il y a interception quand l'angle de
relèvement est maintenu constant le long du déplacement. Autrement dit, le
participant doit ajuster sa vitesse pour annuler la dérivée de l'angle de
relèvement. Cette stratégie est moins passive que la précédente car il y a un
ajustement constant du comportement au cours du temps. Autrement dit, la
perception de l'angle de relèvement est prise dans une boucle perception
action. Ces deux stratégies prédisent des comportements différents : la
première prédit un ajustement de la vitesse à la vitesse requise tandis que la
seconde prédit une régulation permanente de la vitesse pour annuler la dérivée
de l'angle de relèvement au cours du déplacement.
Objectifs expérimentaux
Cette expérience préliminaire a pour but de proposer un protocole
expérimental permettant l'étude du passage d'intersection de façon
dynamique : ce protocole doit pouvoir mettre en relief les comportements de
régulations associés à une situation d'interception. Pour atteindre ces objectifs,
nous avons construit un scénario sur simulateur de conduite. Il s'agit d'une
tâche de franchissement de carrefour (tableau 1 ). Notre scénario consiste à
franchir le carrefour sans changement de direction et en s'insérant entre deux
véhicules légers arrivant par la gauche sur une voie non prioritaire, sans
signalisation ni marquage au sol. Cette situation a été choisie car elle permet
© Les collections de l'IN RETS 57
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
l'étude du passage d'intersection de façon dynamique et avec une marge de
comportement bornée par deux véhicules. D'un point de vue accidentologique,
ce type de situation se rapproche du scénario 4.8a défini par le LAB
(Page & Chauvel , 2004) et qui est impliqué dans 17% des accidents non
mortels et 22% des accidents mortels en intersection .
Méthode expérimentale
Généralités
L'expérience a été réalisée avec le simulateur de conduite du département
mécanismes d'accidents de I'INRETS. Elle est composée d'une phase de
familiarisation et d'une phase expérimentale. L'expérience dure environ
50 minutes.
Sujets
Douze participants ont pris part à notre recherche. Ils sont âgés de 22 à
36 ans (M = 27,4 ; SD = 4,6}. Il y a autant d'hommes que de femmes. Leur
obtention du permis de conduire date au minimum de trois ans (M = 7,6 ;
SD = 2,7) . Enfin , deux estiment conduire peu dans leur vie quotidienne et cinq
estiment qu'ils ont une très grande expérience quotidienne.
Matériel
Les participants prennent place dans la cabine du simulateur de conduite
INRETS-MA. Il s'agit d'un simulateur à base fixe. Les changements de vitesse
sont automatiques. Le rendu visuel est projeté sur trois toiles planes face au
participant, délimitant un champ visuel de 150° sur l'horizontal et 40° sur la
vertical. La partie trafic de la simulation est générée par le logiciel Dr2 et la
partie visuelle par le logiciel Sim2 (version 2009). La fréquence des calculs du
simulateur est de 60 Hz. L'enregistrement des données dans les fichiers de
sortie se fait à chaque itération du simulateur.
Phase de familiarisation
Avant de réaliser la tâche expérimentale, le participant effectue une tâche
de familiarisation . Cette phase permet de se familiariser avec les commandes
du dispositif et notamment la dynamique d'accélération et de freinage.
Il s'agit d'une tâche de suivi de véhicule. Le véhicule du participant est placé
derrière un véhicule contrôlé par le simulateur. Le véhicule asservi démarre et
roule à différentes vitesses au cours de cette phase. Il est demandé au
participant de le suivre en laissant environ deux bandes blanches centrales
entre eux.
Le déplacement du véhicule à suivre est contrôlé par trois variables : la
vitesse à atteindre (50, 60 ou 70 km .h-1}, le temps d'accélération (temps pour
arriver à la vitesse cible : 2, 2,5, 3 s) et le temps de stabilisation (temps à
58 ©Les collections de I'INRETS
Traversée de carrefours et stratégies d'évitement de collision
vitesse constante : 4, 6, 8 s) . Une séquence aléatoire des 27 combinaisons a
été définie et utilisée pour tous les participants. Durant toute cette phase, il n'y
a aucun retour sur la vitesse.
Phase expérimentale
Tâche
Le participant est confronté à une série de carrefours en croix. A chaque
carrefour, il croise quatre véhicules provenant par la gauche sur une voie non
prioritaire. Ce train de véhicule est composé dans l'ordre d'arrivée d'un poids
lourd, de deux véhicules légers et d'un dernier poids lourd. La tâche du
participant est de franchir l'intersection en passant entre les deux véhicules
légers. Par commodité, le premier véhicule léger sera nommé le véhicule liévre
et le second sera nommé le véhicule chasseur (illustration 2) .
Illustration 2. Exemple de situation à laquelle le participant
est confronté
Variables indépendantes
Quatre facteurs expérimentaux sont manipulés :
la taille de la fenêtre spatiale. Il s'agit de l'espace disponible pour passer
entre les deux véhicules : 18,5 m ou 23,5 m. Cette variable n'influence
pas l'heure d'arrivé du centre de la fenêtre au point d'intersection ;
la latence. Il s'agit du décalage entre l'heure d'arrivée du participant
(centre de gravité) et l'heure d'arrivée du centre de la fenêtre spatiale au
point de croisement. Cette latence peut être égale à un décalage nul ou
de plus ou moins 625 ms de décalage ;
la vitesse d'approche du train de véhicule. Celle-ci peut être basse
(36 km .h-1) ou élevée (45 km .h-1) en fonction d'un facteur multiplicatif
appliqué à la vitesse et la distance à l'intersection du train de véhicule.
Ainsi , la vitesse est manipulée en conservant toutefois les mêmes
contraintes temporelles.
L'angle formé par les deux routes : il peut être en angle droit par rapport à la
trajectoire du participant ou être de plus ou moins 30° par rapport à cette
perpendiculaire (illustration 3) .
© Les collections de l'IN RETS 59
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Illustration 3. Les trois types de croisement. Le point de départ du
participant est situé en bas sur la branche verticale.
+Jo? Perpendiculaire -Jo?
Note : les véhicules obstacles viennent de la gauche.
Il s'agit d'un plan factoriel complet en intra-sujet : Sujet * Latence3 * Taille2 *
Vitesse2 * CroisemenÎJ. Toutes les combinaisons expérimentales forment un
bloc de 36 essais. Ce bloc est répété trois fois avec une pause de cinq minutes
à chaque fois. L'ordre des essais est défini aléatoirement pour chaque
participant et chaque répétition .
Procédure
Le véhicule du participant est placé à l'arrêt sur une route à deux voies. Il
doit rouler droit devant lui jusqu'à avoir franchit l'intersection. Chaque essai
débute par une phase de stabilisation de la vitesse du participant (57,6 km.h-1) .
Cette phase permet de contrôler leur vitesse avant leur manoeuvre de
traversée. Pour cela , au début de chaque essai, une jauge rectangulaire est
affichée sur l'écran. Elle est composée d'une aiguille et d'une zone cible.
L'aiguille représente la vitesse du véhicule piloté tandis que la zone cible
représente la vitesse cible que le participant doit atteindre. Aucune indication
chiffrée n'est donnée au participant.
Le participant doit commencer à rouler en faisant en sorte d'amener l'aiguille
dans la zone cible. La jauge est rouge quand l'aiguille est hors de cette zone et
devient verte sinon. Sur un premier tronçon , le participant roule à vitesse libre,
puis il entre dans le tronçon de stabilisation. Sa vitesse doit alors
impérativement être stabilisée dans la zone de vitesse cible . Si le participant ne
parvient pas à satisfaire cette condition , l'essai est recommencé. Sinon, à la fin
du tronçon de stabilisation, la jauge disparaît et le train de véhicule apparaît. Le
participant doit réaliser la manoeuvre de franchissement de carrefour. Sa
vitesse est alors libre. Aucun retour n'est donné sur sa vitesse. Dans le cas où
le participant raterait la fenêtre spatiale entre les deux voitures ou entrerait en
collision avec un véhicule, un retour visuel sous forme d'un triangle rouge est
affiché pour lui signifier son erreur. En cas de franchissement réussi , l'essai
suivant est exécuté.
Résultats et analyse
A l'heure actuelle, les résultats sont en cours de traitement. L'analyse des
résultats se décline en trois volets. Un volet performance décrit de manière
macroscopique le comportement des participants. Il s'agit notamment du taux
de franchissements qui ont abouti ou non à une collision, à la fois dans la
60 ©Les collections de I' INRETS
Traversée de carrefours et stratégies d'évitement de collision
globalité et pour chaque condition expérimentale . De même, nous nous
intéressons aux indicateurs de conduites au moment même du franchissement
comme la vitesse de franchissement ou la position spatiale du point de
franchissement dans la fenêtre constituée par les deux véhicules.
Un volet cinématique consiste à étudier les caractéristiques du
comportement des conducteurs au cours du temps. La vitesse, l'accélération, la
position sur la chaussé ainsi que le profil d'erreur courante . Ce dernier
indicateur correspond à l'erreur instantanée que le participant est en train de
produire par rapport à un comportement optimal (i.e. permettant de franchir
l'intersection au centre de la fenêtre) . Il permet donc de spécifier l'évolution de
la « correction » de l'erreur au cours du temps.
Enfin , le dernier volet a pour objectif de tester des hypothèses précises sur
la stratégie employée pour franchir l'intersection . Cette étape du traitement des
données dépend des résultats obtenus dans les deux précédentes. Il s'agira
dans un premier temps d'évaluer l'adéquation du modèle CBA à la situation de
franchissement d'intersection (illustration 4 ). Néanmoins, d'autres pistes
pourront êtres poursuivies.
Illustration 4. Dérivée de l'angle de relèvement pour le lièvre (rouge), le
chasseur (vert) et le centre de la fenêtre (bleu)
General : phi dot vs t
0 4
OJ
02
N 01
~ oooooooooooooooooooo
~ 0 ~~~~~~~o~QQ~~~~92~----------------- ·
"' o.
~ -01
"' ~ -02
"' >
·~ -03
0
-0 4
·0 5
·0 6
o Centre fenetre
o Vehicule 1
Vehicule 2
- - -lero 0
2 z 24 26 26
Temps (en s)
Note : ce type de résultats nous indique que le participant a visé le centre de la
fenêtre et a suivi la stratégie CBA.
© Les collections de I'INRETS 61
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Conclusion
Cette étude a pour but de mieux comprendre les comportements
sécuritaires dans le passage d'intersection . Il s'agit d'étudier ces
comportements dans leur dynamique temporelle en interaction continue avec
des variables perceptives comme l'angle de relèvement. Il s'agira donc dans un
premier temps d'explorer les stratégies potentiellement utilisées par les
conducteurs puis de mettre ces stratégies en relation avec d'autres facteurs
comme l'expertise de conduite . La méthodologie nécessaire à l'étude du
comportement de façon dynamique peut rendre difficile la généralisation aux
différentes situations réelles de conduite : cette étude aura donc pour but
d'éclairer les mécanismes généraux de la régulation sécuritaire d'un véhicule
en intersection . Connaître ces mécanismes perceptifs et moteurs pourrait aider
à concevoir des systèmes d'assistance à la conduite basés sur les besoins
informationnels réels des conducteurs .
62 ©Les collections de I'INRETS
Traversée de carrefours et stratégies d'évitement de collision
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64 ©Les collections de l'IN RETS
Accidents de la circulation et
appréciation de la faute
d'imprudence du conducteur.
Premiers résultats d'une analyse de
jurisprudence pénale et civile
Samira Mohammadi
Doctorante en droit privé, université de Paris Sud-11 , ED 263 "Sciences
juridiques, économiques et gestion"
IFSTTAR-MA, département mécanismes d'accidents
Chemin de la Croix Blanche, 13300 Salon-de-Provence, France
sam ira. moham mad i@ifsttar. fr
Sujet de thèse : La notion juridique de faute dans les accidents. Un concept à
géométrie variable.
Direction de thèse :
- David Bakouche, professeur en droit privé à l'université de Paris Sud-11
- Michèle Guilbot, chargée de recherche au département mécanismes
d'accidents ; docteur en droit, habilitée à diriger les recherches
Financement INRETS
Résumé - Les accidents de la route ont, à l'évidence, toujours constitué un
enjeu important. Leurs processus sont compliqués et ils mettent en jeu des
facteurs très divers. De plus, dans ce domaine, la question de la responsabilité
a été et demeure le plus souvent construite au regard d'un aspect
unidimensionnel de l'accident, à savoir l'implication comportementale du
conducteur. Ainsi, la tendance juridique jusqu'à aujourd'hui est le renforcement
des dispositions à l'encontre des conducteurs (par exemple, la loi du
5 juillet 1985 en matière civile ou la loi du 12 juin 2003 en matière pénale).
Pourtant, le conducteur n'est que l'un des éléments potentiellement impliqués
dans la survenance et le déroulement de l'accident. Si le cadre juridique
concernant les accidents routiers a été renforcé par de nombreuses
dispositions législatives, certaines questions restent néanmoins en suspens du
point de vue de la pertinence des mises en cause.
La thèse mobilise les compétences en droit civil et en droit pénal pour dresser
un bilan des textes applicables, de la doctrine, et de la jurisprudence qui aborde
les questions telles que les circonstances contributives à l'accident, mettant en
jeu différents acteurs. Cet article présente les premiers résultats de nos
analyses de jurisprudence afin de montrer comment le juge apprécie les
© Les collections de l'IN RETS 65
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
circonstances pour qualifier le comportement du conducteur et comment il
caractérise et apprécie la faute d'imprudence, en matière civile et en matière
pénale. Nous examinons aussi les éléments pris en compte par les juges pour
atténuer ou exclure la responsabilité du conducteur.
Introduction
Dans le domaine de la sécurité routière, les acteurs sont nombreux et
chacun est directement ou indirectement à l'origine d'une part d'insécurité dans
son activité quotidienne. La recherche en accidentologie qui analyse les
processus et les mécanismes accidentels atteste de la complexité de l'activité
de conduite, et démontre que le conducteur est le régulateur final d'un
mécanisme complexe (Van Elslande et a/., 1997 ; Van Elslande, 2000).
Certes, un accident a souvent pour cause immédiate le comportement du
conducteur qui peut relever d'une attitude dangereuse, aggravée par l'alcool, la
vitesse, ou une simple imprudence, voire une erreur qui n'en serait pas moins
constitutive d'une faute au sens du code pénal et du code de la route (Guilbot
et Van Elslande, 2004) .
La conjonction d'actes concomitants ou successifs effectués par un ou
plusieurs acteurs du système de circulation routière va produire la situation
accidentelle dont il est souvent difficile de déterminer précisément les causes.
Par exemple, un défaut de visibilité, dont les causes peuvent être variées, peut
expliquer le non-respect d'une prescription d'arrêt absolu qui sera qualifié de
refus de priorité (Guilbot, 2008).
Les évènements ou les faits contribuant à la réalisation d'une situation
accidentelle sont nombreux, ils peuvent se situer à différents moments du
processus. Il s'agit de certains comportements inhérents au conducteur
comme, par exemple, la baisse de vigilance, la fatigue, un malaise, un état
alcoolique, l'usage de drogue... Mais, d'autres éléments se produisent
indépendamment à la volonté du conducteur, éléments dont l'existence
permettrait d'écarter la responsabilité de ce dernier (mauvais état du véhicule
ou erreur d'aménagement de l'infrastructure, défaut d'entretien de la voirie,
zones dangereuses non balisées et intersections sans visibilité, voire même
situation météorologique dégradée, ou d'autres circonstances extérieures au
conducteur comme la survenance d'un animal , d'un vélo, etc.).
La prévention des accidents de la route est ciblée en direction des
conducteurs des véhicules terrestres à moteur : ce sont eux qui semblent en
effet prendre la part la plus visible dans le cadre d'un accident routier, de par
leur comportement personnel, leur attitude au volant, les préceptes de sécurité
les plus évidents qu'ils auront appliqués ou non au moment "fatidique " .. . En
d'autres termes, la question de la responsabilité en matière d'accidents de la
route a été et demeure le plus souvent construite au regard de cet aspect
unidimensionnel de l'accident, à savoir l'implication comportementale du
conducteur. Cette démarche semble réductrice à maints égards, dans la
mesure où l'automobiliste ne constitue que l'un des éléments de
l'enchaînement des causes ayant contribué à l'accident.
66 © Les collections de l'IN RETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
L'analyse de la jurisprudence révèle aussi l'importance du lien de causalité
(Lebreton, 2008). Il apparaît comme un élément à géométrie variable et adapté
aux circonstances, que le juge peut fléchir ou durcir afin d'en tirer les
conséquences juridiques adaptées à la situation (Mayaud , 2001).
La caractérisation et l'appréciation juridique de la faute dans les accidents
routiers sont donc largement sujettes à la façon dont seront présentés les faits .
Le cadre juridique actuel en terme d'accidents routiers a été enrichi par
diverses dispositions législatives qui certes sont venues préciser les
dispositions du code de la route ou du code pénal, mais laissent pour autant
certaines questions déterminantes en suspens.
La loi pénale est particulièrement sévère à l'égard des conducteurs d'un
véhicule terrestre à moteur. Alors qu'un régime spécial a été établi pour les
auteurs indirects d'infractions involontaires (loi du 10 juillet 2000} , celui-ci n'est
pas applicable aux conducteurs dans la plupart des cas et la loi durcit
régulièrement leur situation pénale (par exemple, loi du 12 juin 2003 relative à
la violence routière) . En matière civile aussi , la loi réserve un sort peu enviable
à ces conducteurs, surtout s'ils sont eux même victimes dans l'accident, et le
développement d'une vision restrictive de la notion de conducteur apparaît
comme un moyen de limiter la discrimination affichée à l'égard de cette
catégorie d'impliqués. Nous allons donc examiner quels doivent être les
caractères de la faute du conducteur dans les accidents de la circulation au vu
de la jurisprudence pénale et civile.
La faute pénale dans les accidents
de la circulation
La variété des fautes pénales non intentionnelles confirme les diverses
situations rencontrées par la juridiction pénale. Le code pénal énumère cinq
comportements : l'imprudence, la négligence, la maladresse, l'inattention et le
manquement à une obligation de prudence ou de sécurité (lequel peut être
délibéré ou pas, transgresser une obligation générale ou une obligation
particulière, selon le cas) . Alors que la maladresse et l'inattention ne sont pas
visées dans l'article général consacré aux délits non intentionnels (code pénal ,
article 121-3}, ces comportements restent des éléments constitutifs des
infractions d'atteintes involontaires à l'intégrité physique ou à la vie d'autrui
(code pénal, articles 221-6, 222-19) (Guilbot, 2008) .
L'article 121-3 troisième alinéa du code pénal décrit la faute la moins grave comme :
« une faute d'imprudence, de négligence ou de manquement à une obligation de
prudence ou de sécurité prévue par la loi ou le règlement, s'il est établi que l'auteur
des faits n'ait pas accompli /es diligences normales compte tenu, te cas échéant de ta
nature de ses missions ou de ses fonctions, de ses compétences ainsi que du
pouvoir et des moyens dont il disposait »
Encadré n ? 1. Code pénal, art. 121-3 al. 3
© Les collections de I'INRETS 67
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
L'article 121-3 du code pénal a été modifié et complété par la loi du
13 mai 1996 relative à la responsabilité pénale pour des faits d'imprudence ou
de négligence (appréciation des diligences normales accomplies par l'auteur
des faits , cf. encadré no 1) et par la loi du 10 juillet 2000 tendant à préciser la
définition des délits non intentionnels. Cette dernière a eu des conséquences
très importantes sur la diversification et la gradation des fautes dans les
accidents et a complété la loi de 1992 qui a introduit le délit de mise en danger
délibéré en droit français. C'est ainsi qu'entre la faute simple (imprudence,
négligence ou inobservation des règlements) et la faute intentionnelle, sont
apparues la faute délibérée instaurée avec le délit de mise en danger et la faute
caractérisée (Guilbot prée. p. 79) . En outre, la loi du 12 juin 2003 a aggravé la
répression en la matière dans la mesure où le conducteur d'un véhicule
terrestre à moteur encourt des peines aggravées par rapport au droit commun
des atteintes involontaires, en cas de dommages corporels nés de l'accident,
s'il a commis une « faute simple » de maladresse, d'imprudence, d'inattention,
de négligence ou un manquement à une obligation législative ou réglementaire
de sécurité ou de prudence ayant entraîné un homicide (art. 221-6-1) ou des
blessures involontaires (art. 222-19-1 et 222-20-1) .
Il convient donc d'analyser la manière dont le juge apprécie la diversité des
fautes pénales avant d'étudier les circonstances qui peuvent atténuer ou
exclure la responsabilité pénale du conducteur.
Les gradations de la faute pénale d'imprudence
La faute pénale non intentionnelle connaît plusieurs cas de figure dans les
accidents. De plus, en créant des incriminations spécifiques, la loi du
12 juin 2003 établit un régime plus sévère pour les conducteurs poursuivis
pour des infractions involontaires.
Pourtant, le conducteur n'est pas toujours en mesure de maîtriser tous les
paramètres en présence, et s'il s'avère certainement responsable au premier
chef pour tout comportement dangereux (conduite en état d'ébriété ou après
usage de stupéfiants, prise du volant avec la conscience d'un état de fatigue,
non-respect du port de la ceinture ... }, comment qualifier ses défaillances
comportementales ? Les notions de connaissance du danger et de conscience
du risque jouent-elles un rôle pour qualifier l'erreur de faute juridique ?
D'ailleurs, une fois la faute établie à l'encontre d'un conducteur, sa
responsabilité ne pourra pas être retenue s' il n'y a pas de lien de causalité
entre la faute et le dommage. Des exemples sont révélateurs des
interprétations divergentes auxquelles peut se prêter la causalité. L'exemple
classique est celui du prévenu relaxé du chef homicide involontaire à la suite
d'un accident de la circulation survenu entre son véhicule et un cycliste. Malgré
de très faibles dommages après le choc, la victime est finalement décédée. Elle
a eu, en effet, la malencontreuse idée d'entamer une course à pied pour
rattraper le véhicule, et a succombé à un malaise cardiaque. Les juges ont
constaté que le décès n'était pas imputable à l'accident et ont relaxé
l'automobiliste du chef d'hom icide involontaire (Crim. 25 avril1967).
68 ©Les collections de I' INRETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
En outre, depuis la loi du 10 juillet 2000, le lien de causalité devient un
critére majeur de culpabilité. La certitude du lien de causalité entre les faits
reprochés et les dommages ne suffit plus pour engager des poursuites contre
une personne physique dans le domaine des délits non intentionnels. Le degré
de gravité de la faute retenue pour engager la responsabilité doit être fonction
du caractère plus ou moins direct du lien de causalité entre cette faute et le
dommage. Lorsque le lien est direct, une faute simple suffit à engager la
responsabilité du prévenu. Lorsqu'il est indirect, une faute "qualifiée" doit être
établie (Desportes, 2003 ; Salvage, 2000) .
Les fautes pénales simples et la jurisprudence des accidents de la
circulation
Pour apprécier la faute simple, la loi du 13 mai 1996, dont l'objet a été de
définir la responsabilité pénale pour des faits d 'imprudence ou de négligence,
emporte une appréciation de la faute in concreto, au regard des diligences
"normales" accomplies par son auteur (encadré no 1).
La faute simple dans les accidents peut être constituée par une négligence,
une imprudence ou une inobservation des règles spécifiques de conduite. Elle
consiste en une défaillance qui, en quelque sorte, « échappe à son auteur»
(Mayaud, 2004) et suppose à la fois une imprévoyance et une indiscipline dans
la mesure où le conducteur n'a pas prévu les conséquences dommageables de
son acte. L'indiscipline consiste pour le conducteur à transgresser une régie
inscrite dans une loi ou un règlement.
Le manquement à une obligation de prudence ou de sécurité imposée par la
loi ou le règlement concerne des activités réglementées. Un texte fixe les
contraintes, des conduites à adopter dans certaines circonstances, des
obligations de faire qui doivent être respectées pour atteindre un meilleur
niveau de sécurité. En cas de dommages corporels, l'infraction est constituée si
le manquement est établi.
A l'inverse, le respect de l'obligation n'emporte pas nécessairement la
preuve de l'absence de faute de l'intéressé, son imprudence ou sa négligence
pouvant quand même être recherchée (Guilbot, 2008) .
En toutes hypothèses, pour caractériser une infraction de blessure ou
d'homicide involontaire, une faute de nature non intentionnelle et un dommage
sont exigés. Par exemple, la chambre criminelle a considéré qu'un jeune
conducteur a commis une faute de nature imprudente en abordant à grande
vitesse un rond-point dont il reconnaît qu'il connaissait la dangerosité, et ce,
dans le seul but d'impressionner ses passagers (Crim. 19 décembre 2007) . Il
n'existe aucune intention de nuire à la victime car la réalisation du dommage
n'a pas été prévue par le conducteur. Cette absence d'intention ne correspond
cependant pas à l'absence de volonté. En effet, l'acte caractérisant
l'imprudence ou la négligence notamment dans l'accident de la circulation peut
très bien être volontaire, c'est le cas dans l'affaire citée. Il en est même dans
une affaire où le conducteur a volontairement dépassé le véhicule qui le
© Les collections de I'INRETS 69
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
précédait avant de heurter celui venant en sens inverse (Crim. 18 mars 2008) 1.
C'est encore le cas d'un conducteur qui croyait avoir le temps d'effectuer son
dépassement (Crim . 24 mars 2009) .
Le manquement à une obligation particulière de prudence ou de sécurité est
visé par nombreux arrêts. Il s'agira par exemple du manquement à l'obligation
de quitter rapidement les aires d'arrêt d'urgence (Crim. 26 octobre 1999), de
l'inadéquation de la vitesse aux circonstances, de la violation d'un cédez le
passage (Crim . 15 mai 2001) , du non-respect d'un feu rouge (Crim .
19 septembre 2000) ou d'un stop, qui peut également constituer une faute
pénale simple (Crim. 4 mai 1999). Par ailleurs, les situations dans lesquelles
plusieurs violations ont été commises sont nombreuses. Par exemple, la
conduite sous l'empire d'un état alcoolique et le changement de direction
prohibé (Crim . 2 décembre 2003) ou l'excès de vitesse combiné à la
connaissance du mauvais état du véhicule (Crim. 23 mai 2000) .
Il peut aussi s'agir du manquement à l'obligation pour tout conducteur de se
tenir constamment en état et en position d'exécuter commodément et sans
délai toutes les manoeuvres qui lui incombe (c. route, art. R.412-6 Il). Cette
transgression d'une obligation générale de sécurité a été utilisée par exemple
pour l'usage d'un téléphone tenu à la main par le conducteur d'un véhicule en
circulation (Crim. 2 octobre 2001) ou pour le fait de conduire après avoir fait
usage de produits stupéfiants (Trib. corr. Vesoul, 6 octobre 1994). Deux
comportements précisément incriminés depuis 2003, respectivement par les
articles R.412-6-1 et L.235-1 du code de la route. De plus, l'usage de
substances ou de plantes classées comme stupéfiants est désormais érigé en
circonstance aggravante des délits spéciaux d'homicide ou d'atteintes
involontaires commis par un conducteur (c. pénal, art. 221-6 3°, 222-19 3°,
222-20 3°).
Les fautes pénales qualifiées et la jurisprudence des accidents de la
circulation
Dans l'hypothèse où le lien de causalité est indirect, les fautes d'imprudence
les plus légères commises par des personnes physiques ne sont plus
punissables.
La loi du 10 juillet 2000 modifiant l'article 121-3 du code pénal souhaitait
mettre un frein à la pénalisation de la vie publique considérée par certaine
comme excessive. Il s'agissait d'alléger la responsabilité pénale des élus locaux
et des décideurs publics en matière d'infractions non intentionnelles. Mais, la
réforme ne pouvait être que d'application générale. Il fallait par ailleurs éviter
une dépénalisation de trop grande ampleur qui aurait entraîné une
déresponsabilisation des acteurs sociaux, notamment en matière de sécurité du
travail et de circulation routière (Defrance, 2003) .
' Le conducteur était surpris au cours de sa manoeuvre de dépassement volontaire, non par un
véhicule déboTtant devant lui, mais par la présence de véhicules venant « en face » sur la chaussée
à double sens de circulation .
70 © Les collections de I'INRETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
Les fautes pénales graves se caractérisent « [soit par le fait de violer] de
façon manifestement délibérée une obligation particulière de prudence ou de
sécurité prévue par la loi ou le règlement, [soit par le fait de commettre] une
faute caractérisée et qui exposait autrui à un risque d'une particulière gravité
qu'il (le prévenu] ne pouvait ignorer>> (c. pénal , art. 121-3).
Néanmoins, l'appréciation de la gravité de la faute reste complexe et c'est
souvent en utilisant les critères d'appréciation des diligences normales,
introduits par la loi de 1996 (encadré no 1 ), que les juges ont pris le parti
d'analyser cette gravité. C'est d'ailleurs la démarche qui était proposée par le
rapporteur de la loi en 2000 : « Le danger qu'on ne pouvait ignorer devra être
apprécié en étant compte du troisième alinéa de l'article 121-3 qui prévoit que
la responsabilité n'est pas engagée que lorsque J'auteur des faits n 'a pas
accompli les diligences normales compte tenu de la nature de ses missions
2 (etc.) » .
Alors que la faute simple d'imprudence permet la mise en cause de l'auteur
direct, une faute qualifiée est exigée de la part de l'auteur indirect. La loi de
2000 procède en effet à une distinction entre les personnes physiques qui n'ont
pas causé directement le dommage, mais qui ont créé ou contribué à créer la
situation qui a permis la réalisation du dommage ou qui n'ont pas permis à
l'éviter, qu'elles aient violé de façon manifestement délibérée une obli~ation
particulière de prudence ou de sécurité ou commis une faute caractérisée d'où
l'intérêt pour un conducteur d'invoquer le caractère indirect du lien de causalité.
Faute délibérée : une violation manifestement délibérée d'un règlement
L'introduction de la faute délibérée en droit français s'est déroulée en deux
étapes. La première marquée par la réforme du code pénal , issue des lois du
22 juillet 1992 et entrée en vigueur en 1994 ; la seconde avec la loi du
10 juillet 2000, à laquelle se rattache aussi la faute caractérisée (Mayaud ,
2004) .
La faute délibérée est doublement visée à l'article 121-3 du code pénal ,
d'abord comme hypothèse de « mise en danger délibérée de la personne
d'autrui» (al. 2) puis en référence au fait, par une personne physique
« d'avoir violé de façon manifestement délibérée une obligation particulière de
prudence ou de sécurité prévue par la loi, ou le règlement» (al. 4) . Cette faute
est doublement incriminée, d'une part au titre du délit formel du délit de risques
causés à autrui (c. pénal , art. 223-1 ), d'autre part comme circonstance
aggravante des délits matériels d'homicide et de blessures involontaires
(c. pénal. , art 221-6, al. 2, 222-19 al. 2, 222-20 et R. 625-3) . Elle soulève une
question d'appartenance, tant il paraît difficile de concilier des actions ou des
omissions délibérées avec ce qui est traditionnel1ement présenté comme
relevant de comportements involontaires (id . p. 265 et s.).
2 Rapport sénat 1999-2000, deuxième lecture , n? 391, cité par Guilbot (2008) p. 155.
3 Voir à ce sujet : « La faute caractérisée de conduite et la loi du 10 juillet 2000 », Jurisp.Auto. 2003
n? 742, p. 272.
©Les collections de l'IN RETS 71
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
En effet, elle suppose la réunion de trois éléments : une obligation de
prudence ou de sécurité prévue par la loi ou le règlement, une volonté de violer
délibérément cette obligation et le fait d'exposer directement autrui à un risque
immédiat de mort ou de blessures d'une particulière gravité. Or, le conducteur
ne souhaite pas les conséquences éventuelles de la prise de risque, mais ce
risque est pris intentionnellement. En réalité, on est en face d'un dol éventuel,
car le conducteur prend le risque de faire survenir le dommage.
La jurisprudence en fait des applications très ciblées, notamment en matière
de circulation routière. Par exemple, le fait pour le conducteur d'un véhicule de
faire brutalement demi-tour sur un boulevard malgré l'interdiction est requalifié
de délit de mise en danger d'autrui par la cour de cassation (Crim .
15 octobre 2003) . Plusieurs critères sont exigés pour pouvoir sanctionner la
mise en danger délibérée d'autrui : l'auteur de l'infraction doit avoir
« conscience » du risque et de violer « une obligation particulière de sécurité ou
de prudence », obligation qui doit être « prévue par la loi ou le règlement» . La
gravité de la faute est appréciée au regard de la gravité du risque. Ce n'est pas
le fait de dépasser la vitesse qui est sanctionnée, mais le fait de risquer de
provoquer un accident par ce comportement antisocial. Par exemple, le fait de
franchir les feux au rouge et un stop sans s'arrêter, et de rouler en ville à
100 km/h au milieu de la chaussée, d'une manière imposant aux autres
usagers de s'écarter pour éviter la collision est qualifié de mise en danger
d'autrui (Crim . 7 juin 2006) . De même, le fait de refuser d'obtempérer à
l'injonction des agents de la force publique qui invitent le conducteur à s'arrêter
et qui a poursuivi la route à très grande vitesse : le conducteur a exposé les
gendarmes ainsi que les autres personnes circulant sur l'autoroute à un risque
de mort ou de blessures de nature à entraîner une mutilation ou une infirmité
permanente (Crim . 18 septembre 2007) .
En revanche, doit être relaxé du délit d'homicide involontaire le conducteur
d'un camion dont le stationnement sur un trottoir aurait prétendument incité le
piéton victime, percuté par un véhicule circulant sur la voie, à descendre de la
chaussée, dès lors qu'il n'est pas établi qu'il ait violé délibérément une
obligation particulière de prudence ou de sécurité (CA Toulouse,
4 octobre 2001 ). En outre, la faute délibérée ne sera constituée qu'au regard
des circonstances, la violation de la règle de droit doit, en soi, entraîner une
probabilité très importante d'accident corporel. Le non-respect de l'obligation de
sécurité ne peut caractériser à elle seule une faute délibérée. C'est du moins la
solution qui a été retenue par la cour de Douai. Un automobiliste avait fait
preuve d'insécurité en circulant à 224 km/h sur une autoroute, ayant ainsi
largement dépassé la vitesse maximale autorisée, limitée à 130 km/h . Il fut
poursuivi pour mise en danger délibérée d'autrui et contravention au code de la
route. Mais, contrairement aux premiers juges, la cour d'appel ne retint pas la
première qualification en estimant que le fait de rouler à plus de 200 km/h
lorsque la voie est rectiligne, la chaussée sèche, la visibilité parfaite, la
circulation fluide et la voiture en parfait état de marche, ne constitue pas le délit
de mise en danger (CA Douai, 26 octobre 1994. V. aussi Crim. 19 avril2000).
72 © Les collections de I'INRETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
Faute caractérisée: une connaissance de la gravité du risque ou de la
gravité du danger?
La notion de faute caractérisée a été introduite par la loi du 10 juillet 2000
(encadré no 2) .
Les personnes physiques qui n'ont pas causé directement le dommage, mais qui ont
créé ou contribué à créer la situation qui a permis la situation du dommage ou qui
n'ont pas pris les mesures permettant de l'éviter, sont responsable pénalement s'il
est établi qu'elles ont, soit violé de façon manifestement délibérée l'obligation
particulière de prudence ou de sécurité prévue par la loi ou le règlement, soit commis
une faute caractérisée et qui exposait autrui à un risque d'une particulière gravité
qu'elles ne pouvaient ignorer.
Encadré n ? 2. Code pénal, art. 121-3 al.4. La faute qualifiée
Il doit d'abord s'agir d'une imprudence ou d'une négligence« caractérisée» ,
c'est-à-dire d'une particulière gravité. Les fautes légères sont donc exclues
dans les circonstances déjà évoquées. En second lieu, la faute doit avoir
exposé autrui à un risque d'une particulière gravité. Celle-ci résultera en
pratique de la nature du risque et de son degré de probabilité élevé, ce qui
signifie que le dommage subi devait être prévisible. Enfin, il est mentionné que
la personne «ne pouvait ignorer» ce risque. Si une personne n'avait aucune
possibilité de connaître l'existence d'une situation de danger, elle ne pourrait
donc pas être condamnée sur ce fondement (sur la faute caractérisée,
v. Guilbot, 2008, chapitre 8) .
Ont ainsi été considérés comme une faute caractérisée, dans des
contentieux d'accidents de la route :
le prêt d'un véhicule défectueux par un garagiste (Crim . 4 février 2003) ;
la mise à disposition d'un véhicule auprès d'une personne qui était
dépourvue du permis de conduire et dont le goût pour la boisson et les
produits stupéfiants était connu (CA Agen. 23 février 2006) ;
suite au décès d'un automobiliste, la chute d'un chevron qui s'est
détaché d'un camion qu'il croisait, après la rupture des sangles, bien que
le chef d'entreprise et le chauffeur n'aient pas participé directement aux
opérations de chargement (Crim. 20 mars 2001) ;
le fait pour un automobiliste de se rapprocher à vive allure d'une voiture
qui le précède, de la dépasser et de se rabattre brusquement pour
obliger son conducteur à freiner pour éviter une collision (Crim .
11 mars 1998) ;
le fait d'engager une course avec d'autres véhicules sur une chaussée en
mauvais état, dans une cité où jouaient de nombreux enfants, alors que
la vitesse était limitée à 40 km/h (Crim . 27 septembre 2000).
Dans ces affaires, les conducteurs n'ont pas causé
dommage, mais ils ont contribué à sa réalisation .
Par ailleurs, une accumulation de comportements
5 décembre 2000) ou une violation unique d'une obligation
© Les collections de I'INRETS
directement le
fautifs (Crim .
particulièrement
73
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
importante, notamment de nature professionnelle, sont également considérées
comme les fautes caractérisées. Un arrêt de la cour d'appel de Lyon a donné
cette définition complète : « un manquement caractérisé à des obligations
professionnelles essentielles ou l'accumulation de négligences successives
témoignant d'une impéritie prolongée » (CA Lyon, 28 juin 2001 ).
Le lien causalité certain ou direct ?
Les fautes simples d'imprudence n'entraînent la responsabilité pénale de
leurs auteurs que lorsqu'un préjudice physique a été réalisé et que ce préjudice
résulte de la faute. Un lien de causalité entre la faute et le dommage doit donc
être établi.
Avant la loi du 10 juillet 2000, la jurisprudence adoptait la théorie de
« l'équivalence des conditions » en vertu de laquelle, lorsque plusieurs
conditions ont contribué à la réalisation d'un dommage, toutes sont considérées
comme causales puisque si l'on en retirait une seule, le dommage ne se serait
pas produit. Elle retenait le délit pénal même si la faute n'avait été que la cause
médiate. Il suffisait que le lien de causalité soit certain (Defrance, 2008).
Cette conception est remise en cause par la loi 2000 qui procède à une
distinction entre les personnes physiques ayant causé directement le dommage
et les autres. Par exemple, dans un cas d'espèce, un conducteur heurte et
blesse un autre automobiliste qui circule sur une voie prioritaire. La victime
subit une fracture du sternum entraînant une incapacité totale de travail de
trente jours. Ne supportant pas la douleur, elle se suicide par pendaison.
L'auteur de l'accident est condamné, non pour blessures involontaires, mais
pour homicide involontaire. En vertu de l'article 121-3 du code pénal dans sa
rédaction issue de la loi du 10 juillet 2000, l'arrêt d'appel est cassé. La cour de
renvoi devra examiner le lien de causalité entre la faute commise par le
prévenu et le décès. Vraisemblablement, elle estimera que le prévenu n'a pas
été l'auteur direct de l'homicide. Il a commis un refus de priorité qui pourra être
retenu et une infraction de blessures involontaires peut lui être reprochée
puisqu'il en est l'auteur direct (Crim. 29 mai 2001 ). En revanche, a été
considéré comme auteur direct un conducteur qui , circulant hors agglomération
à bord de son véhicule, avec un dépassement d'au moins 40 km/h de la vitesse
autorisée, a heurté, dans une ligne droite, un sanglier brusquement surgi du
côté droit de la chaussée. Une collision en chaîne s'en est suivie avec plusieurs
autres véhicules, le prévenu ayant d'abord percuté une première voiture
circulant en sens inverse, provoquant la mort de la conductrice, puis ayant fait
plusieurs toupies, avant de s'immobiliser sur la chaussée après un ultime tête
à-queue. Poursuivi pour homicide involontaire, il est relaxé en première
instance, mais en Cassation, l'excès de vitesse a été considéré comme la
cause directe constituant une faute délibérée et déterminante de l'accident
alors que le conducteur invoquait la survenance inopinée du sanglier comme
cause directe (Crim. 25 septembre 2001 ).
Dans certains cas, le comportement du conducteur peut être justifié par des
éléments externes dont l'existence permet d'écarter sa responsabilité pénale.
Ces éléments peuvent être inhérents à l'une des autres composantes du
74 © Les collections de I'INRETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
système de circulation routière (infrastructure, véhicule) ou à l'intervention d'un
autre usager.
Les circonstances qui peuvent atténuer ou exclure la
responsabilité pénale du conducteur
La responsabilité pénale d'une personne physique ne peut être reconnue
que s'il existe une infraction punissable et que sa culpabilité est rapportée. La
culpabilité nécessite que soit établie l'imputabilité, puisque pour accomplir une
telle faute, l'agent doit être en état de l'accomplir. L'imputabilité suppose
l'intelligence, la volonté et la liberté.
Il en est ainsi lorsque si la personne a agi sous la nécessité ou la contrainte
(encadrés n? 3 et n? 4) (Guilbot et Mohammadi, 2010 ; Guilbot, 201 0) .
N'est pas pénalement responsable la personne qui , face à un danger actuel ou
imminent qui menace elle-même, autrui ou un bien, accomplit un acte nécessaire à la
sauvegarde de la personne ou du bien , sauf s'il y a disproportion entre les moyens
employés et la gravité de la menace.
Encadré n? 3. Code pénal, art. 122-7. L'état de nécessité
N'est pas pénalement responsable la personne qui a agi sous l'empire d'une force ou
d'une contrainte à laquelle elle n'a pu résister.
Encadré n? 4. Code pénal, art. 122-2. La contrainte
L'état de nécessité
L'état de nécessité peut être défini comme « la situation dans laquelle se
trouve une personne qui ne peut raisonnablement sauver un bien, un intérêt ou
un droit que par la commission d'un acte qui, s'il était détaché des
circonstances qui l'entourent, serait délictueux » (Foriers, 1997). Le code pénal
entré en vigueur en 1994 a admis l'état de nécessité, né de la jurisprudence
antérieure, sans pour autant en fixer les critères (encadré n? 3) .
Dans cette hypothèse, la personne poursuivie s'est trouvée dans une
situation objective qui a enlevé à son acte tout caractère infractionnel. Par
ailleurs , le danger doit être réel , sérieux, immédiat, injuste.
La condition de nécessité de l'acte accompli en réponse à un péril actuel ou
imminent figurait donc déjà dans la jurisprudence antérieure. Au début des
années cinquante, l'état de nécessité a été refusé à un camionneur -ayant dû
endommager une barrière de passage à niveau pour échapper à une collision
avec un train qui approchait- car la situation dangereuse dans laquelle il s'était
trouvé était consécutive au fait qu 'il s'était engagé imprudemment sur le
passage en question (CA Rennes, 12 avril 1954). En 1958, c'est la chambre
criminelle qui a admis le principe de l'exonération en raison de l'état de
nécessité (Crim . 25 juin 1958). Dans cette affaire, un automobiliste avait
provoqué une collision pour éviter d'écraser deux passagers éjectés de son
véhicule . La chambre criminelle reprocha aux juges du fond de ne pas avoir
© Les collections de I'INRETS 75
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
recherché si « la manoeuvre accomplie par le prévenu pouvait seule permettre
d'éviter l'accident qu'il redoutait, à l'exclusion de toute autre manoeuvre moins
périlleuse pour les tiers ». Notamment, c'est surtout avec cette affaire que l'état
de nécessité fut clairement reconnu et officialisé par la jurisprudence. En
l'occurrence, suite à l'ouverture subite d'une portière, le conducteur d'un
véhicule avait effectué une manoeuvre dangereuse destinée à épargner ses
passagers éjectés, mais qui s'avéra préjudiciable aux occupants d'un autre
véhicule avec lequel il entra finalement en collision . La valeur de l'arrêt rendu,
outre le fait qu'il ait été rendu par la chambre criminelle, tient à ce que les juges
s'efforcèrent d'y présenter l'état de nécessité comme un véritable fait justificatif
et d'en détailler les conditions, étant observé que l'une d'entre elles faisait
défaut en l'occurrence (l'absence de faute antérieure de l'agent) , ce qui valut à
l'arrêt d'appel d'être finalement cassé. Par la suite, la cour de cassation a
précisé que la manoeuvre doit être la seule possible pour éviter l'accident et
que les risques auxquels sont exposées les victimes potentielles doivent être
plus graves que ceux auxquels on expose d'autres victimes potentielles en
commettant l'infraction. En effet, les circonstances dans lesquelles l'acte a été
réalisé justifient les agissements de la personne poursuivie. Il a par exemple
été jugé qu'un excès de vitesse commis par un médecin anesthésiste appelé
d'urgence auprès d'un patient gravement blessé était justifié, car proportionné
au but recherché (CA Nancy. 6 février 1990). De même, des juges ont rappelé
que l'état de nécessité est justifié pour le refus d'obtempérer d'un ambulancier
en raison de l'état physique de la personne transportée (Crim. 23 mai 2001 ). En
revanche, il a été décidé dans des circonstances voisines qu'un médecin de
garde n'était pas justifié à commettre un excès de vitesse dés lors que, malgré
l'autorisation préfectorale dont il bénéficiait, il s'était abstenu d'équiper son
véhicule d'un dispositif lumineux spécial sans lequel la prise de risque
apparaissait finalement disproportionnée par rapport à l'urgence du
déplacement effectué (CA Paris. 12 mai 1995).
La contrainte
La contrainte physique, au sens du code pénal , ne peut résulter que d'un
événement imprévisible et insurmontable qui place l'auteur de l'infraction dans
l'impossibilité absolue de se conformer à la loi. Par exemple, a été cassée la
décision accordant l'exonération de la conductrice d'une automobile pour avoir
effectué un stationnement gênant sur un emplacement réservé aux véhicules
des grands invalides au motif, qu'étant enceinte, elle a été prise d'un malaise
qui l'obligeait à arrêter sa voiture, sans préciser en quoi la défaillance physique
invoquée par la prévenue l'avait placée dans l'impossibilité absolue de se
conformer à la loi (Crim . 15 novembre 2006).
La contrainte est externe quand elle est étrangère à la personne poursuivie
(par exemple par l'effet de forces naturelles d'une force étrangère qui peut
aussi être le fait des animaux) La contrainte est interne quand la personne
poursuivie est victime d'une impulsion interne ou d'un malaise cardiaque (Crim.
15 novembre 2005) qui supprime sa liberté.
76 © Les collections de I' INRETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
Qu'elle soit externe ou interne, pour entraîner l'irresponsabilité pénale la
contrainte doit répondre à plusieurs critères. D'une part, la loi exige le caractère
irréversible, insurmontable et irrésistible. D'autre part, la jurisprudence
constante exige l'imprévisibilité (Crim. 29 janvier 1921). Est ainsi justifiée la
décision de relaxe du conducteur d'une automobile poursuivi pour homicides
involontaires, mise en danger d'autrui et défaut de maîtrise, l'arrêt retenant que,
victime d'un malaise brutal et imprévisible qui lui a fait perdre le contrôle de
l'accélération de son véhicule, lancé à une vitesse croissante sur l'autoroute
puis l'aire de repos où il s'est immobilisé après avoir heurté les véhicules
occupés par les victimes, le prévenu a agi sous l'empire d'une contrainte à
laquelle il n'a pu résister (Crim. 15 novembre 2005) .
Il est vrai toutefois qu'une personne qui sait qu 'elle est atteinte d'un trouble
physiologie comme l'épilepsie et exerce pourtant une activité dangereuse peut
commettre une faute justifiant, en cas d'accident, sa responsabilité pénale (CA
Paris. 27 mai 1970).
De plus, le fait que l'événement soit irrésistible suppose que la personne
poursuivie se soit trouvée dans l'impossibilité d'y résister. Par exemple, celui
qui roule à 120 km/h alors qu'il y a un fort brouillard ne pourra invoquer la
contrainte du brouillard s'il y a un accident, il roulait trop vite de toutes façons.
La jurisprudence apprécie les caractères cités avec rigueur. Ainsi,
généralement, la présence de neige ou de verglas (Crim . 20 mars 2001) ou de
gravillons (Crim. 28 novembre 2000) sur la chaussée n'est pas une contrainte
imprévisible, mais doit au contraire amener le conducteur à redoubler de
prudence. De même, la défaillance des freins d'une automobile (Crim .
8 juillet 1971 ), la survenance d'un véhicule dans le couloir de circulation (Crim .
29 novembre 1972), celle d'un obstacle (Crim. 21 juin 1972), ou celle d'une
flaque d'eau consécutive à un violent orage (Crim. 14 octobre 1975}, n'ayant
pas constitué le caractère irrésistible, ne sont pas considérées comme une
force majeure justifiant l'irresponsabilité du conducteur. En revanche, l'absence
de traces de freinage confirme le caractère imprévisible et irrésistible, pour
l'automobiliste, de la traversée de la chaussée par les victimes (piétons) et
aucune faute d'imprudence ou d'inattention, aucune maladresse, aucune
inobservation des règlements n'apparaissent devoir être reprochées au
conducteur. En l'espèce, le conducteur circulait à une vitesse comprise entre
40 et 50 km/h , adaptée aux conditions de circulation rencontrées, et a percuté
les victimes qui ont entrepris de traverser la chaussée en dehors de tout
passage protégé, de manière soudaine et imprévisible pour le conducteur du
véhicule automobile qui arrivait à ce moment-là , lequel n'a pu de ce fait éviter le
choc.
Mais si la contrainte a pour origine une faute antérieure de la personne, elle
ne peut évidemment l'exonérer de sa responsabilité pénale pour une faute
d'imprudence. Par exemple, en cas de défaillance mécanique d'un véhicule,
cause d'un accident, le conducteur avait la possibilité de prévoir et de prévenir
par une vérification préalable de la voiture avant d'en faire usage (Crim .
8 juillet 1971 ).
©Les collections de l'IN RETS 77
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Après avoir constaté la diversité des fautes pénales dans l'accident de la
circulation au regard du droit positif, il nous faut désormais nous intéresser à la
faute civile.
La faute civile du conducteur et son
interprétation par le juge civil
Depuis l'entrée en vigueur de la loi du 5 juillet 1985 (dite "loi Badinter"} , le
droit à indemnisation ne repose pas sur la démonstration d'une faute mais sur
l'implication du véhicule dans l'accident. Est exclue a priori toute idée de
responsabilité fondée sur une faute au stade de l'indemnisation des victimes.
Mais la faute sera réintégrée dans la réflexion au stade des recours du débiteur
de l'indemnisation, exercés contre d'autres intervenants dans l'accident. Cette
situation n'est pas examinée ici (v. Guilbot, Larcher, Siméone et al., 2010). De
plus, la faute commise par le conducteur d'un véhicule victime d'un accident a
pour effet de limiter ou d'exclure l'indemnisation de son propre dommage dès
lors qu'elle a contribué à sa réalisation . L'existence de cette faute et de sa
relation de causalité avec le dommage relève de l'appréciation du juge du fond .
Ce point sera examiné plus bas.
Cette loi a été adoptée pour permettre l'indemnisation rapide des victimes,
une loi autonome (Wiederkehr, 1986) qui tend à améliorer la situation des
victimes d'accidents de la circulation et à accélérer les procédures
d'indemnisation (Brun, Jourdain et al., 2007).
La faute civile peut être définie comme la violation d'une obligation, non
justifiée par une cause exonératoire. De manière générale, selon Planiol , la
faute est « la violation d'une obligation préexistante ». En particulier, la faute
civile du conducteur est caractérisée par la violation d'une règle de conduite
édictée par les dispositions du code de la route qui fonde la qualification des
fautes à l'origine de l'accident ou du dommage. Par exemple, le fait de
dépasser sans laisser une distance suffisante avec le véhicule dépassé (Civ.
2e, 27 janvier 2000) ou la vitesse excessive (Civ. 2e, 11 juillet 2002) auraient
constitué une faute ayant joué un rôle dans l'accident (Durry, 2007). De même,
le fait de ne pas attacher la ceinture de sécurité (Civ. 2e, 7 février 1990}4
, celui
de ne pas avoir le permis de conduire ou même de ne pas porter de casque
pour un motocycliste doit être examiné pour vérifier s'il a joué un rôle dans le
dommage (Rade, 2007).
En s'interrogeant sur l'application des textes par les juges civils et sur le
contrôle de la cour de cassation sur les décisions des juges du fond , Jean
Buffet (2004) met en lumière la combinaison d'un contrôle sur la question de
l'existence d'une faute et d'un pouvoir souverain sur les conséquences de cette
faute sur l'indemnisation. C'est donc fort logiquement que nous étudierons
comment les juges du fond prennent en considération les circonstances
? « De ces constatations et énonciations, la cour d'appel , ... , a pu déduire, hors de toute
dénaturation, qu'il n'existait pas de relation de cause à effet entre les blessures constatées et
l'absence du port de la ceinture de sécurité ».
78 ©Les collections de I'INRETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
entourant l'accident pour se prononcer sur la faute du conducteur et les
circonstances entraînant la limitation ou l'exclusion de sa responsabilité civile.
La faute du conducteur : conduite ou comportement ?
À la lecture des premiers articles de la loi 1985, il apparaît évident que la
notion de conducteur est essentielle. En effet, la situation des victimes varie
selon qu'elles sont conductrices ou non conductrices. En absence de définition
légale précise de la notion du conducteur, plusieurs critères ont été dégagés
par la jurisprudence5
. La notion de conducteur peut être d'une importance
déterminante non seulement pour savoir contre qui agir, mais aussi parce que
si une victime se voit attribuer cette qualité, son droit à indemnisation peut s'en
trouver amoindri , voire être radicalement écarté si l'accident ne concerne
qu'elle6
. En effet, comme nous l'avons déjà indiqué, la faute du conducteur
victime, même simple, limite ou exclut son indemnisation7
.
L'immense variété des comportements appréhendés par l'application de
l'article 4 de la loi de 1985 est significative de la sévérité que les juridictions
mettent en oeuvre pour limiter ou exclure le droit à indemnisation du conducteur
victime. Nous allons constater que la faute civile qui peut lui être reprochée
revêt différentes formes en fonction de son rôle et de sa nature. Il est important
d'examiner aussi si le lien de causalité tient une place importante dans
l'appréciation de la faute du conducteur.
Les types de fautes du conducteur
Malgré la diversité des comportements en cause on peut les classifier en
deux catégories : les fautes dites de conduite et les fautes dites
comportementales.
Les fautes dites de conduite
La faute de conduite constitue un manquement au code de la route, plus
précisément un manquement à une obligation imposée par le code qui implique
notamment une perte de contrôle du véhicule. Ce sont celles dont le lien de
causalité avec le dommage est en général incontestable. Par exemple le fait de
ne pas respecter une priorité (Civ. 2e, 5 février 2004} , de changer brutalement
de voie de circulation (ch. mixte, 28 mars 1997) ou de franchir une ligne
5 Par exemple, est un conducteur celui qui pédale pour faire démarrer son engin (Civ. 2",
24 avril 1986) .. . «que le moteur ait été ou non en marche au moment de l'accident» (Civ. 2?.
13 janvier. 1988), l'automobiliste au volant de sa voiture remorquée «s'il avait conservé une
certaine maîtrise dans la conduite de son véhicule remorqué » (Civ. 2?, 14 janvier 1987). En
revanche, n'est pas un conducteur la victime d'un accident de la circulation qui avait quitté son
véh icule (Civ. 2?, 4 décembre 1985) ou qui était en cours d'extraction de son véhicule immobilisé
par un accident antérieur (Civ. 2?, 24 novembre 1993) ou encore celui qui avait arrêté son véhicule
et était en train de descendre (Civ. 2", 10 mars 1988), celui qui courait sur la chaussée en poussant
à la main son cyclomoteur (Civ. 2?. 7 octobre 2004), l'élève une auto-école (Civ. 2?. 29 juin 2000).
6 Hypothèse du conducteur ayant un accident tout seul, et s'en trouvant l'unique victime. Dans ce
cas, la loi de 1985 n'est pas applicable (Crim., 29 juin 1999, JCP, Ed . G, 2000.11.10290, note
Abravand-Jolly).
7 «dès lors qu'elle a contribué à sa réalisation » (du dommage) (Civ. 2?, 24 novembre 1993). « Elle
ne revêt un caractère exclusif que lorsqu'elle est seule a l'origine du dommage » (Crim.
22 mai 1996).
©Les collections de l'IN RETS 79
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
continue (CA Pau, 13 novembre 2001 ). La violation des règles de priorité en
tous genres illustrant parfaitement la confusion entre fautes civiles au sens de
la loi de 1985 et l'élément constitutif d'une infraction au code de la route. La
vitesse excessive ou inadaptée (Civ. 2e, 22 janvier 2004) représente une part
importante des fautes retenues par les juridictions en application de la loi
Badinter. Les accidents de choc arrière constituent une partie significative du
contentieux en découlant (Civ. 2e, 14 novembre 2002). Les accidents de
dépassement (Civ. 2e, 14 janvier 1999) et les collisions de sens inverse (Civ. 2e,
30 juin 2004) sont eux aussi omniprésents dans la jurisprudence propre aux
accidents de circulation .
Par exemple, la deuxième chambre civile a retenu les fautes de conduite
d'un automobiliste, dont la voie de circulation était partiellement enneigée et
qui, s'étant déporté sur la voie de gauche, est entré en collision avec un
tracteur attelé d'une remorque circulant dans le sens opposé, en affirmant que,
d'une part le conducteur victime n'a pas respecté l'obligation que lui impose le
code de la route de circuler sur sa propre voie, laquelle, en l'espèce, bien
qu'enneigée demeurait ouverte à la circulation ; et que, d'autre part, il n'a pas
su adapter sa conduite et sa vitesse aux circonstances atmosphériques et a
perdu la maîtrise de son véhicule (Civ. 2, 10 décembre 2009).
Les fautes dites comportementales
La faute de comportement constitue un manquement à la règle de sécurité
qui n'est pas à proprement parler une règle de circulation routière. Il s'agit des
fautes présentant un lien de causalité avec l'accident le plus souvent incertain.
La conduite sous l'empire d'un état alcoolique ou après usage de stupéfiants
(Civ. 2e, 13 octobre 2005) sont les plus fréquentes. Comptent aussi parmi ces
fautes du comportement le fait de ne pas avoir bouclé la ceinture de sécurité
(Civ. 2e, 5 octobre 1994) ou de ne pas avoir porté de casque (Civ. 2e,
16 octobre 1991). De même, le cas d'une cyclomotoriste circulant sans casque
et sans éclairage (Civ. 2e, 17 mars 2005) ou encore le fait de circuler sans
assurance et sans permis de conduire correspondant à la catégorie du véhicule
utilisé (CA d'Aix-en-Provence, 28 janvier 2009).
Évolution marquante de la jurisprudence
Afin de responsabiliser les conducteurs, mais aussi parce que la solution
inverse aurait été beaucoup trop coûteuse, la loi décide donc que la faute
commise par le conducteur a pour effet de limiter ou d'exclure l'indemnisation
des dommages qu'il a subis. La faute du conducteur victime, dès lors qu'elle est
établie et présente un lien de causalité avec le dommage, lui est donc
pleinement opposable, y compris lorsqu'il réclame réparation d'atteintes
causées à sa personne (Fages, 2009).
Les juges du fond sont souverains pour décider si la faute commise par le
conducteur victime est de nature à le priver partiellement ou totalement de son
droit à l'indemnisation.
Jusqu'en 2007, la conduite d'un véhicule terrestre à moteur sous l'empire
d'un état alcoolique constituait, en soi , une faute en relation avec le dommage,
de nature à limiter ou exclure tout droit à indemnisation du conducteur victime
80 © Les collections de l'IN RETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
(par exemple : Civ. 2e. 4 juillet 2002, 10 mars 2004, 13 octobre 2005, 30 janvier
2007) . Depuis deux arrêts rendus par l'assemblée plénière de la cour de
cassation le 6 avril 2007, un lien de causalité entre la faute de comportement et
les dommages doit être établi pour limiter ou exclure ce droit à indemnisation
(Jourdain, 2007 ; v. Groutel , 2007 pour un avis critique ; v. Bakouche, 2008, à
propos du défaut de permis de conduire) .
Ainsi , la jurisprudence n'exclut ou ne limite plus automatiquement
l'indemnisation du conducteur victime s'il a conduit sous l'empire d'un état
alcoolique ou aprés usage de stupéfiants. La faute demeure certes, et reste
pénalement répréhensible. Elle reste aussi un élément essentiel de mesure de
suppression ou de réduction de l'indemnité, mais il faut, également que ce
comportement soit causal avec le dommage. Le juge sera désormais tenu
d'apprécier in concreto le lien de causalité entre l'état d'alcoolémie du
conducteur victime et la réalisation de son préjudice avant de limiter ou
d'exclure son droit à indemnisation.
D'autres particularités sont à noter en cas d'accident de la circulation . En
effet, dés lors qu'il y a un conducteur auteur, l'indemnisation est liée à
l'implication du véhicule sauf s'il y a une faute inexcusable de la victime8
.
Mais en matière civile, les articles 2 à 6 de la loi du 5 juillet 1985 définissent
strictement l'admission des causes de l'irresponsabilité civile du conducteur.
Les circonstances qui peuvent limiter ou exclure
la responsabilité civile du conducteur
Aux termes de l'article 2 de la loi du 5 juillet 1985 : (( /es victimes, y compris
les conducteurs ne peuvent se voir opposer la force majeure ou le fait d'un tiers
par le conducteur ou le gardien d'un véhicule mentionné à l'article 1er». En
principe, le conducteur impliqué dans l'accident de circulation ne peut se
prévaloir d'une cause étrangère, autre que la faute de la victime lorsqu'elle est
susceptible d'écarter ou de limiter son droit à indemnisation. Le refus
d'accorder un effet exonératoire à la force majeure et le fait d'un tiers dans le
domaine des accidents de la circulation témoigne de la volonté du législateur,
non seulement d'avantager les victimes, mais surtout de rompre avec la logique
de la responsabilité, et oriente le nouveau régime vers un système
d'indemnisation des dommages (Bacache-Gibeili, 2007) .
Le seul fait de l'implication du véhicule du défendeur ne suppose nullement
un fait causal , il serait pour le moins paradoxal qu'on autorise néanmoins celui
ci à démontrer que le dommage n'est pas dû fait de son véhicule, mais à un
évènement étranger ou à l'action d'un tiers (Brun, 2009) .
En effet, le système de responsabilité mis en place, fondé sur l'idée de
garantie, limite très strictement les facultés d'exonération offertes au
conducteur ou au gardien du véhicule, en faisant de la faute de la victime, sous
8 «Seule est inexcusable au sens de la loi du 5 juillet 1985 (art. 3) la faute volontaire d'une
exceptionnelle gravité exposant sans raison valable son auteur à un danger dont il aurait dû avoir
conscience» (Ass. Plén., 10 novembre 1995).
©Les collections de l'IN RETS 81
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
certaines conditions elles-mêmes restrictives, la seule cause d'exonération . Par
contre, le conducteur ou gardien d'un véhicule impliqué dans l'accident ne peut
jamais invoquer ni la force majeure ni le fait d'un tiers.
La faute de la victime
En matière de faute de la victime, la loi Badinter opère une célèbre division.
D'un côté, se situent les victimes non-conductrices, soumises à l'article 3 de
la loi, qui leur réserve un régime très protecteur. Le rôle de la faute (art. 3, a/. 1)
est de priver la victime non conductrice de tout droit à réparation de dommages
résultant d'une atteinte à la personne. Mais il faut que cette faute ait été la
cause exclusive de l'accident. Pour la cour de cassation, cette dernière
circonstance se rencontre d'abord lorsque le conducteur n'a lui-même pas
commis de faute (Civ. 2e, 8 novembre 1993}, et à la condition que la faute de la
victime ait été pour lui imprévisible (Civ. 2., 2 décembre 1987) ou inévitable
(Civ. 2, 17 juillet 1989}, voire les deux (Civ. 2., 14 avril1988) (Chabas, 2000).
D'un autre coté, l'article 4 de la loi, énonce qu'il est possible pour le débiteur
d'indemnisation d'opposer aux victimes leur faute afin de réduire ou de
supprimer les dommages et intérêts dus. De ce que la loi de 1985 n'a envisagé
comme cause d'exonération que la faute de la victime, il résulte clairement que
le fait non fautif de la victime, fût-il imprévisible et irrésistible pour le conducteur
impliqué, est inefficace à le libérer de son obligation d'indemnisation (Lambert
Piéri, 2010).
L'interprétation de ce texte a donné lieu à de nombreux revirements. Pour
reconnaître à la faute de la victime un rôle d'exonération totale, on a d'abord
exigé qu'elle fût la cause exclusive de l'accident. Dans un premier temps, on
entendait par là qu'elle ait été imprévisible et irrésistible. Étaient cassés les
arrêts qui jugeaient la cause exclusive lorsque la victime seule (et non le
défendeur avec elle) avait commis une faute (Civ. 1e, 20 juillet 1987). Puis on a
jugé exactement l'inverse (Civ. 2e, 13 avril 1992}, considérant même que la
victime fautive n'avait pas d'action contre le défendeur non fautif (Civ. 2e,
24 novembre 1993 ; Civ. 2e, 6 juillet 1994).
Enfin, après de nombreuses incertitudes quant à l'interprétation de cet
article, la jurisprudence a été fixée par deux arrêts de la cour de cassation des
22 mai 1996 et 28 mars 1997. Aux termes de ces arrêts, on ne peut plus
évoquer le fait que la faute du conducteur soit la cause exclusive du dommage
pour exclure l'indemnisation. Le principe est que la victime doit obtenir
réparation intégrale mais que toute faute du conducteur victime ayant eu un
rôle dans le dommage peut lui être opposée pour réduire son droit à
indemnisation. L'importance de cette diminution est appréciée souverainement
par les juges du fond qui doivent aussi, comme nous l'avons indiqué plus haut,
prendre en compte le lien de causalité entre la faute de comportement et les
dommages (Ass. plén., 6 avril 2007). La faute demeure certes, après cette
décision , l'élément essentiel de la mesure de suppression ou de réduction de
l'indemnité, mais il faut également que le comportement soit causal avec
l'accident.
82 ©Les collections de l'IN RETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
En cas de dommage matériel , la faute de la victime a toujours pour effet de
limiter ou d'exclure son indemnisation, sans avoir besoin de distinguer selon la
nature de la faute, la qualité de la victime ou selon l'âge de la victime. Mais la
loi reste muette sur l'appréciation du degré d'exonération et les juges du fond
disposent d'un pouvoir souverain pour choisir entre exclusion ou simple
limitation de responsabilité.
S'agissant des atteintes à la personne, le conducteur ou gardien ne peut
opposer à la victime non conductrice que sa faute intentionnelle ou sa faute
inexcusable lorsque celle-ci a été la cause exclusive du dommage. Cette
dernière cause d'exonération est en outre écartée lorsque la victime est âgée
de moins de seize ans ou de plus de soixante-dix ans ou est titulaire, au
moment de l'accident, d'un titre lui reconnaissant un taux d'incapacité
permanente ou d'invalidité au moins égal à 80 %.
En revanche, la victime conductrice peut se voir opposer une faute
quelconque et celle-ci a pour effet de limiter ou d'exclure l'indemnisation, sans
que l'exclusion totale soit subordonnée à la circonstance que cette faute
présente les caractères de la force majeure ni même qu'elle ait été la cause
exclusive de l'accident (Cass. ch . mixte, 28 mars 1997 ; Cass. 2e civ.,
18 mars 2004).
La charge de la preuve de la faute repose sur celui qui l'invoque comme
cause d'exonération. Il faut ensuite que cette faute ait un lien de causalité avec
le dommage. Ainsi , le fait que la victime ne portait pas sa ceinture de sécurité
est une faute en lien direct avec le dommage car si elle l'avait normalement
mise, son dommage aurait été amoindri. Par ailleurs, la question de savoir si
l'exonération doit être totale ou partielle est abandonnée à l'appréciation
souveraine des juges du fond . En cas d'absence de faute prouvée et certaine,
le conducteur victime ne peut en aucun cas voir son droit à indemnisation
affecté (Civ. 2e, 21 décembre 2006).
La faute du conducteur victime doit s'apprécier en faisant abstraction du
comportement de l'autre conducteur impliqué dans l'accident (Civ. 2,
4 décembre 2008). Ainsi , lorsque plusieurs véhicules sont impliqués dans un
accident de la circulation , le droit à indemnisation des ayants droit du
conducteur victime est exclu ou limité si celui-ci a commis une faute ayant
contribué à la réalisation de son dommage (Crim . 27 novembre 2007).
Par ailleurs, la faute de la victime peut constituer un cas de force majeure
lorsqu'elle a été, pour le conducteur, imprévisible et irrésistible (v. Brusorio
Aillaud , 201 0) .
©Les collections de I'INRETS 83
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
La force majeure
Il est important de rappeler que la force majeure n'est plus exonératoire
depuis la loi 1985 dans les accidents de la circulation. C'est-à-dire qu'un fait
extérieur même imprévisible et irrésistible, donc constitutif de la force majeure,
n'est jamais exonératoire. Cette exclusion se justifie d'autant mieux que les
plaques de verglas ou nappes de brouillard, trop souvent invoquées par les
conducteurs par le passé, sont en fait inhérentes aux risques de la circulation et
ne représentent donc pas un caractère d'extériorité à l'activité du conducteur
pour fonder l'exonération pour force majeure.
En effet, contrairement au droit commun de la faute de la victime, où
l'exonération totale est soumise au cas de force majeure, il n'existe pas dans la
loi Badinter et dans la jurisprudence qu'elle a engendrée de délimitation
tranchée. Et cela est fort regrettable puisque l'effet immédiat et relativement
peu confortable pour les conducteurs victimes est de savoir que leur indemnité
peut être totalement supprimée, sans d'autres critères que la vague gravité de
leur comportement. On assiste alors à une véritable précarisation du
conducteur victime (Dumery, 2009).
Les expressions force majeure, cause étrangère et cas fortuit sont parfois
utilisées comme synonymes en doctrine ou en jurisprudence9
. Notamment, la
force majeure, au sens de l'article 2 de la loi, est un événement non seulement
imprévisible et irrésistible, mais aussi extérieur aux parties (Civ. 2,
2 juillet 1986). Ainsi , les calamités naturelles, telles qu'un orage, une tempête
de neige, la foudre, la pluie, le verglas (Civ. 2e, 17 mars 1986}, le brouillard
intense
(Civ. 2e, 8 juillet 1999).
Prenons plusieurs situations possibles pour évoquer la force majeure :
Le cas où le conducteur exerce ses droits à l'encontre d'un autre
conducteur. Par exemple, un automobiliste percute un autobus stationné
sur le bas côté de la chaussée. Ayant relevé non seulement que le
préposé du propriétaire de l'autobus avait commis une faute en laissant
le véhicule sans dispositif réfléchissant ou feux de stationnement
permettant aux usagers de le discerner, l'éclairage public étant défaillant,
mais encore que la présence de l'autocar était imprévisible, irrésistible et
insurmontable pour le conducteur de l'automobile, une cour d'appel se
crut autorisée à exclure l'indemnisation du préjudice occasionné au
propriétaire de l'autobus. Cet arrêt est cassé au motif qu'elle n'avait pas
recherché si l'automobiliste n'avait pas pu voir l'autocar dans la lumière
de ses phares (Civ. 2e, 11 octobre 1989).
Le cas où aucune faute n'est démontrée à l'encontre du conducteur
surpris par l'irruption d'animaux, mais qui reste responsable des
conséquences dommageables de l'accident. En agglomération, un
chevreuil surgit de la droite sur la route et heurte un motocycliste. Celui-ci
9 Ass. plén. 13 décembre 2002, (deux arrêts). La confusion est également présente dans le code
civil (art. 1148).
84 © Les collections de I' INRETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d 'imprudence du conducteur
se déporte sur la gauche et entre en collision avec une voiture survenant
en sens inverse. Il roulait à une vitesse inférieure à celle autorisée. Il était
attentif à un premier chevreuil qu'il avait vu dans un champ sur sa droite.
L'irruption inopinée du second animal a été si soudaine qu'il était
impossible pour le motocycliste d'éviter la collision . Il n'y a pas lieu
d'exclure son droit à indemnisation, sur le fondement de l'article 4 de la
loi de 1985. Par contre, l'automobiliste est tenu de l'indemniser de
l'intégralité des conséquences dommageables de l'accident (CA Nancy.
38 chambre civile, 16 février 2007) .
Enfin , le cas où la victime de l'accident n'est pas un conducteur et
demande réparation au conducteur. A titre d'exemple, la Haute juridiction
censure une décision qui avait énoncé que, le conducteur n'ayant pas
commis de faute, celle de la victime, qui ne lui avait pas cédé le passage,
avait été la cause exclusive de l'accident. Pour la Haute juridiction, la
preuve que le conducteur du véhicule impliqué n'avait pas commis de
faute ne suffisait pas à le dégager de son obligation d'indemnisation, il
fallait rechercher si celui-ci n'aurait pu éviter l'accident (Civ. 2e,
4 octobre 1989). Dans ce cas, le conducteur ne pourra jamais s'exonérer
de sa responsabilité en invoquant la force majeure. On remarque, dans
cet arrêt, que la cour de cassation ne se contente pas d'exiger la
constatation par les juges du fond des caractères de la force majeure ;
elle exerce un contrôle très étroit de la qualification des causes de
l'accident et leurs conséquences sur la responsabilité du conducteur.
Le fait d'un tiers
Tout comme pour la force majeure, l'article 2 de la loi de 1985 prévoit la
même solution pour le cas du fait d'un tiers. En revanche, le fait d'un tiers ne
présentant pas les caractères de la force majeure n'est pas une cause
d'exonération pour le conducteur impliqué, mais il en est de même désormais si
le fait du tiers était imprévisible et irrésistible 10 pour celui-ci.
C'est ainsi, notamment, qu'un défaut d'entretien de la chaussée,
l'insuffisance ou l'inexactitude de la signalisation , l'absence d'indication de
travaux effectués sur une route, une panne d'éclairage, ne sauraient constituer
pour le conducteur une cause le libérant de l'obligation d' indemniser la victime.
Pas davantage le conducteur entré en collision avec un autre véhicule dont le
passager a été blessé ne peut se prévaloir, pour écarter son obligation de
réparation , du fait de l'autre conducteur (Civ. 2e. 18 mars 1987}, quand bien
même ce fait aurait été la cause exclusive de l'accident (Civ. 2e.
6 novembre 1985).
De la même façon , le fait d'un tiers non débiteur d'indemnisation en vertu de
la loi de 1985, tels un piéton, un cycliste ou un garagiste, dont la faute, le fait de
la chose ou le défaut d'exécution de l'obligation contractuelle est à l'origine de
l'accident de la circulation , ne saurait constituer pour le conducteur une cause
10 Voir la définition et les critères imprévisibles et irrésistibles dans les arrêts : Cass. Ass . plén .
14 avri l 2006.
© Les collections de I' INRETS 85
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
d'exonération, mais ouvre à la victime la faculté de faire condamner in solidum
ce tiers en application du droit commun de la responsabilité.
Par ailleurs, cette loi n'a vocation à s'appliquer qu'aux cas où le défendeur à
l'action est un conducteur. À défaut, la victime pourra seulement agir sur le
fondement du droit commun , c'est-à-dire sur l'article 1384 a/. 1er du code civil , et
l'auteur du dommage pourra s'exonérer en rapportant la preuve de la force
majeure ou le fait d'un tiers. Par exemple, un automobiliste agit en
responsabilité à l'encontre d'un cycliste qui a causé un dommage au véhicule,
dans cette situation, la loi Badinter ne peut en aucune façon s'appliquer.
Une dérogation est prévue par l'article 5 de la loi Badinter lorsque le
propriétaire a confié la conduite du véhicule à un tiers (Civ. 2e, 28 juin 1995).
Dans ce cas, bien que la faute du conducteur, au regard du propriétaire du
véhicule endommagé, soit une faute d'un tiers, elle peut lui être opposée. Le
propriétaire du véhicule prêté a pris un risque en laissant conduire sa voiture
par une autre personne que lui , il doit en assumer les conséquences.
Il est bien à noter que certains manquements de personnes autres que la
victime ne sont pas considérés comme les faits d'un tiers , mais assimilés à une
faute de la victime. Il en est ainsi de l'imprudence du conducteur d'un véhicule
automobile qui est opposable à la personne transportée, dans la mesure où
l'accident est imputable à un défaut d'entretien normal de la voie 11
.
Conclusion
L'analyse de la faute et de ses corollaires juridiques dans le domaine des
accidents routiers, tant sur le plan de la réparation (droit civil) que sur celui de
la sanction {droit pénal) est riche en enseignements. En effet, elle révèle que
l'analyse des processus constitutifs des infractions involontaire routières s'est
affinée par rapport au droit civil en particulier en matière de faute et de
causalité .
Au civil , la loi Badinter dont les termes sont caractérisés par les juges depuis
1985, dans son application et son objectif affiché (meilleure protection des
victimes et réduction du contentieux par simplification du droit), entraîne en
réalité bien plus d'interrogations dans les mécanismes de recours, qui n'ont pas
été examinés dans cet article, que le régime pénal dont les principes semblent
à première vue bien plus abstraits. A contrario, en ce qui concerne la causalité,
la législation pénale est nettement moins claire que le droit civil , mais son
application est bien moins problématique.
On constate des évolutions majeures sur le lien de causalité en matière
pénale (évolution législative) et civile (évolution jurisprudentielle) . C'est ainsi
que la causalité rejetée au civil fait son retour avec la jurisprudence (AP 2007)
pour venir s'affirmer comme une des notions capitales à l'instar du droit pénal ,
quelle que soit la gravité de la faute. On s'aperçoit également que les causes
d'exclusion ou d'atténuation de la responsabilité doivent être prises en compte
11 Voir à ce sujet : CE. 27 janvier 1965, Morard. Rec.CE , p. 57.
86 © Les collections de I'INRETS
Accidents de la circulation et appréciation de la faute d'imprudence du conducteur
dans l'appréciation de la faute du conducteur aussi bien en matière pénale que
civile.
Certes des divergences existent entre les notions de faute civile et de faute
pénale d'imprudence, force est pour autant de constater que la conception
radicalement opposée que l'on se fait de façon usuelle entre ces ensembles est
désormais désuète.
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Civ. 2". 5 février 2004 no 02-16 .530. NPB.
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Civ. 2?. 13 octobre. 2005 JCP G 2006. 1. 111 , no 12, obs. Ph. Stoffei-Munck.
Crim. 15 novembre 2005 no 04-87.813.Bull. crim. no 295 ; D. 2006, jur. 1582,
note Dreyer, et paner. 1652, obs. Roujou de
Boubée ; Dr. pénal 2006. 32, obs. Véron, Rev. Sc.
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CA Agen , 23 février 2006 Jurisp.Auto. no 784, avril2007, p. 237
Cass. Ass . Plén. 14 avril2006 Jurisp.Auto . 2006, no 774. p. 278.
Crim. 7 juin 2006 Jurisp.Auto . 2007. no 782, p. 127.
Crim. 26 septembre 2006 Jurisp.Auto. 2006, p. 594.
Crim. 15 novembre 2006 Juris Data no 2006-036584 ; Dr. pén. 2007, comm.
16, note M. Véron.
CA Lyon , 21 décembre 2006 no RG 05r3230.
Crim. 30 janvier 2007 no 06-84253, Jurisp.Auto 2007, p. 361 .
©Les collections de l' IN RETS 91
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
CA Nancy, Civ. 3" , 16 Février Jurisp.Auto. no 791 , décembre 2008.
2007
Cass. Ass. Plén., 6 avril. 2007 no 05-81350 et no05-15950, JCP G 2007, Il , 10078,
note P. Jourdain ; Jurisp. Auto. 2007. p. 301 .
Crim. 18 septembre 2007 Jurisp.Auto. 2007. p. 638.
Crim. 27 novembre 2007 Jurisp.Auto. 2008 no 794. p. 40.
Crim. 19 décembre 2007 no 07-83876.
Crim. 18 mars 2008 no 07-84.447. Jurisp.Auto. 2008 no 796 p. 322.
Civ. 2". 4 décembre 2008 Jurisp.Auto 2009 no 803.
Crim. 24 mars 2009 no 08-83.732.
Crim. 10 juin 2009 Jurisp.Auto 2009 no 810.
CA Aix-en-Provence, 28 janvier Jurisp.Auto 2009 n° 805 p. 155.
2009
CE, 24 juillet 2009 n° 298194. Jurisp.Auto. 2009 n° 810 p. 34.
Civ. 2, 10 décembre 2009 no 09-10221 .
* no des arrêts référencés sur le site www.legifrance.gouv.fr
92 © Les collections de I' INRETS
Commande et observation d'un
véhicule automobile pour le
diagnostic de rupture d'un itinéraire
Lghani Menhour
Doctorant en automatique, systèmes embarqués et robotique ,
université de technologie de Compiègne,
ED 71 "Sciences pour l'ingénieur" HEUDIASYC- UMR 6599 CNRS-UTC,
université de technologie de Compiègne, Centre de Recherches de Royallieu ,
BP 20529, 60205 Compiègne Cedex, France
lghani. menhour@hds. utc. fr
Sujet de thèse : Diagnostic de rupture d'un itinéraire. Extrapolation d'une situation de
conduite maîtrisée vers une perte de contrôle
Direction de thèse :
Ali Charara, professeur en automatique et systèmes complexes à l'université de
technologie de Compiègne, Laboratoire HEUDIASYC UMR 6599 CNRS
Daniel Lechner, directeur de recherche à I'IFSTTAR, département mécanismes
d'accidents ; docteur de l'Ecole Centrale de Lyon , spécialité mécanique
Financement INRETS
Résumé - Une meilleure compréhension du risque et des situations critiques
peut augmenter considérablement la sécurité routière. En effet, cette sécurité
peut être atteinte par la connaissance du comportement dynamique du véhicule
et de la géométrie de la route. Ce travail propose l'étude du problème de
diagnostic de rupture d'un itinéraire. En d'autres termes, réaliser par simulation
une extrapolation des comportements observés, dans une situation de conduite
maÎtrisée, vers une perte de contrôle en utilisant une commande robuste et un
observateur. Pour ce faire, deux points sont traités :
le premier concerne la reconstruction du dévers de la route avec un
observateur par mode glissant à entrée inconnue. Ce paramètre, non
mesurable par des capteurs à faible coût, joue un rôle important dans la
dynamique latérale du véhicule. D'où l'importance de mettre en oeuvre un
observateur (ou capteur virtuel) pour l'estimer ;
le second est l'étude du comportement dynamique de véhicule sous de
fortes accélérations latérales, en utilisant un modèle du véhicule non
linéaire piloté par un modèle de conducteur (commande robuste) et
couplé avec l'observateur du dévers. Le modèle du conducteur est basé
sur la commande par monde glissant d'ordre 1 qui est une commande
non linéaire.
© Les collections de I'INRETS 93
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Les différentes composantes sont testées et validées par des données
expérimentales du véhicule Peugeot 307 développé au département
mécanismes d'accidents de /'INRETS.
Introduction
Les récents résultats sur l'accidentologie montrent qu'une bonne
connaissance du comportement dynamique et de la géométrie de la route peut
réduire considérablement les accidents et les pertes de contrôle dynamiques,
dans [1] les auteurs ont fait référence aux taux d'accidents élevés provoqués
par les pertes de contrôle. Plusieurs systèmes d'aide à la conduite qui ont
amélioré le confort et la sécurité des passagers existent sur les véhicules de
série comme : ABS (Anti-block bracking system), ESP (Eiectronic stability
programs) et les systèmes ADAS (Advanced driver assistance systems).
L'objectif de ce travail est de mettre en oeuvre un outil qui permettra de simuler
le comportement non linéaire du véhicule en situation critique, ceci en réalisant
des extrapolations en vitesses, afin d'alerter le conducteur d'un risque de
rupture de sa trajectoire ou bien de perte de contrôle de son véhicule. Cette
application est connue sous le nom « Diagnostic de Rupture d'un Itinéraire » [2]
qui consiste à identifier la vitesse limite de franchissement d'une infrastructure
routière. Cette application entre dans le cadre du projet RADARR du
programme SARl qui consiste à mettre en place sur des itinéraires routiers un
système d'information pour alerter les conducteurs d'un risque de perte de
contrôle de leur véhicule . Afin d'atteindre cet objectif, nous utilisons des
techniques d'automatique (commande et observation) et des modèles du
véhicule (linéaire à paramètres variants et non linéaire).
Ce papier est consacré à la présentation d'un modèle de conducteur
performant développé pour simuler le comportement limite du véhicule, en
d'autres termes, concevoir un outil qui détermine les commandes au volant que
l'on doit appliquer sur un modèle de véhicule pour réaliser des extrapolation en
vitesse et identifier la vitesse limite de franchissement d'une infrastructure.
Dans ce cadre, nous nous intéressons également aux observateurs d'état
(capteurs virtuels) pour estimer les attributs de la route et la dérive au centre de
gravité (CdG). En effet, la vitesse maximale de conduite dans une courbe est
limitée par l'angle d'inclinaison latérale de la route. Les différents algorithmes
sont embarqués dans le véhicule instrumenté Peugeot 307 développé par
I'INRETS-MA pour réaliser des extrapolations en vitesse vers une perte de
contrôle. Il convient de souligner que la procédure de synthèse du modèle de
conducteur ne tient pas compte du comportement humain, et l'appellation
"modèle du conducteur" est relative à la conception d'un modèle mathématique
susceptible de reproduire les mêmes commandes qu'un conducteur humain au
volant, afin de simuler en boucle fermée le comportement non-linéaire du
véhicule et assurer un bon suivi de trajectoire de référence.
La conduite en toute sécurité peut être atteinte par la bonne connaissance
des états dynamiques du véhicule et les attributs de la route. Le premier point
abordé dans cette investigation est la conception d'un modèle de conducteur.
94 © Les collections de I'INRETS
Commande et observation d'un véhicule automobile
Ce problème a été traité par beaucoup de publications, par exemple, [3 , 4] les
modèles du conducteur présentés dans ces travaux sont constitués de
plusieurs niveaux (anticipateur et compensateur) . Dans ces modèles des
paramètres essayant de reproduire les repères utilisés par le conducteur sont
introduits, par exemple, la distance de prédiction. Dans d'autres publications
comme [5, 6] les modèles du conducteur sont conçus avec les techniques de
commande optimale et prédictive. Dans cette démarche, nous allons utiliser la
commande par mode glissant pour la conception du modèle du conducteur,
notre choix s'est porté sur cette commande pour ces performances confirmées
par beaucoup d'auteurs comme dans [7, 8]. Dans les différents travaux trouvés
dans la littérature, les auteurs ne montrent pas les performances de leurs
modèles sous des fortes accélérations latérales. Le second est l'estimation du
dévers de la route avec un observateur par mode glissant à entrée inconnue,
ce paramètre joue un rôle important dans la dynamique latérale du véhicule, du
fait que la vitesse maximale de conduite dans une courbe est limitée par cet
angle. L'observateur a été proposé et développé pour la première fois par
Luenberger au début des années soixante du siècle dernier [9, 10, 11]. À
l'origine l'observateur a été conçu pour compléter ou remplacer des capteurs
dans un système de contrôle. Depuis beaucoup d'observateurs ont été
développés pour des systèmes ayant des entrées connues et inconnues, par
exemple, [12, 13, 14, 15, 16]. Récemment, de nouveaux observateurs avec des
entrées inconnues utilisant la technique de mode glissant ont été proposés pour
les modèles incertains, voir par exemple [15, 16].
Le reste du papier sera organisé comme suit : la section 2 présente les
modèles du véhicule utilisés dans cette application, pour la mise en oeuvre de
la commande (modèle du conducteur) et de l'observateur, ainsi que le modèle
non linéaire utilisé pour réaliser des tests de survitesse. Les sections 3 et 4 sont
consacrées à la description de l'observateur et de la loi de commande (modèle
du conducteur) . Dans la section 5, l'observateur et le modèle du conducteur
sont validés expérimentalement avec les données de la Peugeot 307
développée par I'INRETS-MA [17]. Quelques mesures faites avec le véhicule
VANI (un appareil à grand rendement développé par le réseau des Ponts et
Chaussées de mesure des attributs de la route) ont été utilisées également
comme référence pour la validation du dévers de la route [18]. Puis des tests
d'extrapolation en vitesse seront présentés. Finalement, la section 6 présente
les remarques et conclusions.
Modèles du véhicule utilisés
Cette étude est consacrée à la conception d'un observateur par mode
glissant à entrée inconnue et d'une commande par mode glissant du premier
ordre. Ces deux algorithmes sont synthétisés en utilisant deux modèles du
véhicule linéaire à paramètres variants (MLPV) : le vecteur d'état du 1er modèle
se compose de quatre variables suivantes, l'angle de dérive au CdG, la vitesse
de lacet, l'angle de roulis et la vitesse de roulis . Dans ce modèle l'angle de
dévers de la route est considéré comme une entrée inconnue. Le second
modèle utilisé pour la synthèse de la loi de commande est composé par deux
©Les collections de l'IN RETS 95
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
degrés de liberté qui sont les mouvements latéral et de lacet. Le troisième
modèle utilisé ici est un modèle non linéaire quatre roues, dans lequel trois
mouvements du véhicule sont considérés (longitudinal, latéral et le lacet). Ce
dernier est utilisé pour réaliser des tests d'extrapolation en vitesse et observer
le comportement du véhicule sous des fortes sollicitations. Ce dernier modèle
sera piloté en braquage par la loi de commande et l'angle de dévers estimé
sera utilisé comme une entrée pour ce modèle.
Modèle LPV 1 pour la synthèse de l'observateur
Dans les situations de conduite normales, les efforts latéraux ( Fyf , Fyr) du
véhicule peuvent être modélisés par une relation de proportionnalité entre les
angles de dérive (a 1 , a,) au niveau des roues et leurs rigidités. Ils sont définis
comme suit :
( 1)
C 1 et C, sont respectivement les rigidités de dérive de la roue avant et
arrière du véhicule, L1 and L, sont respectivement les distances entre le
centre de gravité et l'axe avant et arrière, ô est l'angle de braquage des roues
avant. À noter que la vitesse longitudinale est considérée comme variable dans
ce modèle qui devient modèle linéaire à paramètres variants. La représentation
du modèle dans l'espace d'état des quatre états qui forment le modèle peut être
ré-écrite comme suit :
avec:
x= A(t)x(t) + B, (t)u 1 (t) + B2 (t)u2 (t)
Y= Cx(t)
- l ,qcu.o 1 c C,.3 _ h,L, ! ,Ct
-1-~
1 ,mV,2 l , mV, ! ,V, ! ,V, l ,mV, (t)
- cu.l cu.2 0 0
l rCf
A= 1, ! ,V, B = 1 z
, 1
0 0 0 0
- c,.oh, c, .,hr C,.J -~ cf
1 x ! ,V, 1, 1, 1 x
C? [i
0 0
~]· U2 = [~]. 1 0 u, =[ô] x(t) =[,su)
0 0
, B = 2
1/1(1)
_J_
V, (t)
0
0
0
1
(2)
(3)
--
mV,(t)
~
1,
0
0
rflv(l) ~v (t) l
Les entrées inconnues considérées ici sont l'angle de dévers t/J, et la force
latérale du vent f g , lg est la distance entre le centre de gravité et le point
96 ©Les collections de I'INRETS
Commande et observation d 'un véhicule automobile
d'application de cette force. Les coefficients c a,O ' ca, l . c a,2 et ca 3 sont
donnés par les équations suivantes :
!Ca.o = C1 + C,~Ca. l = L1C1 - L,C,~Ca.2 = L~2C1 + L~C,
Ca.)- h, (mgh, - K , ),I.q - l x + mh,
Le mouvement de roulis du véhicule en présence de l'angle de dévers est
montré à la figure 1. Le véhicule est supposé tourner autour de l'axe de roulis.
h, est la distance entre le centre de gravité et G et le centre de roulis . f/J, et
tPv sont les angles de dévers et de roulis.
Figure 1. Diagramme de l'angle de dévers et de roulis
·----... y tPv
---- ~: __ r --------
----
g
Modèle LPV 2 pour la synthèse de la loi de commande
Le modèle utilisé dans la synthèse de la loi de commande est obtenu avec
les même hypothèses utilisées pour l'obtention du modèle donné par les
équations 2 et 3. La différence entre ces deux modèles, est que le modèle
donné par l'équation 4 comporte uniquement deux mouvements (latéral et de
lacet).
X(t) = A(t)X(t) + liV(t) (4)
avec:
©Les collections de I'INRETS 97
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Modèle non linéaire quatre roues
Le modèle non linéaire est composé de trois degrées de liberté, qui
caractérisent le mouvement du véhicule dans un plan (deplacement
longitudinal , latéral et de lacet. Dans notre approche, les vitesses de rotation
des roues sont considérées connues, elles seront introduites comme des
entrées extérieures pour calculer les taux de glissement longitudinaux puis les
forces longitudinales. Les mouvements du véhicule dans le plan sont décrits
par les équations suivantes :
. 1 4
V = ?1?V +-(~F -F ) x 'f' v Xl aero - m ,- x
. 1 4
v_,= -1/JV, +;(~FY, - FJ.,." ) (5)
4
l ,!p = ~M,
f-f
1/1 =1/J
X = V, COSl/J- V, sintp
Y= V, sin 1/J +V, COSl/J
avec:
L~l" = F,, + F, 2 + F,3 + F,,, :L:.,F .. , = F,, + F,2 + F,.3 + F,,, F~.,, = t pSC,V}, F """"" =mg sin( if>,),
Les efforts latéraux et longitudinaux seront calculés par la formule magique
de PACEJKA [19].
Estimation de l'angle de dévers par un
observateur par mode glissant à entrée
inconnue
Dans cette approche, nous supposons que les composantes du vecteur des
entrées inconnues u2 (t) sont bornées, et qu'il existe un nombre réel positif ~
tel que:
soit x(t) l'estimée de x(t) ' et e(t) l'erreur d'estimation :
e(t) = x(t)- x(t)
L'observabilité du couple (A, C) implique l'existence d'une matrice
LE ffi nxp telle que les valeurs propres de la matrice (A- LC) soient dans le
demi plan gauche. Puisque la matrice (A- LC) est asymtotiquement stable ,
98 © Les collections de l'IN RETS
Commande et observation d'un véhicule automobile
pour toute matrice Q = QT, il existe une matrice définie positive P = p T telle
que :
(A-LCl P+P(A-LC) = -Q (6)
Q FErn~~ Nous choisissons telle que la matrice ;n satisfasse l'égalité
suivante :
(7)
Les conditions données par les équations 6 et 7 assurent la faisabilité de
l'observateur. Considérons la fonction suivante :
~ {a F(~- y) si(y- y) ;é 0
E(y,y,a)= iiF(y- Y) li
Osi F(y- y)= 0
(8)
où a 2:: r est un paramétre à régler et 11·11 est la norme Euclidienne. Noter
que :
.Y- y= Ce(t) = c(x- x)
La fonction E(.Y,y,a) est un élément important dans l'observateur par
mode glissant à entrées inconnues. En utilisant les preuves trouvées dans (13] ,
il est facile de démontrer que l'équation dynamique des états estimés x(t)
(figure 2) peut être écrite de la façon suivante :
(9)
Pour a;;:: r une estimation asymtotique des états du système 2 est garantie
si:
lim e(t) = lim (x(t)- x(t)) = 0
Une fonction de type Lyapunov est utilisée pour démontrer la convergence
asymptotique de l'observateur. En utilisant l'équation de la dynamique du
système (2) et l'équation dynamique de l'observateur de (9) , nous pouvons
déduire la dynamique de l'erreur d'estimation e(t) qui est :
©Les collections de l'IN RETS 99
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Nous montrerons que :
d 1' T -(e Pe) = - e Qe < 0
dt
Ceci implique :
lim e(/) = 0
Figure 2. Black diagramme de l'observateur par mode glissant
à entrée inconnue
Véhicule expérinremal
f rr----1 E(y(t), y(t), a")
l~r Îg
1 Observateur par mode glissant à entrée inconnue :
'--··-··- ··-··-··-··-··- ··-· ·-··-··-··-··-··-··-· ·)
Contrôle de braquage avec la commande
mode glissant d'ordre 1
Dans cette section , nous développons le contrôleur par mode glissant
d'ordre 1 pour le contrôle du mouvement latéral du véhicule. La procédure
considère que le véhicule est équipé de tous les capteurs nécessaires. Nous
présentons l'aspect théorique de la commande par mode glissant et son
application sur notre cas d'étude. Pour la commande par mode glissant d'ordre
1, considérons la fonction candidate de Lyapunov définie positive suivante :
(11 )
La surface de glissement appelée aussi variété ou hypersurface de
commutation est choisie de manière à décrire un type d'évolution lors du
100 © Les collections de I'INRETS
Commande et observation d'un véhicule automobile
régime glissant, elle est généralement un hyperplan passant par l'origine de
l'espace de phase. La surface de glissement S(x) est choisie comme:
d
S(x) = (dt +À)e1
(12)
Ou  est une constant strictement positive, eY =y- y, est l'erreur de
poursuite sur le déplacement latéral du véhicule. y, est la référence, y est
l'une des sorties du modèle calculée comme suit :
y= Vx sin(1p) + Vycos(1jl) ""' Vx1f + Vy
La condition de stabilité et de convergence asymptotique pour S(x) = 0 est
garantie par la condition suivante :
. 1 d 2
V = --S s -ry 1 S 1 avec rJ > 0
2 dt
Le système en mode glissant satisfait la condition suivante :
S(x) = S(x) = 0 (14)
La commande non linéaire par mode glissant est formée par la commande
équivalente ôeq, qui est une composante basse fréquence, et par une
composante haute fréquence !:iô . La commande totale formée par ces deux
composantes est la suivante :
(15)
La commande équivalente maintient les états dynamiques du système
autour de la surface de glissement S(x) = 0 . La commande équivalente est
calculeé par la condition de l'équation 14 et donnée par l'équation suivante pour
notre cas d'étude.
s = ë + Âè = v.,, + v·'· + v -y·· + Âè = 0 y y x't' x'f' y r y (16)
Finalement, l'expression de la commande équivalente, en utilisant l'équation
de la dynamique latérale du modèle LPV de l'équation 4 , est comme suit :
- [- Vx1f' - Vx7/J- ai Jvy - a2J'Ij; +ji, - Âè J
Ô eq - =---"------"-----'=----'::..:....._ _ _:__---".-"....
b,
La composant haute fréquence de l'équation 15 est donnée par l'équation
suivante :
!:iô = ksign(S) (18)
où k est une constante positive déterminée par la condition de
convergence asymptotique donnée par l'équation 13. Sign est la fonction
discontinue qui provoque le phénomène de broutement, cet inconvénient est
éliminé avec la substitution de la fonction discontinue Sign par une fonction
©Les collections de l'IN RETS 101
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
continue décrite dans le paragraphe suivant. Finalement, la commande par
mode glissant du premier ordre pour notre cas d'étude est décrite par l'équation
suivante :
.5 = m[-V,(t)I/J(t) + (2C1 + 2C, )Vy(t) + [V,(t) + 2C1 L1 - 2C,L, ]1/J(t) + (1g)
mV,(t) mV,(t)
y, - k ,. - V,(t)'ljl(t)]IC1 - ksign(ë,. + k ,. )
Dans le but de démontrer la convergence en temps fini de la loi de
commande, considérons la condition de convergence de rJ - attractivité
donnée par l'équation 13 :
v = ss s -1] 1 s 1
SS = S(ji- ji, + Àè y)= ~kSsign(S) + S(~ôeq + Zi11 Vy + Zi12'1jl +ViP + Vx'ljl -ji, + Àèy)
à noter que :
donc :
~ôeq = [- Vx'l/J- Vi/J- allvy - a211ÎJ + ji,- ÀèJ
S.sign(S) = ISI
Finalement, la condition de convergence en temps fini est assurée par la
condition suivante :
k ~ mry!C1
(20)
Fonction continue
Le principal inconvénient de la commande par mode glissant d'ordre 1 est la
fonction haute fréquence qui provoque le phénomène de Chattering. Dans le
but d'éliminer ce désavantage, la fonction discontinue est remplacée par une
fonction continue.
sign(S)--+ cont(S) = _S_
ISI+f/J
(21)
Dans notre travail, nous avons adopté la même solution que dans [20] pour
le calcul de la variable f/J . En effet, quand la variable f/J tend vers zéro la
fonction continue correspond à la fonction sign(S), et quand f/J est grand la
fonction continue tend vers zéro. L'équation 22 montre le calcul adaptatif de la
variable f/J par intégration de la surface de glissement.
çb = çb0 + 1 rJ 1 avec (rJ ... JSdt)
Finalement, l'équation continue de la commande par mode glissant d'ordre 1
est comme suit :
102 ©Les collections de I'INRETS
Commande et observation d'un véhicule automobile
o = o -k(--s--)
<q 1 S 1 +9io + 117 1
(23)
Évaluation expérimentale
Dans le but de réduire le temps de calcul des matrices des gains de
l'observateur pour chaque itération ou bien pour chaque valeur de la vitesse ,
des intervalles de vitesses sont définis et pour chaque intervalle les matrices de
gains sont considérées constantes . Les données expérimentales utilisées ici
sont issues du véhicule expérimental Peugeot 307 développé par I'INRETS-MA
comme le montre la figure 3.
Figure 3. Véhicule expérimental Peugeot 307 de I'INRETS-MA
Les données expérimentales de la Peugeot 307 utilisées dans le processus
d'estimation de l'angle de roulis et les entrées inconnues sont : la dérive au
centre de gravité , la vitesse de lacet, la vitesse de roulis , la vitesse longitudinale
et l'angle de braquage.
Les figures 4 et 5 montrent une bonne estimation des différents états
dynamiques qui sont trés proches des mesures, ainsi que l'angle de roulis et le
dévers de la route. Les résultats obtenus montrent que l'observateur par mode
glissant avec entrée inconnue est en mesure d'estimer correctement tous les
états du systéme LPV et les entrées inconnues qui sont l'angle de dévers et la
force latérale du vent. A noter que la mesure du dévers illustrée par la figure 5
est acquise par le véhicule V ANI (Véhicule d'analyse d'itinéraire).
©Les collections de l'IN RETS 103
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Figure 4. Variables dynamiques : mesures et estimations
o.s
Angle de déri8au CDG
, 00 200 300 400 500 600 700
Distance (m)
Vitesse de lacet
Figure 5. Angle de dévers estimé et mesuré par le véhicule V ANI,
force du vent estimée
Angle de dél09rs de la route
~~--~,~00----~~~--~~~--~~~--~~--~~--~~=-
Force latérale du veri
Les figures 6, 7 et 8 comparent les performances du système composé de la
commande par mode glissane4 et les deux modèles du véhicule (LPV et
NL4R). Les variables dynamiques mesurées et celles données par le système
sont très proches. Les erreurs de suivi de trajectoire sont faibles même sous de
fortes accélérations latérales (0.65 g dans le deuxième virage). A noter que le
dévers estimé par l'observateur par mode glissant est considéré dans cet essai.
24 Commande par Mode Glissant = CMG.
104 © Les collections de I'INRETS
Commande et observation d'un véhicule automobile
Figure 6. Angles de braquage de la CMG et mesure-
Vitesses longitudinale mesurée et celle du modèle NL4R couplé la CMG
115 .
100 ?
es t.
0
4() .
20 -
r
100
100
l
200
200
Vitesse IOr>Jitudinale
r f
J
300 400 500
Ar>Jie de braquage
f
300 400 500
Distarce [m[
[
- Mes..-e
MNL4A +CMG
600
t
700
]
1--Mes..a f
-MLPv.c:l MNL4A+CMG
1
' 600 700
Figure 7. Trajectoires: référence et celles des modèles (LPV et NL4R)
couplés à la CMG, erreurs de suivi
300--
250
200
150
I1oo
>-
-100
0 100
© Les collections de I'INRETS
- ooe Trajectoires (X, Y)
r -
Erre~.< SU' Y
200 300
X[m]
1- Aétérence
-MLPV ? CMG
MNL4A+ CMG
400 500 (ix)
-1· - · l
0 200 400 600
D1stance [m)
105
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Figure 8. Variables dynamiques : mesures et modèles (LPV et NL4R)
couplés à la CMG
Les figures 9, 10, 11 et 12 illustrent les résultats d'extrapolation en vitesse.
Dans ces essais quatre instances du modèle NL4R couplés à la commande par
mode glissant et l'observateur du dévers sont exécutés avec des incréments de
vitesse respectivement Vx + Okm 1 h , Vx + 8km 1 h , Vx + J6km 1 h et Vx + 24km 1 h
comme l'i llustrent les profils de vitesse incrémentés de la figure 9. La même
figure présente les angles de braquage calculés par la commande et appliqués
aux modèles NL4R incrémentés. Les performances de cette commande en
termes de suivi de trajectoire sont illustrées à la figure 10, les erreurs de suivi
commises sur l'angle de lacet et le déplacement latéral sont faibles, même sous
de fortes accélérations latérales (figure 11), puisque pour le modèle à
Vx + 24km 1 h l'accélération latérale atteint 9.5m 1 s 2 dans le second virage, et
les angles de dérive avant atteignent 7 deg. La figure 12 montre les forces
latérales saturées et qui opèrent dans la zone non linéaire de pseudo
glissement dans laquelle les pneus du véhicule atteignent leurs limites
physiques.
106 ©Les collections de l'IN RETS
Commande et observation d 'un véhicule automobile
Figure 9. Angles de braquage des CMG couplés aux modèles NL4R avec
les vitesses incrémentées
V liesse long?tt..d?nale : MeSln! et MNL4A + SMC
90
0 100 200 :lOO 400 500 600 700
80 ??
Angles de braquage : Mestre et SMC
--Vxmeasureo
60 -
- VxtOkiTVh
' ----- v. + 8 kmfh .. -·-·-·· F t 16 kmlh
? ??.????.? lat24kmlh '
g; 20
e.
·20
-40 ' - __l
0 100 200 :lOO ... 500 800 700
Distance (m)
Figure 10. Trajectoires: référence et celles des modèles (LPV et NL4R)
couplés à la CMG, erreurs de suivi
:lOO
Tra,ec101res · Rèférerces et MNL4A + SMC
200
150
I,oo
>-
50
·50
·100
0
-- Vxmeasured
Va + 0 kmhl
------- v. t 8 kmhl
-·-·?·-·- Va + 16 kmltl
.. .... ........ v. t 24 km/tl
...,...
-~
100 200
© Les collections de I'INRETS
1
-r-
300
X[mJ
/
!
r
1
1 1
500
Erreur SIX Y
015
..0.15
-o.2 o!:---o200±-----o:400~""""'eoo=-..J
ErrelX SIX tV
'2~ 3)o 400 600
Distance (m)
107
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Figure 11. Accélérations latérales : mesures et celles des modèles NLM4R
avec vitesses incrémentées couplés à la commande par mode glissant
Accélérations latérales poli' les extrapolation en ...,lesse
10,---.------.-----.---.....-::=,---r---., _- _-----,y,-, =c.,.c:-:.,....,"""'""
- Vx+Okmlh
1 ---+---+--J.~~5f/L-~~~+----Ii ----- Vx + 8 kmlh r -·-·-·· Vx + 16 kmlh
·········· Vx + 24 krnlh
·10!;-o ----;!;100,_-----,200:f;;----i300:;;------,?"'-oo-------.:500:..-----,soo±----.,7oo!:::---..l
Distance [m]
Figure 12. Forces latérales des modèles NL4R avec vitesses incrémentées
en fonction des angles de dérive des pneumatiques
Forces latérales en fonction des argle de dériva
2000
~
1000
~
~ -1000
ë ..
~ ·2000 ,.
u. ·3000
·3000
-6
....,.._
= 1' ~
1
r-
.s ... 2 0
Dériw Avare gauche [Deg)
.L_ '
... -2 0 2
Dénw arriéra gauche [Deg[
Conclusion
8000
-6000
~
~4000
" ~2000
<
.t
·2000
1
1
~
1
',
1
""" ~
~ .s ... ~ 0
Dériw Avare droite [Deg)
6000
~-Vx+Okmlh
.........
Vx + 8 kmlh
1-vx + 16kmlh
"" 1
Vx + 24 kmlh
' - ~ -
-
""" ..
Dèriw Arrière droite [Deg[
Ce papier propose à la fois une commande non linéaire basée sur la
commande par mode glissant du premier ordre et un observateur par mode
glissant à entrée inconnue pour l'estimation du dévers de la route. La validation
expérimentale a mis en évidence les propriétés de robustesse des deux
algorithmes. Concernant la commande, elle montre des performances
satisfaisantes même sous les fortes sollicitations dynamiques dans un virage ,
lorsque le véhicule atteint ses limites physiques, et que les forces latérales sont
saturées. L'observateur qui est en mesure de bien estimer le dévers de la route
108 © Les collections de l'IN RETS
Commande et observation d'un véhicule automobile
et l'angle de roulis . Ces deux algorithmes sont combinés pour réaliser les
extrapolations en vitesse et d'identifier la vitesse limite de franchissement d 'un
virage, cette vitesse limite est mise en évidence par l'apparition du
comportement limite du véhicule. Les résultats de cette application montrent
que la vitesse limite de franchissement du second virage du site est égale
approximativement à 120km 1 h .
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© Les collections de I'INRETS 109
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
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110 © Les collections de l'IN RETS
Planification urbaine et gestion du
réseau routier. Quelle remise
en cause de la vitesse ?
Julien Busson
Doctorant en aménagement et urbanisme, université Paul Cézanne,
Aix-Marseille Ill. ED 355 "Espaces, Cultures et Sociétés"
IFSTTAR-MA, département mécanismes d'accidents
Chemin de la Croix Blanche, 13300 Salon-de-Provence, France
julien.busson@ifsttar.fr
Sujet de thèse : Décentralisation et gestion du réseau routier : quelle remise en
cause de la vitesse ?
Direction de thèse :
Jérôme Dubois, professeur en aménagement et urbanisme à l'université d'Aix
Marseille Ill Paul Cézanne.
Dominique Fleury, directeur de recherche au département mécanismes
d'accidents ; ingénieur de l'École centrale de Paris.
Hélène Reigner, chargée de recherche au département mécanismes
d'accidents ; docteur en sciences politiques.
Financement INRETS 1 Région PACA
Résumé - Cet article présente la problématique relative à la vitesse de
déplacement dans le contexte de l'aménagement urbain, s'appuyant sur les cas
particuliers des agglomérations rennaise et grenobloise. Dans un premier
temps, il s'agit de rappeler les relations complexes qu'entretiennent la vitesse et
les territoires. En effet, l'augmentation des vitesses de déplacement, sur fond
d'automobilisation massive, a contribué de façon notable aux transformations
de l'espace urbain. Partant de ce constat, nous identifions les causes et les
contraintes d'un possible glissement de référentiel en la matière. Un
mouvement vers le retour à une certaine lenteur existe, porté par l'injonction de
développement durable se déclinant à différents niveaux : lutte contre les effets
externes de la circulation automobile, partage de l'espace, limitation de
l'étalement urbain. Cependant, l'imbrication des échelles de déplacement et de
gouvernance fait de la mise en oeuvre de ces nouveaux référentiels une tâche
complexe. La seconde partie s'attache à l'observation des politiques de
déplacement dans les agglomérations de Rennes et Grenoble. Nous y mettons
en évidence un mouvement de remise en cause de la vitesse à trois niveaux,
en fonction des objectifs poursuivis. Nous nous intéressons enfin aux
processus politiques dont sont issus ces choix, en montrant que la vitesse de
déplacement concerne une grande variété d 'acteurs, dont la mobilisation au
service d'objectifs communs demeure un exercice d'une grande complexité.
©Les collections de l'IN RETS 111
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Introduction. Vitesses et territoires urbains ·
de la coproduction aux déséquilibres
Les sociétés modernes se sont construites sur la vitesse de déplacement.
L'accès aux ressources, la maîtrise de l'espace sont conditionnés par la
capacité à se déplacer rapidement. La vitesse s'impose donc comme le moyen
de réduire la résistance de l'espace. La lenteur homogène, qui prévalait avant
la révolution industrielle, a laissé sa place à la rapidité différenciée (OIIivro,
2000) . Dans une société hyper-mobile, le temps se substitue à la distance
comme unité de mesure de l'espace. A pied, en voiture, en avion, on peut
désormais parcourir de cinq à mille kilomètres en une heure.
La « vitesse » qui nous intéresse ici est celle de l'automobile et du mode
routier, le champ de l'étude se situant à l'échelle de l'agglomération et de l'aire
urbaine. Les Trente Glorieuses ont vu la massification de l'usage de
l'automobile et l'apparition de l'étalement urbain. La vitesse offerte au plus
grand nombre a contribué à la transformation des espaces plus profondément
et rapidement que n'avait pu faire le chemin de fer. L'automobilisation, en tant
que phénomène généralisé d'utilisation du véhicule personnel, se fonde sur la
vitesse qu'elle offre à ses usagers. Ce faisant, l'automobile met la maîtrise de
l'espace à la portée du plus grand nombre, permettant à chacun de disposer
d'une liberté sans précédent dans l'organisation de son territoire. L'automobile
ne constitue ici que l'objet permettant d'incarner la question de la vitesse.
Depuis une décennie, cette quête de vitesse semble, si ce n'est atteindre un
point de rupture, au moins montrer des signes d'essoufflement. En effet, la
vitesse fait l'objet d'une critique relativement ancienne quant à son caractère
aggravant dans les effets externes des infrastructures de transport (bruit,
pollution atmosphérique, insécurité routière et effets de coupure) . De fait, on
assiste aujourd'hui à la remise en cause de la place de la vitesse dans les
référentiels de l'action publique en matière de transports et d'urbanisme. La
montée en puissance des thématiques de durabilité, la rareté croissante des
finances publiques et les tensions des systèmes urbains questionnent les
réseaux de transports, et particulièrement l'usage de l'automobile. En France
comme ailleurs, la remise en cause des autoroutes urbaines, la généralisation
des zones 30, des zones de rencontre, le fleurissement des radars au bord des
routes sont autant de signes de la pénétration de nouveaux référentiels dans
les discours et les pratiques d'aménagement des pouvoirs publics. La question
n'est pas de savoir si la vitesse constitue un progrès. Le rapprochement des
lieux est une aspiration naturelle de l'homme. Le problème doit être posé à
l'échelle collective. En effet, appréhender les enjeux de la vitesse demande de
la confronter à l'espace dans lequel elle se manifeste.
112 © Les collections de I'INRETS
Planification urbaine et gestion du réseau routier
La vitesse de circulation offre un point de vue dynamique pour interpréter les
territoires et ses dysfonctionnements. Elle conditionne l'usage des
infrastructures routières et leur rapport aux territoires traversés et desservis.
L'objet de cet article est de mettre en évidence l'évolution des référentiels de
l'action publique locale en matière de vitesse et de mobilité automobile. Le rôle
de la vitesse dans les dysfonctionnements de la ville fonde le paradigme en
faveur d'une mobilité plus apaisée. Nous montrerons les enjeux soulevés
dépassent largement les politiques de transports, et mobilisent tous les acteurs
de l'aménagement du territoire (première partie). La seconde partie propose un
cadre d'analyse retraçant la remise en cause de la vitesse construit à partir de
l'observation des terrains d'étude (agglomérations rennaise et grenobloise) .
Ces évolutions s'inscrivent dans un contexte plus large de recomposition des
systèmes d'acteurs de l'action publique locale, impulsé par la contrainte de
durabilité des politiques publiques (troisième partie) .
Ville automobile, ville sous tensions ·
la remise en cause de la vitesse comme
contrainte de durabilité
Prenant acte des lacunes des politiques sectorielles (les schémas directeurs
d'aménagement et d'urbanisme (SDAU) et les plans de circulation issus de la
loi d'orientation foncière de 1967), le législateur s'emploie par la suite à
rechercher des dispositifs en mesure de décloisonner les transports et
l'urbanisme. Ainsi, la mobilité s'impose progressivement comme un levier
déterminant de l'aménagement urbain. La décentralisation de la planification
urbaine en 1982, puis l'évolution du cadre législatif (notamment les lois LOTI de
1982 LAURE de 19962
, Voynee et Chevènement4 en 1999) participent de cet
objectif d'intégration croissante des transports et de l'urbanisme d'une part, et
de l'élargissement des échelles d'intervention publique au niveau local d'autre
part. En effet, les pouvoirs publics reconnaissent peu à peu le rôle de la
mobilité dans les transformations urbaines. L'évolution des référentiels se situe
aujourd'hui sur la vitesse du réseau routier, témoignant de l' intégration
croissante dans les sphères de décision publique d'une critique pourtant
ancienne, née de la recherche en aménagement et urbanisme. Nous revenons
ici sur la teneur de cette critique. Le rôle de la vitesse dans l'étalement urbain
explique en partie l'inefficacité de la planification urbaine des années 1970 et
1980. La dépendance automobile et la coproduction de la ville et du réseau
routier donnent alors le cadre de référence pour la mise en oeuvre d'un
urbanisme durable.
' Loi n? 82-1153 du 30 décembre 1982 d'orientation des transports intérieurs.
2 Loi n? 96-1236 du 30 décembre 1996 sur l'air et l'utilisation rationnelle de l'énergie.
3 Loi n? 99-533 du 25 juin 1999 d'orientation pour l'aménagement et le développement durable du
territoire.
? Loi n? 99-586 du 12 juillet 1999 relative au renforcement et à la simplification de la coopération
intercommunale.
©Les collections de I'INRETS 113
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
La vitesse ne fait pas gagner que du temps,
mais aussi de l'espace
Le fondement de la quête de vitesse et des infrastructures routières réside
dans les gains de temps qu'elles offrent aux usagers, comme en témoigne la
forte valorisation du temps gagné dans l'évaluation des projets d'infrastructures
routières (Héran et Darbéra, 2005). Théoriquement, amputer du temps au
transport permet aux individus d'accomplir davantage d'interactions.
Cependant, un réseau routier dimensionné pour favoriser les mobilités
quotidiennes est aussi un vecteur de l'urbanisation. En effet, si la forme
urbaine, à un moment donné, dessine la trame des mobilités quotidiennes, le
potentiel du réseau de transport conditionne également l'évolution de la forme
urbaine, dans laquelle se redistribue la mobilité quotidienne (Orfeuil et Massot,
2006) .
Le paradigme de la mobilité organisatrice explique la capacité des
infrastructures de transport à accompagner la croissance urbaine, croissance
inévitable avec la croissance démographique. Mais la comparaison de
l'accroissement de population à l'emprise foncière correspondante des villes
montre, partout en France, un décalage qui illustre la dédensification
progressive du bâti . Dans l'agglomération rennaise, qui est un de nos
périmètres d'étude, c'est l'équivalent de la surface de Rennes qui a été rognée
par l'urbanisation entre 1982 et 1999. On y a logé trois fois moins d'habitants
que dans la ville centre, malgré l'objectif des trois schémas directeurs (1983,
1989 et 1993) de construire vingt logements à l'hectare (Guy, Givord, 2004 ).
Même si les causes de ce décalage sont multiples, ce résultat illustre la
difficulté de la planification à canaliser l'évolution de la forme urbaine. C'est la
preuve de l'existence de processus d'urbanisation autonomes et spontanés,
dont la puissance latente aide à expliquer l'étalement urbain (Wachter, 2003).
Il convient donc de relier les dynamiques urbaines répondant de la mobilité
organisatrice au mouvement de massification de l'usage de l'automobile qui
s'est amorcée au début des Trente Glorieuses. L'agglomération des individus
dans les villes résulte depuis toujours d'un processus d'optimisation du temps.
Ainsi , avant la révolution industrielle, la densité de l'habitat et des activités était
forcée par la lenteur généralisée des moyens de transport (Wiel, 1999).
L'automobilisation de masse a permis aux individus de s'affranchir de la
résistance de l'espace, en rendant la dispersion des lieux d'habitats et
d'activités efficace sur les plans économique et social (Wachter, op. cit.) .
L'automobile et la vitesse ont remodelé les modes de vivre et d'habiter la ville.
Ainsi, les gains de vitesses offerts par l'automobile et l'aménagement des
infrastructures routières rapides se sont vus en grande partie réinvestis dans
l'espace. Les études de Y. Zahavi , dans les années 1970, montrent une relative
stabilité des budgets-temps de transport quotidiens, qui révèle la préférence
des individus pour la distance. En effet, la localisation des ménages répond
notamment de trois contraintes (Polacchini et Orfeuil 1998) : le coût du
logement, la taille du logement, et les temps de migration domicile - travail. De
ce point de vue, la préférence pour le périurbain présente une rationalité toute
114 © Les collections de l'IN RETS
Planification urbaine et gestion du réseau routier
économique. En effet, la vitesse , par les gains de temps qu'elle permet, est
venue abaisser considérablement le coût généralisé5 du transport. Les
infrastructures rapides et l'automobile autorisent donc la satisfaction des deux
premières contraintes.
La ville automobile : un système auto-alimenté
condamné à une croissance stérile
L'étalement urbain qu 'ont connu les agglomérations françaises et
européennes s'explique alors à la fois par le paradigme de la mobilité
organisatrice et l'hypothèse de constance des budgets temps de transport,
dans un contexte d'automobilisation généralisée. Ce faisant , les infrastructures
de transport ont redessiné la ville et subordonné son fonctionnement à l'usage
de l'automobile . La dépendance automobile de la ville et de ses habitants est
décrite sur le plan fonctionnel , en tant qu 'état et processus, avec ses
conséquences en termes de formes urbaines.
La dépendance automobile décrit la manière dont l'accomplissement des
interactions urbaines est soumis à l'usage de l'automobile. En tant qu'état, elle
est subie par les usagers, et particulièrement par les usagers non motorisés qui
s'en trouvent partiellement exclus. La dépendance se fait alors ressentir au
travers d'un déficit d'accessibilité aux aménités urbaines (Dupuy, 2006). Pour
les usagers motorisés, il s'agit plus d'une dépendance à la vitesse, dans la
mesure où le mode automobile reste le plus performant pour réaliser les
déplacements les plus variés en un temps acceptable. La contrainte de vitesse
devient la plus forte dans les proches périphéries, pour les trajets pendulaires ,
à défaut d'un réseau de transports en commun suffisamment maillé (Genre
Granpierre, Josselin , 2006). Mais la dépendance automobile reste avant tout un
processus autocumulatif, qui s'entretient par son interaction avec
l'automobilisation et la demande automobile. L'installation de ce système
automobile a des conséquences lourdes pour la ville, autant en termes
fonctionnels que de formes urbaines. Les stratégies insulaires développées
dans les agglomérations françaises sont une bonne illustration de la difficulté
de résistance à la pression automobile. Il s'agit alors de protéger les centres
villes denses, très partagés du point de vue modal , par des infrastructures
routières lourdes assurant l'accessibilité de l'agglomération à mesure qu'on
s'éloigne du centre. Il en résulte une ville duale, caractérisée par des centres
denses, à la lenteur automobile générale, auxquelles viennent s'adosser des
périphéries extensives, où les distances à parcourir sont d'autant plus longues
que les vitesses sont élevées (figure 1 ).
Cette ville automobile pose problème aux architectes et urbanistes,
particulièrement depuis l'après guerre. F. Choay (1983) décèle dès la fin du
XIXe siècle « le primat de la mobilité et des flux, l 'ayant emporté sur les
structures et le paysage » (Choay, 1983, citée par Wachter, 2003). Cette
intuition se vérifie aujourd 'hui particulièrement pour les périphéries urbaines,
5 La notion de coût généralisé englobe l'ensemble des coûts supportés par l'usager d'un mode de
transport, notamment les coûts monétaires, le temps de transport et l'inconfort.
© Les collections de I'INRETS 115
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
dont certaines se trouvent enfermées par les réseaux de voiries reliant les
grands centres urbains à leurs pôles secondaires. En effet, le diagnostic est loin
de se limiter à celui d'une esthétique urbaine sacrifiée à la mobilité. La vitesse
banalise l'espace urbain et l'enlève à ses habitants. Les infrastructures
routières rapides sont autant de coupures dans la ville, dont les effets de
ségrégation physique et sociale sont rappelés par J-L Gourdon (2001) : lorsque
qu'on observe les quartiers en difficulté dans toutes les agglomérations
françaises, on ne peut ignorer que la majeure partie d'entre eux sont traversés
ou longés par des voies rapides urbaines et des routes nationales.
Figure 1. Un modèle général d'organisation du réseau routier et de la ville
dans une configuration radioconcentrique (cas rennais)
Commuoes p6ripb6iqua
!>&la lnduslriclJ
et c:ornmerc:i8ux
Rooede UOrolltik-e
Voie~
La ville organisée autour de son réseau
routier : la périurbanisation apparaît par
couronnes successives. Les perfor
mances du réseau routier permettent aux
ménages de s'installer dans les pôles
périphériques tout en gardant l'acces
sibilité à la ville centre, qui conserve la
majorité des emplois et des services.
Dans un second temps, ce sont donc les
communes de la périphérie qui connais
sent la croissance la plus importante.
Cependant, si on peut parler de « ville
diffuse», cela ne concerne, au moins
dans ce cas précis , que l'habitat. En
effet, les activités commerciales et
industrielles se concentrent en des points
stratégiques en fonction de l'accessibilité
routière, le long des rocades et à
proximité des échangeurs. Les trajets
domicile - travail et l'accès aux pôles
commerciaux expliquent alors la lon
gueur des déplacements automobile, qui
augmente le volume du trafic routier.
Quel glissement de référentiel pour un aménagement urbain durable ?
En souscrivant à cette critique extensive de la vitesse, il est désormais
possible d'appréhender l'ampleur de ses implications sur le fonctionnement des
territoires urbains. La vitesse contribue à l'éclatement des territoires, alimente
des formes urbaines coûteuses en énergie, dont les performances en termes
de rapidité des déplacements se révèlent pour partie fictifs . Face à ce constat,
la ville étalée semble être un modèle d'urbanisation condamné par les acteurs
de l'aménagement du territoire . La question est donc de savoir quel modèle
nous défendons alors . Manifestement, les pratiques d'urbanisme
contemporaines, ainsi que leur cadre législatif, manifestent une volonté d'un
certain retour à la densité, sans aller jusqu'à prôner le retour à la ville dense. La
116 ©Les collections de I'INRETS
Planification urbaine et gestion du réseau routier
ville compacte relève en effet d'une certaine utopie, pour des raisons ayant trait
à la densité elle-même, ainsi qu'aux structures urbaines. Tout d'abord , la
périurbanisation ne procède pas uniquement des gains de vitesse. L'accession
à la propriété dans la maison individuelle témoigne de choix personnels,
motivée entre autres par la volonté d'échapper à la densité urbaine. La densité,
pour être acceptée, doit donc offrir une grande qualité urbaine, sans pour
autant se traduire par la gentrification des espaces concernés. Il faut ensuite
considérer l'inertie et la résistance des structures urbaines : quelle que soit
l'ambition des politiques publiques, la ville demeure un objet lent, se
renouvelant pour environ 1 % de son volume chaque année (Castel , 2007) .
Dans ces conditions, il s'avère d'autant plus difficile de restaurer la proximité
physique des lieux dans un environnement tendu par la vitesse, qu'il ne l'a été
de laisser opérer les forces centrifuges favorables à leur dispersion.
C'est pourquoi il semble inutile d'opposer la ville et son réseau routier.
Remise en cause de la vitesse ne signifie pas forcément remise en cause de
l'automobile. En effet, quoiqu'il arrive, la route reste l'ossature de la ville, elle
est la trame qui l'anime. Finalement, le débat entre la ville des proximités et la
« ville chaos » pourrait se révéler stérile tant l'un et l'autre sont éloignés des
marges de manoeuvre des aménageurs. La remise en cause de la vitesse
pourrait alors s'inscrire dans une intégration positive des déplacements dans
les projets d'aménagement urbain (Chaslin citant Koolhas, 2001). Cette position
n'a pas vocation à trancher le débat sur la remise en cause de la vitesse, mais
elle aide à le délimiter. En effet, la notion d'intégration « positive » des
déplacements dans l'aménagement urbain laisse encore une grande amplitude
à l'observation des pratiques. De la pacification des centres-villes à la réduction
des vitesses sur les autoroutes, en passant par leur requalification en
boulevards urbains, les orientations sont variées et dépendent fortement du
contexte spatial et politique des territoires étudiés. La seconde partie propose
un cadre d'analyse pour mettre en évidence l'existence et la nature de ce
glissement de référentiel concernant la vitesse.
Mettre en évidence de la portée et des
mécanismes du glissement de référentiel
sur la vitesse
Partout en France, la vitesse fait désormais l'objet, sinon d'une remise en
cause, au moins d'une réflexion sur sa place dans l'aménagement du territoire.
Poussés par l'impératif de développement durable, les pouvoirs publics locaux
manifestent leur volonté d'intégrer le secteur des transports et des
déplacements dans leur approche de l'aménagement urbain. Les discours et
les documents de planification matérialisent un large glissement de référentiel :
celui d'une approche conventionnelle des transports, basée sur la planification
et l'ingénierie, à celui d'un développement urbain soutenable et de transports
durables (Banister, 2008) . L'enjeu de cette recherche consiste à identifier et
mesurer ce glissement de référentiel , tel qu 'il s'incarne aujourd'hui dans les
©Les collections de I'INRETS 117
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
politiques locales de déplacement et d'urbanisme. A cet effet, la méthode
consiste à comparer les productions politiques dans différentes agglomérations,
ici Rennes et Grenoble. Le périmètre retenu pour l'étude est celui du schéma
de cohérence territoriale (SCOT)6
. Nous présentons ici le cadre d'analyse
construit à partir de la première approche des terrains. Il s'agit premièrement de
caractériser la place de la vitesse dans les politiques d'aménagement du
territoire des terrains sélectionnés. Nous nous appuyons pour cela sur les
documents de planification et les discours des acteurs concernés, qui dessinent
une remise en cause graduée de la vitesse.
L'étude des documents de planification révèle à la fois une certaine unité
dans les objectifs et des approches hétérogènes. A Rennes et à Grenoble,
comme dans la majeure partie des agglomérations françaises, les
déplacements sont mis au service de deux objectifs majeurs, à des échelles
différentes. Au plan local, c'est-à-dire à l'échelle des villes, l'heure est au
partage de l'espace public. La modération des vitesses est largement mise à
contribution par la mise en oeuvre d'une série d'actions ponctuelles, avec la
généralisation des zones 30 et plus récemment, des zones de rencontre7
. A
une échelle plus large, incarnée par les périmètres des SCOT, les transports
s'invitent dans les réflexions sur les formes urbaines. Cette échelle voit
l'élargissement des périmètres et des objectifs, mais également des acteurs.
L'hypothèse posée ici est celle de l'influence plus ou moins forte de la
contrainte de durabilité sur les contraintes de gouvernance. Celle-ci se
matérialise alors par une remise en cause graduée de la vitesse, allant d'une
certaine inertie dans les pratiques à une régulation plus forte des
comportements de mobilité.
L'affirmation du compromis automobile :
la modération des vitesses en ville pour le partage
de l'espace public urbain
Ce premier scénario correspond à une certaine continuité dans les pratiques
déjà observables sur le terrain. La remise en cause de la vitesse demeure
confinée aux zones résidentielles et aux centres denses. Ces « poches »
prioritaires de partage de la voirie deviennent des « espaces publics » où
modes doux et transports en commun sont prioritaires. Ici, la vitesse reste au
service de projets d'aménagement, mais ne constitue pas en elle-même un
projet d'urbanisme. Les infrastructures routières rapides périphériques sont
réaffirmées dans leur fonction d'accessibilité routière, assurant l'interface avec
le réseau autoroutier national. Les stratégies insulaires, et tout particulièrement
6 Introduits par la loi 2000-1208 du 13 décembre 2000 relative à la solidarité et au renouvellement
urbain (SRU), les SCOT succèdent aux schémas directeurs dans la définition des orientations
fondamentales de l'organisation du territoire , en fixant les objectifs des politiques sectorielles en
matière d'habitat, de développement économique et de déplacements.
7 Instituées par le décret 2008-754 du 30 juillet 2008, les zones de rencontres marquent une étape
supplémentaire dans le partage de l'espace public dans les zones denses en limitant la vitesse
pour les véhicules motorisés à 20 km/h , avec priorité aux modes doux.
118 ©Les collections de I'INRETS
Planification urbaine et gestion du réseau routier
celle que l'on peut observer sur l'agglomération grenobloise, fournissent une
bonne illustration de ce premier niveau de remise en cause de la vitesse.
Carte 1. Voies rapides urbaines et stratégie insulaire :
le POU de Grenoble Alpes Métropole
lM.,.,.. ..... ~
·C.......~ .... ...... ............ ,_... . .................. ............................
-~-
Source : métro - SMTC - AURG/2007
Le pendant du ralentissement du centre-ville de Grenoble et des communes
périphériques est la réalisation du ring , réseau de voies rapides urbaines
contournant l'agglomération. Celui-ci demeure incomplet, faute de rocade nord.
La réalisation de ce tronçon est primordiale pour soulager l'agglomération des
trafics d'échanges. C'est le large projet de modération des vitesses automobiles
et de partage des « espaces publics de voirie » qui légitime la réalisation d'une
voie rapide urbaine. Le bouclage du ring avec la rocade nord s'inscrit dans la
réalisation du « plan marguerite », qui consiste à rabattre les trafics internes à
la ville de Grenoble et des communes périphériques sur la voie rapide . Les
espaces ainsi libérés autorisent alors à ralentir les trafics automobiles, avec une
intensification concomitante des services de transports en commun en site
propre (en bleu sur la carte). Au plan local, la modération des vitesses semble
donc suivre une évolution en tâche d'huile, avec une intensification de la
stratégie insulaire déjà engagée dans le précédent POU.
© Les collections de I'INRETS 119
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
De la densité pour contraindre les déplacements
automobiles ...
À une autre échelle , la vitesse est mise à contribution pour la réalisation des
objectifs de densité urbaine. La prise en compte de la mobilité dans la
promotion d'un urbanisme durable apparaît avec la loi SRU. Les SCOT
s'efforcent donc de mettre les déplacements sinon au service, au moins en
synergie avec les objectifs en termes d'urbanisme. Les SCOT élaborés sur la
région urbaine grenobloise et le pays de Rennes proposent des diagnostics
proches dans l'affirmation du rôle des infrastructures routières dans l'étalement
urbain. Les deux documents pointent l'insuffisance des schémas directeurs
précédents (remplacés par les SCOT) à canaliser l'étalement urbain par les
seuls objectifs de maîtrise foncière . L'étalement urbain et les circulations
automobiles sont présentés comme des menaces sur l'équilibre du territoire .
Dans l'agglomération rennaise, les conurbations dessinées par les grands axes
routiers effacent peu à peu l'alternance ville- campagne, qui est une
caractéristique principale du modèle de ville archipel. Dans l'agglomération
grenobloise, la périurbanisation, quoique limitée par les fortes contraintes
topographiques du territoire , induit des déplacements de plus en plus longs qui
saturent les axes routiers.
En conséquence, le confortement des pôles urbains s'impose comme un
objectif majeur dans les deux territoires étudiés, et la réalisation de cet objectif
repose en partie sur les déplacements. Le renforcement de la densité urbaine,
lorsqu'elle est possible, doit conduire à un modèle de développement urbain
privilégiant la proximité à la distance. L'accent est mis sur une redistribution
modale favorable aux transports en commun et aux modes doux, en posant
l'objectif d'une densité suffisante à leur compétitivité. Une urbanisation dense,
particulièrement orientée en fonction du développement des lignes de transport
en commun doit alors concourir à la diminution des distances parcourues, en
veillant à ce que les déplacements automobiles ne profitent pas des gains de
temps occasionnés. C'est l'objectif du SCOT du Pays de Rennes, adopté en
2007, que de mettre en oeuvre une urbanisation de proximité , avec l'ambition
affichée de lutter contre la prédominance de l'usage du véhicule personnel.
Cependant, même si les performances du réseau routier, et donc la vitesse qu'il
permet, sont mises en cause dans la dynamique d'étalement urbain, le SCOT
du pays de Rennes se garde de faire de la vitesse un levier d'action. L'action
est concentrée sur les pôles urbains, et le réseau routier structurant reste
préservé de toute participation aux objectifs de densification. C'est là que le
SCOT de la région urbaine grenobloise (préparé pour l'horizon 201 0) va plus
loin en proposant de faire de la vitesse un levier d'aménagement du territoire.
La démarche de chrono-aménagement s'approprie l'ensemble du réseau de
transport pour le mettre au service des objectifs de densification et de
confortement des pôles urbains.
Dans l'approche rennaise, le renforcement de la densité dans les pôles
urbains autour des axes de transports en commun doit permettre aux pôles
secondaires (les communes de la périphérie rennaise ), de renforcer leurs
120 ©Les collections de I'INRETS
Planification urbaine et gestion du réseau routier
fonctions de centralités . L'objectif défendu est « l'optimisation » de la mobilité à
l'échelle du Pays, avec le développement des transports en commun pour
contenir la mobilité en véhicule personnel. Les effets bénéfiques attendus de la
réorganisation des transports sont la diminution de la pollution atmosphérique
et des nuisances liées à l'automobile d'une part, et la garantie de l'accessibilité
aux services dans une « ville des proximités » d'autre part, plus équitables. Le
levier de la maîtrise foncière s'impose comme un levier incontournable dans la
réduction des kilomètres parcourus.
Selon cette analyse, la remise en cause de la vitesse automobile apparaît
en filigrane par la diminution des performances des trajets en véhicule
personnel dans les zones ciblées . La densité est ici le préalable à la mise en
oeuvre d'une mobilité plus durable, et la diminution de la part modale de
l'automobile en est la résultante . L'approche par la densification, comme la
stratégie insulaire, présente un caractère local en ne concernant que les zones
urbaines. Elle s'inscrit dans une spécialisation fonctionnelle du réseau de
transport, dans la mesure où elle exclut de son champ d'application le réseau
routier primaire et secondaire. C'est d'ailleurs une posture revendiquée aussi
bien dans le PDU et le SCOT rennais : le réseau secondaire, à savoir la
deuxième ceinture routière de l'agglomération , est conforté dans son rôle de
support des trafics routiers d'échanges intra-agglomération, nécessaire à la
mise en réseau des pôles secondaires et à l'attractivité économique du
territoire .
Figure 2. Densifier autour des axes de transports en commun :
SCOT du Pays de Rennes
Source : Audiar, 2007
·'·-·---------
... à la vitesse comme contrainte sur la densité
L'approche se veut plus volontariste dans le SCOT de la région urbaine
grenobloise. Ses promoteurs ont engagé une réflexion qui fait de la mobilité un
vecteur de l'équilibre des territoires . Cette initiative est incarnée par le concept
© Les collections de I'INRETS 121
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
de « chrono-aménagement » du territoire, qui propose de rapprocher l'habitat et
l'emploi, favoriser la proximité en réduisant la longueur des déplacements. Ici,
la densité devient la variable expliquée et la vitesse du réseau de transport la
variable d'ajustement. Le chrono-aménagement du territoire s'appuie donc sur
une réduction générale des vitesses, à savoir le passage de 110 km/h à 70 sur
les autoroutes et de 90 km/h à 50 sur le réseau secondaire , en heures creuses
comme en période de pointe . On s'éloigne donc complètement d'un dispositif
de gestion de la mobilité, en faisant du réseau routier l'outil principal du
confortement des pôles urbains. Le chrono-aménagement intègre donc toutes
les échelles de déplacement, puisqu'il s'appuie sur la reconnaissance de la
force organisatrice du réseau de transport : l'hypothèse est faite que si le
réseau routier porte une responsabilité dans la dispersion de l'habitat et des
activités, il détient également les clés pour inverser la tendance. La modération
des vitesses n'est pas présentée comme une contrainte sur les déplacements
automobiles. Il s'agit au contraire de préserver la mobilité pour le potentiel
d'interactions qu'elle permet, tout en réduisant les distances nécessaires à leur
réalisation. En cela, la remise en cause de la vitesse proposée par le chrono
aménagement se distingue d'une remise en cause de l'automobile, puisqu'il
s'agit de d'en reconnaître l'importance pour le fonctionnement des territoires ,
tout en l'adaptant aux contraintes de durabilité.
A ce stade, apparaît donc une graduation à trois niveaux de la remise en
cause de la vitesse. La première se joue sur les vitesses réelles dans une
optique de partage de l'espace urbain et de report modal. Lorsque la densité et
la forme urbaine intègrent les déplacements, on travaille alors sur les vitesses
moyennes pour influencer la portée des déplacements. Ces approches ne sont
pas exclusives, puisqu'elles interviennent sur des échelles de territoires
différentes. La réduction des vitesses sur autoroutes souhaitées dans
l'agglomération grenobloise est à ce titre tout à fait compatible avec la stratégie
insulaire qui repose sur ces mêmes autoroutes. En revanche, la graduation
proposée ici permet de mesurer l'intégration croissante des politiques de
transports et d'urbanisme, allant vers une régulation de plus en plus forte des
comportements de mobilité, légitimée par la promotion d'un urbanisme durable.
Changement de paradigme et systèmes
d'acteurs
Modérer la vitesse à l'aide de zones 30 et réduire la vitesse sur autoroute de
façon permanente ne répond pas des mêmes objectifs. D'un outil de gestion de
trafic, la vitesse devient alors le socle d'action au service d'un projet de
territoire. Dès lors, la remise en cause de la vitesse s'inscrit dans des systèmes
d'acteurs complexes. Nous partons toujours de l'hypothèse que le changement
de paradigme existe dans tous les terrains approchés, à causes des contraintes
fortes qui s'exercent sur la ville. Son intensité est révélée par les orientations
retenues dans les documents de planification. Mais l'invention de nouveaux
outils nécessite la mise en place de dispositifs de décision publique innovants,
qui permettent l'apparition et la diffusion d'idées nouvelles. La remise en cause
122 © Les collections de I'INRETS
Planification urbaine et gestion du réseau routier
de la vitesse, pour exister, s'inscrit donc dans un contexte de changement
politique.
Pour expliquer le changement politique en matière de déplacements et
d'urbanisme, nous nous référons à un double cadre d'analyse. D'une part, le
passage d'un gouvernement urbain de plan à la gouvernance de projet s'avère
nécessaire pour mener des actions interdépendantes dans un environnement
complexe. D'autre part, le concept de configuration territoriale permet de
donner du sens à toutes les contraintes du changement politique, et d'expliquer
la diversité des orientations politiques observées au niveau local.
Du plan au projet : une adaptation des systèmes
d'acteurs aux contraintes de durabilité dans l'action
publique?
Depuis la loi SRU, l'articulation entre transports et urbanisme semble
s'imposer comme une évidente nécessité dans l'optique d'un aménagement
urbain durable. Mais dans les faits, cette intégration ne se décrète pas. Elle
implique un changement d'échelle à plusieurs niveaux : il n'est pas seulement
nécessaire de coordonner les différents métiers au sein des gouvernements
locaux (ingénieurs, urbanistes) mais entre les gouvernements locaux. En effet,
les documents d'urbanisme, et particulièrement le SCOT mobilisent plusieurs
échelles territoriales. Le plan de déplacement urbain, le plus souvent réalisé par
un EPCI8
, intègre des voiries communales, départementales et nationales. Il
doit s'adapter au SCOT, qui fédère plusieurs EPCI autour d'un projet de
territoire. Ces deux documents ont un point commun : les structures desquelles
ils émanent ont peu ou pas de compétence opérationnelle sur la voirie et
l'urbanisme, mais ils s'approprient des problématiques dont l'appréhension
nécessite une large échelle géographique et politique. Dans le cadre du SCOT,
les gestionnaires des réseaux arrivent avec chacun leurs propres référentiels :
à l'État l'écoulement du trafic national , au département la gestion des échanges
régionaux. Chaque acteur porte donc une vision de son territoire, et tout l'enjeu
du SCOT est d'arriver à les concilier au service d'un aménagement urbain
durable. La réalisation d'un SCOT consiste en effet à construire un dispositif de
gouvernement d'un espace sur lequel se rencontrent de multiples échelles de
gouvernement. Chaque acteur dispose donc d'une sorte de veto de fait,
puisque sa non-participation au projet est susceptible de le vider de sa
substance.
Dans ces conditions, les parties prenantes à l'élaboration des documents de
planification doivent pouvoir se forger une culture commune, des terrains sur
lesquels leurs intérêts convergent. Cette convergence ne va pas de soi. Le
SCOT ne s'inscrit pas dans un processus de planification classique, dans le
quel un décideur fixe des objectifs en fonction des buts à atteindre. La décision
doit nécessairement être le fruit du consensus. Si la limitation de l'étalement
urbain peu rencontrer une acceptation large sur le principe (c'est d'ailleurs une
? Établissement public de coopération intercommunale.
© Les collections de l'IN RETS 123
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
préconisation de la loi SRU), les objectifs intermédiaires et les actions à mettre
en oeuvre pour les réaliser sont sujets à discussion, dans la mesure où ils
mobilisent des réseaux et des compétences qui ne sont pas a priori dévolus à
ces objectifs. La modération des vitesses est un parfait exemple de ce
glissement d'objectifs. Une telle mesure peu s'avérer nécessaire à un POU
dans le cadre d'une stratégie insulaire, ou , dans le cas de Grenoble, pour le
chrono-aménagement du territoire. Mais dés lors qu'elle intervient sur un
réseau dévolu à l'écoulement du trafic de transit, comme c'est le cas d'une voie
autoroutière, la logique peut aller à l'encontre de l'exercice de la compétence
du gestionnaire. Le consensus doit alors se forger progressivement, des
objectifs généraux du projet jusqu'aux actions à mettre en oeuvre, qui
nécessitent de la part des acteurs qu'ils acceptent de questionner leurs propres
projets en fonction des objectifs fixés.
L'exercice d'élaboration du POU, et plus encore du SCOT, s'inscrit donc
dans une démarche originale, que G. Pinson (1999) différencie du plan au profit
d'une démarche de projet. Il s'agit d'un cadre peu formel, ou la sanction du vote
est écartée autant que possible. En l'absence de dépositaire du pouvoir de
décision, l'autorité sur les acteurs s'efface au profit de la mobilisation , condition
nécessaire à l'émergence d'une gouvernance plurisectorielle (figure 3). Son
existence et son efficacité nécessite un leadership fort, capable de d'encadrer
les interactions entre les acteurs sans les contraindre. Les accords obtenus
forgent progressivement un socle décisionnel commun (que Pinson appelle le
métaprojet) . C'est uniquement dans un tel espace de négociation que les
acteurs parviennent à reconnaître mutuellement leurs intérêts.
Figure 3. De l'urbanisme de plan au projet
Intervention
sectorielle
Plan
Mobilisation
Projet
Autorité
Source : J . Busson d'après Pinson, 2009.
Intervention
intégrée
Le changement de paradigme à l'épreuve des
configurations territoriales
Cette lecture des conditions d'élaboration de la planification urbaine fournit
le contexte dans lequel s'organisent les acteurs. C'est la scène sur laquelle se
mettent en mouvement non seulement les acteurs, mais également leurs
valeurs, leurs intérêts et l'histoire des institutions desquelles ils émanent. C'est
124 © Les collections de I'INRETS
Planification urbaine et gestion du réseau routier
là un contexte propre à chaque territoire. Ainsi , chaque configuration territoriale
(Négrier, 2005), non contente de s'organiser de manière singulière, réagit
différemment aux facteurs de changement de paradigme, qu'ils soient internes
ou exogènes (résultant d'une crise, d'une loi nationale). C'est donc la
configuration territoriale qui donne du sens aux facteurs de changement, en
exerçant sur eux un effet inhibiteur ou amplificateur (Figure 4.). Ce cadre
d'analyse permet d'appréhender les différences observées d'un territoire à
l'autre. En effet, le SCOT du pays de Rennes et celui de la région urbaine
grenobloise montre de grandes similitudes dans le diagnostic de territoire : tous
doux font état d'un étalement urbain qui renforce la dépendance des
périphéries à la ville centre, les flux automobiles consécutifs aggravant la
congestion du réseau routier. Pour autant, les orientations retenues diffèrent
fortement, particulièrement sur la place dévolue à la vitesse de circulation .
Figure 4. Changement de paradigme et contraintes
................
-
Configuration
lenitollale
Rapoalllo-ftt - priftdpM -""'? ...
.t apéclf- cle l'acfion p..t>lique loQie
Source : J . Busson d'après Négrier, 2005.
Le changement politique se trouve influencé positivement et négativement par deux
types de contraintes. E. Négrier parle d'un côté d'une vision sceptique du
changement politique, à cause des contraintes structurelles de l'environnement
politique. La dépendance au sentier (North, 1990) décrit l'influence de la structure
historique de l'environnement politique : les décisions adoptées sont conditionnées
par la sédimentation des intérêts des acteurs et des représentations dominantes.
D'autre part, le nombre des acteurs inscrit les choix politiques dans une logique
incrémentale (Lindblom, 1979). La dispersion des intérêts en jeu produit un effet
neutralisant sur la décision, l'amenant à des compromis plus « réalistes » au
détriment du changement. Face à ces facteurs d'inertie, s'opposent alors les facteurs
du changement politique. Il s'agit là d'une part de fenêtres d'opportunité politiques,
chocs exogènes qui libèrent la capacité politique des acteurs. Ces fenêtres sont
incarnées des lois (la loi SRU à l'origine des SCOT, la loi Voynet instituant les pays) ,
ou plus encore de grands chantiers nationaux, comme le Grenelle de
l'environnement. Enfin, la recomposition des cadres d'action territoriale témoigne
d'effets d'apprentissage politique. Dans un cadre de pluralisation des cadres d'action ,
l'accumulation des savoirs opérationnels, la traduction du cadre légal en fonction des
configurations territoriales montrent le rôle de la connaissance dans l'action publique
©Les collections de l'IN RETS 125
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
(Asher, 2001 , cité par Négrier) . Ces forces, leur nature et leur intensité prennent sens
dans leur rencontre avec les configurations territoriales. En fonction des territoires,
elles se combinent différemment pour impacter plus ou moins fortement la
recomposition des cadres de l'action publique locale. Des troubles apparaissent, qui
induisent une réorganisation des systèmes d'acteurs. Si ces mouvements
débouchent sur une évolution des principes généraux ou spécifiques de l'action
publique, on est en présence d'un changement de paradigme (Hall , 1993).
---· ·--·--·-·-·-·-·--·--·----.. - .. -·--·-·-·--.. -----·
Le SCOT du Pays de Rennes : le prix du compromis
L'agglomération rennaise jouit d'un calendrier favorable à une planification
coordonnée : le POU de Rennes Métropole et le SCOT du Pays de Rennes ont
été réalisés de concert et adoptés en 2007. C'est I'AUDIAR9 qui est le maître
d'oeuvre des deux documents, chargée de planification spatiale depuis 1972.
La construction d'un modèle multipolaire, avec le raccourcissement des
distances parcourues, est héritée du schéma directeur de 1994, un principe fort
défendu par l'ancien vice-président de Rennes Métropole. L'AUDIAR organise
la fédération autour de ce projet par la construction d'une culture commune, en
alimentant le débat par des contributions de la recherche en urbanisme et
aménagemene0
. Cependant, la négociation ne débouche pas sur un
consensus, le département restant en retrait du SCOT comme du POU. Le
Conseil général d'Ille-et-Vilaine ne fait qu'apporter sa vision du réseau
départemental : «L'avis du département en tant que personne associée au
SCOT était simplement trois lignes, accompagnées d'une carte expliquant la
vision de son réseau. Ça a été la même réponse au POU » 11
. De fait, les
orientations du SCOT visant à limiter les créations de voiries se voient mises à
mal : « Les SCOT n'ont aucune possibilité de s'imposer aux gestionnaires(. . .).
On est encore confronté au département qui va aller vendre une déviation à
une commune périphérique qui en a franchement pas besoin. Simplement en
gérant la vitesse de traversée de la commune, on arrive à gérer les problèmes
d'accidentologie, ou de capacité de la voie » 12
. Le SCOT sort donc affaibli de
ces dissensions persistantes. Cependant, face ces différences de vues, l'État
opère un infléchissement dans son approche auparavant qualifiée de
« dogmatique » de la planification urbaine. D'une part, le poids des arguments
écologistes l'amène, par le biais des autorités déconcentrées, à remettre en
cause des projets départementaux au cas par cas. Mais surtout, les services de
la ODE essaient d'amener les parties prenantes au SCOT à dépasser les
antagonismes que la scène de négociation du SCOT n'a pas su lever. En effet,
l'État se positionne en animateur d'une plateforme d'échange informelle, dans
le but de renforcer la culture commune des acteurs, notamment sur la gestion
des vitesses. L'émergence d'un dispositif prospectif qui déborde du cadre des
institutions politiques classiques intervient donc en réaction à la logique
9 Agence d'urbanisme et de développement intercommunal de l'agglomération rennaise.
10 Notamment Marc Wiel, Francis Beaucire et Jean-Pierre Orfeuil.
11 Fiona Thomas, Pays de Rennes , entretien du 14 décembre 2009.
12 Hervé Oll ivier, AUDIAR, entretien du 14 décembre 2009.
126 ©Les collections de l' IN RETS
Planification urbaine et gestion du réseau routier
incrémentale, qui freine la concrétisation du glissement de référentiel en
matière de vitesse.
Le projet «autoroutes apaisées » du syndicat mixte du schémas
directeur (SMSD) de la région grenobloise : une démarche itérative et
progressive, nécessaire pour entretenir et consolider la mobilisation des
acteurs.
Le concept de chrono-aménagement du territoire naît d'une intuition
politique, qui apparaît comme une démarche de mise en oeuvre des objectifs du
schéma directeur de 2000. Il propose de « réintroduire le processus de décision
sur les grandes infrastructures de déplacements » 13
. Cette proposition résume
l'ampleur de la mobilisation à mettre en oeuvre à l'échelle de la région urbaine :
« Cela remet la politique de la mobilité au centre du débat, pas comme seule
réponse technique pour se rendre d'un point A à un point 8 , mais globalement,
en quoi la réponse technique 9ue l'on met en oeuvre à un effet structurant ou
déstructurant sur le territoire » 1
.
Si le SMSD pilote le projet, son échelle, tant en termes spatiaux que
d'acteurs concernés, nécessite d'élargir la maîtrise d'ouvrage. Le groupe de
travail « autoroutes apaisées » réunit donc le SMSD, la ODE de l'Isère et le
Conseil Général. La première phase du travail , entre 2003 et 2006, est d'ordre
prospectif : elle a pour but de faire émerger sur un diagnostic de territoire
partagé par tous les acteurs, et de définir les solutions techniques qui
s'imposent. C'est I'AURG , en tant que maitre d'oeuvre du projet, qui anime le
travail prospectif, en faisant l'interface avec des experts (le CERTU) et des
chercheurs. Ensuite, la phase participative vise à concerter les acteurs
(institutionnels, économiques) sur les questions d'acceptabilité et de faisabilité
du projet, sur la base des orientations communes consolidées lors de la phase
prospective. Ce travail débouche sur l'élaboration d'un « label autoroutes
apaisées », qui fait la synthèse des champs d'investigation techniques retenus.
L'ambition du projet « autoroutes apaisée » nécessite un dispositif
institutionnel original, mais surtout des conditions particulières pour émerger. La
configuration territoriale grenobloise est marquée par une forte tradition
d'appréhension des enjeux d'aménagements du territoire à une large échelle :
déjà, le SDAU de 1973 regroupait 115 communes. De même, les débats autour
du SCOT révèlent la nécessité d'innovation institutionnelle. Si la
décentralisation constitue une opportunité pour « tester dans des endroits plus
faciles que d'autres avant de généraliser>> , elle est aussi un handicap dans la
mesure où elle modifie profondément les modalités d'élaboration des politiques
publiques : « il faut un courage politique beaucoup plus grand. (. . .) Ce n'est
quand même pas la même chose qu'une décision prise par un ~tat relativement
anonyme >> 15
. Dans ces conditions , piloter l'approche croisée du chrono
aménagement, rend nécessaire de « créer un système de gouvernance à
l'échelle de la RUG, entre l'ensemble des maÎtres d'ouvrages en matière de
13 Philippe Auger, directeur du SMSD, entretien du 22/07/2009.
14 AURG, Questions 1 réponses sur les autoroutes apaisées, table ronde du 14/05/2008.
15 Maya Vitorge, AURG, entretien du 22/07/2009.
© Les collections de I' INRETS 127
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
transports - déplacements, et des collectivités du syndicat mixte du SCOT» 16
.
L'émergence du débat sur le chrono-aménagement témoigne donc à la fois
d'un apprentissage politique et du volontarisme des parties prenantes. Mais il
s'explique également par un contexte spatial à la fois tendu (le relief du terrain
contraint fortement l'urbanisation}, et une situation géographique propice à
l'expérimentation. Pour I'AURG, l'absence d'axe de grand transit dans la région
urbaine permet au SMSD d'être « plus libre que d'autres pour réfléchir sur les
autoroutes» 17
.
Conclusion : la remise en cause de la vitesse,
un enjeu majeur de la durabilité des politiques
publiques en quête de moyens
L'étude des terrains rennais et grenoblois révèle les contraintes qui
conditionnent le glissement de référentiel sur la vitesse de déplacement et les
infrastructures routières. Les deux SCOT sont relativement proches dans leur
diagnostic de territoire, et dans les objectifs généraux poursuivis. Pourtant, la
traduction en termes d'actions diffère fortement d'un territoire à l'autre : le
discours sur la vitesse bute sur l'épreuve du débat dans le Pays de Rennes, là
où il parvient à s'intégrer en amont de la préparation du SCOT de la Région
Urbaine Grenobloise. L'évolution des choix politiques est fortement
conditionnée par le positionnement des services de l'État et des Conseils
généraux.
Ce sont ces derniers qui semblent montrer le plus de réticence aux discours
promouvant une modération des vitesses au service d'enjeux d'urbanisme.
Même s'il convient de mener de plus amples investigations dans cette voie, il
semble que les départements restent très attachés à leur mission originale de
gestionnaire de voirie, à savoir assurer l'accessibilité des communes rurales
aux pôles urbains, ainsi qu'au réseau national. La remise en cause de la
vitesse, dans sa justification comme dans ses objectifs, demeure une question
très urbaine. Du point de vue de leurs objectifs, les conseils généraux restent
légitimes dans leur lecture du réseau routier. Pourtant, le mouvement inverse
se profile du côté de l'État : après une période marquée par une certaine
difficulté dans l'appréhension de l'intégration urbaine des voies rapides, son
discours montre des infléchissements à plusieurs niveaux. Le CERTU 16 a reçu
en 2009 la commande de refonder complètement l'instruction sur les conditions
techniques d'aménagement des voies rapides urbaines (ICTAVRU}, pour
répondre à la « nécessité d'un référentiel commun à tous les maitres
d'ouvrages » 19
. Le CERTU participe également à l'élaboration du projet
« autoroutes apaisées » à Grenoble. Du côté des services déconcentrés,
16 SMSD, Comité syndical du 17 juin 2009.
17 Maya Vitorge, entretien du 22/07/2009.
18 Centre d'étude sur les réseaux, les transports, l'urbanisme et les constructions. Le CERTU est
une composante du réseau scientifique et technique du MEEDAT.
19 Jean-Paul Lhuillier (CERTU), COTIT A -18 novembre 2009.
128 ©Les collections de l'IN RETS
Planification urbaine et gestion du réseau routier
apparaît une volonté d'approfondir la question du rôle des voies rapides
urbaines dans le fonctionnement des territoires traversés, au-delà de
l'écoulement du transit de longue distance. À ce stade, nous pouvons alors
conclure que la vitesse s'impose comme l'élément clé de l'articulation des
politiques de transports et d'urbanisme, ainsi que de la coordination de tous les
acteurs du développement du territoire . Sa remise en cause est à la fois le fruit
et le moteur de la recomposition des systèmes de gouvernance qui se mettent
en place au niveau local.
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130 ©Les collections de l'IN RETS
Aménager les tensions entre
espaces et pratiques. Les apports
d'une analyse urbaine de l'insécurité
des déplacements des habitants
de quartiers défavorisés
Sylvanie Godillon
Doctorante en aménagement et urbanisme, université de Paris 1 Panthéon
Sorbonne, ED 434 "Géographie de Paris - Espaces, Sociétés et
Aménagement"
IFSTTAR-MA, département mécanismes d'accidents
Chemin de la Croix Blanche, 13300 Salon-de-Provence, France
sylvanie.godillon@ifsttar.fr
Sujet de thèse : Inégalités socio-spatiales et sécurité des déplacements.
Direction de thèse :
Francis Beaucire , professeur à l'université Paris1 Panthéon-Sorbonne,
géographe
Dominique Fleury, directeur de recherche au département mécanismes
d'accidents ; ingénieur de l'École Centrale de Paris
Financement INRETS
Résumé - L'étude de la sécurité permet de comprendre les liens complexes
entre les réseaux de déplacements et les territoires. Ces derniers sont définis
comme des espaces vécus par des individus et aménagés par des pouvoirs
publics et privés. Les territoires sont divers, notamment en raison de présence
de populations aux caractéristiques sociales, économiques ou culturelles
différentes. Des recherches, plutôt anglo-saxonnes ou suédoises, montrent que
les personnes défavorisées semblent être davantage impliquées dans les
accidents et les personnes habitants dans des quartiers défavorisés sont plus
impliquées dans les accidents. En raison des différences socio-spatiales dans
l'espace urbain, des politiques sociales et urbaines sont menées en Europe
depuis les années 1980 en direction des quartiers concentrant une forte part de
personnes défavorisées économiquement. Ces politiques mobilisent des
aspects sociaux, économiques mais également urbains en réaménageant les
bâtiments et les espaces publics, ce dernier élément ayant une influence sur la
sécurité.
Une approche territoriale est privilégiée : les individus vivent dans des espaces
aménagés par les pouvoirs publics et privés. Les individus ont des
caractéristiques sociales, économiques, culturelles qui ont une influence sur
© Les collections de l'IN RETS 131
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
leurs habitudes de mobilité et sur leurs usages de l'espace. Parallèlement, les
espaces aménagés ont une influence sur les usages. Les éléments du territoire
représentent un système en tension en raison de la diversité des volontés
d'aménagements, des acteurs et des usages. Ces tensions conduisent à des
adaptations de la part des individus, des espaces ou des aménagements.
Quand les adaptations ne sont pas suffisantes, ces tensions peuvent se
transformer en conflits et se matérialiser par un accident. Ainsi, les tensions
entre les éléments territoriaux peuvent être révélées par l'analyse des
accidents. Les aménagements concernant les quartiers défavorisés permettent
ils de réduire les décalages entre les espaces urbains aménagés et leurs
usages?
Introduction
Des inégalités existent face au risque routier. Les personnes défavorisées
sont davantage impliquées dans les accidents (Zambon, Hasselberg, 2006} , les
personnes habitant dans des quartiers défavorisés sont plus impliquées dans
les accidents (Abdalla et al., 1997 ; Hewson, 2004 ; Edwards et al., 2006) et les
quartiers défavorisés concentrent plus d'accidents (Aguero-Valverde, Jovanis,
2006) . Ces différenciations s'expliquent par la diversité des territoires : les
populations, les espaces et les aménagements sont différents d'un quartier à
l'autre et cette diversité a une influence sur la sécurité des déplacements.
L'objectif est de comprendre les différenciations socio-spatiales en termes
de sécurité routière en milieu urbain et d'analyser les réponses en termes
d'aménagement des espaces de déplacements. L'intérêt est une entrée par
l'impliqué et par l'accident afin d'étudier les différences de risques routiers entre
les territoires, défini comme un espace occupé et aménagé. Mesurer et
comprendre les différences de risque face à la sécurité entre les territoires est
un enjeu de santé public et de cohérence de l'espace urbain. Cet article
propose une posture de recherche pour analyser ces questions et non des
résultats.
Le travail s'inscrit dans le cadre des disciplines de la géographie et de
l'aménagement. Le point d'entrée d'analyse des mécanismes d'accidents est le
territoire en tant qu'espace occupé et aménagé. Une approche système est
posée comme cadre de référence de la compréhension de l' insécurité avec
l'acteur du déplacement, le mode de déplacement et l'environnement lors du
déplacement comme élément de ce système. Ce système est ainsi territorial.
En analysant les espaces et de leur gestion, la géographie identifie les
processus de production de ces inégalités et analyse les réponses possibles en
termes d'aménagement des espaces.
Notamment, en raison de fortes différences socio-spatiales, des politiques
sociales et urbaines sont menées en Europe depuis les années 1980 en
direction des quartiers concentrant une forte part de personnes défavorisées
économiquement. Les objectifs sont de diminuer les inégalités entre les
espaces et/ou lutter contre les éventuels effets négatifs dus à la concentration
de personnes connaissant des difficultés sociales dans un même quartier. Ces
132 © Les collections de l'IN RETS
Aménager les tensions entre espaces et pratiques
politiques sociales et urbaines changent la forme et l'organisation des
quartiers : elles ont ainsi des conséquences sur la mobilité et sur le
comportement dans l'espace public et donc sur la sécurité des déplacements.
Les apports de ce travail sont d'approfondir les connaissances sur les
différenciations face à l'insécurité des déplacements, d'en comprendre les
processus et d'analyser les actions menées par les pouvoirs publics.
L'approche géographique est indispensable pour tenir compte des différents
paramètres influençant les différenciations face à la sécurité des
déplacements : caractéristiques sociales, influences sociales et spatiales du
quartier de résidence, mobilité ou encore politiques d'aménagement. Ce travail
a pour but d'aiguiller les décisions d'aménagement urbain .
Des accidents replacés dans leur contexte
territorial
La complexité des territoires révélée par l'insécurité
routière
En introduisant la notion de territoire, la géographie permet une approche
systémique. Dans les années 1950, face à une géographie classique jugée trop
descriptive, la géographie systémique s'impose et participe au renouvellement
de la discipline. La notion de système permet aux géographes de remettre en
question les causalités linéaires. Les lieux sont étudiés à travers leurs
interactions spatiales qui constituent une grande part de leurs propriétés et de
leurs dynamiques. « La notion d'interaction ( ... ) est effectivement au coeur
d'une démarche d'analyse spatiale. Lorsque l'on a caractérisé les lieux, que l'on
a mis en évidence l'intensité et la forme des différenciations spatiales, repéré
les similarités et les ruptures, il s'agit en effet de mettre en relation ces
caractères de l'organisation de l'espace avec les échanges qu'entretiennent les
lieux entre eux et les influences réciproques qu'ils exercent les uns sur les
autres » (Sander, 2001 : 22) . Or, les accidents sont le résultat d'interactions
entre individus qui pratiquent l'espace aménagé. En ce sens, une approche
territoriale systémique est adaptée aux analyses des accidents
(Prochasson, 2001 ).
Une approche territoriale est donc privilégiée : les individus vivent dans des
espaces aménagés par les pouvoirs publics et privés. Le territoire est analysé
comme la projection d'un système d'intentions humain sur une portion de la
surface terrestre (Raffestin , 1986). Les individus ont des caractéristiques
sociales, économiques, culturelles qui ont une influence sur leurs habitudes de
mobilité et sur leurs pratiques de l'espace. Parallèlement, les espaces
aménagés ont une influence sur les pratiques. Les composants du territoire
représentent un système en tension en raison de la diversité des volontés
d'aménagements, des acteurs et des pratiques. Ces tensions conduisent à des
adaptations de la part des individus ou des aménagements. Quand les
adaptations ne sont pas suffisantes, ces tensions peuvent se transformer en
© Les collections de l'IN RETS 133
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
conflits et se matérialiser par un accident. Ainsi, les tensions entre les
composants territoriaux peuvent être révélées par l'analyse des accidents.
Ces territoires sont divers et cette diversité a une influence sur la sécurité
des déplacements. Les populations, les espaces et les aménagements sont
différents d'un quartier à l'autre. Depuis les travaux des sociologues de l'École
de Chicago (Hoyt, 1939), les différences socio-spatiales de l'espace urbain ont
été analysées (notamment par Harvey, 1973 ou Reynaud, 1981). Les
différenciations entre populations induisent des comportements et des
pratiques différentes, et donc des inégalités face à la sécurité des
déplacements. En tenant compte des espaces et de leur gestion , la géographie
identifie les processus de production de ces inégalités.
De plus, ces territoires sont reliés et traversés par des réseaux. L'étude de
la sécurité permet de comprendre les liens complexes entre les réseaux et les
territoires, d'autant que la rue est le lieu d'une multiplicité d'usages (Gourdon,
2002). Comme l'indique le Groupement de Recherche Réseaux et Territoires
(Offner, Pumain, 1996 : 35) : « dans le cas du réseau viaire, cette
multifonctionnalité est multipliée par des utilisations statiques et non plus
seulement dynamique du domaine public, où les flux n'ont pas l'exclusivité. Les
problémes de concurrence et de conflits d'usage et d'appropriation de l'espace
en sont autant accrus ».
Les territoires urbains sont divers en raison de différences sociales,
économiques, culturelles, spatiales et urbaines. Ces différentes
composantes ont une influence sur la sécurité des déplacements dans la
mesure où l'accident est une interférence entre des populations vivant
dans un espace aménagé.
La mobilité comme variable d'exposition au risque routier
Les réseaux sont le support de la mobilité. Les différences socio-spatiales
se couplent de différences en termes de mobilité. La géographie urbaine
s'intéresse à la mobilité quotidienne et la définit comme « l'ensemble des
pratiques de déplacements d'une population dans son cadre habituel »
(Segaud, Brun, Driant, 2001 ).
Or, la mobilité est considérée comme une variable d'exposition au risque
routier. La mobilité renvoie notamment au nombre de déplacements par mode
de transport, par jour et par personne. Les définitions de l'exposition au risque
routier font référence au nombre d'opportunités d'accident de la circulation
rencontrées par un individu (Chapman, 1973) c'est-à-dire au nombre de fois où
un danger peut survenir. La définition de Wolfe est plus générale puisque
l'auteur définit l'exposition au risque comme le fait de se trouver dans une
situation à risque d'être impliqué dans un accident (Wolfe, 1982). La mobilité
est une situation à risque d'être impliqué dans un accident.
134 ©Les collections de I'INRETS
Aménager les tensions entre espaces et pratiques
La mobilité s'est intensifiée depuis une vingtaine d'année : « Aboutissement
d'une longue marche de l'humanité vers la sédentarité commencée aux
premiers âges du néolithiques, la ville est désormais au coeur de la mobilité :
transports urbains, changements de résidence, déplacements incessants
proches ou lointains » (Burgel, 2006 : 8) . L'étude des déplacements n'est pas
une discipline académique établie et dépend de différents domaines de
recherche. Alors que la sociologie analyse les liens entre mobilité et modes de
vie, la géographie explicite le lien entre l'explosion de la mobilité et les
territoires (Orfeuil, 2002). La sociologie urbaine s'est également emparée du
sujet, Vincent Kaufmann considère la mobilité comme un fait social avec des
questions d'inégalités et d'accès à la mobilité (Kaufmann, 2002).
La mobilité comme fait social renvoie aux notions d'usage et de pratique.
L'usage est le fait de se servir de quelque chose. La pratique est la
connaissance acquise par l'expérience, et une façon d'agir, une conduite
habituelle à un groupe. La pratique renvoie donc à une répétition de l'utilisation
de l'espace. Dans le cas d'analyse d'accidents, l'objectif est d'observer les
concentrations d'un même phénomène. La notion de pratique de l'espace
semble mieux appropriée. Les usagers sont les personnes qui ont recours à un
service ou qui emprunte le domaine public. Les usagers ont ainsi une pratique
des formes urbaines. Les pratiques de mobilité renvoient à l'utilisation des
modes, les itinéraires choisies, les comportements lors du déplacement. ..
Autant de composantes de la mobilité qui font appel à des politiques
sectorielles différentes : politiques de transport, planification, aménagement des
voies ...
La mobilité est un capital. Les individus « hypermobiles » (Ascher, 2004)
sont de moins en moins enfermés dans des cadres d'appartenance (Allemand ,
Ascher, Levy, 2004). Dans ce contexte, le sociologue Vincent Kaufmann
développe la notion de motilité « définie comme la manière dont un individu ou
un groupe d'individu fait sien le champ du possible en matière de mobilité et en
fait usage» (2005 : 126). En s'inspirant des travaux de Lévy (2000) et de Remy
(2000} , le sociologue décompose la motilité en trois facteurs : l'accessibilité
( « les conditions auxquelles il est possible d'utiliser l'offre au sens large » }, les
compétences ( « que nécessite l'usage de cette offre ») et l'appropriation
cognitive ( « l'évaluation des possibilités ») (Kaufmann, 2005 : 26) . Le
sociologue Le Breton a également développé la notion de capital social, et plus
particulièrement d'exclusion face à la mobilité (Le Breton, 2004 ; 2005).
Le programme de recherche PUCA/Prédit lancé en 1999 a permis de
creuser les liens entre inégalité et mobilité. Les difficultés sont nombreuses : le
déplacements est un bien intermédiaire dont la consommation est nécessaire
pour la réalisation du programme d'activités et les différenciations de l'offre
peuvent conduire à interpréter ces caractéristiques comme des inégalités
(Ciaisse et al., 2002). Depuis les années 1980, les écarts entre catégories
socioprofessionnelles et entre genre se sont plutôt réduits en nombre de
déplacements quotidiens et en distances parcourues (Orfeuil, Wenglenski,
2002) : les pratiques de mobilité n'ont pas reproduit les évolution sociales des
années 1980 et 1990, mais l'espace compte plus qu'avant dans la production
©Les collections de l'IN RETS 135
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
de écarts. Les inégalités des déplacements posent problèmes concernant
l'accès à l'emploi (Briol , Rascoi-Boutard , Lauraire, 2002), mais aussi aux loisirs
(Poitier, Ziegel, 2002). Aujourd'hui l'usage ou non de la voiture est le facteur
discriminant (Ciaisse et al., 2002). Cette dépendance automobile (Dupuy, 1991)
est nuancée ou compensée par une offre en transports collectifs et ainsi la
dépendance est plus forte en Grande-Bretagne qu'en France en raison d'un
ancrage territorial plus fort et d'une meilleure politique de transports en
commun (Coutard et al., 2001 ). Les situations d'inégalités sont cependant plus
complexes avec une motorisation précaire (véhicule ancien, essence limitée ... )
(Chevallier, 2001) ou des représentations de l'espace difficiles (Harzo, 2002 ;
Le Breton, 2005). Pour mieux cerner les inégalités, il faudrait tenir compte du
confort, des horaires des transports collectifs, de la sécurité et des nuisances
(Duhem, Aubertel , 2003).
Favoriser la mobilité des habitants socialement défavorisés semble être une
solution pour éviter les processus d'enfermement social et spatial. Marie
Hélène Sacqué et Sylvie Fol discutent ce postulat et montrent que « si la
mobilité est bien un facteur d'inégalité dans les sociétés urbaines
contemporaines, l'injonction à la mobilité ne saurait répondre à elle seule à la
persistance voire au développement des inégalités. ( ... ) Cette façon
d'appréhender les inégalités laisse de plus en plus de côté la question de la
redistribution des ressources » (Sacqué, Fol, 2007 : 12-13) et sous-estime la
force des réseaux sociaux. Ces chercheuses se positionnent pour des
stratégies centrées sur un développement endogène des quartiers défavorisés,
alors que nombres de politiques menées luttent contre les influences négatives
du contexte écologique.
La mobilité a une influence sur la sécurité. Des différences de mobilité
existent entre les populations, laissant supposer des différences
d'exposition au risque routier. Or, l'espace et la mobilité peuvent être
influencés par les aménagements.
Des aménagements urbains peuvent réduire l'insécurité
Les gestionnaires des réseaux sont en mesure de réduire l'insécurité
routière par les aménagements (Fleury, 1998). Les erreurs de conduites ne
résultent pas seulement du conducteur ou du véhicule, mais sont également
influencées par l'infrastructure (Van Elslande et al., 1997). En analysant les
liens entre les caractéristiques d'un quartier et les problème de sécurité, les
influences de l'organisation du réseau routier, la répartition des usagers dans
l'espace public, l'organisation de l'espace public en dehors de la voirie, les
caractéristiques visuelles de l'environnement routier du point de vue du
conducteur, l'organisation du stationnement et l'aménagement des axes de
transit sur la sécurité routière ont été démontrées (Millot, 2003).
Les formes urbaines des quartiers urbains sont différentes : quartiers
pavillonnaires, grands ensembles, quartiers commerciaux ... Il n'apparaît pas de
forme urbaine moins sure que d'autre. Par contre, la conception d'un espace a
un effet sur sa sécurité et conditionne les possibilités d'actions : ils existent des
mesures correctives pour gérer les problèmes de sécurité mais leurs conditions
136 © Les collections de I'INRETS
Aménager les tensions entre espaces et pratiques
d'application dépendent des morphologies urbaines (Millet, 2003). « Les outils
existants sont difficilement applicables aux formes des grands ensembles de
planification intermédiaire ». L'absence de choix de planification est
problématique (entre une séparation des flux ou une mixité des usages)
puisqu 'elle créée des espaces ambigus. « Leur gestion est délicate parce que
d'une part, il est difficile de les éliminer. En effet, la séparation des flux et des
trafics est difficilement applicable a posteriori. D'autre part, dans ces cas , la
cohabitation ne peut être améliorée à moins de casser les schémas originels, la
fonction de circulation étant trop prononcée » (Millet, 2003 : 365-366).
Les prises en considération de la sécurité dans les conceptions
originelles des quartiers et lors des rénovations urbaines menées dans le
cadre de la politique de la ville restent à étudier, afin de révéler la prise en
considération des tensions entre les espaces aménagés et leurs
pratiques.
L'insécurité des déplacements comme signe
de tensions territoriales
Tensions territoriales
L'insécurité révèle les incohérences du territoire. L'insécurité est alors
définie comme un révélateur de tensions entre les espaces pratiqués et les
espaces aménagés.
La tension est l'état d'un tissu , d'une substance souple, élastique qui est
soumis à une traction . C'est également une situation hostile et conflictuelle
entre deux groupes ou deux personnes. Cette notion fait le parallèle avec
l'espace urbain, considéré comme un tissu (le terme de « tissu urbain » est
d'ailleurs fréquemment utilisé). Elle fait également référence à la gestion de
l'espace urbain puisque les tensions font référence à une situation tendue entre
des groupes ayant des visions et des pratiques différentes. Cette notion est
donc à double titre intéressante à mobiliser.
L'insécurité routière révèle plusieurs niveaux de tensions. Trois types de
tensions sont retenues : des tensions spatio-temporelles qui sont des écarts
entre les pratiques d'aujourd'hui et les aménagements d'hier, les tensions multi
scalaires qui sont des incohérences dues à la juxtaposition de différentes
échelles et des tensions liées à la lisibilité qui sont des distorsions dans la façon
de comprendre un espace et comment il est aménagé.
©Les collections de I'INRETS 137
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Schéma 1. Tensions entres espaces pratiqués et espaces aménagés
Tensions spario-temporelles
Tensions multi-scalaires
Tensions liées à la lisibilité
TENSIONS
TERRITORIALES
-/ +
Espaces
aménagés
Inconfon
Insécurité
Adaptation des individus et
des gestionnaires pour
accroître le confort spatial
Des tensions spatio-temporelles existent dans la mesure où le temps de
l'aménagement est long : l'espace urbain sédimente les différentes conceptions
urbaines au cours du temps et sont parfois en incohérences avec les pratiques
actuelles de l'espace. Pour organiser les déplacements dans un milieu urbain,
les conceptions oscillent entre ségrégation et intégration (Fleury, 1998). Les
différentes conceptions urbaines se jouxtent et chevauchent, conduisant à des
fragmentations spatio-temporelles. L'insécurité routière révèle des tensions
dues à la présence de plusieurs conceptions pratiquées dans une autre
temporalité.
Entre les différentes échelles (de la rue à l'agglomération}, des tensions
mu/ti-scalaires existent entre les objectifs d'aménagement et les pratiques de
l'espace. La question des échelles est essentielle pour analyser les tensions
entre espaces et pratiques. Le schéma global de l'urbanisme et des réseaux
induit des aménagements et des itinéraires choisis par l'usager selon ses
propres contraintes (lieu de résidence, mode de transport, mais également
contraintes économiques, physiques, cognitives) . Cette macro-échelle traduit
un premier niveau d'action , celui de la planification de l'agglomération.
L'insécurité résulte de paramètres liés au groupe (classe, d'âge, sexe,
catégories sociales, quartier de résidence) traduisant un deuxième niveau
d'action : la méso-échelle qui correspond à des groupes d'individus. Enfin , au
niveau de la section et du lieu d'accident, l'individu se déplace et s'adapte à un
aménagement selon la visibilité, la vitesse autorisée, la priorité de certains
modes de transport sur d'autres. Cette micro-échelle traduit un troisième niveau
d'aménagement, celu i de la voirie et des espaces publics. Les espaces
accueillent les fonctions de ces différentes échelles et cette coexistence peut
mener à de l'inconfort ou de l'insécurité. De plus ces tensions multi-scalaires
font écho à des tensions entre professions. Les professionnels mènent à une
certaine échelle des politiques sectorielles et défendent ainsi différentes
fonctions de l'espace urbain : le responsable de la politiques rég ionales des
transports n'aura pas les mêmes objectifs que l'aménageur d'espaces publics
d'un quartier.
138 © Les collections de I'INRETS
Aménager les tensions entre espaces et pratiques
Enfin , les tensions liées à la lisibilité sont des distorsions dans la façon de
comprendre un espace et comment il est aménagé. La lisibilité de l'espace de
déplacement est un concept défini pour comprendre les mises en cohérences
de l'interprétation des infrastructures par les individus et l'infrastructure telle
qu'elle est vraiment (Fleury et al., 1994). Ces tensions liées à la lisibilité font
également référence aux distorsions entre la compréhension d'un
aménagement telle qu 'il est pratiqué par les individus et l'aménagement par les
professionnels selon des pratiques présupposées.
L'espace urbain en tension conduit à un inconfort de l'usager de l'espace
urbain qui s'adapte pour réduire cet inconfort. La tension est alors latente. Mais
la tension peut se manifester et conduire à la production d'accidents : le tissu
urbain en tension connaît alors une rupture. L'inconfort et l'insécurité sont les
symptômes des tensions territoriales. Les tensions conduisent également à des
réactions positives de la part des individus et des aménageurs qui s'adaptent
pour réduire les tensions.
L'objectif est de comprendre les dynamiques et les tensions
territoriales afin de les aménager confortablement. Le territoire permet
une approche systémique en considérant les espaces aménagés habités
par des individus.
Des tensions plus vives dans les quartiers défavorisés
Les tensions semblent plus intenses dans les quartiers accueillant une forte
proportion de personnes connaissant des difficultés économiques. Les
caractéristiques des habitants, de l'espace et des aménagements permettent
d'expliquer l'intensité de ces tensions.
Des recherches, plutôt anglo-saxonnes ou suédoises ont montré l'existence
de liens entre la pauvreté et le risque routier. Les personnes défavorisées sont
davantage impliquées dans les accidents (Zambon, Hasselberg, 2006}, les
personnes habitant dans des quartiers défavorisés sont plus impliquées dans
les accidents (Abdalla et al., 1997 ; Hewson, 2004 ; Edwards et al., 2006) et les
quartiers défavorisés concentrent plus d'accidents (Aguero- Valverde, Jovanis,
2006) . Ces différenciations s'expliquent par la diversité des territoires : les
espaces, les aménagements et les populations sont différents d'un quartier à
l'autre.
Ces différenciations sont expliquées par les caractéristiques du lieu de
résidence. Des corrélations ont été établies avec des logements surpeuplés
(Piess et al., 1989) et une faible part de l'espace public (Bagley, 1992). Ces
facteurs font écho à des tensions spacio-temporelles. En effet, les quartiers
défavorisés sont plutôt des anciens quartiers de faubourg et des quartiers
composés de grands ensembles. Les premiers ont été conçus à une époque où
l'automobile n'était pas autant utilisée qu'aujourd 'hui : des tensions pour
l'occupation d'un espace restreint apparaissent. Les seconds ont été conçus
avec une vision fonctionnaliste accordant une place importante à l'automobile :
des tensions entre les conceptions originelles et les conceptions actuelles de
limitation de l'automobile en milieu urbain naissent.
©Les collections de I'INRETS 139
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Des corrélations ont également été établies avec des niveaux élevés de
densité et de trafic (Joly et al., 1991). Ces quartiers situés en périphérie des
agglomérations sont traversés par des niveaux de trafic importants, alors qu'ils
accueillent des populations s'appropriant fortement les espaces publics. De
fortes tensions mu/ti-scalaires caractérisent ces quartiers défavorisés.
Ces différenciations sont expliquées par des facteurs liés aux individus. Les
personnes défavorisées ont moins les moyens financiers que les autres
d'entretenir leur véhicule, utilisent moins d'équipement de sécurité et adoptent
un comportement plus à risque (Zambon, Hasselberg, 2006) . Les nombreux
accidents concernant les piétons sont expliqués par des problèmes
d'adaptation du piéton dans l'espace de circulation (Christie, 1995) et de soucis
d'acculturation (Anderson et al., 1998). Les habitudes de mobilité des
personnes défavorisées renvoient à une surexposition au risque d'accidents
(Abdalla, 1997 ; Borell et al. 2002 ; Edwards et al. , 2006) . Ces explications font
références à des tensions liées à la lisibilité de l'aménagement avec des
individus qui n'appréhendent pas les aménagements de la même manière que
les concepteurs.
Les liens entre les inégalités socio-spatiales et la sécurité routière sont
étudiés selon différents aspects : de l'influence de la famille , à l'analyse des
caractéristiques physiques d'un quartier sur l'implication de ses habitants dans
les accidents de la route, les enchevêtrements sont complexes. Les
géographes de la santé, les épidémiologistes les pédiatres et les sociologues
se sont emparés de la question de manière assez spécifique selon leur
domaine de recherche. Toutefois, une vision plus globale des mécanismes
serait nécessaire (Christie, 1995 ; Laflamme, Diderichsen, 2000 ; White et al.,
2000 ; Mignot, 2008} , ce qui nous amène à mobiliser la notion de « tension »
afin de modéliser les mécanismes à l'oeuvre dans la production d'inégalités
face au risque routier.
Les quartiers défavorisés sont le siège d'intenses tensions territoriales
puisque les personnes défavorisées sont davantage impliquées dans les
accidents. Ces quartiers sont actuellement concernés par des projets
sociaux et urbains qui seraient l'occasion de réduire ces tensions.
Une opportunité pour réduire les tensions dans les
quartiers défavorisés : des politiques territorialisées
Un des moyens d'action pour lutter contre l'insécurité routière est une action
sur l'environnement : l'organisation des réseaux routiers, la disposition du bâti ,
les caractéristiques visuelles de l'environnement, les aménagements de
l'espace public sont des éléments ayant un impact sur la sécurité des
déplacements (Millot, 2003) . Les études sont souvent tournées vers l'aspect
correctif de la sécurité, alors que les choix de planification urbaine ont un
impact sur les possibilités de récupération a posteriori. La sécurité doit être
introduite dans la phase de réflexion des projets urbains (Fleury, 1998 ; Millot,
2003) . Les pouvoirs publics peuvent avoir une influence pour améliorer la
sécurité routière et réduire les différences socio-spatiales face au risque routier.
140 ©Les collections de I'INRETS
Aménager les tensions entre espaces et pratiques
Les différences socio-spatiales ont conduit à des politiques sociales et
urbaines sont menées en Europe depuis les années 1980 en direction des
quartiers concentrant une forte part de personnes défavorisées
économiquement : la politique de la ville en France, le Neighbourhood Renewal
au Royaume-Uni ou la Sozia/e Stadt allemande. Diminuer les inégalités entre
les espaces eUou lutter contre les éventuels effets négatifs dus à la
concentration de personnes connaissant des difficultés sociales dans un même
quartier (Mapsat, 1999 ; Sacqué, Fol, 2007) sont les raisons principales guidant
ces politiques. La spécificité de ces politiques est leur inscription spatiale. Deux
entrées sont possibles pour diminuer les inégalités : les personnes
défavorisées ou le lieu concentrant un grand nombre de personnes
défavorisées. La deuxième entrée a été choisie en Europe pour améliorer les
conditions de vie dans les quartiers défavorisés.
Ces politiques mobilisent des aspects sociaux, économiques mais
également urbains en réaménageant les bâtiments et les espaces publics, ce
dernier élément ayant une influence sur la sécurité. Au sens où ces politiques
sont urbaines et territorialisées, elles sont une occasion d'avoir un impact positif
sur la diminution des inégalités face à l'insécurité des déplacements.
Les quartiers concentrant des populations défavorisées économiquement
sont un lieu de fortes tensions entre espaces et pratiques en raison des
populations cumulant les inégalités et des conceptions urbaines. L'objectif est
de comprendre les processus menant à ces tensions et les réponses apportées
par les pouvoirs publics afin de réduire les situations d'inconfort et d'insécurité.
Les aménagements concernant les quartiers défavorisés permettent-ils
de diminuer les tensions entre les espaces urbains aménagés et leurs
pratiques afin de réduire les inégalités face au risque routier?
Une analyse urbaine de l'insécurité des
déplacements
Ces tensions territoriales sont appréhendées par une analyse urbaine de
l'insécurité des déplacements. L'analyse urbaine des accidents permet
d'étudier les dynamiques urbaines à travers un nouvel angle, en révélant les
tensions du système territorial. Les tensions sont alors révélatrices des
incohérences entre la configuration de l'espace et les pratiques qu'il accueille.
L'analyse urbaine de l'insécurité des déplacements est une méthode définie
ici comme la mise en relation des caractéristiques physiques du territoire avec
l'insécurité des populations et les politiques menées. Afin de mettre en relation
les caractéristiques du territoire avec l'insécurité des populations, un Système
d'Information Géographique est un outil adapté puisqu'il permet de croiser
plusieurs informations existantes sur un même espace. Pour comprendre la
production du territoire, une analyse des politiques menées est permise par le
croisement des différentes politiques menées sur un même espace.
©Les collections de I'INRETS 141
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Terrains de recherche
La métropole de Lille (Nord, France) est le terrain d'étude principal. Le tissu
urbain des quartiers défavorisés est divisé en deux grandes types dans cette
région : les grands ensembles de conception fonctionnaliste et les courées,
anciens quartiers ouvriers. Plusieurs Zones Urbaines Sensibles, échelon
d'action de la politique de la ville depuis 1996, sont comparées à leur quartier
voisin concernant les caractéristiques territoriales, les accidents et les politiques
publiques menées. Ces quartiers permettent de considérer plusieurs types de
morphologie urbaine (habitat traditionnel, grands ensembles), différentes
populations aux caractéristiques propres (en difficultés, aisés) et différentes
manière d'aménager le système urbain (politique de la ville, sécurité routière,
urbanisme).
Les politiques menées à Lille sont mises en perspective à partir des
politiques allemandes et britanniques. L'objectif est d'analyser différents projets
sous l'angle du dialogue entre les différentes politiques sectorielles, ainsi que
les propositions d'aménagement sous l'angle d'une réduction des tensions
entre espaces pratiqués et espaces aménagés. L'intérêt de cette approche est
d'éclairer le cas français par d'autres pratiques européennes.
D'une part, le mot d'ordre en Allemagne est de mener des politiques
intégrées entre les transports et de l'urbanisme. Ce mot d'ordre se traduit dans
le contexte législatif : la loi régissant le programme Soziale Stadt exige un
travail partenarial entre les différentes politiques sur un même territoire.
L'objectif est d'analyser comment ce travail transversal est mené au niveau du
projet et est-ce que cela profite à l'intégration des questions de sécurité routière
dans les projets d'urbanisme.
D'autre part, la Grande-Bretagne, dans le cadre de la politique du
Neighbourood Renewal, un fonds spécifique est dédié pour améliorer la
sécurité dans les quartiers défavorisés. Les actions concernent surtout la
communication et la sensibilisation des habitants, mais des aménagements ont
également été réalisés, notamment à Boston, à Salford ou à Rochdale (Greater
Manchester, Grande-Bretagne). L'objectif est d'analyser des cas concrets afin
de comprendre les différentes stratégies mises en place pour améliorer la
sécurité routière via des aménagements dans des quartiers défavorisés.
L'insécurité des déplacements des populations est mesurée dans
l'agglomération de Lille. Les politiques menées sur les quartiers
défavorisés sont mises en perspectives avec d'autres politiques
européennes.
Analyse des tensions spatio-temporelles
Les différents aménagements coexistent sur les mêmes espaces. Pour
aménager les déplacements en milieu urbain , les conceptions balancent entre
ségrégation et intégration : d'une part, le trafic est déconnecté de son
environnement urbain et des voies propres sont dédiées aux différents modes
de transport ; d'autre part, le trafic traverse l'espace urbain et les modes de
142 ©Les collections de I'INRETS
Aménager les tensions entre espaces et pratiques
transport partagent un même espace. La sédimentation des différentes
conceptions urbaines au cours du temps sont parfois en tensions avec les
pratiques actuelles de l'espace. L'analyse des accidents révèle ces tensions.
Afin d'analyser les tensions spatio-temporelles entre l'espace aménagé et
l'espace pratiqué, les différentes politiques d'aménagement concernant les
quartiers étudiés sont analysées sous l'angle de la sécurité et mise en relation
avec l'insécurité des habitants du quartier et avec les accidents ayant lieu dans
le quartier.
Les tensions spatio-temporelles mettent en lumière les incohérences
entre l'espace tel qu'il a été conçu et les pratiques actuelles.
Analyse des tensions multi-scalaires
Des tensions existent entre les différentes échelles de l'aménagement de la
planification de l'agglomération à l'aménagement de détail. Ces tensions
scalaires renvoient aussi à des tensions entre professionnels puisque plusieurs
politiques sectorielles agissent sur un même espace.
L'intérêt d'une approche géographique est de lier ces différents niveaux
d'analyse : analyser le lieu où se manifestent les tensions entre espaces et
pratiques en considérant les caractéristiques du quartier et les schémas
globaux de déplacements est une condition essentielle pour tenir compte des
différentes causalités.
La notion de tensions scalaires permet d'appréhender les
incohérences entre les différents niveaux de planification et entre les
politiques sectorielles agissant sur un même espace. Les tensions
professionnelles montrent les incohérences dans les manières
d'aménager les espaces et leurs conséquences sur la sécurité des
populations.
Analyse des tensions liées à la lisibilité
Les tensions liées à la lisibilité font référence à la diversité des individus qui
se déplacent dans les espaces de circulation et à la diversité des façons de
comprendre les aménagements. Il est question de perception et d' interprétation
selon les caractéristiques individuelles (âge, habitude de ce type
d'environnement, mode de transport ... ).
L'analyse pointe également les tensions entre les pratiques effectives de la
part des individus et les pratiques présupposées de la part des professionnels
qui aménagent l'espace.
Les tensions liées à la lisibilité sont des distorsions dans la façon de
comprendre un espace et comment il est aménagé.
Analyse des opportunités pour réduire les tensions
Les différentes politiques agissant sur un même espace sont décryptées
pour comprendre les rapports entre les différents niveaux de planification de
l'espace urbain. La législation, l'organisation et les discours des professionnels
©Les collections de I'INRETS 143
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
sont analysés pour comprendre la prise en compte des enjeux de sécurité dans
les rénovations de quartiers défavorisés. Sur ces questions, des perspectives
européennes sont établies. Ces différents niveaux sont de la compétence de
différents acteurs : planification urbaine, politique de transport, projet urbain à
l'échelle d'un quartier, aménagement des voiries et des espaces publics.
Les tensions peuvent être réduites par une prise en compte des enjeux
de sécurité routière lors de la mise en oeuvre de projets urbains dans les
quartiers défavorisés. Deux éclairages européens des politiques
françaises permettent de comprendre comment les pouvoirs publics se
saisissent de politiques urbaines et sociales pour réduire les inégalités
face au risque routier.
Conclusion
Les apports de ce travail sont d'approfondir les connaissances sur les
différenciations face à l'insécurité des déplacements, d'en comprendre les
processus et d'analyser les actions menées par les pouvoirs publics. Mobiliser
la notion de tensions territoriales permet de saisir la complexité des liens entre
les espaces aménagés et les espaces pratiqués.
L'approche géographique est indispensable pour tenir compte des différents
paramètres influençant les différenciations face à la sécurité des
déplacements : caractéristiques sociales, influences sociale et spatiale du
quartier de résidence, mobilité ou encore politiques d'aménagement.
L'approche géographique permet également de mobiliser des outils
susceptibles de croiser ces différentes caractéristiques.
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Abstracts
The role of attention disturbances in driving. Research question and
methodology (Justine Hoël)
The question of attention has a strong presence in road safety studies, but its role in
producing accidents is sti/1 poorly understood. The notion of attention is not a/ways
clearly defined and can include a large number of concepts ranging from vigilance to
sustained attention. Furthermore, the ro/e of attention in accidents varies substantially
among road safety studies, with resu/ts ranging from 25 to 50% (Stutts et al. , 2001).
lnvestigating attention processes in driving is of twofold interest. More than just
improving our understanding of the impact that these processes have on accident
mechanisms, it is an essential condition for defining drivers' needs for assistance,
notably in new technologies.
Using studies in cognitive psycho/ogy and ergonomies, this article points out the ro/e of
attention in the driving activity and pinpoints the attention problems involved in reduced
performances and in accidents. The state of the art enabled us to define the research
question for our the sis, the methodology used and our objectives.
Study of the effects of different doses of a combination of paracetamol
and codeine on automobile driving behaviours in young subjects
(Jean-Noël Amata)
Epidemio/ogica/ studies have shawn that the consumption of psychotropic drugs is a
factor that increases accident risks (J.C. Verster, Pandi-Perumal, Ramaekers & de Gier,
2009). Among these drugs, analgesies are sorne of the most commonly prescribed
drugs, notably in France. This drug category includes opioid derivatives (step 2
analgesies) combined with paracetamol, ali of which have sedative side effects. Le veille
et al., 1994, demonstrated that they increase traffic accident risks due to their sedative
effects.
We looked into the codeine + paracetamol combination that is contained in severa//eve/-
2 analgesie proprietary drugs. The pharmacokinetics of this combination are fairly weil
known, but ifs effects on driving performances have not been c/early established, notably
for therapeutic doses. Our objective was to determine the effects of 3 increasing doses
of the codeine +paracetamol combination on driving performances.
The effects of 3 doses of the codeine + paracetamol combination were assessed on 16
healthy, young volunteers in compliance with the International Council on Alcohol, Drugs
and Traffic Safety recommendations. This was a double-blind, randomised,
counterbalanced crossover study. Driving performances were assessed on a simulator.
The standard deviation of the lateral position, which is the most sensitive parameter
used in assessing the effects of drugs on automobile driving (O'Hanlon, Haak,
Blaauw & Riemersma, 1982), was not affected. No other driving parameters (average
©Les collections de I'INRETS 149
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
speed, etc.) were disturbed by the different doses of the codeine + paracetamol
combination.
Our results indicate that a single dose of the codeine + paracetamol combination in
healthy young subjects does not appear to modify their driving capacities.
This study of healthy young subjects does not, however, enab/e us to extend the resu/ts
to the general population. lndeed, the effects of drugs can differ in eider/y adults due to a
number of physiological and pharmacokinetic changes. Eider/y adults consume more
psychotropic drugs. The effects of these drugs on other age groups have not been
studied.
Crossing intersections and collision avoidance strategies. A preliminary
experiment (Nicolas Louveton)
Intersections are a road safety challenge. ln 2007, accidents in intersections on French
roads accounted for 28% of ali accidents and 12% of fatal accidents (ON/SR, 2007
report). Drivers' perceptive mechanisms in this situation have been the subject of many
studies. However, little research has been done on the interaction between perceptive
and motor processes and on fine vehicle control during intersection crossing
manoeuvres.
ln response to this lack of information, this article presents the research question behind
the thesis, the results of the first study carried out on a simulator at the Accident
Mechanisms Department in Salon-de-Provence and the avenues of research this opens
up.
Traffic accidents and assessing driver negligence. Initial results of an
analysis of criminal and civil case law (Samira Mohammadi)
Traffic accidents have obviously a/ways been a serious issue. Their processes are
complicated and they involve a wide variety of factors. Furthermore, in this field, the
question of liability has been and usual/y sti/1 is established in view of a unidimensiona/
aspect of an accident, i.e. the rote of driver behaviour. Thus, legal trends to date have
tended to reinforce provisions against drivers (for example, the law of 5 July 1985 for
civil cases or the law of 12 June 2003 for criminal cases). And yet, the driver is just one
of the elements involved in an accident's occurrence and the process behind if. White
the legal framework concerning traffic accidents has been reinforced with a number of
legislative provisions, certain questions are nonethe/ess outstanding from the viewpoint
of the relevance of the claims involved.
The thesis uses expertise in civil law and criminal law to draw up an assessment of the
applicable legislation, doctrine, and case law dealing with questions such as the
circumstances contributing to the accident, involving various actors. This article presents
the initial results of our analyses of case law to demonstrate how judges assess the
circumstances to qualify a driver's behaviour and how they characterise and assess the
driver's negligence as a civil matter and as a criminal matter. We also examine the
elements taken into account by judges to partial/y or fui/y exonerate the driver from
liability.
150 © Les collections de I'INRETS
Abstracts
Command and observation of an automobile for the diagnosis of itinerary
disruption (Lghani Menhour)
A better understanding of risks and critica/ situations can considerably improve road
safety. lndeed, safety can be achieved through an understanding of the vehicle 's
dynamic behaviour and the geometry of the road. This research proposes a study of the
problem of diagnosing itinerary disruption. ln other words, simulations are used to
perform an extrapolation of behaviours observed in a controlled driving situation, leading
to a Joss of control using robust controls and an observer. Two points are dealt with:
The first concems the reconstruction of the road's banking with an unknown input sliding
mode observer. This parameter, which cannot be measured with inexpensive sensors,
plays an important role in the vehicle 's lateral dynamics, whence the importance of using
an observer (or virtua/ sensor) to assess it.
The second is a study of a vehicle 's dynamic behaviour under strong lateral
accelerations using a non-linear vehicle mode/ piloted by a driver mode/ (robust control)
and coupled with a banking observer. The driver mode/ is based on first-order sliding
mode control, which is a non-linear control method.
The different components were tested and validated using experimental data from the
Peugeot 307 vehicle developed at the IN RETS accident mechanisms department.
Urban planning and road network management. The question of speed
(Julien Busson)
This article presents the problem of travel speed in the context of urban /ayout based on
the particular cases of the Rennes and Grenoble urban areas. 1t was first of al/ a
question of reviewing the complex relations between speed and territories. ln tact, the
increase in travel speeds, against a background of massive automobi/isation, has made
a notable contribution to transforming urban areas. Starting with this observation, we
identify the causes and constraints of a possible shift in the references in this field. The re
is a movement toward a retum to a certain degree of s/owness, encouraged by a cal/ for
sustainable development on different levels: the fight against the extemal effects of
automobile traffic, sharing space or reducing urban sprawl. But the imbrications among
the different scales of travel and govemance make it complicated to apply these new
references. The second part focuses on the observation of travel policies in the Rennes
and Grenoble urban areas. We have demonstrated a movement toward a reappraisal of
speed on three /evels, depending on the objectives pursued. Lastly, we look into the
policy processes /eading to these choices, demonstrating that travel speed concems a
wide variety of actors whose mobilisation in favour of common objectives remains a
highly complex exercise.
Easing tensions between spaces and practices. Contributions from an
urban analysis of travel insecurity among residents of deprived
neighbourhoods (Sylvanie Godillon)
Safety studies provide an understanding of the complex links between travel networks
and territories. Territories are defined as spaces lived in by individua/s and laid out by
public and private authorities. There is a wide variety of territories, notably due to the
presence of populations with different social, economie or cultural characteristics.
©Les collections de l'IN RETS 151
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Research, main/y in the English-speaking world and Sweden, has shown that
underprivileged people appear to be involved in more accidents and that people living in
deprived neighbourhoods are more often involved in accidents. Due to the socio-spatial
differences in urban spaces, social and urban policies have been applied in Europe
since the 1980s for neighbourhoods with a large share of economically deprived people.
These policies mobilise social and economie aspects as weil as urban aspects, by
renovating buildings and public spaces; this fast element affects safety.
A territorial approach is emphasised: individuals live in spaces laid out by public and
private authorities. lndividuals have social, economie and cultural characteristics that
have an influence on their travel habits and their use of space. At the same time, laid out
spa ces have an influence on uses. Elements of the territory form a system under tension
due to the diversity of needs for /ayouts, actors and uses. These tensions lead to
adaptations by individuals, spaces and layouts. When the adaptations are insufficient,
these tensions can tum into conflicts and lead to accidents. Thus, the tensions between
territorial elements can be observed using accident analyses. Do /ayouts affecting
deprived neighbourhoods reduce the conflicts between developed urban spaces and
their users?
152 © Les collections de I'INRETS
Tableau des sigles et acronymes
ABS Anti-block bracking system
ADAS Advanced driver assistance systems
AUDIAR Agence d'urbanisme et de développement intercommunal de
l'agglomération rennaise
AURG Agence d'urbanisme de la région grenobloise
CA Cour d'appel
CBA Constant bearing angle
CdG Centre de gravité
CEE-ONU Commission économique de l'Organisation des nations unies pour
l'Europe
CERTU Centre d'études sur les réseaux et les transports urbains
CHU Centre hospitalier universitaire
CMG Commande par mode glissant
CNRS Centre national de recherche scientifique
DIARI Diagnostic de rupture d'un itinéraire
DYN Thématique dynamique du véhicule du département MA
ED École doctorale
EDA Études détaillées d'accidents
EPCI Établissement public de coopération intercommunale
ESP Electronic stability programs
FST Field of safety travel
HEUDIASYC Heuristique de diagnostic des systèmes complexes
ICADTS International council on alcohol, drugs and traffic safety
ICTAVRU Instruction sur les conditions techniques d'aménagement des voies
rapides urbaines
IFSTTAR Institut français des sciences et technologies des transports, de
l'aménagement et des réseaux
IN RETS Institut national de recherche sur les transports et leur sécurité
LAB Laboratoire d'accidentologie, de biomécanique et d'étude du
comportement humain, Renault 1 PSA
LAURE Loi sur l'air et l'utilisation rationnelle de l'énergie
LCPC Laboratoire central des ponts et chaussées
LOTI Loi d'orientation des transports intérieurs
LPV Linéaire paramètres variant
MA Département mécanismes d'accidents- IFS TT AR
©Les collections de I'INRETS 153
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
MISTRAL Thématique Aménagement et intégration de la sécurité routière dans la
gestion territoriale du département MA
MLPV Véhicule linéaire à paramètres variants
NL4R Non linéaire quatre roues
ONISR Observatoire national interministériel de la sécurité routière
POU Plan de déplacements urbains
PLU Plan local d'urbanisme
PREDIT Programme de recherche et d'innovation dans les transports terrestres
PUCA Plan, urbanisme, construction et architecture
RAD ARR Recherche des attributs pour le diagnostic avancé des ruptures de la
route
RE DAC Thématique Recherche des dysfonctionnements accidentologiques du
système de conduite du département MA
RESAT Réseau éveil, sommeil, attention et transport
RESPONS Thématique Responsabilités juridiques et leurs effets sur le système de
circulation routière du département MA
SARl Surveillance automatisée de l'état des routes pour l'information des
conducteurs et des gestionnaires
SCOT Schéma de cohérence territoriale
SDAU Schéma directeur d'aménagement et d'urbanisme
SDLP Standard deviation of-lateral position
SIMUL Thématique Simulation, psychotrope et comportement de conduite du
département MA
SMSD Syndicat mixte du schéma directeur
SRU Loi solidarité et renouvellement urbains
STI Système de traitement de l'information
UFR Unité de formation et de recherche
UMR Unité mixte de recherche
UTC Université de technologie de Compiègne
V ANI Véhicule d'analyse d'itinéraires
WP1 Groupe de travail sur la sécurité et la circulation routières du comité
des transports intérieurs de la CEE-ONU
154 ©Les collections de I'INRETS
Fiche bibliographique
Unité de recherche 1 Projet no ACTESINRETS
Mécanismes d'accidents Réf.: A130
Titre
La pluridisciplinarité au service d'une meilleure compréhension de l'insécurité routière
Sous-titre Langue
Actes des séminaires du département mécanismes Français
d'accidents. Volume 3
Coordination Date de publication
Michèle Guilbot Janvier 2011
Résumé
Constitué autour de la recherche en accidentologie, le département mécanismes
d'accidents de l'IN RETS (MA) a développé un ensemble de travaux dans le cadre de
référence de l'approche système. Selon cette approche, les rôles des composants
techniques et humains dans la production de l'accident sont considérés dans leurs
interactions et l'analyse des processus des dysfonctionnements implique des
questionnements sur la scène de l'accident mais aussi , plus en amont, sur
l'environnement de conduite, la dynamique du véhicule et l'aménagement routier. Ceci
suppose la mobilisation de compétences disciplinaires diversifiées.
La pluridisciplinarité constitue en effet un atout majeur pour mieux comprendre le
processus accidentel en tenant compte de l'environnement dans lequel le conducteur
exerce son activité de conduite. Elle permet aussi de proposer des pistes d'amélioration
sans ignorer les contraintes de l'une ou l'autre des disciplines engagées dans l'action.
Le présent ouvrage, qui constitue le 3e de la série, est intégralement produit par les
doctorants ayant communiqué dans l'un des séminaires scientifiques du département. Il
témoigne de la diversité des compétences et de l'enrichissement mutuel des disciplines,
chacune des thématiques scientifiques portées par le département étant représentée ici.
Mots clés : accident de la route, aménagement de voirie, défaillance attentionnelle, droit,
dynamique du véhicule, gestion territoriale, planification urbaine, psychologie cognitive ,
psychotrope, recherche pluridisciplinaire, responsabilité , sécurité routière
Nb de pages
1 Prix Bibliographie
156 65 euros Oui
©Les collections de l'IN RETS 155
Publication data form
Research unit 1 Project No. INRETS PROCEEDINGS
Department of accident mechanisms Ref.: A130
Title
MultidisciQiinarity for a better understanding of road insecurity
Subtitle Language
Minutes of the accident mechanisms Department French
Seminars. Volume 3
Editor Publication date
Michèle Guilbot January, 2011
Summary
Dedicated to accidentology research, the accident mechanisms department (MA) at
INRETS has developed studies using the reference framework of the system
approach . Under this approach , the roles of the technical and hu man components in
producing an accident are considered through their interactions. Analysing
dysfunctional processes entails questions at the accident scene but also, at an earlier
stage, questions on the driving environment, vehicle dynamics and the road layout.
This presupposes mobilising skills in various disciplines.
Multidisciplinarity is a major asset for a better understanding of accident processes,
taking into account the environment in which the driver performs the driving activity. lt
a Iso opens up avenues for improvement without ignoring the constraints of any of the
disciplines involved in the action.
This is the 3'd volume in the series. lt was produced in full by doctoral candidates who
contributed to one of the department's scientific seminars. lt is a testimonial to the
diversity of the ir skills and the mutual en rich ment of the ir disciplines, as each of the
scientific topics covered by the department is represented.
Key Words: traffic accident, road layout, attention failure , law, vehicle dynamics ,
territorial management, urban planning , cognitive psychology, psychotropic drug ,
multidisciplinary research, responsibility, road safety
Nb. of pages 1 Priee Bibliography
156 65 euros Y es
Imprimé en France - SEVEN , 17 rue de Gerland - 69007 Lyon
Dépôt légal janvier 2011
156 ©Les collections de I'INRETS
INVALIDE)